Scènes de la vie intime
Le soleil à son déclin scintillait sur les toits ardoisés de la pclite ville de Mamers ; on entendait tinter à la grande église les derniers coups de l'Angelus et les vaches qui revenaient des friches commençaient à regagner leurs élables à travers les faubourgs ; les croisées des maisons les plus opulentes récemment ouvertes à la fraîcheur du soir laissaient apercevoir quelques jeunes filles brodant près de leurs mères tandis que les portes des plus pauvres demeures se garnissaient de femmes, de vieillards et d'enfants.
Quelque disgracié qu'on le suppose, chaque lieu a,
conmie chaque visage, son heure de charme sinon de
beauté. Ces riantes lueurs du soleil couchant, ces
fenêtres et ces seuils subitement peuplés, les clianfs des fileuses, les meuglements des troupeaux, tout donnait, dans ce moment, à la petite ville sarthoise, je ne sais quel air de sérénité agî-este. Mais si ce caractère frappait dans l'ensemble du tableau, il se faisait encore bien plus remarquer dans un de ses épisodes que cachait alors les haies vives d'un jardin situé au bout du faubourg. Là, sous une tonnelle de vignes entrelacées aux clématites et aux roses du Bengale était assis un homme d'environ trente-cinq ans. L'étude avait argenté sa chevelure sur les tempes-, mais aucune ride ne plissait son front, aucun affaissement ne se trahissait dans les lignes de son visage. Une de ses mains tenait un livre à demi refermé, l'autre s'était appuyée sur le bras d'une femme plus jeune que lui de quelques années. La même sérénité se rcflclait sur tous les traits de cette dernière, mais avec une nuance de lenteur et, pour ainsi dire, de passivité. Chez l'un la placidité semblait le résultat de la nature môme, chez l'autre de la réflexion. Ici, on devinait l'intelligence restreinte dont le nid avait été bâti entre les sillons du réel; là, l'esprit au vol puissant qui s'était élevé une forteresse de principes du haut de laquelle il dominait la vie. S'il eût fallu enfin représenter par une imago
ces deux âmes également mais différemment paisibles, on eût pu comparer celle de la femme aux sources lim pides et peu profondes qui brillent encadrées dans les roches mousseuses de la forêt et celle du mari à ces grands lacs apaisés dont les eaux transparentes laissent voir jusqu'au ^nd.
Tous deux regardaient depuis quelques instants un petit garçon et une petite fille à genoux près de l'entrée de la tonnelle et sérieusement oixupés à planter dans le sable des fleurs qu'ils venaient de cueillir.
— Vois, Éiie. vois le beau jardin, s'écria la petite fille qui achevait d'aligner ses tiges de narcisses et d'hyacinthes.
— Regarde, Adrienne, répondait le petit garçon, i'ai une forêt de liîas et de genêts printanniers.
— Chacun de mes plans est un bouquet!
— Mes arbres ne portent que des fleurs!
— Il faudra les arroser tous les jours.
— Au moins deux fois.
— Nous défendrons qu'on y touche.
— Et nous les garderons jusqu'à l'hiver!
— C'est cela ! c'est cela ! cueillons encore d'autres fleurs.
ft SCENES DE LA VIE INTIME.
Tous deux se relevèrent avec des cris de joie pour courir vers le [iarlerre.
— Pauvres enfants qui ne savent pas que demain tout sera fané, dit la mère avec un sourire presque attendri.
— Laissez-les en faire l'expérience, Marcelle, répliqua le père; il faut qu'ils apprennent de bonne heure à se défier des jardins et des forêts oà il n'y a que des feurs !cesl faute de le comprendre que tant d'hommes imitent l'imprévoyance de ces enfants. Au lieu de laisser les joies de la vie s'épanouir sur leurs tiges, ils les cueillent toutes à la fois, ils les plantent dans le sable stérile et ils s'étonnent de les trouver mortes le lendemain !
— Ah ! si Élie et Adrienne devaient un jour en faire autant! dit Marcelle avec cet effroi prématuré des mères.
— Pourquoi le craindre, reprit le mnri, ne sommesnous point là pour leur apprendre que le bonheur est une plante dont il faut surtout cultiver la racine.
— Ah ! tu as raison, Maxime, s'écria la jeune femme, en penchant la tête sur l'épaule de son mari avec une naive confiance; s'ils se trompent, tu les éclaireras;
LE MÉDECIN DES AMES. o
S lis souffrent , tu les guériras ! n'es-tu pas le médecin des âmes?
Maxime sourit et effleura de ses lèvres les cheveux de Marcelle. Ce litre de médecin des âmes d'abord donné par un ami qu'il avait sauvé du désespoir, puis confirmé par plusieurs autres, avait insensiblement prévalu parmi ceux qui le connaissaient. En voyant son bonheur sans trouble , les malheureux recouraient à lui comme les gens ruinés recourent aux riches. S'agissait-il d'une passion à combattre, d'un courage à remettre debout, d'une blessure intérieure à fermer, on lui demandait conseil ou remède. 11 avait insensiblement usurpé les fonctions dévolues aux prêtres et que, dans notre siècle deshérité de foi, le prêtre ne peut ni ne sait plus remplir. Semblable à ces guérisseurs de village qui, sans diplômes, remettent les membres rompus de leurs voisins, il pansait les cœurs brisés de ses amis, sans autre litre que leur choix.
Ces cures plusieurs fois renouvelées avaient inspiré à Maxime une singulière confiance dans ses principes; aucune occasion de la démentir ne s'était d'ailleurs offerte etil pouvait toujours les appuyer de son exemple. Son bonheur les justifiait, car ce bonheur n'était point à ses yeux un don, mais un salaire, et, au lieu de
l'accepter avec reconnaissance, il le montrait comme une conquête.
Plusieurs causes avaient contribué à cette erreur.
Élevé par sa mère au fond d'un manoir de l'Anjou, Maxime Bailleul crut d'abord voir des épreuves dans les vulgaires tentalions de la-jeunesse, et, fier d'y avoir échappé il imita les jeunes soldats qui prennent leurs premières escarmouches pour des batailles. Plus tard, il traversa ces langueurs qui entrecoupent toujours les études solitaires et les confondit avec les mortelles angoisses du début. Il ne se dit pas que sa tente était dressée à l'écart de ia mdée humaine, et, qu'à vrai dire, il ne cherchait pas dans la vie une route, mais une promenade; vainqueur de quelques découragements, il s'imagina avoir surmonté des obstacles. Enfin , lorsque la mort de sa mère le laissa dans l'isolement, ufte circonstance imprévue le eunduisii vers Marcelle qui s'éprit la première Bt lui olîrit l'amour au moment où il allait l'appeler. Ainsi tout avait réellement prévenu ses désirs, il n'avait eu à franchir que des rêves, à vaincre que des fantômes et il se trouvait tout à coup revêtu des gloires du triomphe sans avoir été exposé aux périls d'un combat.
Une fois entré dans le cercle cndormcur et charmant
de la vie domestique, tous les bouillements de la jeunesse s'étaient naturellement apaisés en'ui Bridant ses passions parles habitudes, il vit ces cavales ardentes se transformer en un paisible attelagequi le promenait sans cahots à travers les heures et les jours. En tout cela, il y avait une petite part de tempéraiient , une plus grande part de volonté. l'ne part immense de hasard l Mais si Bailleuî s'était arrèié sur les frontières de ce qu'on appelle le monde, il n'avait point cessé d y regarder du fona de sa retraite et il devait à cette étude une expérience trompeuse. Ce qui est au dehors de nous n'existe que par rapport a nous -même : notre esprit regarde à travers notre sensation comme par un verre coloré qui répand sa teinte sur tout ce qu'il nous permet de voir. Aussi le mari de Marcelle n'avait-il pu comprendre, au milieu de sa tranquilité, la turbulence des passions humaines. Debout sur la terre ferme, et ne semant ni le roulis du vaisseau, ni les atteintes de la vague, il regardait, avec une surprise quelque peu dédaigneuse, l'agitation effrénée des matelots et il lui semblait qu'un avertissement bien donné eût suffi pour les ramener au calme dont il jouissait lui-même; car ce qu'il devait surtout à sa position, il croyait le devoir uniquement à sa raison.
s SCÈNES DE LA VIE INTIME.
Malheureusement son erreur était entretenue par l'opiniâtreté de son bonheur et par l'adoration fervente de Marcelle. Tout ce qu'elle-même faisait de bien, elle le rapportait à Maxime, tout ce qu'elle éprouvait d'heureux, elle en remerciait Maxime ; Maxime était à ses yeux l'intelligence suprême qui distribuait le soleil ou la rosée sous lesquels la moisson de joie devait mûrir. ^son que cette foi eût les apparences de l'exaltation ! l'exaltation suppose un effort de notre nature qui s'élève momentanément au-dessus d'elle-même, et il n'y avait dans la confiance de Marcelle aucun effort. Ame trop simple pour songer même à s'interroger, elle croyait, elle aimait, elle se dévouait sans penser qu'il pût en être autrement.
Cependant l'entretien s'était prolongé entre elle et Bailleul. Ramené à ses idées favorites, ce dernier avait commencé une poétique improvisation qu'elle écoutait la tête penchée sur son épaule. Elle fut subitement interrompue par la voix de Galienne qui accourait en appelant sa maîtresse.
Galienne était une serNTinte dont la présence, dans cet heureux ménage, semblait compléter la destinée exceptionnelle des deux époux. Pour elle, le travail n'avait point de fatigue, l'obéissance point d'ennuis. la
LE MÉDECIN l>ES AMES. 9
tristesse OU l'humeur point de contagion. Tout ce qui entrait dans sa vie devenait gaité ^ c'était l'oiseau familier du logis, toujours alerte, gazouillante et prenant toutes les saisons pour le printemps.
Elle arriva en courant jusqu'à la tonnelle, remit à Maxime une lettre qui venait d'arriver, embrassa les enfants au passage et s'enfuit en chantant comme une allouelte.
La lettre , qui portait le timbre d'Angers, était du conseiller Noël, de cet ami que Bailieul avait autrefois consolé. Après une longue convalescence, il s'était enfin repris au monde et y avait accepté sa place, mais comme ces suicidés dont la pâleur atteste éternellement la résurection.
Maxime qui avait brisé le cachet lut à demivoix.
« Tu m'as répété souvent, ami, que toutes les douc leurs avaient droit à tes sympathies, et ce qui vaut
0 mieux, tu me l'as prouvé ! Je viens donc fimplorer a encore, non pour moi-même, mais pour une parente « qui n'a plus d'espoir que dans les cœurs miséric cordieux. »
a Tu connais, au moins de nom, Madame Berthe de
1 Ramière dont le mari a longtemps occupé notre pro-
a vince de ses ruineuses folies ; tu sais comment la « malhei:reuse femme, livrée à toutes les amertumes a de l'abandon, a cru trouver ailleurs l'appui qui lui a manquait. Le bruit de sa fuite avec lo comte de Raiia court, il y a bientôt deux ans, a dû arriver jusqu'à a ton paradis.
a Mais en brisant violem.ment les jougs convenus, « Ecrthe n'avait tenu compte ni de rinflexibililé des or choses, ni de la flexibilité des hommes. A quoi bon « te raconter pour la centième fois ce roman bannal « toujours terminé par le niêmc dénouement ? Rejeté a du uionde, obligé de se suffire à lui-même, de vivifier a deux âmes dans une atmosphère trop étroite et où et aucun air ne venait du dehors, le couple fugitif a (t bien vite épuisé ses forces; l'ennui est venu, puis «l'impatience, puis le regret. Que le dirai-je enfin? a 11 y a trois jours j'ai vu arriver une femme trema blanle qui est presque tombée à mes pieds; c'était a ma cousiue Eerthe, avec laquelle M. de Raucourt a avait rompu et qui venait me prier de la conduire à a quelque couvent où clic pût s'ensevelir à jac mais.
0 J'ai d'abord tout promis, mais une fois la première a émotion apaisée, nous avons ùisculé ensemble sou
a projet. Je lui ai prouvé sans peine que pour profiler a des consolations du cloitre, il fallait accepter la a foi qui les donne, se laisser endormir sans réa volte au murmure des prières et au mouvement a monotone d'une existence amoindrie, regarder enfin « la solitude comme un port et non comme une a prison. Elle a senti que le couvent, loin de la séparer a du monde l'y ramènerait par une réaction inévitable, a et que pour supporter la retraite il fallait la vouloir a moins austère. C'est alors que nous avons parlé de 0 toi et que j'ai décidé Berthe à s'établir assez près de « ton hermitage pour respirer l'air qui avait passé sur « ton paisible bonheur. J'ai pensé que celui-ci pourrait « se communiquer à la longue et que tu donnerais un a peu de ta santé à cette âme frisonnante.
a J'aurais voulu te conduire moi-même la malade, a mais des devoirs impérieux me retiennent ici pour a plusieurs semaines ; il eût fallu la faire attendre et la a nouvelle de son retour déjà répandue dans notre a ville y réveillait toutes les curiosités mauvaises; je a n'ai pas voulu la garder plus longtemps exposée à ce a pilori, je l'ai engagée à partir et elle arrivera aussitôt a que ma 'et Ire.
a Sois pour elle ce que tu as rté pour moi et pour
fit tant d'autres ! Maxime, je ne la recommande pas à
a tes prières, comme le ferait un fidèle, mais à tes con-
« seils, à tes actions! Laisse-la s'asseoir quelques ins-
« tants chaque jour entre toi et Marcelle; qu'elle
a puisse apprendre ce que c'est que vivre en vous re-'
« gardant ; montre-lui enfin ce qu'elle n'a jamais vu,
« le mouvement dans le calme et le devoir dans Ta-
Œ mour. »
Noël.
Au moment où Bailleul achevait cette lecture, Gatienne reparut au bout du jardin avec une dame voilée à qui elle désigna de loin la tonnelle; l'étrangère fit seule quelques pas en avant, mais, à la vue de Marcelle elle s'arrêta incertaine. Maxime se leva.
— Que madame de Ramière soit la bien venue, dit' il, en s'avançant avec un empressement respectueux.
— Vous savez mon nom ? demanda l'étrangère d'un air surpris.
Bailleul lui montra la lettre quil tenait encore ouverte.
— Ah! vous venez de lire... bal'Dutia-t-elle avec émotion; j'aurais dû sans doulc ne me présent r qu'après votre réponse.
LE ElÉDECIN DES AMES. (3
— Nous attendions madame Berlhe, dit doucement Marcelle. '
Madame de Ramière tressaillit sous son voile à celte appellation d'une familiarité presque tendre.
— Berthe! reprit-elle, vous m'appelez Bertiie, madame...
— On me nomme Rîarcelle, ajouta en souriant la jeune femme.
L'étrangère s'assit sans répondre; elle tremblait beaucoup et semblait retenir ses larmes. Maxime qui avait repris sa place sur le banc rustique lui parla de son cousin pour lui laisser le temps de se remettre. Madame de Ramière ne tarda pas, en effet, à retrouver assez de calme pour en venir aux motifs de son voyage. Klle ne descendit à aucun $c ces lieux communs plaintifs qu'affectionnent les douleurs Milgaires, mais après avoir rappelé, sans appuyer, la pénible expérience qu'elle avait faite de la société elle arriva sur-îe champ, à son projet de retraite. Maxime fut frappé, malgré lui, d'une pareille réserve. Habitué aux éclats de ces victimes bruyantes qui prennent publiquement le deuil à chaque espérance trompée et tendent leur tristesse comme des draperies mortuaires à toutes les portes de !a vie, il ne put se défendre d'un respect attendri pour
une si courageuse afdiction. Les misères qui se cachent ont toujours je ne sais quelle noblesse attirante. Nous nous y intéressons d'autant plus, qu'elles ne violentent point notre pitié et nous en laissent tout le mérite à nos propres yeux. Il se mit donc à interroger madame de Ramière avec émotion sur ses résolutions.
— Toutes se réduisent à une seule, répondit- elle, me fixer ici et y retrouver, si je puis, le courage. Je compte pour cela, sur madame Marcelle et sur vous d'abord, puis sur la\ille elle-même.
— Vous la connaissez ?
— J'y suis venue autrefois, et, tout-à-l'iieure encore, lorsque, pour y arriver, j'ai traversé vos campagnes monotones, je me suis dit qu'aucun lieu ne pouvait mieux convenir à l'état de mon esprit. Ici la sensation n'est sollicitée ni par les hommes, ni par la création. Aucune rumeur de forêt n'entretient nos langueurs, la pensée ne se perd point sur l'infini de l'océan, et nous ne pouvons promener nos songeries dans les bleus lointains d'aucune montagne.
— C'est-à-dire que vous fuyez tout ce qui peut réveiller la vie intérieure? fit observer Bailleulj vous cherchez pour votre âme le milieu terne, immobile et Silencieux c'.'une chambre de malade.
— Et je l'ai trouvé, repiit madame de Ramière qui ut un eiTort évident pour remonter la penle mélancolique sur laquelle glissait la conversation; il ne me reste plus qu'à m'assurer du médecin.
Maxime s'inclina.
— Vous ne pouvez mettre en doute sa bonne volonté, dit-il, en suivant son interlocutrice dans son changement de ton; peut-être seulement comptez-vous trop sur son habileté.
— Désespérerait-il déjà de !a guériscn ?
— Non, si vous le secondez.
— Me voici prête à suivre toutes ses prescripiicns.
— Vous êtes arrivée seule à Mamers ?
— Seule.
— Et comment comptez -vous vous y établir?
— Je ne sais encore; j'allendais vos conseils.
Marcelle et Maxime se regardèrent -, une même pensée venait de traverser lem* esprit et ils se comprirent du regard.
— Pour conseiMer, il faudrait connaître les désirs de madame de Ramière, dit celui-ci avec un peu d'hésitation.
— Mes désirs! répéta vivement la jeune femme-, je u v.ii ai point d'autre que d'habiter aussi près de vous
JG SCÈNES DE l\ V!E INTIME.
qu'il me sera permis, de vous voir et de vous entendre aussi souvent que je le pourrai, de rompre enfin avec tout moi-même pour revivre de la vie que vous me donnerez !
— Alors la chambre de madame Berthe est préparée, interrompit résolument Marcelle ; qu'elle vienne avec moi, je vais la lui montrer.
Elle s'était levée et tendait la main à l'étrangère qui tressaillit.
— Ma chambre! répéta-t-elle saisie : ma chambre ici?. . . c'est impossible I
— Est-ce là l'obéissance promise, fit observer Bailleul en souriant, et faut-il déjà rappeler nos conventions ?
— Je vais envoyer Gatiennc réclamer les bagages, interrompit rapidement Marcelle.
— Voici Élie et Adrienne qui se chargeront de l'avertir.
Les deux enfants venaient, en effet, de paraître au détour d'une allée, debout sur un pied, la tête penchée comme l'oiseau qui écoule et jetant vers la tonnelle un regard de curiosité inquiète. Marcelle leur fit un signe : ils s'approchèrent avec hésitation, demi-souriants et demi-elTarouchéo.
LE SÎKDECI?} DES AMKS. 17
— Venez dit la jeune femme en les prenant parla main, venez saluer madame Berlhe et ne craignez rien, c'est une amie.
Le petit garçon et la petite fille s'étaient arrêtés timidement devant madame de Ramière, elle les attira contre ses genoux avec une tendre vivacité et leva son voile pour les embrasser.
Jusqu'alors Bailleul n'avait aperçu que le bas de son visage dont les lignes n'avaient rien de particulier, mais lorsqu'il put en saisir l'ensemble, il resta frappé de son charme inattendu. 11 y avait dans sa pâleur vivante une douceur qui s'harmonisait avec un sourire demi attendri et de grands yeux veloutés dont le regard communiquait aux plus indifférents je ne sais quelle vibration intérieure. Ses cheveux d'un brun clair et retombant en larges boucles estompaient ses traits de molles ombres, tandis que son cou un peu long ondulait comme celuidu cygne qui fend les eaux. Au total, madame de Ramière était plus que jolie, plus que belle : elle était touchante.
Les enfants eux-mêmes parurent subir son influence.
Au bout d'un instant ils répondaient sans contrainte aux questions de Berthe ; ils lui faisaient leurs plus intimes confidences et voulaient l'entraîner au fond du
18 SCENESDELAViE INTIME.
jardin pour lui montrer leurs plus belles fleurs ; enfin lorsque Marcelle vint l'arracher à- cette familiarité subite en proposant de la conduire à l'appartement qui lui était destiné , Elie et Adrienne la prirent par la main et lui montrèrent eux-mêmes le chemin.
L'arrivée de madame de Ramiêre ne pouvait manquer d'être un grave événemenl dans la solitude qu'elle venait partager. 11 fallait l'initier à dos habitudes nouvelles, deviner des Roùts dont elle refusait l'aveu, chercher des distractions auxquelles sa tristesse pût se prêter sans effort. La famille entière n'eut plus d'autre préoccupation, c'étaient toujours et partout les mêmes questions :
— Où est madame Berthe? A quoi pense madame
Berthe? Que pourrait on faire pour madame Berthe?
Bailleul lui-même était sorti de sa fière quiétude. Un nouvel élément de sensations venait d'être intrd-
duit dans sa vie et il rexpérimentait avec une sorte d'étonnement curieux.
Marcelle avait pu lui apprendre ce qu'était une femme livrée aux seules inspirations du cœur ; mais il ne savait rien de la femme versée dans cette science compliquée delà métaphysique mondame. Ici tout devenait nouveau pour lui. La grâce n'était plus un don mais un art, la passion un entrainement mais une gymnastique intérieure ! La douleur môme avait ses rafinements et ses conventions. Cette âme machinée comme un théâtre, cachait mille fausses trappes par lesquelles tout pouvait se montrer ou disparaître suhitement. C'était un perpétuel spectacle d'éternelle surprise sans que Fartifice pût être soupçonné; tout cela paraissait plus naturel que la nature, plus vrai que la vérité.
Madame de Ramière n'y mettait, en réalité, nulle intention, elle se montrait telle que l'éducation l'avait faite. Sincèrement désireuse de se confondre avec ce qui l'entourait, elle s'était même efforcée de rompre avec tout ce qui pouvait rappeler trop visiblement la vie élégante d'autrefois; la femme du monde avait pris la robe d'ermite ; mais on eût dit une de ces belles pécheresse dont Thumilité et lc3 morlificalions ne peuvent effacer les grâces dangereuses. 11 y avait toujours
LE MÉDECIN DES AMES. îl
dans sa marche plus souple, dans les caresses de sa voix et jusque dans les parfums étrangers qu'exhalai l son approche je ne sais quoi d'enivrant qui étonnait Maxime et le troublait.
Berthe avait, du reste, tenu sa promesse. Elle le rnnsultait sur toutes ses agitations, lui confiait tous ses scrupules et obéissait à toutes ses prescriptions. Jamais médecin des âmes n'avait eu de plus douce malade. La tristesse delà jeune femme n'avait d'ailleurs rien de farouche. Elle écoutait les consolations et n'y opposait de résistance qu'autant qu'il le fallait pour tenir en haleine le consolateur : car si l'éloquence de ce dernier soulageait ses misères, elle amusait encore plus son ennui-, c'était un spectacle auquel elle conviait son esprit et dont sa curiosité tirait autant de profit que sa douleur. Mais Maxime, qui ne voyait que l'attention avec laquelle on l'écouîait, redoublait de zèle et sacrifiait insensiblement tous ses autres devoirs pour prolonger ses entretiens avec madame de Ramier e.
Marcelle avait d'abord été appelée à y prendre part, mais les obligations du ménage venaient toujours l'y arracher. Elle interrompait les plus poétiques improvisations de Bailleul par un ordre domestique ou par
une réprimande maternelle; chaque fois que ce dernier recommençait à dresser vers le ciel son échelle de Jacob, une vulgaire sortie de Marcelle la renversait! Maxime s'en indignait sans comprendre qu'il subissait une des conditions de toute existence humaine. Il oubliait qu'à mesure que les devoirs s'étendent, le loisir manque, hélas ! aux épanchemcnts. L'amour est un de ces luxes qu'on ne peut se permettre que dans la jeunesse, quand le temps n'a point encore trouvé son emploi. Plus tard, viennent les exigences du monde et de la famille, inévitable réseau dans lequel demeurent pris tous les oiseaux chanteurs des belles années. Alors plus de longs rêves faits à deux, plus d'enivrantes contemplations, plus d'entretiens sans but ! la vie positive réclame toutes nos journées, et, sur ce cadran où la nécessité conduit les heures, c'est à peine si le ^ cœur peut glaner quelques minutes oubliées !
Bailleul avait autrefois accepté celte chaine , mais tout fut changé par l'arrivée de madame de Ramiôre. Libre de soins, celle-ci pouvait le suivre dans ses promenades, prolonger avec lui les lectures sous la tonnelle fleurie, s'oublier dans ces confidences où toutes les chimères de l'âme défilent successivement et se mêlent comme des troupes amies, prendre enfin le rôle
que Marcelle, absente ou préoccupée, avait cessé do remplir.
Aussi l'intérêt de Maxime pour sa malade semblaitil grandir chaque jour. Enorgueilli de ses fonctions de guide, il errait avec elle sur les sommets les plus mystérieux de l'affliction et de l'amour; il franchissait, à ses côtés, tous les sentiers et regardait au fond de tous les abîmes sans se demander s'il n'avait, pour lui-même, rien à craindre du vertige.
Un soir qu'il avait é;é retenu par plusieurs lettres indispensables à écrire, il descendit au salon assez tard et aperçut madame de Ramière, seule devant le piano. Une robe blanche dessinait vaporeusement sa taille au milieu de l'obscurité transparente, et la brijo chargée de senteurs de réséda, se jouait dans les Ion» gucs boucles de ses cheveux. Plongée dans un de cec recueillements où l'âme en extase voit passer pêlemêle ses craintes, ses espérances et ses souvenirs comme les nuages que le vent balaie dans un ciel orageux, elle ne s'était point aperçue de l'arrivée progressive de la nuit : ses do'gls se promenaient sur le clavier, tantôt avec une agitation fiévreuse, tantôt avec une plaintive nonchalance. Maxime s'était arrêté à quelques pas sans qu'elle l'eût entendu , et son impro-
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visalion continuait de plus en plus sombre et convulsive ; mais, tout à coup, ses mains s'affaisèrent sur les touches et se levant avec un sanglot, elle s'élança dans Tobscurité et vint heurter Maxime qui , pour prévenir une chute, la reçut dans ses bras !
Madame de Kamière poussa d'abord un cii d'effroi ; puis, reconnut son hôte.
— Vous étiez là? balbutia-t-elle.
— J'arrive; mais, au nom du ciel ! que s'est-il passé ?
qu'avez-vous ?
Elle essaya en vain de répondre; les larmes un instant comprimées se firent passage et elle tomba sur un fauteuil en cachant sa tète dans ses mains. Pendant quelques instants on n'entendit que ses soupirs saccadés et la voix de Baillcul qui s'efforçait de l'apaiser. Enfin, lorsqu'elle parut se calmer, il renouvela ses questions.
— Mon Dieu! que vous dirai-je? balbutia Berthe qui s'efforçait de tarir ses larmes ; rien que vous ne connaissiez déjà comme moi-même ; mais je ne sais a quel propos tous les souvenirs du passé me sont revc* nus ce soir.
— Encore ces rcgurds jetés en arrière, dit doucement Maxime; ne vouicz-vcus donc poiiit boire l'eau
tE aiiOlitlN l)liS AMES. q..
du Lelhé ? Pourquoi fouiller tou'ours dans ce cimetière d'espérances mortes?
— Et pourquoi n'ont-elles pas vécu? interrompit madame de Raraière avec une violence qui fil tressaillir son consolateur; pourquoi tout s'est-il tourné contre moi? Ah! ma paiienœ est lasse , mes forces sont à bout; j'ai trop longtemps accepté le pain amer de la résignation, il me faut enfin ma part de joie.
— Que ne puis-je vous la donner ! reprit Maxime attendri de cette explosion de désespoir 5 hélas ! j'avais espéré que vous partageriez la nôtre.
— Moi aussi, je l'avais cru, dit Berthe; mais je ne connaissais pas l'avidité égoïste de l'âme humaine : ce bonheur auquel vous m'aviez généreusement convié et qui devait réveiller chez moi Tespérance, n'a réveillé que l'envie. Condamnée à glaner dans la moisson des autres, je me suis demandé pourquoi je n'avais pas aussi mon champ et j'ai pensé que si tous les liens de l'amitié et de la famille s'étaient successivement dénoués sous ma main, c'est que je n'avais sans doute reçu aucun des dons qui soUicitent les cœurs ou les retiennent.
— Vous!
— Ah ! j'en ai fait une cruelle expérience î la plusmi-
sérable femme trouve, d'ordinaire, un cœur qui l'aime selon ses forces, qui s'attache à elle et lui donne ce qu'il peut ; mais, moi, où est l'affection sur laquelle j'aie pu m'appuyer? par qui n'ai-je point été trahie? qui m'a aimée enfin? Non, non, je n'en puis douter maintenant 5 si Dieu accorde aux unes le charme qui attire ; aux autres il inflige la disgrâce qui repousse...
— Et vous pensez être de celles la? s'écria Maxime ; ah ! pour croire à votre sincérité j'ai besoin de voir vos larmes. Vous, disgraciée de Dieu ! mais vous ne savez donc pas qu'il suffit de vous regarder pour vous appar» tenir?
— Et cependant je suis seule 1 objecta- sourdement madame de llamière.
— Parce que vous avez cherché daiis le monde ce qu'il ne pouvait vous donner, reprit Maxime avec vivacité; mais faut-il désespérer du but parce qu'on s'est trompé de chemin? Quand- le bonheur n'est pas une conquête, il peut être une rencontre; laissez-le vous venir, faites-lui p'ace dans votre âme, et, surtout, ne soyez plus ingrate envers Dieu ! est ce donc à la fleur de désirer le parfum?
Bcrlhe secoua la icte, mais ne répondit pas. Les paroles de Maxime venaient de pénétrer au plus vif de ses
LE MÉDECIN DES AMES. ^f
angoisses, car telle est l'âme humaine qu'au fond même de ses afflictions, c'est encore l'orgueil blessé qui se plaint le plus haut. Un malheur a l'air d'une défaite, et nous prouver que nous ne le méritons pas c'est presque nous avoir consolés. La douleur de madame de Ramière était d'ailleurs une de ces crises violentes mais fugitives dont les femmes seules ont le privilège, — orages d'été que forme dans leurs cœurs l'isolement ou le dépit et qui, après avoir éclaté comme s'ils devaient tout détruire, vont s'éteindre doucement dans une ondée de larmes.
Arrivée à ce point, Dcrthe donna le champ libre ù son consolateur : elle écoula tout ce qu'il voulut lui dire, se laissa chasser pied à pied de tous ses désespoirs, et vaincue enfin par la vérité, sortie lentement de son linceuilen ressuciléequi consent ù s'aider un peu, II ne lui resta plus que la confusion d'avoir trahi les secrètes angoisses de son âme. Désormais Bailleul allait y lire sans obstacles, et pourrait traduire le geste le plus fugitif, le moindre tressaillement; elle cessait pour ainsi dire de s'appartenir à elle seule et venait de perdre la possession exclusive de sa douleur , cette gloire suprême du désespéré ! Enfin, après beaucoup dfî soupirs, de rougeurs, de regrets, elle parut
pourlant se rendre aux assurances réitérées de Maxime; un sourire incertain reparut sur ses lèvres et la dernière larme venait d'être essuyée au moment où les deux enfants rentrèrent avec leur mère.
Berthc et Bailleul firent un geste par lequel ils se recommandaient en même temps la discrétion.
Une convention tacite venait de se conclura à Tinsu de Marcelle, et de l'exclure des confidences jusqu'alors partagées.
A partir de ce jour, les libres consultations se transformèrent en confessions mystérieuses. Il y eut entre Maxime et Berthe mille secrets à garder, mille précautions à prendre, mille complicités innocentes qui leur firent un monde à demi séparé de la famille. Madame de Ramière trouvait un plaisir tout nouveau à faire, avec son guide, le tour d'un passé presque ou-' blié. A chaque pénible souvenir, celui-ci était là pouiarrêter le nuage de tristesse ou opposer l'admiration aux regrets, et, sûre d'être louée chaque fois qu'elle s'accusait, la jeune femme imitait ces enfants trop chéris qui se laissent tomber pour que leur mère les relève.
Quant à Bailleul, livré tout entier à une fascination qu'il prenait pour l'attrait du devoir, il étudiait avec
une curiosité ardente les agitations qu'il avait promis d'apaiser, sans prendre garde à celle qui commençaient à gronder en lui. L'œil fixé sur celte âme, comme le pécheur sur le gouffre où chantent les syrènes, il en suivait toutes les ondulations, il en écoulait tous les murmures, et, attiré par une attraction invincible, il se penchait de plus en plus.
Depuis l'arrivée de madame de Ramièrc, on avait souvent projeté une visite à la forêt de Pcrseigne, seule excursion qui pût être proposée dans le voisinage de Mamers. L'automne était venu; les feuilles des acacias commençaient à jaunir et annonçaient une chute prochaine ; on ne pouvait ajourner plus longtemps la promenade convenue elle fut enfin décidée. Gatienne avertie la veille poussa des cris de joie. Elle allait passer une journée en plein ciel, comme au temps où elle menait paître les vaches dans les brandes; elle pourrait courir sur l'herbe avec ses deux chérubins et cueillir des graines de cochènes (1) pour leur faire des chapelets ! Fo'le de cet espoir, elle se mit à parcourir la maison, sous prétexte de hâter les préparatifs, en lutinant les deux enfants,
(1) Sorbiers des oiseaux.
30 SCZNES DE LA ViC INTIME.
éclatant de rire à tous propos et chantant encore plus haut que d'habitude. Enfin, au moment du départ, lorsque la patache s'arrêta devant la porte du logis, elle parut sur le seuil chargée d'autant de paquets, de boîtes et de jeux, qu'en eût pu transporter la diligence d'Alençon. Examen fait, il se trouva seulement qu'elle avait oublié les provisions!. Marcelle lui fit réparer le mieux possible cet oubli et la patache partit enfin, aux cris de triomphe des enfants qui embrassaient à chachc instant leur mère et Galicnne.
Le soleil commençait à" se dégager des brumes du malin et à illuminer l'horizon d'une lueur rosée. Celait un de ces premiers jours d'octobre ou l'air plus vivifiant semble réveiller la vie engourdie par les langueurs de Tété. On voyait les charrues sillonner les champs hérissés de chaumes et les troupeaux se rendre aux friches encore blanche.» de rosée. Les grelots des attelages mêlaient leurs timbres d'argent aux sifflements cadencés du pâtre et aux murmures profonds de la foret. Arrivés ù la montée du buisso\ nos voyageurs descendirent pour s'enfoncer, à picJ, dans le bois; la patache devait aller les attendre prés de l'écluse du grand étang.
Les enfants, devenus libre:, s'clancôrenl à tcavcra
les taillis et se mirent à cueillir des grappes de cochè- ■ues et des touffes de bruyère fleurie , tandis que Gatienne prenait les devants avec les provisions. Lorsque les promeneurs parvinrent enfin au lieu du rendez-vous, ils la trouvèrent déjà occupée à mettre le couvert sous un sureau.
De belles feuilles d'érable tenaient lieu d'assiettes et Gatienne avait trouvé deux glands gigantesques qu'elle avait creusés en gobelets pour les enfants. La gaité bruyante de ces derniers finit par se communiquer à tout emonde. Chaque recherche dans la corbeille aux provisions amenait, d'ailleurs, quelque risible surprise. L'étrange prévoyance de Gatienne avait partout nég'igé Tindispensable pour veiller au superftu. On trouva un cornet de quatre épices sans pouvoir découvrir de pain ; trois paquets de cure-dents et pas de couteaux ! on eût dit des naufrages auxquels la vague ignorante apportait au hasard, les débris d'un vaisseau. Chaque nouvel oubli constaté était le signal d'un nouvel applaudissement; les embarras se traduisaient en plaisanterie et les pri\at.ons en éclats de rire. Aussi quand on quitta la table, c'est-à-dire le tertre de gazon qui en avait tenu lieu, tous les cœurs élaieiil-ils ouverts et rayonnants. Cependant lo soleil avait dé'ià cl'.cint les deux *ier3
do sa course, etla patache n'était point arrivée. Baillei:il commença à craindre qu'elle ne se fût égarée dans la forêt, et proposa d'aller à sa recherche par les deux routes qu'elle avait pu suivre. Gatienne devait prendre l'une avec les enfants, tandis qu'il suivrait l'autre avec Berlhe et Marcelle. Celle-ci accepta d'abord; mais une réflexion l'arrêta tout-à-coup et elle laissa aller le bras de Maxime qu'elle avait déjà saisi.
— Je ne puis abandonner ainsi Adrienne et Elle, dit-elle d'un accent de regret.
— Que peux-tu craindre ici pour eux ? demanda Bailleul.
— Je ne sais, répliqua-t-elle ; mais s'il arrivait, par hasard, quelque malheur en mon absence je ne pourrais me le pardonner et je me répéterais éternellement que ma place était à leurs côtés.
— C'est-à-dire qu'elle n'est point aux miens ? objecta Maxime, blessé de voir encore des scrupules maternels rompre un projet qui souriait à sa fantaisie.
— Mon Dieu, je ne dis pas cela, mon ami, répliqua la jeune femme dont les yeux se mouillèrent de larmes; j'ai tort, sans doute, mais ne m'en veuillez pas; ne pouvons-nous prendre tous la route de l'étang,
— Et si la patache arrive par celle du fourré? dit brièvement Bailleul.
LE MÉDECn DES AMES. 33
— Ah ! VOUS av:z raison, reprit Marcelle troublée ; j'avais oublié les deux routes... le plus sûr alors est de nous séparer, j'accompagnerai les entants tandir, que vous suivrez le taillis.
— Seul ? demanda Maxime.
— Pourquoi cela? interrompit madame de Ramière, qui, jusqu'à ce moment avait évité de prendre part a» débat, ne suis-je point libre, moi, et ne savez-vous pas que j'ai le triste privilège de n'avoir personne à conduire ni à surveiller ; je puis vous tenir compagnie.
Bailleul accepta avec empressement et Marcelle la remercia d'un sourire contraint. Les enfants impatients avaient déjà pris la route de l'étang avec Gatienne, elle les rejoignit en se retournant plusieurs fois pour jeter de longs regards à Maxime et à Berthe qui venaient de s'engager dans un des chemins de traverse de la forêt.
Ceux-ci, animés par le repos, par la marche et par les parfums fortifiants qu'exhalait autour deux la sève mourante, échangeaient déjà leurs impressions avec une vivacité expansive.
Madame de Ramière excellait, comme toutes les femmes, dans ces improvisations diaîoguées ou l'imagination prend l'entretien sur ses ailes et le promène,
34 SCENES DE LA VÏE IKTIME.
au hasard, à travers tous les seniiments et toutes les choses. Bailleul en demeurait fasciné. C'était la première fois qu'il voyait briller une de ces natures que le monde et le caprice ont taillé à mille facettes, espèce de feux folets du sentiment et de Tintelligence qui scintillent tour-à-tour sur les eaux, sur les bois, sur les abîmes et que notre œil ravi ne peut ni saisir ni quitter.
Madame de Ramière, qui avait quitté le bras de son conducteur, marchait à côté de lui, tête nue et les cheveux à demi défaits par la brise. Quelquefois, au milieu dune confidence, elle s'interrompait tout-à-coup pour courir vers quelque pâle fleurette aperçue dans l'herbe fine des clairières. Alors, souvent une ronce arrêtée dans les plis de sa robe blanche montrait, tout-à-coup, une jambe charmante, quelque branche qui barrait le passage la forçait à se rejeter de côté, en dessinant sa taille cambrée , et Maxime éperdu sentait mille troubles inconnus s'éveiller en lui. Son cœur plein d'une ivresse douloureuse se gonflait à se briser, sa respiration devenait plus pressée il avait froid dans les cheveux ! Ses regards enveloppaient madame de Ramière comme des flammes, et, qunnd elle revenait halclanle, les joues empourprées, la chevelure
flottante, il se sentait près de tomber à ses pieds et d'embrasser ses genoux.
Per u dans ce délire, il n'avait plus conscience du reste ! il marchait devant lui sans songer aux heures qui s'écoulaient ni au rendez-vous dont il s'éloignait toujours davantage, le ciel s'était insensiblement couvert d'épaisses nuées et il n'avait rien vu ! Le tonnerre commençait à gronder sourdement et il n'avait rien entendu ! ce fut ra'^dame de Ramière qui remarqua la première les annonces de l'orage et qui l'en ûv-ertit. Maxime ne parut point comprendre; il se contenta de serrer contre sa poitrine le bras qu'elle était revenue poser sur le sien.
— Il faudrait retourner sur nos pas! dit-elle, en tressaillant à la lueur d'un éclair qui avait subitement traversé l'ombre de la forêt.
— Retournons! murmura Bailleul, insensible à toute autre chose qu'au contact de celte main gaAtée qui reposait sur son cœur.
— Nous nous sommes oubliés, reprit Berthe qui entendait de larges gouttes de pluie tomber sur le dôme de feuillée, je crains que nous ne puissions rejoindre la pa tache avant l'orage.
• — Qu'importe 1 répliqua Maxime, d'un accent en-
trecoupé', ne sommes-nous pas ensemble? ou pourrions-nous être mieux ?
— Voici la nuit ! interrompit madame de Ramière, plus surprise qu'effrayée.
— Appuyez-vous sur moi, laissez-vous conduire, dit Bailleul qui l'enveloppa d'un de ses bras.
Elle fit d'abord un léger mouvement pour se dégager; puis se laissa aller sans résistance. La tempête avait grandi rapidement : son souffle grondait dans les arbres qui tordaient, en gémissant, leurs braîïches échevelées. On entendait la foudre retentir à la fois sur trois points opposés. Les éclairs qui se croisaient dans tous les sens illuminaient la forêt d'une clarté, d'incendie et toutes les cataractes du ciel s'étaient ouvertes 1 Maxime éperdu et ébloui entraînait madame de Ramicre dont les cheveux caressaient sa joue et dont riialeine se mêlait à la sienne. Ses pieds no sentaient plus la terre. Les tendres encouragements, les soupirs, les cris de joie se pressaient sur ses lèvres sans qu'il y prit garde ; c'était une sorte d'égarement enchanté jusqu'alors inconnu, je ne sais quelle ivresse de l'âinc surexcitée par l'ivresse des sens, et dontBerthe elle-même ressentait la contagion. Seulement, muitrcsse de son trouble, elle ne s'y livrait qu'à demi.
et effleurait la sensation avec une curiosité hésitante sans s'y abandonner tout entière. Le flot emportait Maxime tandis qu'elle s'y jouait, plutôt émue que subjuguée.
Deux cris poussés, en même temps, au milieu de Torage, l'arrachèrent la première à son extase; elle re leva la tête en écartant les boucles de ses cheveux cpars et reconnut la patache qui accourait à leur rencontre.
Madame de Ramière fit un brusque mouvement pour échapper à l'étreinte de son conducteur, mais celui-ci n'avait rien vu et la retint pressée contre sa poitrine.
— Laissez-moi, les voici ! dit rapidement Berlhc.
— Qui cela? demanda-t-il.
— Marcelle et les enfants.
Maxime tressaillit et laissa retomber le bras qui entourait madame de Ramière, ces deux mots venaient de l'éveiller en sursaut !
Il jeta autour de lui un regard effaré et aperçut enfin la patache qui venait de s'arrêtera quelques pas. Marcelle et Gatienneles appelaient avec des cris et des lamenlations. Lorsqu'ils eurent atteint la voiture, ils prirent place sur le premier banc ; tous deux ruisselaient de
pluie. On proposa d'abord de gagner la maison du garde-chasse pour y sécher leurs vêtements; mais elle était encore éloignée, la nuit descendait et l'on finit par penser qu'il valait mieux reprendre la route de Marner s. Gatienne se dépouilla de ses vêtements les moins nécessaires . pour les donner à madame de Ramière, tandis que, de son côté, Marcelle prodiguait mille soins à Maxime. Celui-ci se prêta à tout sans résistance, mais sans paraître y prendre garde. Brusquement arraché à son rêve par la rencontre de la paiache, il était resté depuis dans la vague torpeur d'un homme qui ne peut reprendre ni l'ivresse d'un sommeil interrompu, ni la lucidité de la veille. A la fougue excitée par le trouble des sens, l'ardeur de la course et le bruit de l'orage venait de succéder un abattement qui augmentait de minute en minute. Un réseau de glace semblait l'envelopper, tout flottait devant SCS yeux, la voix arrivait à son oreille comme un bruit confus ; il n'avait plus conscience que d'un malaiso intérieur entremêlé do sourdes douleurs au cerveau.
En arrivant, il eut peine à descendre de voilure pour se mettre au lit. La fièvre qui l'avait saisi s'aggrava encore pendant la nuit, et, lorsque le médecin fut np-
pelé le lendemain, il reconnut les premiers simptômes d'une sérieuse maladie.
Marcelle Tavait déjà deviné sans en rien dire, car il y a enlre nous et l'être aimé une communication mystérieuse qui nous révèle tout ce qu'il éprouve ; à force de regarder en lui nous le savons par cœur ; c'est comme un air connu dont on ne peut changer une seule note sans nous faire tressaillir. Aussi, en voyant la révolution qui s'étaitopérée chez Bailleul, la jeune femme avait elle compris sur-le-champ l'étendue du péril ; mais renonçant à des éclaircissements inutiles, elle demanda des forces à son amour et vint s'asseoir près du ma'ade, le front calme et souriant. Le mal eut beau se prolonger et grandir, le dévouement de Marcelle grandit et se prolongea à mesure. En soutenant la tête brûlante de Maxime, sa main restait ferme, car il eût pu la sentir trembler; en contemplant ce visage ravagé par la fièvre, ses regards restaient sereins car il eut pu voir leur émotion. Renfermant son esprit dans le cercle étroit du devoir accompli, elle n'ouvrait point de porte aux consolations de peur de laisser entrer à leur place le désespoir 5 elle n'interrogeait point l'avenir, trouvant le fardeau du présent assez lourd. Toujours tranquille dans l'épreuve et égale dans la foi,
elle rappelait ces vierges chétiennes au front desquelles la couronne du martyre reposait aussi doucement que le bandeau de fiancée !
Madame de Ramière avait d'abord voulu partager ses fatigues^ mais elle n'avait pas cet invincible courage qui se renouvelle sans cesse aux sources vives du cœur : brisée dès les premiers jours, elle se laissa persuader, sans trop de peine, que ses forces ne pouvaient suffire à une pareille tâche. Marcelle l'appelait seulement dans les rares moments de calme que le mal laissait à Bailleul afin qu'elle pût l'encourager et le distraire. Cette espèce de partage qui donnait à l'une les longues heures d'angoisses et de terreur, à l'autre les rapides intervalles de soulagement et d'espoir, produisit sur le malade un effet singulier mais explicable. Par une confusion involontaire, la présence de Marcelle s'allia fatalement, dans son esprit, à tous les souvenirs de souffrance, tandis que celle de Berthe se rattachait à toutes les idées de soulagement, l'une se transformait en ange de miséricorde envoyé dans son enfer, l'autre en ange de châtiment préposé à son supplice. Cette sensation, vague au premier instant, devint chaque jour plus distincte, plus arrêtée. Le mal vaincu à force de courage et de soins commençait à décroître,
et, comme il arrive d'habilude, les désirs du malade s'éveillaient avant ses besoins.
Fidèle aux prescriptions du médecin, Marcelle leur opposa une douce mais invincible résistance. Après rvoir, comme Orphée, ramené l'être qu'elle aimait du fond de la mort , elle ne voulait point le perdre , comme lui, faute de patience! Bertho au contraire, était toujours prête à céder , car on garde moins sévèrement le trésor pour lequel on a moins tremblé. C'était elle qui recevait toutes les confidences de Bailleul, qui appuyait ses prières et finissait par arracher au docteur une permission longtemps refusée. Tandis que Marcelle exagérait les précautions par tendresse et n'apportait au lit du malade que des remèdes, des conseils ou des refus, madame de Ramière s'y présentait toujours, comme la colombe de l'arche, avec le rameau vert de l'espérance! Aussi Maxime n'avait-il de sourire que pour elle , elle seule était mise de moitié dans ses projets ; il ne respirait à l'aise qu'en la voyant assise à son chevet, ses grands yeux noirs fixés sur les siens. Alors l'épuisement de la maladie se transformait en une ineffable langueur; les paupières demi-closes, il entrevoyait dans une sorte de nuée le doux visage de madame de Ramière ;
42 SCENES DE LA VIE l?iTIME.
il entencîait sa voix comme une musique merveilleuse, il sentait le parfum connu qu'exhalaient ses cheveux, et, bercé par ces carressantes impressions, il passait, sans s'en apercevoir, de l'extase au sommeil !
Enfin, sa convalescence commença. Marcelle complètement rassurée, pensa à sa maison et à ses enfants si longtemps négligés, et, forcée de reprendre le joug des devoirs domestiques, laissa le ressuscité à la surveillance de Berthe. Ce fut cette dernière qui lui rouvrit, l'une après l'autre, toutes les portes de la vie. Elle lui cueillit le premier bouquet, lui fit la première lecture, aida ses premiers efforts pour venir regarder le ciel près de la fenêtre ouverte ; Maxime qui se sentait renaître par elle et près d'elle, lui rapportait tous les enchantements de cette renaissance, il l'associait, dans son enivrement, à la lumière du jour, au bruit du vent, aux parfums des dernières fleurs, à tout ce qui était enfin pour lui une nouveauté et une caresse.
Par malheur, tout favorisait cet entraînement. La convalescence, en réveillant chez Bailieul les ardeurs d'un sang renouvelé, lui laissait encore les privilèges de la faiblesse ^ son bras pouvait toujours s'appuyer sur l'épaule de madame de Ramière, sa main serrer une main qui continuait à le guider, ses genoux ef-
fleurer des genoux, qui soulenaient le livre dans lequel il voulait lire. Renfermé jusqu'alors dans la chasteté monotone du mariage , il se trouvait ainsi livré., pour la première fois, aux jouissances dérobées et interrompues qui sont comme les parfums de la volupté et la nouveauté même de la sentation lui donnait une irrésistible attrait !
Puis il était arrivé à cet âge où l'homme qui atteint le sommet de la vie, regarde avec incertitude la pente qu'il a montée et celle qu'il va descendre. Déjà dépouillé de ses plus belles illusions, il se demande avec inquiétude s'il a suivi la meilleure route et remet en question tous les principes jusqu'alors acceptés pour lois. Dans la jeunesse, le choix n'est ni définitif, ni irrémédiable; mais arrivé à l'automne de la vie, le soleil commence à baisser, les plaisirs vont s'effeuiller sur leurs tiges, le temps presse si l'on veut les cueillir ; dans quelques jours les regrets seront inutiles. Ah ! pour qui a toujours vécu dans les étroites limites de la règle, combien alors de tentations suprêmes ! debout aux bornes qui séparent deux existences, on entend, une dernière fois, le doux appel des passions ; on voit passer leurs troupes, comme un chœur de riantes Bacchantes ; on respire, dans la brise, la flamme de leurs
baleines et les parfums de leurs couronnes effeuillées î Coutinuera-t-on son chemin sans s'être mêlé, au moins une fois, à leur ivresse? descendra-t-on la pente tournée vers le couchant sans connaître ce qui fait le bonheur de tant d'autres? et si on s'est trompé! si le monde n'a point de meilleure joie ! si on arrive à la mort sans avoir goûté à la vie ! — problême décevant et redoutable qu'on laisse rarement résoudre à la raison ! Près de quitter les régions fleuries, on veut emporter aussi sa couronne ! Alors toutes les vérités acceptées sont remises en question, les scrupules s'évanouissent; plus le passé a été austère, plus le présent se montre avide ; on lui demande son arriéré de jouissance, et le long effort de nos vertus enfin subjuguées ne sert qu'à donner plas d'élan à notre délire.
Maxime en était là : emporté par mille curiosités inassouvies, il se livrait à ses nouvelles émotions avec l'ignorance d'un enfant et t'ardeur d'un jeune homme; seulement, par un de ces derniers subterfuges de conscience qu'emploient toutes les passions à leur début, il changeait les mots pour suivre plus librement les choses; il ne parlait à madame de Ramière que de sa reconnaissance et de son amitié, mais il en parlait avec uu accent troublé, de^ étreintes brûlantes et de
folles Inrmcs. Quant à madame de Ramière, elle écoutait et répondait d'un air de réserve qui pouvait prouver également la froideur ou la prudence. Depuis quelques jours surtout elle était devenue plus silencieuse ; une pensée pénible semblait la préoccuper, elle avait reçu, coup sur coup, plusieurs lettres et y avait répondu longuement, mais sans en parler.
Un jour, Maxime la trouva assise sous la tonnelle de clématites, le front baissé, la tête appuyée au treillage et roulant avec distraction entre ses doigts un papier qu'elle venait de lire. La petite Adrienne et son frère jouaient à ses pieds.
Il s'arrêta à l'entrée de la tonnelle, sans qu'elle i'aperçut et fut frappé du nuage qui assombrissait son front.
— Qu'avez-vous, Berthe ? demanda-t-il enfin eu se montrant.
Madame de Ramière tressaillit.
— Moi, rien, dit-elle, avec un effort ; je regardais CCS enfants.
— Et leur vue vous rendait soucieuse ?
— Parce que leurs jeux me rappelaient la vie. Maxime tourna les yeux vers la petite fille et le petit
garçon qui lui sourirent.
— Je viens d'épouser Adrienne , s'écria ce dernier d'un air triomphant ; nous préparons la fête de noces.
— Pauvres innocents I dit Borthe, avec un faible sourire, ils regardent encore le mariage comme une fête I... Ah I plus tard, l'expérience viendra el il faudra bien qu'ils apprennent...
— Quoi donc? demanda Maxime.
— Que le plus souvent, le jour où notre sort a été lié à un autre sort tout est fini pour nous ; que les étoiles du matin s'éteignent, que les palais de fées se referment et qu'il faut descendre à jamais dos hautes régions î
— Ah 1 ne dites point cela 1 interrompit Bailleul d'un accent douloureux.
— Ce n'est pas moi qui parle, c'est l'expérience, reprit la jeune femme; quelles joies avez- vous vu résis* ter au monotone frottement de la règle ? Toutes ces flammes des cicux qui illuminent nos premières années ne s'éteigncnt-cUcs point dans le ménage faute d'air et d'espace. Hélas ! nous y entrons toujours par la porte des illusions ! Amoureux des fleurs de la jeunesse, nous faisons de notre intérieur un parterre, et au bout de quelques mois, la réalité en a fait un poiagcr.
— hh bien! qui nous empêche d** chercher ailleurs
la moisson qui ne peut s'épanouir près de nous? s'écria Maxime 5 une moitié de notre vie appartient fatalement à de vulgaires esclavages, ne pouvons-nous réserver l'autre moitié à nos aspirations? Ce joug du mariage pèse en vain sur notre tête ; Tàme n'a-t-elle point des ailes qui peuvent l'emporter plus haut?
— Peut-être, dit madame de Ramière pensive; mais ces ailes s'alanguissent si vite dans l'atmosphère domes'.ique.
— Ne croyez pas cela ! non, non, si le devoir enchaîne nos actes dans un cercle étroit, le champ reste libre à nos sentiments, à nos pensées. Qu'importe le lien grossier qui unit officiellement les destinées, si les esprits faits pour s'en tendre peuvent se révéler l'un à l'autre et s'associer par leurs élans.
— Le peuvent-ils? demanda madame de Ramière doucement, je voudrais être sûre que, dans cette triste prison du mariage, toutes les fenêtres ne sont point closes et qu'il en reste quelques-unes par lesquelles on peut voir la verdure et le ciel.
— Oh! croyez-le, crôyez-le! Non, tout bonheur n'est point perdu tant que les battements de notre cœur peuvent éveiller d'autres battements. Quand la réalité opprime, pourquoi ne point fuir dans l'idéal ? s'il y a
des parentés de choix qui remplacent celles du sang, ne peut-il y avoir des mariages d'âmes qui dédommagent de ceux consacrés par la loi? La vie doit avoir deux parts, l'une pour les nécessités journalières, l'autre pour nos rêves. C'est de la confusion de ces deux parts que naissent tant de désordre et de misère !
Berthe le regarda.
— Ah 1 vous avez raison, dit-elle; tout le mal, peutêtre, vient de ce que nous ne savons pas faire fleurir la poésie à côté du vulgaire ; le cousin Noël me le dit aussi dans sa lettre.
— Noël vous a écrit à ce sujet? répéta Bailleul étonné.
— Plusieurs fois depuis quelques jours, dit madame de Ramière j il me recommandait même d'avoir recours à vos conseils et de vous soumettre un projet qui peut changer tout mon avenir... mais j'hésitais encore...
Elle s'arrêta embarrassée ; Maxime la regarda d'un air interrogateur.
— Continuez, au nom du ciel î dit-il inquiet, quel est ce projet? je veux tout savoir.
— Eh bien! vous saurez tout! reprit elle, en paraissant se décider; aussi bien le moment est venu de
LE ftlÊDECIiN DES AMES. 49
parler, ne fut-ce que pour vous prévenir d'une visite prochaine et inattendue.
— D'une visite?...
— Cette lettre vous apprendra tout.
Elle lui tendait le papier qu'elle avait jusqu'alors roulé entre ses doigts ; il le saisit, regarda la suscription dans laquelle il reconnut l'écriture de Noël et se préparait à lire, lorsque la porte s'ouvrit tout à coup ; Gatienne parut sur le seuil, un bras en avant et la mine effarée.
— Qu'y a-t-il ? demanda Maxime avec impatience.
— M. le comte de Ramière ! annonça la servante. Berthe pâlit et Bailleul poussa un cri.
— Le comte répéta-t-il stupéfait, elle a dit le comte !
— C'est la visite que je voulais vous annoncer! balbutia la jeune femme.
— Quoi ! M. de Ramier eV...
— Le voici !
Le comte venait, en effet, de franchir le seuil. C'était un homme de quarante-cinq ans dont la grande tournure révélait la race. Ses traits fins et nettement accusés avaient cette expression d'indilîérence, de hauteur ironique et de politesse convenue qui forme ce qu'on appelle la distinction. Rien n'annonçait, d'ailleurs, les
désordres du passé sur ce visage où les passions n'avaient laissé aucune ride ; sa froideur élégante imitait la sérénité.
11 portait un riche costume de voyage dont la cornposition iilerveilleusement appropriée à sa personne révélait, de prime-abord, l'homme du monde habitué à donner la mode et non à la subir. Sa main, si étroitement gantée qu'on pouvait deviner les muscles à travers la peau glacée, tenait un jonc à pomme d'or dont les ciselures délicates étaient couronnées d'une pierre précieuse. A tout prendre, l'ensemble du personnage trahissait le grand seigneur mal déguisé sous notre moderne apparence de bourgeoisie.
11 s'avança en saluant, sans avoir l'air de remarquer l'embarras de Berthe ni le trouble de Maxime.
Celui-ci s'était levé avec une exclamation de surprise, qu'il sembla prendre pour un salut de bienvenue; il y répondit sur un ton d'aisance polie et s'excusa de se présenter seul.
— J'espérais avoi** pour introducteur M. le conseiU 1er Noël, ajouta-t-il ^ une affaire imprévue l'a retenu à Angers et j'ai dû venir sans autre protection que sa recommandation et votre bienveillance.
Maxime s'inclina Icgèremeul.
— Ailleurs une visite serait peut-être une indiscrétion, continua-t-il; ici j'ose croire qu'elle sera excusée en faveur du motif... qui doit vous être connu?
— Je le.cherche, dit Maxime, dont la voix tremblait malgré lui.
Le comte fit un mouvement.
— M. de Bailleul n'a-t-il donc reçu de madame de Ramièreaucune confidence, reprit il? j'espérais le trouver averti de la négociation entreprise par le conseiller.
— M. le comte oublie qu'il parle à un convalescent, interrompit Berthe vivement ; je n'ai point voulu troubler son retour à la santé par mes hésitations et mes angoisses ; aujourd'hui seulement j'allais parler quand M. le comte est entré...
-— Ainsi, M. de Bailleul ignore?...
— Tout, interrompit Maxime, anxieux ; mais qu'y a-t-il enfin , que se passe-t-il ?
— Mon Dieul rien que de très-simple, reprit le comte avec une sorte de nonchalance 5 U s'agit d'une affaire toute personnelle. En sa qualité de magistrat, M. le conseiller Noël aime naturellement lc& lois pratiquées et les positions rrgu.i.ies; il m'a lait observer que madame la «<;»mtesie tl moi «iabit^ons bien
loin l'un de l'autre pour des gens conjoints par le code civil.
— Comment!
— Alors, il a mis en avant un projet de réconciliation.
— Que dites-vous? s'écria Bailleul saisi.
— Ah ! je conçois votre surprise 1 dit le comte en souriant; vous ne pouvez comprendre que l'on ait même eu l'idée de me proposer un acte de raison, à moi, que de mauvais plaisants ont surnommé le Sardanapaîe de Maine-et-Loire ! Mais, que voulez-vous, les pécheurs les plus endurcis finissent par se convertir.... à leurs dépens. Après avoir essayé de tout, j'ai trouvé, comme Salomon, que tout était vanité, et je suis revenu à la sagesse par dégoût de la folie.
— Une réconciliation! répéta Maxime, dont les regards éperdus s'étaient tournés vers la jeune femme.
— Votre ami a déjà plaidé ma cause, reprit le comte, et il m'a fait espérer votre appui. Les voyages à travers la fantaisie sont le privilège des jeunes années; on regarde alors les passions comme des hôtelleries où le cœur s'arrête tant qu'il s'y plait et dont il part dès que se montre l'ennui ; mais il arrive une heure où Ton sent la nécessité de retourner au
bon sens comme au domicile légal ; cette heure est arrivée et je viens offrir mon bras à madame la comtesse pour que nous puissions rentrer ensemble.
— Et elle y consent? demanda Bailleul dont l'angoisse semblait grandir.
— Madame la comtesse connaît trop le monde pour ne pas se rendre, répondit le comte avec intention; elle a comprisse l'espère, qu'une plus longue séparation compromettrait l'avenir sans profiter au présent. Du reste, la chaîne à reprendre pèsera légèrement pour tous deux; nous n'avons pas besoin de la sentir, il suffit que les autres la voient! le testament de M. de Rovelle n'exige point d'avantage.
Maxime tressailUt, il commençait à comprendre,
— Le baron de Rovelle est mort! s'écria-t-il vivement.
— Depuis un mois, répondit M. de Ramière.
— En laissant ses biens à M. le comte?
— Et à M™e la comtesse.
— A condition d'un rapprochement?
— Sans lequel M™« la comtesse perd un million !
— Et voilà la cause du changement de M. de Ramière? s'écria Bailleul, c'est une conversion arithmétique !
— Testamentaire, moasieur, répliqua le comte tranquillement, c'est le testament qui m'a éclairé. J'y tiens d'autant plus qu'il me permet de réparer mes fautes. Grâce à lui, je pourrai rendre à madame la comtesse la grande existence que mes prodigalités lui ont fait perdre. Celte fois mes précautions sont prises pour lui éviter tout fâcheux retour de fortune, et j'apporte un acte rédigé par le conseiller lui-même.
— Et M. le comte espère le faire accepter? dit Maxime qui se contenait à peine.
— M. Bailleul aurait-il quelque motif pour souhaiter le contraire? demanda le comte avec hauteur.
— Qui peut vous le faire croire? interrompit vivement madame de Ramière qui s'inquiétait visiblement du ton pris par la conversation.
— Mais ce que j'entends, dit le comte sérieusement. La réconciliation demandée par monsieur de Rovelle , semble trouver ici peu de .sympathies et je me suis évidemment mépris en comptant sur un concours...
— Que vous aviez obtenu avant de le solliciter, ' acheva précipitamment la jeune femme-, car, à l'instant
même, on combaltait ici mes doutes, on rassurait mes scrupules.
— Qui cela?
— Celui même que vous accusez. , Maxime fit un geste de surprise.
— Grâce à lui, continua madame de Ramière avec intention, je me suis moins effrayée de rentrer dans des liens depuis longtemps dénoués et j'ai compris que l'on pouvait, sous tous les jougs, réserver l'indépendance de l'âme.
— Qui en doute? s'écria le comte charmé.
— Il m'a fait sentir, continua Berthe, en appuyant sur les mots, qu'il fallait prendre la vie telle qu'elle était faite, ne pas croire tout perdu parce qu'elle ne répondait point à toutes nos chimères et se résigner à la diviser en deux parties : l'une pour le réel, l'autre pour l'idéal.
— Et madame la comtesse s'est réeignée au partage, demanda M. de Ramière.
— Lorsque M. le comte est entré j'étais à bout d'objections...
— Alors je suis accepté avec le réel, acheva-t-ii vivement; madame la comtesse sait que je n'en demande point davantage ; je laisse à son goût le soin de faire la part de l'idéal ; il est clair seulement que j'ai été injuste envers M. Bailleul et je le prie de recevoir mes excuses.
56 SCENKS DE LA VIE ÎNTJ?,:E.
Il s'était tourné vers Maxime en s'inclinant, mais celui-ci demeura immobile ! le sens inattendu donné à ses paroles par madame de Ramière l'avait étourdi. Esprit facile à surprendre et d'une seule pièce comme tous ceux que la pratique du monde n'a pu assouplir, il n'eut point d'abord nettement conscience de celte stratégie féminine par laquelle on tournait contre lui ses propres bataillons. Flottant entre la pensée d'un malentendu, d'une précaution, ou d'une perfidie, il regardait tour à tour ses deux interlocuteurs sans bien comprendre. A peine entendiL-il que le comte proposait de lui soumettre le projet d'arrangement formulé par Noël et que madame de Ramière suppliait de lui épargner cette fatigue. 11 lui sembla qu'il y avait ensuite des explications échangées puis interrompues, sous prétexte de l'ennui qu'elles devaient lui causer ; qu'enfin le comte prenait congé et sortait reconduit par madame de Ramière! mais tout cela fut rapide et confus comme une vision. Lorsqu'il reprit complètement possession de lui-même il se trouva seul !
il porta d'abord les deux mains à son front pour s'assurer qu'il n'était point trompé par un rêve ; puis il se redressa avec le cri du blessé qui sort de son évanouissement et sent enfin le coup qui l'a frappé;
pour la première fois il voyait clair dans l'âme de la comtesse. Une intelligence plus vulgaire eût depuis longtemps entrevu la vérité; mais les esprits philosophiques occupés à examiner l'être en général, savent rarement étudier les êtres en particulier : ce sont des géomètres qui n'ont jamais opéré sur le terrain: ils connaissent tous les principes de la science et n'entendent rien au plus simple arpentage.
Tout à coup éclairé, Maxime passa de l'adoration sans mesure à tous les excès du dépit. Au lieu de voir dans madame de Ramière l'egoïsme d'une nature mondaine dont il avait pris les curiosités pour des ardeurs, il ne supposa plus partout que manège et fausseté. La comtesse n'était évidemment venue vers lui que pour se jouer de sa crédule sympathie ! Depuis six mois il avait été pour elle un sujet d'expérience ironique! ses confidences, ses tristesses, étaient autant de pièges! elle avait seulement voulu occuper ses loisirs pendant que l'on négociait sa réconcihation avec le comte!
Et s'exaltant à cette dernière pensée, il tordait avec rage la lettre de Noël, il accablait Berthe de sourdes malédictions ; il cherchait, avec une rancune furieuse,
les moyens de se venger de tant de mensonges par assez de mépris !
Mais ce transport dura peu : en réalité, la colère de Maxime n'était quun masque; il essayait de faire du bruit autour de sa faiblesse comme les poltrons qui menacent pour se rassurer; mais, au fond, celle qu'il accablait de ses mi'pris dominait son cœur, toujours triomphante! Aussi, la première fougue apaisée, l'idole remonta- t-elle lentement sur son autel? un reste de dignité luttait en vain dans le cœur de Bailleul; à toutes les objections de la raison, l'image de madame de Ramiére opposait quelque irrésistible fascination. C'était tantôt son sourire mystérieux, tantôt l'éclat voilé de ses regards, sa taille fluide dont toutes les ondulations étaient une grâce ! A chacun de ces souvenirs, l'orgueil vaincu semblait s'amolir et descendre doucement comme ces glaçons que le soleil détache des hautes cimes ; l'esprit avait à peine eu le temps de commencer une justification que le cœur l'interrompait pour adorer.
Mais avec cette adoration revenait le désespoir ! Madame de Ramière partie, qu'allait faire Maxime? Depuis son arrivée il avait concentré en elle toutes ses
préoccupations et toutes ses activités-, si elle disparaissait de sa vie, tout disparaissait en même temps. Bien plus cruelle que le démon du conte allemand, elle ne lui emportait pas son ombre, elle lui emportait la lumière et le mouvement !
A force de suivre cette pensée, l'esprit de Bailleul s'échauffa : la nuit était descendue depuis longtemps , la maison endormie venait de retomber dans le silence et l'obscurité : une seule fenêtre encore éclairée prouvait que madame de Ramière prolongeait la veille; Maxime prit une résolution folle et soudaine î il sortit sans bruit, traversa le long corridor qui le séparait de l'appartement de Berthe, arriva à sa porte et l'ouvrit doucement.
La comtesse entassait à la hâte des papiers et des livres dans une malle ouverte près de plusieurs pa- (iuets achevés. Au bruit que fit Badleul, elle se retourna, pâlit et laissa tomber les livres qu'elle tenait.
Maxime était resté appuyé à la porte, immobile et les mains pendantes.
— C'est donc vrai î dil-il, avec une expression d'abattement qui fit tressaillir madame de Ramière, c'est donc bien vrai, vous parlez?
— Ah! pourquoi êtes-vous venu? s'écria-t-elle d'un accent affligé, je voulais vous épargner la tristesse de ces préparatifs.
— Ainsi votre résolution est définitive! répéta Bailleul les yeux fixés sur les apprêts de départ; vous avez accepté les conditions du comte et vous le suivez?
— Je cède au conseil du plus dévoué de mes parents et du plus ancien de mes amis, répliqua Berthe embarrassée, de celui-là même auquel j'ai dû votre protection, et ce seul souvenir suffirait pour le faire écouter. Jusqu'ici j'ai marché hors des voies tracées et en guerre avec le monde; mais, à la longue, les forces manquent, le courage se lasse ^ je sens qu'il est temps de revenir à la règle pour trouver le repos.
— Oui, dit Maxime, vous allez rentrer dans la foule, et le changement vous sera facile et doux, car vous trouverez là-bas tous les plaisirs qui occupent, tous les triomphes qui consolent. Reine détrônée, on vous retire d'une chaumière pour vous rendre votre royaume! mais avez -vous pensé à ceux qui restent après vous dans cette solitude dépeuplée? Vous étesvous demandé ce qu'ils deviendraient quand vous ne seriez plus là?
— Vous voulez me donner de l'orgueil, dit Berthe
en s'efforçant de sourire pour détourner l'entretien du courant passionné qu'elle lui voyait prendre; mais je connais heureusement trop bien la solitude dont vous parlez pour plaindre ceux que j'y laisse.
— Alors pourquoi la quitter? demanda Bailleuî plus vivement.
— Je croyais avoir expliqué mes motifs, objecta madame de Ramière.
— Ah! vous n'y croyez pas vous-même , interrompit Maxime, en se laissant emporter; non, vous ne pouvez avoir oublié vos propres anathèmes sur ces honteuses transactions qui accouplent les êtres comme des chiffres ! Etait-ce donc là que devaient aboutir tant de scrupules de cœur, tant d'aspirations sublimes, tant de délicates théories sur l'amour? N'avez- vous si souvent chanté les merveilles du poème, que pour en déchirer ensuite les feuillets? Pourquoi vos actes font-ils mentir vos paroles ! Cethomme,que vous avez fui autrefois comme un ennemi, qu'a-t-il fait pour racheter ses torts? quel sacrifice accompli? quelle grande action essayée? N'est-ce plus le lâche indifférent qui vous a laissé tomber sans tendre même la main pour vous
retenir? et vous retournez à lui librement: vous accor-
dez le pardon et vous l'acceptez ! Ah ! descendez alors des hauteurs que voire âme affectait de rechercher, rabaissez vos regards des étoiles aux lâchetés humaines ; soyez enfin aussi sincère que le comte, et avouez que votre clémence est un marché !
L'œil de madame de Ramière, jusqu'alors baissé, se releva en lançant un éclair j lemporlemenlde Maxime venait de la faire passer subitement du rôlede prévenue à ce rôle d'insultée, toujours si beau pour les faibles ; elle sentit que c'était une issue inespérée qui s'ouvrait pour la tirer d'embarras.
— M. Bailleul permettra que nous rompions là, dit-elle, avec une dignité si haute, que son interlocuteur s'arrêta court; il est des accusations qu'on ne doit point entendre parce qu'il serait humiliant de les repousser, et je tiens trop à ma reconnaissance pour l'exposer à des injures qui ne pourraient se pardonner.
En prononçant ces mots, elle s'avança vers la porte qui conduisait à la seconde pièce de son appartement. Ce mouvement de retraite fut comme un coup de foudre pour Maxime et changea subitement son indignation en épouvante. Tremblant à la pensée que Berthe fuyait mortellement offensée, il se jeta audevant d'elle avec une exclamation de repentir et de
prière qui n'eût point suffi pour arrêter la jeune femme,, mais qu'il rendit irrésistible en lui saisissant les deux mains.
— Ah ! ne prenez point garde à mes paroles, s'écriat-il; excusez-moi, pardonnez moi; ne voyez-vous point que je suis fou? Mon Dieu! mais que dire, que faire pour vous retenir? faut-il changer ici notre manière de vivre? Ordonnez, tout sera facilel mais ne parlez point de nous quitter. Vous, absente, qui m'écouterait, qui me répondrait ? Voulez-vous donc, après m'avoir ouvert le Paradis, me rejeter dans l'enfer! le comte n'a pas besoin de vous, tandis que moi j'ai fait de votre présence une condition de mon bonheur et de ma vie.
— Ne croyez point cela, dit madame de Ramièrc précipitamment -, votre amitié s'exagère les tristesses d'une séparation devenue nécessaire. Pour remplir ici le vide que fera mon départ, ne vous reste t-il point l'activité d'une intelligence qui sait tout saisir? Qu'estce qu'une image de moins dans ce merveilleux miroir qui peut refléter le monde?
— Et si celte image absorbe tout le reste ? répliqua Bailleul éperdu, si l'éloignement ni le temps ne peu-
vent l'effacer, si vous m'êtes devenue aussi nécessaire que le jour! Si je vous aime, enfin I
— Que dites-vous !
— Eh bien î oui, oui ! voilà ce que je n'osais avouer, ce que j'ai longtemps ignoré moi-même ^ mais enfin la crainte de vous perdre m'a éclairé, et, vous le voyez, j'ai fini par parler malgré moi ! Ali ! maintenant je sais que je vous aime depuis le premier moment où je vous ai vue. Et cependant je ne vous ai jamais rien demandé, je ne vous demande rien ! non, rien que de vous sentir dans l'air que je respire afin que cet air puisse me faire vivre. Oh ! ne me refusez pas, Berthe; ayez pitié de moi ^ restez, je vous en conjure, dites que vous resterez I
Il était tombé à deux genoux, les mains jointes et la tête rejetée en arrière dans tout l'égarement de la supplication. Madame de Ramière saisie voulut le calmer; mais il ne pouvait plus l'entendre et continuait à répéter à travers ses sanglots : — Dites que vous restez ! Dites que vous restez ! — Berihc voyant l'impossibiUté de se faire écouter, lui prit la main pour le forcer à se relever ; mais alors, hors de lui, il l'enveloppa de ses deux bras en mêlant ses prières d'étreintes et de baisers. La ieune femme poussa un cri, se dégagea avec
peine eî s'élança dans la pièce voisine où il voulut la poursuivre; mais la porte refermée résista à tous ses efforts. Enfin, vaincu par la multiplicité des émotions il sentit ses forces l'abandonner, glissa sur le parquet et s'évanouit.
L'orsque Baireul revint à lui, il se trouva couché dans son alcôve et reconnut Marcelle debout aux pieds de son lit. Elle était très pâle et avait les yeux rougis par les larmes.
Il voulut se rappeler, mais tout était ténèbres dans sa mémoire. Une fièvre sourde faisait battre ses artères, mille images confuses flottaient devant ses yeux. Livré au roulis de sensations douloureuses il ne pouvait ni retrouver le fd de ses pensées ni l'abandonner. Ce fut seulement aux premières lueurs de l'aube que son agitation se calma et qu'il put s'endormir.
Lorsqu'il se réveilla, d'ardents rayons glissant à travers les pcrsienncs refermées annonçaient que le
soleil était levé depuis long-temps et Marcelle rassurée s'était retirée.
Cette fois le souvenir revint à Maxime aussi prompt et aussi lumineux que le jour lui-même. 11 quitta le lit, s'habilla à la iiàte et descendit en chancelant.
11 allait traverser la cour lorsqu'il aperçut une calé che arrêtée devant la porte coctière. Un frisson le parcourut tout entier. Adrienne qui venait de l'apercevoir courut à lui pour l'embrasser.
— Quelle est cette voiture ? lui demanda Bailleul d'une voix altérée.
— Ah ! tu ne sais pas. dit l'enfant, on vient chercher notre bonne amie.
— Madame de Ramière ?
— Regarde plutôt.
Un domestique venait de paraître au haut du perron portant la malle que Bailleul avait vu commencer la veille. Berthe se montra bientôt elle-même avec ie comte et Marcelle.
— Vois-tu, ils vont partir ! reprit Adrienne en les montrant de loin. Sîadame Berthe te demandait toutà-l'heure, je vais lui dire que tu es là.
Et sans écouler la voix de son père qui voulait la
retenir l'enfant s'élança vers la maison avec un rire folâtre.
Maxime entrevit sur-le-champ ce qui allait se passer, et la perspective de ces adieux en présence de monsieur de Ramière et de Marcelle, lui causa un tel effroi qu'd se précipita dans le jardin comme un fou^ ouvrit la porte qui donnait sur la campagne et se mit à fuir à travers les friches.
Il alla d'abord au hasard et devant lui, sans autre volonté que d'échapper à ceux qui le cherchaient, jusqu'à ce qu'il eût vu disparaître le toit de sa demeure. Alors haletant il se jeta dans un taillis où il se laissa tomber sur le gazon.
Il resta là les deux coudes sur ses genoux et le front caché dans ses mains, jusqu'à ce qu'un bruit de roues et de chevaux vint l'arracher à son abattement. La grande route passait à quelques pas de la lisière du fourré et une voiture venait d'y paraître. Maxime reconnut celle du comte. Madame de Ramière occupait seule le fond, jouant avec une fleur d'héliotrope qu'elle égrenait d'un doigt distrait.
Maxime se dressa au milieu des cépées et tendit les bras vers le chemin avec un cri étouffé. Bertlie l'aperçut sans doute car elle tressaillit et se re-
tourna ; mais , au même instant , les chevaux qui avaient atteint le sommet de la montée, partirent d'un brusque élan et la calèche, rapidement emportée, passa devant Bailleul qui n'eut que le temps de voir la main de la comtesse s'étendre et la branche d'héliotrope tomber !
11 franchit le fossé d'un bond, courut la relever et rentra dans le taillis.
Hélas ! de tant d'heureuses journées et de si riantes espérances il ne lui restait que cette fleur relevée dans la poussière du chemin ! C'était l'adieu de Berthe, le dernier souvenir qu'elle lui jetait par pitié et en partant !
L'amertume de ces pensées coula jusqu'au fond du cœur de Maxime. Les lèvres collées à la branche d'héliotrope il en aspirait le parfum comme un mortel poison ; il cachait son visage au milieu des herbes touffues, afin de dérober ses larmes ; il pressait ses mains sur ses lèvres pour y étouffer les sanglots ; il appuyait son cœur sur la terre nue en lui criant d'en apaiser les battements ! Plusieurs heures s'écoulèrent ainsi sans qu'il s'en aperçut. Enfin l'excès même de la crise amena une pause ; les larmes se tarirent, et, vers le déclin du jour, il reprit le chemin de sa demeure.
Il y trouva Marcelle éplorée qui le faisait chercher partout depuis le matin. A sa vue elle poussa un grand cri de joie et vint se jeter dans ses bras-, mais elle ne lui fit ni questions, ni reproches ; elle écarta seulement les enfants, l'aida à remonter dans son appartement, et, après avoir préparé tout ce dont il pouvait avoir besoin, elle se retira.
Il en fut de même le lendemain et les jours suivants. Veillant autour de Bailleul en fée muette et invisible, elle lui laissa la seule joie permise au malheureux, celle de souffrir en silence !
Libre dans sa douleur, Maxime put donc s'y établir et en savourer toutes les amertumes ; car il est des tortures auxquelles le cœur se plait , des blessures qu'on aime à faire saigner. Acharné alors à notre propre martyre nous tressons, avec une sorte de furie, notre couronne d'épines et nous cultivons notre malheur comme d'autres le feraient de leurs joies. Bailleul avait le champ libre pour tous ces raffinements du désespoir. Le départ de madame de Ramière avait enlevé, pour ainsi dire, tout motif à son existence; il ne savait plus que faire de son temps, ni de ses pensées. Le seui interlocuteur qui put l'entendre avait
disparu, la vie n'était désormais pour lui qu'un monologue monotone et désolé.
Sa douleur, insensiblement, se transforma en une incurable langueur. Cette âme qui s'était arrêtée dans sa morne affliction comme un vaisseau dans les calmes plats du tropique, s'y laissa consumer lentement et sans résistance. Ce n'était pas un mal violent mais une croissante impuissance , une sorte d'inaptitude à vouloir et à vivre. Marcelle toujours aussi active dans son calme multipliait en vain ses soins, la vie semblait décroître en lui comme l'eau fuyante dans un vase dont on n'aperçoit point la fêlure.
Un soir que la sérénité du ciel invitait à la promenade, la jeune femme vint l'engager à descendre sous les tilleuls de la terrasse. 11 accepta et voulut se lever mais, au premier pas, ses genoux fléchirent. Marcelle tendit les bras pour le soutenir et reçut sa tête sur son épaule.
— Ah ! c'est trop longtemps souffrir, s'écriat-elle, avec une explosion de larmes j il faut que vous partiez, Maxime !
— Partir ! bégaya le malade étonné et pourquoi ?
— Pour aller la voir. Bailleul devint pâle.
— Oh î ne craignez rien, ajouta-t-elle, en s'agenouillant près de son fauteuil ; voilà longtemps que je sais tout. Le soir où vous avez voulu la retenir et où vous vous êtes trahi, moi-même je venais lui parler et, arrêtée derrière cette porte, j'ai tout entendu...
Maxime étendit les mains avec un gémissement.
— Ne le regrettez pas, continua-t-elle ; la vérité vaut toujours mieux que le mensonge.,, même quand elle vous brise le cœur. Du moins, on voit clair dans son devoir ! Quand j'ai su que le bonheur ne pouvait plus vous venir de moi, j'ai bien pleuré, mais je n'ai songé qu'à votre guérison. J'espérais encore un peu du temps, de l'absence, de mes soins, maintenant je vois que rien n'y fait et qu'elle seule peut vous sauver.
— Pardon, Marcelle, pardon! murmura Bailleul étouffé de sanglots.
Elle lui prit les deux mains qu'elle baisa.
— Vous pardonner! dit elle, croyez-vous donc qu'il y ait dans mon cœur des reproches ou de la colère? est-ce votre faute si vous n'avez point trouvé en moi tout ce que vous trouviez en elle et si la comparaison vous a fait comprendre combien j'étais peu de chose. Hélas ! la bonne volonté et le dévouement ne suffisent pas pour être aimée, il faut avoir les charmes de ses
lE MEDECIN DES AMES. 73
mérites, et, moi, je n'en avais que les disgrâces î Ah ! ce serait à moi, Maxime, de vous demander pardon. Bailleul découvrit son visage et un éclair brilla dans ses yeux noyés de pleurs.
— Ange ! murmura-t-il, en regardant Marcelle.
— C'est à elle qu'il faut donner ce nom, répliqua la jeune femme, puisqu'elle a le pouvoir de vous rendre le goût de la vie. Ah ! c'est vers elle qu'il faut aller.
— Et crois-lu donc qu'elle me reçoive, dit Maxime avec un peu d'égarement ; ne l'as-tu pas vu nous quitter pour suivre l'homme qu'elle méprisait ? que lui importe que je vive ou que je meure ? Ah ! je la connais maintenant cette femme dont les mouvements de cœur ne sont que des subtilités d'intelligence ; je la connais et cependant je reste à sa merci 1 son souvenir fatal me possède, m'enveloppe, c'est la tunique empoisonnée d'Hercule ! Ah ! ne me parlez pas de la revoir ! je veux rester ici ; oui, Marcelle, ici, près devons. Maintenant qu'il n'y a plus de secret entre nos cœurs, vous me consolerez, vous m'encouragerez, et si je ne me reprends pas assez vite à l'espérance, eh bien, vous serez indulgente, vous penserez qu'il en est de la joie pour les cœurs malades comme du soleil pour les jours d'hiver 5 qu'il faut lui laisser le temps de se lever.
Il avait attiré à lui la jeune femme qui appuya sa joue sur sa tète penchée. Tous deux restèrent longtemps ainsi,mélantleurs larmes et parlant d'espérance, de guérison. Hélas ! ni l'un ni Tautre ne soupçonnait la profondeur du mal. Dans lajeunesseramour est une tempête toujours grondant à l'horizon ; il bouleverse et passe vite 5 dans l'âge mur il est plus rare, moins bruyant, mais s'il entre une fois au cœur, le cœur le retient à jamais ; c'est le chêne refermé sur le bras de Milon !
Quoique fit Bailleul, l'image de madame de Ramière continuait à l'obséder -, elle flottait devant lui comme l'ombre de son éternelle pensée, il ne vivait que par elle et pour elle ! Marcelle le comprit bien vite et loin de repousser ce qui rappelait son heureuse rivale elle en entoura Maxime. Elle fit plus, invincible dans son dévouement elle voulut aider aux illusions du malade. Un jour celui-ci, en l'apercevant dans la demi-obscurité du soir, l'avait prise pour Berthe; à partir de ce moment elle eut soin de se vêtir comme madame de Ramière, de prendre ses habitudes, de chanter à demivoix ses airs favoris. Bailleul enseveli dans sa fiévreuse somnolence se laissait alors tromper à moitié; la tête renversée et les yeux demi-clos, il écoutait, il regardait, comme dans un nuage, et. arrivé à croire
LE HîrnEClN DES AMES. lO
que Bcrlhc était là, il sentait son cœur se détendre dans un court épanouissement.
Cependant les progrès de la maladie étaient visibles et rapides; le médecin rappelé les reconnut, mais essaya vainement de les combattre. Désormais les jours de Bailleul étaient évidemment comptés, lai-raème le sentit, et cette découverte amena dans tout son ôlro une révolution inattendue. Certain de n'avoir que peu de temps à porter son fardeau, le mourant voulut rendre doux, à ceux qui l'entouraient, la soirée de sa vie. Pareil au voyageur fatigué qui reprend courage en apercevant le terme de sa course, il retrouva la force d'aimer et de sourire. Les enfants, depuis longtemps tenus à l'écart, furent rappelés ; il voulut juger de leurs progrès, écouter leurs causeries, former pour eux, commeautrefois, des projets d'avenir. Marcelle se prêtait à tout avec docilité. Eclairée sur le malheur qui l'attendait, elle cac'nait l'agonie de son cœur sous une sérénité sub'ime et pleurait en dedans toutes ses larmes. Son courage alla jusqu'au bout. Quand les dernières forces de Slaxime l'abandonnèrent et qu'il dut garder le lit, elle vint s'asseoir à son chevet et continua à lui annoncer le retour de la santé pour le retour du printemps. Bailleul feignait de croire et souriait!
Enfin il atteignit ce terme suprême où toutes les tendresses et toutes les crédulités doivent déposer leurs illusions. L'agonie commença ! Alors, dans son demidélire, il ne sembla plus s'occuper que d'Adrienne et d'Elie; il adressait à Marcelle des prières et des conseils.
— Ne leur faites point une existence à part du monde, murmurait-il ; les plantes qui ont vieilli abritées, succombent au premier orage.... Dites-leur de ne pas se croire sages, de peur de gagner le mal qu'ils voudraient guérir. Ah ! je le sais maintenant, il n'y a que Dieu qui peut être le Médecin des Ames !
Il parla amsien phrases entrecoupées et toujours plus courtes, jusqu'à ce que sa voixs'éteignit. Alors il chercha sur sa poitrine une petite fleur d'héliotrope desséchée, la présenta à Marcelle, replia la tête et mourut.
Aujourd'hui les rosiers du Bengale fleurissent toujours sur la tonnelle de cléniatites, mais personne no vient plus s'asseoir à leur ombre j deux enfants vêtus de noir traversent encore parfois le parterre, mais ils ne plantent plus d'hyacinte ni de jonquilles dans le sable des allées; Galienne travaille comme autrefois, mais elle a perdu le rire et il n'y a plus que les oiseaux (jui chantent dans la maisonnette isolée du faubourg.
SAVENIÈRES.
A M. CHARLES AUVON.
J'ai reçu la lettre dans laquelle vous m'annonciez votre projet de mariage, Charles. Vous me parlez longuement des avantages de celte union arrangée par votre oncle, et, quoique vous connaissiez à peine la femme qu'on vous destine, vous paraissez décidé à l'accepter. J'ai balancé longtemps à vous répondre. Du haut de mes Vosges, où je vis seul, regardant la lune à travers les clairières de sapins, et écoutant le bruissement des ruisseaux sous les genévriers , je m'efforce d'oublier le monde et les hommes. Que m'importent, en effet, maintenant, les orages de la mer et les dangers des matelots, à moi, vieux Crusoé résolu à mourir dans mon île déserte ?
/b SCENES DE LA VIE INTIME.
Mais VOUS, Charles, je vous ai eu trois mois pour compagnon de ma solitude; vous avez été mon Vendredi , et je n"ai pu l'oublier. Pour vous, enfant , je me suis repris quelques instants à la société. Quand vous êtes arrivé un jour sur mes montagnes, à l'heure du soleil couchant, le regard en feu et le front échevelé, involontairement j'ai baissé les yeux vers les vallées inférieures d'où m'arrivait ce jeune aigle. Que de grandes choses vous mapprites alors !
iûais depuis toutes vos nobles espérances se sont éteintes, et, tombé du ciel, vous avez dédaigneusement accepté les petitesses de la terre; croyances, morale du cœur, poésie, vous avez tout foulé aux pieds, et, semblable à Apollon chassé de l'Olympe, vous avez détaché de votre front l'auréole, pour être reçu parmi les gardiens des troupeaux. -
Vous faites ce que tous ont fait, Charles ; mais prenez garde de ne l'avou" pas fait aussi complètement. Vous comprenez la vie maintenant, dites-vous ; vous savez que les bonheurs vulgaires sont les seuls qui existent. Prenez garde, ô berger du roi Admèto, de retrouver par insîant sur vos ièvres le goût de Tarn-
SAVEMÈr.ES. 79
broisie ^ prenez garde que les lyres sacrées ne résonnent encore dans vos rêves ; ô pasteur ! n'allez point vous rappeler que vous avez été dieu !
Ce que vous êtes aujourd'hui, Charles, je l'ai été comme vous ; ce que vous faites, je l'ai fait : le récit que je joins ici vous apprendra quelles en furent les suites pour moi. J'ai passé plus d'un jour sans travail sous mes sapins, plus d'une nuit sans sommeil dans mon ermitage, avant de me décider à vous écrire ce récit 5 vous saurez combien je vous aime en le lisant, car vous comprendrez combien il a dû me coûter.
Pardonnez-lui des lacunes et des longueurs-. Dans la confession la plus sincère, il est des choses que la langue ni la plume ne peuvent dire, d'autres qu'elles voudraient redire toujours. J'ai tâché pourtant de raconter chaque fait par ordre et comme je le connus à l'époque où il se passa, non comme je le compris plus tard. 11 m'a fallu de grands efforts pour reprendre ainsi cette histoire à sa naissance, et pour en suivre le cours en tâchant d'oublier le dénouement.
Et pourtant, pourquoi le cacher ? en même temps que ces souvenirs m'ébranlaient douloureusement, j'éprouvais une sorte de charme cuisant à les rappeler. J'étais comme ces vieux soldats dont les blés-
au SCÈNES DE LA VIE INTIME.
sures se rouvrent en entendant le bruit du canon, cL qui cependant en tressaillent de joie.
Et si ces pages, écrites pour vous, arrivent trop tard 5 si vous êtes déjà le mari de votre fiancée inconnue, alors, adieu î ô mon Charles que j'avais connu et qui serez mort ! La dernière étoile se sera éteinte dans mon ciel terrestre, et je n'aurai plus quà fermer les yeux.
IIekri de PnrNEUF.
II était déjà tard lorsque je quittai la grande route pour prendre le petit chemin qui devait me conduire à Savenières. Le mois d'octobre était sur son déclin : on était arrivé à cette saison grise, maladive où les feuilles achèvent de tomber et où le ciel s'enveloppe de brouillards glacés. Je commençais à reconnaître Icc; lieux que je traversais et à remarquer les tristes changements que cinq années y avaient apportés. Les grands arbres qui bordaient la route avaient été abattus ; leurs souches déracinées étaient encore éparses çà et là. Je cherchai la maisonnette blanche aue l'on apercevait naguère sur la gauche, et qui me servait à
reconnaître le chemin ; elle était brûlée. On avait arraché les vignes, et le moulin à vent clont*on voyait autrefois l'aile blanche tourner derrière les arbres, maintenant abandonné, tombait en ruines.
Celle dévastation de tout ce que javais connu, jointe à l'influence d'un froid humide, me rendit trislc malgré moi. Mes nerfs se détendirent : je laissai aller la bride sur le cou de mon cheval, qui, n'étant plus sollicité par l'éperon, ralentit le pas, et je commençai à ne plus désirer aussi vivement d'arriver.
Savais- je en effet ce qui nvaltendait à Savenières ? Ma position- était assez étrange pour justifier des crainffes.- Marié depuis cinq ans à une jeune fille que j'avais vue pour la première fois quelques jours avant notre union, et que j'avais quittée le surlendemain, je revenais vers elle moins comme un mari que comme un étranger. J'étais aussi incertain de la réception qui me serait faite que de la manière dont je devais me présenter. Les trois jours que j'avais passés près d'Ernestine, entièrement consacrés à des fêtes, n'avaient pu me rien apprendre sur son caractère, et les courtes lettres qu'elle m'avait écrites au régiment, m'avaient tout au plus fait soupçonner qu elle était spirituelle. Mais quelle impression mon retour al!ait-il lui faire? Le
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désirait-elie ?devais-je lui plaire ? Toutes ces questions que Ton s'adresse d'habitude avant la première entrevue avec la jeune fille dont on veut demander la main, moi je me les adressais au sujet d'une femme qui portait mon nom depuis cinq ans, et qui m'avait déjà donné un fils !
J'étais tourmenté pour la gaucherie d'une situation qui n'avait pas même le charme du romanesque. Peu à peu les dispositions mélancoliques dans lesquelles m'avaient jeté la saison et l'aspect du pays, rendirent mes réflexions plus sombres. Je m'effrayai à la pensée de ces liens que j'allais retrouver et dont je n'avais pas encore expérimenté le poids. Je n'arrivais ni comme un fiancé que l'on brûle de connaître, ni comme un mari que Ton connaît. Je n'étais ni une nouveauté, ni une habitude, et pendant mon absence on avait pu se lasser de moi. La question n'était point de savoir si Ernestine m'aimait, mais si elle pourrait m' aimer. J'ignorais même quelle impression ma courte apparition lui avait laissé. Y avait-il d'ailleurs entre nous quelque sympathie ? était-elle susceptible d'attachement, et, dans ce cas, étais-je celui que son cœur désirait? qui sait même si elle n'en aimait point un autre ?
A ce doute j'arrêtai court mon cheval. — IS'en
aimait -elle point un autre? — Qui pouvait me l'assurer en effet? Elle m'avait épousé sans me connaître, et je savais que le mariage, privé de la sauvegarde de l'amour, n'était qu'un péril de plus pour une femme. A défaut de principes, le manque d'occasion et l'ignorance défendent la jeune fille ; mais les libertés que l'on accorde à l'épouse ne favorisent -elles pas toutes les faiblesses et toutes les surprises ?
Une fois engagé dans ces incertitudes douloureuses je m'y attachai avec persistance; je déroulai dans ma pensée les affligeantes conséquences d'un mariage improvisé suivi d'une si longue absence. Mon imagination tint à honneur de m'inventer des craintes, et lo doute que j'avais d'abord soulevé comme une possibilité invraisemblable devint une probabilité. 11 s'opéra dans tout mon être une surexcitation douloureuse que je regardai comme un pressentiment. Bienlùt, la nuit et le froid aidant, ce qui n'était qu'une probabilité devint une certitude ; toutes les scènes de ce roman que je venais d'entrevoir se développèrent à mes yeux; j'étais comme l'auteur qui a trouvé son idée et qui travaille à en tirer le plan de son œuvre.
Je ne sais jusqu'où j'aurais poussé mes suppositions si un bruit de pas no m'eût arraché à ma rêverie,
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Deux paysans qui portaient des lanternes s'avancèrent vers moi, et m'ayant demandé mon nom, m'apprirent que M'"^ de Puineuf les avait envoyés à ma rencontre, afin que j'évitasse les fondrières d'une traverse en réparation. L'un d'eux me jeta sur les épaules un manteau qu'Ernestine lui avait donné pour moi. J'appris de plus en cheminant que M™^ de Puineuf, inquiète de ne point me voir arriver, venait d'envoyer un domestique à Angers pour s'informer- des causes de mon retard.
Ces précautions, toutes pleines d'une attention soigneuse et presque tendre, s'accordaient si peu avec mes terreurs qu'elles les dissipèrent à l'instant. J'eus honte de m'étre laissé entraîner à des suppositions offensantes, et au bout d'un quart d'heure de marche, j'étais aussi sûr de trouver Ernestine prête à m'aimer ou m'aimant déjà que je Tétais, peu auparavant, du contraire. — Ne riez pas de cette mobilité, Charles -, c'est la plus belle faculté de l'homme, car c'est le signe de sa vie intérieure. Quand les induences du dehors n'agissent plus sur nous et ne font plus monter ou descendre notre âme, nous sommes devenus des baromètres immobiles qui ne marquent rien.
Lorsque nous aperçûmes la grille du château, mes
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guides me précédèrent pour la faire ouvrir. Ddns ce moment, j'entendis le sourd ualop d'un cheval sur la terre humide, et un cavalier, tournant brusquement un des sentiers du bois, passa à quelques pas de moi. A mon aspect il s'arrêta court et se détourna ; mais je ne fis qu'entrevoir son visage, qui me parut fort pâle, car il repartit aussitôt et se perdit dans le bois. Mes guides n'avaient rien vu et ne purent rien me dire de ce cavalier mystérieux.
Cependant la grille avait été ouverte et nous entrâmes. Au bas du perron, j'aperçus deux jeunes femmes avec un domestique portant un flambeau. Soit que je fusse troublé, soit que la demi-obscurité me trompât, je ne reconnus pas au premier abord M""^ de Puineuf. Elles s'aperçurent sans doute de mon hésitation, car je vis l'une sourire ; je m'avançai vivement vers l'autre en rougissant : c'était Ernestine. Je lui tendis les deux mains et je la baisai au front. Elle tremblait beaucoup.
— Vous avez bien tardé, me dit-elle d'une voix basse.
J'expliquai brièvement la cause de mon retard. Comme j'achevais, nous entrions au salon où tout avait
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élé préparé pour me recevoir. Un petit garçon de quatre ans se tenait debout devant le foyer.
— Arthur ! criai-je.
L'enfant se détourna vers nous, il échangea un regard avec sa mère et vint à moi le front baissé ; je l'enlevai dans mes bras et le serrai sur ma poitrine. Trop préoccupé de la réception qui me serait faite par madame de Puineuf, j'avais peu songé à mon fds pendant la route; mais, en me trouvant tout à coup devant cet enfant déjà si grand qui m'entourait de ses bras et m'appelait son père, je fus saisi à l'improviste d'une émotion inconnue ; il se passa en moi quelque chose de douloureux, d'enivrant, et deux larmes jaillirent de mes yeux.
Tenant Arthur sur un seul bras, je me -détournai vers Ernestine, qui, muette, nous regardait, et je lui tendis l'autre main ; elle la prit avec une vivacité convulâive et la porta à ses lèvres. Ce geste, à la fois humble et tendre, me toucha profondément. Je l'attirai contre moi; elle cacha son visage sur mon sein, et je m'aperçus qu'elle sanglotait.
Dans ce moment, la jeune femme que j'avais rencontrée sur le perron entra; elle vint à nous, prit la main d'Ernestine et l'appela d'un ton plaintivement
caressant. Celle-ci releva la tète en essuyant ses larmes et me dit :
— C'est Hortense de Moelan.
Nous nous saluâmes: je savais qu'Hortense de Moëlan était la parente et l'amie la plus chère de madame de Puineuf ; je me rappelai l'avoir entrevue à l'époque de notre mariage.
Nous nous mîmes à table presque aussitôt, et Ernestine se plaça vis-à-vis de moi. Jusqu'alors la première émotion m'avait empêclié de l'examiner avec attention. Le changement, qui s'était opéré' en elle depuis cinq ans était singulièrement remarquable. Jamais elle n'avait été si belle; mais sa beauté avait tellement dépouillé tout caractère terrestre, qu'elle me causa une sorte d'épouvante ; on eût dit un des anges de Flaxman. La frêle élégance de ses formes s'était changée en je ne sais quelle délicatesse qui n'était pas de la maigreur, mais une sorte de fluidité ineffable ; ses yeux, sans cesser d'être brillants, s'étaient voilés d'une flottante langueur, et son teint, rose naguère, avait revêtu une de ces pâleurs transparentes et presque lumineuses qui semblent le reflet d'une flamme intérieure. Rien n'annonçait la destruction dans cet ensemble merveilleux, et cependant on se sentait pris,
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en regardant, d'nnc espèce de pitié craintive ; ce n'était point la mort, ce n'était point la vie: la sève manquait à cette beauté.
Je fus arraché à l'admiration mélancolique avec laquelle je la contemplais par l'arrivée de mon fils, qui venait, demi-nu et porté par sa nourrice, nous donner le baiser du soir. Cet épisode de la vie domestique, vulgaire pour tout autre, était pour moi une nouveauté touchante. J'entrais en possession d'une famille au sortir de la garnison, et ^ans y avoir été préparé par les habitudes du ménage, 'o pris Arthur dans mes bras et je l'embrassai avec amour; mais, lui, tendait ses petites mains vers sa mère : je le portai à Ernestine^ et il s'élança à son cou en riant. A voir cet enfant vivace suspendu aux lèvres de cette femme si frêle si pâlissante, on eût dit une -abeille enfoncée au calice d'une fleur et en pompant tout le suc dans ses baisers.
Une fois Arthur emporté, nous nous rapprochâmes du foyer; la conversation s'engagea. Madame deMoelan me parut spirituelle et causeuse, mais je m'efforçai vainement de faire parler Ernestine ; elle resta muette, inattentive. Son silence distrait me causait une gêne inexprimable. Il était aisé de voir qu'il ne venait ni de Tagitation ni du recueillement ; ce n'était point pour
30 scè?;es de la vie intime.
me regarder qu'elle se taisait, ses yeux étaient baissés comme ses lèvres muettes ! Lui importait-il donc si peu de me connaître? Je cherchai à surmonter les tristes impressions qui me revenaient, et je m'elforçai d'être gai. Madame de lloëlan me fit beaucoup de questions. Je racontai mon voyage, mes sensations en approchant de Savenières, mes craintes de n'y avoir laissé aucun souvenir et d'y être reçu en étranger. Ce récit laissa Ernesline à sa distraction souriante, mais il parut amuser madame de Moëlan.
— .Au fait, me dit-elle, quand J'eus achevé, Ernestine pouvait ne pas vous reconnaitre -, il eût été piquant pour un mari d'être obligé de constater son identité.
— J'aurais présenté mon passeport, répondJs-je en riant,
— Et qui eût prouvé qu'il vous appartînt réellement? Savez-vous, monsieur, qu'il eût suffi de vous tuer en route et de prendre vos papiers pour g j présenter à votre place ?
— En vérité, je suis désolé de n'y avoir pas songé pendant le voyage, madame; cela m'eût distrait.
— D'autant que la route de Savenières n'est pas très sûre; n'avcz-vous rencontré personne?
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— Vous me rappelez ^ un cavalier mystérieux a traversé l'avenue devant moi et s'est perdu dans le bois.
— Un cavalier dans l'intérieur du parc! s'écria Ernestine.
— Un cavalier enveloppé d'un manteau garni de rouge et monté sur un cheval blanc; c'est tout ce que j'ai pu remarquer.
Les deux femmes gardèrent le silence ; mais peu après, madame de Moëlan se leva, et dit :
— Vous paraissez souffrir, Ernestine.
Je me détournai vivement. En effet, ma femme était fort pâle.
— Vous avez besoin de repos, reprit Hortense, toutes ces émotions vous ont troublée.
Je me joignis aux prières de madame de Moëlan, et Eriiestine consentit à se coucher. Peu après un domestique me conduisit dans la chambre qui m'était destinée.
Toute cette soirée avait été si étrange, que je me trouvai heureux d'être seul pour me reconnaître et me consulter. J avais déjà éprouvé depuis mon arrivée tant d'émotions différentes, que j'ignorais moi-même si j'étais triste ou gai, content ou désappointé. La vue de mon fils et les soins d'Ernestine m'avaient d'abord
vivement touché-, mais j'avais ensuite été frappé de la contrainte que ma présence avait paru causer; je crus sentir vaguement que l'on me faisait une place dans cette famille, mais qu'elle ne m'y avait point été gardée. Rien n'avait manqué à la réception qui m'avait été faitC;, si ce n'est plus d'entraînement. Entouré de moins de prévenances, elle eût peut-être satisfait davantage mon cœur.
J'ai déjà dit combien mes impressions étaient rapides et mobiles 5 une fois excité en moi, le doute grandit promptement. Je me mis à fouiller ma joie elle-même et à y chercher des veines douloureuses. Les attentions de madame de Puineuf commencèrent à m'effrayer. Ne m'avait-on pas traité comme un hôte auquel on voulait faire bon accueil ? Une femme tendre eût été plus occupée de mon arrivée, moins de ma réception ; tous ces soins prouvaient la liberté d'une âme sans trouble qui n'attendait point de moi son bonheur ou son infortune. Puis ne m'avaienl-ils pas été rendus avec plus de prévenance que de tendresse? N'avais-jc pas trouvé une femme vertueuse là où je n'aurais désire qu'une femme aimante ?
Ah! qu'allaient devenir toulcs mes chimères d'intimité heureuse? Fallait-il donc me résigner à une union vide
SAVENIÈRES. 03
d'affection ? Je n'ignorais pas ce que pèsent les chaînes sculptées en guirlandes qui paraissent des fleurs pour ceux qui regardent, mais que l'on sait de marbre lorsqu'il faut les porter î Cependant que faire pour les éviter? étais-je donc condamné aune de ces existences où il n'y a qu'une fissure, trop petite pour qu'on la voie, assez grande pourtant pour que tout le bonheur s'écoule?
Il m'eût été difficile de dire sur quels faits j'appuyais toutes ces craintes, et cependant je les sentais raisonnables ; j'éprouvais une sorte de mauvaise humeur de l'àme qui m'avertissait que mon repos courait des dangers. J'avais d'ailleurs espéré une autre fin à cette soirée pendant laquelle je n'avais pu parler intimement à Ernestine. L'indisposition subite qui nous avait séparés m'attristait et m'irritait tout à la fois. Madame de Puineuf avait beau en être innocente devant mon esprit elle ne l'était pas devant ma passion -, car ce qui nous fait souffrir est toujours un crime envers notre bonheur.
Cependant je ne pouvais ni ne voulais me coucher sans la voir, sans m'informer d'elle ; je ne savais où la trouver, et je ne pouvais me faire à la ridicule idée' de demander le chemin de sa chambre à un laquais.
Oi SCKNES DE LA VIE INTIME.
Il est des natures hardies ou peu délicates qui ne connaissent point ces puériles embarras ; mais' la vie des camps n'avait pu me ji:uérir de mes minutieuses timidités, et de tout temps j'avais trouvé plus difficile d'entrer dans un salon que de monter à la tranchée. Enfin, après avoir fait vingt fois le tour de la chambre, je me décidai à sonner ; un domestique parut :
— Taltcs demander à madame de Puincuf si elle peut me recevoir, lui dis-jc.
Je n'avais rien trouvé de mieux que cet expédient de prince. Le domestique revint peu après en me disant que madame m'attendait. Je me fis conduire chez Ernosline, que je trouvai couchée ; madame de Moclan était assise à son chevet, et un lit de sangle avait été dressé près de l'alcove. Je compris tout de suite que l'amie s'était établie garde-malade. Je fus blessé de la pensée que ce droit m'eût été enlevé sans que l'on eût même paru se souvenir qu'il m'appartint. Ernesline me tendit la main et me remercia de ma visite.
— Ne l'attendiez-vous donc pas? lui dcmandai-jc.
— Je craignais que vous ne fussiez fatigué.
La conversation devint indilTérenle ; Ernestino paraissait absorbée et fermait les yeux. Ma position clail inloléroblc. Quoiqu'aucun mot, qnoiqii'aucun
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geste ne me le dit, je comprenais que j'étais là comme un étranger.' On recevait ma visite le mieux possible 5 mais c'était une visite. Je me levai ; Ernestine me tendit de nouveau la main en me disant bonsoir, et je rentrai chez moi, plus triste encore que je n'en étais sorti. Comme je me trompais de porte :
— Monsieur ne reconnaît-il point sa chambre ? me dit le domestique ; c'est celle qu'il a occupée lors de son mariage.
Je ne m'en étais point aperçu. Et pourquoi, en effet, l'aurais-je remarqué ? Chambre nuptiale sans avenir et sans passé, il lui manquait ce qui fait aimer les lieux et ce qui les rappelle : des souvenirs du cœur! J'en fis le tour, et je l'examinai d'un œil froid. Elle était élégante ; tout y avait été préparé pour moi 5 rien n'y manquait... que la femme et le berceau d'enfant qui l'eussent rendue si belle !... Hélas ! je commençais à craindre que cette chambre ne fût le symbole de ma vie !
L'indisposition d'Ernestine n'eut pohit de suites. Madame de Moëlan partit, et enfin nous nous trouvâmes seuls.
J'avais attendu ce moment avec impatience, espé-
rant que la gêne qui s'était maintenue entre nous disparaîtrait dans une intimité plus complète 5 mais je m'étais trompé. Madame de Puineuf demeura, à peu de chose près, ce qu'elle avait été dès les premiers instants ; il s'établit entre nous des rapports bienveillants, mais point d'habitudes. J'eus beau vouloir me poser à Savenières dans une attitude aisée, je conservai la position d'un hôte passager. On s'adressait à moi, mais comme à un maitre qui ignore ses affaires ; et, en effet, malgré mon désir ardent de perdre mon air de nouveau-venu, j'étais presque toujours forcé de tout renvoyer à Ernestine. Plusieurs fois je voulus me mettre au courant j madame de Puineuf répondait à toutes mes questions, mais sans jamais aller au-delà de ce que je demandais. De telles enquêtes pouvaient bien me rendre l'administrateur de la communauté, jamais le chef de la famille !
Et comment l'aurais-jcété? rien n'aboutissait à moi, rien ne venait de moi, je ne tenais en main aucun des fds imperceptibles et déliés qui forment la diplomatie du ménage. Je ne connaissais ni les qualités ni les défauts de ceuîL qui m'entouraient ; je ne savais point leur histoire, et ils ne savaient pas la mienne. Souvenirs, espérances, promesses, rien ne nous était corn-
SAVENIKRES iU
iTiun ; ma maison entière était une hôlcllerie où j'étais arrivé la veille.
Ernestine seule eût pu me tirer de cette situalion pénible en m'initiant à tous les secrets de l'intérieur qui m'était nouveau ; mais il eût fallu pour cela que nos deux existences se mêlassent davantage, car tous ces minutieux détails ne pouvaient être donnés que dans les causeries confidentielles du foyer. Il est de ces heures où, seuls prés du feu qui s'éteint, le père et la mère de famille échangent leurs plus fugitives pensées, où toutes les portes de l'âme s'ouvrent et où les coins les plus cachés du cœur s'illuminent ; mais d'Ernestine à moi il n'y avait jamais eu, il ne devait jamais y avoir de ces révélations familières. Entre nous tout était grave, logique, sans élan. L'habitude, ce doux laisser-aller de la vie, n'avait pu trouver place dans notre intérieur; nous étions toujours comme des amis du grand monde, qui, au moment de se tendre la main, se ravisent par politesse et s'ar^Lêtent pour mettre leur gants.
Je fis d'abord des efforts afin de briser la barrière de glace élevée entre nous, mais inutilement. Peutêtre avais-je été trop longtemps un simple nom dans la vie de madame de Puincuf, pour y devenir jamais
autre chose. Je n'avais point su me l'attacher quand je l'aurais pu 5 car, dans les unions les plus mal assorties, il est un instant ( un seul souvent ) pour se faire aimer ; c'est ce premier moment de surprise et d'enivrement où le mari le plus vulgaire peut séduire lÈve la plus rebelle avec les fruits de l'arbre de la science.
Du reste, la gêne dominait encore plus que la froideur dans les rapports qui s'étaient formés entre madame de Puineuf et moi. Il y avait même des instants où elle semblait se reprocher sa réserve ; alors javais à subir des crises d'une tendresse convulsive qui m'embarrassaient autant que son indifférence habituelle. La vie pratique a besoin par-dessus tout de suite et d'harmonie ; les soubresauts la troublent^ de quelque nature qu'ils soient. Le bonheur lui-même, pour être senti, demande certaines préparations -, trop subit, il produit l'effet d'un coup de foudre et lorpéfie le cœur. D'ailleurs ces intermittences d'affection suivaient d'ordinaire quelque discussion pénible et trouvaient mon âme encore trop vibrante d'affliction pour les accueillir. L'à-propos du repentir est peut-être la marque la plus sûre de l'amour, car lui seul donne le tact pour ces retours ; la maladresse du cœur prouve toujours son indifférence.
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De part et d'autre, nous faisions pourtant des efforts dans le but de nous rapprocher ^ mais je ne sais quelle fatalité les rendait inutiles. J'aurais donné la moitié de ma vie pour connaître les moyens de pkure ù Ernestine, de la réintéresser à l'existence, et rien ne me réussisait. Je tournais vainement autour de ce cœur, tâchant de découvrir quelque point d'attache pour le lier au mien ; ce cœur était fermé et ne laissait aucune prise. Manquant de centre commun, nous ne pouvions nous rencontrer sur aucune route. Le jour oii j'étais gai, Ernestine était triste, et si je devenais triste à mon tour, elle tâchait de s'égayer pour me distraire. Nos âmes semblaient courir l'une après l'autre, mais sans espoir de se réunir, car elles n'avaient pas de rendez-vous convenu.
Mon caractère s'aigrissait de plus en plus dans cette situation contraire à ma nature et à tous mes penchants. Vous aurez peine à me croire, Charles, mais jamais les douleurs que je connus plus tard, ne me firent éprouver une torture aussi envenimée. Ces douleurs du moins avaient un corps, je les voyais, je pouvais les maudire, tandis qu'ici ma blessure était quelque chose d'insaisissable; c'était la maladie du malheur. Par instant je devenais furieux de ce mal
auquel je ne pouvais donner un nom : en me sentant tué comme le lion par un moucheron qui bourdonnait autour de moi et que je ne pouvais même apercevoir, je m'indignais de mourir ainsi sous un aiguillon invisible; j'appelais le fantôme, je devenais fou, j'allais demander à Ernestine, avec colère, pourquoi nous n'étions pas heureux? Elle pleurait sans me répondre, ses pleurs redoublaient mon irritation, et je la maudissais.
Quoique ces scènes affligeantes fussent suivies de repentirs cuisants et que j'obtinsse toujours mon pardon, elles laissaient dans Tesprit de madame de Puineuf une sorte d'effroi, et dans tout son être une susceptibilité nerveuse que le moindre mouvement éveillait. Bientôt il suffit d'un geste, d'une parole, pour la faire tressaillir; elle trembla au son de ma voix, et mon regard arrêté sur elle fit venir des larmes dans ses yeux. Celte affreuse punition de mes emportements fut pour moi un supplice dont rien ne peut donner idée. J'eus tout sacrifié au monde pour être aimé d'iù-ncstine, pour la rendre heureuse, et je la voyais prendre vis-à-vis de moi la pose d'une victime devant son tyran! Ma tête se perdait à cette pensée, je m'indignais d'être ainsi méconnu; j'accablais Krncsline de
SAVENIKRES. lOl
reproches amers; puis, oubliant ma colère, je l'adjurais à malus jointes, avec des cris et des larmes. Mais ces transports, loin de lui inspirer plus de confiance, l'elTrayaient davantage.
Les tristes suites de pareils éclats m'engagèrent à me maîtriser, et cette retenue que je m'imposai devint un nouvel élément de gène. Silencieusement occupés à nous étudier l'un l'autre, nous prîmes insensiblement, et à notre insu, l'attitude de deux ennemis qui s'observent. Les troubles les plus dangereux d'un ménage sont ceux qui ne se montrent pas et qu'on laisse fermenter sourdement au fond des cœurs et des choses. Chaque jour le vide qui avait existé entre Ernestine et moi devenait plus grand. Maintenant nous n'étions plus seulement des étrangers l'un pour l'autre j nous avions le cœur gros de toutes les querelles évitées, de tous les reproches retenus, de toutes les douleurs cachées. Le calme de nos cœurs ressemblait à celui de l'antre d'Eole : il n'était formé que de
tempêtes entassées:
Dans les commencements de mon séjour à Savenières, j'avais voulu m'occuper de mon fds; mais cet enfant était comme le reflet d'Ernéstine, il semblait faire partie de son être, et l'on eût dit que la sympathie
qui lie la mère au fils avant sa naissance continuait à exister pour lui, tant il recevait d'elle ses impressions. Toutes les répulsions que mon amour avait rencontrées dans l'âme de madame de Puineuf, je les trouvai donc dans la sienne plus frémissantes et plus ingénues. Artimr devint ainsi pour moi une nouvelle cause de chagrins, et, repoussé dans cette seconde affection, je m'en trouvai plus mécontent, plus isolé. Bientôt racme ma tendresse méconnue se transforma en une sorte d'éloigncmout; je cessai de songer à cet enfant, et voyant que ses sympathies ou ses aversions étaient les ombres des sympathies ou des aversions de sa mère, je reportai sur celle-ci toute ma préoccupation.
Cependant les jours, les mois, les années s'écoulaient ainsi au sourd murmure d'orayes renfermés. Notre vie tranquille à la surface, devenait toujours plus sombre au fond. On eût dit une de ces eoirécs humides d'automne où les oiseaux, soupirent dans les mousses, où les dernières 11 jrs s'inclinent sur les buissons, où toutes" les feuilles tremblent aux fl?brcs : mi''lancoliqucs journées où rien n'est encore détruit, mais où tout menace ruine,
L<^5 distractions de la ville eussent peut-être fait
save:ui:ues. Î03
dive.sicn à la monotonie atti'islante de notre intérieur ] à Savenières rien ne pouvait nous la faire oublier. Dès les premiers mois de mon arrivée, j'avais commencé de grands travaux d'exploitation, espérant occuper ainsi mon esprit et l'empêcher de creuser trop avant ; mais celle entreprise n'eut d'autres résultais que de me retenir à la campagne, en y rendant ma présence indispensable. J'essayai du m.oins d'égayer notre solitude j je \isilai quelques personnes , je les invitai à venir nous voir. Ces nouvelles connaissances , loin de devenir un moyen de distraction, furent bientôt pour moi une calamité.
11 est de tradition que les liaisons doivent se former plus facilement à la campagne et que les voisins qui se fréquentent deviennent aussitôt des amis. En conséquence je fus accablé de visites. Il était impossible de sceller ma porte comme je l'eusse fait à la ville et de renvoyer des hôtes importuns, car la îiùerté rft'.ç champs, ce lieu commun inventé par les oisifs, aut ;risait toutes les indiscrétioiïs. Il me fallut doncsupporier le débordement d'amis qui firent irruption à Savenières. Mon temps et mon repos furent mis au pillage ; ma retraite devint le rendez-vous de tous les chasseurs et de tous les bavards du canton. Des familles entiéreo
venaient s'établir chez moi pour parler de la dernière vinée et de la baisse des fourrages. Trop heureux encore si ces vulgaires ennuis avaient pu faire diversions à mes soucis ; mais ma demeure se remplit d'agitation sans devenir plus gaie ^j c'était du bruit autour de ma tristesse et rien de plus. Bientôt je ne pus trouver un seul jour de loisir pour me livrer à mes pensées, et au milieu de ces allées et de ces venues retentissantes, je cessai d'entendre les murmures de ma vie intérieure que j'avais jusqu'alors écoutés comme les bruits souterrains d'une mine qui sapait mon bonheur. N'ayant plus à moi les longues heures de solitude pendant lesquelles j'étudiais Ernesline en cherchant à trouver les joints de son cœur pour y pénétrer, je renonçai à tout espoir de me faire comprendre d'elle, et j'acceptai la position de bienveillance tranquille qu'elle semblait m'avoir offerte. Mais cette résolution à laquelle je tâchai de conformer ma conduite, garda l'apparence d'un dépit. Il était aisé de voir tout ce que mon désappointement m'avait laissé d'amertume au fond du cœur ; comme le gladiateur frappé dans l'arène, je niais ma blessure par orgueil, et je la cacha^is de la main, mais, ma'gré moi^ le sang ruisselait entre mes doigts.
SAVENIÉRES. 105
Quanta madame de Puineiif, rien ne seYnbla changé pour elle : elle supporta l'ennui de nos habitudes nouvelles comme elle avait supporté notre solitude, avec l'air de douce résignation qui m'avait tant de fois navre. Cette prise de possession de Savenières par les voisins n'accrut ni ne diminua son indifférence mélancolique. J'acquis ainsi la preuve que la vie n'avait plus aucune valeur pour cette âme, soit qu'elle eût renoncé à la joie, soit qu'elle l'eût placée dans une spère plus élevée : cruelle certitude ^ui m'était tout espoir d'être quelque chose dans une existence que Ton paraissait souffrir à regret 1
Un jour qu'une société nombreuse se trouvait réunie au château, quelqu'un dit :
— M. Alfred Clermont arrive demain.
Je me rappelais avoir beaucoup entendu parler de ce jeune médecin lié autrefois avec la famille d'Ernestine, mais que l'on avait cessé de voir vers l'époque de mon mariage, sans que j'en eusse jamais connu au juste le motif. Je demandai quelques renseignements à son sujet et l'on m'apprit qu'il venait, tous les ans, passer l'été chez un de ses oncles dont la propriété était peu éloignée. Je me promis de profiter de ce voisinage pour faire la connaissance de ^l. Clermont, et trouver
lOG SCÈNES DE LA VIE INTIME.
dans sa société un dédommagement aux liaisons que j'avais si imprudemment formées.
Huit jours après, m'étant assuré de l'arrivée de M. Clermont, je montai à cheval, et je me rendis chez son oncle pour marchander un. bouquet d'arbres qu'il désirait vendre. Dans la conversation, je témoignai à M. Moirand le désir de connaître son neveu, dont on m'avait vanté l'amabilité et les talents.
— Oh ! il est en course depuis le point du jour, me répondit-il 5 d'habitude nous ne le voyons guère que le soir -, il passe toutes ses journées à herboriser dans les prairies, à lire dans les bois, ou à dessiner quelques vieux puits couverts de lierre. C'est un rêveur et un sauvage. Il est possible que vous le rencontriez en route ; vous le reconnaîtrez facilement à sa casquette de paille, à son fusil en bandouillère, qu'il no décharge pas tous les mois, et à sa carnassière pleine de livres ou de fleurs des champs.
— Dites-lui tout mon désir de le connaître, et faitesmoi l'honneur de me l'amener demain à Savenières ; nous vous attendrons ù diner.
^I. Moirand accepta pour son neveu et pour lui. Cependant, le lendemain, je le vis arriver seul;
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M. Clermont avait eu des affaires h la ville, et me priait de l'excuser. Quelques jours après, je sus, en rentrant, qu'il s'était présenté pour me voir, et avait laissé une carte. Contrarié de n'avoir pu le rencontrer, je lui écrivis en lui témoignant tous mes regrets, et le priant de diriger parfois ses promenades vers Savenières. 11 me répondit une lettre polie, mais vague, dans laquelle il ne faisait aucune promesse.
Quelques démarches nouvelles que je tentai n'eurent pas plus de succès j et, malgré l'habileté avec laquelle les refus et les empêchements se trouvèrent présentés, il me fut bientôt prouvé que M. Clermont se refasait à foire ma connaissance. J'en fus piqué ; ma position de fortune et de famille m'avait habitué *à regarder mes avances comme ayant quelque valeur. J'exprimai devant Ernestiac mon dépit et la résolution de faire expliquer M. Clermont à ce sujet ; mais je n'en eus pas le temps. Le surlendemain, il se présenta au château pendant mon absence, et me laissa un billet avec quelques brochures nouvelles que je désirais connaître. Cette démarche dissipa en partie mon mécontentement, mais me laissa singulièrement surpris de ce mélange de froide réserve et de prévenance amicale. Enfm le hasard vint mettre un terme à cet étrange
lOo SCÈNES DE LA VIE INTIME,
colin-maillard, que depuis un mois M. Clermont et moi semblions jouer avec intention.
Engagée par l'aspect d'une belle soirée, Ernestine s'était décidée à sortir. Depuis quelque temps elle était plus faible, plus souffreteuse, sans que je susse à quelle cause attribuer ce changement. Espérant que la marche et l'air odorant des prairies pourraient la ranimer, je la pris par la main comme une enfant, et nous côtoyâmes la lisière du bois. La nuit commençait à descendre; la brise était tiède, les oiseaux faisaient entendre leurs derniers gazouillements dans les haies, et les vaches, qui revenaient à Tétable, embaumaient les sentiers d'un parfum de lait. Erncsline paraissait jouir du calme vivant et harmonieux qui nous entourait ; des couleurs plus vives éclairaient son visage, sa démarche était plus active, un vague sourire rayonnait autour de ses lèvres rcfleuries. Je pris son bras et je lui demandai si elle se trouvait mieux. Avant qu'elle eût pu me répondre, un coup de feu partit à quelques pas de nous, et un chien s'élança du taillis, suivi d'un jeune chasseur. Ma femme jeta un cri en chancelant : je n'eus que le temps de la recevoir sur mon sein. A notre vue, le jeune homme s'arrêta et devint pâle.
SAVEMÈRES. !Û9
— Mon Dieu! qu'est-il arrivé ?demanda-l-il d'une voix effrayée.
Ernestine revenait à elle.
— Ce n'est rien, murmura-t-elle... j'ai eu peur seulement...
Le jeune chasseur s'approcha en se découvrant, et le front baissé :
— Veuillez me pardonner , madame , dit-il d'im accent très ému, cet endroit est écarté, et je me croyais seul.
Puis se tournant vers moi :
— Je suis coupable de toute façon, ajouta-t-il, car je n'aurais point dû chasser ici.
— Il est heureux, en effet, monsieur, que vous nous ayez rencontrés au lieu du garde forestier.
— En vérité, je ne sais comment cela m'est arrivé; il a fallu que le gibier vint se jeter sur mon passage, car je ne me sers pas de mon fusil une fois en huit jours.
Je le regardai ; la casquette de paille et la carnassière pleine de fleurs me frappèrent.
Puis-je me permettre de demander à qui j'ai l'honneur de parler ?
•— Alfred Clermont.
TO
— Pardieu î m'ccriai-je , le harsard m*a mieux servi que tous mes efforts. Je désespérais de vous voir, monsieur j mais puisque vous avez eu Timprudcnce de vous livrer à ma mercis j'userai de mon droit. 11 ne s'agit plus ici d'mvilalions; je vous ai trouve braconnant dans mon parc, el je vous somme de me suivre à Savenières.
— Mille remerciements, monsieur; mais on m'attend chez mon on de.
— Je le ferai avenir.
— J'ai des lellresà écrire.
— On les enverra porter.
— Vous avez sans doute du monde à Savcniôres^ cl je ne puis me présenter eu habit de chasse.
— N'ous n avons personne.
Toutes CCS objections avaient été faites par M. Clcrmont avec un embarras croissant j toutes mes réponses avec une insistance de plus en plus péremptoire ; j6 voulais savoir définitivement à quoi m'en tenir. Il y eut un moment de silence.
— Ainsi vous venez? repris-ji).
— Excusez-moi; en vérité je ne le puis.
Je le regardai fixement : une résistance si soutenue commençait à me paraître injurieuse.
SAVENIÈUES. !11
— J'ignore, monsieur, lui dis-jc, ce (lui a pu nous mériter ces refus ropélcs ; mais tant do répugnance à accepter des avances loyalement laites, doit avoir sans doute quelques motifs ; quoi qu'il puisse y avoir de ridicule ou d'inusité dans ma demande, je vous prierai de me les faire connaitrc. Quand un homme d'iionncur tond sa main à un autre homme cl que celui-ci la refuse, il a droit d'en savoir la raison.
j'avais prononcé ces mois avec une émotion mal déguisée ; je sentis le bras d'Erncstine trembler sur le mien.
— Quelle raison pourrait avoir monsieur de no point venir à Savenières? interrompit-elle; j'espère qu'il ne résistera pas plus longtemps à nos prières.
— Oh ! non, madame, non, s'ccria-t-il vivement. Et se reprenant tout à coup:
— Je vous jure sur l'honneur, monsieur, que vous hi'avez mai compris.
Il me tendit la main :
— Laissez-moi vous quitter ce soir ; demain j'irai vous remercier de vos bontés.
— Soiti mais rappelez-vous que je vous dcniauderai compte de votre longue résistance.
— Je tâcherai de vous la faire oublier.
Il s'inclina profondément devant madame de Puineuf, me serra encore la main et partit.
Le lendemain je l'attendis jusqu'au milieu du jour; il arriva un peu après madame de Moëlan. Il me parut que l'espèce de reproche que je lui avais adressé la veille l'embarrassait, car il se montra timide et presque honteux. Je tâchai de le mettre à l'aise en évitant toute allusion à ce qui s'était passé.
Quant à Ernestine, elle était plus animée que d'ordinaire; mais son animation avait quelque chose de maladif. Elle me témoignait une affection inaccoutumée, s'occupait de moi, me souriait avec une tendresse presque égarée : cette exaltation m'effraya et me fit redouter quelque crise. En effet, vers le soir, la fièvre la prit-, elle fut plusieurs jours dans un état alarmant, qui, en se dissipant, fit place à une langueur presque aussi effrayante.
Ces indispositions continuelles de madame de Puineuf et son dépérissement visible étaient pour moi, outre toutes les causes que j'ai déjà signalées, uno source intarissable de tourments. A force de vanter le haut prix de la santé, on en a rendu l'éloge ridicule ; mais pour sentir son importance, il faut avoir concentré toute son affection sur quelque tête débile toujours
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prête à s'incliner au moindre souffle ; il faut avoir connu celte tristesse que la maladie jette dans une demeure, ce silence sinistre, ces questions faites à voix basse, ces rideaux fermés, cette perte de toute sécurité et de toute solitude ; il faut avoir vécu en voyant sans cesse l'être que l'on chérit sur la brèche de la vie et attendant le coup qui peut le tuer! Oh ! comme alors on aime la santé! comme on voudrait voir son vermillon vulgaire sur le visage de la femme adorée ! comme on hait celte pâleur touchante et cette fatale beauté que l'on admirait naguère.
M. Clermont revint me voir plusieurs fois, mais sans que l'espèce de gêne qu'il avait témoignée lors de sa première visite semblât disparaître. Quant à Ernestine, elle continuait à se tenir vis-à vis de lui sur un ton de réserve qui me choquait. Elle écouta en silence les reproches que je lui fis à ce sujet, mais ne changea rien à ses manières.
Cette persistance m'exaspéra. J'ai toujours éprouvé un invincible éloignement pour l'entêtement paisible que l'on appelle douceur chez certaines femmes, et qui a pour résultat de vous forcer à faire immanquablement leur volonté. J'étais d'ailleurs tellement privé depuis quelque temps de toutes relations affectueuses,
114 SCÈNES DE LA V!E INT[Jv:K.
OU seulement distrayantes, que je ressentais un indicible besoin de former une liaison intime qui pùl occuper un peu l'oisiveté de mon cœur. Malgré la retenue de M. Clermont, j'avais pu entrevoir qu'il existait entre nous de grands rapports de sentiments et d'idées; aussi vouîaisje à tout prix en faire un ami ou du moins un habitué de Savenières. La froideur répulsive d'Ernestine dérangeait donc tous mes projets. CependanI je m'indignais vainement dû sa résistance; j'usais ma colère contre l'immobilité de cette volonté qui refusait de donner ses raisons. Il est rare que l'impuissance ne rende pas méchant. Furieux de ne pouvoir maîtriser un caprice, je m'en vengeai par d'amèrcs railleries; mais plus j'étais dur, plus le calme résigné d'Erneslinc augmentait, et mon irritation avec lui. J'aurais au moins voulu éveiller en cllo un signe de vie, l'entendre jeter un cri de grâce ou do colère. Mais, semblable' aux marlyrs chrétiens qui joignaient les mains cl priaient silencieusement tandis qu'on les lapidait, elle courbait la tête sous mes sarcasmes et s'en laissait percer sans plainte. Cette patience me rendait honteux, et j'en voulais à Erncstino de mes torts.
Enftn, pourtant, bien sûr que îa violence morale ne
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pouvait avoir aucune prise sur elle, et réfléchissant que ces persécutions dont M. Clermont était la cause indirecte ne pouvaient que le rendre plus désagréable, je changeai de tactique. Je venais d'éprouver pour la centième fois que la force n'obtient rien de ces caractères mous en apparence, mais tenaces, qui résistent ou choc d'une autre volonté à la manière des sacs de terre qu'on oppose aux boulets ; je tâchai donc de tourner les préventions de madame de Puineuf, no pouvant les vaincre de front.
Vous me pardonnerez si je passe rapidement sur ios mille ruses auxquelles j'eus recours pour dissiper la froideur d'Ernestine, et lui faire accepter la présence de M. Clermont ; à ces souvenirs je sens encore se rouvrir à moitié une blessure que vingt années n'ont pu cicatriser. Qu'il vous suffise de savoir que je réussis à rendre les visites du jeune médecin plus fréquentes, et bien que madame de Puineuf se montrât presque aussi réservée envers lui, elle parut s'accoutumer à sa vue. Seulement, M. Clermont continua à ne venir àSavenières que lorsqu'il savait m'y trouver, et je n'avais pu encore l'y retenir un jour entier. Je me promis bien de saisir la première occasion pour mettre lin à cette discrétion exagérée.
Un jour que je me préparais à une excursion dans mes taillis les plus éloignés, j'appris que notre voisin venait d'arriver, et j'aperçus son cheval qu'un domestique allait faire conduire aux écuries. Ma course devait être longue et je ne pouvais la remettre ; prier Clermont de m'atlendre eût été inutile; j'avais plusieurs fois vainement essayé de le laisser seul avec madame de Puineuf; l'idée me vint de l'y forcer l C'était d'ailleurs le seul moyen de le garder à Savenières où je ne devais être de retour que vers le soir, et de l'obliger par suite à y passer la nuit. Je dis à mon groom d'avertir M. Clermont que j'avais eu besoin de son cheval, et, le montant, sans plus attendre, je partis au galop.
Retenu fort tard par les ouvriers, je ne pus revenir qu'à la nuit close. En arrivant, ma première pensée fut de demander des nouvelles de notre visiteur.
— 11 est parti ! me répondit le groom.
— Parti... et comment?...
— A pied....
— Y a-t-il longtemps ?
— Une heure au plus !
— Où est madame de Puineuf V
SAVENIEIIÉS. 117
— Elle s'est retirée dans sa chambre peu après le départ de M. Clermont.
Je n'en entendis pas davantage ; mon désappointement était complet. J'avais espéré que le long tête-àtéte auquel j'avais obligé Ernesline et le jeune médecin aurait fait disparaître la contrainte qui existait entre eux, que j'allais les retrouver joyeux et bons nmisj au lieu de cela, mon hôte était parti et ma femme malade ! De plus, en forçant M. Clermont à s'en retourner à pied, ma plaisanterie que j'espérais faire pardonner à mon retour prenait l'air d'une liberté de mauvais ton. J'écrivis sur-le-champ un billet d'explication, et je fis partir mi domestique pour ramener le cheval.
M. Clermont revint le lendemain , je lui renouvelai mes excuses. Je remarquai bientôt qu'il nous visitait plus souvent et que les manières d'Ernestinc étaient devenues moins réservées.
A peu près dans le même temps mes rapports avec madame de Puineuf changèrent entièrement. Elle commença à veiller à la satisfaction de mes moindres fantaisies avec une ardeur et une perspicacité que les femmes seules savent apporter à ces détails. Habitué jusqu'alors à l'uniformité mécanique des soins que
Ton achète, ce fut pour moi une nouveauté aussi inattendue qu'enivrante. Je connus à mon tour la douceur de ces existences survcillccs qui ne vous laissent que la peine de vivre, véritables palais de fées où votre simple désir devient comme une baguette magique qui transfigure tout autour de vous et porte sous votre main chaque objet souhaité.
Une seule chose me semblait bizarre ; bien qu'Ernestine mit dans les soins quelle me prodiguait une sorte de passion, elle se refusait à toute expression de reconnaissance. Mes remerciements lui causaient des angoisses et des impatiences inexplicables ; on eût dit qu'elle croyait faire trop peu et que mes éloges lui paraissaient une ironie. Enfin si ma gratitude deve nait plus tendre, je la voyais trembler et pâlir sous mes caresses; ses yeux se fermaient, ses mains se joignaient comme pour une prière muette. Vainement j'avais recours aux plus affectueux épanchements; à chaque baiser ses lèvres devenaient plus froides. J'avais beau serrer sur mon sein cette femme qui fléchissait sou3 chaque étreinte , j'avais beau l'aimanter de mon regard, la brûler de mon haleine, je n'avais entre mes bras qu'un cadavre au supplice.
Cette insensibilité me jetait quelquefois dans d'incx-
SAVENIÈRE6. 1 J^
primables accès de désespoir. Je repoussais Ernesline, et je courais comme un insensé à travers la campagne, cherchant de l'air, de Icspace, juiqu'ù ce que je tombasse accablé au pied de quelque vieux hêtre du coteau. Je m'y endormais de lassitude, et quand je mo réveillais au chant des oiseaux, la fraîcheur des feuillées avait coulé de mes sens Jusqu'à mon âme, j'étais calme et presque lieureux. Alors je reprenaisle chemin de Savenicres ; je retrouvais Ernestine les yeux encore gondés de larmes, et, honteux d'avoir causé sa douleur, je lui tendais ma main qu'elle baisait.
Je m'accoutumai, ainsi peu à peu à regarder sa froideur comme une sorte d'infirmité qu'il fallait plaindre, non accuser, et ne pouvant trouver une femme chez madame de Puineuf, j'en fis une sœur intime et chérie.
Celte chaste affectionne conservait poi nt cependant toujours sa sérénité. Souvent encore des bouffées de feu me montaient au cœur; mais le regard triste et suppliant d'Ernestine m'arrêtait; je renfermais en moi ces tumultueuses ardeurs, je refoulais dans mon sein avec une sourde rage tous mes désirs révoltés; je détournais la tête avec colère des excitantes images qui s'élevaient devant moi, et, chassé du paradis terrestre, je m'efforçais de lui jeter un coup d'œil do mépris.
Quoique celte situation puisse vous paraître ridicule, Charles, oserai-je le dire, elle avait pour moi un charme inexplicable. Ce qu'il y a de plus doux après le bonheur, c'est son attente. Ainsi penché sur la source des voluptés sans y boire, je la voyais sans cesse, j'en sentais de loin la fraîcheur ; je gardais ma soif, mais n'était-ce point elle qui rendait la source si désirable et si belle? Ma position près d'Ernestine était devenue celle d'un amant près de l'enfant qu'il espère un jour pour épouse. Nous faisions ensemble tous les soirs de longues promenades en regardant les étoiles et en écoutant les rossignols dans les tilleuls. Parfois , dans le calme harmonieux de ces nuits , et tandis que nous marchions à travers les clairières, un hautbois se faisait entendre tout à coup du côté du bourg perdu dans l'ombre; ravis, nous nous arrêtions en penchant l'oreille vers les sons qui tremblaient sur la brise du soir, et souvent à la note qui m'avait touché je sentais le bras d'Ernestine peser doucement sur le mien comme pour m'avertir. D'autres fois nous marchions le long des saulaies, regardant au loin la Loire baignée de pâles lueurs et enveloppant de ses blonds replis les îles et les rives. Ernestine était presque toujours silencieuse, et je n'osais interroger sa rêve-
SAVENIÈRES. 121
rie -, j'aimais à croire que j'y étais mêlé avec tout ce qui nous entourait, et, heureux de cette foi j'évitais de m'éclairer davantage.
Peut-être même ne doutais-je pas?... Au milieu de cette poésie de la création, nos deux âmes étaient frappées en même temps comme deux touches harmonieuses ; comment douter de leur accord en reconnaissant la communauté de leur émotion? Ce qui manquait à ces révélations réciproques, je l'attribuais aux premières habitudes d'une union mal formée ; mais avec le temps j'espérais faire disparaître cette retenue. Jusqu'alors j'avais agi comme le mari d'Ernestine; je pris la résolution de ne plus être que son prétendant. Je supposai brisé le nœud hâlif et imprudent qui l'avait attachée à moi, et je me préparai à le refaire lentement, aidé par elle-même , et abdiquant ainsi mes droits pour les regagner.
Je ne sais si madame de Puineuf comprit mon projet ; mais le changement de mes manières parut la toucher. Ne craignant plus les exigences de l'époux, elle se montra plus libre et plus tendre. Je me laissai prendre à ce premier succès, et j'espérai que son affection grandirait insensiblement jusqu'à l'amour; mais j'attendis
vainement ce progrès. La tendresse de madame de
Puineiif ne dépassa point les limites d'une amitié reconnaissante, et Je m'aperçus bicnlôt que j'avais détrôné le mari sans aucun profit pour Tamant.
Ainsi tons les moyens se brisaient successivement entre mes mains, et le cœur d'Ernestine m'était fermé Sans espoir. Froideur, colère, amour, j'avais tout essayé vainement. J'avais eu beau frapper sur ce rocher, il n'avait point- d'entrée. Le désespoir s'emparait de m.oi à cette pensée; puis, au moindre retour de madame de Puineuf, toute ma douleur s'évanouissait. Un geste plus familier, un regard moins sévère, un mot plus doux, et je croyais encore à la possibilité de me faire aimer; car l'âme humaine est ainsi faite ; elle vogue, toujours incertaine, entre le sourire du ciel et la menace de l'Océan.
J'ignore combien de temps aurait duré cette situation si un événement iualter.du n'était venu précipiter le dénouement.
On parlait de contagion depuis quelques jours, et elle avait déjà frappé plusieurs victimes dans le voisinage de Savenières. J'appris, un matin, en me levant, que madame de Puineuf avait été malade toute la nuit ; j'entrai chez elle, et la trouvai dans un état effrayant. J'elÎQis monter à cheval moi-même pour chercher un
SAVnNIEHES. t-2a
médecin, lorsque M. Clermont arriva. Je le conduisis aussitôt à la chanibre d'Erncsline.
Elle était plongée dans une somnolence â demi délirante, et le reconnut à peine. Le jeune médecin l'examina, et pâlit toul-à-coup; sa main, qui tenait le bras de madame de Fuineuf, trembla ; il se pencha vers elle avec époux'ante; puis , tournant vers moi son visage bouleversé :
— C'est le choléra, monsieur ! me dit-il d'une voix étouffée.
J'eus peine à retenir un cri. Depuis que j'entendais parler de l'approche du fléau, j'avais souvent pensé qu'il pourrait nous atteindre à Savenières; mais, pour a\oir prévu un malheur, on ne s'étonne pas moins de son arrivée. J'entraînai M. Clermont dans l'embrasure d'une fenêtre, et lui demandai s'il y avait quelque danger.
— Je le crains, me répondit-il.
— Mais vous la sauverez pourtant? m'écriai-je.
— Je l'espère monsieur.
Le ton avec lequel ces mots étaient prononcés me glaça. Je levai les yeux sur M. Clermont. Siis lèvres étaient tremblantes et ses regards baissés, comme s'il
eût craint de rencontrer les miens. Je me laissai tomber sur un fauteuil en poussant un gémissement.
La journée entière se passa sans apporter aucun changement à l'état d'Ernestine, mais vers le soir les accidents de la maladie se multiplièrent avec une effrayante rapidité. Jusqu'alors je m'étais raidi contre le désespoir, mais enfin mes forces m'abandonnèrent. A chaque nouvelle crise, je sentais quelque chose de mon courage et de ma raison qui me quittait. Je passai la nuit dans des alternatives de douleur et d'abattement impossibles à rendre. Succombant par instants à l'inquiétude et à la fatigue, je perdais conscience dû ma vie et je demeurais immobile dans une sorte d'extase affaissée. Je ne savais plus si ce qui m'entourait était de la réalité ou un rêve. J'entendais bien encore autour de moi un bruit de pas, un râle, des sanglots-, j'entrevoyais bien des femmes qui s'empressaient autour d'un lit, et le visage pâle d'un homme debout au chevet ; mais tout cela était confus comme une vision, tout flottait dans je ne sais quelle atmosphère douloureuse. Je me débattais en vain contre cette hallucination poignante; je n'en pouvais sortir. J'étais comme le noyé qui, luttant à travers la vague, entrevoit les formes du rivage, la voile d'un navire, et qui roulo
SAVCNIEUES. 125
de flot en flot sans pouvoir rien dislinguer ni rien saisir.
Parfois cependant une crise pins forte m'arrachait à cette espèce de somnambulisme douloureux. Alors la vie se réveillait en moi si profondément , le sentiment de la réalité me saisissait avec tant de vivacité, que je courais au balcon tout égaré, et que j'y tombais à genoux les mains jointes avec des pleurs et des sanglots j puis, au milieu de mon désespoir, la voix d'Ernestine parvenait à mon oreille ; si j'entendais un mouvement près de son alcôve, ie me relevais en tressaillant! elle avait besoin de moi peut-être!... Je rappelais tout mon courage-, je serrais mes mains sur mes yeux pour y refouler les larmes; je les pressais sur mes lèvres pour y étouffer les soupirs; et quand j'avais réussi à tout faire rentrer dans mon cœur, je m'approchais du lit de la malade avec des yeux humides qui s'efforçaient d'être sereins, et des lèvres tremblantes qui tâchaient de sourire ! — Oh î il ne doit point parler de souffrance celui qui n'a pas veillé la femme qu'il aimait pendant son agonie ! il n'a point senti les angoisses de toute une vie résumée en quelques heures; il n'a point bu à cette coupe amère de toutes les amertumes; il ne connaîtra jamais une de ces nuits où
126 SCÈKES DE LA VIE INTIBIE,
chaque minute est une année, chaque geste un événement, chaque soupir un désastre ; où penché sur une tête échevelée, épiant la vie ou la mort de son bonheur, on compte les pulsations d'une artère, espérant toujours que l'on s'est trompé 5 on écoute une respiration sifflante qui, bientôt, semble plus libre j on attend quelques traces de sueur sur le front, que l'on finit par humecter de sa propre haleine !.... — O nuits suprêmes I enfers où j'ai passé, et qui n'avez de nom dans aucune langue, je ne haïrai jamais assez pour souhaiter vos tortures à mon ennemi !
La tension dans laquelle mon âme fut maintenue par les retours successifs d'espérance et de désolation, 'devint à la longue impossible à supporter. Vers le matin, mon irritation fiévreuse s'était tellement exaltée, que je fus pris d'une rage impalicnte ; l'incertitude du malheur m'était intolérable; j'étais pressé d'avoir une douleur entière, dans l'espoir qu'elle me tuerait ; mon cœur la cherchait avec une avidité furieuse \ je ne demandais plus au ciel la vie d'Erncs- (ine, j'avais épuisé tous mes espoirs et toutes ncs prières ; je demandais sa mort et je me révoltais de ce qu'elle n'arrivât pas. Je m'imlignais que Dieu tentât do me tromper par un leurre d'espérance. Je l'accr."
SAVEISIEOES. 127
sais de me condamner au supplice de l'attente, moi qui étais sûr qu'elle mourrait et qui n'attendais que celte heure pour mourir aussi.
CarErnestine perdue, à quoi bon l'existence? On survit à la femme qui fut seulement une chose gracieuse dans nos jours ; on survit à celle qui part en avant, après nous avoir fait connaître un amour entier; la première laisse un vide qui se remplit; la seconde des souvenirs qui donnent du courage-, mais moi, je n'avais ni habitude à refaire, ni souvenirs à caresser. Ernestine morte, rien ne me restait pour me consoler. J'étais en marche, à moitié route, vers le bonheur, et, tout à coup, on m'enlevait le but; comme à Icare, mes ailes s'étaient fondues après avoir quitté la terre et avant que je fusse arrivé au ciel. Que pouvais-je faire au monde après cet attachement interrompu? que pouvais-je désirer maintenant qu'on avait brisé entre mes mains celle coupe si longlemps désirée Qu moment où j'allais y goûter? Ohl je le sentis vivement alors, Charles, ce qui dégoûte de la vie ce n'est point une pleine et loyale douleur, ce sont les joies qui avortent, les espérances qui fleurissent sans porter de fruits, les amours qui, prêtes à s'envoler eu ciel, se trouvent n'avoir point d'ailes I
i28 SCÈNES DK LA VIE INTIME.
Vers huit heures du matin, on fit venir un prêtro pour Ernestine :je ne pus soutenir ce spectacle; je descendis au jardin. M. Clermont s'y était rendu peu avant moi 5 nous nous rencontrâmes au bout d'une allée... 11 se jeta sur mon sein en sanglottant. Je le serrai dans mes bras sans rien dire ; je ne pouvais plus pleurer : celte nuit avait tari mes larmes. Après un moment de silence :
— Combien peut-elle encore vivre? lui demandai-je.
— Une heure, peut-être.
Je ne m'attendais pas à ce que le délai donné fut si court, et j'en éprouvai un saisissement terrible : arrivé à ces extrémités, tout semble important. Je savais bien qu'Ernestine devait succomber, mais je n'avais point encore, dans mon esprit, fixé le moment de sa perte, et maintenant voilà que l'on me marquait les limites de sa vie. Une heure, mon Dieu, une heure encore... et l'Ernestine que j'aimais ne serait plus qu'une chose inerte et horrible à voir !...
Je courus vers sa chambre les bras tendus en avant, chancelant et la tête perdue... En entrant j'entendis des cris... Arthur était ù genoux près du lit de sa mère, tenant une de ses mains (pi'il baisait. J'allai
SAVENIERES. 129
me placer de l'autre côté, et je m'agenouillai en prenant l'autre main de la mourante. Madame de Puineuf, que les gémissements de l'enfant avaient paru ranimer, se souleva ; son regard erra un instant d'Arthur à moi, et s'arrêta enfin sur son fils. Elle me relira la main que je tenais pour les porter toutes deux sur la tête brune de l'enfant ; mais, comme si elle eût regrelté subitement cette préférence, elle me rendit cette main moite et tremblante, se tourna vers moi, sourit... et se laissa retomber sur son oreiL.r. Un instant après j'entendis, au chevet, les sanglots de la jeune fille qui la soignait; je me soulevai d'un bond et me penchai sur Ernestine... Elle n'était plus.
Je ne vous dirai rien de ma première douleur : quels mots pourraient la rendre? Plusieurs heures s'écoulèrent dans des crises de désespoir suivies de profonds abattements. Mais enfin vint ce calme instinctif qui naît de l'impossibilité de souffrir plus longtemps. Tous les ressorts de mon cœur semblèrent se replier en même temps, et je me laissai retomber duuj mon affliction avec un nonchalant abandon de moimême.
Tout le monde a passé par cet état sans nom, suite des grands orages de l'àme, qui n'est ni du bien-être.
ni de la souffrance, mais un affaissement poignant et doux à la fois. Des pensées qui, quelques heures auparavant, m'auraient déchiré, je m'y arrêtais maintenant avec complaisance, je cherchais les objets qui me rappelaient le malheur dont j'avais été frappé, je trouvais une volupté étrange à manier la couronne dépine sous laquelle mon front saignait.
Ces entreliens intimes avec ma douleur me la rendaient même insensiblcmiCnt précieuse. J'arrivais à m'allcndrir sur mon propre sort, et j'y trouvais du charme. Il est si rare de pouvoir s'aimer soi-même, si doux de pouvoir se pleurer. On ne sait point, dans les premiers moments, tout ce que les douleurs pures et saintes apportent de forces avec leurs tourments. Pareilles à cette lance d'or des temps fabuleux, qui donnait la gucrison en faisant la blessure, elles ne nous abattent d'abord que pour nous relever bientôt. Soutenus par elles, nous mettons le pied sur la vie, nous laissons tomber nos passions charnelles comme un vêtement usé, et notre âmo exaltée grandit jusqu'au ciel. C'est surtout dans ces moments de désolation que l'on arrive à sentir ce que l'on vaut. Il nous semble alors qu'en nous frappant, Dieu a déclaré que nous étions quelque chose; notre mal nous est glorieux;
SAVENIERES 131
nous nous sentons plus importants, plus dlsucs d'estimes : nous nous honorons de notre malheur comme le soldai de la cicatrice qu'il aura à montrer après la guerre.
La nuit était venue, et j'étais seul. Je fus saisi d'uQ invincihlc désir de revoir la chambre d'Ernestine. Je sortis sans bruit de la mienne, et je m'avançai à travers le corridor obscur. Arrivé à la porte, je la poussai avec une sorte d'attente frémissante!... La morte avait été emportée ailleurs j rappartement était vide, et la lune y jetait ses lueurs.
Du reste, tout y était encore dans lo même état qu'au moment où jo l'avais quittée, et son desordre n'avait rien de lugubre. La maladie d'ErnesLine avait été si courte, que sa chambre n'avait point eu le temps de perdre son paisible aspect. Le choléra y était venu à l'improviste, et avait emporté sa proie sans laisser de trace. Des fleurs, une broderie commencée, un lit défait, une robe blanche jetée sur un fauteuil, tout semblait indiquer le lever récent d'une jeane fille plutôt qu'une agonie.
Je m'arrêtai tremblant au milieu de cette chambre. Jusqu'alors je ne l'avais jamais vue que dans un arrangement froid et méthodique , fidèle image de ma vie
monotone ; pour la surprendre dans ce désordre joyeux, qui ressemblait presque à celui de la volupté, il avait fallu que la mort m'y précédât !
Je promenai autour de moi des regards noyés de larmes j je cherchai dans chaque coin de cet appartement quelque chose qui me rappelât Ernestine; j'aurais voulu reconnaitre ses places accoutumées; mais rien ne m'était familier dans ce sanctuaire, où la liberté de l'amour compris m'avait toujours manqué. Oh ! heureux qui peut repeupler l'intérieur vide , heureux qui a pu attacher à chaque objet quelque douce réminiscence ! En partant, l'être aimé laissera du moins son empreinte et ses attitudes 5 son ombre flottera sur les murs, se reflétera dans les miroirs; chaque heure, en sonnant, évoquera le doux fantôme pour quelque occupation ordinaire et connue ; le temps, l'espace seront gardiens de ces souvenirs sacrés; ce sera comme une âme dont on n'aura perdu que le corps.
La fenêtre était restée ouverte; je m'en approchai pour regarder la campagne et la nuit étoilée. La perte d'Ernestine était si nouvelle, que je n'avais pu encore en accepter l'idée ; l'habitude protestait en moi contre l'évidence. A chaque instant il me semblait entrevoir
SAVENIERÉS. 133
le long des charmilles du jardin, sa forme aérienne ; je croyais entendre, dans le corridor, son pas furtif, je m'attendais sans cesse à voir la porte de la chambre s'ouvrir et Ernestine paraître. Je sentais bien une grande désolation, j'entendais bien en moi un son lugubre et monotone, qui, semblable aux tristes balancements d'une horloge pendant la nuit, allait de ma tête à mon cœur en répétant : morte ! morte ! morte !... Mais ce n'était qu'un bruit confus ! Tout parlait d'elle autour de moi, tout m'avertissait qu'elle venait de partir à peine. Je touchais ses travaux de femme, son piano encore ouvert devant la romance préférée, ses gants encore embaumés du parfum qu'elle aimait î... Comment croire que son absence n'était point une absence ordinaire? comment ne pas espérer son retour?...
Je parcourais lentement cette chambre adorée, m'efforçant d'entretenir mon illusion, et cherchant partout les traces laissées par Ernestine. J'airivai ainsi au secrétaù-e de citronnier où elle avait coutume d'écrire et je rouvris.
Le livre qu elle avait com.mencé y était encore, et le couteau d'ivoire marquait la page où elle s'était arrêtée. A côté se trouvaient des feuilles éparses sur
l'S^ SCENES DE LA VIE INTIME.
lesquelles elle avait jeté quelques fugitives pensées, quelques citations de ses récentes lectures. Je feuilletai avec un saint attendrissement ces papiers confidents de SCS admirations cachées. Hélas! ce quelle avait choisi partout, c'étaient des expressions de tristesse et d'amour, les confessions des cœurs malades ou brises ! Je relus plusieurs fois ces notes mélancoliques qui révélaient son âme; puis, comme si j'avais espéré entendre la fin d'une confidence commencée, je me mis à chercher de nouveau. A quoi bon, en effet, une plus longue discrétion? Ces papiers n'avaient plus de mailros, ces secrets n'apparlenaient plus à personne; ils étaient passés du monde réel à celui des ombres : tout cela n'éUiil plus une histoire, mais un roman I
Je trouvai, dans i:ne cassette de bois de rose dont je lui avais fait présent autrefois, ies lettres que je lui avais écrites pendant ma longue absence; elles étaient confondues avec des actes de naissance et la copie de notre contrat de mariage; un autre tiroir contenait son bouquet d'oranger, un bandeau de roses blanches conservé depuis sa première communion sans doute, et quelques lauriers jaunis, innocentes couronnes rapportées du couvent. Je contemplais toutes ces choses avec un frémissement intérieur, je les louchais; j(î
SAVËNIERES. 135
leur parlais à voix basse et avec larmes. Papiers, fleurs, lauriers flétris, tout m'était précieux.
J'avais cherché jusqu'aux recoins les plus caches; j'avais tout vu et j'étais prêt à recommencer cet examen cher et cruel, lorsqu'une lettre froissée attira mes regards. Je connaissais celte écriture : c'était celle de M. Clcrmont.
Pardon, mon ami, j'ai été obligé de m'inter-
rompre. Arrivé à ce moment horrible de mon récit, ma plume s'est arrêtée d'elle-même, et la douleur du souvenir a été plus forte que mon courage. Prévoyant combien devaient m.e coûter ces dernières confidences, je les reculais toujours, et, comme un condamné qui marche vers l'échafaud, je multipliais les déiours afin de retarder le supplice ; mais, malgré tout, le moment est venu.
Voici la lettre dont j'avais reconnu l'écriture. — Pour vous la copier, Charles, j'ai tâché de fermer les yeux de mon âme, et d'écrire sans comprendre les mots que ma main traçait!... Il m'a fallu trois jours pour cela!
« Ne craignez rien, Erncstine, je refuserai toutes les invitations. Qu'irais-je chercher àSavenicres? Les souvenirs de joies perdues, d'espérances fauchées I
136 scè:jes de la vie intime.
Ah ! non, je ne veux point jeter de regard dans ce pa- | radis dont je suis chassé à jamais.
a Madame deMoëlan m'a longuement parlé de vous; je sais que vous êtes aussi heureuse que vous pouvez Têlre désormais sur la terre!... Que m'importe le reste? Je ne veux point compromettre, par une imprudence, votre honneur et votre repos.
« Qu'aurais-je à vous dire, d'ailleurs? ne sommesnous pas sûrs l'un de l'autre? ne craignez de ma part aucune démarche hasardée^ vous le savez, mon amour n'est point une de ces passions égoïstes et folies qui veulent se satisfaire à tout prix. Quand je suis venu dans ce pays, c'était pour vous voir une fois seulement et je vous ai vue!... Le plongeur revient un instant sur les flots pour trouver de Tair, puis il retourne aux abîmes 5 ainsi de moi. J'ai respiré quelques minutes ; j'ai aperçu le ciel; maintenant je puis me replonger
dans la vie.
0 Une prière cependant : quand j'ai vu l'enfant
chez madame de Moëlan, bien que votre cousine sût tout, j'ai à peine osé le serrer dans mes bras. De grâce, envoyez-le jouer quelquefois dans le grand bois de maronniers -, j'y serai, je pourrai faire sa connaissance, lui parler... Il ne verra en moi qu'un chasseur
VENIERES. 137
qui se repose, et nos entretiens n'auront rien de dangereux.— Oh ! si vous saviez combien j'ai envie de le connaitre, de le serrer sur mon sein î — Ernestine, aimez bien l'entant, aimez-le bien; c'est maintenant le seul lien entre nos cœurs, le seul lieu du rendezvous donné à nos amours.
« Adieu î j'ai recommencé plusieurs fois cette lettre ; je voulais être calme et ne pas réveiller chez vous de trop cuisants regrets. Vous comprendrez celte froideur, n'est-ce pas ? Vous saurez qu'il faut bien souffrir pour se faire si tranquille ! O Ernestine ! Ernestine, pourquoi ne sommes-nous pas morts ensemble, il y a dix ans, ce soir ou vous étiez si pâle à la soirée de votre sœur et où vous me dites en sortant. On veut me marier! Que de soucis nous nous serions épargné en quittant la vie alors !
a Adieu, priez pour nous.
« Alfiied. »
Il y a des heures où l'on a l'instinct de son infortune. Rien ne m'avait préparé au coup qui me frappait; aucune crainte, aucun soupçon, et pourtant ce malheur ne me trouva point incrédule, je sentis qu'il m'appartenait, A l'instant même et d'une seule pensée, je compris tout; la tristesse d'Eruestine, sa réserve, les
ir
premières froideurs de M. Clermont à recevoir mes avances ; puis enfin ses assiduités mieux reçues.
Ainsi j'avais été trompé 1 Cette femme que je croyais si pure et que mes caresses faisaient trembler, sortait des bras d'un autre! cet enfant que j'avais bercé sur ma poitrine en lui donnant le nom de fils, n'était pas le mien ; j'avais été trompé et je n'avais pas su le découvrir, et j'avais moi-même ramené, dans ma demeure, l'amant qui s'en éloignait ; j'avais joué entre Èrnestine et lui le rôle d'entremetteur ! Je m'étais avili à leurs yeux par le ridicule!
Oh ! que de plaisanteries faites par moi en leur présence, dont le souvenir seul me faisait rougir maintenant ! O honte ! n'avoir rien deviné, rien vu, avoir été aveugle, sourd et stupide ! être resté des heures, des jours, des mois en butte à leur méprisouàleur pitié!... Et c'était elle qui m'avait ainsi joué, elle que j'avais adorée comme une sainte et que je respectais plus que je n'aurais respecté ma mère!
Cette pensée me rendit fou d'indignation et de colère. Ma lettre à la main, je courus dans le corridor, tout égaré, en demandant où était la morte. Un domcsliquc tremblant me montra du doigt la chambre funèbre;
SAVENlKniîS. IjO
je m'y précipitai; Arthur, à genoux et baigné de larmes, était au pied du cercueil.
— Emmenez l'enfant lemmenczl'cnfant! m'écriai-jc.
Et je lé jetai dans les bras du prêtre, qui s'écarta avec épouvante. Alors face à face avec le cadavre, je me mis à lui parler comme s'il eût pu nVentendrc ; je lui demandai compte de ma confiance trompée, je l'accablai de malédictions. Puis, rinsensibilité de la morte augmentant ma fureur, je foulai aux pieds les (leurs qui ornaient son suaire, j'arrachai de son doigt la bague d'alliance, j'enlevai le crucifix posé sur son cœur, et, le brisant sur la bière, je lui criai que Dieu n'écoutait point les adultères. J'ignore, du reste, combien de temps dura celte scène de délire dont je n'ai gardé qu un souvenir confus, et à la suite de laquelle je m'évanoiiis. Lorsque je revins à moi, j'étais au lit, une fièvre violente m'avait ôtô la raison pendant douze heures.
La première impression distincte qui me frappa au sortir de cette crise fat la vue de la lettre fatale que ma main tenait toujours dans une pression convulsive. Elle me rappela à l'instant le coup dont j'avais été frappé, et les souvenirs me revinrent avec une tel'c abondance, que je sentis le délire qui me gagnait do
nouveau. Je me redressai dans mon séant et je pris mon front à deux mains comme pour comprimer mes pensées. Au milieu de leur confusion pourtant, une idée nouvelle commençait à se faire jour. Dans le premier élan de surprise et de désespoir, je n'avais songé qu'à Ernestine, car entre deux trahisons celle de l'être aimé est la plus cruelle; mais mon second mouvement fut de courir à son complice pour me venger. Je voulus me lever sur-le-champ, mes forces me trahirent; je fus pris d'un long évanouissement, et Ton fut obligé de me reporter au lit.
J'appris le soir même que M. Clermont, atteint du choléra quelques heures après la mort d'Ernestine, n'avait pu quitter Savenières et qu'il y était mourant.
Je ne vous détaillerai point tout ce qui se passa en moi pendant une courte convalescence. Dès que je pus marcher, je me rendis à la chambre de mon rival ; mais l'amélioration passagère que l'on avait remarquée dans son état venait déjà de faire place à des symptômes dont on s'effrayait. Je le trouvai sans force, sans voix et sans regard. Vers le soir pourtant, il se ranima, et l'on conçut quelques espérances qui s'évanouirent bientôt pour renaitre de nouveau à la fin du second jour. Je suivais toutes ces crises de sjuérison et d'à-
SAVENIERES. Hl
gonie avec une inquiétude avide. Depuis que j'avais vu Clermont, ma soif de vc. ^eance avait redoublé. Obligé de la cacher, je la sentais s'accroître. Je m'irritais de l'impassibilité du mourant devant ma rage mal contenue; j'aurais voulu lui faire comprendre une malédiction ou une injure, trouver en lui quelque point sensible que je pusse faire saigner. Oh ! vous ne savez pas, Charles, combien le goût du mal devient fort dans un cœur ulcéré ; vous ne savez pas comme la haine occupe promptement tous les vides que laisse l'amour en s'en allant ! Vous n'avez jamais connu la violence de ces ressentiments silencieux qui grandissent dans les ténèbres de l'âme; vers solitaires dont on sent perpétuellement la morsure au fond de ses entrailles.
Plus je pensais à ma haine, plus elle prenait possession de moi. Grâce à l'ingénieuse éloquence de la passion, je trouvais à chaque instant quelque nouvelle raison à ma colère. Tout me rappelait l'injure que j'avais reçue ; la maladie même dont le mourant était atteint, ne l'avait-il pas gagnée en donnant des soins à Ernestinc? C'était comme une dernière trace do leur amour ; il semblait vouloir mourir du même mal qui l'avait tuée elle-même.
i4â SCENES DE LA VIE INTIME.
Et s'il mourait, je n'avais plus personne à qui je pusse demander compte de mes tortures. Lui, iln'aurail eu rien à souffrir, pas même la douleur de survivre, et moi, j'allais rester seul sans avoir pu le faire rougir. Cette pensée me mettait hors de moi.
O Charles ! quelles journées et quelles nuits s'écoulèrent près de cette triste couche ! Que j'interrogeai de fois ce souffle sur le point de s'arrêter; comme je demandai à Dieu avec ferveur de faire vivre cet homme assez de temps seulement pour que je pusse l'insulter et le tuer ! Mais chaque jour je voyais cette espérance décroître ; je le regardais mourir heure par heure... mourir tranquillement!... Tranquillement, mon Dieu ! — En vain je suppliais à mains jointes les médecins de le sauver: les médecins secouaient la tête et soupiraient. Penché à son chevet, j'épiais quelque révolution inespérée, j'attendais qu'un éclair de Vie jaiUit de ses yeux presque éteints ; je l'appelais par son nom; je secouais sa main... et ses regards restaient morts, ses oreilles sourdes, sa main insensible! Oh ' s'il eût pu du moins se ranimer un instant pour me voir et m'cntendre! s'il eût pu revivre assez pour souffrir d'un outrage I Sa faiblesse nem'cût point retenu. Que m'importait en elfet d'être méchant cl lâche ?
SAVENIÉRES. i4i
Je Voulais sa douleur, tout le reste n'était rien pour moi!
Dieu me refusa cette honteuse joie. Clermont mourut à Savcnières sept j )urs après Eruestine.
Sa mort me causa un désespoir sauvage, mais sans apaiser ma colère, et ce fut peut-être ce qui me sauva. Ma haine seule me soutenait j c'était le dernier ressort de mon être r, lui brisé, je n'aurais plus été qu'un cadavre qui serait retombé sur lui-même.
Depuis ma fatale'découverte, l'idée du suicide m'était plusieurs fris venue, mais sans que je m'y arrêtasse. Ces déseï lions furtivcs m'avaient toujours déplu, moins pa» principe que par instinct. Trop de vitalité débordait en moi pour que j'acceptasse une mort sans lutte et sans action. Je pouvais chercher le danger pour périr, mais non m'assassiner froidement. Le désespoir même est logique chez l'être fort, et le suiciùo m'avait toujours paru un non-sens.
Dans ma situation, d'ailleurs, je me fis un point d'honneur de vivre. Ma mort eût fait croire que je n'avais pu supporter la perte d'Ernesline, et mon sang eût écrit sur sa tombe une épitaphe glorieuse. Je ne voulus point lui rendre cet hommage menteur. Vivre
c'était protester contre sa mémoire , je voulus vivre pour prouver mon indifférence.
N'ayant pu éviter lablessure ni la venger, j'essayais ainsi de la nier. Comme tous ceux qu'occupe une seule pensée, il me semblait que tout le monde avait les yeux sur moi. Je voilai donc ma douleur sous un masque de sérénité-, mais comment ne pas exagérer ce que Ton feint? Il eût fallu supporter mes tortures sans me plaindre, je voulus les supporter en chantant. Je repris mes travaux, je reçus des visites, je me montrai partout souriant, déïoccupé, et étonnant tous les regards de ma tranquillité joyeuse.
Mais il me fut impossible de braver ainsi longtemps la douleur et l'opinion. Je n'atteignais rien dans ces combats à vide dont tous les coups retombaient sur moi-môme. Je sentis bientôt ce rire à fleur de lèvres s'éteindre, et la colère, que j'avais voulu refouler au fond de mon cœur, remonter comme une lave. J'éprouvai le besoin de décharger sur quelque chose ce qu'il y avait en moi d'amertume. Ne pouvant plus atteindre les personnes, je reportai sur les choses ma froideur et mes mépris.
Le séjour de Savenières m'était devenu insuportabic; décidé à m'en défaire et à quitter le pays, j'annonçai un
SAVENIERES. l'kô
encan public de tout ce que renfermait le château, et j'y assistai moi-même. Faut -il vous avouer ces petitesses de la haine, Charles? j'éprouvai une poi^iante joie à fouler ainsi aux pieds les souvenirs de la femme parjure et à l'insulter dans ce qui avait été à elle. Je jetai moi-même entre les mains sordides des juifs accourus à la vente toutes les saintes reliques qui me la rappelaient : parures de mariée , vêtements de bal , tout fut vendu, tout jusqu'aux oiseaux qu'elle nourrissait dans sa volière, jusqu'aux fleurs qu'elle cultivait sur sa fenêtre. Ah ! que ne pouvais-je prendre aussi son fjls dans mes bras, et crier à ces gens :
— Qui veut l'acheter ?
Que ne pouvais-je vendre mes souvenirs avec ce qui lui avait appartenu ; vendre mes quinze années d'amour, mes rêves de bonheur, mes espérances insensées, mes joies trompeuses ! mon passé tout entier, ô mon Dieu ! qui voulait m' acheter mon passé ! Hélas ! à quoi me servait de dépouiller mon temple domestique, d'en renverser tous les autels et de briser dans la boue les signes d**. mon adoration ; je faisais vainement le vide autour de moi; pouvais-je oublier la foi perdue et la divinité profanée ?
Quand j'eus épuisé tous les moyens de rompre avec
le passé, et que mon indignation se fut satisfaite autant qu'elle le pouvait, je tombai dans un abattement profond. Cette demeure dévastée réveillait plus douloureusement mes souvenirs; chaque vide m'y rappelait l'objet absent plus vivement que ne l'eût fait sa présence. Je me hâtai d'achever mes affaires afin de pouvoir quitter Savenières.
Enfin tout se termina, et je partis pour Angers où une voiture m'attendait.
C'était un soir d'automne : l'air était froid, et le ciel avait cette sérénité sévère plus triste que le brouillard lui-même. La bise soufflait dans les bois, et des tourbillons de feuilles mortes couraient devant mon cheval dans l'avenue déserte. Je me rappelai que j'avais déjà parcouru le même chemin à la même époque de l'année et par un temps à peu près pareil ; mais alors je venais, le cœur palpitant et plein d'espérances, chercher à Savenières du repos, del'amour) une femme et un enfant adorés! Cinq ans s'étaient écoulés, et je reprenais la même route, le cœur à jamais vide d'espoir, lassé de tout, veuf et sans UIs ! Ainsi ma vie entière, ma véritable vie avait duré seulement cinq années! cinq années de lutte, d'incertitude, de joie provisoire, pendant lesquelles j'avais
SAVENIERES. 147
toujours marché les yeux fixés sur l'avenir, et qui avaient abouti au néant ! Sorti un instant du monde tumultueuxqui m'avait ballotté silongtcraps, j'y rentrais donc encore malgré moi, le front plus chauve et l'àme plus vieille ! Ma retraite à Savenières n'avait été qu'un rêve de cinq ans, écoulé entre deux tristes jours d'automne !
J'arrêtai mon cheval, et je regardai autour de moi d'un œil désolé. On eût dit que Savenières effeuillait aussi ses dernières espérances et ses restes de jeunesse. Les campagnes étaient abandonnées et silencieuses ; les grands arbres laissaient pendre sur l'avenue leurs rameaux déjà dépouillés, et les prairies inondées récemment déroulaient au loin une verdure rare et souillée.
Cette tristesse des lieux, si bien en harmonie avec la mienne, me toucha ; je m'arrêtai pour contempler cette belle campagne que je ne devais plus revoir, et où j'avais poursuivi tant de délicieuses chimères î Un attendrissement profond descendit en moi à celte vue. Ma fermeté iiaineuse se fondit comme un glaçon qui se serait formé sur le cœur, et l'orgueil de ma douleur s'abîma dans les larmes.
Alors, tendant les bras vers cetEden dont une Èvc
m'avait aussi chassé , je dis adieu aux bois où je m'étais reposé à ses pieds, adieu aux vallées où Tenant poursuivait des papillons tandis que je cueillais des marguerites pour elle , adieu aux fontaines où je l'avais fait boire dans ma main, adieu aux nuages que nous regardions ensemble, adieu aux haies fleuries, adieu aux oiseaux, adieu à tout ce qu'elle avait aimé et que j'avais aimé à cause d'elle ! Puis, jetant un dernier regard sur ces lieux où j'avais tant souffert, tant espéré et dont je ne gardais rien , je pensai en pleurant combien était heureux celui qui pouvait, comme Énée sauvant ses dieux des flammes de Troie, emporter son passé dans les bras à travers les ruines de sa destinée.
Parmi les petites villes que l'on rencontre presque à chaque pas dans la Bretagne comme témoignage de la civilisation et de Timportance primitive du vieux duché, il n'en est point dont l'aspect soit à la fois p'us coquet, plus paisible et plus doux que Kemperlé. Née à"une abbaye, cette gracieuse bourgade semble avoir conservé la sérénité du cloître. Seulement, les cellules se sont insensiblement transformées en maisonnettes riantes où chaque famille vit à part, d'une existence silencieuse et murée.
Dans les grandes villes, la nécessité de réunir plusieurs ménages sous le même toit a nécessairement établi entre eux une communauté d'habitudes. A force de se rencontrer dans le même escalier, on arrive à se
connaître au moins de visage ; on cesse d'être une gêne l'un pour l'autre; le voisin devient le témoin d'une partie de nos actions, une chose du logis à laquelle nous ne prenons plus garde. Mais dans les petites villes, l'isolement crée à la longue une sorte de monotonie, de mystère, qui descend aux actes les plus vulgaires de la vie. L'idée qu'on est vu suffit pour tout empoisonner. Le regard du voisin est une véritable épée de Damoclès qui empêche de manger, de rire, de marcher. Aussi rien ne coûte-t-il pour y échapper; on élève les murs, on double les jalousies, on dépolit les vitres \ chacun semble uniquement occupé de se cacher ; on dirait une population de faux monnayeurs !
Or, la curiosité croit nécessairement en proportion des difficultés qu'elle trouve à se satisfaire. Moms on veut être vu, plus on désire voir, et comme la surveillance la plus patiente est souvent mise en défaut, on devine ce qu'on n'a pu découvrir, on invente ce qu'on n'a pu deviner ; l'oisiveté se met au service de la malveillance. De là cette méchanceté traditionnelle des petites villes où, faute d'avoir autre chose à faire, l'on égorge tranquillement une réputation entre chaque repas.
C'était sans doute pour échopper à cet cspionnogc
UNK ÉTRANGÈRE. 151
de tous les instants que madame veuve Desbarres occupait, dans le quartier le plus solitaire de Kemperlc, une maison entre cour et jardin, fortifiée contre les tentatives des. curieux avec autant de soins qu'un manoir du moyen-âge aurait pu l'être contre les attaques des routiers. Une haute muraille à chaperons hérissés de verre enceignait toute la propriété et ne laissait paraître que le toit du logis. Le grand portail à claires-voies, qui ouvrait autrefois une percée sur la cour, avait été soigneusement garni de planches, et l'on entrait maintenant par une petite porte à guicliei que les habitués seuls savaient ou\Tir. Les fenêtres du rez-de-chaussée étaient en outre défendues, jusqu'au tiers de leur hauteur, par des persiennes fixes, et les croisées des autres étages avaient toutes de petits ri4eaux d'une mousseUnc épaisse, collés aux vitres de manière à ne laisser rien voir du dehors.
Quant aux voisins, madame Desbarres n'en avait point à craindre. Llle avait soutenu deux procès, l'un pour faire condamner les seules ouvertures qui eussent vue sur son jardin, l'autre pour obtenir l'exhaussement d'un mur mitoyen, et elle les avait gagnés tous deux en première instance et en appel.
INul, du reste, ne s'en était étonné, car madame
Desbarres passait à Kemperlé pour une femme entendue en affaires et à qui tout réussissait. L'opinion publique attribuait même à son influence la meilleure partie de la fortune acquise dans le commerce par feu M, Desbarres. La vérité était que celui-ci avait seul conçu et conduit les opérations dans lesquelles il s'était enrichi ; mais timide et silencieux, il avait laissé tout l'honneur de son habileté retourner à madame Desbarres. Ce qu'il faisait tout bas, elle le disait tout haut, et, une fois le succès obtenu, on attribuait à elle seule l'idée de l'entreprise parce qu'elle avait été la seule à en parler. Elle-même finit par se le persuader. Nature dominatrice et absorbante, elle s'était insensiblement accoutumée à regarder son mari comme un serviteur dont le travail lui apppartenait. Elle s'emparait des projets de M. Desbarres aussitôt qu'il les lui avait communiqués, exigeait à grand bruit leur exécution, comme si l'initiative fût venue d'elle, la résistance de lui, et triomphait publiquement après la réussite, en répétant ç?*'e//c ravait bien prédit.
Toutautre que l'honnête marchand de bois se fût révolté contre cette espèce de confiscation de sa personnahlé-, mais lui, il y avait été préparé de longue main. Né d'une famille dans laquelle s'étaient produits
autrefois plusieurs cas d'aliénation mentale, il avait, pour ainsi dire, grandi sous le poids de ce passé. Dès son enfance, on s'était étudié à lui persuader qu'il ne pouvait prétendre à se conduire seul. Au moindre élan de jeunesse, il voyait tout le monde pâlir comme si l'on eût aperçu les symptômes du mal héréditaire. On cherchait à l'apaiser, à l'engourdir, en redoublant autour de lui le calme et le demi-jour. Cette éducation eut nécessairement pour résultat d'énerver une volonté qui eût demandé, au contraire, à être fortifiée par l'exercice. Celle de l'enfant eut le sort de ces membres toujours emprisonnés et soutenus qui ne peuvent se développer. 11 arriva à Fàge d'homme, habitué à ne sentir que sauf approbation et à n'exécuter que sous la responsabilité des autres. Le maniement des affaires eût pu modifier à la longue cette nature; mais, marié jeune, ii passa de a tutelle de sa mère sous celle de sa femme, et acheva ainsi de s'annuler.
Du reste, ce qui eût été un joug pour tout autre ne lui sembla, à lui, qu'un point d'appui. Madame Des- Larres possédait précisément au plus haut degré la qualité qui lui manquait, une volonté confiante. Ce qu'elle avait commencé, elle le continuait et l'achevait
avec celle persistance aveugle des esprits bornés qui ont la vue trop courte pour voir les obstacles, et arrivent souvent parce qu'ils ne les ont pas vus. Son mari comprit de quels secours pouvait être pour lui un pareil caractère. Heureux, dans sa timidité, de n'avoir point à faire acte d'existence, il s'effaça derrière madame Desbarres, et se laissa emporter dans sa destinée comme dans un char ami que l'on n'a point l'embarras de conduire. Tout entier à son commerce, il ne faisait rien qu'au nom de son mentor, et. avait le plaisir de Taction sans en avoir la responsabilité.
Sa vie s'écoula ainsi dans une tranquillité occupée. Il ne sentait point les chaînes de sa servitude volontaire, il ne haïssait rien, il ne demandait rien -, il se laissait simplement être heureux, et lorsque vint pour lui l'heure de la mort, il put regretter la terre où son humble place lui avait ,été douce parce qu'il l'avait acceptée sans ré vol te.
11 laissait un fils sur lequel madame Desbarres reporta toute son affection, c'est-à-dire toute son autorité; mais Sulpice n'accepta qu'avec répugnance cet héritage de soumission. Quelques gouttes du sang de sa mère réchauffaient ses veines. Défiant et indécis
comme son père, il avait, de plus que lui, la honte de cette indécision et de celte défiance. Il faisait effort pour les combattre ; il s'exerçait à la fermeté ; il essayait, par instants", de repousser la domination que l'on voulait lui faire subir ^ mais l'emportement avec lequel il engageait toujours la lutte le faisait ressembler à ces poltrons qui crient bien haut pour s'exciter eux-mêmes au courage. Au fond de toutes ces insurrections on sentait clairement la faiblesse impatiente , douloureuse, indignée, mais incapable de résister longtemps.
. Madame Desbarres ne s'y trompa point. Sûre de dompter ces fougues déjeune coursier, elle n'y répondit qu'en serrant le frein, et Sulpice, qui vit que ses révoltes n'aboutissaient jamais qu'à d'humiliantes capitulations, devint plus circonspect.
Cependant les débats entre la mère et le fils se renouvelaient par intervalles et furent connus. On commença à parler dans la ^111e des folles désobéissances de ce dernier, de ses caprices, de ses goûts bizarres. Snlpice vivait, en effet, d'une manière étrange pour Kemperlé. Il ne fréquentait aucun des jeunes gens de son âge, ne visitait personne, et partageait ses journées entre le bureau de la mairie (où sa mère avait
exigé qu'il travaillât,) de longues promenades solitaires dans la campagne et des lectures sous les arbres. Le bruit se répandit même qu'on l'avait vu des tablettes à la main dans les sapinières de Kermor, et qu'il composait un poème ! A celte nouvelle, les vieilles gens échangèrent des regards et répétèrent d'un air profond : — que les Desbarres avaient toujours eu la tête faible.
Au milieu de ce blâme universel, un homme pourtant essayait de défendre Sulpice, et semblait n'avoir point perdu toute espérance pour son avenir ; c'était le secrétaire de la mairie, Honoré Yallin, ancien ami de la veuve Desbarres dont il faisait la partie de piquet tous les soirs, et chez laquelle il soupait tous les mercredis depuis vingt ans ; car, en province, tout se régularise, et l'on fonde un souper comme ailleurs une rente, à perpétuité ! Or, selon M. Vallin, les bizarreries de conduite de Sulpice ne tenaient qu'à l'isolement, et le seul remède qui pût l'en guérir était le mariage. Si Desbarres aimait tant à parcourir les bois, s'il perdait son temps à apprendre des vers, s'il ne voyait personne, c'est que rien ne l'empêchait de suivre ses goûts en toute chose. Une femme devait nécessairent lui faire perdre cette dangereuse habitude.
lîNE ETRANGERE. li?
Avec une femme, Sulpice serait obligé de se promener dans les rues, de ne lire que le journal, de faire des visites, de vivre enfin comme un homme raisonnable. Là élait pour lui le seul moyen de salut. Quant à la personne dont on devait faire choix pour lui, M. Vallin la savait par cœur. Il fallait une jeune fille du pays, dont on connût la famille, les antécédents, le caractère. 11 ne disait rien de la dot, par plusieurs raisons qu'il s'abstenait de développer et qu'il prétendait résumer dans cet axiome sentimental à l'usage des refrains de romances :
L'argent ne vaut pas le bonheur !
Mais il déclarait important qu'elle fût jolie, vive, enten^^ue, capable enfin d'arracher le jeune homme à ses rêveries et de le pousser en avant.
L'honnête fonctionnaire municipal eût pu ajouter que ce portrait élait, de tous points, celui de sa nièce, mademoiselle Henriette Riollet, petite brune à qui son nez retroussé, son œil rond et ses lèvres vermeilles avaient fait une réputation d'esprit qu elle tâchait de soutenir en riant à tout sans jamais répondre à rien. Elle avait été élevée par M. Vallin, qui, pendant qu'elle était enfant, n'avait cessé de se plaindre de son indocilité, de son ignorance, de sa tyrannie -, mais par un
prodige étrange et pourtant ordinaire, l'âge nubile avait subiiement transformé tous ces défauts en vertus ! L'indocilité s'appelait maintenant de l'indépendance, l'ignorance de la simplicité, la tyrannie de la force, d'esprit : le démon était enfin devenu un ange ! un ange à marier î
Henriette soupait tous les mercredis avec son oncle chez madame Desbarres, et y voyait Sulpicc. Ces rencontres fréquentes avaient établi entre les deux jeunes gens une familiarité précoce qui, loin de con- . duire à une intimité plus tendre y met presque toujours obstacle. Us pouvaient se voira loisir, se parler à toute heure, s'aimer sans contrainte ; aussi n'y pensèrent-ils pas. Chacun d'eux d'ailleurs regardait à un point différent de rhorizon. Tandis que Sulpice marchait ivre et éperdu au milieu des fantômes de la jeunesse, comme le dieu de Berecinthe au milieu de son cortège échevelé, Henriette ne sortait point de ce cercle de petits intérêts, de maigres vanités et de puérils plaisirs, qui occupent les existences vulgaires. Celui-là cherchait le fil d'or dans la magique quenouille des fées, celle-ci brodait point par point, legrossicr canevas de la réalité. Le moyen qu'ils pussent se rencontrer et se plaire ? Henriette ne comprenait rien aux sauvage-
ries de Sulpice, à ses enthousiasmes, à ses abattements ; tout ce qu'elle avait remarqué de lui, c'est qu'il se montrait moins aimable que la plupart des jeunes gens de son âge.
Mais c'était surtout lorsque la jeune fille le comparait à son cousin Alexandre Béfort, qu'elle demeurait frappée de son infériorité. A la vérité, Alexandre était le héros de la fashion kemperloise. 11 avait trente ans, une figure passable, une fortune suffisante, et se faisait habiller à Paris. C'était, de plus, un de ces hommes doués d'une aptitude générale, parce qu'ils n'en ont pas de particulière, et qui acquièrent, presque sans peine, les rudiments de toute chose ; espèce de princes de la médiocrité auxquels appartiennent les royautés infimes de fart ou de la mode, et dont l'empire ne dépasse point les bureaux d'octroi de leur commune. Alexandre savait chasser, danser, monter à cheval, chanter la romance, jouer des charades ; il avait eu quelques duels heureux et plusieurs aventures scandaleuses : c'était, en un mot, le Ducrou, le Garât, le Saint-George etleLovelace de Kemperlé.
Les mères de famille le traitaient bien de mauvais sujet, mais les jeunes lilles ramenaient toujours son
nom dans leurs entretiens. Elles s'informaient de ce qu'il avait fait, de ce qu'il avait dit. Lorsqu'il paraissait dans la rue on criait: — c C'est lui! » et toutes les aiguilles demeuraient en l'air, toutes les têtes s'avançaient à la fenêtre pour le voir passer. Henriette avait d'autant moins pu échapper à cette préoccupa tion générale, qu'elle était parente de Béfort, et que cette parenté lui valait une sorte de reflet de célébrité. On disait à Kemperlé : — C'est la cousine de M. Alexandre, du ton que prit autrefois le commissaire de la Cité pour dire à Piron qu'il était frère de l'auteur de Manlius.
Malheureusement la jeune fille voyait rarement son cousin. M. ValUn, qui le soupçonnait de vouloir plaire à sa nièce, et qui avait mille motifs pour préférer l'alliance des Desbarres, n'avait jamais encouragé ses visites, si bien que Henriette était réduite à parler d'Alexandre, quand elle le pouvait, avec ses amies, et à y penser lorsqu'elle était seule.
Elle se trouvait précisément dans ce dernier cas au moment où commence notre récit. Assise sous une des tonnelles de madame Desbarres, d'où elle apercevait les toits du pavillon habité par son cousin, elle repassait dans son souvenir tout ce qu'il lui avait dit
UNE ÊTUANGERE. Kîl
à sa dernière visite, lorsqu'un grincement de cordes à
harmonie douteuse retentit dans le jardin voisin :
c'était un prélude de guitare. Henriette releva la tète,
prêta l'oreille, et bientôt la voix d'Alexandre lui-même
se fit entendre.
11 chantait une romance nouvelle qui passait pour le
chef-d'œuvre du moment.
Adieu, couronnes de la gloire, Fracas des camps cliers aux guerriers; Adieu, déesses de mémoire, Je ne veux plus de vos lauriers.
Je ne veux plus de vos lauriers!...
Ici la guitare continua seule deux mesures d'accompagnement, comme pour appuyer le congé donné par le chanteur à toutes les vanités martiales-, puis la voix reprit :
Au son bruyant de la trompette,
l'accompagnement de guitare imita le son de la trompette,
Au bruit terrible du canon, un gros mi retentit tout seul pour reproduire le bruit de l'artillerie,
Je préfère tendre musette, la guitare devint champêtre comme un galoubet,
Et le tambourin du vallon.
ÎG2 SfifiNES DE LA VIE INTIMR.
La guitare joua du tambourin et termina l'air par trois magnifiques accords en arpèges.
Henriette, ravie, ne put s'empêcher de battre des mains.
A cet applaudissement inattendu, l'instrument, qu avait repris le prélude du second couplet, s'arrêta court.
— Comment! vous m' écoutiez, ma voisine? demanda Alexandre de l'autre côté du mur.
La jeune fille comprit que son cousin la prenait pour la veuve, et, voulant entretenir l'erreur, elle répondit par un : —Oui, de sa plus grosse voix; mais Béfort reconnut sans peine la supercherie.
— Ce n'est pas madame Desbarres 1 s'écria-t-il. Henriette ne répondit que par un éclat de rire comprimé.
— Pardieu 1 je saurai qui se moque de moi, reprit le chanteur.
Il y eut une pause. La jeune fille, rassurée par le mur, prêtait l'oreille en continuant à rire tout bas. Elle entendit d'abord un bruit de pas, puis un froissemc.it d'espalier, enfin l'extrémité d'une échelle se montra au-dessus du chaperon mitoyen, et, presqu'au même instant, Alexandre lui-même parut au milieu
des pampres de la vigne, en habit d'été, en chapeau de paille, le col rabattu et la guitare à la main. On eût dit un Collin du temps de l'empire faisant son entrée dans un opéra de Paul et Virginie.
Henriette, éblouie de cette apparition galante, poussa une exclamation de surprise.
— Quoi ! c'est vous, ma cousine? s'écria Béfort en saluant 5 je ne croyais pas avoir un si charmant auditeur!
Henriette rit et rougit.
— Et si je ne me suis trompé, reprit le jeune homme, vous avez même applaudi!...
— Cette romance est si jolie ! fit observer la cousine.
— Désirez-vous l'entendre de plus près ? demanda Alexandre en posant le pied sur la crête du mur.
— Non, non! vous allez tomber! s'écria la jeune fille.
— Ne craignez rien.
— Je vous en prie, ne descendez pas 5 madame Des* barres se fâcherait...
— Et elle aurait raison, interrompit un nouvel interlocuteur.
Henriette se détourna et parut déconcertée en rfi •• connaissant son oncle.
— Tiens ! c'est le cousin , dit Béfort , qui ne se dérangea point; comment cela va-t-il, papa Yaliin?
— Mais comme vous voyez, monsieur, répondit le fonctionnaire municipal dun ton gourmé en appuyant sur le dernier mot.
Le jeune homme ne parut point y prendre garde.
— Parbleu, vous arrivez à propos, reprit-il.
— C'est ce que je vois, répliqua Yaliin, qui lança à sa nièce un regard sévère.
— Maintenant, je puis escalader la muraille.
— Comment!
— Dès que vous êtes là, il n'y a plus d'inconvenance; vous serez censé m'avoir invité à visiter le jardin de madame Desbarres.
— Je n'ai point l'habitude de faire les honneurs chez les autres, répliqua Yaliin d'un ton sec; l'heure de la promenade est d'ailleurs passée.
Et s'adressant à sa nièce qui faisait tourner son dé au bout de ses ciseaux pour se donner une contenance :
— Je suis étonné que vous n'ayez pas entendu madame Desbarres vous appeler, continua-t-il ; vous étiez sans doute trop occupée ?. . .
Henriette voulut s'excuser^ il Tinlcrrompit d'un
ton absolu, et lui ordonna de rentrer à la maison. La jeune fille, naturellement peu soumise, allait répliquer ; mais se rappelant à temps le principe d'éducation qui ordonne Tobéissancc devant les jeunes gens à marier, elle prit une altitude de victime résignée, ramassa sa broderie, et se retira la tète basse.
Lorsqu'elle fut partie, Alexandre se pencha vers l'oncle, qui était demeuré debout à la même place.
— Est-ce à madame Desbarres ou à son fils que vous l'envoyez, cousin? demanda-t-il ironiquement.
— Comment! à son fils! répéta le secrétaire d'un air qu'il tâcha de rendre surpris, et qui n'était que contrarié.
— Ne faites donc pas l'ignorant, reprit Béîort, tout le monde sait que vous en voulez aux douze raille livres de rentes de la veuve.
— Moi !
— Et que vous élevez Sulpice à la brochette pour votre nièce.
— Allons, interrompit Vallin, qui s'efforça de rire , c'est encore une de vos suppositions bouffonnes.
— Dites mortifiantes!
— Pourquoi cela?
— Parce que j'avais moi-même des intentions.
— Vous ! reprit le vieux commis avec une inquictiide mal déguisée ; laissez donc , vaurien, on vous connaît. Le diable n'est pas encore assez vieux pour se faire ermite. Eh ! eh ! eli ! D'ailleurs, quand le goût du mariage vous viendra, ce ne sera pas pour épouser une petite fille sans dot 5 vous vous adresserez aux plus riches héritières de l'arrondissement, et vous savez bien qu'aucune ne vous refusera.
— Peut-être, dit Alexandre d'un ton d'indifférence magnifiquement impertinent 5 mais ma cousine a des yeux si vifs !
— Et l'humeur donc ! Ah ! je ne conseille pas à son mari d'avoir une volonté.
— Et c'estpour cela que vous la destinez au jeune Desbarres.
— Mon Dieu! je vous répète que je n'y pense pas plus que lui.
— Pour lui, je crois que -vous avez raison, dit Béfort 5 il est occupé ailleurs.
— Qui? Sulpice ! Allons doncj c'est un sauvage qui passe sa vie dans les bois.
— Surtout dans ceux de Kermor.
— Parce qu'ils appartiennent à sa mère.
— Et parce que madame de Révol habite le manoir.
— L'étrangère? Mais Sulpice ne la connaît pas.
— Hier encore il était chez elle.
— C'est impossible !
— Je l'ai vu sortir, reconduit par la Parisienne, et le petit pâtre de la ferme m'a dit qu'il allait tous les jours au manoir.
Vallin dressa la tête et regarda le jeune homme en face.
— Vous ne plaisantez pas, au moins, Alexandre ? dit-il avec une sorte d'effroi.
—Ce serait une plaisanterie bien fade.objectaBéfort.
— Mais comment Sulpice connaît-il cette fem.me? pourquoi n'avoir rien dit de ses visites ?
— C'est ce que vous pouvez lui demander. Du reste, que vous importe, puisque vous n'avez aucun projet pour votre nièce?
• — C'est-à-dire... non, certainement, bégaya le secrétaire j aussi ne s'agit-il point de moi; mais des convenances , de l'intérêt du jeune homme. Car Dieu sait où une pareille connaissance pourrait le conduire! Vous avez bien fait de m'avertir, Alexandre, et je vous en remercie... pour madame Desbarres. Je vais m oecupper de tout éclaircir.
A ces mots, M. Vallin prit congé du cousin et se dirigea vers la maison.
Le bureaucrate trouva sa nièce occupée à envelopper deux chandelles dans des bobèches de papier découpé, tandis que madame Desbarres comptait les jetons.
— Eh bien! où restez-vous donc, monsieur Vallin? dit la veuve avec une certaine impatience , il est déjà sept heures et quart !
— Pardon ! belle dame, répliqua le secrétaire préoccupé, je me promenais dans voire jardin, et comme je ne voyais point de lumière au salon...
— Parce qu'on vous attendait, reprit la veuve; allumez les flambeaux , Henriette , et cherchez le jeu de piquet.
— Un moment, cela me regarde, dit Vallin en ttrain
de sa poche un paquet soigneusement enveloppé dans un fragment de journal. Je suis entré au café avant de venir...
— Et vous apportez des cartes neuves?
— Qui n'ont servi qu'une f^is; regardez. Je les ai choisies à points roses, comme vous les aimez.
Le ton de madame Desbarres se radoucit.
— Eh bien! nous allons voir si elles me porteront bonheur, dit-elle. Avancez un fauteuil à votre oncle, Henriette, et commençons.
M. Vallin posa sur la table sa tabatière d'or, salua, et s'assit vis-à-vis de la veuve.
— A qui sera première encartes? dit celle-ci, qui avait coupé et montrait un huit de trèfle.
— Madame doit être partout la première, et c'est évidemment à moi de donner, reprit M. Yallin en s'emparant des cartes.
La veuve répondit à cette galanterie invariablement répétée tous les soirs depuis vingt ans, par un sourire également invariable, et la partie commença.
Les cartes ont l'immense mérite d'occuper sans faire penser. Avec elles, on s'oublie dans un cercle d'évolutions bornées et de sensations prévues. Ce sont
toujours les mêmes faits amenant les mêmes réflexions; toujours les mêmes plaisanteries excitant le même rire ! chacun a appris par cœur, avec les règles du jeu, tous les traits d'esprit qu'il peut se permettre; les cartes réalisent enfin cette sainte égalité qui force l'intelligence et la sottise à tourner de compagnie dans la roue d'écureuir de la routine.
Madame Desbarres et Vallin étaient de trop anciens joueurs pour ne point connaître, en détail, toutes les ressources de conversalion qu'offrent les différents incidents d'une partie de piquet. Le bureaucrate se plaignit plusieurs fois d'être obligé de mettre son cœur sur le carreau., et la veuve ne manqua jamais, à chaque partie gagnée, de consoler le vieux . célibataire en lui rappelant que le malheur au jeu prouvait le bonheur en ménage; enfin tous deux venaient de se réunir pour proclamer l'axiome rimé :
Qui a quinte et quatorze avec le point. Gagne la partie et ne paie point.
lorsqu'un jeune homme en redingote brune et en chapeau de paille fine ouvrit doucement la porte du salon. Henriette leva les yeux, mais son visage ne trahit aucune émotion.
— Qui vient là ? demanda madame Desbarres, qui îournait le dos à la porte.
— C'est M. Sulpice, répliqua la jeune fille en rapprochant tranquillement l'aiguille de son feston.
Sulpice salua par leurs noms M. Vallin, Henriette et madame Desbarres. Sa voix avait cette douceur un peu chantante particulière aux Bretons, mais on y sentait, en outre, une timidité d'autant plus frappante, que rien ne semblait la justifier. La fatuité eût été plus facile à comprendre. l.a taille du jeune homme avait, en effet , des proportions élégantes et ■ élevées , ses traits une expression d'intelligence, et ses mouvements cette souplesse cadencée qui est la grâce de la vigueur. Cependant, en étudiant de plus près ces riches apparences, on était pris de doute sur leur réalité. Ces membres arrt)ndis semblaient renfermer plus de lymphe que de sang, ces cheveux d'un blond pâle révélaient une sorte de mollesse maladive, et dans l'œil, a cette ouverture qui laisse voir au dedans , » fioltait Je ne sais quelle expression de volonté vacillante qui faisait craindre que les muscles ne manquassent en même temps à l'âme et au corps.
Après quelques questions de politesse adressées à Henriette, il s'était assis près de madamt< Desbarres
172 SCENES DE LA VIB (NTIME.
qui, tout en continuant la partie commencée, lui demanda à quoi il avait employé sa soirée. Soit qu'il ne crût nécessaire d'avoir égard à la forme de la question, soit qu'il voulût l'éluder, Sulpice répondit qu'il venait de rapporter chez le commissionnaire les livres que lui envoyait toutes les semaines un libraire de Lorient. Madame Desbarres hocha la tête.
— Vous lisez beaucoup trop, dit-elle, ce sont toutes ces lectures qui vous rendent sauvage et triste. Est-ce qu'un garçon de votre âge ne devrait pas mieux employer son temps ?
— Que pourrais-je faire? demanda timidement Sulpice.
— Mais ce que font les autres, vous promener, chasser, voir un peu le monde ; montrer enfin que vous êtes un homme ; tandis que vous vivez comme un ours, toujours le nez dans vos livres ! C'est se rendre ridicule à plaisir. -
— Et nuire à sa santé, ajouta sérieusement Vallin. Il n'y a rien de plus malsain que les lectures prolongées; le cerveau se fatigue.
— Les digestions se font mal, ajouta madame Desbarres.
•— Voyez plutôt comme les gens de la campagne,
qui ne savent ni lire ni écrire, se portent bien.
— Oui, oui, reprit la veuve d'un air profond, si le gouvernement faisait son devoir, il ne permettrait point l'établissement de ces cabinets litéraires.
— D'autant plus qu'ils excitent à lire comme les cabarets excitent à boire, ajouta spirituellement le bureaucrate.
— Et quels livres encore?
— Des romans sur l'histoire d'Ecosse.
— Par un auteur dont on ne peut pas prononcer le nom.
— Walter-Scott.
— Tout juste ; comme ce doit être amusant î
— C'est de mode à Paris, madame.
— Ah ! comme vous dites, monsieur Vallin ! On a cette manie maintenant ; il faut que tout vienne de Paris, les chapeaux, les gants, les chaussures.
— Et même les héroïnes de roman.
— Comment, les héroïnes ?
— Avez-vous déjà oublié votre belle locataire de Kermor ;
— Ah! r étrangère'}
— Madame Lia de Révol, dit Vallin en jetant un
regard vers Sulpice qui s'était troublé.
lu*
171 SCENES DE LA VIE KiTIME.
— C'est cela ! reprit la veuve, Lia. encore un iiom que je ne puis retenir.
— Il est effectivement aussi extraordinaire que celle qui le porte 5 savez-vous à quoi elle passe son temps ù Kermor?
- Non.
— A se promener nu-tête dans les bois, et à traverser la petite rivière à la nage.
— Qu'est-ce que vous dites? elle sait nager !
— Et manier les armes à feu! On l'a entendue tirer le pistolet dans son jardin.
— Ah î mon Dieu I s'écria madame Desbarres, mais c'est donc une aventurière 1
— Pourquoi cela, ma mère? demanda Sulpice, dont les traits avaient tour à tour exprimé l'embarras et l'impatience pendant que Vallin parlait.
— Pourquoi? répéta là veuve, mais parce que ce ne sont point là les manières d'une personne bien élevée. A-t-on jamais vu une femme qui se vespectc tirer du pistolet et nager ?
— C'est comme votre ancienne voisine, la marquise de Launay, ajouta Vallin.
— La niarauise de I.aunay était une femme perdue,
lit vivement Sulpice, et rien n'autorise à lui comparer nadame de Révol.
— Parco que nous ne connaissons point sa vie.
— De quel droit la juger alors, et pourquoi celte gnorance serait-elle une présomption contre elle? Faut-il donc préjuger le mal, et ne demander de preuves que pour le bien?
— Ah ! parbleu ! si l'on veut des preuves, il n'en manque pas, reprit Yallin, il suffit de rapprocher les circonstances. Qui connaît cette dame Lia de Révol, d'abord? Elle arrive ici, il y a six mois, sans autre Icllrc d'introduction qu'un passeport, ce qui indique assez qu'elle n'avait aucun moyen de se faire recommander. Au lieu de prendre un logement à la ville, chose d'autant plus naturelle que je lui faisais offrir mon petit pavillon neuf, elle va habiter la campagne, comm.e quelqu'un qui se cache ; elle ne parle à personne de ce qui l'amène, sans doute parce qu'elle n'a rien à leur dire de bon ; elle continue à vivre dans l'isolement, et repousse les avances que lui font quelques personnes plus bienveillantes que sages, évidemment dans la crainte de se faire voir de trop près ; enfin, elle affecte mille habitudes bizarres. On la voit parcourir les prairies de Kermor avec un chapeau de
grosse paille orné d'herbes et de coquelicots ; elle reste sur les grèves pendant les orages, et revient seule de nuit par les bruyères. Si ce ne sont point là les allures d'une aventurière, je ne m'y connais p'us. — C'est-à-dire, s'écria Sulpice avec une ironique amertume, que tout ce qui sort de nos habitudes bourgeoises doit exciter le soupçon j quiconque ne vit point comme nous et avec nous n'a droit à aucune estime. Nous interprétons contre lui ses actions les plus indifférentes. S'il tait ce que nous voudrions savoir, c'est qu'il se sent coupable; s'il nous fuit, c'est qu'il se cache; s'il veille quand nous dormons, c'est qu'il médite quelque crime. Nous ne lui permettons point d'avoir plus d'élévation, plus de goût, plus de curiosité plus de courage que nous. Et qu'importe donc que madame de Révol ait préféré la campagne au pavillon que vous vouliez lui louer ; qu'elle n'ait raconté son histoire à personne, qu'elle aime les fleurs des champs et les orages sur la mer ! Sont-ce là des motifs suffisants de défiance et de mépris? Quand les causes vous échappent, pourquoi les supposer honteuses? Quelle preuve avez-vous que l'étrangère^ comme on l'appelle, n'est point digne de tous vos respects, et qui pourrait citer un seul fait qui l'accusât!
Sulpice s'était laissé emporter à un élan si impétueux, que sa mère en demeura d'abord muette de surprise ; mais elle l'interrompit enfin avec autorité,
— Eh bien ! eh bien ! oubliez-vous à qui vous parlez, monsieur? dit-elle, que signifie ce ton?.. Prétendriez-vous, par hasard, donner des leçons à M, Vallin?
— Je ne donne point de leçon, ma mère, répondit le jeune homme d'un accent animé, je repousse une attaque injuste.
— Et qui vous en a chargé ? depuis quand êtesvous l'avocat delà Parisienne?
— Ma mère...
— Jl serait curieux de vous voir prendre le parti d'une étrangère contre nous.
— Mais ce n'est point contre vous...
— Pardonnez-moi, monsieur, je ne souffrirai pas que vous manquiez de respect aux amis de la famille. M. Vallin est d'âge à savoir ce qu'il dit.
— Je n'ai point prétendu...
— Et quand il exprime une opinion, vous devez garder le silence.
Sulpice parut hésiter un instant, puis se leva brusquement, et étendit la main vers son chapeau.
— Que faites-vous? demanda madame Desbarres.
— Je m'en vais, ma mère, répondit le jeune riomme d'une voix altérée. -
— Pourquoi cela?
— Parce que je ne pourrais me taire en entendant insulter une femme absente.
— Restez, monsieur, je le veux, restez, vous dis-je !
Mais Sulpice s'élança hors du salon sans rien entendre. Madame Desbarres demeura à demi retournée sur son fauteuil, immobile et stupéfaite. >
— Il est parti, s'écria-t-elle enfin, en entendant la porte se refermer avec violence; est-ce bien possible? malgré mon ordre î
— J'en étais sûr, murmura Vallin, qui venait de jeter ses cartes sur la table.
— Sûr ? dit la veuve en le regardant, sûr de quoi ? Il porta mystérieusement un doigt à ses lèvres,
jeta un regard oblique sur Henriette, qui avait assisté à toute celle scène sans quitter son feston, prit un des flambeaux d'argent, et invitant d'un geste solennel madame Desbarres à le suivre, il passa avec elle dans la pièce voisine.
Nous le laisserons répéter à la veuve les soupçons communiqués par Alexandre Bélbrt, et que semblait confirmer la singulière chaleur avec laquelle Sulpice
avait défendu l" étrangère^ pour suivre le jeune homme dans la chambre où il venait de se renfermer.
Celte pièce, située au second étage et éclairée par une seule fenêtre ouvrant sur le jardin, était encombrée d'objets disparates qui lui donnaient un aspect particulier. C'était là que tous les meubles inutiles, incommodes ou éclopés de la maison, trouvaient successivement leurs invalides. On y voyait un lit carré dépouillé de ses rideaux en camayeu, près d'un secrétaire du temps de l'empire, dont les rampes de cuivre avaient été arrachées ; un bahut gothique, aux sculptures écornées, s'appuyant sur une console Louis XV; des glaces troubles, des greAures sans verres, des chaises privées de leurs barreaux, et deux tables à marbre fêlé.
Mais au milieu de cet entassement de meubles divers, il était facile de distinguer ceux que Sulpice avait adoptés pour son usage. Le jeune homme s'était fait, pour ainsi dire, une petite chambre dans la grande ; il avait choisi pflur cela le coin le plus rapproche de la fenêtre. Tandis qu'ailleurs tout semblait poudreux, triste, délabré, là tout était vie et lumière.
Sous une bibliothèque en sapin garnie de livres sans reliures, se dressait un bureau couvert de bro-
chures entassées et de notes éparsesj un album ouvert sur une chaise de jonc laissait voir une esquisse de paysage à demi-crayonnée 5 une flûte d'ébène était accrochée au-dessus d'un pupitre chargé de musique: enfin, sur une petite table à portée de la main et du regard, était posée une coupe en opale dans laquelle baignait une seule églantnie. Ce vase, dont l'élégance coquette formait un singulier contraste avec le reste de l'ameublement avait sans doute un grand prix pour Sulpice, car il occupait seul la grande table que l'on avait repoussée dans l'encoignure la plus abritée et dont on avait écarté les autres meubles, afin d'éviter tout choc. On eût dit un objet sacré exposé à l'adoration sur un autel.
Après avoir vivement refermé la porte de sa chambre, comme s'il eût craint d'être poursuivi, le jeune homme s'approcha du coin que nous venons de décrire, qui seul était véritablenient à lui dans cette espèce de garde-meuble, et se laissa tomber sur le fauteuil placé devant le bureau. Sa colère avait déjà fait place à l'abattement. Il promena quelque temps ses regards avec une tristesse découragée sur tout ce qui l'entourait; mais, les arrêtant enfin sur la coupe et sur l'églantine, il parut s'émouvoir; une légère rougeur
UNE ÉTRANGÈRE. l8l
colora son visage, ses paupières devinrent humides, ses lèvres s'enlr'ouvrirent pour prononcer un nom. Enfin, appuyant sa tête sur ses deux mains, il tomba dans une profonde rêverie pendant laquelle tout ce qui lui était arrivé depuis deux mois repassa successivement devant son âme en imac^es confuses.
in
ni.
L'apparition d'une personne étrangpre dans nno petite ville n'est pas seulement un événement qui occupe, c'est une bonne fortune pour toutes les malveillances oisives et affamées. Quelque soin que Ton mette à surveiller ses voisins, à commenter leurs paroles, à analyser leurs actes, c'est un sujet bien vite épuisé. La moisson des ridicules et des vices une fois faite, on ne peut plus compter que sur quelques glanes. On se connait d'ailleurs trop bien pour que la malignité ait le champ libre; la réalité, que l'on coudoie, arrête l'imagination dans ses élans. Avec un étranger, au contraire, tout est supposable, tout est possible. La médisance prend son vol, comme le Satan deMilton, dans
UNE ÉTRANGIÎRE. 183
les immensités de l'inûiii. L'élranger n'est connu de personne; il n'a, dans le pays, ni famille, ni inicrcts; sa réputation est une épave que nous apporte le hasard et que nous pouvons dépecer sans dan.^cr.
Madame de Révol en fit 1 épreuve à Kemperlé. EI'.g avait d'abord été accueillie avec une âcfiance malveillante ; le soin qu'elle mit à éviter toute relation, des habitudes inconnues en province et quelques caprices d'artiste, ne tardèrent pas à justifier tous les soupçons. Sulpice lui-même, sans partager les préventions générales, avait vu avec chagrin l'étrangère s'établir dans le manoir de sa mère. Les bois deKermor étalent sa promenade accoutumée; là, il n'avait à craindre ni dérangement, ni rencontres -, il était ch z lui et maître de sa solitude. Or, la présence de madame de Rjvol troublait ces plaisirs. Les sapinières du rivage ne lui appartenaient plus, il ne pouvait désormais prolonger ses courses jusqu'au manoir, se promener dans les chambres désertes, rester accoudé à quelque fenélre élevée, les yeux sur la mer et l'âme dans ses songes. Kermor avait un nouveau maître à qui appartenaient la vue de l'Océan et l'isolement des bois.
Il essaya de porter ailleurs sesréveries, mais ailleurs ses pieds ne trouvaient pas d'eux-mêmes les sentiers.
18i fCKNhS DE LA VIE INTIME.
ses yeux ne connaissaient point chaque coin d'horizon encadré dans les arbres, son oreille ne devinait point de quelle source venait le murmure, son odorat de quelles landes arrivait le parfum. Il fallait écouter, regarder, se conduire; l'esprit, à chaque instant éveillé, interrompait ses songes, et, au milieu de ces involontaires distractions, Sulpice essayait en vain de poursuivre ses chimères.
Il fallut donc revenir aux lieux connus et accoutumés. Le jeune homme évita seulement le voisinage du manoir; il choisit pour ses promenades les allées les plus écartées, pour ses repos les fourrés les plus inaccessibles. Deux ou trois fois pourtant il aperçut, à travers le feuillage, la taille svelte de rctrangère; mais, connaissant tous les détours de ce labyrinthe de verdure, il put éviter sa rencontre et se persuader qu'il avait même rchappé à son regard.
Un soir, en regagnant la ville après une longue promenade, il s'aperçut qu'il n'avait plus le livre qu'il emportait toujours pour compagnon de route, et, se rappelant une longue station à riMiirée de la prairie, il rebroussa chemin dans l'espoir d'y retrouver le volume oublié. Il venait de tourner le taillis de noisetiers, et son œil cherchait déjà les touffes d'aubépines sous
UNE ÉTRANGÈRE. |8.j
lesquelles il s'était assis, lorsqu'il se trouva tout à coup à quelques pas de l'étrangère, qui s'avançait ver.-; lui son livre à la main.
Occupée de sa lecture, elle n'aperçut point d'abord Sulpice, mais un mouvement de celui-ci l'avertit; elle releva la lète avec une exclamation, tandis que le jeune homme, surpris et confus, s'était arrêté en saluant.
Un regard involontaire qu'il jeta sur le volume, fit tout comprendre à madame de Révol.
— Ce livre vous appartient, monsieur? dit-elle en rougissant.
Sulpice répondit affirmativement
— Je dois alors m'excuser de l'avoir pris et d'y avoir regardé, reprit l'étrangère avec grâce; je pourrais vous dire, pour me justifier, que je cherchais le nom de son propriétaire, mais la vérité est que les livres exercent toujours sur moi une sorte de fascination, et que je ne puis en apercevoir un sans l'ouvrir iavolontairement.
— J'ai toujours éprouvé la même chose, dit Sulpice étonné d'entendre exprimer une de ses sensations les plus familières.
— Je le sais, reprit madame de llévol en souriant
bien que je n'ai3 vu madame votre mère que deux fois, elle vous a dénoncé à moi comme un lecteur incorrigible.
— Quoi! interrompit Sulpice honteux, elle vous a dit...
— Ce dont j'ai pu m'assurer moi-même en vous voyant tous les jours, un livre à la main, dans nos bois.
— C'est une indiscrétion dont je dois m'excuser, dit timidement le jeune homme.
— Comment donc? un propriétaire n'a-t-il pas le droit de visiter son domaine ? Je crains au contraire d'avoir souvent troublé vos promenades sans le vouloir, car j'ai cru observer que ma rencontre vous faisait fuir...
Sulpice voulut protester.
— Oh ! ne vous en défendez pas, reprit l'étrangère avec une vivacité charmante ; c'est une discrétion dont je dois vous savoir d'autant plus de gré que vos compatriotes m'y ont peu habituée. Aussi votre réserve m'a,t-clle sérieusement touchée, et je suis heureuse que lo hasard me permette de vous en remercier... et do vous engager à ne point la pousser trop loin.
Sulpice s'inclina.
UNE ETRANGERE. ÎB7
— Kormor est assez grand pour deux promeneurs, continua lajeunelemme; nous pouvons nous partager les bois, et, puisque vous aimez le silence et l'ombre, vous aurez à vous seul votre royaume de solitude.
— Et si j'allais en oublier les limites? objecta Sulpice enhardi par la franchise gracieuse de madame de Kcvol.
— Ah ! vous vous exposeriez à des représailles.
— La menace est peu effrayante.
— Plus que votre politesse ne permet de 1 "avouer. Pour ma part, je ne voudrais point que l'on m'arrachât à la compagnie dont vous jouissiez aujourd'hui.
— Ce livre .. vous le connaissez donc''
— Non, mais il est d'un de mes poètes préférés.
— Si vous désiriez le parcourir ?. . .
— Je n'osais vous le demander, dit madam e de Révol avej un embarras souriant ; mais puisque vous nlljz au devant de mon souhait, j'accepte. Moi qui ai toiijûurs été grande liseuse, je suis ici depuis trois mois sans ressources, et, en apercevant tout à l'heure votre volume dans l'herbe, j'ai tressailUcoi—.ie Achille à la vue des armes apportées à Scyros.
iOJ SCL.NES DE LA MIj iriTI.'Ji::.
— Je suis fâché de n'avoir pu connaître plus tôl cette disette de livres.
— Mille grâces, monsieur ! je ne voudrais point revenir à mes habitudes exagérées de lecture ; elles empêchent de regarder autour de soi. A force de causer bas avec les livres, on finit par ne plus savoir parler haut avec les hommes, et les Useurs ressemblent tous, plus ou moins, à ces hallucinés sans cesse occupés d'un monde invisible.
Sulpice allait répondre, lorsque l'étrangère s'arrêta ; ils étaient arrivés à la grande avenue qui conduisait au manoir. Le jeune homme comprit qu'il était temps .de se séparer ; il s'inclina pour prendre congé.
— J'espère ne vous séparer que peu de temps de votre poète, dit madame de Rôvol, et dans quelques jours le livre vous sera rapporté.
— IN'en prenez point souci, répliqua rapidement Sulpice, qui craignait les conjectures auxquelles un pareil renvoi ne pouvait manquer de donner Jieu ; je le reprendrai à la première rencontre.
— Sur nos frontières, car je tiens à les établir,
— Quand vous l'ordonnerez.
— Eh bien ! après-demaiu.
— Après-demain.
UNE iilIlA.NoEUL. Iby
La jeune femme répondit avec grâce au profond salut de Desbarres, et disparut dans Tallée de mélèzes.
Sulpice rentra chez sa mère tout agité. Le hasard qui venait de le rapprocher inopinément de l'étrangère était, dans sa vie monotone, une sorte d'aventure. Il avait d'ailleurs trop souvent entendu parler de l'habitanlc de Kermor pour que sa curiosité n'eût point été excitée. Les mille suppositions dont elle avait été l'objet l'entouraient d'avance, pour lui, d'une espèce d'atmos phère romanesque qui rendait son apparition plus saisissante. Aussil'imagination inoccupée du jeu ne homme en fut-elle profondément remuée. Il se mit à repasser dans sa mémoire, comme à son insu, tous les traits, toutes les paroles, tous les gestes de madame de Révol-, il se rappelait jusqu'aux plus fugitives nuances de ses regards, jusqu'aux plus légères inflexions de sa voix, et il trouvait dans ces inflexions, dans ces nuances, je ne sais quel charme tout nouveau pour lui.
Le surlendemain, il se rendit a Kermor. Lorsqu'il arriva, l'étrangère était près du bosquet d'aubépines, tenant son livre qu'elb lui présenta en souriant. Elle l'avait lu, et en parla au jeune homme avec une expansion attendrie. Tout ce qu'elle dit, Sulpice l'avait
scnli, mais ses propres jugements lui semblaient nouveaux en passant par la bouche de madame de Rcvol. Elle leur donnait cet accent féminin qui est à lui seul toute une poôsie. Aussi se trouvait-il dans la même position que le compositeur qui culend une voix suave traduire ses inspirations, et demeure lui-mômo en^ chanté de leur pénétrante douceur.
Jusqu'alors il n'avait connu de la femme que l'utilité vulgaire et la beauté contrainte; il n'avait vu que des mères de famille parlant ménage ou des filles à marier ne parlant de rien ; c'était la première fois qu'il trouvait rinlelligencc cultivée unie aux grâces libres et décentes. Cette révélation de la femme dans la plénitude de ses prestiges lui causa une sorte d'éblouissement. Ce qu'il avait lu se trouvait ainsi justifié ; les héroïnes de ses livres favoris n'étaient plus de vains fantômes ; les sentiments qu'il croyait éprouver seul faisaient battre d'autres cœurs 5 le monde des poètes, qu'il avait pris pour un monde de fées, existait réellement 5 il le voyait, il le touchait; comme Colomb, il avait découvert son Amérique !
On comprend quels durent élrc l'étonncment et l'extase de Sulpice. Il ne pouvait se lasser de regarder
CKE ÉTRANGÈRE. i<Jl
l'ctrangère. Il avait souvent entendu nier sa beauté, et lui-même n'en avait point été frappé à la première Mie; mais depuis qu'elle parlait, il ne pouvait comprendre cet aveuglement. Madame de Révol, pourtant, n'était point belle. Ses traits manquaient d'harmonie, son leint de fraîcheur, sa laiile de proportions et de développements ; mais dans cet ensemble imparfait, le mouvement tenait lieu de jeunesse et la douceur de régularité. Quant au manque d'ampleur des formes, il eût été difficile de dire si c'était, chez l'étrangère, un défaut ou une grâce. La fragilité de cette nature appauvrie faisait mieux ressoriir l'énergie du geste et la vitalité profonde du regard ; tout ce que l'être physique avait perdu semblait retourné au profit de râmc, et cette espèce de transposition ouvrait un champ illimité aux suppositions sentimentales.
L'entrevue de Suliice et de madame de Révol se prolongea près de deux heures. Celle-ci, qui persistait dans son projet de partager les bois de Kermor entre elle et le jeune homme, s'occupa d'établir les frontières de leurs solitudes respectives; le massif d'aubépines fut laissé en dehors des limites, comme un asile neutre où I on pourrait à Toccasion, se rencontrer.
192 SCENES DE LA ViC INTIAIC.
L'étrangère mit dans cet enfantillage tant de grâce et de gaieté, que Desbarres revint à la ville complètement subjugué.
11 retourna les jours suivants à Kermor, mais sans voir madame de Révol ; elle s'était enfermée dans ses bois. Sulpice fut obligé d'errer sur la frontière qui les séparait de son propre domaine, comme une ombre sans sépulture à l'entrée des Champs-Elysées. Enfin, le quatrième jour, il aperçut une robe blanche qui glissait entre les buissons. Il accourut, et trouva l'étrangère assise sous les aubépines; sur ses genoux était éparpillé un énorme bouquet de (leurs sauvages dont elle s'occupait à faire une guirlande. Elle salua à peine Sulpice.
— Voyez, s'écria-t-elle avec une joie d'enfant, voyez, monsieur, la riche moisson !
— J'aurais voulu prévoir cette rencontre, dit Sulpice, pour y joindre les fleurs de mon domaine.
— Aujourd'hui, je n'aurais su qu'en faire, mais une autrefois vous m'apporterez de grandes marguerites et des glaïeuls; on n'en trouve que dans la ravine, au dessous du vieux saule creux.
— Vous connaissez donc la clace où se cueille chaque fleur ?
-— J'ai tant parcouru vos bois depuis que j'habite Kcrmor! Songez que jamais auparavant je n'avais quitté Paris; je ne connaissais la création que par oui-dire; aussi, quand je suis arrivé ici, tout m'était nouveau : vos landes, vos champs de blé noir, vos lins fleuris, vos dunes couvertes de sapins, votre Océan surtout! J'abordais un nouveau monde.
— Et vous l'avez aimé?
— Avec folie, vous le voyez, car je ne puis plus vivre qu'ici, en plein air, au milieu de ces parfums de genêts ou de sauges marines. Parfois la honte me prend de perdre ainsi mes journées entières en promenades d'écolier, je veux m'enfermer au manoir ; mais je me sens aussitôt saisie d'un ennui désespéré. L'air de ma chambre m'étouffe, le soleil qui brille à travers les vitrages me semble sans lumière, sans chaleur. Alors, si j'ouvre ma fenêtre, les chants d'oiseaux, les rumeurs de feuillages, les soupirs de la mer m'appellent, et, malgré moi, j'abandonne la maison pour me replonger dans les bois.
— Et dans cette solitude vous n'avez jamais regretté Paris?
— Jamais, jusqu'à présent. Vous vous étonnerez sans doute du charme qua pour moi cette vie déjeune
fille qui ne devrait plus être la mienne ; mais j'ai toujours pensé que Dieu nous donnait en germe les goûts de chaque âge, et que, lorsque ces goûls ne pouvaient se développer en leur temps, les germes restés dans nos âmes, comme une semence enfouie, s'épanouissaient plus tard, au premier soleil favorable. N'ayant pu suivre les fantaisies de l'adolescence, je les retrouve en moi maintenant que l'adolescence s'est enfuie, et je reviens sur le passé pour reprendre les joies qui ne m'avaient point été payées.
— Ah ! je comprends ces retours, dit Sulpice avec émotion ; car, moi aussi , je retrouve souvent dans moi', cœur les désirs non satisfaits d'un autre âge. Souvent je voudrais être assis, comme un enfant, aux pieds de mn mère, la tête appuyée sur ses genoux, et lui disant sans contrainte tout ce qui traverse ma pensée! Mais...
il s'arrêta ; madame de Uévol releva brusquement la tête, et le regarda comme si elle eût attendu la fin de sa phrase :
— Mais ce sont de courtes folies, reprit Sulpice après un instant d'hésitation; je finis toujours par me rappeler qu'outre les germes qui s'épanouissent hors de saison, ainsi que vous le disiez tout à l'heure. il y a ceux qui ne s'épanouissent jamais. Comment
l'NE rlTRANGERE. I95
compter sur l'arriéré de bonheur que nous doil le passé, alors que l'on obtient si pou du présent même? Desbarres accompagna ces mots d'un sourire mélancolique dont madame de Révol parut frappée; elle réunit avec une vivacité charmante toutes les fleurs qu'elle avait sur ses genoux , les rejeta dans la corbeille placée près d'elle, et se levant légèrement :
— Mon Dieu, pourquoi regarder la vie de si près? dit-elle d'un accent tendrement plaintif; je suis folle de vous conter ainsi toutes mes superstitions! Laissons là ces rêveries, et puisque vous voilà, faites-moi passer vos frontières pour aller au ravin cueillir des marguerites.
Cette promenaiie fat suivie de plusieurs autres qui achevèrent d'établir une sorte d'intimité entre le jeune homme et l'étrangère. D'abord ils parurent se rencontrer par hasard ou pour échanger les livres que prêtait Sulpice; mais, insensiblement, leurs entrevues se régularisèrent; en se quittant chaque soir, ils se donnaient rendez-vous pour le lendemain.
Cette heure passée avec madame de Révol était devenue le but de la vie du jeune homme. Il s'y préparait tout le jour; il cherchait le moyen de varier la promenade qu'elle ferait avec lui 5 il pensait aux lec-
i'JG SCENES DE LA VIE INTIME.
tures qu'il pourrait lui proposer, aux choses qu'il devrait lui dire. Son naïf désir de plaire avait les raffinements de la séduction la plus exercée; tout en s'éludiant à montrer chaque fois un esprit aussi aimable, aussi neuf , il contenait l'expansion de se sentiments , mettant à dévoiler son cœur cette espèce de pudeur morale qui, comme l'autre, est un aiguillon.
Madame de Kévol suivait tous les développements de cette nature charmante sans y deviner un premier amour, et sans prévoir pour elle-même les dangers de son intérêt curieux. C'est un aveuglement ordinaire aux intelligences aiguisées de prendre pour une simple occupation do l'esprit ce qui est déjà un entraînement. Tout entiers au plaisir d'observer, nous ne nous apercevons pas que notre analyse se passionne insensiblement, que notre sujet d'examen prend possession de nous-mêmes , et qu'en ne croyant poursuivre qu'une étude , nous tressons silencieusement autour de notre cœur un réseau de séductions qui assure sa captivité.
Sulpice avait d'abord paru à madame de Révol un enfant dont la timidité devait lui Oter toute crainic; elle l'avait accueilli par suite de ce besoin de commu -
UNE ÈlUA^GEnC. 197
nicalion qu'éveille une solitude prolongée; puis, en le voyant de plus près , elle s'y était intéressée , et avait fini par accepter sa périlleuse intimité.
Quelques troubles indicateurs commençaient bien à l'agiter, elle s'étonnait bien parfois de ses battements de cœur à l'arrivée du jeune homme, de ses découragements lorsqu'elle se retrouvait seule , de son épouvante dès que sa pensée se reportait sur le passé ou sur l'avenir 5 mais elle avait traversé de trop cruelLs épreuves pour prêter beaucoup d'attention à ces symptômes. lien est des maladies de l'âme comme de celles du corps, elles nous déshabituent de 'la santé, et le souvenir de nos anciennes souffrances nous empêche de prendre garde à quelques tressaillements douloureux.
L'inexpérience de Sulpice , au contraire , devait le rendre attentif à toute sensation nouvelle. Il était d'ailleurs à cet âge où le cœur attend l'amour, le cherche sans cesse et croit partout le reconnaitre. Aussi ne tarda-t-il point à voir clair en lui-même; mais, loin de s'effrayer de sa passion naissante, il l'accueillit comme un ange consolateur. Sa vie avait enfin un intérêt, il sortait de cette prosaïque histoire des habitudes journalières pour commencer le roman
188 SCENl'.S DE I.A VIE INTIME.
de la jeunesse , toujours si prestigieux au début , souvent si triste au dénou.ment.
Le moyen, dailieurs , de résister aux mille mérites de madame de Révol? Outre la supériorité de son esprit, de sa sensibilité, de ses grâces, n'avait-elle pas l'attrait suprême de l'isolement? N'élait-elle pas en butte à une sorte de persécution occulte? N'avait-on pas, en l'aimant, la joie de braver l'opinion publique; séduction si irrésistible pour la jeunesse !
A ces charmes déjà si puissants, Sulpice joignit le mystère. Il avait gardé le silence sur ses premières relations avec l'étrangère sans autre but que d'ccîiapper à l'ennui des questions. 11 persista plus tard dans la même réserve, sur la prière même de madame de Révol, qui désirait éviter le renouvellement des importunités qu'elle s'était vue forcée de repousser lors de son arrivée. Elle n'avait, en effet, trouvé alors d'autre moyen de se délivrer des invitations et des visites faites par curiosité "qu'en transformant le manoir en une sorte de lazaret fermé à tout le monde. Encore le cordon sanitaire établi autour de sa solitude n'avaitil pu la mettre a Tabri de certaines poursuites m de lettres amoureuses, dont ele avait mieux aimé rire que sulleuacr. Elle en avait môme cummuujqué
quelques-unes à Desbarrcs, qui avait cru reconnaître l'écriiure. Or, elle craignait qu'en apprenant la quarantaine levée pour Sulpice, les plus hardis ne so crussent autorisés à recoînmencer des avances gênantes ou injurieuses, et ce fut pour l'éviter qu'elle recommanda le silence au jeune homme.
Leurs entrevues avaient d'abord eu lieu dans les bois où Sulpice se rendait tous les soirs avec ses pistolets sous prétexte de s'exercer au tir (car dès que ses promades avaient eu un but, il s'était persuadé qu'on devait les soupçonner ) -, mais la santé de la jeune femme la força, tout à coup, à garder la maison, et ils se virent alors au manoir. Lia se tenait habituellement dans une petite pièce du rez-de-chaussée qu'elle appelait sa cellule^ et qui avait une porte particulière sur les bois; Desbarres venait tous les jours y frapper et restait là jusqu'à la nuit, causant ou lisant avec la jeune femme que ses visites semblaient ranimer. Ces causeries et ces lectures avaient pourtant presqus toujours quelque chose de mélancolique, et finissaient, le plus souvent, par de plaintives réflexions sur la vie. Depi is qu'elle souffrait, madame de Révol s'était assombrie, son âme avait perdu cette élasticilc qui la sauvait autrefois de toute longue amertume et
la faisait, pour ainsi dire, rebondir de la tristesse dans la joie. Les demi-confidences qui lui échappaient par instant, sans apprendre ù Sulpice quel avait été son passé, lui firent comprendre que de cruelles épreuves l'avaient traversé, et qu'elle pouvait en craindre de nouvelles. Son indisposition se transform-; d'ailleurs insensiblement en une langueur entrecoupée de souffrances aiguës, et qui la forcèrent à appeler un médecin. Le docteur Robert, que lui désigna Sulpice, était un homme habile et bon, mais d'une brusque simplicité. 11 déclara sur-le-champ à madame de Révol que son état demandait plus de précautions qu'elle ne l'avait jusqu'alors supposé, l'interrogea longuement, parut incertain sur l'appréciation de quelques symptômes, et finit par lui interdire l'exercice du cheval et les bains de mer que Lia avait jusqu'alors cru salutaires.
Les choses en étaient là lorsqu'eut lieti la scène rapportée dans le chapitre précédent.
ÎV.
Le lendemain, Sulpice dormait encore lorsque la porte de sa chambre s'ouvrit lentement en criant sur ses gonds, et le réveilla en sursaut. Il se redressa sur son séant, écarta les rideaux qui enveloppaient son lit, et aperçut la servante de sa mère portant une tasse de faïence jaune sur une assiette.
A la vue de Sulnice les yeux encore à demi clos par lesommeilj celle-ci s'arrèla.
— Jésus ! je vous ai réveillé, mon maître ! s'écriat-elle avec un accent de regret.
— Bonjour, Dinorah. dit Sulpice amicalement; estil donc déjà si tard ?
— Sept heures, et j'apportais le lait de chèvre; mais je reviendrai.
— Non, donne.
11 tendit la main, prit la tasse et se mit à boire à petits coups, tandis que la Bretonne, les yeux fixés sur lui, semblait suivre tous ses mouvements avec une sorte d'intérêt inquiet. C'était une femme d'environ trente ans, grande, forte, et d'une beauté mâle. Elle portait ce lesle costume de Sainl-Pol, à la taille souple, à la coiffe ccourtée, aux manches plaies laissant voir le bras nu, et son allure en paraissait plus énergique et plus libre. Cependant il n'eût fallu juger la paysanne ni sur cette allure ni sur ce costume, car sous ces apparences hardies se cachait Fàme la plus soumise. Pliée de bonne heure à la servitude domestique, Dinorah y avait mis son orgueil. Ceux qu'elle servait étaient pour elle ce qu'est pour le vieux soldat le rc^giment qu'il n'a jamais quille; leur gloire était sa gloire, leur deuil son deuil. Elle ne vivait plus en elle-même, mais en ceux qu'elle appelait ses maîtres; à eux seuls appartenaient sa force, son intelligence, son adresse; c'était pour eux qu'elle se réjouissait d'être bien portante et jeune ; elle faisait partie de leur existence comme ces humbles plantes qui croissent au sommet des vieux édifices et qui doivent vivre et périr avec eux. Cependant son dévouement absolu aux Desbarres
DNE ÉTRANGÈRE. 203
avait SCS distinctions : elle respectait la veuve et lui eût donné sa vie sans balancer; mais elle montraii pour Suljjice celle espèce de servilité passionnée et heureuse d'elle-même, qui est la dernière expression do rattachement.
Ainsi que nous l'avons déjà dit, elle était restée debout à quelques pas de son jeune maitre, le regardant avec une tendresse hésitante. Enfin , après un long silence, elle dit à demi-voix et d'un accent triste :
— C'est donc vrai, monsieur Sulpice, que vous avez
fâché votre mère hier soir?
— Qui te Ta dit? demanda le jeune homme étonné.
— N'avcz-vous point quitté le salon avant le souper ? Puis M, Vai:in a emmené madame dans le cabmet rouge, et ils ont causé longtemps tout seuls.
— Après mon départ?
— Oui. Quand ils sont revenus , votre mère avait l'air toute saisie.
— Que dis-tu!
— Si saisie, qu'elle n'a rien mangé, et ce malin elle n'est point encore descendue!... Comprenez-vous, monsieur Sulpice ? à sept heures !
— Elle n'est point malade? demanda Desbarres vivement.
20i SCÈNi-S DE LA VîE INTHIE.
— Non, je Tai entendue se promener dans sa chambre; mais il faut qu'il y ait quelque chose, et quelque chose de triste.
— Que veux-tu qu'il y ait?
— Je ne sais pas , mais j'ai comme des avertissements; le sang me tourne autour du cœur.
— Allons, encore tes superstitions.
— Écoutez! interrompit la servante en tressaillant; on a appelé.
— C'est ma mère.
— Dinorah ! répéta une voix sur l'escalier*.
— Maîtresse? répondit la Saint- Polaise en courant à la porte.
— Priez M. Sulpice de descendre.
— Dinorah se retourna vers le jeune homme d'un air consterné.
— Avez-vous entendu? murmura-t-elle.v
— Eh bien ! elle veut me parler , et je vais m habiller.
— Elle a dit : Monsieur Sulpice î
— Et cela l'épouvante?
— Elle a dit de vous frier de descendre'
— Fallait-il donc me l'ordonner ?
La Bretonne jcla sur son jeune raailrc un regard plein de sollicitude ; puis, secouant la tète :
— Que Dieu nous garde I rcprit-cllc; pour sûr^ il y a un mr.uvais air sur la maison.
Et, reprenant la tasse, elle sortit.
Malgré sa tranquillité apparente , Sulpice avait remarqué les circonstances relevées par l'instinct de Dinorah, et en était demeuré également frappé. L'entrevue demandée par madame Desbarres sous cette forme et à cette heure, sortait Irop évidemment de ses habitudes pour ne point annoncer quelque chose de sérieux. Le jeune homme , pris d'une crainte vague, se mit à chercher ce que ce pouvait être , et s'oublia sans doute dans cette recherche, car sa toilette n'était point encore cnlièrcment achevée, lorsque madame Desbarres entra brusquement.
Son visage avait celte expression de mécontentement inflexible que son fds connaissait trop bien. (1 ne put se défendre d'un mouvement de surprise.
— J'étais lasse d'attendre, fit observer Ja veuve-, je me suis décidée à monter.
Sulpice voulut s'excuser.
— Achevez de vous habiller, interrompit-elle; nous nous expliquerons ensuite.
Il se hâta de passer un habit , tandis que madame Desbarres regardait autour d'elle. Tout à coup ses yeux 5'arrôtèrcnt sur Télégante coupe d'opale où baignait Tcglanline épanouie. Elle s'approcha de la table afin de l'examiner de plus près, la souleva; puis, se retournant vers Sulpice :
— C'est sans doute un cadeau de celte femme ? ditelle d'un ton méprisant.
Sulpice pâlit.
— Un ca'lcau... de quelle femme, ma mère? Madame Desbarres reposa la coupe sur la table et
s'approclia de son fils.
— .Te sais que vous voyez l'étrangère tous les jours, monsieur, dit-elle sévèrement; notre voisin Béfort vous a surpris avec elle, et il a appris à la ferme que l'on vous recevait depuis longtemps au manoir. Ne cherchez donc pas à nier.
— Pourquoi le nierais-jc ? interrompit le jeune homme, qui s'efforça de conserver son assurance; le hasard m'a fait rencontrer, en effet, madame do Révol, que j'ai revue depuis.
— A mon insu ! acheva la veuve, car vous ne m'avez jamais parlé ni de cette connaissance ni de cette rencontre; la Parisienne vous l'avait sans doute défendu.
UNE ÉTRANGÈRK. 20"
— Qui peut VOUS faire penser...
— Oui, oui, nous voyons clair, nous autres, et c'csi gênant pour les intrigantes.
— Que dites-vous, ma mère ? s'écria Sulpice.
— On a mieux aimé avoir affaire à un écolier, continua la veuve en élevant la voix ; on a pensé qu'il serait facile de tourner une pauvre tête vide comme la vôtre, et vous ne vous en êtes même pas aperçu, dupe que vous êtes ! A quoi cela vous sert-il alors d'avoir eu des prix dans vos classes, de lire toute la journée et de faire le savant? Vous ne voyez donc rien? vous ne comprenez donc rien ?
— Rien, en effet, de ce que vous me dites, reprit Sulpice avec un calme que démentait le tremblement de sa voix j non, je ne comprends point qu'une femme mérite vos injures pour m'avoir reçu avec bienveillance; non, je ne me vois pas dupe quand je suis l'obligé.
— L'obligé!... Ainsi, vous n'avez pas deviné pourquoi l'étrangère vous faisait bonne mine?
— Pardonnez-moi, ma mère ; j'ai deviné qu'elle me savait gré de ne lui avoir point, comme les autres, fait des flétrissures de mes soupçons et des crimes de mes calomnies. J'ai pensé qu'en trouvant tant de gens
208 SCÈNIiS DE LA VIE INTIME.
méchants, injustes et menteurs, elle avait dû être reconnaissante de me savoir seulement indifférent.
— C'est-à-dire, répondit madame Desbarres, qui no comprenait pas toute l'araertume des paroles de Sulpice. mais qui voulait arriver à son but ; c'est-à-dire que cette femme vous a ensorcelé, et qu'à vos yeux c'est une sainte.
— Dont on essaie de faire une martyre, ma mère
— Eh bien ! martyre ou sainte, je ne veux pas que vous soyez de son paradis, reprit résolument la veuve, et j'exige que vous cessiez de la voir.
-Moi?
— Vous, monsieur. C'est une connaissance qui no vous vaut rien, et je vous défends de retourner à Kermor.
L'ordre était tellement inattendu et donné d'un ton si impérieux, que le jeune homme tressaillit comme un cheval qui sent tout à coup l'éperon. Son amour, et son orgueil , réveillés en même temps , se révoltèrent ; il releva la léte, rougit, puis devint pâle.
— Vous révoquerez celle défense, ma mère, dit-il d'un accent altéré; une pareille rupture, que rien ne juslifierail aux yeux de madame de Révol, est impossible.
UNE f:T RANG EUE. 2ÛD
Vous dites ? interrompit madame Desbarres en le regardant fixement.
— Je dis, reprit Sulpice, plutôt excité qu'effrayé par ce regard provocateur, que je no puis soumettre mes répulsions ou mes sympathies aux. préventions des autres. Avec la responsabilité vient l'indépendance, et mon âge doit enfin me donner le droit de choisir mes relations.
— Ah î tu le prends sur ce ton ! s'écria la mère surprise et irritée ; lu veux faire le maître ici maintenant ; C'est encore là, sans doute, le résultat des conseils de !a Parisienne ?
— Ma mère, de grâce...
— 7'w as le droit!... C'est elle qui t'aura dicté cette phrase-là ; elle t'aura conseillé de me braver.
— Mais c'est de la folie ! s'écria Sulpice exaspéré.
— Comment , dit madame Desbarres , qui devint rouge de colère, vous osez me traiter de folle, monsieur !
— Pardon, ma mère : je n'ai point voulu dire...
— Folle ! parce que je veille à ce que vous ne soyez point dupe. Voilà la reconnaissance des enfants! Vous ne vous seriez jamais permis un pareil manque do respect avant d'avoir fait la connaissance de celte avcnluvicrc.
— Au nom de Dieu, ccoutoz-moi, ma mère !
— C'est inutile, s'écria la veuve, qui s'était exaltée on parlant; vous n'êtes pas encore arrivé à me faire interdire, monsieur; ma volonté sera faite, malgré toutes les coquettes qui peuvent nous venir de Paris, et j6 saurai bien vous forcc-r à m'obéir.
— Ne l'espérez pas, dit Sulpicc poussé à bout. Elle s'approcha brusquement et lui saisit le bras.
— De sorte que tu es décidé à te révolter ? dit-elle d'une voix tremblante de colère.
— Je suis décidé à défendre ma liberté.
— Et tu ne veux point promettre de ne plus retourô Kermor ?
— J'y retournerai, ma mère.
— C'est ce qu'il faudra voir ! s'écria madame Desbarres en ouvrant la porte pour sortir. Tu veux que nous luttions ? elï bien ! soit. Un bon fils eût fait sur-lechamp la promesse que j'exigeais, lors même qu'il n'eût pas dû la tenir ; mais toi, tu es un orgueilleux; tu ne veux pas avoir l'air de céder. Eh bien î nous verrons qui l'emportera ; je connais un sur moyeu de t'e.npêcher de voir la Parisienne.
— Lequel?
Madame Dc&barrcs, qui était sur le seuil, ne répon-
dit rien ; mais elle fit un pas au dehors, tira brusquement la porte, et tourna la clé.
— Que faites- vous ? s'écria Sulpice.
•— Je t'enferme, répondit-elle.
— Ouvrez, ma mère, ouvrez sur-le-champ.
— Quand tu m'auras promis ce que je te demande. Elle fit tourner la clé une seconde fois, la retira, et
Sulpice l'entendit redescendre l'escalier.
Il demeura d'abord comme frappé de stupeur 5 puis doutant de ce qu'il avait entendu, il courut à la porte pour essayer de la rouvrir j mais elle était bien réellement fermée.
Quelque accoutumé qu'il pût être aux actes tyranniques de sa mère, celui-ci dépassait tous ceux qu'il avait subis jusqu'alors. 11 révélait , en outre , trop ouvertement le mépris que l'on faisait de sa volonté, et les âmes faibles s'irritent surtout de ce qui leur rappelle leur faiblesse : en ne paraissant point les juger susceptibles de résistance, on les pousse infailliblement à résister.
Aussi Sulpice passa-t-il, presque en un instant, de la stupeur à la colère. Il se précipita furieux contre la porte, qu'il essaya d'ébranler ; mais elle était à l'c-
212 SCÈNES DE LA VIE irifirjiz.
preuve de tous ses eriorts. 11 recula en poussa lU uu cri.
— Enfermé! enfermé!
11 promeualcs yeux autour de lui, fou d'indignation et de rage ; la chambre n'avait aucune autre issue. Tout à coup son regard rencontra la fenêtre; il y courut et l'ouvrit. C'était au second étage 5 mais audessous, à moitié de la hauteur, se dressait un hangar servant de serre. En sautant sur le toit couvert ^le chaume on se trouvait dans le jardin, dont la porle donnait sur la campagne. A la vcriié, on courait risque de se briser un membre ou de se tuer; mais dans h disposition d'esprit où il se trouvait , Desbarres no pouvait regarder celte chance que comme un moyen détourné de se venger de sa mère; aussi n'eut-il aucune hésitation. Il mesura encore une fois l'espace qui le séparait du toit, et posa )e pied sur le rebord de la fenêtre.
Un cri venant de letagc supérieur lui fit lever la tête. Il aperçut Dinorah à la lucarne de sa mansarde.
— Sa in te- Vierge! que voulez-vous faire? s'écria la Bretonne épouvantée.
— On m'a enfermé, répondit rapidement Sulpice, cl j'. vfux sortir.
UNE ÉTHANGÈnE. 213
— Par la croisée ?
— Oui.
— Mais vous allez vous tuer!
— La faute en sera à ma mère.
— Attendez, s'écria Dinorah, je vais lui pailer.
— Je le le défends, interrompit vivement Sulpice ; je ne veux pas qu'on lui demande grâce pour moi; je ne veux point la voir.
Il était monté sur le rebord de la croisée; la servante étendit les bras vers lui.
— Au nom de Dieu, arrêtez î dit-elle d'un accent éperdu.
— Peux-tu ouvrir ma porto?
— Je n'ai point de clé.
— Alors laisse-moi.
— Non; écoutez, monsieur Sulpice : il vaudrait mieux rester; mais si vous êtes décidé à fuir par le jardin...
— Décidé.
— Eh bienî alors, attendez.
Elle quitta la lucarne et y reparut presque aussitôt avec une corde, qu'elle tendit au jeune homme.
— Yous rattacherez au balcon, reprit-cUe; mais surtout prenez garde.
'— Ne crains rien ; il n'y a maintenant aucun danger, dit Sulpice en liant à la hâte la corde à la barre d'appui.
— N'importe! faites encore un nœud. Jésus ! que va dire madame quand elle saura...? Si vous aviez voulu me laisser lui parler, monsieur Sidpice; songez quil est encore temps...
Elle s'interrompit tout à coup ; Desbarres avait saisi la corde et commençait à descendre. Après être demeuré un instant suspendu dans le vide, il atteignit lo toit du hangar, et se laissa glisser dans le jardin.
— C'est fait, cria-t-il joyeusement à Dinorah, immobile à sa fenêtre.
— - Et votre mère? balbutia la Bretonne, qui, rassurée sur Sulpice, revenait au souvenir de madame Desbarres.
— Tu lui diras que je suis allé à Kcrmor, répliqua Dcsbarrcs avec une résolution presque emphatique.
Puis, saluant Dinorah d'un signe amical, il gacna ia porte du jardin qui donnait sur les prairies.
L'annonce de cette visite inaccoutumée au manoir 6tait pourtant une bravade bien plus que l'expression dïin projet arrêté; la pensée n'en était venue à Sulpicc qu'après la question iù Dinorah, et seulement pour faire une réplique d'un effet convenable. Aussi, lorsqu'il se trouva libre dans la campagne, demeurat-il incertain sur ce qu'il devait faire. Cependant, après avoir longé quelque temps les prairies, il se décida à ne point aller à Kermor, mais à prendre la route des grèves, afin que l'on put croire qu'il s'y rendait. De cette manie re, il conciliait à la fois sa faiblesse et son orgueil ; il évitait l'effort nécessaire pour la démarche annoncée, et en acceptait néanmoins la responsabilité. Contradiction ordinaire de ces natures qui ne peuvent
vouloir qu'à demi et ce savent jouir ni des avantages de la soumission ni de ceux de Findépendance.
Mais il était dit que tout se réuniroil ce jour-là pour le pousser en avant malgré lai-même.
Il avait pris un de ces cbemins, tantôt ombreux, tantôt arides, qui conduisent à la mer en côtoyant les collines. Après avoir marché quelque temps sous une voûte de noisetiers et de sureaux en fleurs, encore tout festonnés de Therbe parfumée qu'y avaient laissée les charrettes en transportant aux fermes les foins de la vallée, il atteignit la lisière du bois de Kermor. 11 allait tourner le dos au manoir et suivre le sentier qui descendait vers la rivière, lorsqu'un chien de chasse sortit du fourré, et, traversant rapidement le carrefour, s'élança dans les bruyères. Presque au môme instant un siLlement d'appel se fit entendre, et Alexandre Béfort parut, en costume de chasseur, au haut du ossé de clôture.
En se trouvant face àface, Sulpice et lui firent en môme temps un geste de surprise.
— Pardieu! je vous y prends cette fois! s'écria Alexandre en sautant dans le sentier.
— Je salue M. Béfort, dit Sulpice sans paraître comprendre rcxclamation de son voisin.
UNE ETRA:ir,ERE. 2\~
— Vous ne vous attendiez pas à me rencontrer, mon cher? reprit celui-ci en ricanant,
— Trouver un chasseur dans les bruyères n'est pas un événement impossible à prévoir, répliqua froidement Desbarres.
— Vraiment! reprit Alexandre; eh bien! moi, je suis enchanté du hasard.
— En quoi puis-je être utile a M. Beforl? Le chasseur guigna Sulpice.
— Comment se porte madame de Révol? demandai-il.
Celte question était faite de l'air ironiquement triomphant d'un homme qui s'attend à foudroyer son adversaire; mais Desbarres l'avait prévue et ne laissa paraître aucune émotion.
— C'est ce dont je vais m'informer, monsieur, dit-il tranquillement.
Ce fut à Alexandre de se montrer stupéfait.
— Ah ! vous ne cachez donc plus vos visites, maintenant? dit-il.
— Pourquoi les cacherais-je ? demanda Sulpice.
— Pourquoi ? reprit Béfort, mais par la raison qui vous a fait n'en rien dire jusqu'à présent. Il y a trois
jours que je les igaorais encore moi-même.
— Cela prouve seulement que monsieur Béfort apporte plus de bonne volonté que de clairvoyance dans ses observations, répliqua le jeune homme.
Béfort lui jeta un regard de côté.
— Comment donc ! dit-il d'un ton piqué qu'il voulut rendre railleur; mais vous donnez fort bien la réplique, mon cher ! On voit que madame de Ré vol s'est occupée de votre éducation.
Sulpice fit un geste d'impatience aussitôt réprimé ; un souvenir venait de traverser sa mémoire, il regarda fixement Alexandre.
— C'est une faveur dont je dois être d'autant plus fier, que d'autres l'ont vainement soliïcitée, répondit-il.
Béfort rougit.
— Est-ce madame de Révol qui vous a fait celte confidence? demanda-t-il avec un peu de hauteur.
— En me montrant une lettre.
— Dont vous avez reconnu l'écriture?
— Au premier coup d'i:Eil.
Béfort se mordit les lèvres 5 puis sembla prsndre résolument son parti :
— Eh bien! moucher, s'écria-t-il, en s'effirçant de cacher son dépit par un éclat de rire, cela prouve que vous pourriez être, comme M. Prudhomrae, expert-
UNE ÉTRANGKIIB. 219
juré devant les cours etiribimaux ! Vous avez deviné juste ; la lettre est de moi. C'est une bouffonnerie dont j'ai voulu me donner le plaisir. J'espérais intriguer nolve Parisienne, et je vois que j'ai réussi! Ah! ah! ah ! Je parie qu'elle a cru mon épitre sérieuse !
— Sérieuse! non; mais elle l'a trouvée, comme vous disiez tout à l'heure, fort bouffonne.
— Bouffonne ! répéta Alexandre, furieux d'être pris au mot; ah! vraiment, elle vous a dit... ah ! elle l'a trouvée bouffonne î... Eh bien ! à la bonne heure! Cela a dû la rassurer; car, enfin, j'aurais pu avoir réellement des prétentions.
— Vous le pouvez encore, dit Sulpice.
— Vous me fe permettez ? reprit Béfort, dont l'ironie tournait de plus en plus à l'aigreur.
— Je fais plus, je vous y engage.
— Prenez garde , il ne faudrait point me pousser à bout.
— Pourquoi donc?
— Parce que je suis un rival fort peu endurant.
— Vous prendriez des leçons de patience.
— Jusqu'à présent, je n'ai su qu'en donner, mon cher.
— Il n'est jamais trop tard pour prendre une bonne nabitude, monsieur.
— Dites donc, s'écria Alexandre, qui, se sentant le plus faible dans celte guerre de mots détournés, y renonça le premier, on dirait que vous avez l'espérance de faire vous-même cette conversion.
— Je pourrais au moins l'essayer.
— Vous ! reprit Béfort avec un éclat do rire dans lequel vibrait la colère-, eh bien! ce sera du nouveau. Je serais, parbleu ! curieux de jouer mon rôle dans un pareil essai. Voyons, docteur, votre écolier attend ce que vous avez à lui dire.
11 y avait une provocation évidente dans l'attitude et dans l'accent du chasseur; mais Sulpice garda tout son calme.
— Je n'ai à dire qu'une seule chose, monsieur, reprit-il fermement; c'est que, ne surveillant les démarches de personne, je désire obtenir pour les miennes la môme discrétion; et que, respectant les habitudes et les affections des autres, je veux être également respecté dans mes affections et dans mes habitudes. Jusqu'à présent, vous avez pu ne voir en moi qu'un enfant avec lequel on s'exempte d'une rigoureuse justice; aussi ai-je dû voua rappeler mes