‹ Scènes de la vie flamandeChapitre 12 sur 44 · LE G0K80RIT. SU · texte numérisé non relu

LE G0K80RIT. SU

-— Allons^ bon voyage, Trine \ cria Jeanne reprenant son chemin* Tâche de faire ta lettre^ et fais bien nos compliments à Jean !

— Jusqu'à dimanche après lagrand'messe; je pourrai te dire alors comment ça aura été. .« Dis bonjour pour moi à ta sœur.««

La voix de Jéailne résonnait déjà sous les sapins; elto chantait sur un rhyfhme joyeux et à plein gosier le refrain de la chanson de mai bien connue :

Le mai, sons les rulsans , balance Son jeune sommet verdoyant ; ailles et garçons en cadence Tout alentour dansent gaiment, Filles, garçons, tant que vous êtes.

Mettez à profit les beaux jours.

Et passez la jeunesse en fêtes.

Quand elle part, c'est pour toujours !

Trine demeura immobile et rêveuse jusqu'à ce que t la jolie voix de soii amie se perdît dans les profondeurs du bois. Elle s'élança alors dans le chemin^ demi-^donsant demi-marchant, et fut bientôt à la maison.

Les deux veuves assises près de la table attendaient impatiemment son retour. Le grand-père^ qui avait un rhume et était couché dans l'alçôve^ passa la léte entre les rideaux au moins pour être témoin oculaire et atiri* culaire de la grande œuvre qui allait s'entreprendre^

Dès que la jeune fille parut sur le seuil^ les deux femmes rassemblèrent en toute hâte les objets qui se trou* valent sur la table> et essuyèrent celle-^cravec le coin de leur tabliez.

— Viens ici, Trine, dit la mère de Jean, mets-toi sur la chaise du grand-père ; elle est bien plus conmiode.

La jeune fille prit silencieusement place à la table, posa les feuilles de papier devant elle, et mit en rêvant le bec de la plume entre ses lèvres....

Pendant ce temps les fenmies et le grand-père contemplaient avec une extrême curiosité la jeune fille plongée dans ses réflexions. Le pelit frère, les deux coudes sur la table et bouche béante, promenait spn regard de la bouche aux yeux de Trine, pour épier ce qu'elle allait faire de la plume.

Mais Trine se leva, toujours muette, prit danç l'armoire une tasse à café, y versa l'encre que renfermait la petite bouteille et revint s'asseoir à 4a table, et se mit à tourner et retourner dix fois le papier.

Enfin elle plongea la plume dans l'encre et s'arrangea comme si elle allait écrire. Après un instant- elle leva la tête et demanda :

— Eh bien, dites-moi donc ce que je dois écrire ! Les deux veuves se regardèrent l'une l'autre d'un air

interrogateur et portèrent en même temps les yeux sur le grand-père malade qui, le cou tendu, avait l'œil fixé sur la main de Trine.

— Eh bien, écris toujours que nous nous portons tous bien, dit le vieillard en toussant^ une lettre commence toujours comme ça.

— Voilà bien une chose à dire I répliqua Trine avec un sourire désapprobateur, que nous nous portons tous bient et depuis quinze jours vous êtes au lit, malade. ••

LE GOnSCRIT. tlS

-^ Tu pourrais tout de même mettre ça à la fin de la lettre.

— Non^ ma fille^ sais-tu ce qu'il faut faire? dit la mère de Jean. Commence par lui demander comment va sa santé^ et quand cela y sera^ petit à petit nous y mettrons autre chose...

— Non, mon enfant, dit l'autre veuve, écris d'abord que tu prends la plume à la main pour t'informer de l'état de sa santé. C'est comme ça que commençait la lettre de Jean-Pierre, que j'ai entendu lire hier chez, le meunier.

. — Oui, c'est ce que dit aussi la Jeanne du sabotier; je ne le ferai pas pourtant, car c'est trop enfant, répliqua Trine avec impatience. Jean saura bien de lui-même que je n'ai pu écrire avec le pied.

— Voyons, mets toujours son nom en haut du papier^ dit le grand-père;

— Quel nom? Braems ?

— Mais non, Jean!

— Vous avez raison, père, dit la jeune fille. Va-t'en, Paul ; ôte tes bras de la table. Et vous, mère, mettezvous un peu plus loin, car bien sûr vous allez me pousser!

Elle posa la plume sur le papier, et tandis qu'elle cherchait la place où il fallait écrire , elle épela à voix basse le nom de l'ami absent.

Tout à coup la mère de Jean se leva et saisit vivement la main qui tenait la plume :

— Attends un peu, Trine, dit-elle. Ne te semblet-il pas que han tout seul n'est pas bien, Cf'est si court;

Ili OBUYRES DB BEIfBI <:ONSGI£NCE.

11 faudrait mettre quelque chose avec. Ne serait^ pas mieux de mettre cher ftls ou cher enfant ?

Trille entendit à peine ces paroles ; elle était 0(5cupée ft lécher le papier^ et s'écria à demi fftchée :

-^ Voyez ce qui arrive! Une grande tache sur le papier^ et j'ai beau lécher^ elle ne s'en va pas. Il me faut t>rendre Tautre feuilléé

— Eh bieil, qu'en dis4u^ Trineî Cherfilêl c'est tou^ jours beaucoup plus beau^ n'est-ce pas?

•^ Non> Je ne veux pas y mettre cela non plus^ murmura Trine avec dépit. Est-ce que je puis écrire à Jean comme êi j'étais sa mère ?

— Que vas*ttt donc mettre?

Une pudique rougeur monta au front de la jeune fille^ tandis qu'elle répondait :

^ Si j^écrivais cher ami F lie trouves-vous pas que ce serait le mieux de tout ?

— Non^ je ne veux pas cela non plUs^ dit la mère; mets encore plutôt Jean tout courte

•^ Bien 'aimé Jean ? demanda la jeune fille^ «>M Oui^ c'est bien ainsi ! dirent ensemble tous les autres enchantés de cette solution de la difficulté.

— Restez donc tous loin de la table^ s'écria Trine> et retenez Paul pour qu'il ne me pousse pas 1

La jeune paysanne se mit à l'œuvre. Au bout d'Un 'instant; de grosses gouttes de sueur perlaient déjà sui* son front 5 elle retint son haleine, et son visage devint pourpre. Bientôt un long soupir s'échappa de sa poitrine et comme si elle se fût sentie délivrée d'un poids énorme^ elle.s'écria avec joie s

IiC CONSfiEIT. 115

if^ Ouf! Ce P est la plus difficile de toutes les letfapes ; mais le voilà enfin avec sa longue tête I

Les deux femmes se levèrent et considérèrent avec admiration la lettre^ qui était au moins aussi grande que le petit doigt.

— Cela est joli I s'écria la mère de Jean; céU ressem^ ble à upe g^épe; et cela veut dire BUn^aimi Jean! Écrire est pourtant une belle chQ9d : on dirait quasi qu'il y a de la sorcellerie là-dedans|

9^ AUonsI allons 1 laisse9<inoi (sontinuerl dit Trine avec résolution j je m'en tirerai bien, Si seulement la plume ne crachait pas autant I

Elle recommença à travailler ^uant et soufflant. Le grand-père regardait et toussait^ les femmes se taisaient et n'osaient bouger; le petit frère trempait son doigt dans Tencre et pointillait son bras nu de taches noires.

Quand^ au bout d'un certain temps^ la preniière lignt fut pleine de grandes lettres^ la jeune fille s'arrêta.

~ Oi} en esrtu, Trine? demanda la mère de J^an. Il faut nous lire tout ce que tu as mis sur le papier.

• r^ Que vous êtes pressée I s'écria Trine ; il n'y a encore rien autre chose que Pien-aimé Jean. Il m4 semble que c'est déjà bien comme cela. Voyez un peu conune la sueur me coule du front 1 J'aime encore mieuii; ôter le. fumier de l'écurie ; vous croyez sang doute que ce n'est pas un travail qu'écrire? Paul^ ne tourbe plu« à l'encre, iiutpem^t tu renverseras la tdsse.

-^ Continue àom, ma fille, dit le vieillard, sans cela Ia kUro ne 0era pas encore écrite la semaine procbdine<

ite CEtJVRES D£ HENRI CONSCIENCE.

— Je le sais bien, répondit Trine, mais dites-moi , vous autres, ce qu'il faut que je dise.

— Infonne-toi d'abord et avant tout de sa santé î

La jeune fille écrivit de nouveau pendant quelque temps, eflfaça avec le doigt deux ou trois lettres manquées, sua sang et eau pour saisir le cheveu qui suivait sa plume, grommela contre le sacristain, parce que Fencre était trop épaisse, et lut enfin à haute voix :

— a Bien-aimé Jean, comment va ta santé î »

— C'est bien comme cela, dit la mère ; écris maintenant que nous nous portons tous bien, les gens et les bêtes, et que nous lui souhaitons le bonjour.

Trine réfléchit un instant, et continua à écrire. Lorsqu'elle eut fini, elle lut :

— «Dieu soit loué, nous sommes encore tous en bonne santé, et le bœuf et la vache aussi, excepté le grand-père qui est malade, et nous te souhaitons tous ensemble le bonjour, d

— Seigneur mon Dieu I Trine ! s'écria sa mère, où astu appris cela? Le sacristain...

— Ne me parlez pas ! dit la jeune fille en l'interrompant, ou vous allez me faire oublier. Je sens maintenant que cela ira.

Le plus profond silence régna pendant une demiheure. Le travail paraissait aller plus facilement; car la jeune fille souriait de temps en temps tout en écrivant. La seule contrariété qu'elle eût, était de voir Paul qui mettait les cinq doigts à la fois dans l'encre et qui avait teint en noir tout son bras. Dix fois déjà Trine avait transporté la tasse d'un côté à l'aulxe de la table; mais

tt CONSCRIT. tn

le petit garçon était tellement entiché de Tencre, qu'on ne pouvait Ten tenir à distance.

Cependant les deux premières pages se remplirent jusqu'au bas. Sur les instances des femmes^ Trine donna^ avec un certain orgueil ^ lecture de son œuvre conçue conune il suit :

«Bien-aimé Jean^

a Comment va ta santé? Dieu soit loué! nous nous portons encore tous bien, et le bœuf et la vache aussi, excepté le grand-père qui est malade, et nous te souhai* tons tous ensemble le bonjour. Il y a six mois passés que nous n'avons plus rien entendu de toi. Fais-nous donc savoir si tu vis encore. C'est mal à toi de nous oublier, nous qui t'aimons tant, tellement que ta mère parle 9e toi toute la journée, et que moi je rêve toutes les nuits que tu es malheureux, et que j'entends toujours ta voix crier à mon oreille : Trine ! Trine ! si fort que je m'éveille tout d'un coup... et le bœuf, pauvre béte, regarde toujours hors de l'étable, et gémit qu'on en pleurerait quasi. Et c'est pour nous tous un si grand chagrin de ne rien savoir de toi, qu'il faut en avoir pitié, Jean ; car ta bonne mère en tombera en langueur ; quand la pauvre femme entend ton nom, elle ne sait plus parler et conunence à pleurer si fort que mon cœur à moi s'en brise souvent... x>

Pendant la lecture de ces lignes les yeux des auditeurs

s^étaient peu à peu remplis de larmes^ mais au ton triste

des derniers mots personne ne put résister à son émotion,

et la jeune fille fut interrompue par des sanglots. La

918 ŒUVRES BB HEHRI GONSGIENGE.

grand-père avi^t posé la tête sur le bord du lit pour cacher ainsi ses larmes ; la mère de Jean trop profondément remuée pour comprimer le sentiment qu'elle éprouvait^ se jeta sur la jeune fille et l'embrassa sans dire un mot^ tandis que Trine remarquait avec stupéfaction Teifet de sa rédaction.

— Trine! Trine! où prends-tu les mots? s'écria l'autre veuve. C'est conime des couteaux qui vous passent dans le cœur. Mais c*est tout de même bien beau!

— Ob^ c'est la pure vérité^ dit 1^ mère de Jean en sou* pirant ; il faut qu'il sache enfin le mal que j'ai souffert 1 Continue à lire^ ma chère Trine ; je suis tout ahurie que tu saches écrire ainsi : on n'a jamais entendu chose pareille ; tes mains sont sûrement beaucoup trop bonnes^ mon enfant^ pour traire les vaches et travailler aux champs^ mais Dieu permettantde choses dans le monde I

Tout aise de ces éloges^ la jeune fille dit avec un sou-« rire fier :

— N'est-ce que cela? Laissez faire, et j'écrirai au mieux avec le premier venu. Voilà déjà une bonne lettre trouvée... Écoutez ! ce n'est pas encore fini.

a 0 Jean, si tu savais, tu nous donnerais bien vite de tes nouvelles.

c< Le trèfle a manqué à cause de la mauvaise semence, et puis parce qu'il a été gelé. Mais notre luzerne fait plaisir à voir; elle est tendre comme du beurre. Le grain a un peu souffert du temps sec ; mais le bon Dieu nous a donné comme une bénédiction du beau sarrasin et beaucoup de pommes de terre hâtives. Et puis le cham-

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