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I. Pièce de monnaie valant deux centimes

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jaunes^ bleues^ enfinqu'on pourra la voir d'ici jusqu'à l'église I

La jeune fille pressa la main de son frère et dit avec cette douce émotion qui vient du cœur :

— Ah 1 voilà qui est bien, Barthélémy ! Comme la mère va être contente 1

— Ce n'est pas tout, sœurette ! reprit le jeune homme ravi. Il faudra un bouquet de fleurs; je sais trois chansons, quatre histoires et sept énigmes, maïs, là, tout ce qu'il y a de plus nouveau. Je les ai apprises exprès et gardées pour la fête de la mère. Ah! Jeannette, Jeannette, comme nous allons rire et chanter I Comme nous allons être gris ! Les larmes me viennent aux yeux rien qu'en pensant à la figure que fera la mère quand Cécile lui donnera, en plein hiver, tout un gros bouquet de fleurs^ et lui mettra le beau mouchoir sur les épaules.

— Mais, Barthélémy, je regarde tout autour, et me demande où tu vas aller chercher des fleurs. Je crois que tu as perdu la tête !

Le visage du jeune homme prit une expression de douce moquerie, et il dit en souriant et regardant sa sœur dans les yeux ;

— Jeannette, ne connais-tu pas un brave garçon qui s'appelle Frans î Un blond , avec de grands yeux , qui est domestique chez le jardinier du château?

La jeune fille rougit jusqu'aux oreilles et baissa les yeux toute confuse.

— Allons, allons, dit Barthélémy avec douceur, il ne faut pas rougir. Jeannette; c'est un bon garçon qui connaît son métier, et qui sait rire à l'occasion. Ne crois-

tu pas^ Jeannette, qu'il me donnera des fleurs^ parce que je suis ton frère ?

Avant que la jeune fille troublée eût pu répondre , une voix se fit entendre dans la maison ; c'était la mère qui criait :

— Barthélémy, Jeannette, à table !

La jeune fille saisit l'occasion d'échapper à son frère, et gagna la porte, tandis que Barthélémy la suivait en ne cessant de répéter à demi-voix :

— Jeannette, tu peux le dire à Cécile; mais pas à -la mère, pas à la mère...

A l'intérieur la mère s'occupait à tirer la bouillie d'un très-grand pot.

Près du feu était assise une jeune fille dont les vêtements bien que presque semblables en tout à ceux de Jeannette, empruntaient tant à leur façon qu'à la manière dont ils étaient portés une certaine élégance qui les rendait moins campagnards. Le visage moins coloré, les traits plus fins de cette jeune fille, la délicatesse de ses membres, contribuaient aussi à la faire distinguer d'une paysanne, dès le premier coup d'œil. Ses yeux étaient doux et limpides, l'expression de sa physionomie cahne et séduisante ; en somme il y avait en elle quelque chose de rêveur qui charmait, — quelque chose de grave et de réfléchi qui attestait la force d'âme et l'énergie du sentiment... Elle cousait un vêtement de femme.

La mère se tourna vers elle et lui dit d'une voix bienveillante :

— Venez, Cécile, nous allons dîner.

En ce moment Barthélémy entra en chantant :

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- A bas cliagriiL et tristesse ;

Demain ce sera kermesse I

Mais son œil n'eut pas sitôt rencontré le doux et grave visage de Cécile^ que sa voix s'arrêta^ et il ralentit le pas comme si un sentiment de respect l'eût saisi en présence de la jeune fille.

Tous s'assirent à table ^ prièrent avec recueillement, après quoi chacun^ la cuiller en main^ se mit à manger de bon appétit l'excellente bouillie. La mère posa ensuite sur la table un grand plat de pommes de \erre et de lard frit.

Toutes ces gens paraissaient heureux; de tous les yeux rayonnaient la santé^ le contentement, la reconnaissance. Barthélémy disait une plaisanterie ou l'autre^ feignait de se brûler^ ou faisait de joyeuses et incompréhensibles allusions à la fête du lendemain^ de sorte qu'il fit rire ses commensaux pendant tout le repas.

Si un millionnaire eût pu voir ce dbier^ à coup sûr il eût envié le sort de ces pauvres gens.

A peine avaient-ils entamé leur second et dernier plat qu'un coup léger qu'on eût dit frappé par une main craintive se fit entendre à la porte.

— C'est la pauvre veuve du maçon qui s'est tué en tombant il y a quelques mois^ dit la mère; je l'ai vue dimanche près de l'église et lui ai dit qu'elle pouvait venir chercher une aumône tous les mardis. Jeannette, coupe un morceau de pain pour elle. — Entrez I criat-eUe en se tournant vers la porte.

On vit paraître sur le seuil une femme encore assez jeune, mais ses joues étaient blêmes et amaigries, et ses

vêtements si misérables et si usés qu'on était saisi à sa vue d'un frisson glacial. Son visage^ quoique flétri^ portait un cachet de gravité et d'intelligence^ et avait dans l'expression quelque chose de noble et de courageux qui témoignait assez que cette fenune n'était pas née pour mendier.

Une petite fille se suspendait à sa main, et les dents de Tenfant claquaient de froid.

Sans dire mot et les yeux baissés^ la mère continua à réciter le Pater noster commencé derrière la porte.

Jeannette lui apporta le morceau de pain en disant :

— Pauvre Catherine 1 je n'aurais jamais pensé que vous dussiez un jour demander l'aumône. Vous, si sage, si laborieuse ! Cela me fait peine*..

— L'hiver est si long, dit la veuve en soupirant; il n'y a pas d'ouvrage pour moi. Jeannette... La faim me chasse hors de chez moi ; mais en été, quand il y aura à travailler, cela ira mieux.

Pendant ce temps la pauvre petite fille attachait sur la table ses yeux brillants de l'éclair de la faim, et ses lèvres s'humectaient de convoitise.

Cécile contemplait cette scène avec une profonde pitié. Tout à coup, conmie si une idée soudaine eût traversé son esprit, elle fixa un regard singulier sur les yeux de Barthélémy. Et , soit que celui-ci l'eût comprise Ou qu'il suivît l'impulsion de son propre cœur, il alla à la pauvre veuve, la prit par la main et la conduisit à la chaise qu'il venait de quitter.

— Asseyez-vous, bonne Catherine, dit-il, et dînez avec nous... Où il y a pour cinq, il y a pour sept... et

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si le compte n'est pas juste Dieu le redressera

Cécile s'était empressée aussi de mettre la petite fille sur sa chaise.

On apporta d'autres sièges ^ on coupa court aux re« merciements de la veuve^ et tous ensemble attaquèrent joyeusement le plat appétissant. Seulement^ lorsque la pauvre femme eut apaisé sa première faim, elle se mit à contempler avec une indicible tendresse sa fille qui, insouciante et heureuse^ dévorait pommes de terre et lard. Des larmes silencieuses commencèrent à tomber de ses yeux.

Chacun la regarda avec étonnement comme pour lui demander l'explication de cette subite tristesse. Cécile seule la comprit et dit :

— Vous avez sans doute d'autres enfants , brave femme?

— Oui, ma chère demoiselle, répondit la veuve, j'en . ai deux encore; celle-ci est la plus âgée... les autres,

pauvres petits agneaux, sont à la maison tout seuls, sans feu.., et depuis huit jours ils n'ont rien mangé qu'un peu de pain noir !

— Mais pourquoi vous êtes-vous mise tout d'un coup à pleurer? demanda Jeannette.

La femme courba la tête et répondit sans regarder.

— Une mère... vous ne pouvez encore comprendre cela, ma fille... Cela me fait peine de voir ma petite Marie manger ainsi... Les pauvres petits qui sont demeurés là-bas ont si faim...

Barthélémy se leva brusquement, s'essuya la bouche et s'écria :

— - Je le crois bien... .

Puis^ se tournant vers sa mëre^ il continua :

— Mère^ je travaillerai tous les jours deux heures de plus; le dimanche je n'irai pas au cabaret... mais il faudra permettre à la veuve de Jean le maçon de venir chaque jour dîner ici avec un de ses enfants^ aussi longtemps que mon supplément de travail et mes économies pourront y suffire...

Les yeux delà mère s'attachèrent^ humides et brillants^ sur son iils^ et elle dit d'une voix douce ^ tandis qu'une larme tombait de sa paupière :

— Barthélémy, mon enfant^ je t'aimais déjà beaucoup; mais je t'aime beaucoup plus encore maintenant.

Une douce expression de soulagement se peignit sur le visage de la mendiante; elle saisit vivement la main de Barthélémy et dit d'un ton grave :

— Dieu est juste. Vous ne donnez pas seulement à votre prochain le fruit de vos sueurs, mais encore votre amitié, votre cœur; vous faites pour la pauvre veuve ce que vous pourriez faire pour une sœur... Dieu est juste; vous serez heureux en ce monde î

Ce disant, elle jeta un regard sur Cécile comme si elle eût voulu indiquer au jeune homme la source de son bonheur futur...

Les yeux de Cécile, pleins d'une tendre reconnaissance, s'étaient arrêtés un instant sur les yeux de Barthélémy ; celui-ci, ému par ce regard et par les paroles de la veuve, releva fièrement la tête, mais cette profonde émotion lui devenant pénible, il se leva vivement et ré* pondit en éclatant de rire :

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*— Taisez-vous^ laissez-moi tranquille^ ou j'en deviendrai fou ! Heureux, heureux, eh ! Je ne changerais pas ma condition contre celle d'un roi ! Approchez-vous

du feu, brave femme, et chauffez-vous bien Allons,

Jeannette, apporte un peu de ramilles et souffle, souffle, que cela pétille bien !...

Depuis quelques instants déjà Cécile était assise près du foyer, tenant la petite fille sur ses genoux. Ce qu'elle disait tout bas à l'enfant joyeuse, les autres ne l'énten* daient pas; mais elle dut lui dire des paroles d'une angélique douceur, car la petite enlaça ses bras au cou de sa protectrice et l'embrassa.

La pauvre veuve contemplait ce spectacle avec uii sourire céleste.

Bientôt Cécile posa l'enfant à terre; elle s'approcha de la mère et lui parla à voix basse. Ostensiblement elle pria la veuve de quitter la ferme avec elle.

Jeannette, qui le remarqua conmieles autres, vint se placer à côté de son frère et lui dit à l'oreille :

— Que va faire Cécile avec la veuve? Elle ne la mènera pas à son oncle, sûrement?

— Ne le vois-tu pas? Elle va lui donner de rargenl..i

— Ah 1 oui, les quatorze sous qu'elle a reçus tout à l'heure de l'hôtesse du Cerf pour la couture de ces hardes d'enfant. Cette Cécile donne en vérité tout ce qu'elle peut gagner I II faut que son oncle le sache !

— Garde-toi de te mêler de cela. Jeannette 1 A coup sûr ce ne sont pas nos affaires I

— Non, Barthélémy, c'est seulement pour dire, vois-tu?

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