‹ Scènes de la vie flamandeChapitre 31 sur 44 · II · texte numérisé non relu

II

t$4 OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

encore ici, on ne s'inquiéterait pas tant de ce que devient le vieux ladre; mais je ne suis pas si sot que d'enfermer le chat dans Farmoire pour garder la viande ! Et cepen« dant le seul moyen de tranquilliser le curé , le bourgmestre et tous ces brouillons qui se mêlent de tout ce qui ne les regarde pas, serait de prendre quelqu'un dans la maison, en apparence pour faire les commissions, mais qui cependant ne verrait pas l'oncle Jean. De deux maux U faut choisir le moindre I Et puis qui? qui pren-^ dre dans la maison?

n se mit à songer, hochant la tète d'un air mécontent; enfin, au bout d'un moment de réflexion, un sourire s'ébaucha lentement sur ses lèvres.

— Quelle idée i dit-il; si cela pouvait réusshr I Cela me coûterait passablement cher, — promesse vaut dette, disent les niais, — et puis, c'est dangereux. Ne nous décidons pas si promptement; cela doit être mûrement pesé... Les herbes de Tonde Jean doivent être cuites... Je réfléchirai encore sérieusement sur ce projet. AGeux vaut, dit-on, un prudent ennemi qu'un maladroit ami. Peut-être la mendiante donnera-t-elle dans le piège de meilleur gré que je ne l'imagine... Allons, je vais porter son déjeuner à l'oncle Jean. . .

Il ôta le pot du feu, quitta la chambre, et suivit une allée sombre aboutissant à un escaUer qu'il monta. Par* venu à l'étage, il prit un long couloir au bout duquel il entra dans la chambre à coucher de Toucle Jean.

Le malheureux vieillard gisait sur un lit dont la malpropreté eût soulevé le cœur du dernier des mendiants. La maladie avait cçnsumé feç chaira ; ses joues affaissées

ne semUaieiit floutemies que par les os; «es yeux profondément enfoncés brillaient d'un éclat vitreux dans leurs oiintes; on n'eût pâs métne pu nommer pUeur la teinte livide de son visage : e'était Tabsenoe de toute couleur^ un Um qui n'a pas de nom> et sur leqpid se détachaient; comme un lugubre contraste , des lèvres bleuâtres.

Tout; dans ce misérable réduit, portait le cachet de Tabandonet du dénûment, tout y serrut le coeur d'une inexprimable tristesse. Les hautes muraiUes voûtées, auxquelles on n'avait pas touché depuis la destriietlon du couvent; échappaient à la vue^ cachées qu'ettes étaient sous les teintes noiras de la poussière et de la saleté. Du cMé du coudiant; le mur était imprégné dé sels saumâtres ; l'eau en suintait et coulait à travers le plancher à demi pourri jusque dans les fondements de l'édifice. Aux abords de cette source impure croissaient mille végétations moisissantes et informes, et le salpêtre suspendait à la voûte ses aiguilles brillantes.

Une seule fenéti*e; très-haute, aux vitres brisées, grillée d'épais barreaux de fer, dispensait à la chambre im jour crépusculaire auquel l'œil était oMigé de s'hi^ituer avant de pouvoir rien distinguer dans ces demi^énèbres. Ken qu'au dehors les ardentes chaleurs de l'été cdcinassent pour ainsi dire le sol, ici il faisait si froid et si humide qu'on y respirait avec peine. Auprès du Ut se trouvaient une chaise et une table; sur cette dernière on voyait un pot rempli d'eau et une croûte de pain noir qui portait encore les marques des dents qui s'y étaient imprimées. On eût cru, en vérité, voir le cachot d'un prisonnier

condamné par une craelle sentence à mourir lentement de faim.

L'oncle Jean paraissait dormir^ mais il ne devait pas en être ainsi^ car^ à rentrée de Mathias^ il cacha sous sa couverture avec un mouvement convulsif un objet qui rendit un bruit pareil à celui de clefs qui s'entrechoquent.

Mathias vit ce mouvement et entendit ce bruit : un sourire rusé passa sur son visage^ et il parut tendre ToreiUe pour mieux saisir le son du fer. Puis il s'approcha du lit^ posa sur la table le pot fumant et dit au vieillard d'une voix très-rude :

— Hé ! oncle Jean^ voici votre manger !

Le malade fit effort pour se mettre sur son séant^ mais^ après une pénible tentative^ il retomba lourdement sur sa couche.

— Je suis à bout de forces! dii-il en soupirant; oh! mon cher Mathias^ cette nuit a été bien mauvaise pour moi!

— Je vous aiderai ! dit Mathias en étendant les mains vers lui.

— Oh I non, non ! dit le vieillard avec angoisse comme s'il eût redouté cette aide.

Mais Mathias n'eut pas égard à sa frayeur, passa ses bras sous le torse de l'oncle Jean, le souleva brusquement, et l'adossa comme un morceau de bois contre l'oreiller.

— Aïe \ Aïe I tu me fais mal ! dit le malade d'une voix 'plaintive:

-* Je vous fais mal? demanda Mathias avec une feinte

pitié ; si vous êtes si sensible, qu'y puis-je faire? Il faut cependant que je vous soulève, puisque vous ne voulez pas le faire vous-même. Allons, c'est fait; mangez un peu, et ne vous brûlez pas : c'est encore chaud.

Le vieillard prit la cuiller d'une main tremblante et pêcba quelques feuilles dans le pot en disant :

— Mon Dieu, Mathias, si ces herbes pouvaient me soulager un peu ! je suis si faible... si faible et si malade I

Mathias ne répondit pas à cette doléance, mais il attacha sur le vieillard un regard scrutateur. Bien que le scélérat s'efforçât de dissimuler ses émotions, un sourire de joyeuse surprise se peignit sur son visage ; il se réjouissait du visible affaiblissement du vieillard ; dans ses yeux brillait l'espoir que cela ne durerait plus longtemps.

L'oncle Jean avait mangé une ou deux cuillerées; il hocha la tête, laissa tomber la cuiller et regarda fixement Mathias dans les yeux d'un air interrogateur ou qui exprimait le reproche.

— Eh bien, qu'y a-t-il? demanda Mathias. Le malade répondit avec dégoût :

— Fi ! que c'est mauvais ! cela me brûle la bouche comme du feu et me donne des crampes d'estomac.

— Tout à l'heure vous vous croirez empoisonné ! dit Mathias d'un ton railleur. Le cresson de fontaine brûle toujours ainsi; c'est cela que vous ne pouvez supporter.

Le vieillard mit son bras à nu et, le montrant à Mathias, lui dit d'une voix suppliante :

— Regarde, Mathias, n'as-tu pas pitié de moi? regarde , je suis un squelette !

tSt CEVVRES DE HBNRl CONSCIENCE.

— AUonft; aUons, répondit Fautre , recouvrez voire bras... que signifie cela? qui peut ressentir pour vous plus de pitié que moi ? mais la maladie vous rend fou t ne diraiiron pas que vous allez mourir?

-— Ne stti»-Je donc pas bien malade?

— Malade oui, mais pas connue vous vous l'imaginez. Vous êtes encore robuste , oncle Jean , ce sont les gens maigres qui vivent le plus vieux; si cela ne devient pas pire^ il n'y a pas de danger.. .

-— Puisses4u dire la vérité, Mathias !

Un instant dé silence suivit ce souhait désespéré.

— Oh ! j'ai si faim ! murmura le vieillard.

— Eh bien , mangez ! répondit Mathias en fourrant la croûte de pain noir dans la main du malade.

— Mathias, ]e voudrais bien manger autre chose; ce pain me dégoûte; on dirait du sable.

— Eh bien, que voulez-vous manger? H y a dans le livre beaucoup d'autres herbes qu'on peut essayer.

— Non... de la viande, de la soupe à la viande... Oh ! cela doit être bon f je tremble quand j'y pense.

Le visage de Mathias s'enflamma de colère. Il se contraignit pourtant et répondit :

— De la viande, de la soupe à la viande? Ce serait assez pour augmenter tout d'un coup votre maladie et vous faire mourir en un instant... Vous qui n'en avez pas mangé depuis tant d'années.

-» Mathias, Mathias ^ pour l'amour de Dieu, donne-. moi de la viande !

— Après cela, vous êtes le mattre. Donnez-moi donc de l'argent; et si cela cause votre mort, vous m'êtes

VàTUtl. Ut

témoin que je ne suis pour rien dans cette impnidente gourmandise.

-^ De Targent! gronunela le vieUlard; de l'argent! C'est tOHJours le premier et le dernier mot.

n glissa ses mains sous la couverture et parut ({uelque temps occupé à compter ou à palper des pièees de monnaie, Enfin^ il tendit h main vers Mathias et dit :

— Tiens! va chercher un peu de viande*

— Ah! ah I dit Mathias d'une vcmx ironique et considérant la pièce de monnaie en riante un^teit^ */ De la viande pour un siuivert ce serait un beau morceau. On ne donne rien pour si peu. Il me faut vingt cetU$ on je n'achète pas de viande.

— Ciel! vingt cents / Un tout petit peu de viande eoûte-t-il vingt cenU ? murmura le vieillard avec désespoir. Pourtant ce n'est que pour une fois... Tiena^ Hatbias... voilà enoore quinze cetUs... et rapporte-moi le reste... Tu obtiendras bien cela pour un $Mvêr ou du moins pour quelques cents meilleur marché... Les os sont bons aussi pour hi soiq^e, les os ne coûtent pas si cher.

•^G'est bon^ dit Mathias avec impatience; s'il y a quelque chose de trop je vous le rendrai.

Il se leva^ et il allait quitter la chambre^ lorsque fonde Jean lui adressa de nouveau la parole :

— Mathias^ dit-il^ j'oubliais de te demander encore quelque chose,

I. Fi^ee d« monnaitf qui n*e»l phif en «intlatto» «t qsi Taliit la i^^toê partie du florin. Le nom de Stvivtr « pané dani Toiage iiii plfte« ûê dix M». tioM <iol icpiimitMit à pM prif U alM f alm (ctef Mulf ).

— Ce n'est pas tout encore? demanda Mathias avec mauvaise humeur.

— Ah! ne sois pas si rude pour moi 1 dit le vieillard. Voi&-tu^ Mathias^ cette nuit j'ai eu peur de mourir^ et cette peur m'a donné la sueur de l'agonie. Sais-tu pourquoi? Si j'étais mort sans confession!

— Qu'es^ce que cette idée-là? s'écria Mathias avec une anxiété mal dissimulée.

r- Mathias, cher Mathias^ dit le vieillard d'une voix suppliante, ne serait-il pas bon que le curé vînt? que je me préparasse? car^ qui sait? Dieu nous appelle à lui si à l'improviste !

Pas de réponse. Mathias^ les bras croisés sur la poitrine, regardait le vieillard avec étonnement.

— Et Cécile, reprit celui-ci, Cécile ! je voudrais bien la voir une fois encore avant de mourir. Elle a mal agi^ elle est coupable ; mais cependant je rêve toujours d'elle ; et ne faut-il pas que je lui pardonne avant de paraître devant Dieu?

— Plus vous parlez, mieux vous dites ! s'écria Mathias : en vérité, je commence à croire que vous êtes tout à fait malade, non pas du corps, mais de la cervelle. Cécile se raille de vous; elle demeure avec sonamoureux et se moque pas mal de vous. Je lui ai demandé si elle voulait vous voir, elle m'a répondu que vous pouviez très-bien partir pour l'autre monde sans sa visite.

Le vieillard laissa tomber la tête sur sa poitrine et essuya deux grosses larmes :

— Soit! poursuivit Mathias, appelez le curé, appelez le médecin;" ouvrez la maison à qui veut y entrer, mais

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ouvrez aussi votre bourse à qui veut en tâter. Ce ne sera pas avec des stuivers que vous en serez quitte : chaque visite, chaque parole vous coûtera des florins,

— Ah! attendons encore un peu! dit le vieillard en retombant épuisé sur son lit.

— A bientôt donc, dit Mathias. Ayez bon courage; vous n'êtes pas aussi malade que vous vous Timaginez.

En disant ces mots y il quitta la chambre et descendit Tescalier. Il s'arrêta un instant, tout pensif, près du foyer et dit:

— Voilà la bombe qui éclate ! Le curé, Cécile, de la viande... demain le docteur et après-demain le notaire! Oh! il peut crier tant qu'il voudra, il n'en sera pas plus avancé : je tiens le ladre à ma merci, et personne ne peut l'entendre. Mais si du dehors on voulait venir le voir? Si le curé lui-même voulait lui rendre visite? 11 n'y a qu'un moyen; la mendiante! Mais allons-y avec prudence... n ne peut cependant pas mourir sans confession; je ne veux pas avoir cette charge-là sur la conscience, n pourrait après sa mort témoigner contre moi. .. Mais il est encore temps de penser à cela. . . Ah ! il voudrait manger de la viande ! et se rétablir ! et changer son testament! C'est aujourd'hui jeudi : impossible de trouver de la viande; demain c'est vendredi et aprè&demain samedi : la viande est défendue ces jours-là... et par conséquent il n'en aura plus besoin... Voyons, allons trouver la mendiante, et essayons ce qu'on peut faire d'elle... Si cela ne marche pas comme je l'entends, je chercherai un autre expédient. Quoique cette femme me fasse peur, avec un peu d'argent et beaucoup de pro-

ut ŒUVRES DE HSNRl CONSCIENCE.

messes^ je la gagnerai peut-être. Cela ôtemt deux obstacles de mon chemin : l'inimitié de cette f enmie et le bavardage des voisins. Et si elle est fidèle, ce sera de plus une surveillante pendant mon absence. Noua verrons qui est le plus fin de nous deux.

Ce disant; il quitta le couvent et en ferma> en dehors^ la porte à la clef.

— Si Tonde Jean voulait s*en aller pendant que je suis loin I murmura-t-il; tout serait fini... Mais il n'aura pas cet esprit-là. Qui sait pourtant ? Tout est possible.

Et se parlant à Iui-méme> il continua sa route vers le village.

Tout à coup il vit de loin Cécile, qui venait à sa renr* contre. U pftlit à cette vue> mais se remit h Tinstant même.

La jeune flUe ne Taperçut que lorsqu'elle fut tout près de lui. Sa physionomie prit une expresion suppliante, elle s'avança vers lui en lui disant :

*— Ah ! Mathias, je suis bien heureuse de vous rencon* trer enfin. Soyez assez bon pour me dire fi*ancheraent comment va mon oncle.

Le ton humble et affectueux de la jeune fille rassura Mathias sur ses intentions ; il répondit sans rudesse :

— Assez bien, Cécile. U a la goutte; c'est la maladie des gens riches. Personne n'en meurt, et il en guérira aussi, quoiqu'il ne quitte pas sa chambre depuis quelque temps.

— • Et soufire-t-il beaucoup?

— Gela va, cela va! encore un peu.

Les yeux de Cécile s'humectèrent de larmes.

L'k\kKS. 198

— Mais vous le soignez bien, n'est-ce pas> Matbias? demandait-elle. Il ne manque de rien de ce qui peut le soulager ou le consoler.

— Que lui manquerait-il? il est content, répondit Tautre,

Le regard de Cécile devint si suppliant que Matbias en fut tout étonné. Il crut probablement qu'elle voulait lui témoigner de Tamour, car il dit :

— Oui, Cécile, si vous aviez accepté ma proposition, un jour vous eussiez été une dame. Maintenant il est trop tard; je suis seul héritier. Cela vient de votre refus.

«<- Matbias, dit la jeune fille donnant à sa pbysionomie Texpression la plus affable> Matbias^ puis-je voua fab^ une prière?

— Pourquoi non?

*- Me Taccorderez-vous, Matbias? Je vous en serai si reconnaissante...

— Voyons votre demande.

~ C'est bien triste pour moi, Matbias, que je n'aie pu voir mon vieil oncle une seule fois depuis sa maladie. Vous savez combien je l'aime! Ob! permettez^moi de l'aller vob*, permettes^le-moi pour l'amour de Dieu; je prierai pour vous, Matbias.

Le fourbe baussa les épaules et répondit :

«^ J'y ai pensé aussi -, et si cela dépendait de moi, vous le verriez aujourd'hui encore, Cécile.

«-* Voyez-vous, Matbias, vous n'avez rien à craindre de moi; quand même vous voudriez me céder rbéritage, je ne l'accepterais pas. Il y a un autre moyen d'être beureux sur la terre.

lei OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

Elle joignit les mains et ajouta avec effusion :

— Mathias, cher Mathias, ah ! laissez-moi le voir ! pour un instant seulement; cela le soulagera peut-être dans ses douleurs.

— Vous vous trompez, répondit Mathias; moi-même je lui ai demandé vingt fois peut-être si je devais vous appeler auprès de lui; mais jusqu'ici mes efforts n'ont pas réussi. Il est si irrité contre vous qu'il ne peut entendre prononcer votre nom sans entrer en colère... et cela n'est pas bon pour la goutte.

Cécile, le tablier sur les yeux, pleurait et sanglotait :

— 0 mon Dieu, quel mal lui ai-je fait? Lui que j'aime toujours conune un père, lui que je vois sans cesse dans mes rêves! Être irrité contre moi, me haïr? moi qui depuis mon départ n'ai pas versé une seule larme que ce ne fût à cause de lui ! S'il savait l'amour que je lui porte, il ne me repousserait pas si cruellement,

— Ce que vous dites, Cécile, est en effet bien vrai, dit Mathias; mais les vieilles gens ont d'étranges caprices. Consolez-vous donc, je ferai encore des efforts pour vaincre sa rancune. J'ai déjà beaucoup gagné : il n'est plus aussi méchant qu'autrefois. Je le connais : dans quelques jours je le ferai bien changer d'idée... et alors je viendrai vous appeler.

— Soyez assez bon pour cela, Mathias; je vous en saurai gré aussi longtemps que je vivrai.

•— Allons, Cécile, je suis forcé de vous quitter; ayez bon courage.

— Et s'il arrivait d'ici là qu'il devînt tout à fait malade^ Mathias?

— Oh! alors je viens vous chercher, qu'il le veuille ou non.

— Merci; merci, mon ami, dit la jeune fille tandis que Mathias s'éloignait déjà d'elle.

— C'est étrange, dit celui-ci en reprenant son chemin; je croîs vraiment qu'elle serait capable de dédaigner la succession si on la lui ofi&ait. Elle est assez innocente pour cela? Il y a d'autres moyens pour être heureux ! L'amour, sans doute? Je suis curieux de savoir combien ce bonheur durera. L'oiseau qui n'a pas de graines dans son auge est bientôt à bout de chansons I Ah I elle a envie de voir son oncle? Nous ferons bien en sorte qu'elle n'y réussisse pas...

Tout en réfléchissant à part lui sur ce sujet et sur beaucoup d'autres, il prit un sentier latéral et le suivit jusqu'à ce qu'il aperçut une cabane adossée à un taillis.

— Attention ! se dit-il, c'est là que demeure la veuve du maçon. Ne découvrons pas trop tôt notre dessein. Elle doit être chez elle ; car je vois là-bas son enfant qui se vautre dans le sable.

n s'approcha, à pas circonspects, de l'humble chaumière d'argile. L'enfant ne l'aperçut qu'au moment où, arrivé tout près d'elle, il dit :

— Bonjour, chère Mariette; où est ta mère?

Comme si la petite fille eût entendu la voix d'un mauvais esprit, elle bondit sur ses pieds, toute tremblante, jeta un regard épouvanté sur Mathias, et s'enfuit, en criant et en pleurant^ à travers le taillis, dans la direction des champs.

lee OEUVRES D« HtKlII CONSCIENCE.

«— li paraU qu'on ne m'aime pas plus qu'il ne faut ici^ grommela Mathias; si la mère n'est pas plus aimable que Tenfant, je ne ferai pas de grandes affaires.

A ces mots^ il entra dans la cabane^ considéra tous les objets qui s'y trouvaient avec un ton railleur en se disant :

^Elle n'a pas gras la veuve; tout ce que je vois ici ne vaut pas dix stuiioert. Je commence à croire que je rédasirai : l'argent doit être puissant dans une niche pareille. •• Asseyons-nous et attendons un peu; Venfant est peut-être allée chercher sa mère.

En effets il ne se trompait pas; la petite fille s'était Sauvée vers un champ où sa mère travaillait^ et^ toute tremblante de peur^ elle lui avait annoncé la venue de Mathias.

A cette nouveUe, la veuve parut d'abord saisie d'éton* nement. Que pouvait lui vouloir Todîeux foùïbet Elle demeura longtemps^ le regard fixé sur la terre, à chercher une réponse à cette question. Peu à peu cependant un sourire se dessina sur son visage, sourire dans lequel une maligne expression s'unissait h un certain sentiment de joie.

Elle laissa son enfant aux champs, auprès des autres femmes, et s'achemina , en réfléchissant, dans la (Urection de sa chaumière.

— Mathias qui me rend visite ! pensatt-elle ; qu*est-ce que cela peut signifier t II doit être arrivé quelque chose, ou du moins une grave afSûre est en train? Je sais qu'il a peur de moi; il tremble quand il me voit. Ainsi il ne vient pas par amitié; il y a quelque anguille SOUS iPOche.

L'AVARE. ter

Attention^ Catherine 1 n est rusé ^ et il est plus que probable qu'il a rintention de te tromper. Je veux savoir ce qu'il a dans sa manche.

Elle arriva à la chaumière et entra en disant à Mathias :

— Eh I est-ce bien vous que voilât Je n'aurais pas cru que vous vous assoiriez jamais sous mon pauvre toit; mais puisque vous y êtes^ qu'y a-t-il pour votre ser« vice?

<-«• Asseyez-vous^ Catherine , répondit Mathias embar-rassé dès le début par le ton résolu de la veuve; j'ai ft vous parler d'une chose sérieuse.

La veuve prit une chaise et répondit ;

— Je n'ai pas beaucoup de temps) dépéches^Ous donc; j'écoute.

-— Voyest-vous^ Catherine, je sais que vous êtes pau^ vre ; j'ai pitié de vous ^ et si je pouvais rendre votre sort meilleur^ ce me serait une véritable joie.

— Oui'^làl dit k veuve avec un sourire moqueur^ c'est par pitié peutrétre que, pendant l'hiver, vous ave2 maltraité ma pauvre Mariette, et m'avez jetée à la porte comme un chien?

— Oubliez cela, Catherine; les temps changent et les hommes aussi. Je regrette ma dureté envers vous. Je voudrais bien réparer cela si c'était possible. Maintenant je puis vous vemr en aide et vous porter secours si vous ne repoussez pas mon assistance.

La veuve le considéra avec méfiance et sans dire un mot, bien qu'il attendit évidemment une réponse. -^ Si je vous donnais de l'argent, poursuivit-il^ âsseft

d'argent pour vous mettre ^ vous et vos enfants , à l'abri de tout besoin, m'en aurîez-vous de la reconnaissance, Catherine?

— Est-ce une aumône que vous voulez me faire? demanda la veuve.

— Non, c'est plus que cela.,. Vous savez, Catherine, que je suis héritier unique de l'oncle Jean. Vous, du côté de votre mari, vous avez droit à une petite part de cet héritage. Vous le croyez du moins. C'est pour cela, — car vous sentez bien que vous n'obtiendriez jamais rien, — c'est pour cela que vous m'en voulez tant et toujours. Eh bien, jugez combien je vous porte d'affection, je viens vous offrir votre part d'héritage.

La veuve parut stupéfaite.

•— Oui, reprit Mathias, que la succession me vienne ou qu'elle aille à un autre, jamais vous n'en auriez rien; car votre droit est douteux, et vous ne pourriez l'établir qu'à grands frais. Vous êtes la seule parmi les soi-disant héritiers qui soyez dans une véritable misère, c'est pourquoi je viens à vous, mû par un sentiment de probité, vous donner la part qui, dans votre opinion, vous revient, et vous la donner sans exiger de titre, sans soulever de contestation. Qu'en dites-vous?

— Oh! vous êtes bien bon, dit la veuve; mais esirce sérieux, est-ce sincère ce que vous dites?

— Quel besoin ai-je de venir vous faire cette oflfreî Hé bien, Catherine, acceptez-vous?

•— Avec reconnaissance , avec une profonde reconnaissance, Mathias; mais je voudrais bien, savoir si vous n'exigez pas de moi des conditions; donner simplement

L'JLVÀRE. 169

tfest pas dans votre caractère, ou il faudraii que vous fussiez terriblement changé.

— Non, je vous donne le tout sans conditions, répondit Hathias.

— Alors, j'accepte avec joie. Votre générosité m'étonne tellement que je crois encore que vous voulez vous m6^er de moi.

— Pourquoi cela?

— Quand aurai-je Targent, Mathiasî

— Dès que je serai moi-même en possession de Théritage.

— Et quelle garantie ai-je que vous tiendrez vos pro-

— Ma parole d'honnête homme.

•— n est possible que cette parole ait quelque valeur, puisque, vous vous dites si profondément changé. Ainsi, je la prends pour ce qu'elle est... et je vous remercie. Mamtenant il faut que je retourne à l'ouvrage.

Elle se leva et allait partir avec un sourire qui témoignait assez qu'elle ne croyait pas un mot de tout ce que Mathias lui avait dit :

— Demeurez encore un instant , dit Mathias, je vous prouverai que je dis la vérité. Vous savez ou vous ne savez pas, Catherine, que l'oncle Jean est malade. Il a la goutte et ne descend plus de sa chambre. Cette maladie me donne beaucoup d'occupation ; il y a des commissions à faire, il y a une chose ou l'autre à cuire, et je ne m'entends pas bien à cela. L'oncle Jean m'a prié de chercher une femme qui demeure pendant le jour au

couvent pour m'uider. Elle aura un bon salaire et sera bien soignée de toute manièpett»

Depuis que IMiitUai» avait abordé ce damier points la veuve avait fixé les yeux sur lui avec plus d'attention et de curiosité; ^Ue parai^t attendre au paissaga chaque parole qui sortait d^ sa bouche^ mais a^efforçatt dediaii* muler autant que possible son émotion.

— Et je me suis rendu chez voua, Cafii^nM^ pour vous demander «i voua ne voudriei pas venir au eouventf Chaque soir vous retoumeres à la maison , et le matin vous reviendrez chez nous. Pour le peu de peine que cela vpua dounara^ vouk reeevres autant par jour que si vous aviez travaillé aux champs. Et de plus vous aurez la nourriture, ^t^se une mauvaise offre?

-- Pas le moins du monde; c'est enoore ce qu'il y a de mieux. L'héritage, c'est un oauf qui n'est pas ^oeore ppudui Mathias; à vousrmâme il pourrait encore échap< per par malheur; mais le salaire de chaque jour c'est de l'argent assuré.

— Ain^i donc vouii accepta?

— Sans doute, ^ans doute > Mathias; qui refuserait une semblable proposition?

-^ Mais VOS eufouts, Catherine^ je n'y «rais pas

-pr- Mes enfants? Q y #n a deuin ches ma sœur^ )i trois lieues d'ici m mmi Mm^tte garde les vaches chez la fermier } on aura bien nom d'elle pendant le jour $ je la verrai U)uJow«j le amr.

-^ C'est bien I dit Mathias avec joie. Ainâ l'aceord est fait,,, Allons, Catherine, donnez^^ioi la main pour pioo-

L'AVARB. 17f

ver que nous nous entendons. «• Voilà Taffîiire arrangée. Quand dois^jè tous attendre ? Le plus tât possible sera le mieux. Cette après-dinée?

— Peut-être encore plus tôt I répondit la veuve. Je n'ai pas autre chose à faille que d'aller dire un mot au fermier Glaes et à sa femme pour Mariette et pour Touvrage.

Mathias se leva et fit semblant de vouloir partir^ mais il s'arrêta et reprit avec une apparente indifférence s

-^ Gatherine ; vous avez dit tout à Vheure que Théri' tagé pourrait m'échapper à moi-même? Si cela arrivait^ je ne pourrais vous donner votre part.

-^ Je comprends cela^ dit la veuve; maid ne craignez rien^ il ne vous échappôra pas.

•^ Tant mieuî pour vous et pour moi ^ Catherine) mais la prudence n'est jamais de trop* A la vérité^ Cé^ elle m'a cédé sa part de sa pleine volonté. Ce matin encore je voulais lui donner quelque espoii" t elle m'a répondu par un refus positif . Maië il y en a d'auti^ed qui n'ont aucun droit à la succession^ et qui ^ poui" pouvoir pénétrer dans la maison^ répandent le bruit que Tonclé Jean est mortellement malade. Il faut dii!e la vérité au monde, et déclarei^ à chacun que l'onde Jean a la goutte : vous ferez cela^ n'est^^ pas?

— Je ferai et dirai tout ce que vous voudi*eaj répondit la veuve»

— Voyez-vous, Catherine, si nous pouvons, comme il le faut, tranquilUseï^ le monde là'^eséuâ, on lie s'inquiétera plus autant de nos affaire^.

-^ Laissez-moi fai^, Mathiais;! vôUs §aVêz que je ne metë pas ma langue dans ma poche.

— Encore un mot, Catherine; je dois vous dire cela, autrement vous pourriez vous en étonner. L'oncle Jçan veut être servi par moi seul; vous ne le verrez pas, à moins quil ne vienne en bas.

— C'était déjà comme cela avant qu'il fût malade; cela ne me surprend pas.

— Vous ne laisserez entrer personne à la maison pendant mon absence, n'est-ce pas? Vous fermerez la porte en dedans et ne l'ouvrirez pas, qu'on frappe ou non?

— Je ferai ce que vous désirez. Je ne puis rien dire de plus,

— En effet. C'est que, voyez-vous, si vous ne vous mettiez pas à l'œuvre avec dévouement et intelligence, je serais forcé de chercher une autre femme de ménage, et tout serait fini entre nous.

— Retournez tranquille et sans inquiétude à la maison, Mathias, dit la veuve en se levant 3 si vous n'êtes pas content de moi, vous ne le serez jamais de personne.

- Au revoir donc, et venez à midi ou plus tôt si vous le pouvez. Voici le denier à Dieu. Vous voyez que je ne suis pas chiche pour vous.

n mit dans la main de la veuve une pièce de deux francs, sortit de la chaumière, et disparut bientôt derrière le taillis.

La veuve le suivit un instant du regard, puis se dit avec un sourire Monique :

— Ah! ah! le faux démon! Il pense que je lui ai vendu mon âme... vendu pour de vaines promesses... Que peut-il se passer au couvent pour qu'il ait besoin d'un complice? Ainsi il me faudrait l'aider à tromper

L*JLTJLEE. m

Cécile^ cet ange debonté^ et à la dépouiller de ce qui lui revient. Hypocrite Judas^ qui croitril donc que je suis?... Maintenant je le tiens, le coquin !... C'est Dieu qui dans sa justice lui a réservé cela... C'est à moi justement qu'il devait avoir affaire...

Elle demeura un instant plongée dans ses réflexions, bientôt le sourire- railleur disparut de son visage pour faire place à une expression plus douce , et Tœil rayonnant de joie elle s'écria :

— Rendre à Cécile sa fortune et Tamour de son oncle ! Récompenser elle et Barthélémy, mes excellents bienfaiteurs, de leur compassion! Punir le fourbe, combattre et vaincre le méchant... Ah! ce serait beau! Prions Dieu qu'il donne à la pauvre veuve assez d'habileté pour triompher de la scélératesse.

Elle quitta la cabane et prit un sentier. Alors seulement elle se souvint de la pièce que Mathias lui avait mise dans la main. Elle la considéra un instant avec dégoût, la jeta au loin par-dessus les arbres, et s'essuya la main à son tablier comme si l'argent y eût laissé une tache.

La mendiante avait déjà passé trois jours au vieux couvent. Elle n'apercevait rien qui pût lui faire présumer quelque chose de pire que ce qu'elle avait pensé -, au contrah'e, elle commençait à croire qu'elle s'était en quelque sorte trompée sur le compte de Mathias. Il montrait tant de sollicitude pour le vieillard, et parlait avec tant de pitié u. 10.

fié OEUVESS DE HEIIEI CONSCIENCE.

de ton bksifaîtéar^ i|tte GaUiertne se pfrît à doul^ à quelques bons instiiictÉ n'avaîeiit pas siirYéoa dans son conir. Que FoiiGle fût sérieusement mabde^ elle tie le eroyait pas non plus^ car Matliias loi donnait^ deux fois par jour^ de la viande à rôtir et des pomnies de tdrre ft cuire pour le vieillard) et si celui^i pouvail {irendre cette nourriture siûistantielle^ il devait assurément èM encore fort et en assez bon état de santé»

Catherine était dans Terreur; si elle eût suivi le foufto dans les sombres corridors quand il avait Faîr de porter son repas à Toncle Jean> elle Teût va faire un détour et aller mettre dans sa propre chambre la fortifiante nomritute. L'oncle Jean ne recevait qae des aliments répil» gnants qui lui soulevaient le cœur^ et de préférence il rongeait encore la vieille croûte de pain noir^ quelque peu qu'elle pût le reStaureri

A la Vérité , à mesure cfu'il Sentait la faim le torture^ davantage^ le vieillard commetiçait à demander une autre nourriture avec une impatience croissante ^ et même avec une certaine irritation^ mais Mathias savait ri bien Tenjôler, ou écoutait si peu ses suppUcations> que chaque fois le pauvre homme, las et découragé, renonçait à sa prière.

A la fin du troisième jour, au moment où Catherine allait quitter le couvent pour s'aller coucher chez elle, Mathias la pria de revenir encore le même soir, sotis prétexte que Toncle Jean voulait prendre un bain, et que pour cela il faudrait chauffer beaucoup d*éatt.

Catherine mit au Ut Mariette et se rendit de nouveau au couvent. Mathias lui dit que Toncle Jean ne voulait

L'ÂVÀRE. 178

plttft du bain^ inaift qu'elle devait néanmoins rester poui^ veiUer, parce que le malade avait la fièvi^ et qu'on ne pouvait savdr s'il n'y aurait pds lieu d'appeler le méde^ &û sans retard, et mêtnepeut^rë si (Se M serait pas une bonne précaution que d'aller dierchel- lé curé. L'oncle iém n'allait pas plus mal qu'auparavant) mald un vielt» lard caduc ne supporte pas grand'dhose» C'est pourquoi il était prudent d'avoir quelqu'un soiis la main pour le caa où il faudrait du secours^ il se pouvait que, contre toute attente, l'affaire devint sérieuse ! ' La veuve ne se laissa pas tromper tout à fait pal* ôé langage; elle soupçonna que la maladie dé l'oncle Jeati était plus grave qu'on ne le lui disait, et se proposa, si cela continuait, de rompre dès le lendemain matin avec Hathias et de lui mettre à dos lé curé et le bourgmestre, qui, au nom de la loi et de la religion, parviendraient bien à sonder le coupable mystère.

Elle était assise, seule j auprès du foyer^ et réfléchissait à la façon dont elle s'y prendrait pour faire comprendre à l'autorité les manœuvres illégales auxquelles oti avait eu recours pour dépouiller Cécile dé sa part héréditaire ; peuiHétre le curé ne se refuserait^l pas à faire une tentative pour ramener l'oncle Jean à des sentiments plus justes 3 et par ce moyen elle réussirait peui>^e, au prcV fil de ses bienfaiteurs, à atteindre un but qui lui échap^ perait si elle restait seule au couvent, puisque jusque-là elle n'avait pas encore vu le vieil oncle.

Au milieu de ces réflexions^ la crainte la prit qu'il Hé fùtpeuirètre trop tard le lendemain j qui pouvait sflVoii^ ce qui se passait en haut entre Mathias et lé VieillardT

Ce doute , cette secrète angoisse^ la rendirent inquiète.' De temps en temps elle se levait et allait sur la pointe des pieds et en marchant avec précaution dans le corridor qui menait à la chambre de Toncle Jean. Elle demeurait un instant à écouter au pied de Tescalier^ mais comme elle n'entendait rien et que tout était tranquille en haut^ elle revenait sur ses pas^ se rasseyait sous la cheminée et reprenait le cours de ses méditations.

Minuit sonne au clocher du village ; les tristes sons de la cloche résonnent plaintivement et meurent^ un à un^ dans l'espace, jusqu'à ce que tout retombe dans un morne silence.

Dans la chambre de Toncle Jean brûle une petite lampe de feiv-blanc dont la flanmie rougeàtre et fumante jette une triste lueur. Les extrémités de la pièce demeurent dans r ombre; la scène est étrange et lugubre; on ne distingue pas les sombres murailles et Ton pourrait se croire dans un espace inmiense et sans bornes conune l'infini.

Une partie du lit et de la table voisine tombent seuls sous les sanglants reflets de la lampe. Le vieillard est couché sur le côté^ le visage tourné vers la table. H semble dormir; pourtant il ouvre de temps en temps les yeux machinalement pour les refermer de méme^ muet et insensible.

Son visage est aflreux; rien ne reste sur son crâne anguleux et décharné qu'une peau mince et transparente qui parait collée sur les os; ses yeux sont vitreux et inanimés, ses lèvres sans couleur. Mais la rouge lueur

de la flamme tremblotte sur ses traits : on dirait une lampe funéraire qui jette ses derniers reflets sur les joues livides d'un cadavre.

Auprès de la table Mathias est assis sur une cUaise. Il voulait veiller auprès du malade, mais le sommeil Ta saisi, et il dort la tête appuyée contre le dos de la chaise.

Ses traits odieux sont éclairés aussi; — à cette heure où le repos devrait détendre tous les ressorts de sa physionomie^ son âme perverse y Isdsse encore son empreinte et un rictus méchant contracte sa large bouche. Par moments ses lèvres s'agitent, son front se plisse en rides nombreuses; des mouvements nerveux, expression d'une colère intérieure^ courent sur son visage. Il est visible qu'il rêve.

Le vieillard a rouvert les yeux; il voit l'agitation convulsive des traits de Mathias. Sa vue s'arrête avec terreur sur cet effrayant spectacle. La conscience et la réflexion se réveillent en lui; son regard fait le tour de la chambre ; il contemple la lampe dont la faible et triste lueur vacille dans les ténèbres comme un feu follet, et reporte avec une indicible angoisse les yeux sur le visage de Mathias. Celui-ci grince des dents en rêvant, ses lèvres se retroussent comme s'il voulait mordre : l'expression de sa physionomie est si cruelle et si féroce que le malade tout tremblant ferme les yeux... mais un nouvel incident le force à les rouvrir.

Quelques sons s'échappent de la bouche de Mathias; il semble parler. Sa physionomie change ; l'expression de colère disparait; il sourit et semble tout heureux. Il parle les yeux fermés ; tout n'est pas intelligible; parfois

178 CEUYEES DE HEMBI CONSCIENCE.

sa voix faiblit et ses lèvres se remuent saas articuler de sons, n dit :

— Une cave^ cent mille florins.^. le vi^ avare... je vous donnerai beaucoup^ beaucoup.. < Demain.. « demain il sera mort... Otez cette viande^ autrement il se rétablira... de l'eaui du pûn... il ne veut pas naourir... la faim l'y aidera... j'ai un testament... jMîence, il s'en va, il s'en va^ il râle, il meurt... ah, ah ! à moi tout soa argent...

Le vi^Uard poussa un cri terrible.

Mathias s'éveilla en sursaut, se dressa tout trem* blanty se frotta les yeux et regarda avec atapéfaction l'oncle Jean qui appelait au secours de toutes ses forces et remplissait la chambre de cris d'angoisse et d'épouvante.

Dès que Mathias se fut assuré qu'il n'y avût à craindre aucune attaque de l'extérieur, il comprit la cause de Tefiroi du vieillard, et présuma, en se fondant sur sa propre émotion, qu'il avait peut-être parlé en rêvant.

n laissa pendant quelques instants crier le ntalade, jusqu'à ce que celuirHsi cessât d'épuisement; en attendant, les bras croisés sur la poitrine^ il le contemplait avec un sourire cruel sur les lèvres.

•—Eh bien, oncle Jean, dilril, combien cela durerat-il? Faites du bruit, appelez, criez, c'est inutile : peiv sonne ne peut vous entendre.

Mais le vieillard plus efirayé encore par l'expression de là physionomie de Mathias, se mit à crier de nou^ veau au secours, d'une voix désespéréei On eût dit que la peur de la mort avait doublé ses forces ; ses mouvez

Qients étaient eocùm pleins d'énergie et sa voix peri^anie devait péit&t loin.

-«r fiaencet fi'écfk Mathias en portant le poipg i 1^ fignre de Tonele Jean et en menaçant de le frapper; silence ! ou j'étouflfe votre voix...

l/ondè Jean se tut^ Mathias retira son poing.

— Que je vous entende encore ! dit-îl d'un top menaçait*

1^ vi«Hla»d fifétmt tu im instant, comme pour reprendre haleine^ car sa poitrine palpitait violemmçnt; son fegavd irrité demeura fixé sur Matbias.

Celc^^ demcmda d'une voix ironicjue :

— Samd-je enfin quelle guêpe vous a piqué ? J'ai févé peut^tre! Êtes^vous fou de faire une vie pareille } Vous feriei mieux de dierdier % dormir; cela yous ferait pk» de bien que ces sottes boutades.

Ces mots enflammèrent davantage encore le çourrQ^;;ç du vieiDard.

•^6erp«ït! crîa-t-fl, ah! tu me laisses mourir (te fiÈn comme un dbien? Je vis trop longtemps, Du pain et de Peau me tueront lentement^ par la faim. • . Il t^ fau( mon argent; et pour cela je suis condamné à mQ^§ assasrfn!

Mathias coniâdérait avec trouble le vieillard irrita et paraissait trembler sous la certitude que sa fourberie était ecHnplétement découverte.

— Mais, poursuivit l'oncle Jean^ il Réchappera, jpon argwitl Tu t'imaginais que je mourr£fis cette nuit? Noii; non. Dieu me donnera encore la force dç te punir, «îélérat. Demain , demsun, je déchire mon testament; tu

iSO CEUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

n'auras rien, toi! rien que ma malédiction 1 Demain je ferai appeler Cécile , le notaire, des témoins... et des gendarmes pour te mener en prison. Je t'accuserai, je te ferai punir comme tu le mérites... Ah ! tu croyais que j'étais mort? Tu verras...

— Ah! ah! dit Mathias avec un amer dédain^ pe^ sonne ne vous entendra.

—Demain il fera jour^ répondit Toncle Jean^ j'appel^ lerai et je crierai si longtemps et si obstinément que quelqu'un finira par m'entendre.

Mathias, sans parler, arrêta un regard fixe sur les yeux du vieillard, dont les dernières paroles semblaient avoir fait sur lui une profonde impression. D'abord sa physionomie^ devenue sérieuse^ attestait une grave méditation. Peu à peu ses lèvres se retroussèrent et reprirent leur ignoble sourire, et il s'approcha du lit. Il écarta la table, se posta de nouveau devant le vieillard les bras croisés^ et l'apostropha ainsi d'un ton railleur :

— Votre folie me fait rire. Vous croyiez donc que j'ai vécu ici dix ans comme un esclave, que pendant dix ans je vous ai flatté comme un chien... par affection pour vous? Vous croyiez que^ dix années durant^ j'ai accepté une nourriture bonne à jeter aux porcs... par goût) Vous vous imaginiez que j'ai passé les dix plus belles années de ma vie dans cette affreuse solitude... parce que je n'aime pas la vie? Vous croyiez que j'ai fait l'hypocrite^ que j'ai trompé^ calomnié^ et tout ce que vous voudrez encore... sans but et sans espoir de récompense? Vous m'estimiez donc plus naïf et plus stupide qu'un enfant? Non, non, si je vous ai sacrifié ma vo*

rÀVARS. 181

lonté^ mes goùts^ mon honnêteté ^ ma vie^ mon âme... vous paierez tout cela, vous le paierez au poids de For!

— - Tu n'auras rien ! rien! gronmiela le vieillard avec aigreur.

— - Bien? reprit Mathias^ cela vous est commode à dire; mais vous avez perdu la tête. Vous ne redoutez donc pas ce que je puis faire? Vous oubliez que vous êtes à ma merci^ ni plus ni moins que si nous étions au nûlieu d'un désert^ et que personne ne peut voir comment je réclame mon paiement? Vous m'appelez scélérat^ vous me nonunez assassin? Vous ne croyez donc pas à vos propres paroles^ puisque vous provoquez le lion qui peut vous dévorer... qui vous dévorera si vous ne rassasiez sa faim? J'ai faim de votre or^ oncle Jean. Rassasiez-moi; rassasiez-moi, ou...

En disant ces mots^ il fixa des yeux si enflammés^ si féroces, sur le vieillard, que celui-ci , poussant de nouveaux cris, se rejeta en arrière dans son lit.

— Rassasiez-moi ! rassasiea&-moi ! cria Mathias tout à fait hors de lui et en grinçant des dents comme s'il était prêt à commettre un meurtre.

— Mon Dieu, au secours ! s'écria le malade en tendant ses mains tremblantes. Mathias, Mathias, que voulez-vous?

— Je veux vos clefs, hurla Mathias ; vos clefs, vous dis-je !

Le vieillard ne répondit pas; mais la demande de Mathias parut lui inspirer encore plus de terreur que ses menaces, n fit un mouvement convulsif sous la coun. - v\

IM OEUVRES DE BlHAl G0NSGIEMGS.

vertura et demeura immobile, le corpe rsmefisé^ comme pour rériiter à une agression.

— Ah ! ah 1 s'écria Mathias^ je le sais bien, tu me don* nerftis phitAt toii âme que tes cle&; maiB j6 toi aurai» il me les faut; retiens-les de tes deux mains, je saurù bien te leB MMherl Donne, donne i

n se Jeta sur le malade, et f ourva sa main tous la cou^ terture U la recherche des cle&. Il tira, aeooua» lutta, frappa, tmipi oomme un taureau furiet».o mais les mains du viêMlard se mqiaieat arec tant de force sur lescleft, «juepour ke lui enlever il eût falhiluî arradier leahM.

Las, épuii9,reteniipeutH&fare par une pensée terrible^ MathiasUchales deft et cessa la lutte. Use replaça de« bout devant le Ht, et» tout haletant, reggria le vî^Uard qui avait caché les clefs $oas la couverture»

Une transfomiation qui édi^pe à toute desériptton s'opéra dans la ^ysionomie de MaUdu ; son visage, qui n'exprimait habiluell^aient que la haine et la méchan* eeté, prit tout à coup une expression si ^puée, si sauvage, si infernale, qu^il en demt méconnaissable de rage et de férocité. Ses joues se contractuel ses dénis grincèrent, une afipeuse pâleur décolora son visage, ses dieveux se dressèrent comme les poils de Thytee. il cria d^une voix rauque et ardente :

-^ Ahl tu ne veux pas me pa^er? Tu ns encore? Eh bien, la mort me paiera !

n bondit sur le fit cônmie «ne béèe bute , s'aecpoupit sur le malade, posa les deux coudes sur sa poitrine et appuya de manière à T^oraser.

Un rftlement lu^re se fit entendre , les membres du vieillard se raidirent tout frémissants et retombèrent inanimés*

Matbias saisit les clefs et brisa d'une seule secousse la cordon par lequel elles étaient attachées au cou de Tonde Jean. ^ U s'éloigna lentement du lit.

n s'arrêta, s'appuyant d'une main sur la table^ tremblant d'efiroi ou de fatigue^ à ce point que le tremblenoent se communiquait au plancher Son œil était fixé sur le corps immobile de sa victime; une sueur froide perlait sur son front et ses joues»

Peut^tre se repentaitril; peut>^tre les conséquences de son épouvantable forfait le faisaient^lles frémir. Quoi qu'il en f ût^ il demeura longtemps comme anéanti» jusqu'il ce qu'enfin un bruit rauque et effrayant s'é* cbappa de sa gorge contractée.

n prit la lampe machinalement et d'une main incer* taine» s'approcha de la porte et l'ouvrit.

Un cri d'angoisse lui échappa. .. La mendiante était devant lui! Placée derrière la porte^ peut-être avait-elle entendu, peut-être avait-elle vu par le trou de la serrure ce qui venait de se passer I

Matbias, les yeux étincelants, regarda la femme, qui ne paraissait pas savoir la cause de son émotion; il leva le trousseau de clefs comme s'il eût voulu l'en frapper à biéte.

— Que venez-vous faire ici? hurla-t41.

«^ Je croyais que vous m'aviez appelée, répondit la mendiante en reculant et avec l'intention visible de s'é-» cbapper. Est-ce peut-être l'oncle Jean qui a appelé t

Allons, allons, ne soyez pas si fâché 5 je vais m'en i^tourner comme je suis venue.

Mathias laissa retomber à son c6té la main qui tenait les clefs, et dit à la pauvresse d'une voix frémissante :

— L'oncle Jean a été frappé d'apoplexie; je croîs qu'il est mort. Allez près de lui... non, descendez... tetmez bien toutes les portes; et puis voyez s'il est mort... donnez-lui du vinaigre. . .

Le scélérat troublé ne savait plus ce qu'il disait , tant son système nerveux était violemment ébranlé par le forfait atroce que lui avait inspiré sa cruauté.

n gagna d'un pas chancelant une lourde porte, trouva la clef après quelques tâtonnements, et entra dans un sombre conduit qui s'étendait d'une extrémité du bâtiment à l'autre. La petite lampe éclairait à peine les murailles et jetait autour de lui une pâle lueur impuissante à dissiper les ténèbres.

n s'avança d'un pas mal assuré et à tâtons dans ce lieu qui lui était inconnu; peut-être avaiiril peur, peutêtre sa conscience faisait-elle déjà apparaître à son regard troublé la juste punition que Dieu réservait à son crime. Quelle n'eût pas été sa terreur s'il eût pu voir l'ombre humaine qui le suivait de loin dans l'obscurité!

* Tout à coup il entendit apparemment un bruit de^ rière lui, car il tourna la tête et s'arrêta. Mais il poursui* vit bientôt son chemin jusqu'à ce qu'une porte aussi bizarre que la première l'empêchât d'aller plus loin. C'était une petite porte, basse et ronde , dont la surface était tellement couverte de plaques de fer et de gros

L^ÀYÀRE. 185

clous qu'à peine on pouvait en distinguer le bois. Une large serrure^ rougie par la rouille^ s'attachait à la muraille^ et une épaisse barre de fer placée en travers de la porte fermait cette entrée du trésor de l'avare.

Le cœur palpitant^ Mathias fit^ avec un pénible effort^ tourner la clef dans la serrure et écarta tous les obstacles, n descendit les marches d'un escalier et se trouva dans un caveau spacieux.

Une fois dans le lieu même où devaient être cachés les trésors de l'oncle Jean^ l'assassin oublia son forfait; sa conscience se tut, la peur l'abandonna tout à fait. 11 ne ressentit plus d'autre émotion que le désir ardent de voir de l'or, de toucher de l'or, d'avoir de l'or. Sur son visage se peignit le sourire de l'extase ^ dans ses yeux rayonna le feu de la convoitise.

La lampe à la main, il fit en furetant le tour du caveau. Il ne découvrit rien, rien qu^les quatre murailles nues, et près de l'escalier une Ic&rde pierre qui avait visiblement servi de siège. Il se mit à trembler; l'anxiété et la déception contractèrent ses traits.

— Gonmient ! ditril d'une voix sourde et abattue, l'argent ne serait pas ici? 11 n'y a pourtant aucune issue. C'est impossible ! Âh! que vois-je? n'est-ce pas un trou de serrure?

n poussa un éclat de rire et, fou de joie, s'élança vers le point remarqué; puis cherchant la clef et ouvrant enfin une cachette pratiquée dans l'épaisseur de la muraille, il s'écria :

— Ah! ah! voilà le trésor! Trois sacs! quatre... cinq sacs! de l'or! de l'or!

IM OEUVRES DE RElIllf CONSCIENCE.

Transporté de joie , il prit d'une main tremblante on des sacs de toile , et se mit en devoir de dénouer le con don qui le fermait; mais une peur subite le fit tout à coup tressaillir : le sac échappa à sa main. Il se tourna vers l'escalier et écouta tout tremblant. Il lui semblait avoir entendu un bruit à la porte du caveau , un bruit semblable au grincement d'un verrou.

Il demeura pendant quelques instants immobile et frissonnant; pas le moindre bruit ne se fit entenA^. Peu à peu la sécurité lui revint; il ramassa le sac tombé & terre en se disant :

— Ah ! ce n'est rien : c'est la serrure qui â'est ^efe^ mée 1 Vite, ouvrons le sac !

Une expression de dédain crispa ses lèvres au moment où^ ayant plongé la main dans le sac^ il en reth^ nue poignée de pièces de monnaie :

— Du cuivre ! murmura-lril, du cuivre !

Et il laissa tomber le sac pour en prendre un autre.

— Du cuivre ! toujours du cuivre ! s'écria-t-il avec une émotion croissante.

Et il répétait la triste exclamation : du cuivre ! chaque fois qu'il ouvrait un nouveau sac.

A mesure que sa perquisition avançait^ ses joues pâlissaient davantage; une sueur froide perlait sur son front, sa poitrine oppressée respirait avec peme.

Enfin il saisit le dernier sac, et quand, vacillant sur ses Jambes, il en eut dénoué le cordon, le cri d'angoisse : cuivre! cuivre! s'échappa encore une fois de sa bouche contractée.

Tandis qu'il froissait convulsivement de la mam gau-

L*AYABS. 187

che le sac fatal qui venait de briser si cruellemeiit son dernier espoir de trouver de Vor^ il plongea la main droite dans la cachette^ et la fouilla fiévreusement pour s'assurer qu'aucun autre objet n'y était caché : elle était vide^ sa main ne rencontra rien. Non encore satisfait^ il introduisit la lampe et avança la tête dans la cavité; il ne vit rien que des pierres unies*

Un cri lugubre mourut dans sa gorge contractée; d'un pas chancelant il gagna la pierre^ s'y affaissa exténué et posa la lampe sur le sol. r

n resta un instant assis> la main sur le fronts le regard vitreux et perdu dans les ténèbres* Puis il dit d'un ton qui dénotait en même temps l'abattement et la colère :

— Quelques livres de cuivre ! Ainsi ce serait là le prix de dix années de servitude et de misère? le prix d*un meurtre... le prix de mon àmel Oh! oncle Jean..* traître^ hypocrite^ voleur ! Il m'a trompé... il m'a volé... C'est donc là ce bonheur si longtemps attendu I la richesse^ le luxe^ la grandeur... un monceau de cuivre- Malédiction! je l'ai tué... eh bien^ ne Ta-V-il pas mérité? Ah! j'aurais dû le faire mourir lentement^ dans de Iongués tortures^ le traître l !

n se tut et demeura les yeux fixés sur le pavé. Bientôt des larmes s'échappèrent de ses yeux : le lâche scélérat se mit à pleurer et à sangloter comme un enfant. Cependant cette tristesse ne le mdtrisa pas longtemps.! n proféra un afieux blasphème^ bondit debout^ saisit le sac qui gisait à ses pieds » hurla des cris inarticulés^ et lança dans sa fureur le lourd sac au bout du caveau^ Un résonnement creux répondit au choe du métaL

188 CEUYRES D£ HENBI CONSCIENCE.

— Ah! s'écria Mathias avec une joyeuse surprise, qu'est-ce que cela!

Et courant avec la lampe il tomba à genoux dans un coin de la cave, et dans sa joie insensée, il se mit à frapper des poings le sol retentissant, et à faire de la tète des signes affirmatifs.

Il eut bientôt soulevé une petite trappe , et son regard plongea avec délices dans le réduit dont il venait de lever le couvercle; là aussi gisaient des sacs de toile remplis d'argent.

— Stupide trompeur 1 murmura Mathias en retirant un sac ; il tend un piège, il met une amorce ; il cache un peu de cuivre dans un lieu qui frappe l'œil de prime abord... Mais cela n'a pas réussi, voici le magot!

— De For! c'est de For! s'écria-t-il soudain d'une voix si étrange qu'on eût cru entendre les cris de joie d'un enfant. De l'orî Et celui-ci? que sera-ce? de l'or! encore de For! Et le troisième? de l'or! toujours de For!

Quand il eut tiré et ouvert un certain nombre de sacs et qu'il ne resta plus rien dans le trou, il rampa en quelque sorte en arrière, et oubliant le monde entier il s'assit et se mit à verser le contenu de tous les sacs sur ses genoux.

n contempla un instant d'un œil fixe ce monceau d'or; à en juger par l'expression de son visage on eût dit qu'il voyait s'ouvrir devant lui le ciel et toutes ses béatitudes. C'était une extase de jouissance telle qu'elle ressemblait à la folie.

— Ah! ah! murmura-t-il , que c'est beau! comme

cela brille 1 Cela vit d'éclat et de splendeur ! Et combien il y en a ! A la bonne heure, voilà le prix de mon âme ! C'est bien payé; elle ne vaut pas autant. Ah ! ah ! vivre, jouir, savourer tous les plaisirs, faire le monsieur, avoir des domestiques, manger, boire, aller en équipage, être puissant, être flatté par tous, briser tout ce qui me résiste ou ne s'incline pas jusque dans la poussière devant mon orgueil ! Tout cela gît là... là, dans cet argent inanimé, dans ce métal étincelant! Ohl que je le touche, que je le tâte, que je le possède !

Et tout à fait hors de lui il se mit à baigner ses mains dans Tor, en poussant mille exclamations de bonheur, et comptant et recomptant l'argent sans but apparent.

Depuis longtemps il jouissait ainsi dans un complet oubli de toutes choses, quand la lumière de la lampe vint à pâlir. Sa physionomie devint tout à coup soucieuse 3 son regard fit avec anxiété le tour du caveau; il se leva et dit en passant la main sur son front :

— Qu'estrce? que viens-je faire ici? Suis-je fou? ah! vite... il me faut cacher cet or ailleurs, pour que personne ne le puisse trouver sauf moi... Vite, la lumière faiblit, il n'y a plus d'huile...

Ce disant, il rempht d'or deux des plus grands sacs, en prit un sous chaque bras, et surchargé ainsi, il gravit l'escalier. Arrivé à la porte, il posa son fardeau sur une marche et mit la clef dans la serrure... Mais il eut beau tourner et retourner, quelque effort qu'il fit, la porte ne bougeait pas ; elle semblait scellée dans le mur tant elle restait inébranlable, bien que le pêne jouât sous la pression de la clef.

iH OEUVRES DE BIMRI CONSCIENCE.

Mathias se prit à tiembler; un frisson glacé parooo* rut tous ses membres : œpoidant il ne put^ il n'osa ajouter foi k ses craintes^ à ses inquiétudes, et tenta «Dcore d'énergiques efforts pour ouvrir la porte. B fit jouer la defde toutes façons, il se nddiioMtre la porte et chercha à la jeter hors de ses gonds* Ce rude tmvail famit couler la sueur sur son front.*. Rien ne léuaris* sait, rien ne donnait même quelque eq>oir.

Enfin, épuisé de lassitude, il s'affaissa cofBune«né«nii, et dit en laissant tomber avec désespoir sa tète sur sa p<ntrine.

•^Cest épouvantable! Fermée en dehors ?,«. Non, non, c'est impossible... je me trompe... Qui Pauratt fût? Catherine? Et sa part de l'héritage 1 Ciel 1 lahoniëre pUit.. la lampe... la lampe est étrâto! HAtons^ions... encore un effort f

il remit la clef dans la serrure, et la fit manœuvri^ ai longtemps et si fiévreusement que ses mains en furent tout endolories et couvertes de meurtrissures; son dos, ses épaules, ses genoux s'ensanglantèrent dans ces efforts surhumains. Des cris rauques et sauvages accompagnaient ce travail désespéré. Rien ne réussît; la p<Mrte resta inébranlable.

Convaincu de l'inutilité de ses tentatives, Mathias descendit Tescalier et se mit à parcourir comme un msensé l'obscur caveau. De profondes ténèbres l'entouraient; son regard ne découvrait pas la momdre lueur; cm eftt dit une tombe close.

Le misérable s'arrachait les cheveux et se frappait violemment le front; il allait à pas précipités d'un coin

L'ATABB. IM

à VâXdxe éa c«veau^ comme s*il eût cheiddé une issue poors'enftiir; il 0e lameataii^ pleurait, bla^>hé0uût, entrait en fureur y poussait des cris et pronoUQait des mots inmtelligibles} -^ il mcmta TeiGâUer^ alla crier à travers la serrure le nom de Catherine^ heurta^ secoua de nouveau la porte^ puis se remit à tourner comme une béte fauve autour de sa prison jusqu'à ce qu'il se hemv tàt contre la pierre et s'y afEeiissàt &û&a, ipvàaè de las^ sttude.

— Voilà donc la fin de mon pénible et incessant labeur, murmura-4^il d'une voiii sombre. Pour posséder de l'or, je me suis fait démon. . . ; -^ j'ai tué uii h<»nme ! Et maintenant*. • maintenant me voici enfermé dans un sombre cacbot«.* personne ne peut m'entendre. Pei^r étre..« peut^tre tais^Je mourir ici.,* mourir de faim. Horreurs Et ai Dieu l'avait déddé ainsi 1 C'est comme cela qfue je voulais en finir avec l'oncle Jean, par la faim. Moiffir ! mourir au milieu de l'or l Râler, agoniser sur des monceaux d'or ! Avoir souS la main le moyen de ti'ouver sur la terre bonheur, puissance , délices de toute sorte, et mourir comme un chien, tomber dans l'enfer pour y brûler éternellement^ ètxe maudit et insulté comme un scélérat trop stupide pour réussir dans le mal ! Malédiction !

Ce dernier mot résonna lugubrement sous la voûte,.* Aucun autre bruit ne vint rompre le àilenee^

Plus tard on entendit dans les ténèbres des soupirs et des sanglots.

Depuis longtemps déjà Mathias était assis sur la pierre; plus d'une fœs il s'était levé pour revenir bien--

19i OEUVEES DE HSNRI GOMSGIEMGE.

tôt à sa place ; quand il vit tout à coup un rayon de lumière sur le mur, rayon qui semblait pénétrer dans le caveau à travers le trou de la serrure.

n bondit avec un transport de joie, franchit l'escalier, et appliquant la bouche sur la serrure, il dit tout trenH blant d'espoir et de bonheur :

— Catherine, chère Catherine, est-ce vous?

— C'est moi, réponditK)n.

— Ah ! Catherine, voyez un peu ce qu'il y a en dehors à la porte; elle ne veut pas s'ouvrir.

— Je le crois bien, je l'ai barricadée avec la barre de fer, répliqua la voix.

— Comment? pourquoi? Catherine, chère Catherine, ne plaisantez pas; pour l'amour de Dieu, ouvrez !

— Vraiment? vous espérez cela? dit la voix : j'ai pris dans un piège une bête venimeuse — et j'ouvrirais la trappe pour me faire mordre moi et les autres? Faites un acte de contrition, Mathias; c'en est fait de vous : Dieu et la pauvre Catherine ont enfin trouvé leur heure !

Mathias pénétra le dessein de la mendiante et frissonna de terreur. Il s'écria d'une voix tremblante :

— Catherine, j'ai ici un sac rempli d'or. Il est pour vous.

— Je ne veux pas d'argent volé.

— Deux sacs pleins d'or, Catherine ! Ah î ouvrezmoi, ouvrez-moi !

Il n'obtint pas de réponse et reprit :

— Catherine, il y a quatre sacs pour vous. Écoutez, écoutez, c'est tout or.

Et il éparpilla sur les marches de l'escalier une poi-

L'AYÀRK. 193

'! ( »'s dans l'espoir que leur son séduirait la • ruiiiiic.

ciu. 1< rire salua ce dernier eflfort.

.au. ; îiîC;, reprit-il d'une voix suppliante, je vous iui : nous aurons tout pour nous deux. 11 y a

.: lant!

^ iir, assassin, lâcHe, riposta rudement Cathe*

^1 ! Catherine, dit Mathias d'une voix plaintive, i à genoux dans ^obscurité, je tends vers vous ins tremblantes et j'implore votre secours. Ayez ' moi ! Soyez miséricordieuse. Ouvrez la porte : aimerai, je vous serai reconnaissant ma vie eupitié de vous, répondit Catherine* sYcria Mathias avec espoir, je savais bien que livreriez.

?i('i de vous, reprit ironiquement la pauvre

( omme vous avez eu pitié de Cécile; je

inte envers vous connme vous l'avez été

i a votre bienfaiteur... Mais je ne suis pas

, Mathias : je voulais vous montrer

gardez par le trou de la serrure ce

^ in; regardez ce que je fais.

son œil au trou, et comme il y avait ■^ ors, il put voir assez bien ce que

. papier, et dit :

! Vous avez assassiné le vieux homme ,ae vous aviez un testament qui devait

194 GEUYBES DE HVlfRI CONSCIENCE.

TOI» rendre propriéteiie de tonte sa fiEVtime. n ne mourait pas assez vite. Croyez-vous encore qa'oti ne peut vous enlever son héritage? Ce testament était csadié dans Ietiroirldplnspfof(HidderannoiredeTolfe diambre. Catherine eiit pauvréy mais elle si»t Iire<«.*« Écoutes plu* tôt.

Elle hit â*mie voix claire en appttyant sor chaque mot :

— Je déclare tostitner pour mon unicpie héritier Charles Dominique Mathias... Et c'est Pexpressnoa de ma dernière volonté.

— Mon testament! mon testament! hurla Matbîas avec désespoir.

— Et maintenant, voyez ce que je fais, reprit la fflcftdiante.

— Cfelt s'écria Mathias, elle le déchire! Mon espérance, ma vie ! Catherine, vous m'assassinez !

n s'aperçut an moavement de la Imnière que la femme allait s^éloigner. Il fit encore un suprême etSari et cria d'un ton décWrant :

— Catherine ! Catherine... ah! ne vous en allez pas. Ouvrez-moi! ouvrez-moi 1 Vous roulez done me faire mourir de ftdm dans cet affreux eadiot t

» Ce serait une juste punition de Dieu, répondit la men<fiante, si tu mourais comme tu voulais faire mourir Toncle Jean; mais une mort pareifle est trop douce pour toi! On viendra bientôt te délivrer. Je suis allée chez le bourgmestre ; il a envoyé le garde champêtre chercher ceux qui t'ouvrhont la porte de la cave et t'en laisseront sortir; mais tu en sortiras les mains liées sttr

L'ÀVÀEE. tM

le d<Mk La prhan t'attend. C'eat anr féchafaud que tu exjrieraa ton crime, tôt Tédiafaud que ta laisseiag ta tète, et ttt paîtras comme im meurtrier devant Diea qui connatt ton infernale scéiératette I

Mathias, immobile derrière la porte et comme pé* triflé^ rit en frissonnant, à traire» la aennire, Catherine qui s'éloignait avec la Inmièpe. Lorsque le dernier reflet de la lampe échappa à um regard, un cri horrible sortit de sa poitrine^ il tomba comme on cadavre, et son eorpe roula sur les marches de Fesealier jusqu'au so) du caveau.

Les premières lueurs du matin jetaient une teinte Meufttre dans la chambre aii Mathias avsôt commii sur le vieUlard malade son attentat meurtrier.

Sur la table brûlaient deux cierges de dre jaune placés aux c6tés d'un <»*ttciâxc Une brioche de buts était posée dans un verre d'eau bénite.

Le corps immobile du vieillard était étendu sur le dos dans le lit. A voir ses traits pâles et décomposés, on n'eût pas douté que la mort n'eM depuis longtemps déjà éteint la dernière étincelle de vie dans le sein de ee cadavre. Cette conjecture n'eût cependant pas été tout à fait fondée^ car la poitrine du vieillard se soul^ vait encore avec force, comme s'il eût soutenu la lutte suprême de l'agonie et comme si son ftme eût fait effort pour s'arracher aux liens corporels.

Au-dessus du visage du vieillard était penchée une

jeune fiUe qui épiait en lui chaque signe de vie avec une ardente attention^ et tremblait^ et pleurait de douleur oa d'espoir^ selon que le malade tombait dans une immobilité inquiétante ou que sa respiration devenait plus distincte.

C'était Cécile qui depuis une heure avait silencieusement versé un torrent de larmes^ et qui^ brisée par la douleur^ s'était efforcée de rappeler par son souffle et par ses baisers son pauvre vieil oncle à la vie.

Jeannette se tenait au chevet du lit^ prête à seconder Cécile dans les soins qu'elle prodiguait au moribond.

Plus loin, au fond de la chambre, Barthélémy et sa mère agenouillés, adressaient à voix basse et les mains jointes une fervente prière à Dieu.

Le curé était déjà venu près du malade et lui avait administré les saintes huiles; le médecin, appelé aussi, avait déclaré que le vieillard était épuisé par la faim. Sur quoi il avait ordonné qu'on lui donnât par cuillerées un peu de bouillon de viande et une potion qu'U avait prescrite. La jatte et la fiole qui se trouvaient auprès du lit contenaient les deux remèdes.

Déjà Cécile avait introduit avec précaution plusieurs cuillerées de bouillon dans la bouche de son oncle; elle croyait remarquer que cela lui faisait du bien et passait peu à peu avec plus de facilité par le gosier, comme si le malade lui-même eût avalé la bienfaisante boisson avec avidité.

Au moment où, après avoir porté à la bouche du vieillard une nouvelle cuillerée, elle allait se retirer, il lui sembla que les lèvres du vieillard se remuaient*

L'ÀVARK. 19T

Cette vue la rendit toute tremblante. Elle lui donna une seconde cuillerée; il Tavala avec un mouvement appa* rent du gosier.

Frémissante d'espoir et tout à fait hors d'elle, elle continua à lui donner du bouillon en attachant sur son visage un regard plein d'anxiété.

Tout à coup un frisson convulsif parut courir dans les membres du malade. Il se raidit et demeura inmiobile ; la respiration même parut arrêtée.

Un cri si douloureux et si navrant échappa à Cécile que Barthélémy et sa mère tressaillirent épouvantés et s'approchèrent précipitamment du lit,

Cécile, la tête penchée sur le sein de son oncle, sanglotait tout haut et baignait de larmes brûlantes le cou du vieillard. Elle mêlait aux déchirantes expressions de la douleur les douces paroles de la tendresse et de Tamour, et baisait de temps en temps les lèvres glacées de celui dont elle déplorait la mort.

Mais bientôt un second cri lui échappa, cri de surprise et de joie. L'oncle Jean remuait les lèvres, il ouvrait et fermait la bouche, comme si ce corps épuisé eût machinalement demandé de la nourriture.

La jeune fille bondit et lui présenta avec une agitation fébrile deux ou trois cuillerées de bouillon 3 dans sa joie, elle lui aurait probablement fait prendre toute la jatte, si la crainte de contrevenir à l'ordonnance du médecin ne l'eût retenue.

Elle déposa donc la cuiller, se pencha sur son visage et épia l'effet que produirait sur lui la nouvelle nourriture qu'il avait prise.

Soudain le malade ouvrit lea yeax, et Mh regard sd fixa sur le doux visage qui loi souriait, ccmme si ce visage lui était inconnu.

— - Mon oncle^ mon pèie> vous vives I Merd, ô mon Dieu ! s'écria Cécile d'une vdx pénétrée.

Le vieillard referma les yeui et resta un instant dans une immobilité complète* Puis son regard se porta de nouveau sur la Jeune fille> et il la considéra longteoqis comme s'il demandait à sa mémoire qui elle pouvait être. Son bras ÛX un mouvement inaperça, il le souleva lent^nent, le passa au cou de sanièce^ attira sa tête k lui et Tembrassa en disant d'une voix éteinte :

-«Cécile!

Cette parole^ ce Jiom, ce baiser, paraient h$;ppm Cécile d'égarement) elle se dégagea de l'étrdnte de son oncle, et dit d'une voix vibrante d'énioticm aux autres personnes qui se tenaient près du lit :

— Priez! oh! priez!

É^ elle-même tomba à genoux déviant le emdftx et tendit le§ maina vera l'image de Jésus mourant*

EBe s'abîma pendant quelque» instanla dans la phis ardente prière que puisse inspirer la reeonoaiaaance, puis se r^va, et revint au chevet du lit.

Le vieillard s'était tourné sur le côté et pareoiffait la diambre d'un regard incertain et étonné j il montra du doigt les trois personnea encore agesMmilIéea mir le plancher.

— Qui est là? demanda-t-B d'une voîx faible.

— Mon Dieu, mon Keu, il vit, il parle, il guérira^ mon pauvre oncle, mon excellent père ! s'écria Cécile en sai-

L'ÀYÀHE. tM

ftîssant les deux mains du malade ei ea les {«esaaai de la plus affectueuse étreinte.

Le YÎeillafd sourit doucement; mais son regard se tourna de nouveau d'un air interrogateur vers les peivaonnes agenouiUées^

— C'est Barthélémy^ Barthélémy qui prie pour vous, mon cher oncle > dit Cécilet*. et puis sa mère et sa sœur Jeannette qui supplient Dieu de nous accorder votre guérison<

— Barthélémy? murmura le vieillard comme s'il n'eût pas compris. Barthélémy 1 il prie Dieul pour moi?

— Venez ^ vene»^ s'écria la jeune fille; Barthélémy, mère Ânne^ Seigneur Dieu^ mon oncle se guérit j; il re- Gonmdt sa pauvre Cécile. Venez !

Tous se levèrent et s'approchèrent du lit.

Le vieillard promena tour à tour les yeux sur chaque visage et parut considérer avec une attention partieulière le jeune homme qui se trouvait tout près de lui et sur les joues duquel coulaientdes larmes de joie. Au bout d'un instant ^ il tendit sa main amaigrie à Barthélémy ei l'attira lentement à lui jusqu'à ce qu'il pût poser ses lèvres sur le front du bien-aimé de Cécile > il lui donna un baiser^ *^ le baiser sacré de la réconciUatiQn peut^tre 1

Cécile chancela et dut s'appuyer à la table pour ne pas tomber. L'action affectueuse de son oncle l'avait tellement frappée qu'elle frissonnait et semblait près de s'évanouir sous le poids de son émotion. Les autres témoins de cette scène n'étaient pas moins toucbés> de noovdles larmes jaillirent de tous les yeux*

SOO CEUYRES DE HENRI CONSCIENCE.

Tout à coup la mendiante entra précipitamment dans la chambre :

— Cécile, Barthélémy, Jeannette, venez vite! ditelle... venez vite en bas!

£lle s'approcha du lit, vit avec étonnement le bon état du vieillard et ajouta :

— Ah! que Dieu en soit remercié dans le ciel ! Mère Anne, restez ici ; mais il faut que Barthélémy, Cécile et Jeannette voient la fin de mon œuvre... Vite, descendez tous!

Et comme personne ne semblait la comprendre et ne faisait un mouvement pour la suivre, elle prit Barthélémy et Cécile par la main et les entraîna hors de la chambre.

En bas, devant la porte du vieux couvent, une foule de gens étaient réunis dans l'attente de quelque chose, fis parlaient avec irritation et avec horreur de la tentative de meurtre conunise par Mathias sur le vieillard , et se réjouissaient de ce qu'il allait recevoir la récompense de sa perversité. Les gendarmes avaient traversé le village, et les habitants avaient suivi jusqu'au couvent les agents de la loi.

Cécile et Barthélémy se trouvaient dans la chambre du rez-de-chaussée sans savoir à quel spectacle la mendiante voulait les faire assister.

Soudain ils entendirent dans Fallée qui conduisait à la partie postérieure du bâtiment un bruit de pas pesants et le cliquetis des armes.

Tandis qu'ils écoutaient avec surprise et crainte, et que la mendiante souriait triomphalement, deux gendarmes

apparurent dans la chambre^ puis deux autres^ et, entre ceux-ci^ MathiaS; les mains liées derrière le dos , la tête penchée sur la poitrine, pâle, confus, tremblant et comme anéanti.

Cécile couvrit ses yeux de ses deux mains, jeta un cri et se tourna vers le mur pour ne pas voir cette scène; Barthélémy, comme pétrifié, contemplait fixement le terrible cortège qui défilait devant lui.

— Regardez, s'écria la mendiante, voilà comme Dieu punit le mal ! et il a choisi une pauvre mendiante pour son instrument!

£t comme les gendarmes s'approchaient de la porte avec le prisonnier, elle s'écria encore :

— Monstre d'hypocrisie, assassin! cours, hâte-toi! réchafaud, la guillotine. •• et pour finir, Tenfer, Tenfei'. et le feu étemel !

Mathias, accompagné des gendarmes, sortit du couvent. Lorsque les paysans et les paysannes le virent paraître, il s'éleva contre lui ime telle clameur de vengeance, qu'il com'ba encore plus bas la tête sur la poitrine et trambla comme s'il eût craint que sa dernière heure fût sur le point de sonner. Il était pâle comme un mort, ses cheveux étaient en désordre, ses vêtements sales et déchirés... ses mains étaient couvertes de sang desséché, tant il s'était meurtri et blessé en s'efiorçant d'arracher de ses gonds la porte du caveau.

La vue de ce sang auquel ils attribuaient une origine criminelle transporta de fureur les paysans.

Us s'excitaient l'un l'autre par miUe cris à tirer ven* geance du coupable, ils voulaient s'emparer de celui-ci.

Ml CeUVRES DE HKlfBI CONSCIENCE.

et sans nul doute ils en eiuseni fait une justice sommaire et terrible^ si les gendannes^ conqirenant le danger, n'eussaat tiré leurs sabres pour défendre eu besom le prisonnier.

lies paysans «îtésienMcèrettt à leurs pro|ets deiiolenœ, nuis ils acoompagnèrent les gendarmes jusqu'au village en accablant rassasia de menaces et d'împrécs^ tions^ jusqu'à ce que oelui-d disparut à leurs yeux avec ses gardes sur la chaussée qui ocmduit à la ville.

Dix années se sont écoulées depuis lorSt Le vieuE couvent s'est ixmmtormé en une vaste ferme dont les étables renferment trois chevaux et douze vaches ; servantes et valets s'empressent à Tenvi; le Inpuit du travail y retentit joyeusement du matin jusqu'au soir. Les fenêtres sont peintes en vert; les murs sont réparés et blanchis; tout y atteste l'aisance et le bonheur»

Lorsque le soleil brille on voit, assis sur le banc à cMé de la pcHrte, un vieillard caduc dont les mains engourdies par Tftge tremblent sans cesse. Auprès de loi une vimlle fenttne est occupée à tricoter; le vieillard joue avec deux petits enfants, un gsrçon et une fille , auxquels il parle d'écommûe en leur assurant que c'est la source de toute richesse. Ce sont les enfants de sa nSèce Cécile; Barthélémy est leur père, et ils aonunent la vieille fenune «(rand'mère Anne.

Le vieil oncle a prêté à Barthélémy beaucoup d'argent... à intérêt, à un petit intérêt. Ces revenus, qm lui sont régulièrement payés, il les épargne pour le petit garçon asus sur ses genoux. Il aime tant ce petit mar*

L'ÀVÀRE. 903

mot! C'est son filleul ^ et comme lui il s'appelle Jean! n est si heureux dans ses vieux jours^ le bon oncle ! n chicane bien et glose sans cesse sur ce que les domestiques mangent trop et sur la légèreté avec laquelle se font les dépenses de toute espèce; mais Barthélémy et Cécile le laissent dire et ne se fâchent jamais de ce qu'il dit, de sorte que tout le monde est content.

Catherine^ la pauvre veuve ^ habite la ferme de la Chapelle; ses enfants sont déjà grands et travaillent avec zèle. Barthélémy vient à son aide ; elle finira par devenir une fermière à son aise.

Jeannette est la femme du jardinier du château; elle vit au milieu des fleurs et est fort aimée de ses riches mattres.

Le méchant seul soufire; il est en prison ^ et doit y demeurer jusqu'à ce que Dieu l'appelle devant son tribunal.

UAUBERGISTE DE VILLAGE

— BAES 6ANSEND0NGK —

lOUYBNIR

Dans un village de la Campine anversoise, entre Hûogstraten et Calmpthout^ demeurait Pierre Gansendonck y baes ' de l'auberge du Saint-Sébastien. Je Tai connu après 1830^ alors que j'étais soldat. Toutefois mes souvenirs de cette époque ne me rappellent rien sur son compte^ sinon qu'il ne pouvait souffrir soldats ni paysans^ et aimait par-dessus tout à avoir affaire aux officiers. Aussi était-il très-irrité contre le bourgmestre, parce que celui-ci avait pris le capitaine dé la compagnie dans sa propre maison, placé les trois autres officiers chez le baron, le notaire et le docteur, et n'avait laissé à héberger à lui, Pierre Gansendonck, que le sergent-major votre très-humble serviteur.

1. Le mot Baet (prononcez BAz9 ) signifie proprement îMttrt; on remploie éang le langage ordinaire ponr désigner le chef de la maison, et pins spéclale- Bect le maître d'une anberge, d'un estaminet, d*iin cabaret, etc.

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