I. Jour de marché à AnTon
s ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
circuler beaucoup de monde. Les jeunes gens s'efforçaient de se réchauffer en accélérant le pas^ les bons bourgeois soufflaient dans leurs doigts en claquant des dents, et les ouvriers se frappaient le corps à tour de bras.
En cet instant, une jeune fename traversait lentement la rue de la Boutique, dcxit elle devait bien connaître les habitudes, car elle allait dMnè maison d'indigents à l'autre et ne sortait d'aucune sans qu'une expression de douce satisfaction se peignît sur ses traits. Un manteau de satin, doublé dfe chawle ouatfe Sans doute, enveloppait sa taille élégante ; un chapeau de velours encadrait son gracieux visage et ses joues, légèrement empourprés par la vivacité de l'aif . Un boa s'enroulait autour de son cou, et ses mains se dissimulaient dans un manchon charmant* Cette jeune dame, qui (Muraissait d'une condition aisée, touchait au seuil d'une maison dans laquelle elle semblait près d'entrer, lorsqu'elle aperçut à quelque distance une daine qu'elle coonaiâsait; elle «'arrêt» devant la porte de la pauvre demeure jusqu'à ce que son amie fût à quelques pas d'elle, et, s'isbvançant alors à sa rencontre avec un doux iknoriie, elle lui dit :
— Bonjour, Adèle* Comment vâs-tuf
— Asses Wen, et toi ?
— Dieu merci, je me porte bien et suis plus heureuse que je ne pourrais te le dire»
— Pourquoi cela? Il me semble que le temps n'est pas si agréable ?
— n l'est pour moi, Adèle. Je ne suis pas levée depuis
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«Aè lièHfé cft y A déjà vlaté vingt ttiaisCns de pauvres. J'Y d va une ifltâèfê ^ chère Adèle, tnals une nûsère à briMr te (^tii'. Lu faifii, le ttoid, \A maladie, le dèn(hmefit..^.. (feist inouï. <Mi! je m^estime henrettse d'être rtehe> ear c'est tme bien douce jouissance que de faire le bien!
^ Ou dirait que ta vaa pleurer, Anna! Je voia dea larmes dans tes yeux; ne sois donc pas si sensible. Asauréiàeat lea pauvres gens ue sont pas ri à pbundre cet iSmt ; vds quéde distribatious on fait. Ghariion, pain^ pottunes dé terre, tout est donné en abondance. Bier encore J'ai aouscrit pour cinquante francs, et }e te dirai quefaiûie mieat laiaser répartir mon argent par d'au- Htm qu'aller nK^-^néme dans toutes ces vilaines maisons»
*^ Adèle, tu ne connais pas les pauvres. N'en juge pas par ces vilains mendiants déguenillés, qui considèrent la quête des aumftnes comme un bon métier, et déchirent et souillent avec intention leurs vêtements pour inspirer llborréur ou la pitiés Viens avec moi. Je te mcmtrerai des ouvriers dont les habits ne sont pas en lambeaux, dont le logis n'est pas un bouge malpropre, et dont la bouche ne «'ouvrira pas pour demander, mais seulement pour lemerdmr et pour bénir» Tu verras l'horrible faim peinte sur leurs tnâts, le pain noir et glacé dans les doigts en«gour^ des enfants, les pleurs de la mère, le sombre désespoir du père..» Oh si tes yeux contemplent ce muet tdrieau d'af^^on et de douffirances, quelle céleste joie ie âr0uveras4n paft à changer tout cela avec un peu d'iogeittiii» Tki teiTàa 1^ pauvres petits enfanta ae peu-
dre à ta robe en dansant^ la mère te sourire en joignant les mains/ le père^ égaré par la joie de la délivrance, presser dans ses mains osseuses ta douce nuiin et la baigner de larmes brûlantes. Toi aussi^ Âdèle^ tu verseras alors des larmes de bonheur et tu ne déroberas pas tes mains à leurs mains^ si rudes qu'elles soient. Vraiment^ Adèle^ le souvenir de pareils moments m'émeut trop!
Tandis qu'Anna esquissait ce tableau d'une voix touchante et profondément émue^ son amie n'avait pas prononcé un mot^ pas même une de ces paroles brèves^ une de ces exclamations qui témoignent de la sympathie de celui qui écoute. L'émotion d'Anna avait passé tout entière en elle^ et lorsque son amie fixa les yeux sur elle, elle la vit tirer un mouchoir de son manchon pour essuyer deux grosses larmes qui allaient s'échapper de ses yeux.
— Anna ! dit-elle, je vais visiter les pauvres avec toi. J'ai assez d'argent sur moi. Consacrons toute la matinée à de bonnes œuvres. Oh î que je suis contente de t'avoir rencontrée.
La bonne Anna contempla son amie avec émotion ; son visage exprimait assez combien elle se trouvait heureuse d'avoir procuré une bienfaitrice de plus aux pauvres. Suivie d'Adèle elle entra, quelques pas plus loin, dans une maison où elle savait trouver des malheureux.
La maison sur le seuil de laquelle elle s'était arrêtée envoyant s'approcher son amie, était oubliée. C'était pardonnable d'ailleurs, jamais elle n'y était entrée 5 et si elle se proposait de le faire, c'était uniquement pour
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s'assurer, s'il ne s'y trouvait pas quelque pauvre famille à elle inconnue jusque-là.
Dans une chambre de la maison devant laquelle la bienfaisante Anna s'était arrêtée un instant, habitait en effet une famille infortunée. Quatre murs nus y étaient les seuls et muets témoins de souffirances et de douleurs inouïes, et la vue du déchirant spectacle qui s'y montrait, remplissait le cœur non-seulement de tristesse, mais aussi d'un certain sentiment de haine contre la société. L'air y était aussi froid que dans la rue et une humidité glaciale y pénétrait à travers les vêtements : dans le foyer brûlait un maigre feu, alimenté par des débris de meubles que léchaient de temps à temps des flammes tremblottantes. Un enfant malade âgé d'un an à peine, était couché dans un lit placé au milieu de la chambre ; son visage blême, ses petits bras amaigris, ses yeux enfoncés dans l'orbite faisaient présumer avec raison que la pauvre créature irait bientôt réclamer une place au Stuivenbei^\ Assise sur une lourde pierre auprès de l'enfant, une femme encore jeune cachait ses yeux sous ses mains. Ses vêtements, bien que formés d'étoffes dont le temps avait altéré la couleur, ne portaient pas le cachet de cette indigence qui implore ouvertement l'assistance; au contraire, une exquise propreté et de nombreuses mais presque imperceptibles reprises attestaient le soin avec lequel cette femme s'efforçait de dissimuler samisère.