‹ Scènes de la vie flamandeChapitre 15 sur 44 · S5« OEUVRES BIS HD^RI G0MSGIENGE · texte numérisé non relu

S5« OEUVRES BIS HD^RI G0MSGIENGE

n faisait encore une chaleur sufifocante^ bien que Tombre des arbres s'allongeât déjà notablement sur le sol ; les vapeurs diaphanes de l'été ondoyaient sur la bruyère et sur les champs; pas le moindre souffle né murmurait daps le feuillage immobile sous lequel s'abritaient les oiseaux haletants et muets; toutes les voix de la nature se taisaient; aussi loin que portait la vue^ on n'apercevait ni honmies ni animaux : la terre semblait assoupie de lassitude.

Au bord d'un chemin solitaire^ ombragé par un bouquet de chênes, gisait, la tête appuyée sur son sac, un soldat endormi. Ses pied$ étaient nus : les souliers se trouvaient à côté.

Une jeune paysanne, assise tout auprès, fixait suc lui son regard plein de tristesse, et, gardant le plus profond silence, écartait les mouches, avec une branche de bouleau, de son visage et de ses pieds.

Le soldat reposait sur un lit de thym sauvage dont le parfum l'enveloppait d'un nuage odorant. La campanule des champs courbait ses clochettes bleues sur son front; plus bas, à ses pieds, la gentiane élevait vers lui son splendide caUce d'azur.

Assurément, il avait déjà goûté un long repos, car sa compagne regardait souvent le soleil avec une certaine inquiétude, comme si elle .eût voulu mesurer par la marche de Tastre combien le jour était avancé. Peutêtre aussi son inquiétude venait^lle d'une autre cause.

M CQN&CBIT. ^9

Et cependant elle ^rexnarqviait aveckistesse ifxe }^ soleil avait tourné les chênes^ et que déjà q\ielq(^eç i^yQQs dardaient sur le corps du dormeur. Sa perplei^té était grande; elle se leva et promena les yeux wtour d'elle. Elle songea d'abord à courber les branqhc^s d¥ ts^lis .ejt à les entrelacer ensemble pour protéger \e ^^epos du soldat; mais ce moyen fut infmctueux pîirce ç|ue ^ lur mière frappait directement et de côté le bord du chep^n.

Avec le plus grand Stilençe et k jpas de loyp^ i^ jâ^ne fille se glissa dans le bosquet et y cQijipa avec un ççu1;ew deux bâtons. Elle vint se placer Rêvant le soM^t^ opipttempla le soleil comme pour calculer sqj^ .dessein, ,et enfonça en terre les bâtons. Elle dénoua le cordon 4ç fia ceinture, et suspendit au dessus son tablier, gui .cpiL\;rit le visage du soldat d'une ombre suffisante; elle remt ensuite avec une expressiou de satjsif action ^ 3'a$$eûir auprès de lui.

Pendant quelque temps encoce ejle épia £rOn repoç ^t écouta sa respiration con3[.me si elle s'efforçait ^e qpçapter les battements de i^on cœur. El^e ne jpoUiVait ypi^ §fi§ yeux, car ceux-ci étaient cachés sous y^ie yisi^re y,erte. *

Enfin, le soldat fit un mouvement; il Jli^tonna i^v^c angoisse aiitour de lui, ter^iit Jtes m^i^ç en aviWt^ ej s'écria d'une voix inquiète :

— Trine ! Trine, où es-tu?

La jei^ne fille saisit sa main, e% ;*épondit ;

— Me voici, Jean! Calme-toi. Tu Vembleç?Çu'9^4uî

— Ah! j'ai rêvé que tu m'avais abaajidoiwé 1 dit Je jeune homrne en se levant. Dieu, quel rêyel J'en «i encore une sueur froide...

— ^^ Quelles idées sont-ce là! répliqua la jeune fille d'un ton de doux reproche. Tftnt mieux si tu as rêvé cela^ Jean; c'est un signe certain que je ne te quitterai jamais : les songes ne doivent-ils pas toujours, s'expli* quer par le contraire ?

— C*est vrai^ ma bonne amie, dit le soldat en étreignant ses deux mains. Dieu te récompensera dans le ciel !

Sur ces entrefaites , la jeune fille avait débouclé les courroies du sac et en avait tiré un pain et de la viande. Elle se mit à couper le pain en petits morceaux^ rangea ceux-ci sur le thym^ et plaça sur chacun un peu de viande.

Ce faisant, elle disait d'une voix douce :

— Comment vas-tu, maintenant, Jeanî Es-tu reposé? Le sommeil t'a-t-il soulagé?

— Je ne suis plus fatigué, Trine, répondit-il; mais je ne sais pas... je suis si triste de ce vilain rêve...

— Cela se passera, Jean : ça vient de ce lourd sommeil par terre... Voilà la table mise; veux-tu manger ?^

— Oui, j'ai faim, Trine.

La jeune fille lui mit en main l'un après l'autre les morceaux de pain et de viande. Tandis qu'il prenait silencieusement la nourriture qu'elle lui présentait, elle considéra son visage avec plus d'attention, et y remarqua une singulière expression de découragement et d'affliction. Toujours dans la pensée que la pesanteur du sommeil était Tunique cause de cette visible tristesse, elle ne fit aucun nouvel efibrt pour rasséréner son âme. Dès qu'elle lui eut tendu les derniers morceaux de pain,

LK CONSCRIT. Sdl

elle Im remit ses bas et lia ses souliers. Le soldat prit le sac pour le charger sur son dos; mais la jeune fille«le lui enleva.

— Non, Trine; laisse-moi le porter, maintenant, ditil d'une voix suppliante; tu te fatigueras beaucoup trop. Et puis ce n'est pas bien non plus qu'une fille aille le sac sur le dos par les chemins : ça doit déjà être assez singulier de voir une paysanne voyager dans la Bruyère avec un soldat aveugle. Qu'est-ce que les gens doivent penser?

— Que nous font les gens? Toi qui ne vois pas, tu te fatigues cent fois plus que moi ; tu trébuches presque à chaque pas ! Moi, le sac ne me gêne pas.

Elle replaça elle-même le sac sur son dos, et, prête à partir, ramena le soldat au milieu du chemin. Elle lui mit en main un bâton dont elle tint l'autre bout sur son dos, afin que le pauvre aveugle pût suivre exactement ses pas, et marchant en avant, elle lui dit :

— Maintenant, Jean, si je vais trop vite, il faut le dire, et causons un peu en route, ça rendra le chemin plus court.

Comme elle ne recevait pas de réponse, elle se retourna, tout en marchant, vers le jeune homme, et reprit :

— Jean, il ne faut pas laisser pendre ta tête comme ça; cela fatiguera ta poitrine.

L'aveugle releva la tête sans mot dire ; mais au troisième pas, il la laissa de nouveau pencher peu à peu en avant. Il était visiblement absorbé par de sérieuses réflexions et peut-être par de tristes pensées; cette dernière I. 15.

ses CEUVRES DS HENBi GQNSGIENCE.

supposfition dut être aussi celle de l^ jeune fille; car |)ien que sa physionomie s'assombrit tput ^ poup^ elle dit d'une voix enjouée comme pour arracher son compagnon au chagrin qui roppressait :

— 0 Jean^ demain soir nous serons à la maison! Ce sera une kermesse ! Ta pauvre mère, qui pense que tu es toujours à gémir dans ce noir hôpital, comme elle t'embrassera avec joie ! Et Paul, qui pleprajt tapt quand tu es parti pour les soldats, il va joliment danser, le braye enfant ! Et ma mère, et le grand-père ! II me semble déjà que je les vois accourir les bras ouverts... Et le ]3œuf , quand il t'entendra, la pauvre bête ira au travail comme une personne; car je voyais encore tous les ^ours dans ses yeux qu'il ne t'a pas oublié... Le grand-père tuera bien vite le lapin gras, et tous ensemble nous ferons bombance comme de§ rois. Ali î je voudrais déjà y être !

Tout en parlant, la jeune fille se retournait souvent pour regarder l'aveugle qui la suivait en tenant le bâton protecteur, et poiir épier sur sa physionomie l'effet de ses paroles. Un sourire incertain fut le seul changement qu'elle y aperçut. Cependant, cet indice, quelque minime qu'il fut, lui donna du courage, pi bien que le jeune homme n'eût pas répondu, elle reprit :

— Et quand nous serons chez nous, Jean, je serai toujours auprès de toi et ne te quitterai jamais. J'achèterai des chansons et les apprendrai pour te les chanter le soir au coin du feu; quand j'irai travailler aux champs, tu viendras toujours avec moi ; nous causerons ensemble pendant le travail, et ce que tu ne sauras pas voir, je te le ferai toucher avec les mains. Ainsi, tu sauras ausfi

LE GONI^GIllT. m

ViB^ <pe ïBfÀ cpopaei^ yoiA |e« jiiQifisons^ ^u J^ Yi^as pousser e^ esprit. |e 1^ ^cjQ^idjUijf^a^ j^ Vég^, ^ le ^^fflWr che soi^ j'irai boire a^^ec tpi uae pwl^ 4e trien:^ j^ }^ /Ço^ ro^ne pour qjM^e tu entendes causer )es niuj^. Cp ^ra coiume sj tu ^'étai$ pas aveugJ^ ! Que ^-ta de A^Utf Ce sera encore bien beau, n'est-ce p^î

-T- Chérie T^ine, ta yo^x est si 4ouce /^^elle |ai^ b^ltre mon cœur... Quand j'entends tes jcb^r^es pap^cJ^^^ ç'e^ con^n^ si ^p^op ange gardien marchait devant ^oi } jç jbç vois sous n)es yeux; tii as |(jlie$ ^es, ton corps ^riye comn^e le soleil, ie crois que le bon Piei^ laisse ypir ii mes yeux aveugles conunent tu fieras ma jour f^éjcpai?? pensée dsms )^ ciel d^ iqn ipc<)^)p^ébensibl^ b(^l^ ^

— Ah f Jeap , il ne faut pas parler ain^ I répliqua ]^ ienne fiUe. Je n^ demai^d^ itp'ufie seu)e récoo^pens^ pour ma peine, c'e^ qi^e tju n^ ;$ois plus si triste. ïliief ^ 14^ étais bien plu^ gai qu'aujourd'hui.

Ja'^yeugle lâ^h^ le bâton pour sai^r |# g^ain ^ l^ jeune fille et mâcher à côté d'elle.

— Trine, dit-il, hier j'étajç si joye^i^^ de ^etournft" il la piaisopl... Mais depuis pe m^in, /Bt tajidjj^ que je dorinais.là-bas, la vérité s'est inp^trée k fnol \ inaintenant quelque chose tournjente moQ icfleur, je ne fioi^ pas te \^ cacher. Dieu me punira si je songe encore à ton Ai)fonr.

— Mais, Jean, qu'as-tu donc ^n ^te? Tp me rendis si triste que je ne sais presque plus avancejr. Diçrnjpj c§ que tu as sur le cœur ; je gage qu^ pe sont des jdées I

— Farlons-en tranquillen^ent, Jvmj reprit le jeune homme d'une voix altérée; tu es J)ellfi, forte^bonnç de cœur, babije à tpus les ouvrages... e| ti]f sacrifierai;

26i CEUVEE8 DE HENRI CONSCIENCE.

ta jeunesse par amour et par pitié pour un malheureux aveugle? Et quand nos parents seront au cimetière^ tu seras vieille^ seule au monde et délaissée à cause de moi? La jeune fille^ émue par l'accent déchirant de la voix de Jean^ se mit à pleurer amèrement; Taveugle ne s'en aperçut point et poursuivit :

— Trine^ je me souviendrai jusque sur le lit de mort de rinstant où nous primes congé l'un de l'autre ; j'ai compris ce que disaient tes beaux yeux bleus^ et cela m'a rendu heureux dans toutes mes douleurs. Même alors que le docteur brûlait mes yeux avec la pierre infernale, et que la souffrance m'arrachait des cris , tu étais devant moi^ la même rougeur sur le front^ et je sentais encore ta main trembler dans la mienne. Ah ! si le bon Dieu m'avait seulement laissé un œU pour que je pusse gagner notre pain de chaque jour^ je serais tombé à genoux^ Trine, pour te demander une chose qui nous aurait réunis pour toujours : je me serais épuisé jusqu'à la mort pour te récompenser dignement de ta bonté. Maintenant^ cela ne peut plus être.

j— Pour l'amour de Dieu, Jean, s'écria la jeune fille avec désespoir, que dis-tu là? Est-ce pour me tourmenter? Je ne te comprends pas. Que te resterait-il donc sur la terre?

— Le chagrin... et la mort, dit le jeune homme en soupirant profondément;

— Mourir? dit amèrement la jeune fille. Et tu penses sans doute que je vais te laisser mourir? Que signifie cela? parle plus clairement : je ne puis supporter tes paroles, que je ne comprends pas... et je ne veux pas

continuer la route ainsi. Assieds-toi un instant au bord du chemin^ jusqu'à ce que ces vilaines choses soient sorties de ta tête.

La jeune fille ^ guidant Taveugle^ alla s'asseoir avec lui sur le maigre gazon qui bordait le chemin^ et jeta le sac à terre.

— Voyons, Jean, dit-elle, dis-moi une bonne fols ce que tu t'imagines.

— 0 ma chère Trine, tu me comprends bien, répondit le soldat. Tu veux renoncer à ta jeunesse pour moi. Puis-je demander que tu me sacrifies ta vie entière par pure bonté? La seule pensée que tu veuilles le faire déchire mon cœur. Tu veux me voir consolé et joyeux; eh bien, promets-moi que tu ne seras jamais pour moi rien de plus qu'une sœur, que tu iras aux kermesses conune autrefois, et que tu seras aimable pour les autres jeunes gens, autant que l'honnêteté le permet...

La jeune fille éclata en sanglots et répondit en versant un torrent de larmes :

— Jean, Jean, comment se peut-il que tu sois si cruelî tu tortures mon cœur comme un bourreau. Voilà ce que me vaut ma bonté : Va chercher d'autres jeunes gens! En quoi ai-je mérité cela, et quel mal t'ai-jefait?

Jean chercha la main de la jeune fille, et la saisissant, il dit d'une voix douce et triste :

— Ah, Trine, tu ne veux pas me comprendre. Eussé-je dix yeux, je me les laisserais brûler tous pour pouvoir t'aimer sans te faire souffrir! Et pourtant être aveugle, c'est là un martyre que personne ne peut com« prendre tant qu'il voit le jour... Mais Dieu me punirait.

1^ OEtlVRÂS DÉ HEMEl CONSCIENCE.

bien sifff ^i je consentais à ce qiie tu me donnes ta vie...

— £t ^ je suivais ton m^cb^nt conseil^ tu m'oublierais aussi, n'est-ce pas?

— T'oublier ? diiTaveugle en soupirant^ il faittoujours nuit pouf n^oi. Je dois toute ^^a vie penser et ijèver. 4 qui et de quoi serait-ce^ sinon de ta bonté pour ^u>i i^ de ce que tes yeux me âisaie)at lors de la sép^ationî

— Et tu aimerais toujours Trine^ quand même elle forait selon ton désir?

— Toujours, jusqu'à la mort !

La jeune fille essuya ses yeux. Une tout autre expre^s- §ion se peignit sur son visage ; avec un mouvement d'orgueil et de joyeux courage elle s'écrit :

— Et je t'abandonnerais, moi? j'irais avec d'autres jeunes gens à la kermesse> à la danse, tandis que toi, seul des semaines entières dans le coin du foyer, tu gémirais et tu penserais à moi ! Jean, je ne sais cpmnien^ tu oses songer à de pareilles choses ! Sois sûr que si ce n'était toi, j'en serais toute en colère. |Grois4u donc que je n'ai pas de cœur et que j'irais te laisser languir ainsi? Non, non, tu m'as aimée quand tu avais encore tes deux yeux npirs, et moi je continuerai à t'aimer, pauvre Jean, bien que tu aies perdu la vue ! Et ne me parle plus des autres jeunes gens : cela me fait une grande peine; car c'est conmie si tu ne te souciais plus de moi... Quand j'y pense, les larmes coulent sur mes joues...

Jean , muet d'admiration , serra les mains de la jeune fille d'une étreinte reconnaissante. Après un instant de sijence, il murmura :

LB CONSGBIT. m

rr Trine , tu es un ange sur la terre ; je le sens bien, toi s(Bul^ peux mie faire Qiablier ce que Dm m'a enlevé; mais cela ne peut pas être.

— Oui, répliqua la jeune fille , je te comprjends; tu veux dire que j'entrerai dans 1^ confrérie de sainte Annef : ce n'est pas vrai ; je ferai pn heureux mariage, et je me m^orai avant les semailles d'hiver, voilà I

•— Te marier? soupira le soldat avec une tristesse comprimée : 0 Trine, je vois clair maintenant... Fasse pieu que ton mari t'aime comme tu le mérites! Ah tu 'vas te marier 1 Avec qui? Est-ce un çam^ade du yitr lage?

— Jean, tu perds l'esprit! s'écria la jeune gUe d'une voix si éclatante, qu^ le bois de sapins qu'ils traversaient eu renypya l'écho. J^ vais me marier. Tu idemandes avec qui? — Avec toi!

r- Dieu ! avec moi ? avec un aveugle I r- Avec toi, avec celui qui donnerait dijt yeux pour pouvoir m'aimer !

— Oh, "merci, merci pour ta bonté sans pareille... Sois bénie pour tant d'amour, maiç. • .

Tipim lui mit la main sur la bouche, et étPUffa le maU en disant d'un ton de triomphe :

— Tais-toi4 tu as parlé bien sérieusement tput h l'heure, pt en t'écoutant je sentais mon cœur ^ briser dans ma poitrine... A mon tour de parler maintenant! Si par malheur Trine était devenue aveugle, aurais-tij repoussé la pauvre fille? Et si elle avait continué de t'ai^

i. Coiffer Sainte Catherine, entrer dans la confrérie de Sainte^Anne, expressions synonymes qui signifient rester Tieille fiUe.

mer dans son misérable état^ lui aurais-tu donné le coup de mort en aimant les autres filles? Ëh bien^ répondsmoi donc!

— Je n'ose pas.

— nie faut ! et il faut parler franc, Jean î

— Ab, Trine ! j'aurais fait ce que tu fais maintenant; et pourtant cela ne peut pas être, ma bonne amie. Qu'estce que les gens diraient de moi?

— Cela sera! dit la jeune fille avec résolution ; voici ma main. Que Dieu en soit témoin en attendant que le prêtre prie sur nous !

En entendant ces paroles, le soldat couvrit son visage des deux mains, et sa tête s'inclina lentement sur le sein de la jeune fille; il faillit s'évanouir d'émotion et de* meura sans parole, lorsque Mne s'écria avec enthousiasme :

— Les gens î celui qui fait bien n'en doit pas avoir honte. Et quand j'irai avec toi à l'église pour dire le oui devant l'autel, je lèverai fièrement la tète et songerai que Dieu sait là-haut ce qui est bien et ce qui est mal... Et laisse-moi faire : je montrerai ce qu'on peut quand la force ne manque ni au cœur ni aux bras. Nous ne manquerons de rien, cher Jean; Trine y veillera, et elle demeurera toujours près de toi, te consolant, t'aimant, te mettant en joie, jusqu'à ce que la mort nous sépare; et nous continuerons de vivre avec nos parents, le grandpère et le petit Paul, paisiblement et heureusement, conmie autrefois. N'est-ce pas bien ainsi?

Le soldat aveugle baisait ses mains en pleurant et en sanglotant. Il murmura bien encore quelques paroles

qui voulaient refuser Tofire séductrice, mais la jeune fille dit d'un ton impératif :

— Jean, nous ne pouvons rester assis ici ; il faut partir, n fera déjà noir avant que nous arrivions à la ferme où j'ai dormi il y a quatre jours. Lève-toi , et allons joyeusement en avant. Je ne veux plus entendre un mot de cette affaire : ce qui est dit est dit. Parlons d'autre chose.

Elle chai^ea le sac sur son dos, tendit le bâton à Jean^ et tous deux silencieux^ mais l'âme joyeuse, poursuivirent leur route à travers la bruyère.

Le lendemain^ au point du jiDur, Trine se remettait enYoute , le sac sur le dos et le soldat aveugle derrière elle.

Le gazon qui bordait le chemin et les brins de bruyère étincelaient sous les premiers feux du soleil comme s'ils eussent été semés de diamants, et les aiguilles des sapins, humides de rosée^ semblaient couvertes d'argent mat. A l'orient; l'horizon se teignait de pourpre et d'or; dans le lointain^ sur la lisière du bois^ les vapeurs nocturnes s'élevaient ^ flottant entre la terre et le ciel. Le chœur des oiseaux était éveillé et remplissait l'air d'une pluie de notes joyeuses; l'industrieuse abeille voltigeait en chantant sur le thym fleuri; hannetons, papillons^ cigales^ voletaient et folâtraient à la ronde; tout souriait au lever de ce beau jour, tout saluait le retour de la lumière renaissante I

«70 CEUVRE8 D£ HENBI CONSCIENCE.

L'excellente jeune fille se trouvait aussi, sans le s^-r voir^ à Tunisson des joies de la nature. JDe temps en temps^ elle chantait d'une voix enthousiaste (quelques mots d'une chanson quiconque , ou balbutiait des paroles sans suite pour donner issi^^e ^ la joie qui gonflait son cœur. D^epuis longtemps déjà^ le sold9.t ^larchait gardant le silence^ il le roinpit enfin :

— Chère Trine , comme tu es gaie ! C'est sps doute parce qu'il va faire beau. Je ne puis rien y voir^ jiiais j'entends les oiseaux dire bonjour au soleil et les abeilles bourdonner joyeusemei;it à mes pie^s.

— Non, Jean, ce n'est pas pour cela, répondit la jeune fille en lui prenant la msix^-, approche-toi un peu> j'ai quelque chose à te raconter. Ce n'est qu'un rêve, et je l'avais pour ainsi dire tout à fait oublié ; mais depiùs que je suis I;»ien éveillée, il m'est reveQu clairement en mémoire. C'est bien bon de rêver, n'est-ce pas, Jean?

— Quelquefois 1

— Oui, mais je veux parler des hseaux rêves. Je n'sû jamais été plus h^eu$e qj^e ceàH^ nuit en dormant^ je ne donnerais pas mon rêve pour vingt couronnes, et c'est pourtant terriblement (jl'w'gent- jC'es^t b^en dopair niage, Jea^, que les songes ne soient pas des vérités I

— Qu'as-tu donc rêvé de si beau, Trine?

— Tu y es pour quelque chose, Jean, comme pa le pej[)ses bien. OIx! c'est si bea^! écoute plutôt. L^ fermière, — que Dieu l'en récompense, la brave femme; — m'avait menée coucher d^uis une toote petite chanibre. Quand je fus^eule, j'allai pa'agenouiller et prier devant la sainte Vierge qui se trouvait sur la che^née.

JL£ CONSCRIT. 971

Je ne $ais combiea de tepips je sui^ restée ,à genoux; niais^ quand je me levais la tête nie tournait ejt j'étais presque hor^ de moi : cela n?ie sembîlait ain^i du vxoif^. Cependant; la lime ^'était levée et brillait si claire .^ travers la petite fenêtre i^ue Ja chambre ,e^ é,tait toute b^uj$ et jbQute drôle. Je pos^ le front contre les carreaux pojar Xfie r^frîdchir Ijd cerveau^ et je me j^etai ensuite sur le lit à depi yétue pour être prêtée ,de bonne heure le lendemain* Mais je ne pus dormir; car la lune donnait justeo^enjt dans pies yeux^ et j'étais commue forcée de regarder Tlfomme au fagot jqu'op y voit\. Me suis-je en4orjcme enfin^ je ne puis )e dire; mais cela doit êtr^^ cap écoi^ ce qjù m'est arrivé. Toi^t d'un coup^ la lune ejot ime bouche et de magnifiques yeux bleus; elle prit de$ couleurs comme une pomme d'api ^ et i^e sourit avec tant de bienveillance que je m'en sentis tout émue. })e ma vie^ je n'ai vu une femme aussi belle et aussi aimable ; s'il s'en trouvait une pareille lau mondC; les hoEDmeç jse mejttraient sûrement à genoux devant elle. Je le crois bien qu'ils le feraient ! mais écoute. Peu à peU; la lune eut des jbras et une longue robe avec de grandes fleurs d'or^ sur sa tête se posa une couronne d'argent avec sept étioles brillantes ; sur sqxi bras^ elle portait un enfant plus beau que les petits anges du paradis. Mon Dieu, Jean, c'était la sainte Vierge de la cheminée, devenue vivante, et qui, Notre-Se)gneur,dans les bras, me souriait du haut du cie) et me faisait signe... Et puis, ce fut plus beau encore! Gomment étais-tu

i. C'est ce çae prétendent les paysans flamands»

ars OEUVRES de henri conscience.

venu dans ma chambre^ je n'en sais rien ; mais tu étais assis sur une chaise auprès de la fenêtre^ et^ avec tes yeux aveugles^ tu regardais aussi la sainte Vierge; tous deux nous tombâmes à genoux et tendîmes les bras vers la fenêtre^ conune si nous eussions appelé la Mère de Dieu. Tout d'un coup^ elle descendit doucement^ s'approcha de plus en plus^ et , passant à travers les carreaux, arriva jusque dans la chambre. Elle dit quelque chose au petit Jésus, Tenfant posa le doigt sur tes yeux, et toi, Jean, tu poussas un cri de joie en disant : Je vois ! je vois! Hélas ! j'en fus tellement frappée que je m'éveillai en sursaut et tombai à bas du lit... et ce n'était pas vràil Ce n'était qu'un rêve; car la lune brillait encore .au ciel avec l'homme dedans, et la sainte Vierge était tranquille et immobile sur la cheminée... N'est-ce pas un beau rêve, pourtant?

La jeune fille se tut et attendit une réponse. Jean dit au bout d'un instant :

— Trine, comme tu sais bien raconter! Mon cœur palpitait de joie pendant que tu parlais ; je croyais tout voir; et quand tu as dit que Notre Seigneur me touchait les yeux, j'ai senti quelque chose que je ne puis dire ; et puis j'ai vu la sainte Vierge, mais si bien mi que je pourrais dessiner sur le sable les fleurs d'or qui brillaient sur sa robe!

— Quelles fleurs y as-tu vues, Jean?

— De grandes roses...

— Moi aussi; c'est surprenant!

— Et des lis comme il y 'en avait tant, l'année dernière, dans le jardin du brasseur.

LE CONSCRIT. m

— Moi aussi j'y ai vu des roses et des lis ! Comment cela se peut-il? J'en perds la tête.

— Ah ! ma bonne amie^ dit Jean avec un soupir^ ne te laisse pas tromper par une fausse espérance. Songe est mensonge^ dit le proverbe; ce n'est qu'une consolation que Dieu nous a envoyée pendant le voyage.

— C'est égal! s'écria la jeune fille avec joie, il me semble que^ depuis cette nuit^ j'aime encore mieux la Mère de Dieu qu'auparavant... Quand nous serons à la maison^ j'irai demander au sacristain du papier d'argent pour faire à la Vierge du tilleul une couronne de sept étoiles.. • et si jamais en notre vie nous pouvons le faire^ elle aura aussi une robe avec des fleurs d'or. Mais avançons un peu plus vite avant que le soleil soit plus haut, et prends le bàton^ car le sentier devient étroit et raboteux. Je crois que nous nous sommes perdus avec toutes ces causeries.

— Chère Trine, il faut faire attention au chemin, car mes jambes commencent à se fatiguer; je sens que je ne pourrai marcher pendant dix heures aujourd'hui.

— Ne t'inquiète pas, Jean, répondit la jeune fille en ralentissant le pas; sur une bruyère unie comme celle-ci, on arriye toujours... et je vois là-bas deux tours, MoU et Baelen, comme on nous l'a dit ce matin.

— A quelle distance sont-elles, Tçine?

— Une lieue et demie environ. Pourras-tu ce matin aller jusque-là?

— Oui , en nous reposant de temps en temps en chemin.

â7i (EUVRES BE HENÉI CONSCIENCE.

— Tu n'as qu'à dire quaricl tu seras las. Mainfenatit, taisons-nous; autrement tu te fatiguerait plus tôt..;

Cependant ïe soleil s'élevait au-dessus dé rhorizôft et commençait à verser sa lumière comme un torrent dé feu mxt la bruyère. La chaleur devint si ardente, (pie h sueur coulait à grosses gouttes sur le visage des deu^ voyageurs haletants. Toutefois le soldat ne se plaignait plus dé la fatigue et marchait courageusement derrière iMi conductrice. H n'avait rompu le âleiice que pOt!ir dire que ses yeux le faisaient sotiffifir, comme si Ib blrftlant éclat dU' soleil en eût accru Fiiiflàmmatiori.

Après une grande heure de iharche, lia jteuniè ffllè s'arrêta brusquement sans dfré un mot à l'aveugle. Celui-ci fut surpris de IMncidéiit :

— Trine, dît-il, que Vois-tû doiic que tu t'arrêtes ainsi tout d'un coup?

— Jean, répondit Trine avec une certaine tristesse^ j^^ai fait du beau! Dieu sait' combien nous sortîmes loin de notre chemin; nous voici devant un large ruisseau qui' coupe toute la bruyère, et je ne vois nulle paW; dé pont pour passer outre...

— C'est fâcheuk, dit Jean avéC lin* sbtijjii^, je suis si las. L'eau est-elle profonde?

-^ (Mii non; je te Pai dit, c'est un teii^e ruisseau; je vois très-bien le fond : on en aurait jusqu'aux genoux.

— Eh bien, Trine, essayons' dé pàsseï^; cela nous épargnera la peine de retourner sur nés pas.

— C'est impossible, Jean, les bords sont trop liants; tu ne saurais ni descendre, ni remonter... Allons, pourtant , faisons de nécessité vertu !

a éôNSCîirt. Î75

j Elle dmeha' Paveugle au' boifd du ruisseau, jeta le sac sur l'autre rive et se laissa glisseir dans Feati; lé jeûne homriie rentendîi r

— Que vas-tu feire, Trihe? dtematada-t-il.

— Jette tes bras à mon cou et tléns-toi bien, i^pôhdit te jeune fiHe> qui prit le soldat jiar la main, Tatt^a' vers elle et lé contraignit dbucemetîl! à obéir à son oi^re, malgré ses observations.

Chaînée de son lourd fàixleàu, elle gagna d'un pas chancelant l'autre bord .et dit :

— Jean, voiëi des saules;- tîëhs-tôi fermé aux branches : je f aiderai.

Le soldât lit 6e qlie'lutifecotîfttnàndait TriUè et âttei- ^it la rive sanfe trop de peine. La jeune fflle le rejoignit éï secoua Tëàu qiri avait éclaboussé ses vêtements-.

— Oh ! dit Taveugle, tu es la bonté et le dévouement même, Trine... Je suis bien triste de ne pouvoir té récompenser de Taffection et de la'pitié que tu as pour moi.

— Allons donc, Jean, dilrelle en rinterrompant,'Cela vaut bieii la peine d'en parler! Je t'ai porté de l'autre côté de l'eau, voyez la belle affiiireî Le soleil aura bientôt séché mes habits. Remettoiis-noits en route toilt doucement. Dans une demi-hetire, noue arriverons au premier clocher; ce doit être MoU : nous nous y reposerons longtemps.

— L'eau du ruisseau est-elle claire? demanda le jeune honmie.

— Comme du* verre! As-tu' soif? Attends; jfe puis bien me mouiller encore un peu : je vais te donner Un bon coup à boire.

Elle détachait déjà da sac la gamelle de fer-blanc; mais le soldat reprit :

— Non^ Trine^ ce n'est pas pour cela. Mes yeux me font bien mal : donne-moi un peu d'eau et un linge pour les laver ; cela me soulagera tant I

La jeune fille entra dans le ruisseau et remplit la gamelle de Teau la plus limpide ; elle revint à Taveugle^ tira de son sein un linge blanc^ et lui dit :

— Assieds-toi et laisse-moi laver tes yeux^ autrement tu rempliras d'eau tes habits.

Le soldat obéit et s'assit sur le gazon en tournant le dos au soleil. Trine 6ta de son front la visière verte et se mit à rafraîchir ses yeux avec le linge mouillé^ et comme le soldat disait en ressentir un grand bien^ elle ne s'en tint pas là et lava son front et son visage^ lorsque Jean, repoussa doucement sa main en disant :

— Assez, Trine, assez !

Et comme elle s'écartait de quelques pas pour reprendre la visière, l'aveugle bondit soudain, poussa im grand cri, et, les mains tendues vers son amie, resta debout, tremblant de tous ses membres, tandis que des sons inintelligibles s'échappaient de sa bouche.

— Mon Dieu, Jean, qu'as-tu? s'écria la jeune fille en courant à lui avec une exclamation d'effroi.

Mais lui , comme égaré, la repoussait doucement et disait d'une voix suppliante :

— Trine, Trine, va-t'en!... plus loin! à la même place ! Oh ! je t'en prie !

Surprise du ton de sa voix et de la joie incompré*

hensible qui illuminait ses traits, elle condescendit à la prière de Taveugle et se plaça à quelques pas do lui. Jean ouvrit ses yeux éteints^ et levant les bras au ciel:

— Trine!... mon Dieu!... je t'ai vue!... Mon œil gauche n'est pas tout à fait mort !

Gonune si elle eût été frappée de la foudre^ la jeune fille fut saisie d'un tremblement fébrile; elle s'approcha * du soldat d'un pas chancelant et s'écria :

— Non^ non^ Jean^ ce n'est pas vrai 1 Ne me fais pas mourir de joie 1 La lumière du soleil t'a trompé, pauvre garçon!

— Je t'ai vue ! criait le soldat hors de lui de joie; dans les ténèbres^ comme une ombre ! Mon œil gauche n'est pas mort ^ te dis-je. Chère Trin^^ c'est ton rêve de cette nuit!

Un cri perçant s'échappa du sein de la jeûne fille^ qui s'affaissa toute frémissante sur ses genoux^ et^ les mains tendues vers le ciel^ murmura une douce prière de remerciement. Le soldat la vit^ bien qu'indistinctement et conmie une forme indécise; il se laissa tomber à genoux auprès d'elle.

Trine^ absorbée par son extatique action de grâces^ ne le remarqua pas^ et demeura quelques instants dans une complète inmiobilité. Enfin, calmée par la prière même, elle tourna la tête et s'écria :

— Ciel ! tu as vu ce que je faisais?

— Je l'ai vu ! dit Jean avec transport.

— Ah, bonne Vierge ! s'écria Trine en fondant en larmes, sainte Mère de Dieu, c'est vous qui l'avez fait!

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