‹ Scènes de la vie flamandeChapitre 4 sur 44 · Gimetièie d'Anvers · texte numérisé non relu

Gimetièie d'Anvers

De temps en temps m soupir s'échappait de sa pol« trine oppressée^ et des larmes se faisaient jour à travers les doigts qui cachaient ses traits. Cependant^ au moindre mouvement de Tenfant elle levait la tête en tremblant^ contemplait en sanglotant et avec une morne terreur ces joues flétries, ramenait la cowrerture sur ses membres glacés et retombait ensuite, pleuraate et désetpérée, sur la i»erre,

l^ plus prc^oud silence régnait dans ce lieu de désolaiioD, et ce silence n'était troublé que par la neige qui fouettait les vitres et par les hurlements plaintifs du vent dans la cheminée.

Pepuis quelque temps la femme paraissait assoupie; l'enfant n'avait pas bougé, et elle n'avait pas levé la tète j elle semblait même ne plus pleurer, car les larmes avaient cessé de briller entre ses doigts. La chambre était comme un tombeau qui a reçu ses hôtes et qui ne doit plus se rouvrir.

Tout à coup une voix faible, venant du côté du foyer> murmura ?

— Maman, chère maman, j*ai faim 1

Gelm qui faisait entendre cette plainte était un petit garçon de cinq ou six ans, accroupi dans le coin de la cheminée, et tellement ramassé sur lui-même auprès du feu, qu'on eût eu peine à l'apcrcevoirt H lyemblait et grelottait conune s'il eût eu la fièvre, et avec plus d'attention on pouvait entendre ses dents claquer de froid*

Soit que la femme n'eût pas entendu sa plainte, soit qu'elle fût dans l'impossibilité de satisfaire à sa demande, elle ne répondit pas et demeura dans son immobilité. Le

CE QHS PEDT 80VVFEIE UNE MtEE. T

mortel silence se rétablit un instant^ mais Uent6t la voix de Tenf ant s'éleva de nouveau :

— Chère maman^ disait-il, j'ai faim. Ohl donnex*moi un petit morceau de pain l

Cette fois la femme leva la tôte, car la voix de Tenf ant était déchirante et frappa son cœur de mère comme un coup de couteau. Un feu sombre étincela dans son re^ gard ; on y pouvait lire son désespoir.

— Cher petit Jean, répondit-elle en fondant en larmes, tai&-toi, pour Tamour de Dieu ! Je meurs de faim moi- ~ même, mon pauvre enfant, et il n'y a plus rien à la maison.

— Oh mère ! je soufBce tant U... un tout petit morceau de pain, n'estr-ce pas ?

Le visage de Tenfant avait, en ce moment, une expression si suppliante, les angoisses de la faim étaient si profondément empreintes sur ses traits pâles et blêmes, que la mère bondit comme si elle allait commettre un acte de désespoir; elle plongea une main tremblante sous la couverture du lit, en retira un petit pain, et revint vers Tenfant :

— Tiens, Jean, dit-elle, j'avais gardé ceci pour faire de la bouillie à ta pauvre petite sœur, mais je crains bien qu'il n'en ait plus besoin, l'innocent agneau !

Sa voix se brisa, son cœur maternel débordait de douleur. Dès que Jean vit, comme une étoile de salut, le pain briller à ses yeux, ses lèvres s'humectèrent de convoitise, les muscles de ses joues frémirent, il s'élança les deux mains en avant et saiMt le pain comme le loup saisit sa proie.

La mère revint à Tenfant malade^ le considéra un instant et retomba^ épuisée^ sur la pierre.

Saisi d'une joie inexprimable^ le petit garçon porta avidement le pain à sa bouche et y mordit avec fureur^ jusqu'à ce qu'il en eût dévoré un peu plus de la moitié ; alors il s'arrêta soudain^ contempla plusieurs fois le morceau d'un regard de désir^ le porta à sa bouche à mainte reprise^ mais n'en mangea plus. Il se leva enfin^ s'approcha lentement de sa mère^ la secoua par le bras pour la tirer du sommeil dans lequel elle semblait plongée^ et lui tendant le morceau de pain^ il dit d'une voix douce :

— Chère petite mère, tiens ! J'ai gardé un petit morceau pour notre Mariette. J'ai encore grand faim et grand mal, mais grand-papa reviendra, j'aurai sûrement une tartine, n'est-ce pas, maman ?

La malheureuse femme enlaça l'excellent enfant dans ses deux bras et le serra tendrement sur son sein; un instant après, elle le laissa glisser de ses genoux sans s'en apercevoir et retomba dans son premier abattement. Jean s'approcha tout doucement de sa sœur, déposa un baiser sur la joue amaigrie de la petite malade et dit:— Dors encore, chère Mariette; puis il revint auprès du feu, s'accroupit de nouveau sur le sol et demeura silencieux.

C'est alors que la généreuse Anna s'arrêta sur le seuil de la misérable demeure en voyant de loin venir son amie*

Une heure entière s'écoula sans que la mère infortunée sortit de sa douloureuse rêverie. Elle aussi avait faim^ elle aussi entendait le cri impérieux de l'organisme

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épuisé, et d'afiEreuses souffrances déchiraient ses entrailles. Mais elle était assise auprès d'un Ut de mort : elle attendait avec angoisse Theure épouvantable où ellei mère, elle verrait son enfant râler et mourir. Pouvaitelle songer à ses propres maux ? Non ! une mère est toujours mère, heureuse ou misérable, riche ou pauvre; il n'est pas de sentiment plus profond, de passion plus vaste que celle qui attache une fenune à son enfant, et ce sentiment, cette passion est d'autant plus fervente et plus entière chez celles qui savent combien de soins, d'angoisses et de sueurs leurs enfants leur ont coûté. Les pauvres surtout savent cela !

A dix heures la mère et l'enfant tressaillirent en même temps, comme mus par une mystérieuse impulsion. Elle s'élança de la pierre, lui du foyer, et tous deux s'écrièrent ensemble :

— Ah ! voilà ton père, Jean !

— Ah ! voilà papa, mère !

Un sourh*e joyeux donna une nouvelle expression à leur physionomie. Ils avaient entendu le bruit d'une voiture s'arrêter à la porte, et se précipitaient au-devant de celui qu'ils attendaient, mais un homme entra brusquement dans la chambre avant qu'ils n'en eussent atteint le seuil. Tandis qu'il secouait la neige de ses épaules, Jean avait saisi une de ses mains et s'y suspendait comme s'il eût voulu amener son père plus avant. L'honune avait tendu l'autre main à sa femme, et la contemplait avec une profonde tristesse. Enfin il dit en soupirant :

— Thérèse, nous avons du malheur, fenmieî Depuis le matin je me suis tenu avec le bac à moules aux en-

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virons du chemin de fer> et je n'ai rien gagné 1 Y<»fl<-tu> Thérèse^ tu me croiras, si tu le yeux> maïs je voudrais être mort !

Quelque impuissantes que fussent les paroles du pauvre honune à exprimer sa douleur^ collet n'était pas moins cuisante. Sa tête s'affaissa avec décourage* ment sur Tépaule ; ses yeux se fixèrent obstinément sur le sol ; on voyait à ses poings crispés, on entendait au craquement de ses doigts^ que les convulsions du déseèh poir secouaient violemment ses nerfs.

La femme, oubliant ses propres souffrances à la vue des tortures qu'endurait son mari, lui jeta les bras autour du cou et répondit en sanglotant :

— Ob ! François^ tais-toi.... cela ne durera pas toujours^ va ! Ce n'est pas ta faute que nous soyons si malheureux !

— Père, père, cria le petit garçon, j'ai faim, aurai-je une tartine maintenant?

Ces paroles jetèrent l'ouvrier dans une afireuse agitation; tous ses membres frémirent, ses regards tombèrent avec une sorte de fureur sur le petit garçon qu'il fixa avec une expression si farouche et si sauvage, que l'enfant, épouvanté et pleurant, se réfugia au coin du foyer et cria de là en fondant en larmes :

— Oh 1 cher petit papa, je ne le ferai plus jamais 1 Sans être délivré du trouble effrayant qui agitait son

âme et son corps, l'ouvrier s'approcha du lit, considéra d'un œil encore dur la petite mourante qui leva encore vers son père ses yeux voilés.

— Thérèse, s'écria-t-il, je ne puis le supporter plus

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longtemps. C'est fini, il fallait bien que cela arrivât enfin l

— Qu'est-ce donc, à mon Dieu, qu'as-tu î

L'ouvrier, dans le cœur duquel une lutte suiirème venait de s'achever, se cahna subitement, et comprenant l'anxiété qu'avaient causée à son excellente fenmie ses exclamations, il lui prit la main et dit avec abattement :

— Thérèse, tu le sais, femme, depuis que nous soomies mariés, j'ai toujours travaillé; jamais je n'ai laissé passer un jour sans pourvoir à tes besoins et à ceux de nos enfants. Faut-il donc, après dix années de rude travail, être réduit à mendier ? Faut^il que ce pain tovyours gagné à la sueur de mon front, j'aille maintenant le demander de porte en porte ? Thérèse, je ne pourrais le faire, dussions-nous mourir tous de besdn et de misère. Vois-tUi je rougis de honte quand j'y pense. Mendier? Non, il nous reste quelque chose qui nous donnera du pain pour quelque temps. Cela me fait peine, femme, mais je vais faire vendre notre bac à moules au marché du vendredi. Peutr-étre aurai-je de l'ouvrage pendant le temps que ce peu d'argent nous soutiendra; nous épargnerons alors pour acheter un nouveau bac. Attends encore une petite demi-heure, et je vous apporterai à tous de quoi manger.

Le bac à moules était l'unique instrument au moyen duquel le brave ouvrier pouvait gagner son pain : il n'y avait donc rien d'étonnant à ce qu'il prit avec tant de tristesse la résolution de le vendre; la femme ne fut pas moins affligée que lui par ce projet extrême ; mais son cœur maternel la pressait de venir au secours de ses en-

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fants ; aussi approuva-t-elle le dessein de son mari^ et elle répondit :

— Oui^ va au marché du vendredi et vends le bac à moules^ car notre pauvre petit Jean se meurt de faim ; moi-même je me soutiens à peine sur mes jambes^et ce pauvre innocent agneau qui est là à gémir.... Oh! que n'es-tu déjà un ange dans le ciel^ mon enfant bienaimé !

Les larmes recommencèrent à couler; une secousse pareille à celle qu'il avait déjà ressentie ébranla le corps de Touvrier, et ses poings se crispèrent de nouveau avec un craquement. Il se contint cependant^ et franchit la porte^ en proie à un violent désespoir.

Bientôt on entendit le bruit d'une charrette poussée avec rapidité^ et ce bruit ne tarda pas à s'éteindre dans Téloignement.

Sur le marché du vendredi, du côté de la ruelle du Faucon, se trouvait parmi d'autres objets une petite charrette à deux roues, semblable à ces charrettes à la main qu'on nomme à Anvers bac à moules y parce qu'elles sont principalement employées au transport de ces mollusques. Non loin de là se tenait un homme qui semblait en proie à un profond abattement : les bras croisés sur la poitrine, il portait continuellement ses yeux humides du bac à moules au crieur, qui était occupé un peu plus loin à vendre d'autres meubles. De temps

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en temps, Vhomme attristé fimppait du pied le sol, comme s'il eût été assailli de préoccupations pénibles; mais chaque fois il retombait dans un morne désespoir, quand son regard s'abaissait sur Tinstrument qui jusqœlà lui avait ser\ i à gagner, en brave ouvrier, son pain de chaque jour.

Tandis qu'il était enfoncé dans ses désolantes réflexions, deux jeunes dames arrivaient d'un pas rapide sur le marché : l'une d'elles renuirqua la douloureuse expression des traits de l'ouvrier, car elle arrêta sa compagne au coin de la ruelle du Faucon et lui dit :

— N'avez-vous pas vu, Adèle, quelle tristesse est empreinte sur le visage de cet homme î

— De quel homme, ma chère Anna?

— De celui qui frappe du pied. Voyez comme ses coudes se contractent contre son corps. Bien sûr, Adèle, c'est un malheureux...

-— Peut^tre, Anna; Dieu sait si ce ne sont pas des mouvements de colère.

— Non, Adèle, je connais cela trop bien. Le malheur véritable porte une empreinte qu'on ne peut méconnaître. Il attire à lui les cœurs généreux et éveille en eux une douce émotion de pitié. La méchanceté et la colère repoussent, au contraire, ceux qui en sont témoins. Je ne me suis pas trompée, ma chère amie, cet ouvrier est une victime de ce long hiver. Vois, ses vêtements ne sont ni sales ni déchirés! Allons à lui; je me sens la force de lui demander la cause de son chagrin.

Les deux amies se dirigèrent vers l'ouvrier; mais, au moment où elles s'approchaient de lui, il fut précisé-

ment accosté par ane autre personne qui paraissait appartenir^ comme lui^ à la classe ouvrière^ et qui lui frappa sur Tépaule en disant :

•^ Hé l»en^ François^ que dis-tu de ce petit temps? n fait froid ^ hein? Viens-tu avec moi? Je paie une goutte.

L'ouvrier désolé secoua vivement Tépaule sur laquelle s'était posée la main de son ami, et ne répondit rien. L'autre, s'étonnant, le regarda en face et remarqua combien ses yeux étaient égarés.

— François, s'écria-t-il, qu'as-tu, mon ami?

La réponse se fit encore attendre, et les deux dames eurent le temps de se rapprocher un peu pour mieux entendre ce qu'allait dire celui qu'elles présumaient être malheureux.

Une voix sourde, entrecoupée par de longues aspirations et trahissant une émotion profonde, répondit enfin:

— Vois-tu, Grégoire, tu me parles de goutte, hein? Mais j'aimerais mieux mourir que boire un verre de genièvre ! Si tu savais, lïion garçon, quel chagrin j'ai...

Ces paroles furent dites avec tant de tristesse que Grégoire se sentit tout ému et quitta son ton léger pour parler plus sérieusement; il saisit la main de son infortuné camarade et dit presque en pleurant :

— François, mon ami, qu'y a-Wl? On dirait que tu vas mourir. Thérèse est-elle morte?

— Non, non ! Mais je vais tout te dire à toi, car tu es notre ami. Tu le sais, n'est-ce pas, Grégoire, je n'ai jamais été assez paresseux pour ne pas chercher à ga-

GK Qum PKHT sontv&im vm\ mèbk. t»

gner mon pain,^ ei^ grtoes à Dieu, jusqu'ici j'svais su te gagner; mais c'est fini mamtenant. Ma Thérèse, h pauvre chère femme, n'a rim mangé depuis deux jours; noire petit Jean se l<»d de faim, et la petite Mariette est morte peut^tre à Theore qu'il est. Le sein de sa mère s'est tari de froid et de privatious. Vois-tu, CMgoire, quand j'y pense, je suis capable de me tuer. PourraÎB-tn aller mendier, Grégdret

— Mendiert non certainement : j'ai encore des maint au bout des bras.

— Eh! m<M aussi! Hais c'en est v«iu a Jrâi que nous avons vendu ou mis en gage tout ce que nous possédions, excepté le bac à moules que voilà. Nous avions tant éoo-

.nomisé et mangé si longtemps un pain amer pour l'acheter ! Mais enfin, puisque Dieu le veut, quil en s(Mt ainsi ! Pourvu seulement que le crieur vienne bientôt par ici et que je puisse porter du pain à ma femme et à mes enfants...

— Le voiUi... Disrmoi, François, d»neure&4n tonjours dans la rue de la Bontiquet

— Oui!

En cet instant le crieur s'installa avec sa chaise à la place où se trouvait le pauvre ouvrier, et se mit à crier à pleins poumons :

— Acheteurs, par id ! Adieteurs de bacs à moules, parici!

Un sourire passa sur le visage de l'ouvrier. Les deux amies s'entretenaient à voix basse d'une chose qui semblait les mettre en jde»

Le crieur reprit :

16 CEUYBES DE HENBI CONSCIENCE.

— Trente francs pour ce bac à moules! Trente francs !... Vingt-cinq ! Il est aussd bon que s'il étût neuf, c'est pour rien... Vingt francs !

Une des dames fit signe de la tète, et le crieur poursuivit :

~ Vingt francs, marchand, vingt francs! Personne ne dit mieux?

Quelques spectateurs haussèrent à leur tour ; mais la jeune dame dépassait toujours leur mise. Le crieur se tournait de Tun vers Tautre pour saisir les signes des enchérisseurs :

— Vingt et un francs!

— Vingt-<ieux !

— Vingt-trois !

— Vingt-quatre !

— Vingtr-cinq!

— Vingt-sept francs! Vingt-sept! Personne, personne ? personne ne dit rien? Adjugé! Bonne chance. Madame !

Anna dit quelques mots au domestique du crieur, et celui-ci , se tournant vers sa maison, cria de toutes ses forces:

— On va payer !

Déjà Touvrier. était dans la maison du crieur, déjà il songeait à courir chez lui avec Targent qu'il venait de toucher, non sans avoir jeté un dernier et triste regard sur le bac à moules, lorsqu'il fut apostrophé par l'une des deux dames :

— Voulez-vous gagner quelque chose, mon bravo honome?

es QHS PSDT BOUVFmim UHS MÈms. n

— Qu'y a-t-il pour votre service, M adamet

— Nous voudrions voir chez nous ce bac à moules.

— Je sois fâché. Madame, de ne pouvoir fj duire. J'ai une conunissîon pressée.

Anna, qui était très-cwnpatissaïrte et qui mieux que son amie les pauvres, dit jwédfMtamment à rouvrier près de s'éloigner :

— C'est rue de la Boutique que nous aDons!

— Alors je suis à vos ordres. Madame, car je vais justement de ce côté !

n empoigna le bacà moules, le dégagea dn mifien des objets épars sur le sol, et suivit les deux dames qui marchaient passablement vite. Un amer chagrin oppressait sa poitrine à la pensée qu'il lui fallait m^ier pour aatnd cette charrette qui avait été la sienne; mab la certîtode que, grftce à l'argent de la vente, U allait sédier les larmes de son excellente fenune, mêlait à sa tristesse une douce consolation. D reçut avec peine des dames l'ordre de s'arrêter devant une boutique. Mais il ne tarda pas à pouvoir se remettre en route, car à peine les deux dames étaientrclles entrées dans la boutique qu'on jeta sur la charrette un sac de pcMumes de t»re, deux ou trois grands pains, du bois, et qu'Anna elle-même y plaça soigneusem^it un pot de grès.

Arrivé dans la rue de la Boutique, l'ouvrier demanda où Q devait conduire le bac à moules. Anna rép<Hidit avec intention :

— Allez toujours ! C'est plus loin !

Malgré cet ordre, il s'arrêta devant une humble porte qu'Anna reconnut pour celle-là même qu'elle avait été

18 CEUYÊKS DB HSMIil G0N8GISNGE.

sur le point de franchir le matin. L'ouvrier ôta sa casquette et dit avec politesse :

^ Mesdames^ permettez-moi > s'il vous platt> d'entrer un instant dans cette maison.

La permission donnée^ il poussa la porte et entra^ suivi de près par lea dames^ qui pénétrèrent avec lui dans la chambre.

Un frisson d'épouvante glaça Anna et son amie. Le apectacle qui frappait leurs yeux était effrayant et funèbre. La jeune fenrnie^ assise auprès du lit^ gisait inanimée sur la pierre^ les joues pftles> les yeux fermés^ la tète renversée sur le bord du lit^ insensible comme un cadavre. Au moment où les dames entraient avec le père^ le petit garçon saisissait le bras inerte de sa mère et criait :

— Chère petite maman^ j*ai faim U.. un petit morceau de pain, je t'en prie l

Le mari, sans faire attention à la présence des deux amies, s'élança vers sa femme, l'appela d'une voix désespérée, s'arracha les cheveux, en ne proférant que des paroles entrecoupées :

— Thérèse! s'écriait-il... Ohl ma chère Thérèse! malheureuse fenmie ! Seigneur, mon Dieu, est-ce pos* sible? Morte... morte de faim et dé froid l AvionsHOtous mérité cela?

Soudain il saisit un couteau sur la table ; mais Anna, qui avait vu ce mouvement, jeta un cri d'angoisse, s'é-^ lança sur lui et lui arracha l'instrument meurtrier.

— Votre femme n'est pas morte! s'écria-t-elle. Tenez ! courez vite chercher du vin !...

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EQo M domui une pièee de moDBûe en lui montrant la porte.

Il se précipita hors de la càandve et diq[Mirat oomme

une flèche.

Anna souleva la pauvre mère dans ses l»«s. Son manteau de satin et son chapeau de velours se frippèrent au contact des misérables vêtements de l'infortunée. Mais elle songeait vrabnent bien à cela ! Elle prodiguait à Thérèse les soins qu'elle eût prodigués à une sœur. Et en efibt, dans sa miséricorde, elle regardait conmie sa propre sœur, selon le commandement du divin Jésus, cette femme agonisante. Elle avait tiré de sa poche une orange et en exprima le jus sur les lèvres bleuies de la malade, dont elle frictionnait énei^quement les mains. Elle poussa un m de joie en voyant s'ouvrir les yeux de la mère ranimée.

Pendant ce temps, Adèle ne s'était pas bornée à contempler cette scène de famine et de misère. AussitAt qu'elle avait entendu la supplication du petit garçon, elle avait couru vers le bac à moules et en avait rapporté le pot de grès et un pam, en chargeant l'enfant de jeter du bois sur le feu.

Dès que Jean eut aperçu le pain, ses yeux ne s'en détachèrent plus et il redemanda une tartine. Adèle, qui, le matin encore, témoignait tant de répulsion pour les pauvres, fut si émue à l'aspect de tant de souffrance qu'elle prit elle-même le couteau sur la table et appuya le pain sur sa poitrine, au préjudice de son élégante toilette, pour couper la tartine que l'enfant désirait si ardemment.

— Tiens^ mon enfant^ dit-elle^ mange à ton appétit. Tu n'auras plus à souffrir la faim.

L'enfant saisit avec joie la tartine^ baisa la main en signe de reconnaissance^ et adressa à Adèle un si doux regard que celle-ci dut se détourner pour cacher les larmes que Témotion lui arrachait.

En même temps la mère ouvrait les yeux et les fixait avec bonheur sur son enfant^ occupé à assouvir sa faim. Peut-être allaiirelle remercier sa bienfaitrice^ mais le retour de son mari l'en empêcha. Lui^ voyant^ contre son attente^ sa femme revenue à la vie^ déposa précipitamment une bouteille sur la table^ s'élança vers sa compagne^ la saisit dans ses bras et l'embrassa à plusieurs reprises avec égarement^ il la tenait enlacée comme s'il eût craint de la perdre encore et répétait continuellement :

— Chère Thérèse, tu vis encore, ma fenmie bienaimée! J'ai l'argent de notre bac à moules; nous avons de quoi manger maintenant. Sois tranquille! Oh! mon Dieu ! Vois-tu, dans mon malheur, je suis encore aussi

joyeux que les anges C'est bien vrai, ma chère

Thérèse, car je croyais ne jamais te revoir en ce monde.

Anna s'approcha avec une tasse pleine de vin et la porta aux lèvres de la faible femme. Tandis que celle-ci buvait la fortifiante liqueur, le mari jetait des regards pleins de surprise sur Anna et sur son amie, qui, un peu plus loin, se tenait près du feu avec Jean et mettait en avant les petites mains du bonhomme en disant :

— Chauffe bien tes mains, mon petit homme, et

Cl QHS PE13T SOHVVEIE UVl MÈftV. tl

mange bien vite ta tartine; je t'en donnerai une antre après ceUe-là.

L'ouvrier semblait sortir d'un rêve; on eût dit qu'il s'apercevait seulement de la présence des deux amies.

-^ Mesdames, dit-il en balbutiant, pardonnez-fnoi si je ne vous ai pas encore rematsiées du secours que vous avez prêté à ma pauvre femme. Vous êtes bien bonnes de vouloir entrer dans notre misérable logis, et je vous en remercie mille fois !

— Bonnes gens, répondit Anna en élevant la vmx, nous savons ce que vous avez souffert de la faim et du f roidy et combien vous eusâez gémi de dev<Hr aller mendier votre pain, parce que, comme d'honnêtes ouvriers, vous préférez gagner votre vie à la sueur de votre front. De pareils sentiments méritent une récompense. Vous n'aurez plus à souflBrir d'aucune privation désoi^ mais!

Elle mit une poignée d'argent sur la table et continua:

— Voilà de l'argent; à votre porte il y a des pommes de terre, du bois et du pain : tout cela vous appartient. Quant au bac à nioules, il n'a pas été vendu; servezvous-en pour gagner votre pain quotidien, vivez toujours honnêtement, ne mendiez pas; mais si la faim et le froid viennent encore vous surprendre, voici ma carte : vous y trouverez mon nom et ma demeure, et je serai toujours votre protectrice et votre amie.

Tandis qu'Anna parlait, on n'entendait pas un soupir dans la chambre, tant était grand le silence qui y régnait; mais un torrent de larmes coulait des yeux de l'ouvrier

n OtUVAES DE HENRI GONSGISNCB

cftde sa fetnme. Le premier ne pouvait articaler un moi} seulement il regardait alternativement les éonx jeunoB femmes avec un étonnement cpii laissait voir asses qu'il ne pouvait croire œ qu'il euteodaît. Lorsque Anna eut fini de parler^ la mère se laissa tomber de la pierre sur le sol, et, se tratnant sur ses genoux m pkunuat, elle prit dans les à&nîm la main d'Anna et s'écria en la baignant de larmes t

— Ohl mes chères dames, vooft feret une booiM mort! Dieu vous récompensera de ce que vous êtes venues diea nous comme des anges gardiens «4 de ce qua vous m'avez sauvée de la moit*

^^ Ëtes-vous contente maintenant, mtoet demanda Anna«

-^ Oh 1 oui, ma bonne dMne, nous sommes bien hevK leox à celte heures voyes noire Jean danser près du feu, le pauvre petit ! Et si cet innocent agneau qui est là mourant pouvmt parler, lui auasi. Madame^ vous bénirait et vous remercierait.

A ces mots, Anna oourut à l'enfant malade, et^ préaumant que le besoin l'avait aussi conduite près de la tombe, elle donna à Adèle le s^al du départ i celles, qui piTonait plaisir à la joie du petit garçon, le souleva dans ses bras, lui donna un baiser sur la joue, et rejoi^ gnii son amie* Anna se dfa*igea vers la pmte ai <fit au momt^t de sortir i

— Soyex tranquilles, braves gensj dans une demiheure, un médecin sera près du lit de votre enfant; et je n'en doute pas, mère^ vous la verresfemme un jour»

G< QUE PSQT SOUHEIE HHI MtEB. tt

Un vrai souriie de bonheur iUiunina en même lettipt les traits de Touvrier et de sa femme*

Tous deux oOttnireni à bporle, eimiUe bénédiettoQs, mille expressions de feconnaissanoe s'échappèrent de leurs lèvres jusqu'au tnoment où les deux btenfinsantea amies dispamimit à leufs yeox.

Ni Anna id AdMe ne dirent nn mot jQStftt'au marcbé nu bétail : leur eosur était tiop plein, leur ftme trop «mue à toutes deux pour qu'elles pussent rendre leur» émotions par de» paroleft%

— £h bien> dit enfin Anna» ditesHOdoi^ Adèle^ trouveavous les pauvres gens aussi sales et dégoMants qu'on le erùa ordinairemeiitt

— Oh non! répondit Adèlè^ Je sais bien heureuse de vous avoir rencontrée. Il me semble que je ne sais quoi de saint m'élève Tâme^ et je ressens une émotion qui m'était inconnue. Je n'ai plus les pauvres en horreur; n'avez-vous pas vu que j'ai pris ce petit garçon sur mes genoux et que je Tai embrassé? Quel charmant et gentil enfant ! je l'aime déjà.

— Pauvre petit Jean ! les larmes s'échappaient de ses yeux quand il vous a vue partir. Dites-moi , ma chère^ y a-i-il sur la terre plus grand bonheur que le nôtre? Ces braves gens mouraient de faim; ils levaient les mains vers le ciel et imploraient Vaide du Seigneur. Nous sommes venues vers eux comme des envoyés de la miséricorde divine; ils se sont agenouillés devant nous comme devant des anges qui venaient leur annoncer que leur prière était exaucée, et c'est Dieu qu'ils ont béni et remercié en nous... Oh! Anna, notre vie mondaine

ti CEUYRES DE HENRI CONSCIENCE.

peut être légère et vaniteuse...^ les larmes de joie de ces bonnes gens rachèteront plus d'une de nos fautes!

— Ne m'en dites pas plus^ dit Adèle tout émue, j'en ai assez compris; oh! dès maintenant je veux sortir avec vous tous les jours pour visiter les pauvres et participer à vos bonnes œuvres. Oui , car d'aujourd'hui seulement je connais une joie céleste^ une sorte de béatitude sur la terre... Sainte bienfaisance! malheureux sont les riches qui ne te connaissent pas ! De quelle douce émotion, de quel sentiment délicieux ils sont privés I

En cet instant, elles tournaient le coin de la rue; et elles disparurent derrière l'angle des maisons.

LE

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