‹ Scènes de la vie flamandeChapitre 44 sur 44 · II. SA · texte numérisé non relu

II. SA

f(18 (EUTR|(8 PP ^t^^ COflSCISNCB.

assommé par up paysfin; vous êtes devwu la risée de tout le village ; et voyez d'un seul coup s'écrojil^ tous |e§ çlfj^t^anx que vous ayi^^ bfttis ei| V^. Mieux vaut se jrep^ntir taid que jamais. J'avpife que j'ai mal fait m fréq^e^t§^^ familièrement ime aubei^ de village ^ eo y vep^t ^t y agissant comme si j -étais Tégifl de vcftse fille ; et je sens maintenant que si Lisa n'eût pas été de «I (future très-verUi|Suse^ Vfies pairoles et mes manières pussent pu corrompre sa belle ftipe.

— Qu'osez-vous diret s'écria le baes ea éclatant; avez-vous parlé à ma fille d'une façon i|éshQnnéte^ séducteur que vous étesl

r- Jp mfl ris de yptr^ folie^ poqrsuiyit le baron; je Vieux oul^lipf ^ pppr un instant encpre^ quel est celui qui ps^ n)e p^ler ainsi... fe n'aj rien dit ^ vptre fille que ce qu'op seg^r(}p dans le grapd monde copime des compUffim\^ 4^ tQps 1^ jours; ^es çl^oses propres k la langue frai^çaîsp , et qui peut-être font pei; de mal ai|x jeunes persoi^^s qui p'entendent pas autre chosp depuis leur enfance, n^ais qui^ dans les irfudgs inférieurs^ corrompent le cpeur et 4ép)*avent jes mœurs parce qu'on les y prend ppur (i^s yéri^Sj et qu'elles y excitent ainsi les passons, çpnmi^ si c^ n'étaient pas de vains compliments. Eo cela^ 'ai eu tor); : c'est le seifl crime ou plutôt la seule erreur que pjiacuq puisse me reprpcl^er^ à l'exception de vous, qui m'^vçz fait faire et dire plus qup je ne le voulais poj-qtiêmp. Ypus m'avez fuenacé tout à l'iieure de m'inferdj^ l'entrée de votre maison; c'est inutile; j'avais ^éj^ pris l?f réspl^tipp de prpfiter de la leçon que j'ai reçiie^ et npn-rseuleinent d|^ ne plus ^Qer càez vous en

BÀES CfANSENDOMGK. 319

ami, piais encore de ne plus me comporter visrà-yis de^ autres paysai)s autrement qu'il ne çoifivient à piQn rang. rr- Des paysans ! s'écria }e baes avec impatiepce. Je ne si)is pas un paysan! Jfe jni^appelle Ggnsendpnck. Quelle ressemblance prouvez-vous entre ym paysan et moi^ (^tes?

— Malheureusement pour yous, il y ep a pe^ en effet, répondit le baron. Votre yan|té vous a jeté hors d^ ^ bonne voie; maintenant vous n'êtes pi ch^jf pi poisson^ ni paysan ni monsieur : vous ne rencontrerez toute votre vie qu'hostilité et raillerie d'un côté^ dédain pi pUié de Tauire. Vous devriez avoir honte fie mépriser si incopsir dérément votre condition. Le paysan est l'hppinie le plus utile sur la terre ; et quand il est probe, qu'il a bpp gcbup et qu'il repiplit ses devoirs , jl niéritjB niieux que qui ce soit d'être estimé et aimé. Mais savez-vous çp\\ livre soi}? vent les paysans à la risée du monde? Gg sont Ijbs hopt mes qui, comme vous, s'imaginent ^'fin s*é}èyjB ep dédaignant ses frères^ qui se figurent cpi^'qn cesse d'êtr§ paysan du moment qu'on parle des paysaps-avec mé-r pris, et qu'il suffit de s'attifer de quelques plupies d'aiglQ pour être aigle soi-même.

— Vous ai-je écouté assez longtemps? s'écria le baes en bondissant; croyez-vous, monsieur le barqn, que je sois venu chez vous pour me laisser traîner dans la boue sans mot dire?

— Epcore un mot, ajouta le baron. Faut-il vous donner un bon conseil, monsieur Gansendonc^? Ëcrivpz suf la porte de votre chambre à coucher : Cordonnier j rfs-^ tes à vos formes ( Habillez-vpus conupe les autres pay?

tSO OEUVRES DE HE!fRI CONSCIENCE.

sans^ parlez et agissez comme les gens de votre condition, cherchez à votre fille un brave fils de laboureur pour mari^ fumez votre pipe et buvez votre pinte de bière amicalement avec les gens du village, et ne vous efforcez plus de paraître ce que vous n'êtes pas. Songez qae lorsque TAne porte la peau du lion^ ses oreilles dépassent toujours^ et qu'on ne manquera jamais de s'apercevoir à votre plumage et à votre ramage que votre père n'étmt pas un rossignol. Et maintenant allez en paix avec cette leçon; vous m'en remercierez plus tard! Pensez-vous avoir encore quelque chose à dire? parlez Je vous écouterai à mon tour.

Le baes bondit de nouveau de sa chaise, croisa comme un furieux les bras sur sa poitrine, et s'écria :

— Ah î vous croyez me tromper par votre feinte modération et vos singeries? Non, non, ça ne se passera pas ainsi; nous verrons s'il n'y a pas de loi pour vous contraindre, monsieur le baron ! J'irai trouver votre père à la ville, et lui exposer comment vous avez souillé l'honneur de ma maison ! Et dussé-je faire écrire à Paris à la comtesse dont vous me cachez le nom par crainte^ je le ferai; — j'empêcherai votre mariage, et de plus, je ferai connaître à tout le monde quel faux trompeur vous êtes!

— Est-ce tout ce que vous avez à dire ? demanda le baron avec une colère contenue.

— Ëpousez-vous Lisa, oui ou non? vociféra le baes en le menaçant du poing.

te baron étendit la main et tira deux fois violemment le cordon de la sonnette. On entendit aussitôt des pas

BAES GÀNSENDONGK. BH

précipités dans Fescalier. Baes Gansendonck frémissait de dépit et de honte. La porte s^ouvrit; trois domestiques apparurent dans le salon.

— Monsieur le baron a sonné? demandèrent-ils tous ensemble avec empressement.

— Conduisez monsieur Gansendonck jusqu'à la porte du château ! dit le baron avec autant de calme que cela lui était possible.

— Comment, vous me faites mettre à la porte I s'écria le baes avec une colère concentrée. Vous me le paierez^ tyran, imposteur, séducteur...

Le baron fit un signé de la main aux domestiques, se leva, et quitta le salon par une porte latérale.

Baes Gansendonck était comme foudroyé, et ne savait s'il devait invectiver ou pleurer. Les domestiques le poussèrent poliment, mais irrésistiblement jusqu'à la porte, sans s'inquiéter de ses imprécations.

Avant de savoir au juste ce dont il s'agissait, le baes se trouva dans la campagne et vit la porte du pavillon se refermer derrière lui.

Il marcha pendant quelques instants tout droit devant lui, comme un aveugle qui ne sait où il se trouve, jusqu'à ce qu'il courût se heurter la tête contre un arbre, dont le choc parût le réveiller. Alors il se mit à suivre à grands pas le chemin en tempêtant et en proférant injures sur injures contre le baron pour donner issue à sa tristesse et à son dépit.

Il s'arrêta pensif au coin d'un taillis. Après être demeuré là un demi-quart d'heure plongé dans les plus douloureuses réflexions, il se mit à se frapper lui-même

m OETJVBSS BK SEIVBI CONSCIENCE.

4u poing et k frapper son front de la main^ en s'^postro* phant luHnéme à chaque coup ;

— Ane stupide! oseras-tu encore rentrer à la maison, imbécile que t^ est Tu ptiériteraîs le fouet^ sot lou|*daud! Cela t'apprendra ce que sont les barons et les messieurs! Mets encore maintenant un gilet blanc et des gants jaunes; mieux eû( v^lu mettre un bopnet de fou ! Tu es assez niais j assez béte pour te noyer danç un moulin à ventl Çache-toi> rentre sous terre de bonte^ rustre de piiysanl rustre de paysan!...

Enfin^ après avoir épuisé contre lui-même toute sa colère j les lanmes jaillirent de ses yeux^ pleurât et soupirant, pl^in de honte et de tristesse^ i} se traîna vers ^maison^

Tout à coup il vit de loin son domestique accourir aadevant de lui en poussant des cris qu'il ne put compreodre autrement que comme une pressante invitation de se h&ter.

— Baes^ baes; oh^, venez vite I s'écria Kobe dès qu'il fut plus près de son maître , notre pauvre Lisa est dans une convulsion mortelle l

-r Mon Dieu I mon Dieu! soupira baes Gansendonck^ tout m'accable à la fpis I et tout le mpnde m'abandonne. Toi aussi Kobe I

— r C'est oublié; b^es^ dit le doniestique avec uiie douce pitié; vous êtes malheureux^ je resterai près devou^ aussi longtemps que je pourrai vous être bon à quelque cl^ose. . • . Mais allons, allons !

Tous deux se dirigèrent yers le village en accélérant le pas et en poussant de tristes exclamations.

BAÉS 6ÀNSEMÎ)0NGfe. Hi

£àfilie de Porgueil s'appelle la honte«

L^lVéi^ est ^àséé. Déjà les àrbfés et [eâ plantés commencent à déployer leur teridirei vëlxlili"d ëôiis là douce luâiiéi^ë dti soleil; lés tnsëàiix fdiit lèursl fiids et (Chantent léii^ bèllëâ ôhàhsôtis dé ma!; tout brille d'une Vigueur juténiié^ tdilt sôlirit à l'âvenii*^ comme si jàihais sômbfë ntiâge ilé devait p\iï& obscurci!* le beâti dèl bleu

Dans Fàn'iéfe chambré du «Sam^^Sé^â^^i^^ i^epôsé iiûë jeune fille malade^ la tête stir iill cotissin. PàuVre tkâ, uri ver èrtiél tongé sa vie! Elle est assise là, înunobile et pourtant haletante de lassitude ; le moindre mouvement est pour elle un l>éniblé travail. Soii visage est pâle et transparent côfimié le verre mat; mais sur chacune de ses joueë amaigries rougit une tache brûlante, indice ^atal qui donné le frisson... t'iongéé dans une triste rèverîé, elle effeuillé de ses doigts effilés quelques margiieriteâ qu'on Vient de lui apporter pour la distraire, comme un jouet à un enfant. Elle laissé tomber sur le parquet les fieurs flétries; sa tête s'afiaisse sans force sûr lé ccnissiu; son l'égard Vitreux itiônte vers lé ciel et plongé dans Tinfini; son ftme mesure déjà là route dé rétemité!

Un peu en arrière de la jeiinè fille, du côté de la fenêtre était assis baes Gràiisendonck, les bras croisés sur la poitrine. Sa tète était penchée profondément, ses yeux à demi clos étaient fixés sur le sol : tout sur ses traits et

su 0EUVEK8 DE HBNBI CONSGIKMGE.

dans son attitude trahissait d'amères douleurs/ le remoris et la honte.

Quelles étaient les pensées du malheureux père qui voyait son unique eirf'ant s'éteindre ainsi comme une martyre î S'aocusaii-il lui-même? Reconnaissaitril que sa vanité était le bourreau qpii avait rivé Finnocente victime sur le banc de tortureî

Quoi qu'il en soit^ dans son cœur aussi un serpent dévorant tordait ses replis ^ car son visage était siDonné des rides profondes de la souffirance^ et ses joues flétnes, ses mouvements lents témoignaient assez que les deN nières étincelles de confiance^ de courage et d'espérance étaient éteintes dans son âme.

Le moindre soupir de sa fille malade le faisait firissonner; la toux pénible de Lisa déchirait son propre sein; et quand elle dkigeait àur lui son regard souffrant^ il tremblait comme s'il eût lu dans son œil vague et i^ce^ tain le mot affireux : infanticide! Et pourtant maintenant que dans son cœur l'amour paternel s'était dégagé pur et ardent, des liens de l'orgueil , il eût accepté avec joie la mort la plus cruelle pour prolonger d'une seule année la vie de son enfant.

Pauvre Gansendonck ! tout lui avait si bien souri dans le monde I De si célestes rêves de félicité et de grandeur ravalent bercé toute sa vie de leur doux mirage! Et maintenant il était là^ comme une ombre muette, assis auprès de son enfant mourante^ — affaissé et tremblant comme un criminel sur le banc d'infamie.

Si ce continuel tourment de la conscience, cette éternelle pensée de mort avaient vieilli son corps, elles

BAES GANSENBOMGK. 3S5

avaient aussi dissipé dans son âme les ténèbres de Torgueil et de la vanité^ et singulièrement adouci son caractère. Maintenant son costume était modeste et sans prétention^ sa parole affable^ son attitude pleine d'humilité. Douloureusement courbé sous son triste sort^ sa vie n'avait plus qu'un seul but , l'adoucissement des souffrances de sa fille, ses efforts^ qu'un seul objets la libération de Karel.

Baes Gansendonck était assis depuis près d'une demiheure déjà dans la même position. Il retenait son haleine et ne bougeait pas, de peur de troubler le repos de sa fille.

Enfin, Lisa releva la tète avec un douloureux soupir, conmie si l'oreiller n'eût pas été commodément placé. Baes Gansendonck s'approcha d'elle, et lui dit avec une pitié profondément ressentie :

— Chère Lisa, cela t'attriste, n'est-ce pas, de rester toujours seule dans cette ch£ûnbre? Vois, le soleil brille avant tant d'éclat au dehors ; l'air est si doux et si frais ! J'ai placé dans le jardin une chaise et deux coussins. Veux-tu que je te mène au soleil ? Le docteur a dit que cela te ferait du bien.

— Oh non! laissez-moi ici, dit la jeune fille avec un soupir; ce coussin est si dur.

— L'étemelle tranquillité de cette chambre a quelque chose de pénible, Lisa; ton cœur a besoin de récréation.

— L'éternelle tranquillité ! répéta la jeune fille pensive. Coname il doit faire calme et bon dans la tombe !

— Laisse là ces lugubres pensées, Lisa. Viens ! Faut-il t'aiderî Personne ne te verra; je fermerai la barrière

896 CeUVRSl HK HBfIRI CONSGISMGE.

dttjAMitifUi t'assiéras derrièr» la béll6 haie de hêtres; ta verras comme les fleurs rajeunies poussent avdcTîgaettr; tu entendras comme les oiseaux chantent Uen^ Fëteofk pour moi , Usa.

•^ ^ bien! père^ répondit la jeime fiUe^ pour vw plaire j'essaierai si je puis encoite aller ailssi loin.

Appuyant les deux mains sur la table, elle se leva leS' tement.

D'abondantes larmes s'échappèrent deé yeux du p^ quand il vit Lisa chanceler sur ses jambes affaiblies^ et tons ses membres trembler comme sous un pénible effort; on eût dit qu'elle allait s'affaisser sous le poids de son corps pourtant si délicat. Baes Gansendonck la prit sous les bras> sans dire un mot^ et la porta plus qu'Q ne la soutint. Ds s'en allèrent ainsi pas à pas à irayets Tauberge^ et après s'être maintes fois reposés ^ atteignirent le jardin^ où Ljsa^ à bout de forces et prise d'une toux douloureuse^ s'affaissa dans le fauteuil.

Après que le baes eut disposé les coussins derriète son dos et sous sa tête, il s'assit à côté d'elle sur une chaise^ et attendit en silenôe qu'elle fût un peu remise de sa lassitude.

Enfin il dit d'un ton consolateur^ tout en pleurant encore :

•^Aie bon espoir, chère Lisa; le bel été est commencé; l'air doux et pur te fortifiera. Tti guériras, va> mon enfant I

— Ah ! mon père, pourquoi me tromper î dit la jeune fflle en soupirant et en hochant la tête. Tous ceux qui me voient, — vouç cornip« les autres, père, -*- pleurent

BAE8 GÀNS£IfDOMGK« 817

j etgémièseni sui" mon sort* C'en eit faii^ n'èst-éepasl B Quand viendra la Kermesse^ je serai déjà couchée au j cimetière^

— Mon enfant, rie t'attriste pas toi*môroe pa? cette f désolante pensée.

«^ Une pensée désolante ! On n'est pas bien en ce monde, père ! Ah, si j'étais déjà au ciel! Là est Id santé^ la joie, réternel amour.

*~* Katei reviendra bientôt, Lisa* N'a84u pas dit toimême que tu serais vite guérie? Lui àaurd bien te consoler; sa voix affectueuse t'arrachera à tes atnèreô 80uf« frances et te rendra Une force nouvelle.

— Encore 6ix mois! dit la jeune fille avec déseëpoir^ en levant les yeux au ciel comme si elle adressait une demande à Dieu. Encore six mois ! •

— Plus aussi loiïgtenïpS; Lisà. Kobe est parti hier pour Bruxelles, chargé d'une lettre de notre bourgmestre pour le inottsieur qui est notre intercesseur auprès du ministre. Tout nous fait espéreï* que nous obtiendrons pour Karel une diminution de peine. En ce cas, il sera mis sur-le-champ en liberté. Dieu sait si Kobe ne nous apportera pas cette après-dinée la joyeuse nouvelle de sa prochaine délivrance. Lise, mon enfant, ne te sens-tu pas revivre à cette pensée ?

— Pauvre Karel ! dit Lisa, rêveuse, quatre éternels mois déjà! 0 père^ j'ai commis une faute, moi.... Mais lui qui est innocent que ne doitril pas souffrir dans son sombre cachot !

— Mais non ^ Lisa. Avant-hier encore, je suis allé tè voir dans sa prison. Il supporte son sort avec çatle\wA\

à, ce n'étiût ta maladie qui Tafflige^ il s'estimerait heureux en ce monde.

— Il a tant souffert^ père; vous l'aimerez^ n'esU» pas? Vous ne le repousserez plus? Il est si bon !

— Le repousser ! s'écria le baes d'une voix tremblante ; je l'ai supplié à genoux de me pardonner^ j'ai baigné ses pieds de mes larmes. . .

— Ciel! Et lui, père?

— Il m'a serré dans ses bras, m'a embrassé, m'a consolé. J'ai voulu m'accuser moi-même^ lui dire que mon orgueil seul est la cause de son malheur^ lui promettre que toute ma vie serait une expiation. Il m'a fermé la bouche par un baiser... un baiser qui conune un baume du ciel a versé dans mon cœur l'espérance et l'énergie^ et m'a donné la force d'attendre avec moins d'anxiété la décision de Dieu. Béni soit le cœur généreux qui rend le bien pour le mal!

~ Et à moi aussi il a tout pardonné, n'est-ce pas^ père?

— Te pardonner , Lisa? Quel mal as-tu donc jamais fait ! Ah ! si tu souffres, si une punition d'en haut semble te frapper, c'est pour moi seul, ma pauvre enfant, que tu supportes cette amère expiation !

— Et moi, suis-je innocente, père? N'estrce pas ma légèreté qui déchirait le cœur de Karel et le faisait languir de désespoir? Mais il m*a tout pardonné, l'excellent ami.

— Non, non, s'écria le père, Karel n'a rien à te pa^ donner. Tu conserves toujours à ses yeux la chaste pureté de la fleur du lis... Même alors que mon orgueil

BÀES GÀNSENDONCK. 839

insensé te forçait à agir imprudemment^ et que tout concourait à lui inspirer de la méfiance ^ même alors il repoussait le moindre soupçon^ et disait^ l'assurance dans les yeux : — Ma Lisa est pure^ elle n'aime que moi seul sur la terre.

Un doux sourire parut sur le visage de la jeune fille.

— Ah ! dit-elle, cette conviction adoucira mon agonie. Quand je serai là-haut, je prierai Dieu pour lui, je lui sourirai du haut du ciel en quelque lieu qu'il aille... jusqu'à ce qu'il y vienne aussi !

L'accent joyeux de la voix de Lisa encouragea son père à faire un effort pom' détourner son &me des tristes pressentiments qui l'assiégeaient.

— Et tu ne sais pas, Lisa, ditril d'une voix enjouée, tu ne sais pas tout ce qu'il me disait avant>-hier du beau jardin qu'il va faire faire pour toi dès qu'il sera libre? Toutes les plus belles fleurs à profusion, des sentiers et des allées tortueuses, des parterres, des berceaux, des étangs!... Et pendant qu'on travaillera à cela, il fera avec toi un voyage à Paris; il te fera voir les plus belles choses qui se puissent trouver au monde; il te ranimera

par son amour, par mille plaisirs, par mille joies

0 Lisa, penses-y un peu, tu seras déjà la femme de Karel alors. Rien sur la terre ne pourra désormais vous séparer; votre vie sera un ciel de bonheur ! Et Karel veut que j'aille demeurer avec vous deux et sa mère dans la brasserie. Il sera mon fils ! Toi, Lisa, tu retrouveras une tendre mère. Par la douceur, par l'humilité de mon caractère, je regagnerai l'amitié des villageois. Chacun nous estimera, nous aimera. Nous nous aimerons tous

iSd CEUYRBft tt dSIfBl GONSGIENGE. .

leé uns léi mitteài îms sétôhê tiiiis par te Uéii d'utiê fraternelle affectiOiâ et pft&sèh)tiâ paisiblement ûotre vie Mir la terrél Mftis, Lisa, liiOû étdâid, qa'sBÀul ttttfëftt^ blés ! N'e^iti pas bien?

La jeune fiUe fit encore un effort pour aoItlHrè, ttial» il était Tisible qtt*ellè n'eti avait pltiâ la force. Elle chérdha cependant la main de âon përe^ et^ Tayailt ti^uVée^ elle dit d'une voit éteinte et <itti allait s'àffalbligsant de plus en plus t

— Cher père, si le Dieu de là-haut ne m'avait pas l«p* pelée ; vos paroles de consolation me guériraient sans doute; — mais, hélas! qu'est-ce qui pourrait me sauver... de la mort que je Vois toujours devant mes yeux..é conrnie quelque chose qtle je ne saurais dire... un image... quelque chose qui me fait signe. Et fnâintetiaflt encore, un frisson glacial parcourt mon corps; Faîr est trop froid... ï)e Teau, de Feati sur mon front! 0 père, cher père, je crois. . . que je vais mourir ! . . .

En prononçant ces funèbres paroles, elle ferma les yemt et s'affaissa sur elle-même, inanimée comme aft cadavre.

Baes Gansetidonck tomba à genoux devant sa fllle tt leva vers le ciel des bras suppliants, tandis qu'un toiteût de larmes s'échappait de ses yeux; mais bientôt il reprit conscience de la situation, et se releva vivement en ptôie à une fiévreuse anxiété. Il se mit à frictionner la paume des mains de Lisa mourante, lui souleva la tête, l'appela par son nom, baisa ses lèvres glacées et baigna Son froflt de larmes de repentir et d'amour.

Pett après lé sentiment revmt à la jeune malade.

BAES GAIfSENDONGH. »dl

Tandis ^ue son pète^ à demi fùu de joie ^ éftiait sur son Visage les indices de son réveil d'Un sommeil qui res^ semblait à la mort, elle ouvrit lentement les yeux et promena autour d'elle un regard surpriâ^

— Pas encore ! encore sur là terre! dit-elle en soupirant. 0 pète y ramenez'-moi à la maison^ md tête tourne, ma poitrine brûle ; Tair me ronge les poumons, le soleil me fait mal I

Ciomme si bftes Gansendonck eût voulu soustraire sod enfant à la mort qui la menaçait, il la saisit dans ses bras avec un élan jaloux et la porta dans la chambre.

Lisa âe rassit près de la table et reposa silencieusement sa tête sur le coussin.

Le baes voulut encore lui adresser des paroles de consolation, mais elle l'interrompit d'une voix suppliante :

'- Ne parlez pas, cher pète; je suis si lasse, ■— laissez-moi reposer.

Baes Gansendonck se tut, regagna sa chaise et se hiit à pleurer en silence sur la mort prochaine de sa bienaimée Lisa...

Une demi-heure s'était écoulée sans qu'un mouvê^ ment, un son, un soupir' eût ttahi la présence d'êtres himlains dans cette chambre, quand on entendit soudaid une voiture s^arrétër devant la porte.

-^ Voilà Kobe, lisa, voilà Kobe ! s'écrîâ joyeusement baes Gansendonck; je l'entends au pas de hôtre cheval.

Une étincelle d'espoir brilla dans Fœil mottfant de U jetuie fille.

Le domestique entra en effet dans la chambre. Lis* paUlt Rassembler toutes les fotcds qui lui reétaient çotit

apprendre la joyeuse nouvelle; elle leva la téte^ tendit le cou et regarda Kobe. Le baes s'élança vers celui-ci^ et s'écria :

— Eh bien^ eb bien, Kobe?

Les yeux humides, le'domestique répondit :

— Rien ! Le monsieur qui devait parler pour Karel au ministre de la justice est parti pour T Allemagne. ..

Un cri de détresse étouffé s'échappa de la bouche de Lisa. ^ tète retomba lourde comme du plomb sur l'oreiller, des larmes silencieuses jaillirent de ses yeux :

— Hélas! hélas! dit-elle d'une voix si faible quon l'entendait à peine, il ne me re verra plus sur la terre !

Qui sème des chardons récolte des éjÂnes.

Par une belle matinée, un jeune paysan suivait à grands pas la chaussée d'Anvers à Bréda. Il était hors d'haleine, et la sueur perlait en grosses gouttes sur son front. Cependant une indicible joie rayonnait dans ses yeux, et dans les regards rapides qu'il jetait sur la campagne ou plongeait dans l'azur sans bornes du ciel, on voyait briller la reconnaissance envers Dieu et l'amour envers la nature renaissante. Ses pas étaient légers; de temps en temps il lui échappait une exclamation de joie; on eût dit qu'il se hâtait avec une ardente impatience de gagner un lieu où l'attendait un grand bonheur.

BAES GANSENPONCE. 3SS

Et^ en effets c'était Karel le brasseur^ qu'une réduction de peine venait de rendre inopinément à la liberté.

Maintenant il revenait au village, le cœur plein de rêves heureux. Il allait revoir sa Lisa, la consoler, la guérir! Car n'était-ce pas sa condamnation, son emprisonnement, qui courbaient la jeune fille sous le poids d'un chagrin rongeur et la faisaient dépérir? Et sa délivrance, son retour, n'étaient-ils pas l'infaillible remède à sa maladie? Oh oui, il allait la retrouver, pure, aimante; la surprendre par son apparition imprévue, lui crier : — Cesse de t'abandonner à ta douleur, ma Lisa. Me voici, moi, ton fidèle ami. Puise des forces dans mon amour, relève la tête avec espoir; tous nos maux sont passés, envisage l'avenir avec courage et joie, souris à la vie : ellc'fious promet encore tant de belles années!

Et sa bonne vieille mère ! Comme il allait la récompenser de ses tendres et sympathiques soulBBrainces! Déjà il la voyait en esprit, poussant un cri d'émotion, accourir au-devant de lui; il sentait ses bras s'enlacer à son cou, ses baisers brûler ses joues, ses larmes couler sur son front... Et il souriait avec amour à la douce vision, tandis que le mot : Mère ! mère ! tombait de ses lèvres.

Oh ! le jeune homme était heureux ! Sa liberté retrouvée gonflait de joie sa puissante poitrine; l'atmosphère parfumée de la bruyère l'enveloppait de balsamiques effluves et versait le feu de la vie dans ses poumons; le soleil de printemps jetait des teintes dorées sur la friche et jeune verdure des sapins, et donnait à la nature entière un magnifique vêtement de fête. Rêvant un séduisant avenir, le cœur débordant de reconnaissance envers "• 19.

884 0EUVRX8 Dï HEltRI CONSCtSNGE.

Diett, évoquant sot» ses yeux fascinés tout oe qa*S aimait, sottptrant <f amour^ souriant de booheiiri le jeuntf bomme maroha d'un pas de plus en plue nqnde jusqu'à une demi-lieue environ de son vlQage natal.

Là il s'arrêta soudiân> tremblant et comme si m» lugubre apparition l'eût frappé d'efflroi «t de ooositt^ nationé

Trois messieuM Venaient de débouché d'un chAona latéral sur la chaussée^ l'un d'eux était monsieur Yaq Bruhikasteell

Il serait dlfiidle de dire si ces peieoniies avaient remarqué le jeune bonunej mais du moins elles ne k regardèrent pas^ et suivirent le cbemin du village^

Rarel était désolé. H ne voulait pas en ce momsut entrer en conversation avec le baron> cor il sentait bouit lir son sang et comprenait combien la rencontre pouvait étie dangereuse pour lui si son ennemi Ini adressait une seule parole insultante^ Et cependant il ne pouvait s'ar» rtter non plus} trop forte était l'impatience qui l'empor« tait vers sa blen^imée Llsa^ pour aller ensuite presser dans ses bras sa vieille mère.

Après un instant de réfiexi(»i; Karel prit une résohitidn subite j il s'élança de la chaussée dans un sentier qui touchait cellé-ci> et^ courant à travers champs et boiSy atteignit un autre chemin qui> bien qu'en faisant un long détour^ devait àilssi le conduire au village

Sur le village planait les sons lente du ^ dsft tnoHs..« Dans le cimetière s'ouvre béante «ne tofflks

BAESl 6AII»Ifl)dlÎGÉ. 3)9

réMtament èreusée; chaque tintemeiit dé la cl66hé de denfl retentit dans eette fossé qui attéiid} où dirait qQ\ine voix sourde s'élève du sol^ et que la téTNi avldé appelle sa proie en soupirant.

Les animaux mêmes ftissoiinént dodoiireaseméût à oe lugubre appel dé la mort; les ébi^s répondent par des hurlements au son des cloches^ les taureaux poussent des beuglements sourds... Hors ées.funèbreé sons, un morne silence enveloppe toute la cémmûne; on n'y aperçoit d'autre mouvement que là marche appesantie de vieilles gens qui, le livre de prièréâ et le rosave à la main, s'acheminent vers^l'églne comme des omines muettes.

Dans lé lointain s'avanée Un triste cortège Mais

comme il est beau ici le voyage- vers le Ueu du dernier repos!

Quatre jeunes filles, vêtues de robes blanches comme la ueige, portent le corps de leur compagne morte dans la fleur de la vie; d'autres jeunes filles, parées dé même, marchent k côté d'elles pour recevoir k leur tour lé précieut fardeau. Toutes les filles de M commune suivent derrière, portant à la main des fleurs ou des branches de buis, toutes, jusqu'aux petites filles dont l'&me inik>* cente ne comprend pas encore ce que signifié lé mot mourir. Beaucoup pleurent amèrement, toutes marchent la tête baissée et plaignent la pauvre Usa, si innocuité hélas ! et pourtant si punie.

Sur le cercueil sont semées dés fleurs i les rosée et lés lis, emblèmes de la pureté virginale. Leur odeur est si fraîche et si parfhmée; elles brÔlent si bien de tout leur

éclat sur le drap blanc... Là-dessous aussi glt une fleur,] un lis rongé par le ver des douleurs^ pâle et flétri; inno- 1 cent agneau expiatoire y malheureuse victime de Ton | gueil et de la vanité !

Trois hommes seulement suivent immédiatement le corps. D'un côté marche Kobe le domestique ; de l'autre, Sus le forgeron. '

Pleurant de pitié et de tristesse^ ils soutiennent une troisième personne qui chancelle comme un homme ivre. 11 cache son visage dans ses mains , des larmes s'échappent à travers ses doigts; sa poitrine est soulevée par de douloureux sanglots... Pauvre Gansendonck! coupable père, tu n'oses plus jeter les yeux sur ce cercueil? A chaque regard, le ver de la conscience te mord au cœur,^n'estrce pas? Tu trembles d'angoisse et de honte? Mais je ne veux pas lire dans ton cœur; ton ma^ tyre m'inspire le respect; j'oublie ton fatal oi^eil, et moi aussi je verse une larme de compassion sur ta cuisante douleur....

On approche du champ de la mort; voilà le prêtre qui doit dire sur la dépouille mortelle la dernière prière

Mais, qu'est-ce qui frappe d'efifroi la foule muette? Pourquoi ce cri d'angoisse qui s'échappe en même temps de toutes les poitrines? Quelle terrible apparition fait trembler ces jeunes filles?

Dieu 1 voilà Karel!.,. 11 s'arrête un moment conune frappé de la foudre, il fixe un œil égaré sur le cortège dont la marche s'est interrompue tout à coup sous ses regards ardents?... Le jeune homme anéanti comprend ce qui se passe! Il accourt les cheveux dressés sur la

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téte^ il se précipite auprès du corps^ il repousae violemment les jeunes filles, il arrache le drap mortuaire, il ensanglante ses mains aux clous du cercueil qu'il veut ouvrir; il appelle sa lisa , il crie, il pleure, il rit

Enfin des bonunes Tentralnent de force loin du cada«« vreMM« Mais un nouvel incident lui arrache un cri de vengeance, cri si affreux, si terrible que tout le monde en frémit d'effroi. Qu'ont donc vu ses yeux hagarda qu'il s'élance comme un furieux, en écartant tout obstacle ^t i^veo un féroce cri de triomphe vers celui qui cause sa colère î

Ciel ! voilà le baron derrière les vitres d'une auberge 1

Malheur! malheur! Le jeune homme égaré tire un couteau de sa poche : quelle lueur terrible la lame jette m soleil ! Il bondit en rugissant dans l'auberge : uq meurtre va être commis..., Mais non \ il se heurte contre le seuil et tombe comme une pierre, la tète sur les daUe9« Tous lèvent les mains au ciel avec des cris d'épouv^te, tous tremblent.... Mais Karel ne se relève pas; il demeure gisant sur le sol , comme si la mort venait de trouver en lui une nouvelle victime.

Le baron, son ennemi, est le premier auprès de lui j il relève le jeune homme avec compassion; lui aussi sent en ce moment un remords qui le ronge, il entend mie voix qui lui crie : Ton étourderie a contribué à ces malheurs que tu vois sévir si terriblement autour de toi.

Kobe accourt aussi; tous deux portent Karel sur une chaise, et lui baignent d'eau fraîche le front et la poitrine ; mais il reste sur son siège , inanimé et pâle comme un mort

Ma (EUYR18 DE HENRI COIfSGIEItCE.

Pendant ce temps , le prêtre murmure le dernier adien sur la fosse; la terre retombe avec un bruit sourd sur le cercueil

Karel est sorti de son évanouissement. Le baron veut le consoler... Kobe lui parle de sa mère; mais le jeune bonune ne connaît plus ni ami ni ennemi ; un feu étrange eteflhiyant brille dans ses yeux, il rit ^ il semble heureux !... Il est fou....

Cher lecteur, s'il vous arrive par hasard de traverser le village où cette triste histoire est arrivée, vous verrez devant la brasserie deux hommes 'assis sur un banc de bois, jouant ensemble comme s'ils étaient encore enfants. Le plus jeune a une physionomie morne et sans vie, bien que la flanune de la folie étincelle dans son regard; l'autre est un vieux domestique qui le soigne avec une affectueuse pitié et s'efforce de le distraire.

Demandez au domestique la cause du malheur de son maître; le bon Kobe vous racontera de tristes choses, il vous montrera la fosse où baes Gansendonck dort du sommeil éternel auprès de son enfant, et, soyez-en sûr, il terminera infailliblement son récit par ce proverbe,

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PARIS. — IMPRIMERIE DE A. WITTERSHEIM, 8, RUE UONTMOAOCY.

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