L*4V4EX. SI
la vieillard. Elle devient gounnande, recherchée dans aea habits^ dépensière*. •
— Si je le vois ; oncle Jean! Je vous en parle rarement^ car Cécile est ici Tenfant gflté; elle peut faire tout ce qu'elle veut : manger du beurre, porter de belles robes, faire flamber le feu, donner de l'argent ! J'ai pitié de vous, oncle Jean, et je tremble quand je songe au mal qui peut vous arriver de votre aveugle affection pour elle; et pourtant j'ai pitié davantage encore de notre pauvre Cécile qui, débauchée conune elle l'est, prend peu à peu la mauvaise route.
-^ Combien reste-i41 encore du beurre que tu as acheté la semaine dernière? demanda l'oncle perdu dans ses réflexions.
— La demi-livre est encore une fois finie I
-— Finie? Il nous faudra donc encore un demi-franc d'argent pour suffire à son gaspillage ? Mon Dieul mon Dieu!
•— Demain, oncle Jean.
Mathias vit avec une joie dissimulée le vieillard porter les mains à son front avec désespoir et tous ses membres se conti*acter convulsivement. Un sourire étrange courut sur son visage rébarbatif; — il reprit :
— Oui, croyez-moi ou ne me croyez pas, oncle Jean, mais je dis la venté. Cécile est pervertie jusqu'au fond par ia mère Anne. Ils lui donnent dans cette maison toutes sortes de friandises, ils font un feu à brûler la cassine, et ils se moquent de nous pour lui inspirer de la haine à notre endroit Si Cécile est toujours dehors et se conduit comme si l'argent pleuvait chez vouS; c'est lu
5S OEUVRES DE HfiNRI GONSCIEMCE.
faute de la veuve; mais ces gens hypocrites savent bien ce qu'ils font 1 C'est de Targent qu'ils placent en rente viagère et qui leur rapportera mille du CQpt !
— - Pourtant^ Mathias^ la mère Anne est pauvre; lors de la mort de son mari elle ne pouvait payer les droits de l'église; il est vrai qu'elle a fait faire un cercueil de bois solide et dire quatre messes !... Mais enfin ^ tu parles d'argent^ de gaspillages^ de placement à intérêt! Je ne comprends pas.
— Voyez-vous, oncle Jean, répondit l'autre avec une feinte tristesse, je ne puis plus me taire ; il y a trop longtemps que cela pèse sur ma conscience! Et puis l'affection que je porte à mon bienfaiteur me l'ordonne...
— Que signifient ces mystérieuses paroles ? Tu me fais trembler !
— n y a bien de quoi, pauvre oncle Jean ! Écoutez, je vah vous révéler une chose qui vous surprendra; mais, pour l'amour de Dieu, soyez cahne et froid; si cela devait vous chagriner trop je ne me le pardonnerais jamais !
— Eh bien? eh bien?
— Vous savez, oncle Jean, que la mère Anne a un fils?
7- Oui, le petit Barthélémy; ce polisson, ce bandit qui venait voler nos pommes avant que le mur du jardin fût réparé. Quand il sera grand s'il n'arrive pas à la potence c'est qu'il aura manqué sa carrière...
•— Ce que vous dites là, oncle Jean, est arrivé il y a longtemps; je n'étais pas encore ici. L'enfant est devenu jeune homme. Aujourd'hui il fait d'autres tours qui ne
valent pas un cheveu de plus. Le dimanche , et souvent pendant la semaine quand il a quelque chose à faire^ il court les cabarets; il boit des pintes entières de bière, il chante, il danse, il rit et il est le boute-en-train partout où Ton chante le mauvais refrain : Vive la joie 1
— Vraiment ! C'est une honte ! Et que dit de cela la mère Anne?
— Bah! elle est de la même pâte; elle est aussi folle de son fils que si son nom était déjà dans Talmanach... Et savez-vous maintenant pourquoi à la ferme de la Chapelle on cajole autant Cécile, pourquoi on lui donne tant de friandises, pourquoi on se rattache en la rendant gourmande, vaine et dépensière?
— Pourquoi?
— Parce que la veuve machine en secret une affaire entre Cécile et son fils; parce qu'elle veut que votre nièce se marie avec son fils. Comprenez-vous, à cette heure, oncle Jean ?
Le vieillard secoua la tète en réfléchissant comme quelqu'un qui doute-et ne saisit pas bien ce qu'on veut lui démontrer.
— J'entends bien, dit-il; mais qu'y a-t-il là de si effrayant qui doive me faire trembler ? En tout cas, je ne puis donner de dot à Cécile.
— Bon oncle Jean! s'écria Mathias d'un ton de pitié, votre loyal et généreux cœur ne peut concevoir tant de perfidie et d'avidité... Je vais parler plus clairement... La mère Anne est pauvre; son fils aussi. Vous êtes riche...
— Oh! oh! s'écria le vieillard avec horreur, comme
s'il eût entendu un blasphème. Riche? moi riche? Qui t'apprend à dire de pareilles infamies?
— Galmez-vouS; oncle Jean^ je sais assez quelle peine nous avons à joindre les deux bouts de l'année. C'est la mère Anne qui fait son compte ainsi... Laissez-moi, pour un instant, raisonner à rebours comme la veuve... Elle est pauvre, vous êtes riche : Cécile héritera de la moitié de ce que vous laisserez. Si elle épousa le fils de la veuve, ces gaspilleurs auront un jour en main le meilleur de votre bien. 11 n'y a donc rien d'étonnant à ce qu'ils se mettent en frais aujourd'hui pour enjôler votre nièce. Encore une fois c'est une rente viagère sur vous qui leur rapportera raille du cent. Comprenezvous maintenant?
L'oncle tremblant considérait Mathias avec des yeux écarquillés. Celui-ci parut tout joyeux de l'émotion croissante du vieillard et reprit d'une voix rapide et expressive :
— Voyez-vous, oncle Jean, ces fausses gens espèrent que vous ne vivrez plus longtelnp's. A -peine le vieil avare, — c'est ainsi qu'ils vous nomment, — sera-t-il en terre que le violon raclera chez eux; ils boiront, feront bombance, se mettront en joie; Barthélémy s'en ira ripailler et tapager dans les cabarets, — et ils jetteront ainsi par les fenêtres le peu que vous avez amassé si péniblement. Hélas ! le pire de tout c'est qu'à la jin du compte notre pauvre Cécile se trouvera sur la paille et aura peut-être à pleurer pendant sa vie entière son erreur d'un instant. Puisse le bon Dieu l'en préserver !
Un pénible et long accès de toux s'empara du vieillard
L*AVAEX. 5»
avant qu'il pût parler, lugubre bruit dont les sombres voûtes de la chambre renvoyaient Técho.
Mathias s'était levé et tenait devant la bouche de Tonde souffrant une éjpuelle de bois, tandis qu'il tapotait doucement sur son dos. On eût dit qu'il portait au vieillard un amour sans bornes ; sa yoix était douce et triste, et il prodiguait au malade des caresses si affectueuses que le fils le plus aimant n'eût pas donné à son père des soins plus inquiets.
La toux s'arrêta enfin j le "pauvre oncle put reprendre haleine. Tout tremblant encore, il saisit la main de Mathias, la pressa dans les siennes, et s'écria d'une voix désespérée, tandis qu'un torrent de larmes coulait sur ses joues creuses :
— Oh ! merci, mon bon ami, toi seul as pitié de moi. Les autres désirent ma mort... Cécile, toi que j'ai aimée comme mon propre enfant, toi aussi tu es une ingrate I . . • Malheur I malheur! ils gaspilleront après ma mort le peu d'argent que j'ai épargné en m'ôtant le pain de la bouche.... Mon Dieu! si je devais mourir avec cette affi*euse crainte... £t ils osent dire que je suis riche, Mathias 1
— Ils vous appellent le riche ladre...
— Ils croient peut-être que je possède bien cent florins...
— Cinq mille ! dit la veuve.
— Hélas! hélas! s'écria le vieillard, c'est ainsi qu'on calomnie la pauvreté et la vertu... Mathias, mon ami, tu sais mieux ce qu'il en est, toi qui partages ma misère et qui m'assistes dans le besoin?
5ê OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
— Ce sont des langues venimeuses^ oncle Jean ! Ne vous en inquiétez pas davantage^ pourvu que vous réussissiez à sauver notre malheiœeuse Cécile de leurs pièges.
— Oui^ notre Cécile... et mon pauvre argent! dit le vieillard en soupirant. Ah ! Mathias^ si j'étais jeune^ je me ferais prodigue^ dépensier^ libertin!... Mais non^ je finirais encore par mourir de faim.
Un court silence suivit cette exclamation. Le vieillard semblait saisi de la fièvre et était visiblement tourmenté par de sinistres prévisions.
— Calmez-vous et reprenez courage^ oncle Jean, dit Mathias d'une voix consolante ; ils n'en sont pas encore là, les odieux trompeurs. Cécile ne soupçonne peut-être pas le moins du monde leurs mauvais desseins. La pauvre fille est séduite ! Elle est au bord de Tabîme, c'est vrai, et pourtant soyez sur qu'avec de la bonne volonté et une ferme résolution on peut encore la sauver facilement.
L'oncle fixa sur lui un œil plein d'espérance, et dit d'une voix suppliante :
— Ah! pour l'amour de Dieu, mon ami, conseillemoi ce que je dois faire; mon âme est faible et le chagrin me trouble l'esprit. . .
— C'est bien simple, oncle Jean. Voulez-vous empêcher Cécile d'épouser maintenant ou après votre mort un dissipateur? eh bien, donnez-lui un mari économe qui puisse la rendre heureuse...
— Un mari économe ! répéta le vieillard en réfléchissant, en effet I
L'JLVARE. »T
Après une longue méditation^ il poussa un gros soupir, et dit d'une voix abattue :
— Inutile ! je thercfae en vain par tout le village, et je ne trouve personne. Les honnêtes gens que je connaissais sont aussi vieux que moi; les autres mènent une vie de dépense et de luxe...
— Pas moi, pourtant ! munnura Mathias demi-souriant.
L'oncle le contempla avec une joyeuse stupéfaction, et dit:
— Ah ! comment un homme peut41 perdre la tête ainsi 1 Tu es le seul auquel je n'aurais jamais songé; et cependant tu es le seul qui lui convienne... Mais tu n'en voudrais pas, Mathias; tu ne Faimes pas, sans doute?
Mathias pencha sa tête sur sa poitrine et parut tout confus.
— Je ne sais pas, dit-il d'une voix hésitante; mais si j'étais riche, je donnerais toute ma fortune pour la voir heureuse !
— , Alors, ton amour pour elle est assurément trèsgrand, Mathias; mais, hélas ! mon ami, elle a peur de toi. C'est bien certainement à tort; on dirait que son aversion est une maladie de son imagination...
— Je sais qu'elle me hait, dit Mathias en Finterrompant; je suis convaincu qu'elle continuera de me haïr, et que je serai malheureux avec elle.
— Et tu consens à la prendre pour femme?
— Un sentiment de pitié pour elle, ma reconnaissance pour vous, me poussent à ce sacrifice. Elle me
êê OEUVRES DE HEIVRl CONSCIENCE.
déteste dans son égarement; eh bien, je veux la sauver, être son ange gardien pendant toute sa vie, épargner pour elle, l'entourer de soins... et veiller à ce que le peu que vous avez amassé soit religieusement conservé... Et peutrêtre, que sait-on? peut-être à la longue me récompensera-t-elle par un peu d'affection.
Ces paî^les, prononcées d'un ton magnanime et résolu, firent une profonde impression sur l'esprit du vieillard; il serra la main de Mathias avec émotion, et dit :
— Merci, cœur généreux! Tu es le seul homme intègre que je connaisse. Ainsi, tu épouseras Cécile, tu demeureras avec elle auprès de moi, tu m'aideras à gagner la tombe sans trop de misère; tu veilleras encore, après ma mort, à ce que les quelques sous que j'ai économisés, s'il en reste, ne soient pas follement dépensés. Que Dieu te bénisse ; j'accepte ton sacrifice comme un bienfait.
— Êtes-vous décidé, oncle Jean?
— Irrévocablement, mon bon Mathias.
— Mais si Cécile refuse? -
Le vieillard haussa les épaules et se tut conune quelqu'un qui n'ose' répondre.
— Toujours le même î grommela l'autre avec une impatience mêlée de colère.
— Elle m'ensorcelle si facilement, Mathias î Laissemoi un peu de temps pour la persuader. Fais aussi, pendant ce temps, quelque petite chose; sois amicdl pour elle, parle-lui , ne chicane pas si sévèrement pour un petit morceau de beurre de plus ou de moins, mets de côté une bonne tourbe pour son retour., •
— Que vous êtes faible^ oncle Jean ! répliqoa Mathias avec une nuance d'ironie; si le mal a pris racine en elle, ce n'est pas avec un morceau de beurre qu'on en triomphera.
— Hé bien, hé bien, répondit le vieillard à demi en colère, si cela ne va pas par la bonté... nous verrons.
En disant ces mots il se leva, se dirigea vers la porte et continua en toussant :
— Je vais là-haut; je suis fatigué. A midi!..» et ne mets pas trop de sel dans les navets.
— Us sont gelés, oncle Jean I
— • Ils seront d'autant plus tendres, Mathias. . . et prends le même pot, il est encore tout rempli de griaisse.
L^oncle disparut. Un instant après, on entendit le bruit de ses pas dans l'escalier.
Mathias demeura l'oreille aux aguets jusqu'à ce qu'il eût entendu fermer deux ou trois portes.
Alors son attitude changea soudain. Son dos à demi voûté se redressa, un sourire railleur contracta ses lèvres, ses yeux roulèrent rapidement sous les sourcils... il semblait heureux comme s'il venait de remporter une victoire.
Il s'approcha, sur la pointe des pieds, du gardemanger, y prit un pain plus qu'à demi blanc , et en coupa une épaisse tranche, sur laquelle il étendit un demi-doigt de beurre au moins : les yeux étincelants et toujours souriant, il y mordit à belles dents, et engloutit en un instant le pain avec une gloutonnerie inouïe. Il ferma le garde-manger, remit tout en place, et alla s'asseoir sous la cheminée, où il posa de la tourbe sur le
feu, et mit en œuvre le soufflet de fer jusqu^à ce qu'une vraie flamme s'élevât de Tâtre. Après s'être frotté les mains, pendant quelques instants, avec une expression de profonde jouissance, il devint plus calme ; un mauvais sourire se peignit sur ses traits, et il se dit à part lui :
— Ha, ha Tinnocent ladre ! Il couperait un liard en quatre. Quand il lui faut donner un centime, il le tourne et retourne dix fois, comme si c'était une parUe de son âme ! Bientôt il fera cuire de vieilles savates, parce qu'il est possible qu'elles aient été graissées dans le temps... Et il est si pauvre, oh ! si pauvre ! Gomme si je ne savais pas pourquoi il ferme toutes les portes à double tour quand il est là-haut... Il fouille à cette heure à pleines mains dans les jaunets, le vieux grigou 1 Bah! il n'en restera que plus; et je saurai bien faire qu'une bonne part me revienne...
Après un court silence il reprit d'un ton pensif:
— C'est étrange que le vieux diable s'inquiète de savoir ce qu'on fera de son argent après sa mort... Il est capable de faire le revetiant la nuit... De toutes les folies du monde, l'avarice est bien la plus stupide. Aimer l'or, uniquement parce qu'il brille ! Autant vaudrait s'amouracher d'un tas de morceaux de porcelaine. Non, si l'or est le dieu du monde, son éclat n'y est pour rien. C'est le démon du docteur Faust : le tient-on en son pouvoir, un vœu est à peine exprimé qu'il est accompli ! Ah ! voilà comme j'aime l'or... plus encore que l'oncle Jean. Laissez mourir le vieux ladre ; il pourra venir s'informer si je continue à faire concurrence aux chiens du voisinage , à propos de pain noir bouilli dans l'eau
claire!... Ce nid de toiles d'araignée peut^ sans grands frais, devenir un petit château , fraîchement peint au dedans et au dehors... puis il faudra des chaises commodes^ de beaux habits, grasse cuisine, viande à foison, bonne bière à tous les repas, — et qui sait, si Théritage est rond, du vin et du gibier, — un cheval peut-être, — et devenir un- monsieur, avoir un domestique, faire courir ces imbéciles de paysans... Et avec tout cela économiser, car qui ne donne rien garde longtemps et beaucoup... Cécile doit hériter de la moitié de tout : elle est seule de sa branche ; — et si les autres héritiers ne se mettent pas dans mon chemin, j'aurai seulement l'autre moitié; je ne suis pas de la famille. Mais nous verrons 1 Quand je me suis fait engager par l'oncle Jean et que je suis entré dans ce vieux couvent , humble esclave de tous ses désirs et de ses moindres caprices, je lui donnais encore quatre ou cinq années à vivre. Dix années déjà se sont passées depuis lors; je suis devenu un homme usé, — la moitié ne suffit plus: il me faut tout... — Mais Cécile!, là est le nœud. Il faut me montrer affable envers elle, lui parler de mariage... Comment entamer cela ? Si je l'aimais ! Je crois vraiment que je ressens là quelque chose pour elle. Allons, allons, pas de sottises; cela ne me réussirait pas. Je ne suis pas assez beau pour risquer l'essai. Il y a d'autres moyens, tout aussi puissants, plus puissants peutrêtre.
Après une pause, ses traits s'assombrirent tout à coup et, les yeux fixés sur le sol, il murmura :
— Et si rien ne peut la vaincre ? Si tout contrarie mon dessein?
6t OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
Une expreiMion diabolique crispa son visage^ mais elle disparut aussitôt^ et il dit d'une voix moqueuse :
-*- Pourquoi se ferait^on mauvais avant que ce soit nécessaire? Essayons d'abord^ et si cela ne va pas^ alors... En attendant je cours au jardin chercher sous la neige les navets de Toncle Jean^ et chemin faisant je préparerai de belles phrases pour le moment où Cécile rentrera...
Il disparut; en souriant^ par la porte de derrière.
Un peu plus loin que la niome demeure de Tavare^ au bord de la bruyère dépouillée ^ s'élevait une petite ferme dont les murs maçonnés d'argile attestaient suffisanunent que ses habitants appartenaient à la plus humble classe de laboureurs. Cependant ^ quelque pauvre que parât cette habitation ^ quelque monotone que fût la blancheur des campagnes qui l'entouraient^ il régnait autour de la modeste métairie une sorte de mouvement et de vie, voire même de joie, qui rendait ce lieu aussi riant qu'un tableau créé par la poétique imagination d'un artiste.
Auprès du puits qui balançait ses longs bras dans l'air, une jeune paysanne tirait J'eau destinée à laver les carottes pour le bétail. Elle avait une figure florissante de santé et plus fraîche qu'une rose. Elle ne craignait pas de plonger ses bras nus dans l'eau à moitié gelée, et chantait à pleine voix d'un ton si joyeux qu'à l'entendre on n'eût pas manqué de songer au futur mois de mai.
L'AYÀRE. 63
A côté de la porte de la ferme se tenait un jeune paysan aussi bien portant que sa voisine. Ses beaux yeux pleins de douceur révélaient la paix de Tâme et la bonté du cœur; toute sa physionomie, empreinte d'une douce animation, semblait sourire à la vie. Il y avait dans ses traits, dans son attitude quelque chose de si spirituel, de si franc et en même temps de si distingué, qu'au milieu de cent paysans de son âge, on l'eût infailliblement désigné comme le mieux doué sous le rapport du sentiment et de l'intelligence.
n était occupé à fendre de longues branches de coudrier propres à faire des cercles, et menait l'ouvrage grand train; ses mouvements étaient libres et dégagés, les branches volaient dans ses mains. Telle était son activité qu'il ne demeurait pas un instant sans changer les pieds de place; on eût dit qu'il prenait plaisir à danser tout en travaillant. Et en effet, tandis que sa sœur chantait auprès du puits sa sautillante chansonnette, il se mit à siffler avec elle et sans qu'elle le sût, à mouvoir en mesure pieds et mains.
Un chien noir à la queue frétillante sautait en jouant aux mains du jeune honmie et aboyait par intervalles conmie s'il eût voulu marier sa voix au chant.
Le geptil rouge-gorge sautillait dans les cerisiers voisins; le pinson répétait gaiement son refrain sur les arbrisseaux qui bordaient le sentier, et l'humble roitelet trottait à travers haies et broussailles.
Le soleil versait sur tout cela des torrents de lumière; la neige resplendissait sur le toit de l'humble ferme comme une couche de diamants, le jardin et les
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champs étaient couverts de teintes roses et purpurines.
Soit que la chanson fût finie , soit qu'elle eût à se pencher trop bas sur le cuveau de carottes, la jeune fille se tut.
Le jeune paysan jeta sa casquette en Tair^ la rattrapa avec la main, et chanta sur un air charmant :
A bas les soucis, la peine !
Mets ton tablier bleu des grands jours.
Itéjà j'entends dans la plaine
Violons, fifres et tambours!
A bas chagrin et tristesse.
Demain ce sera kermesse!
— Barthélémy, Barthélémy, dit la jeune fille en riant, voilà encore une fois ta tête à Tenvers ! Tu me feras mourir de rire avec tes singeries I
— Ma foi, chère Jeannette, si tu ne me retiens, je commence à faire des entrechats que ce sera terrible; car je suis aussi joyeux que si j'avais plus d'argent que Toncle de Cécile,
— Vraiment ? et pourquoi ? car je ne vois pas la cause. Est-ce que tu irais à la foire demain?
— Je pourrai bien aller à la foire, en effet; il est temps. Jeannette; que nous avisions à trouver un petit porc.;. Ce n'est pas pour cela... J'ai bien longtempi^ gardé le secret, mais viens plus près, et tu sauras tout.-
Il alla à sa sœur, la prit par le bras, et l'attira derrière le coin de la maison, avec des gestes si mystérieux, que la jeune fille en fut toute stupéfaite et le regarda avec de grands yeux.
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— Eh bien ! que signifie tout cela? de quoi est-il question? murmura-t-elle.
— Chut ! dit Barthélémy à demi-voix : il approcha la bouche de l'oreille de sa sœur et lui demanda : '- En quel mois de Tannée sommes-nous^ Jeannette ?
— Attends un peu I La semaine dernière nous étions encore dans le premier; je crois bien que nous sommes maintenant dans le petit mois * .
— En effet, c'est demain le quatrième jour du petit mois. Et sais-tu bien, Jeannette, quel saint il y a ce jourlà dans l'almanach?
— Comment le saurais-je ?
— Sainte Anne ! s'écria le jeune homme avec une vive expression de joie.
— Sainte Anne ! la fête de notre mère ! répliqua la jeune fille le regard curieusement fixé sur les yeux de son frère.
— Je suis une tête folle, n'est-ce pas, Jeannette? ditil en riant, et pourtant si je n'étais pas là, tu l'aurais oublié.
— Cette nouvelle me fait grand plaisir, mais je n'y vois pas la raison d'être aussi réjoui que tu Tes. Nous ferons un gâteau , nous grillerons des marrons , nous boirons de la bière d'orge, et puis on contera des histoires et on devinera des énigmes. Tâche de savoir du nouveau, Barthélémy !
^ Oui, oui. Jeannette... Mais ce n'est pas tout cela qui me rend si content... Te tairas-tu? Ne diras-tu rien à la mère?