‹ Scènes de la vie intimeChapitre 2 sur 2 · OE KT RANGE 15 E · texte numérisé non relu

OE KT RANGE 15 E

droits. Il n'y a, vous le voyez, rien d'injurieux dans cet averlissement ^ vous seul pouvez en faire une provocation, comme vous sembliez le désirer tout ù l'heure, et vous seul alors en aurez la responsabilité. Dans tous les cas, nos explications ont été suffisament claires pour que vous me permettiez de ne point les prolonger au-delà.

A ces mots, Sulpice salua et prit résolument le sentier qui conduisait au manoir.

Bélbrt, qui s'était préparé à des paroles de défi, demeura béant à la même place, comme un homme en garde auquel arrive subitement, au lieu d\m coup, une bonne raison. Dévoyé dans son irritation, étourdi par le sang-froid de son adversaire, il ne trouva rien à répondre au premier moment, et ce fut seulement lorsque Sulpice eut disparu dans le sentier tortueux, qu'il reprit sa présence d'esprit. Il fit un mouvement pour courir après lui ; mais la honte le retint aussitôt.

— C'est trop tard, pensa-t-il -, d'ailleurs, que lui dire, maintenant qu'il a déclaré ne point vouloir me provoquer? Je me mettrais dans mon tort. Et cependant il s'est moqué de moi ! Il a mi cette lettre que r<?/rfl»^ère trouve bouffonne !... car c'est V étrangère

qui est cause de tout. Sans elle, je ne serais point dans cette position ridicule. Aussi que je sois perdu de réputation si je ne me venge !

Un peu consolé par celte généreuse résolution , Bér fort ramena son fusil à portée de sa main, siffla son chien, et s'enfonça avec lui dans le taillis.

Cependant Sulpice s'avançait vers le manoir d'un pas ferme, éprouvant cette satisfaction intérieure qui suit toute épreuve dont le succès a pu nous constater à nous-même notre force et notre volonté. Celte double révolte contre le despotisme de sa mère et contre l'impertinence de Béfort l'avait relevé à ses propres yeux.

Il était tout entier à son espèce d'ivresse, lorsqu'il aperçut la vieille habitation de Kermor. Cette vue tempéra un peu sa confiance joyeuse. Il se demanda qui l'avait conduit là, et ce qu'il venait y faire? Il était trop malin pour rendre visite à madame de Révol, et sa présence même à une pareille heure dans les bois ' de Kermor l'exposait ù des explications. qu'il ne pouvait ni ne voulait donner. Celte pensée larréta court au moment où il allait atteindre l'esplanade de gazon, et il se gUssa avec précaution le long des charmilles dont elle était cnlourôe, afin de regagner le bois de

hêlres qui abritait le manoir du côlé de la mer. Mais, comme il atteignait une sorte de salon de verdure placé à la lisière des bois, un léger froissement de pas se fit entendre sur les mousses desséchées, une ombre blanche se dessina à travers le feuillage, et madame de Révol parut à l'entrée opposée de la clairière. Elle s'avançait lentement en relisant des lettres ouvertes qu'elle tenait à la main.

Le premier mouvement de Desbarres, à sa vue, avait été de se rejeter derrière la charmille pour l'éviter j mais il demeura immobile en remarquant sa pâleur. La jeune femme releva la tète, le reconnut, et un éclair de joyeuse surprise illumina ses traits.

— Vous ici, monsieur Sulpice î s'écria-t-elle.

— Je me présente en effet à une heure où vous ne pouviez m'attendre... dit le jeune homme embarrassé.

— On attend toujours ses amis, répliqua Lia en souriant; soyez mille fois le bienvenu.

— Vous lisiez des lettres ?

— Qu'il vaut mieux oublier, reprit-elle en les froissant convulsivement dans sa main, et en faisant un effort visible pour secouer quelque douloureuse. préoccupation.

Sulpice fut fraPDé de ce geste.

— J'espère que vous n'avez reçu aucune fâcheuse nouvelle, demanda-t-il d'une voix inquiète.

Au lieu de répondre, madame de Révol s'approcha du banc de gazon qui bordait la clairière, s'assit, et montra une place à Desbarres. Celui-ci la prit ; il y eut un assez long silence. Lclrangère effeuillait avec Oistraction une renoncule des prés. Tout à coup elle se redressa, regarda le jeune homme en face , et lui demanda brusquement :

— Avez-vous peur de mourir ?

Sulpicc fit un geste de surprise.

— Moi! répcla-t-il; pourquoi cette question?

— Répondez-moi, de grâce, reprit madame deRcvol; si l'on venait vous annoncer dans ce moment que vos jours sont comptés, recevriez- vous cette annonce avec calme ou avec douleur?

— Dans ce moment, dit Sulpice en hésitant , je trouverais peut-être qu'il est dur de quitter la vie sans la connaitre.

— Mais quand on l'a cofunue , continua V étrangère avec une vivacité saccadée \ quand on sait que tout se réduit à poursuivre des mirages, à attendre des impossibilités ^ quand l'espérance vous a soudé au cœur celte triste chaîne d'espérances trompées, d'affections

UNE ÉTRANOEIIE. 22ô

trahies et de dévouements stériles que vous traînez partout, comme le forçat traîne ses fers, pourquoi regrettcrait-on d'en finir avec le rêve terrestre ?

— Au nom de Dieu ! d'où vous viennent ces noires pensées? interrompit Sulpice effrayé.

La jeune femme lui jeta un regard mélancolique :

— Le docteur Robert paraissait ne pouvoir déterminer la nature de ma maladie sans en connaître les antécédents, dit-elle; il a voulu écrire à mon ancien

' médecin de Paris.

— Je le sais, répliqua Sulpice ; et la réponse ?...

— Est arrivée ce matin dans un pli à mon adresse , mais cachetée.

— Alors vous ne la connaissez point encore?

— Je l'ai ouverte... répondit madame de Révol impétueusement; oh 1 c'était mal, je le sais; mais je voulais savoir la vérité...

— Et qu'avez-vous vu? demanda le jeune homme palpitant.

— Qu'il me restait quelques mois à vivre 1 Sulpice recula en poussant un cri.

— Ah! cela m'a d'abord saisi comme vous , dit Lia avec un sourire ineffable ; nous avons tous une ins-

tinctive épouvante de ce pays inconnu d'où nul ne revient, mais ensuite j'ai réfléchi.

— Cela ne peut êtve! s'çcria Desbarres; vous aurez mal vu, mal compris !...

Pour toute réponse , Vélrangèn lui tendit la lettre qu'elle tenait à la maia. Sulpice en regarda la signature, qui était celle d'un médecin célèbre, et commença à la lire : elle racontait en détail l'origine et les progrès de la maladie de madame de Révol , indiquait les traitements qui avaient réussi à en retarder la marche, et finissait par ces mots terribles : <• En continuant à faire suivre à votre malade ce régime , vous pourrez gagner quelques mois. »

Sulpice laissa tomber la lettre et reporta sur madame de Révol ses regards éperdus.

— Vous voyez que j'avais bien compris, dit-elle.

— Non, s'écria Desbarres; cet homme se trompe, je ne le crois point.

— Parce qu'il me condamne? répliqua la jeune femme doucement ; mais votre incrédulité n'est justifiée que par votre désir, tandis que son arrêt est fondé sur la science \ vous êtes en même temps, dans cette question, le moins éclairé cl le plus partial; rcrrcur doit être de voire côté.

UΫE ÈTRANGÈRU. 227

— Mais il ne vous a point vue depuis longtemps, reprit Desbarres ; son avis n'a pour base que des suppositions ; interrogez un autre médecin.

— De grâce, ne ranimez point en moi des espérances qu'il faudrait bientôt étouffer! dit madame de Révol; mieux vaut la certitude d'un malheur qu'une déception. Sur de ce qui nous attend, nous tâchons d'y accoutumer insensiblement noire âme...

— C'est-à-dire que vous acceptez sans résistance cette affreuse décision ! interrompit Sulpice avec une douleur qui prenait presque les apparences de la colère ; vous semblez aimer sa menace 5 vous vous déleudez d'espérer ; on dirait que vous avez peur de vivre !

— Ah! je le devrais, dit Lia -, oui, le plus sage serait d'accueillir l'arrêt suprême comme une délivrance. La résignation ôterait à l'agonie tous ses effrois -, je prendrais joyeusement ce qui me reste d'heures sans les compter ni les pleurer.

— Mais moi ! s'écria le jeune homme éperdu.

— Vous ? répéta madame de Révol attendrie de son émotion, vous m'aiderez ù mourir sans y penser !...

Elle avait tendu une main à Desbarres, qui la saisit, la pressa contre sa poitrine et se laissa glisser à genoux près du banc de gazon.

228 scLNES Dn i.a vie intime.

— Non, dit-il avec une explosion de larmes ; non, vous ne mourrez pas ! ne parlez point de résignation, d'agonie ; si vous n'aimez plus la vie pour vous, que ce soit pour les autres ; dites que vous voulez espérer, que vous voulez guérir !

11 y avait dans l'accent de Sulpice quelque chose de si passionné et de si naïf tout à la fois, que madame de Révûl en fut troublée jusqu'au fond du cœur. Elle se pencha vers lui avec un élan de tendresse presque involontaire, et s'écria :

— Sulpice ! j3 vous en conjure, relevez-vous !...

— Ah ! promettez-moi de vivre, promettez-moi de vivre! balbutia-t-il en appuyant son visage sur les genoux de Lia.

— Au nom de Dieu ! mon ami, reprenez votre raison!

— ^ Ma raison ! cria-t-il en se redressant égaré ; ma raison quand vous me parlez de mourir ! mais vous n'avez donc point compris?... mais je vous aime, moi!

A cet aveu jeté comme un cri, madame de Ré vol recula en pâlissant.

— Vous ne pensez pas a ce que vous dites ? balbutiat-elle.

UNE ÉTRANGÈllE. 229

— Je vous aime, répéta Desbarres ; ne l'avez- vous pas deviné depuis longtemps?

— C'est impossible ! vous vous trompez vousmême...

Le regard de Sijlpice s'attacha sur elle si extatique et si brûlant, qu'elje s'interrompit. Une de ces subites lumières que le moindre clioc fait parfois jaillir dans notre âme l'éclaira rapidement, elle se rappela d'un seul coup tous les détails de cette intimité de trois mois et en compuit clairement le sens.

Effrayée de cette révélation, elle joignit les moins et laissa retomber sa tête sur sa poitrine.

— Ah ! que faut-il pour vous persuader ? demanda Sulpice, trompé par ce mouvement.

— Hélas ! je vous crois, répondit sourdement madame de Révol; oui, ce dernier malheur m'était dû, et je reconnais la destinée qui me poursuit partout ; notre intimité était trop douce, elle ne pouvait se prolonger !

— Que voulez-vous dire ?

Elle se leva pâle et chancelante ;

— Vous le saurez.

— Ah 1 je vous en conjure, parlez !

— Maintenant je ne pourrais, vous le voyez..., bal-

230 GCENES DE LA VIE î'^TiME.

butia-t-ellc. Prenez pitié de moi, Sulpice ! j'ai besoin de me recueillir; mais ce soir... oui... ce soir, au vieux saule vous trouverez une lettre qui vous expliquera tout

Desbarres ne voulut point rentrer chez sa mère, et résolut d'allendre le soir dans la campagne. Les émotions qu'il avait éprouvées depuis le matin l'avaient jeté dans une exaltation presque délirante. Agité d'un frisson convulsif, le cœur serré, la tête en feu, il parcourut les dunes, les landes, les bois, les prairies, sans direction et sans but. Incapable de distinguer la nature des objets qui passaient devant lui comme les visions d'un rêve, ii les associait à ses préoccupalions, il leur adressait tout haut la parole, et s'étonnait confusément de ne point les entendre répondre. 11 demandait à l'oiseau d'aller porter a Dieu ses prières pour madame de Ré vol, aux plantes de lui fournir un remède qui pût la sauver , 11 criait aux Ilots de l'emporter avec elle dans quelque région inaccssible aux maladies et à la méchanceté. Puis, revenant a la pensée de Tex plication qu'il devait attendre jusqu'au soir, il disait au soleil de précipiter sa marche afin qu'il pût retourner iu vieux saule. Doux en trois fois, rencontrant des

UNE ÉTrtANGÉRÎÎ. 231

ciir^ints qui gardaient les troupeaux dans les bruyères, il les appela de loin pour leur demander l'heure, mais ceux-ci, effrayés de son air égaré, s'enfuirent à son approche.

11 arriva ainsi, à travers les fourrés et les ravins, jusqu'au versant opposé où s'étendaient des terres cultivées. Là, brisé de fatigue, il se coucha au bord d'un champ de blé mûr. Le soleil était alors aux deux tiers de sa course; le vent, qui commençait à s'élever, secouait en passant sur les collines ses senteurs de lait; les abeilles regagnaient leurs ruches en bourdonnant, et l'on entendait gazouiller les allouelles dans les sillons. Sulpice sentit ses nerfs se détendre. La fraîcheur du soir et les parfums de la vallée sem'olèrent pénétrer dans ses veines et apaiser la fièvre qui le dévorait. La brise séchait la sueur sur son front, les épis se balançaient autour de lui avec un murmure berceur ; une langueur rafraîchissante coula doucement dans tout son être, ses yeux se fermèrent, et il s'endormit.

Vers le soir du même jour, Alcxaudrc Béfort, suivi de son chien, revenait des landes qui bordent la ])aie de Kemperlé.

Sa rencontre du matin lui avait porté malheur. Bleu

2o2 SCÈNES DE LA VIE INÏIME.

qu'il eût chassé tout le jour, il rentrait, contre son habitude, le carnier vide, et cet insuccès, joint à la fatigue, à la faim, aux réflexions, avait porté au plus haut degré son irritation contre Sulpice et l'étrangère.

Le coup porté à son orgueil était d'ailleurs devenu plus douloureux depuis le matin, comme ces blessures d'abord légères, mais qu'envenime un tempérament malsain. Il cherchait à se rappeler toutes les expressions de la lettre qu'il avait cru si passionnément cavalière et que l'on avait trouvée boufjbnnc ; i\ se demandait surtout par quel moyen il pourrait arracher aux mains de madame de Révol cette preuve d'une démarche toujours ridicule quand elle ne réussit pas 5 car, à la pensée qu'une femme inconnue et un écolier pussent la garder ainsi impunément à leur discrétion, il se sentait devenir féroce do honte et de colère.

Tout en s'avançant la tête basse et plongé dans ces désagréables réflexions, il arriva à un carrefour du bois d'où l'on apercevait les toits pointus du manoir. Cette vue l'arracha à sa rêverie. C'était là qu'était sou ennemie! Que faisait-elle maintenant? Sulpice lui avait-il parlé de leur entrevue du matin ? Etait-il en-, core à Kermor? Il eut l'idée de s'en assurer. Dans sa position, une surveillance active pouvait seule le

conduire à quelque découverte et lui fournir roccasion de prendre sa revanche. Eu conséquence, il quitta ia roule frayée qu'il avait suivie jusqu'alors et se dirigea vers le manoir à travers les fourrés.

Or, presque au même instant, madame de Révol sortait, par une petite porte du jardin, pour se rendre au vieux saule. Le jour était sur son déclin, et l'œil ne pouvait rien distinguer sous les ombrages assombris j la jeune femme évita le sentier qui traversait les bois. Elle côtoya la prairie, tourna la grande ravine et arriva enfin à cette espèce de golfe fleuri encadré par les taillis, et au milieu duquel s'élevait l'ilot d'aubépines. Là elle s'arrêta incertaine. Elle regarda aussi loin que les lueurs mourantes du jour lui permettaient de voir ; la ravine, les bois, la prairie étaient déserts. Cette solitude l'enhardit. Elle s'approcha vivement du vieux saule, laissa tomber une lettre dans le tronc creusé, jeta encore autour d'elle un regard effrayé ; puis, rebroussant chemin d'un pas précipité, elle disparut au tournant du coteau.

Pendant quelques instants, tout demeura silencieux et immobile dans la baie de verdure ; mais enfin les branches s'entr' ouvrirent sur la lisière du taiUis , et Alexandre Béfort an sortit avec précaution. Après avoir

successivement tourné ses regards du côté du manoir et vers la vallée, il courut au saule, plongea la main dans le vieux tronc, et en retira la lettre déposée par rétrangcre.

yir

Le manoir de Kermor, réparé et agrandi à différentes époques, n'offrait depuis longtemps qu'un assemblage incohérent de construclions irrégulières, et, pour la plupart, hors d'usage. Ainsi, tandis que l'ancien édifice se trouvait compris entre la cour et le jardin, dont les murs le défendaient de toute approche indiscrète, un corps de logis plus récemment bâti s'avançait hors de leur enceinte jusque dans le bois, dont les arbres efileuraient ses fenêtres. Bien que par cette position toutes les pièces du rez-de-chaussée se trouvassent exposées aux regards des promeneurs qu* pouvaient traveiser les avenues de Kermor, celle partic de rédifice, étant la plus nouvelle, s'était trouvée la seule habilable lorsque madame de Uévol avait

voulu louer le manoir, et eétait là qu'elle avait dû s'établir.

En rentrant de sa course au vieux saule, elle se réfugia dans ce qu'elle appelait sa cellule, et se jeta sur son canapé de joncs avec un gémissement étouffé. Obligée depuis le matin de se raidir contre tant de douloureuses angoisses, elle en était arrivée à ce moment où toutes les forces intérieures vous abandonnent à la fois comme une armée de transfuges, et où vous passez brusquement d'un dernier effort de courage à toutes les tortures du désespoir.

Celte crise eut d'abord quelque chose d'effrayant. Madame de Révol demeura plus d'une heure la tête cachée dans ses mains, poussant des sanglots, et tous les membres agités de spasmes convulsifs qui semblaient devoir la briser. Enfin, les forces manquèrent à sa douleur comme elles avaient manqué à son courage ; ses larmes épuisées cessèrent de couler , ses gémissements s'éteignirent, et elle demeura dans la même attitude, sans voix, sans mouvement, sans pensée, et comme évanouie.

Cependant la nuit était venue. Au bruit des cloches du village et des chants des pâtres regagnant les métairies, avaient succédé de plus confuses rumeurs, qui

arrivniont par la lenêti'c ouverlc avec les parfums pénétrants de la forêt et les lueurs des étoiles. Madame de Révol parut peu à peu sortir de sa torpeur j elle rouvrit les yeux, se souleva lentement, rejeta en arrière ses cheveux humides de larmes , et croisa les mains sur ses genoux. Son regard , qui avait d'abord erré autour de la cellule, s'arrêta enfin sur la fenêtre et se perdit dans la profonde obscurité des bois comme s'il y eût cherché quelque apparition lointaine.

Elle ne fut arrachée à cette espèce de contemplation que par le bruit de la porte du salon , qui s'ouvrit. Elle se détourna en tressaillant et couvrit d'une main ses yeux, blessés par l'éclat d'une subite lumière. — Qu'y a-t-il? que voulez -vous? demanda-t-elle vivement à la servante qui venait d'entrer.

— Monsieur Alexandre Béfort, annonça celle-ci.

Madame do Révol n'eut que le temps de se redresser avec une exclamation de surprise -, Alexandre était debout sur le seuil.

Revêtu de l'habit de chasse que nous avons déjà décrit , il tenait d'une main son fusil et do Taulrc sa casquette tigrée. Ses traits , habituellement sans autre caractère que la fatuité, avaient, cette fois, une expression dure, résolue et ironique, dont madame de

238 ' scèihes de la vie iistime.

Révol fut frappée. Il s'inclina pourtant devant elle aveu une politesse affectée, s'excusant de se présenter sous ce costume et à une pareille heure. La jeune femme, qui était d'abord demeurée saisie, tâcha de se remettre; elle fit signe à la servante, qui avança un siège, puis se retira. Béfort s'inclina de nouveau, appuya son fusil contre le mur, prit le fauteuil qu'on avait approché, et s'assit.

11 y eut une assez longue pause. Encore brisée de la crise qu'elle venait de subir^ et tout étourdie d'une visite aussi inattendue. Lia gardait le silence; le chasseur, de son côte, semblait l'observer et prolonger à plaisir son incertitude. Enfin pourtant il se décida à engager l'entretien.

— Madame de Rcvol ignore peut-être le motif qui m'amène si tard à Kcrmor? dit-il.

— En clîet, monsieur, répondit Lia embarrassée. Béibrt la regarda fixement.

— Il en est un pourtant qu'elle doit connaître , reprit-il avec intention.

— Un motif?

— Qui m'attire irrésistiblement vers le manoir.

— Je ne comprends point, monsieur...

— Madame a-t-elle déjà oublié l'aveu que j'ai ose

lui écrire?

— Quoi ! cette lettre? s'écria l'étrangère...

— Etait de moi, vous le savez, madame.' Lia voulut protester.

— Oh 1 ne vous en défendez pas, continua Béfort', je suis instruit de tout, même de son peu de succès. Un rival plus h?ureux m'a appris que la rédaction vous en avait paru boulfonne...

— A moi, monsieur?

— Du reste , je ne viens point m'en plaindre , continua tranquillement Alexandre. Quelque humiliante qu'ait été ma tentative épislolaire, j'ai su en prendre mon parti. A la passion malheureuse j'ai substitué une passion plus facile a satisfaire-, l'amant repoussé s'est fait chasseur furieux. Seulement, un reste de faiblesse, sans doute, m'a retenu dans les environs de Kermor , dont je dépeuple depuis deux mois les fourrés et les bruyères.

— C'est un droit que madame Desbarres pourrait, seule vous contester, répondit Lia, et je ne vois point encore...

— Ce qui peut justifier ma visite ? Nous y arrivons, madame. La chasse a des chances bizarres ; tout eu

battant les taillis, on fait parfois des découvertes aussi inattendues qu'embarrassantes.

— Que voulez-vous dire ?

— Que de tel endroit, par exemple, où nichent habituellement les oiseaux, peut s'envoler tout à coup un papier satiné...

— Un papier...

— Renfermant autant de secrets que les feuilles errantes sur lesquelles la sibylle écrivait ses oracles.

Lia pâlit et regarda Béfort avec inquiétude.

— Madame comprend qu'en pareil cas la position devient embarrassante, continua celui-ci légèrement ; les lumières d'une femme peuvent sembler n!>cessaires, et c'est ce qui m'a enhardi à venir solliciter un conseil.

— De moi, monsieur?

— De vous, madame, dit Béfort avec un calme foudroyant; seulement, je dois vous donner connaissance delà lettre.

— Monsieur...

— Oh! ne craignez rien, elle est sans signature., comme la mienne, et ne peut, par conséquent, compromettre personne.

En prononçant ces mots, il avait déployé le papier qu'il tenait à la main, et lut ce qui suit :

a SULPICE,

« Ce matin, vous vous êtes sans doute étonné de ma fuite ; vous n'avez pu deviner pourquoi je refusais de m'expliquer sur-le-champ; mais je n'en aurais eu ni la force ni lé courage. Maintenant même, en vous écrivant, la plume tremble dans mes doigts ^ je sens un frisson dans mes cheveux, et mon cœur près de défaillir!.. Cependant, il faut que vous sachiez toutj il le faut pour vous et pour moi-même.

" Sulpice, mon nom n'est point celui que vous connaissez, je n'ai point choisi volontairement la retraite que j'habite ; je ne suis point veuve : l'homme dont je devrais porter le nom vit et continue à occuper Paris de ses bruyants désordres; dans ce moment même, je sais qu'il me cherche, non par regret de mon absence, mais pour m'arracher les débris d'une fortune détruite.

a Un jour, quand nous serons plus calmes tous deux, je vous raconterai quelles tortures j'ai dû subir pendant cinq années, et comment, pour y échapper, j'ai préféré la fuite au scandale d'une séparation juri-

dique : aujourd'hui il suffit que vous sachiez sur moi la vérité.

a Ah î je le sens maintenant, j'aurais mieux fait de vous la révéler plus tôt ! Votre cœur averti ne se fût point égaré dans des sentiments dangereux / Mais il est encore temps de l'éclairer. Peut-être même l'avezvous mal interrogé. A votre âge, on s'exagère ce qu'on éprouve ; parce qu'on désire l'amour, on croit le ,reconnaitre partout. Vous vous serez trompé, mon ami; vous aurez pris la douce lueur d'une étoile pour l'aurore d'un soleil brûlant; oui, j'espère encore une erreur j il faut que c'en soit une, Sulpice, car vous ne voudriez point ajouter à mes propres souffrances le spectacle d'une douleur que jo no pourrais consoler. Ah! soyez fort pour vous; soyez généreux pour moi! Ne m'enlevez pas le seul ami qui me reste, alors que j'en ai le plus de besoin. Laissez -moi vous écouter sans crainte, vous qui êtes l'uniqua voix de ma solitude ; laissez-moi m'appuyer sur votre bras sans remords, vous qui êtes mon dernier appui ; et, si c'est un effort pénible, rappelez-vous, mou ami, qu'il doit durer peu de temps ! »

Lorsque Ccfort avait commencé la lecture de cctlo lettre; un nuage s'était étendu sur les yeux domadamo

UNE ÉTUANGCr.E. ^^^

de Révol; tout avait tourné autour d'elle, et le cœur avait failli lui manquer -, mais, revenue de son premier saisissement, clic secoua son trouble, se redressa pour écouler, et à mesure que cette lecture avançait, une corte de transtbrmalion s'opérait dans tout son être. Les sentiments qu'elle avait exprimés dans celte lettre plus fermement peut-être qu'elle ne les avait éprouvés, réagissaient lentement surelle-, comme s'ils lui eussent été inspirés d'ailleurs. Convaincue par ses propres paroles, elle sentit son cœur se relever, et à la crainte succéda un fier dédain pour celui qui avait voulu riiumilier, Béfort, qui s'était tourné vers die afin de jouir do sa confaslon, demeura frappé de la sérénité résolue qui rayonnait dans tous ses traits.

— Je ne sais si madame a bien suivi? dit-il avec une surprise désappointée.

— Et vous avez trouvé celte lettre? demanda Lia sans lui répondre.

— Près du bosquet d'aubépines.

Elle le regarda fixement.

— Vous V0V.S trompez, monsieur, dit-elle; celte lettre est de moi, et vous l'avez prise dans le vieux saule.

— Ainsi vous avouez? s'écria Alexandre stupéfait.

— J'avoue, reprit vivement madame de Révol, qu'après les imporlunités épistolaires, je ne savais pas encore devoir subir l'espionnage. Femme et désarmée, je croyais ma faiblesse même une garantie; car j'avais toujours pensé qu'une attaque sans danger était une attaque sans courage.

— Madame!... voulut balbutier Béfort confondu.

— Mais puisque j'ai si mal compris les lois de l'honneur, continua l'étrangère, dont l'accent s'animait de plus en plus, puisque vous vous êtes trouvé le droit, monsieur, de violer un secret après l'avoir surpris ; puisque vous n'avez point balancé à forcer ma retraite pour venir me demander un conseil, voici celui que j'ai à vous donner : prenez celte lettre si dignement acquise, retournez sans retard à Kemperlé, publiez partout qu'il y a dans le vieux manoir de Kermor une femme qui se cache, qui souffre et qui va mourir. Votre ville n'est point si mal peuplée, monsieur, que vous n'y puissiez trouver quelques hommes de cœur qui à cette nouvelle se joindront â vous pour venir insulter à mon agonie.

En parlant ainsi, madame de Révol s'était levée l'œil enflanmié, les lèvres frémissantes, les narines gonflées d'une indignation hautaine ; elle s'avança vers la

UNE ETRANGERE. l'io

petite porte qui donnait sur les bois, en tourna la clé, et l'indiqua du regard à Béfort. Celui-ci, qui était devenu pâle, parut hésiter ; mais il reprit enfin d'un accent dans lequel la colère le disputait à l'humiliation :

— Madame de Révol doit au moins cire satisfaite de ma patience. J'ai écouté sans l'interrompre des paroles que nul autre Qu'elle n'eût prononcées impunément.

— C'est une épreuve quTi éiaii facile d'abréger, dit froidement Lia.

— En me retirant, je le sais, madame ; m.als je tiens à prouver qu'il y a eu méprise.

— Ce serait une peine inutile.

— Non, s'écria Béfort avec emportement, je ne partirai pas sans m'être expliqué !...

— Alors, c'est à moi de vous laisser le champ libre, monsieur, interrompit vivement madame de Révol.

Et, ouvrant la porte du salon, elle s'élança hors de sa cellule.

Alexandre demeura un instant étourdi, puis poussa une exclamation de rage :

— Eh bien, à la bonne heure! s'écria-t-il, puisqu'on ne veut pomt m'écouter ici. j'irai parier ailleurs. Vos

246 GCÈNES DE LA VIE ISTIHK.

conseils seront suivis, madame de Révol -, vous avez voulu la guerre-, ce sera la guerre, et malheur à qui se trouvera sur mon chemin !

A ces mots, il chercha des yeux son fusil, le saisit brusquement, s'avança vers la petite porte de sortie et la repoussa du pied, mais celle-ci, en s'ouvrant, laissa voir Sulpice qui, debout au dehors, la tête penchée et les bras pendants, semblait attendre.

A son aspect, Béfort recula.

— Vous étiez là? s'ccria-t-il.

-- Près de cette fenêtre, où j'ai tout entendu, répondit Sulpice.

— Et voui vouliez me parler?

— Pour vous demaaier votre heure et vos armes. Un éclair i'jroce traversa les traits crispés de Béfort.

— Enfin, murmura-t il sourdement, voici quelqu'un qui paiera pour cette femme.

— Volrc réponse, monsieur! demanda Sulpice cvce

impatience.

Béfort le regarda de toute sa liauieur, sourit, et,, passant la haiidoiili(''PC de sou fusil à son épaule.

—Demain, à six heures, derrière SainleCroi.\j ditil ^ vous pourrez apporter vos armes.

Il est rarique nous puissions nous-mômcs connaître au juste le fond de nos sentiments lorsqu'on nous voit et lorsqu'on nous écoule. Excités par l'envie de paraître noblement, nous nous raidissons contre la douleur des blessures, nous nous grandissons au-delà de notre hauteur, nous nous montrons ce que nous voudrions être, et nous croyons être ce que nous nous •montrons. Dès qu'il se sent en spectacle, l'homme le plus vrai devient comédien à son insu, non par manque de sincérité, mais par désir d'approbation. Aussi, pour être sûrs nous-mêmes de notre générosité, de notre courage, de noire dignité, avons-nous besoin, après l'effet produit, de l'épreuve de la solitude. Tant que maaame de Révnl s'était trouvée en face

de Béfort, rindignalion l'avait soutenue -, la présence de l'agresseur était une excitation, il lui donnait la réplique, il entretenait son désir de vengeance, il l'entrainait à rendre coup pour coup, sans s'occuper des suites que pourraient avoir les blessures faites ou reçues; mais lorsqu'elle se retrouva seule, l'élan décolère qu'elle avait pris pour de la force tomba, et avec lui disparut toute sa résolution.

Elle s'effraya de la victoire qu'elle venait de remporter, en songeant que c'était le commencement d'une guerre dont les chances ne pouvaient être prévues. Cette lettre laissée aux mains de Béfort, faisait connaître à tous sa position équivoque; c'était un texte nulhenlique sur lequel la méchanceté allait s'exercer sans contrainte. Qui sait si quelque indiscrétion perfide ne découvrirait point sa retraite à celui dont elle fuyait la recherche? Et personne pour la conseiller, pour la défendre; personne que Sulpice, qui voudrait peutêtre la venger ! Cette crainte traversa son cœur comme un fer aigu. Desbarres avait dû se rendre au vieux saule, à l'heure indiquée : qu'avait-il pensé en n'y trouvant point sa lettre? comment lui cacher ce qui était arrivé? comment empêcher qu'à la première occasion il ne s'expliquât avec Béfort? Malgré sa vie retirée?

madame de Révol connaissait la redoutable réputation de ce dernier; l'idée d'une rencontre entre lui et Sulpice la fit frémir, et elle se dit que'llo devait l'cmpèchcr à tout prix.

Ce qui dominait chez Lia, comme on a déjà pu le remarquer, c'était la spontanéité. Nature souple et vivace, elle remontait, en un instant, du fond du désespoir au sommet du courage, et c'était toujours sous le coup qui eût dû l'abattre qu'on la voyait se redresser. A la pensée du danger qui menaçait Sulpice, tous ses autres eftrois'disparurent. Seule, elle était la cause de la lutte qui allait s'ouvrir; tant qu'elle serait là, les mêmes passions et les mêmes hostilités devaient amener les mêmes divisions ; l'unique moyen d'y couper court était de quitter Kemperlé. Cette conclusion la frappa au plus vif du cœur, mais, par cela même, elle l'accepta sans discussion et pour ainsi dire les yeux fermés, comme le malade qui, menacé d'une opération cruelle, s'y soumet sur-le-champ, de peur de manquer de courage à la réflexion.

Seulement, avant de partir, il fallait confier Sulpice à que'qu'un qui pût le consoler, le surveiller, prévenir tout débat, et nui autre que madame Desbarres ne pouvait remplir ce rôle. Lia résolut de se rendre

chez elle dés le lendemain pour lui tout avouer.

Ce fut une décision subite, mais prise sans hésitation. N'ayant vu la veuve que deux fois, madame de Révol ignorait ses préventions, et comptait sur ses nslincts de femme et de mère. Elle n'ignorait pas ce que sa démarche avait de hardi, mais elle comprenait aussi ce qu'elle avait de noblement confiant ; et elle se sentait capable de la justifier. Tout ce qu'elle devait dire se présentait à la fois à son esprit. Se mettant à la place de madame Desbarres, elle se parlait tout bas, se persuadait et s'attendrissait elle-même. Les réponses supposées de la mère de Sulpice aidaient à ses confidences ; elle se voyait encouragée par son geste, par son regard; elle s'exaltait de cette approbation imaginaire, et se sentait presque heureuse dans sa douleur. — Singulière illusion d'une âme si sûre de sa propre sincérité , et si forte de son bon vouloir , qu'elle ne peut même plus prévoir la résistance chez les autres.

Or^ pendant que la jeune femme se livrait à cctlo confiance, madame Desbarres était en grande conférence avec M. Vallin, a qui elle avait appris la révolte et la fuite de Sulpice. Celui-ci n'était point encore do retour, et quelle que fût l'indignation de la veuve, elle

était tempérée par l'inquiétude que lui inspirait cette absence prolongée. Le secrétaire municipal lui-même ne savait plus qu'en penser. En apprenant de quels procédés violents madame Desbarres s'était servie pour retenir le jeune homme, il avait craint quelque résolution extrême, et chaque heure de retard aggravait ses appréhensions. Il allait enfin proposer d'envoyer à la recherche de Sulpice , lorsque Dinorah s'élança dans le salon, en criant qu'il venait de rentrer.

Celte nouvelle amena un véritable coup de théâtre. Elle changea comme par enchantement la physionomie des deux interlocuteurs, et tandis que les traits de Vallin reprenaient leur calme habituel, ceux de la veuve passaient spontanément de l'expression de l'inquiétude à celle du dépit.

— Ah! enfin le voilà! s'écria -t-elle en retrouvant sa mauvaise humeur en même temps que sa tranquillité; je suis curieuse de savoir ce qu'il pourra nous dire.

— M. Sulpice est monté dans sa chambre, répliqua la servante.

— Sans entrer au salon ! dit madame Desbarres blessée.

— Il a l'air bien fatigué, maitresse.

— Oui, il vient du manoir , sans doute ! 11 ne vous a rien dit?

— Rien que : — Bonne nuit , Dinorab ! Mais il avait une voix qui m'a donné envie de pleurer.

— Allons ! reprit aigrement madame Desbarres , n'est-ce pas lui qu'elle va plaindre maintenant? Vous êtes une sotte, ma chère .'

— Je sais bien, répondit la Bretonne d'un air soumis.

— Retournez à votre quenouille.

Dinorah sortit.

— Et quant à M. Sulpice, continua la veuve en se levant, puisqu'il n'a pas jugé à propos de venir me souhaiter le bonsoir, j'irai le trouver, moi.

Vallin trembla à la pensée du nouveau débat qui menaçait de s'élever, il chercha à retenir madame Desbarres ^ mais celle-ci avait besoin de se venger sur quelqu'un des angoisses qu'elle venait de subir, elle persista avec entêtement.

— Je veux savoir qui de nous deux est maître ici, s'écria-t-elle. Ah! il s'enfuit par les fenêtres au risque de se rompre le cou j il passe la journée entière sans nllcr à Sun bureau, il ne rentre point aux heures du

UNE F.TRAÎIGÈ RE. 253

repas ! E!i bien ! il luut qu'il choisisse entre sa mère et cette intrigante,

— Prenez garde, interrompit Vallin effrayé de l'ai ternalive posée par madame Desbarres-, il faudrait des ménagements.

— Je veux qu'il cède !

— Et si c'était lui, au contraire, qui vous forçât à céder?

— Par exemple, s'écria la veuve , moi céder à un Desbarres ! Ah 1 vous ne me connaissez pas, monsieur î

— Pardon, chère dame j je sais que rien ne vous résiste quand vous le voulez; mais je sais aussi combien vous êtes bonne mère, et si votre fils attaque votre sensibilité...

— Je n'écouterai rien !

— Allons ! madame Desbarres, allons, reprit Vallin avec un sourire d'intelligence, ne vous faites donc pas plus méchante que voiis n'êtes. On sait que chez vous le cœur vaut l'esprit, et c'est tout dire. On a eu assez de preuves de votre dévouement , de votre bouté...

— Certainement, dit madame Desbarres fia' te-?, je ne suis pas une ligresse , mais ici je me montrerai ferme. Du reste, il faut avant tout que je sache quels sont les rapports de Sulpice avec la Parisienne, et je veux l'interroger.

— Peut-être n'osera-t-il pas vous répondre.

— Pourquoi cela?

— Parce qu"il est certaines choses que Ton est embarrassé d'avouer à sa mère et dont on parle plus librement à un étranger.

— Vous croyez? dit madame Desbarres frappée de cette idée 5 au fait, il vaudrait peut-être mieux que vous le vissiez d'abord.

— Croyez-vous? Je m'en rapporte entièrement à votre perspicacilé.

— 11 n'y a pas à balancer, dit la veuve . qui , en voyant que le vieux commis lui laisser l'honneur de cet expédient, le prit à cœur comme s'il eût été son œuvre ; vous ne pouvez me refuser ce service, monsieur ValUn. Vous allez monter tout de suite chez mon fils.

— Permettez, chère dame, permettez, dit le secrétaire enchanté d'avoir déjà gagné la moitié de ce qu'il voulait; je suis prêt à faire, vous le savez, tout ce qui peut vous plaire, mais je n'ai, moi, pour parler à Sulpice, ni votre autorité ni votre fermeté, et je vous oroposerai de remettre celle entrevue.

— Que dites-vous?

— I.anuit nousporlerait conseil à tous deux, et nous

préparerait, moi à mieux parler, votre fils à mieux cnteiîdre.

— Comment! il vous faut des préparations pour parler à un écolier?

— Ah.'ccla vous étonne, repritlcbureaucrate d'un air patelin, vous qui avez toujours l'esprit si énergiqueetsi présent ! mais on doit être indulgent pour les infirmités de ses amis. Il est d'ailleurs bientôt dix heures -, Tentrelien avec Sulpice pourrait se prolonger, et si l'on me voyait sortir d'ici au milieu de la nuit, vous concevez...

— Allons donc, dit madame Desbarres en rougissant un peu, mais intérieurement flattée qu'on la trouvât encore d'âge à être compromise ; vous avez des idées, monsieur Vallin... Du reste, nous pouvons remettre celte explication à demain.

— Si vous jugez que ce soit le plus sage, dit le secrétaire, passant, selon l'habitude, son idée à l'ordre de la veuve.

— Et le plus sûr, ajouta celle-ci j vous viendrez a vant de vous rendre à la mairie.

— Soit.

— Et nous conviendrons de ce qu'il faudra lui dire.

— C'est cela.

— A huit heures donc, monsieur Vallin.

2ô0 SCENES DE LA VIE INTIME.

— A huit heures.

M. Yallin arriva le lendemain, à l'heure convenue, chez madame Desbarres, mais il trouva celle-ci désappointée et furieuse. Sulpiee était sorti dès la pointe du jour sans avertir personne. La veuve, qui avait besoin de décharger son mécontentement sur quelqu'un, s'en prit au vieux commis ; c'était lui qui l'avait empêchée de parler, la veiile, à son fils; sans lui, l'explication serait maintenant terminée : tout ce qui avait lieu venait de lui et arrivait par sa faute.

VaUin laissa d'abord couler le torrent, mais voyant qu'il grossissait toujours , il se mit à renchérir sur les accusationsde nladameDesbarres, qui s'arrêta aussitôt, moitié pargénérosité,moitiépar esprit de contradiction, et reporta toutesa mauvaise humeur sur Sulpiee. Elle ne doutait point qu'il ne se fut rendu à Kcrmor , et partit de là pour s'indigner contre madame deRévol. Cétaitelle qui, sachant sans doute quelcsDcsbarres avaient toujours eu la tète faible, s'était efforcée d'attirer le jeune homme au manoir afin de le séduire, de le dépouill cr, de l'enlever 1 . . i Madame Desbarres ne reculait devant aucune supposition; n'étaii-ce pas une étrangère, une Parisienne?

— Heureusement que je suis là, ajouta-t-elle enfin; je ne laisserai pas moii fils se j)crdre ainsi ; je frapperai

les grands coups ; il le faut, monsieur Vallin : j'iro.i à Kermor.

— Vous?

— Et pas plus lard qu'aujourd'hui ! Ah ! je ne suis pas une Desbarres, moi, on ne m'en fait point accroire, et je lui dirai son fait à cette dame.

— La voici, maîtresse, interrompit Dinorah , qui venait d'entrer.

— Qui ? demanda la veuve,

— Cette étrangère.

— Madame de Ré vol?

— Elle demande à vous voir.

En prononçant ces mots, la servante poussa la port«, qui était restée entr'ouverte, et Lia se présenta.

Il y avait dans cette apparition inattendue un si singulier à-propos, que madame Desbarres échangea avec Vallin un regard de stupéfaction. L'étrangère, qui avait fait quelques pas dans la chambre, s'aperçut du trouble que causait son arrivée, et, sans en deviner le motif, elle s'arrêta confuse.

— Je crains d'être importune, dit-elle timidement, vous semblez occupée, madame, et j'interromps un entretien.

— Rien ne nous empêchera de le continuer, car nous parlions de vous, répondit la veuve, qui voulut

'JbS SCÈNES DE LA VIE INTIME.

sortir d'embarras en brusquant l'explication.

— De moi ? reprit madame de Révol étonnée.

— Et des visites de mon fils à Kermor.

Lia rougit ; elle avait cru ses relations avec Sulpice ignorées de madame Desbarres, et elle se sentit contrariée d'être ainsi prévenue dans ses confidences. La veuve s'aperçut de son trouble :

— xMadame ne me savait pas sans doute instruite de ces visites? reprit-elle ironiquement.

— Il est vrai, balbutia Lia.

— Les choses en sont pourtant venues à tel point qu'il serait difficile de ne point les remarquer, fit observer madame Desbarres aigrement; le manoir est maintenant le véritable domicile de mon fils, et madame lui permet à peine de rentrer ici pour dormir...

— Moi ? interrompit la jeune femme ; il y a erreur, madame, et vous avez été mal informée.

— Je n'ai point été mal informée, reprit la veuve ; hier encore, Sulpice n'est revenu qu'après le couvre-feu

•— Se peut-il?

— Et ce malin il est sorti au point du jour avec ses armes.

— Que dites-vous? s'écria Lia saisie^ M. Sulpice est sorti avec des armes ?

UNE ÉTRANGÈRE. ^iôi)

— Sous prétexte ée s'exercer au tir, comme d'habitude ; mais je saurai au juste ce qu'il en est. car il a rencontré M. Alexandre.

— Et il lui a parlé ?

— Dinorah les a vus s'éloigner ensemble.

— Ah! madame, faites-le chercher, s'écria rapidement Lia, atteinte d'un pressentiment funeste ; sachez où ils sont; envoyez chez M. Béfort.

— Pourquoi cela ? demanda la veuve effrayée par l'accent de madame de Révol; que craignez- vous? que se passe-t-il donc, madame ? mon fils courrait-il quelque danger?

Avant que Lia eût pu répondre, un grand bruit se fit entendre à l'étage inférieur ; des pas précipités retentissaient sur l'escalier, le nom de Sulpice était prononcé par des voix étrangères au milieu desquelles celle de Dinorah éclatait en exclamations douloureuses. Madame de Révol, épouvantée, courut à la porte et se trouva en face du docteur Robert, qui parut sur le seuil la tête nue et les vêtements en désordre.

— Ah ! ils se sont battus ! s'écria-t-elle.

— Malgré moi, répliqua brusquement le docteur.

— Et mon fils? demanda madame Desbarres,

— Le voici.

2Ci3 SCÈNES DE LA VIE INTIME.'

Les témoins venaienten effetd'entrer, soulenantdans leurs bras le jeune homme couvert de sang et éyanoui.

A cette vue , les deux femmes poussèrent deux cris qui partirent en même temps et se confondirent dans une même expression de douleur 5 mais Lia, foudroyée, chancela et fut obligée de se soutenir au mur, tandis que madame Desbarres , dont les nerfs étaient plus fermes, s'élançait vers Sulpice. Il y eut »jn moment d'inexprimable confusion. Dinorah avait aidé à placer le blessé sur un lit ; madame Desbarres s'y précipita avec des exclamalions entrecoupées et des appels mêlés de sanglots.

— Au nom de Dieu! du courage, dit Vallin en lui prenant la main et cherchant à l'arracher à cet affreux spectacle,

— Laissez-moi, s'écria la veuve exaltée; je veux voir mon fils, je veux rester près de mon fils ! Si mon flis meurt, je mourrai avec lui.

— Il vivra, reprit le secrétaire, qui avait besoin de se le persuader à lui-même ; le docteur le sauvera.

— Je tâcherai, dit Robert.

— Ah ! rendez-le moi, mon cher monsieur Robert, repritmadameDesbarres avec cette expansion bruyante des douleurs vraies, mais vulgaires ; rendezlc-moi au prix de tout ce' que je possède ! Songez que c'est

mon unique enfant!... Et me l'avoir égorgé ! Oh I je poursuivrai son assassin, docteur ; oui, fallût-il tout vendre pour obtenir justice ! Mais d'où est venue la querelle? Pourquoi ce duel?

— Hélas ! pour moi î murmure une voix brisée. Madame Desbarres leva les yeux et aperçut Lia qui,

pâle comme une morte, la tête flottante ei les mains jointes, s'était laissée glisser à genoux de l'autre côté du lit.

— Pour vous ? répéta-t-elle ; ah ! j'aurais dû le deviner. Oui, c'est ainsi que tout devait finir; voilà où vous deviez le conduire!... Et vous osez rester là, devant celui que vous avez fait égorger?

—• Oh ! ne dites pas cela, madame I balbutia Lia éperdue ; non, ce n'est pas moi ; ce malheur, dont j'ai été la cause involontaire, j'aurais donné ma vie pour l'éviter !... Mais votre fils ne mourra pas, nos soins le sauveront. Je ne le quitterai plus, madame, je veillerai avec vous près de lui.

Madame Desbarres releva la tête.

— C'est à moi seule de soigner mon fils, dit-elle avec une hauteur haineuse et en étendant les mains sur le lit du blessé. Si, dans la force et la santé, vous avez pu me le disputer, mourant, il m'appartient tout entier.

262 SCÈNES DE LA VIF. INïlME.

— Silence ! interrompit le docteur, le voilà qui se ranime.

iMadame Desharres se pencha vers Sulpice avec une exclamation de joie; mais, en rencontrant le visage éploré de madame de Révol près du sien, elle la regarda en face et s'écria :

— Je suis chez moi, madame!

Lia tressaillit ; une rougeur rapide traversa sa pâleur, et elle fit un mouvement en arrière.

— Pardon, dit-elle ; j'avais cru que l'approche du lit d'un mourant appartenait à tous ceux qui l'aimaient. Puisque je me suis trompée, je me relire ; je laisse votre fds à vos soins. Ah I sauvez-le, madame, et je vous remercierai à genoux !

Les larmes l'empochèrent de continuer 5 elle fit un pas vers le lit, regarda Sulpice, puis, pressant son mouchoir sur ses lèvres pour étouffer ses sanglots, elle s'élança égarée hors de la chambre.

Au moment d'atteindre l'escalier, elle sehtil une main s'appuyer sur son bras ; c'était Dinorah qui l'avait suivie. La paysanne la regarda et lui dit :

— Revenez ce soir ^ je vous donnerai de ses nouvelles, moi.

Vlil,

Lorsque Lia revint, elle apprit que Sulpice était dans le transport de la fièvre , et que le médecin avait exprimé des craintes. Les jours suivants, son état ne fit que s'aggraver. Cependant la jeune femme ne pouvait perdre courage. En revenant chaque malin et djiaque soir, son cœur battait d'espérance. Du plus loin qu'elle apercevait Dinorah, elle cherchait un sourire sur son mâle visage, mais Dinorah secouait la tête et murmurait toujours :

— Plus mal ! plus mal î

Madame de Revol , qui , afin de se rassurer ellemêmc, s'était dit que Dieu était trop juste pour laisser mourir Sulpice, et qui avait pour ainsi dire intéressé sa foi à celte guérison, commença à chanceler dans sa

croyance. Enfin, un jour qu'elle se rendait chez madame Desbarres , un tintement de clochette retentit tout à coup derrière elle. Un enfant, tenant un cierge allumé, parut au détour de la rue, suivi d'un prêtre qui portait le viatique des agonisants, et elle entendit les femmes agenouillées sur son passage répéter à demi-voix :

— C'est M. Sulpice Desbarres, qui va mourir 1

Lia rebroussa chemin et arriva à Kermor, égarée de désespoir.

Aucun signe apparent ne lui avait jusqu'alors révélé ^edanger du jeune homme; elle avait pu croire les craintes exagérées et résister à une conviction que tous ses désirs repoussaient ^ mais maintenant le doute même était iiflpossible : la cloche, le cierge allumé, le prêtre, tous les symboles lugubre s avaient frappé son oreille ou ses yeux; elle avait vu et écouté l'agonie de Sulpice!

Celte fatale lumière fut un coup de foudre qui brisa toutes les barrières dont elle avait fortifié son âme. Avec l'espérance périt le courage, et avec le courage toute garde d'elle-même. Tant qu'elle avait pu croire que Sulpice vivrait, son devoir avait été de ne jamais franchir pour lui les limites d'une amitié choisie, et de

repousser les confidences de son propre cœur ; mais

les bénéfices de celle longue réserve furent subitement perdus ; l'excès de sa douleur lui révéla l'excès de sa tendresse. Elle aimait Suipice, non pas en frère, non pas en ami, mais de cette affection que rien n'imite ni ne remplace. Elle pouvait se faire un pareil aveu, maintenant qu'il s'agissait d'un mourant, car là où l'amour est sans danger, il doit être aussi sans crime. Que lui importait d'ailleurs d'être ou non condamnée? L'expérience l'avait dégoûtée du devoir. A quoi lui avait en effet servi jusqu'alors le respect des lois imposées par Dieu et par les hommes? Les hommes l'avaient flétrie, et Dieu permettait la mort d'un innocent î

Plusieurs heures s'écoulèrent dans ces agitations convulsives. Cependant au fond du désespoir de Lia restait toujours ce fantôme des espérances perdues qui, sans être une joie, laisse une sorte d'incertitude à l'affliction. Elle voulut connaître toute l'étendue de son malheur et retourna chez madame Desbarres.

Dinorah vint lui ouvrir, les cheveux à demi-épars et le visage marbré de larmes.

— Eh bien ? demanda Lia d'un accent bref et éperdu.

— Le médecin attend une crise pour cette nuit, dis la paysanne.

— Je reviendrai celte nuit.

Elle tint parole. La crise avait, en effet, eu lieu, cl, contre toute attente, elle avait été favorable. Le lendemain les symptômes les plus alarmants disparurent, et quelques jours après le blessé était hors de danger.

Madame de Rcvol faillit succomber à la joie de ce changement. Comme ces malades auxquels la fièvre donne une figure factice, la douleur l'avait soutenue jusqu'alors; n'ayant plus à craindre, elle sentit ses forces l'abandonner.

De nouvelles angoisses commençaient d'ailleurs pour elle. Sortie du désespoir, elle retomba sous le joug de ses anciens devoirs. L'épreuve qu'elle venait de subir lui avait fait voir clair dans son propre cœur ; elle ne pouvait plus déguiser sous un faux nom le penchant qui l'attirait vers Sulpice; en perdant son ignorance, elle avait perdu la possibilité de se tromper innocemment. Lors même qu'elle eût apaisé ses scrupules, que pouvait-elle attendre de cet amour? Toute voie n'était-elle pas fermée au bonheur , toute espérance même refusée ? La fuite restait seule possible et honorable. Lia le comprit , et revint au projet de départ dont la blessure de Sulpice avait arrêté l'exécution. Elle écrivit en Vendée pour demander des rensei-

gncments, et fit ses préparatifs, mais lentement, comme quelqu'un qui a peur de sa propre résolution. Avant de quiltcr Kcmpcric , elle voulait d'ailleurs que la gucrison de Sulpicc fût complète, et elle continuait à s'informer tous les jours des progrès de sa convalescence. Le jeune homme allait de mieux en mieux ; il avait recouvjé le souvenir du passé, et s'élait informé d'elle à Dinorah.

Un malin, celle-ci l'arrêta après lui avoir donné des nouvelles du malade, et ajouta à demi-voix :

—■ 11 m'a encore parlé de vous !

— Lui î interrompit Lia -, et que vous a-t-il dit ?

— Que vous couriez un grand danger.

— Comment?

— Hier soir , madame Desbarres causait avec M. Vallin près du jeune maitre qu'ils croyaient endormi, et ils ont dit que le duc savait maintenant où vous trouver.

— Dieu ! ils l'auront averti ! s'écria madame de Révol.

— Et qu'il viendrait vous chercher ici. La jeune femme pâlit.

— Leduc! répéta-t-elle, ah! je ne l'attendrai pas. Je partirai, oui, dès demain; il le faut.

209 SCENES DE LA VIE INTir.îE.

— C'ostce que le jeune maître a dit, ajouta iriâtjment Dinorah; aussi a t-il pleuré longtemps.

— Et je partirai sans le voir ! murmura madame de Ré vol, qui sentit à celte pensée des larmes monter à ses paupières.

Dinorah s'assura qu'on ne pouvait l'entendre.

— Non, dit-elle vivement, il vous attend.

— Sulpice ! s'écria Lia.

— Madame Desbarres est sortie, et j'ai promis de vous faire monter ; venez.

Madame de Rcvol, éperdue, se laissa conduire jusqu'à la chambre de la veuve, où le blessé avait été porté; mais lorsqu'elle arriva vis-à-vis de l'alcôve, Dinorah, qui avait pris les devants pour soulever le rideau, se tourna vers elle en lui recommandant du doigt le silence : elle se pencha palpitante et aperçut le jeune homme endormi.

Un de ses bras pendait hors du lit, tandis que sa tête s'appuyait sur son autre main repliée, et que le long des rideaux glissait un rayon de soleil. A la vue de ce visage amaigri et demi-voilé par une longue chevelure, madame de Révol s'était arrêtée immobile. Elle ne reconnaissait point Sulpice. 11 fallut que son œil interogeât tous les traits

UNE ÉTRANGÈaC. 269

du malade pour en retrouver rexprcssion connue. Cette espèce d'hésitation l'épouvanta elle môme. Elle joignit les mains et s'agenouilla au chevei.

— Est-ce lui? Est-ce bien lui? murmura-t-elle attérée.

— Remerciez Dieu de le voir ainsi, répondit Dinorah; il est vivant, et c'est assez j avec le temps il reprendra sa force et sa beauté.

— Oui, mais moi je ne le verrai pas, dit madame de Révol gagnée par les larmes ; c'est un éternel adieu que je viens lui faire. Ah ! qu'il dorme, mon Dieu ! il se réveillera toujours assez tôt; moi aussi j'espère bientôt dormir.

Elle appuya sa tête sur le bord du lit en pleurant, mais le bruit de ces pleurs parut arriver jusqu'à Sulpicc à travers son sommeil ; il fit un mouvement.

— Prenez garde ! murmura Dinorah.

Madame de Révol essuya rapidement ses larmes. Desbarres ouvrit les yeux et l'aperçut.

L'éclair qui illumina ses traits leur rendit un instant

toute leur expression d'autrefois, et ce fut seulement

alors que Lia le reconnut complètement. 11 s"était relevé

avec un léger cri.

270 SCt.NES DE LA VIE INTIME.

— C'est vous, enfin ! dif-il en étendant les mains vers la jeune femme.

Elle prit les mains de Sulpice dans les siennes et les pressa sur sa poitrine sans pouvoir répondre.

— C'est vous! répéta-t-il les yeux humides. Àh ! je suis heureux de vivre, puisque je vous revois.

— Encore aujourd'hui! encore une fois ! balbutia madame de Révol.

Le malade fit un mouvement, et la joie qui éclairait pon visage s'éteiçjnit.

— Ah ! je l'avais oublié, s'écria-t-il ; c'est un adieu que vous venez me dire.

— Il le faut, vous le savez!

— Oui, reprit le jeune homme amèrement, je sais que vous devez cacher vos souffrances comme d'autres cachent leurs crimes, et que celui qui vous poursuit va venir. Vous devez partir ; mais moi, quedeviendrai-je sans vous?

Il s'arrêta un instant "comme accablé sous celte pensée ; puis, se redressant :

— Mais qui m'oblige à rester ? s'écria-l-il ; qui m'empêche de vous suivre? Pourquoi ne m'ouvririczvous point votre nouvelle solitude comme vous m'avez ouvert celle-ci?

CNE ÉTUANGF.nE. 271

— Parce que vous et moi nous ne sommes plus l'un pour l'autre ce que nous étions autrefois, dit madame de Revol tristement; il faut nous séparer, Sulpicc; vous-même l'avez compris, car vous avez deviné que je venais pour des adieux.

— Ainsi, reprit-il en joignant les mains avec désespoir, je ne vous aurai connue que pour vous perdre ! Vous serez venue vers moi comme ces anges qui enlèvent les âmes au feu du purgatoire, et après m'avoir montré le ciel, vous me laisserez retomber dans l'abîme.

-— Ne le croyez pas, dit Lia-, vous retrouverez le courage, et votre âme reprendra son essor.

— Non , répondit Sulpice avec abattement ; car c'était vous qui fournissiez l'air à ses ailes. Vous partie, il n'y a plus ici pour moi d'échange de pensées ni d'émotions, et je rentre dans ce cercle de réalités misérables qui font la vie de ceux qui m'entourent. Ah ! il fallait vous connaitre plus tôt ou ne vous connaître jamais.

— Hélas! telle est la vie, dit madame de Révolj le hasard d'un Ueu, d'une époque, d'une rencontre, fait tout le bonheur et tout le malheur de chacun !

Desbarres ne put répondre, et tous deux pleurèrent

longtemps en se tenant les mains. Enfin, le jeune homme, épuisé par l'émotion, se laissa retomber ei arrière et ferma les yeux. Dinorah, effrayée, le montra à Lia.

— Partez, madame, partez tout de suite, dit-elle à voix basse-, c'est trop de douleur pour lui.

— Oui, reprit l'étrangère, qui fit un effort suprême pour réunir tout ce qui lui restait de courage ; mais avant de nous séparer pour toujours, vos mains encore, Sulpice ! Encore une étreinte, encore un mot !

— Adieu ! bégaya le jeune homme presque évanoui. Lia éplorée se pencha sur lui.

— Adieu donc ! reprit-elle avec exaltation, adieu cher confident de mes dernières chimères, iîcrnier fantôme de ma jeunesse; adieu! Ahl je voudrais que ce mot eût un pouvoir magique et qu'il appelât ici toutes les joies. Soyez heureux longtemps, Sulpice, et ne pensez jamais à moi, qui penserai toujours à vous.

Elle étendit ses deux fnains vers le jeune homme sans mouvement, déposa un baiser sur ses cheveux, et s'élança hors de la chambre.

Le même jour, on apprit a Keraperlé que l'étrangère était partie sans faire connaître la route qu'elle avait prise.

Sulpice se rétablît; mais la crise qu'il venait do subir avait brisé le ressort de cette faible nature. Après le départ de madame de Révol, son âme, ainsi qu'il l'avait dit, ne trouva plus d'air pour son vol, et retomba dans le vide. Madame de Révol avait à jamais emporté sa force et sa volonté. Les énergies capricieuses et fugitives qui l'avaient jusqu'alors plutôt agile que soutenu firent place à une soumission muette. Frappé d'une sorte de langueur crainiive, il n'avait même plus l'initiative nécessaire pour former un désir, A le voir invoquer toujours la volonté des autres et s'y abandonner, on eût dit un de ces enfants qui ne savent plus marcher après une maladie, et qui appellent tous ceux qui passent pour se faire emporler dnas

27i SCÈNES DE LA VIE INTIME.

leurs bras. La veuve s'aperçut de ce changement; mais, loin de s'en affliger, elle le prit pour une amélioration. Sulpice avait compri. lui-même que les Desbarres avjtent la tête faible, et il consentait à se laisser conduire. Elle se glorifia d'être enfin arrivée à son but.

Quant à Valliu, il profita e'galement de cet abattement résigné du jeune homme pour tourner ses pensées vers les purs et solides plaisirs du ménage; mais ses efforts furent longtemps inutiles. Sulpice l'écoutait en silence multiplier les descriptions de ce paradis terrestre du mariage sans songer à lui en demander la clé. Le vieux secrétaire pensa^enfm que le seul moyen de fy faire entrer, était de l'y conduire par la main. Henriette venait justement d'apprendre le départ de son cousin Alexandre avec une actrice de la troupe d'arrondissement qui desservait Kemper, et le dépit devait la disposer à l'obéissance. Afin de la rendre encore plus certaine, Vallin eut recours à la diplomatie. Il persuada h sa nièce que Sulpice était secrètement amoureux d'elle, tandis qu'il persuadait à Sulpice que sa nièce était secrètement amoureuse de lui ; puis, fort de ces deux suppositions, il confia solennellement l'amour réciproque des jeunes gens à madame Desbarres, qui.

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trouvant le choix convenable, s'attendrit, et déclara qu'elle ne s'opposerait jamais au bonheur de son fils.

Le mariage fut célébré un mois après, avec tout l'cclat désirable. Quelques-uns des invités furent fiappés de la pâleur de Sulpice pendant la bénédiclion nuptiale, et la firent remarquer à Vallin ; mais celui-ci répondit que c'était l'effet d'un grand bonheur sur les organisations nerveuses.

Cependant, de retour à la maison, et tandis que les parents et les amis embrassaient successivement la mariée, selon l'usage, Sulpice aperçut tout à coup Dinorah, qui s'était glissée parmi la famille pour porter aussi à son jeune maître ses souhaits de bonheur. En se trouvant face à face, Desbarres et la paysanne tressaillirent ; le même souvenir venait de traverser leur pensée. Cependant Dinorah fit un effort et dit :

— Que Dieu vous donne la joie, monsieur Sulpice!

Mais le jeune homme l'attira à lui, l'embrassa avec un attendrissement comprimé, et répondit tout bas :

— Elle est partie !

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