I.I GOHSGRIT. il
pétre e8t marie avec une fille de Pulderbosch qui est louche^ mais qui lui apporte quelque chose Jean- François^ le maçon^ est tombé du toit du brasseur sur le dos de notre vieux forgeron, et le forgeron en est mort, le pauvre bomnie!»
La jeune fille se tut.
— Est-ce là tout? demanda la mère d'ttn ton désappointé. Ne lui fais-tu paa savoir que la vache a véléf
^ Ah I oui; j'ai oublié cela... Là... c'est fait! Écoutez : a Notre va^e a fait le veau; tout s'est bien passé» et le veau est vendu. »
— Ne lui diras-tu rien de nos lapins, Trine? demanda le grand-père.
Après avoir écrit, la jeune fille lut :
a Le grand-père a fait une cage à lapins dans Técurie ; ib sont aussi gras que des blaireaux ; mais le plus gros restera vivant jusqu'à ce que tu reviennes. Jean, nous ferons alors une fameuse fête... n
Tous partirent d'un joyeux éclat de rire; le petit gar» çon, voyant l'allégresse générale, et lui-même ému par le mot fitey battit des mains en criant. Par malheur, sa main rencontra si brusquement la tasse, que celle-ci roula sur la table et versa comme un noir ruisseau l'encre sàt la belle lettre.
Le rire disparut de tous les visages ; muets et conster« nés, on se regarda les uns les autres; toutes les mains se levèrent vers le ciel, tandis que le petit Paul, craignant d'être battu, hurlait et se lamentait par anticipation de façon à rompre les oreilles.
Pendant longtemps l'enfant fut accablé de reproches.
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et le désastre amèrement déploré; le tout finit par cette exclamation :
— Oh I mon Dieu, quel malheur !
— Allons ! allons ! dit Trine avec résolution, le mj^lheur n'est pas si grand : j'avais l'intention de recopier la lettre; car au commencement cela n'allait tout de même pas bien : les lettres étaient trop grandes ^t l'écriture trop de travers. Je saurai faire mieux à cette heure que j'ai pris courage à la chose. Je vais courir bien vite au village pour y prendre du papier et de l'encre et pour faire retailler ma plume, car elle est devenue beaucoup trop molle.
— Va donc vite ! réj)ondit-on. Tiens, voilà la pièce de cinq francs du veau. Fais*la changer chez le sacristain; car il nous faudra bien envoyer trente sous au moins au pauvre Jean. Hop ! Paul... dehors, polisson ! et avise-toi de rentrer avant le soir, si tu l'oses !
Trine sortit aussitôt et, souriant d'un air satisfait, prit en courant la direction du village. Le triomphe qu'elle avait obtenu, la conviction qu'elle avait de pouvoir désormais écrire à Jean, et par^dessus tout une sorte de naïf orgueil de son habileté, remplissaient son cœur d'une douce joie.
Arrivée au tilleul du carrefour, elle vit de loin le porteur de lettres qui s'avançait vers elle à grands pas. Elle s'arrêta brusquement et sentit battre son cœur; ce sentier ne conduisant qu'aux chaumières au delà desquelles s'étendaient la bruyère déserte et la forêt, elle ne doutait pas que le messager n'apportât des nouvelles de Jean.
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En effet, lorsqu'il fut proche, il tira une lettre de son portefeuille, et dit en souriant :
— Trine, voici quelque chose pour vous qui vient de Venloo; mais cela coûte trente-cinq cents.
— Trente-cinq cents * î murmura Trine en prenant la lettre d'une main tremblante et en considérant Tadresse, conmie si elle réfléchissait.
— Oui, oui, répondit le facteur, cela est écrit sur l'adresse. Esirce que je vous tromperais pour si peu?
— Pouvez-vous changer cela? demanda Trine en lui tendant la pièce de cinq francs.
Le facteur changea la pièce, retint le montant du port, salua amicalement la jeune fille, et s'en retourna au village.
Trine s'élança dans le sentier, et courut transportée d'allégresse vers la maison. Poussée par l'impatience, elle ouvrit la lettre, et ne fut pas peu surprise d'en voir tomber une seconde de l'enveloppe. Elle s'arrêta pour la ramasser. Elle rougit jusqu'au front; un sourire flotta sur ses lèvres et ses yeux brillèrent d'une douce émotion. Sur la seconde lettre, il y avait en grandes lettres : Pour Trine seule... Voxa Trine! L'âme de Jean était enclose dans ce papier^ sa voix allait en sortir pour lui parler à elle seule ! 11 y avait un secret entre Jean et elle!
Émue et troublée, elle resta un instant les yeux fixes sur le sol ; mille pensées de toute espèce lui passèrent par la tête comme un torrent, jusqu'au moment où
1. Pièce de monnaie représentant la centième partie dn florin , c'est-à-dire environ deux centimes.
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le lointain mugissement du bœuf vint frapper son oreille et lui rappeler qu'elle ferait mal de s'arrêter plus longtemps. Elle cacha la seconde lettre dans son sein^ et courut d'une haleine jusqu'à la chaumière^ où elle tomba au milieu des femmes dans l'attente , en s'écriant d'une voix joyeuse et retentissante :
— Une lettre de Jean ! une lettre de Jean 1
Les deux veuves^ saisies de la stupéfaction que cause le bonheur^ coururent à elle^ et sautèrent de joie à cette nouvelle inattendue. Le grand-père fit^ pour mieux voir^ un tel mouvement hors de l'alcôve^ qu'il faillit tombe.* du lit.
La jeune fille raconta précipitamment comment elle avait rencontré le facteur sur son chemin^ et comment il lui avait demandé trente^inq cents^ mais elle fut interrompue dans son récit par les femmes qui s'écriaient incessamment :
— Oh ! Trine? lis-la ! lis-la!
Trine alla s'asseoir à la table et commença à épe« 1er la lettre à haute voix. L'écriture n'étant pas trop lisible^ elle ne pouvait avancer que mot à mot^ et plus d'une fois elle fut obligée de recommencer pour en faire quelque chose qui fût compréhensible. Elle lut :
« Très chers parents !
a Je prends la plume en main pour m'informer de votre santés et j'espère que vous en ferez autant pour moi, vu que j'ai gagné mal aux yeux, et je suis à l'infirmerie. J'ai beaucoup de chagrin, chers parents, et j^ai
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peur aussi^ parce qu'il y a tant de camarades qui sont devenus aveugles de la même maladie. »
Trine ne put continuer^ elle laissa tomber sa tête sur la lettre fatale et éclata en sanglots^ tandis que les femmes et le grand-père déploraient leur malheur à grands cris et avec des larmes amères.
— 0 mon Dieu ! mon Dieu ! mon pauvre enfant! mon pauvre enfant ! s'écria la mère de Jean en levant les mains au ciel^ et en parcourant la chambre avec désespoir. Aveugle 1 aveugle !
La jeune fille releva la téte^ et dit tout en pleurant :
— Pour Tamour de Dieu^ ne faites pas les choses pireà encore ^ c'est déjà bien assez triste. Laissez-moi conli* nuer 5 peut-être ça va-t-il mieux que nous ne le pensons. Taisez-vous im peu, et écoutez :
« Mais dis à ma mère qu'elle ne doit pas être inquiète ; car tout va pour le mieux, et j'espère, si Dieu le permet, que je guérirai. Le pire de tout est encore la faim; car nous sommes à l'infirmerie à la demi-ration. Le pain et la viande qu'on nous donne pour tout un jour se mettraient en bouche facilement d'Un seul coup ; avec cela nous avons une gamelle de ratatouille, sans sel ni poivre, et c'est tout. Vivez de cela quand vous vous portez bien ! C'est pourquoi, mes chers parents, si vous le pouvez, enVoyez-moi un peu d'argent. Nous ne touchons pas^de paie ici, et nous sommes toute la journée à nous chagriner dans l'obscurité, car nous iie pouvons pas voir de lumière. Des compliments au grand-père, et îi Trine, et à sa mère, et à Paul, et je vous souhaite à tous une bonne santé et une longue vie.
tu ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
a Kobe ^ le fils du jardinier Baptiste^ est devenu caporal. A larcaserne^ les rats ont fait un grand trou dans mon sac^ et on a mis un sac neuf à ma masse^ et cela coûte sept francs et septante centimes. Autrement , je n'ai plus de dettes. Je suis aimé de tous mes officiers^ et le sergent^ qui est un Wallon de Liége^ me voit tout à fait de bon œil.
a Celui qui a écrit cette lettre est Karel; il est aussi à rinfirmerie avec un mal aux yeux. Mais il ne faut pas le faire savoir à son père^ car il est presque guéri. Les autres amis de notre village sont encore en bonne santé. Avec cela^ chers parents^ nous avons tous Thonneur de vous saluer des pieds et des mains.
a Votre fu.s obéissant» »
Après cette lecture^ Trine porta à ses yeux le coin de son tablier et se désola silencieusement; le grandpère avait disparu sous les couvertures^ les deux femmes pleuraient toujours sans parler.
Ce douloureux silence^ qu'interrompaient seuls de temps en temps des soupirs et des sanglots^ dura longtemps; enfin Trine se leva^ détacha une faucille de la muraille et gagna la porte en disant :
•— Avec ce chagrin^ j'allais oublier notre pauvre bœuf! Je vais chercher de la luzerne au champ. Prenez courage en attendant^ et pensez à ce que nous devons faire.
Personne ne répondit. La jeune fille prit une brouette près de la porte, et s'éloigna de la maison. Au détour