ÉPILOGUE
Par un beau jour d'automne de Tannée 4846, la diligence d'Anvers à Turnhout roulait, selon sa coutume, sur la chaussée empierrée. Le conducteur arrêta soudain ses chevaux près d'une auberge isolée, et ouvrit la por* tière. Deux jeunes voyageurs sautèrent sur la chaussée, heureux et souriants, et ils étendirent les bras comme des oiseaux longtemps captifs qui essaient leurs ailes en pleine liberté. Ils contemplaient la verdure pâlissante et
H GEUVBES DE HENRI GONSGIE^GE.
le beau ciel bleu avec ce regard avide et joyeux qui indique qu'on vient de quitter la ville, et ils aspiraient l'aûr à pleine poitrine comme s'ils eussent voulu s'assimile/ la grandQ et forte nature qui les entourait. Tout à coup le plus jeune des deux regarda au loin; une poétique extase se peignit sur ses traits.
— - Écoute 1 écoute ! dit-iL
Les sons indistincts d^une musique lointaine retentissaient au delà de la sapinière. Le rhythme était léger et sautillant; on eût cru entendre le trépignement cadencé de la danse.
Tandis que le plus jeune des voyageurs montrait du doigt rhorizon, dans un silencieux ravissement, son compagnon dit d'un ton de plaisanterie :
— Là-bas sous les tilleuls résonnent le violon et le tambour; là-bas tourne et voltige la troupe joyeuse; ils dansent et s'agitent péle-méle, et a nul d'entre eux ne songe à la souffrance ou à la mort M »
— Viens, viens, ami Jean, continua-t-il; ne Venthousiasme pas si vite. C'est probablement la réception d'un nouveau bourgmestre.
— Non, non , ce ne sont pas des réjouissances officielles. Allons là-bas! Voir danser les petites paysannes, c'est un si charmant coup d'œil.i.
— Prenons d'abord un verre chez Baes Joostens, et demandoiis-lui ce qui se passe au village. ••
— Pour nous ôter le charme de l'imprévu, n'est-ce pas? 0 prose !
Les deux voyageurs entrèrent dans Tauberge^ ils y
|. Gê passage est un yen dans le Uzte.
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eurent à peine mis le pied qu'ils partirent d'un long éclat de rire.
Baes Joostens était près de la cheminée, droit comme une flèche, roide comme un piquet. Sa longue redingote bleue des jours de grande fête descendait presque jus* qu'aux talons, toute marbrée de plis anguleux et extravagants, n salua ses hôtes^ qui lui étaient connus^ d'un sourire contraint où pouvait se lire un certain embarras, mais ne bougea pas le moins du monde, parce que son col de chemise, haut et droit, lui guillotinait cruellement les oreilles à chaque mouvement.
Les voyageurs étaient à peine entrés quHl s'écria d'une voix impatiente, mais sans tourner la tête :
•^ Zanna 1 Zanna ! Aïïans donc 1 J'entends la musique. Ne t'avais-je pas dit que nous arriverions trop tard?
Zanna accourut avec un grand panier tout rempli de fleurs. Oh I qu'elle était belle avec son bonnet de dentelles, sa jupe de frise, son corsage rose, son grand cœur d'or sur la poitrine, et ses plus belles boucles d'oreilles ! Son \isage était rouge de plaisir; on eût dit une gigantesque fleur déployant ses larges pétales, hautes en couleur,
— Belle et majestueuse pivoine qui s'épanouit par un beau jour de mai l murmtœa le plus jeune des voyageurs.
Cependant Zanna avait servi deux verres de bière, et elle s'enfuit avec ses fleurs en riant et en chantant. Le Baes cria avec plus d'impatience encore :
— Beth I Beth I si tu ne viens pas Wen vite, je pars seul, aussi vrai que je suis ici !
Une vieille horloge suspendue au mur indiquait neuf
heures en ce moment^ et une voix d'oiseau chanta sur un ton triste :
— Ck)ucou ! coucou ! coucou !
— Quelle fantaisie esirce là? demanda Fun des voyageurs; auriez-vous vendu la belle horloge qui se trouvait là autrefois pour vous faire assommer toute Tannée par ce chant funèbre?
— Oui, oui^ dit le paysan avec un fin sourire ; moquezvous de cet oiseau-là, je vous le conseille; il me rapporte par an cinquante florins de Hollande; c'est un bonnier de bonne terre qui n'a pas besoin d'être fumé !
Au même instant quatre coups de canon retentirent au loin.
— 0 mon Dieu, s'écria le Baes, la fête est commencée 1 En traînant et lambinant, cette femme-là me jouera un mauvais tour!
— Mais, père Joostens, demanda le plus âgé des deux amis, que se passe-t-il donc ici? Est-ce kermesse aujomv d'hui? Ce serait étrange, un jeudi! ou bien le roi viendrait-il au village?
— C'est une singulière histoire ! répondit le Baes. On n'a jamais rien entendu de pareil! Si vous saviez cette histoire-là, vous n'auriez pas besoin pour le coup d'amadouer les oreilles aux gens, ni de forger des menteries pour remplir vos livres! Et ce vieux coucou-là, tenez, est aussi pour quelque chose dans l'histoire de Rosa l'aveugle.
— Rosa l'aveugle ! murmura le jeune voyageur avec surprise. Quel magnifique'titre ! Ce serait un beau pendant au Jeune Malade/
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— Holà/ je m'y oppose ! dit son compagnon. Puisque nous allons de conserve à la recherche d'histoires, la trouvaille doit être loyalement partagée.
'- Soit ! soit ! nous tirerons tout h Fheure à la courtepaille ! dit le jeune poète à demi attristé.
— Avec tout cela, reprit Tautre, nous ne savons encore rien. Allons, Baes Joostens, ôtez-moi ce vilain col de vos oreilles, et contez-nous TafFaire comme un ami que vous êtes. Vous aurez le livre pour rien quand il sera imprimé.
— C'est impossible maintenant, répondit le Baes. J'entends ma femme qui descend Tescalier; mais venez avec nous jusqu'au village; chemin faisant, je vous dirai pourquoi on tire le canon et pourquoi on fait de la musique...
L'hôtesse entra dans la chambre avec une parure dont le rouge vif, le jaune et le blanc éblouirent les yeux du plus jeune des voyageurs.
Elle courut à son mari, haussa encore le col de celuici et prit son bras en se dirigeant vers la porte.
Les deux jeunes gens les suivirent. Baes Joostens raconta tout en marchant à ses auditeurs avides toute l'histoire du long Jean et de Rosa l'aveugle, et bien que son récit l'eût mis presque hors d'haleine, les voyageurs ne se firent pas faute de l'accabler de questions.
Il leur dit aussi comment monsieur Slaets lui avait acheté le vieux coucou et lui avait promis cinquante florins par an, à condition qu'il mettrait l'antique horloge dans son auberge; — comment le long Jean avait passé trenteK]uatre années en Russie et y était devenu riche à n. ^
trésors en faisant le commerce des pelleteries; — comment il avait acheté la maison de campagne délaissée par la vieille dame niorte, et allait l'habiter avec Rosa et la famille de Nélis, le faiseur de balais, dont il avait adopté tous les enfants comme siens; — comment il avait donné beaucoup d'argent au fossoyeur, — et enfin comment il y aurait ce même soir grande fête au château pour les paysans, h preuve qu'on y devait rôtir un veau tout entier et cuire deux chaudières pleines de riz au lait.
Baes Joostens parlait encore, lorsqu'au détour d'une maison ils se trouvèrent dans la principale rue du village.
Les voyageurs n'écoutaient plus le conteur : leurs yeux suffisaient à peine à voir les belles choses qui s'offraient à leurs regards.
Le village entier était orné, le long des maisons, de sapins verdoyants rattachés les uns aux autres par des tentures blanches comme la neige et par de magnifiques guirlandes de fleurs. Çà et là, au-dessus de la tête des spectateurs, flottaient les grandes lettres rouges de chronogrammes de toute espèce. Partout s'élevaient de beaux mais couronnés de cent petits drapeaux ornés de clinquant, de couronnes d'œufs, de morceaux de verre au cliquetis argentin. Sur le sol, au bord du chemin, les garçons et les jeunes filles avaient planté dans le sable de bruyère le plus pur des parterres de fleurs improvisés, où se voyaient reproduits, selon Tusage, les chiffres de Jésus et de Marie. Un seul représentait un JR entrelacé; cela signifiait ; Jean-Rosa j le maître d'école en était l'inventeur.
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Au milieu de tous ces préparatifs de fête circulaient une foule de gens accourus des villages voisins pour voir célébrer ces noces étonnantes.
Les jeunes voyageurs allaient d'un groupe à l'autre^ écoutant tout ce qui se disait. Mais lorsque le cortège^ qui venait du chftteau en traversant les champs^ s'approcha du village^ ils coururent à l'entrée du cimetière et se j^acèrent sur un monticule afin de ne perdre aucun détail de la cérémonie.
Ils contemplaient le cortège avec une sorte de respect, et c'était , en elSet , si beau et si touchant que le cœur du plus jeune voyageur battait sous les élans d'un poétique enthousiasme.
Plus de cinquante petites filles de cinq à dix ans, habillées de blanc, s'avançaient avec le doux sourire de Tenfance sur le visage, semblables à ces petits nuages blancs qui moutonnent dans le ciel bleu. Au-dessus de leurs charmantes figures, autour de lem^ cheveux flottant en liberté, se balançait une couronne de roses de tous les mois qui le disputaient en fraîcheur à leurs lèvres purpurines.
— C'est un conte fantastique d'Andersen, murmura le jeune poète ; les sylphes ont délaissé le sein des fleurs. Innocence, pureté, jeunesse, joie... Dieu, que cela est beau!
— Ahl ah! dit l'autre, voici les pivoines! et Zanna Joostens marche à leur tête !
Mais le jeune homme était trop profondément touché pour faire attention à cette prosaïque observation. Il contemplait avec une sorte d'extase une troupe de jeunes
filles qui suivaient les enfants^ resplendissantes de vie et de santé! Comme leurs traits étaient séduisants dans Tencadrement de neige de leurs bonnets de dentelle! Quelle charmante et juvénile modestie ! Quel magique sourire entr'ouvrait leurs lèvres! c'était conune ces cercles gracieux que le zéphyr décrit à la surface des lacs lorsqu'il joue avec les flots dans les jours d'été !
Ah! voici Rosa l'aveugle et monsieur Slaets, son fiancé. Combien la pauvre femme doit être heureuse ! ElWa tant souffert! Elle a été abaissée jusqu'à la besace du mendiant^ elle a passé trente-quatre années dans l'affliction, berçant son âme d'un espoir qu'elle-même croyait une illusion..., et maintenant voici l'anii de son enfance^ de sa jeunesse ! Elle s'avance, appuyée à son bras, vers Tautel de ce Dieu qui l'a exaucée! La promesse faite sur la croix du cimetière va se réaliser; elle est sa fiancée ! Sur son sein brille encore l'humble croix d'or qu'il lui a donnée... Elle entend les cris de joie, les chants et la musique qui saluent le retour de son bienaimé ! Elle chancelle sous le poids de l'émotion et presse fortement le bras de son époux, comme si elle doutait de la réalité de son bonheur.
Derrière elle s'avancent Nélis, sa femme et ses enfants. Ils sont vêtus comme de riches campagnards. Les parents penchent la tête et essuient des larmes de reconnaissance chaque fois qu'ils regardent leur bienfaitrice aveugle. Petit Pierre porte la tête. haute; il marche avec orgueil en secouant ses boucles blondes, et donne la main à ses sœurs.
Mais qu'est-ce que le groupe qui s'avance ! Ce sont les
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débris d^une armée décimée par le glaive du temps ! Une vingtaine de vieillards suivent les enfants de Nélis. Étrange spectacle! tous sont gris ou chauves; beaucoup d^entre eux sont profondément courbés; la plupart s'appuient pesamment sur un bâton, deux marchent à Taide de béquilles, un seul est aveugle et sourd; mais tous sont si affaissés, si brisés par les années et le travail, qu'on croirait voir un troupeau de victimes chassées vers la tombe par le bras de la mort !
Laurent Stevens, dont les mains touchent presque la terre^ ouvre la marche ; le Baes aveugle de la Charrue la ferme, conduit par le grand-père du meunier.
Seuls, ces vieillards ont vécu au temps où le long Jean était le coq du village et où chacun rendait hommage à son courage et s'inclinait devant son juvénile orgueil.
Après eux venaient les habitants du village, hommes et femmes, invités aux noces dans la cour du château.
Le cortège entra dans l'église, et l'on entendit du dehors l'orgue entonner une mélodie solennelle.
Le jeune poète tira à part son compagnon sur le cimetière. Il se pencha à terre, se détourna, puis présenta à l'autre sa main fermée d'où s'échappaient les extrémités égales de deux brins d'herbe.
— Déjà! tu es bien pressé î dit son camarade.
— Allons, allons, ce sujet m'enflaname, et je veux savok si j'ai le droit ou non de le traiter.
L'autre tira l'un des brins. Le jeune poète laissa tomber le second avec un douloureux soupir.
— J'ai perdu! dit-il.
Et voilà comment il s'est fait, lecteur bien-aimé, que
U CEUYRES DE HlHEl CONSCIENCE.
ratné des deux amis vous a raconté Thistoire de Rosa Taveugle. C'est fâcheux : la voilà en prose ; si le sort en eût décidé autrement , vous eussiez pu la lire en vers pleins de sentiment et d'harmonie. Puisse-t^il une autre fois vous être plus propice I
C'était rhiver : la neige ^ semblable au drap mortuaire d'une jeune vierge, couvrait le sol; la bruyère et les champs étaient assoupis : tout dormait.,. Mais ce sommeil était si calme, si plein d'espoir d'un joyeux réveil, que la vue même de cette monotone absence de la vie faisait battre le cœur ému par un bonheur indéfinissable.
Et c'était naturel ! Dans l'azur sans tache du ciel resplendissait un beau soleil d'hiver qui inondait de lumière la nature endormie. L'inmiense tapis de neige semblait parsemé de milliers de perles étincelantes; car chaque flocon reflétait la brillante image de l'astre du jour, et il en résultait un rayonnement si splendide qu'on eût dit la neige même animée d'une vie et teinte de couleurs à elle propres.
u Oeuvres de henbi conscience.
Aussi loin que portait le regard, rien ne souillait la blancheur immaculée des campagnes, car même les maisons du village et Téglise étaient comme cachées sous les plis de leur vêtement d'hiver j rien ne faisait contraste, sinon Taustère feuillage des sapins qui élevaient au-dessus de la neige leurs cimes d'un vert sombre , et ressemblaient dans leur immobilité à des sentinelles veillant sur un camp endormi...
Si la nature s'était enveloppée de calme et de repos, l'homme poursuivait son pesant et éternel labeur; de chaque métah*ie, de chaque maison du village s'élevaient mille voix, mille bruits divers. Ici le sol gémissait sous le battement cadencé des fléaux, là résonnait l'impatient tic -tac des moulins à blé, plus loin retentissaient les coups secs du teillage du lin ou le lourd murmure de la baratte.
Ajoutez à tout cela la douce chanson des jeunes filles, le sifflement aigu des paysans... et puis encore le hennissement des chevaux, le meuglement des vaches, le plaintif et doux bêlement des moutons...
Hymne admirable qui s'élève vers Dieu, et lui dit que ses créatures se réjouissent dans leur travail et le remercient de leur sort sur la terre !
Une seule maison, au milieu de toute cette vie, demeurait muette et morne comme une tombe. Située à quelques portées d'arbalète du village, elle était évidemment le reste d'un ancien couvent dont la plus grande partie avait été brûlée ou démolie; car du sol qui l'entourait surgissaient encore çà et là des fragments de murs épais.
L'JLVARE. 4»
Cette habitation, formée de la seule aile du cloître qui demeurât debout, et dont les fenêtres gothiques étaient grossièrement murées avec des briques de rebut, était ceinte avec le jardin y attenant de hauts murs soutenus d'espace en espace par des contreforts en saillie.
Mais là n'était pas la cause qui arrêtait le passant devant cette étrange demeure et le jetait dans de tristes réflexions.
Cette mystérieuse habitation, — mélancolique débris d'une prospérité et d'une puissance évanouies, — avait un air de dépérissement et de ruine qui faisait peine au cœur. Le sol, aux alentours, était inculte et dévasté, d'énormes amas de décombres et des fosses profondes le rendaient presque inaccessible. Les murailles nues de l'édifice étaient rongées par le temps et sillonnées de longues crevasses; les contre -forts tombaient en ruines de tous côtés, et même quelques-uns d'entre eux gisaient renversés au pied du mur qu'ils devaient soutenir. Nulle ' part on ne voyait trace qu'une main humaine se fût efforcée de réparer le désastre ou de retarder la destruction.
Au morne silence qui régnait aux environs on eût cru cette maison inhabitée, si l'on n'avait remarqué un sentier tracé dans la neige, se dirigeant de la porte vers le village, et allant se perdre un peu plus loin dans le chemin commun. Avec plus d'attention, on pouvait même reconnaître parmi les pas d'hommes marqués dans ce sentier l'empreinte plus délicate d'un pied de femme...
A l'intérieur de celte maison, sous un large manteau de cheminée, étaient assis deux hommes, muets, immo-
biles^ les pieds dans la cendre du foyer^ la tête rentrée entre les épaules; comme si le froid leur eût ôté tout ientiment.
L'un était un vieillard aux cheveux blancs^ aux yeux profondément enfoncés^ aux joues pâles et creuses ; son dos était courbé^ et ses mains^ chaque fois qu'il faisait un mouvement j étaient prises d'un tremblement de faiblesse.
L'autre était un honune d'environ quarante ans et dans toute la force de la vie. Ses traits irréguliers avaient une expression étrange et indéfinissable qui inspirait la défiance ou l'antipathie. Ses petits yeux gris> cachés sous un front haut et d'épais sourcils ^ brillaient dans leur orbite comme des vers luisants dans les ténèbres; son nez^ large du bas, s'émouvait visiblement chaque fois qu'il respirait; sa bouche était large et fendue presque jusqu'au milieu des joues , et sur ses grosses lèvres se jouait un sourire, expression de la gourmandise et de bien d'autres passions ignobles.
Le visage de cet homme, dans sa partie supérieure, dénotait la méchanceté et la ruse, peut-être même l'intelligence; dans sa partie inférieure, il accusait une brutale convoitise. De ce mélange de traits disparates résultait un ensemble fort laid déjà, matériellement parlant, mais plus laid encore, en raison de sa significar tion morale.
Tout ce qui entourait ces deux hommes silencieux paraissait en harmonie avec eux-mêmes et avec le caractère qu'on leur attribuait à première vue.
La vaste pièce, haute et voûtée, n'était qu'à demi
L'JLYARE. IT
éclairée par une fenêtre élevée, close par d'épais bar^ reaux de fer, mais qui, grâce à Tabsence de maint carreau, laissait un libre accès au vent et à la pluie.
Partout régnait une insigne malpropreté : le parquet était recouvert d'une couche d'argile; de longues toiles d'araignée descendaient en noirs flocons de la voûte le long des murs; dans les coins assombris gisaient des monceaux d'objets de toute sorte» sans forme et san3 destination, parmi lesquels on pouvait reconnaître une quantité de vieux souliers hors d'usage. £t si l'on aper^ cevait, appendus à la muraille éraillée ou posés sur la cheminée, quelques ustensiles de ménage, le tout était recouvert d'une couche si épaisse de poussière qu'on ne pouvait douter qu'on n'y eût pas touché depuis une longue suite d'années.
Bien que les deux personnages dont nous avons parlé fussent couverts de vêtements sales et rapiécetés, mais cependant très-épais, le froid était tellement vif qu'il pénétrait au travers; aussi était-ce un singulier spectacle que de les voir allonger leurs pieds vers l'unique tourbe qui couvait dans le foyer, et se courber au-dessus pour ne laisser monter dans la cheminée aucun rayon de chaleur sans en avoir absorbé toute la force. Parfois même ils étendaient les mains au-dessus d'un pot de grès posé dans la cendre, afin de profiter des rares vapeurs qui s'en exhalaient.
Le vieillard se tenait immobile, l'œil fixé sur le foyer; quant à l'autre, bien qu'il diangeât rarement de position, son regard disait assez qu'il était en proie à une sérieuse préoccupation. On eût dit qu'il attendait avec
impatience le réveil du vieillard, et qu'il épiait sur le visage maigre et sans vie de celui-ci la moindre émo- tion.
Au bout de quelques instants, il prit le soufflet de fer et se mit à souffler sur la tourbe jusqu'à ce qu'une petite flamme bleuâtre s'en échappât.
Le vieillard arrêta sa main d'une étreinte fébrile, et dit d'une voix tremblante :
— Qu'estrce? Que fais-tu, Mathias? Finis donc! La tourbe ne brûle-t-elle pas assez vite pour qu'il faille encore la souffler ainsi? As-tu froid?
— Au contraire, répondit Mathiasj mais huit heures sonnent à l'église, et il est temps de déjeuner..
— Eh bien ?
— Je croyais que cela vous ferait du bien de manger chaud, oncle Jean !
— Manger chaud ! cela afiaiblit l'estomac, grommela le vieillard..,. Et puis, la tourbe est si horriblement chère !
Sur ces entrefaites, Mathias avait mis le pot sur la table et tendu une cuiller à l'oncle. Celui-ci se mit à remuer et à souffler dans le pot conrnie s'il eût craint de , se brûler aux aliments qu'il contenait. Bien qu'il parût en aspirer le fumet avec délices et avec un sourire de convoitise , le mets en question n'était rien moins qu'appétissant ; ce n'était qu'un océan d'eau tiède dans lequel nageaient des morceaux de pain noir.
A la première cuillerée qu'il porta à ses lèvres, le vieillard adressa à son compagnon un regard de reproche, et dit :
— MathiaS; Mathias^ je ne sais comment tu peux ain» prodiguer le sel !
— n n^y en a que cinq grains^ oncle Jean.
— Et qu'est-ce que je vois là? De la graisse ? du beurre même ? Hélas ! tu veux me mettre sur la paille dans mes vieux jours! Mathias^ Mathias^ ce n'est pas bien^.
— Vous vous chagrinez à tort, répondit l'autre; Cécile a réchauffé hier les pommes de terre dans le pot, et elle y a fait fondre un gros morceau de beurre.
— Un gros morceau \
— J'aurais pu laver et nettoyer le pot...
— Non, non, il ne fallait pas le faire !
— Aussi m'en suis-je bien gardé ; nous y gagnons un peu de graisse qui sans.cela eût été perdue.
— J'ai tort, Mathias; tu es un brave garçX)n; et s'il me reste quelque chose à mon lit de mort> je te récompenserai de tes soins et de ton attachement, sois-en sûr.
En ce moment on frappa doucement à la porte et une voix craintive se mit à réciter distinctement le Pater noster,
— La femme du maçon Jean ! dit Mathias avec un mouvement d'impatience irritée. Elle n'a jamais rien eu ici, — et tous les jours elle revient... Que veut dire cet entêtement? On dirait qu'elle est payée pour me tourmenter !
— Encore! s'écria l'oncle Jean; donner! toujours donner! Lève-toi, Mathias, et chasse-moi bien loin ces fainéants !
La porte s'ouvrit lentement; une pauvre femme trèsmaigre se montra sur le seuil, tenant à la main une
10 ŒUVBE8 DE HBNRI CONSCIENCE. •
petite fille qui frissonnait de froid. Elle poursuivit sa prière.
Mathiâs s'était levé; il s'approcha de la femme et lui dit avec rudesse :
— A la porte ! Il n'y a rien à donner... et avise»vous de revenir ! C'est sûrement pour voir s'il n'y a rien à voler? Vous êtes trop lâche pour travailler. Dehors^ dehors ! et un peu vite !
La pauvresse se retourna prête à quitter la demeure inhospitalière^ mais^ soit que Mathias le fît par pure méchanceté^ soit que la mendiante ne se retirât pas assez vite y il la poussa elle et son enfant avec tant de l»'utalité que la pauvre petite fille tomba dans la neige et se mit à jeter les hauts cris. Les yeux flamboyants et menaçant du doigt, la mère s'écria :
— Dieu te paiera cela, scélérat!
Mais Mathias, sans faire attention à la menace, poussa violemment la porte derrière elle, et revint s'asseoir à table en souriant.
Après toute une kyrielle d'imprécations contre les mendiants, les voleurs et les fainéants, ite reprirent tranquillement leur repas interrompu.
— Gomment trouves-tu la bouillie, Baptiste? demanda l'oncle.
— Délicieuse, en vérité, oncle Jean! Et la pauvre Cécile qui appelle cela un plat de chiens !
Q était facile de lire dans son regard qu'il prononçait le nom de Cécile avec intention.
— Mais à propos, Mathias, ne remarques-tu pas que Cécile s'écarte de plus en {dus du bon chemin? demanda