‹ Scènes de la vie italienneChapitre 2 sur 9 · L'ORGIE ROMAINE · texte numérisé non relu

L'ORGIE ROMAINE

Ils étaient mille , tous de race militaire et patricienne .

qui avaient suivi Titus en Judée;

hommes de débauche, et grands contempteurs de vertu.

Amm. Marc.

WlSlllC^ilItTILi A liriËIlfllf

La première éruption i.onnu« Ju Vésuve oui li^n >ous 1« règae de Titus, l'an d« J. - C, 79 ; elle détruisit HerculaDum.

Jeunes contemporains, poétique auditoire ! Sourds aux bruits de la rue, écoutez une histoire Dont nulle bouche encor n'a fait ses entretiens, Mystère qui remonte à l'ère des chrétiens : Aux secrets de là-haut toujours ce qui se lie, Quoiqu'empreint de raison, ressemble à la folie; Or écoutez ce chant de plaisir et d'horreur !

150 SCÈNES DE LA VIE ITAI.IEINNE.

Titus régnait, Titus le divin empereur, Qui porte un nom si beau parmi les rois d'élite ; Titus, le destructeur du peuple Israélite ; Lui qui brûla Sion, et s'en revint suivi Des enfans de Juda, des enfans de Lévi. Le monde était tranquille, et la paix était faite, Le triomphe volait sur son chemin de fête; L'empire s'endormit dans un bruyant repos; Le soldat se fit homme; on ploya les drapeaux; Prévoyant, cette fois, une trop longue attente. Le vieux centurion brûla ses pieux de tente; On éleva partout des autels à Vénus, Et le prêtre ferma le temple de Janus.

Rome la belliqueuse avait brisé sa lance; Alors, tinrent des jours de splendide opulence, De somnolent bonheur, de suaves ennuis, Des jours de volupté, de parfums, et des nuits Telles que la Bacchante, aux aguets sous les treilles, Dans les fêtes de Pan n'en vit point de pareilles. L'homme était fort et brun ; dans ses festins si lents Il exerçait sa faim sur des mets succuiens;

A ses Triclinium , remplis d'amis intimes, 11 découpait les corps des laineuses victimes, Comme aux repas d'Homère, où la main des héros Sur la table de chêne allongeait deux taureaux. La femme, avec son œil, l'œil céleste des Gaules, Sa chevelure d'or ruisselante aux épaules, Sa gorge de statue et son air sibyllin, Et son beau corps trahi par sa robe de lin, La femme ressemblait aux nymphes d'Arcadie, Qui dans un cœur de Faune allumaient l'incendie; Et l'on voyait courir tout Rome aux jeux du soir, Où pour se faire aimer, elle venait s'asseoir. L'or abondait : Titus vainqueur en Palestine. De retour pour calmer la Légion mutine, Et réjouir longtemps sa grande nation, Morcela les trésors du temple de Sion.

Un jour, il fit jeter aux pétillantes flammes Le cèdre de Moise orné de riches lames. Les coupes d'Aaron, tous les vases d'or fin, L'Arche que protégeait l'aile du Séraphin, Tous ces riches métaux qui, sous le saint portique, Brillaient, selon la loi gravée au Lévitique. Le fondeur souilla tout de ses profanes mains, Et de l'or du vrai Dieu fit des écus romains.

Cette fois, nul fléau ne vint de la nuée Pour accorder vengeance à l'Arche polluée; Il fut long et complet le sacrilège, eh bien ! L'impunité régna partout. Dieu ne fit rien !

Et l'été vint; l'été, saison des douces fêtes, L'été que salua le cri de leurs poètes ; La litière volante, et la mule au pied sûr, Emportèrent de Rome aux blancs rochers d'Anxur Tous ces hommes heureux qu'en odes sibyllines Parthénope appelait sur ses belles collines ; Le rameur, sur son banc, transportait ces colons A l'autre bord du golfe, à ces tièdes vallons Où deux cités, deux sœurs, l'une à l'autre groupée, L'une fille d'Hercule et l'autre de Pompée, Aspirant la fraîcheur sous le Vésuve ami, Allongeaient leurs pieds blancs sur le flot endormi.

Celui qui les créa, ces deux villes éteintes. Les colora partout d'harmonieuses teintes ; L'artiste ingénieux y jeta mollement L'arabesque sans fin d'un songe heureux qui ment,

Les fêtes du dieu Pan, les courses des Ménades, Les choses de Vénus au front des colonnades ; Les nymphes accourant à la danse du soir, Sans effleurer le sol, blondes sur un fond noir ; Les roses et les fruits qu'effleurait aux corbeilles L'aile des papillons ou le dard des abeilles,- Pour ces villes d'amour l'azur fut prodigué. Tout, jusqu'à leurs tombeaux, était riant et gai, Comme dans Sybaris, autre ville odorante Qui dort au bruit des flots du golfe de Tarente.

Un jour de cet été, jour que le vieux destin Avait caché long- temps à tout Napolitain, Un jour, Herculanum, sur la rive sonore. Ne fit qu'un sommeil court et vit lever l'aurore : Le riche Pollion, arrivé le matin Dans sa villa de marbre, illustrait un festin ; Sa table se courbait sur sa fraîche terrasse. Et mille conviés, Romains de noble race, Célébraient ce grand jour où l'Hébreu fut vaincu. Où sa voix, en pleurant, dit : Sion a vécu ? On avait disposé sous la main du convive Le lierre toujours frais avec sa feuille vive;

Le vin se reflétait sur les tempes en feu,

En desséchant les fleurs, les fleurs qui durent peu;

Mais l'Archipel voisin envoyait jusqu'aux frises

Les parfums voyageurs sur les ailes des brises,

Et le doux vent du soir, tout le jour attendu.

Enflait le tissu rouge aux colonnes tendu.

Heure d'orgie! alors la volupté circule

Sous les pins embaumés de la ville d'Hercule;

L'esclave a dénoué le blanc voile du sein ;

Le convive amoureux, levé sur son coussin.

Désignant aux lambris de suaves peintures,

Aux filles de Sion enlève leurs ceintures,

El Pollion le riche, élu roi du festin,

Pour les exciter mieux, leur dit ce chant latin :

Enfans ! que la coupe soit prête!

De roses couronnons le vin; Amis, buvons le vin de Crète A Titus, l'empereur divin !

Que jusqu'à la dernière goutte La patèrese vide toute;

Tendez la palère à l'enfant.

Selon la coutume latine.

Au vainqueur de la Palestine, A Titus, le Dieu triomphant !

Amis, le falerne ruisselle Dans les celliers de ma villa; Portez-nous l'amphore que scelle Le cachet vierge de Sylla :

Buvons aussi ce vieux falerne Au vainqueur de l'hydre de Lerne, Protecteur de notre cité :

Il faut que cette nuit décide Qui de nous est digne d'Alcide, Oui de nous l'a ressuscité !

Aux épaules de nos maîtresses Xous qui jetons des bras nerveux, Qui fesons ruisseler leurs tresses Ainsi qu'un torrent de cheveux; JNous dont l'allure libertine Fait rougir la vierge latine

Qui passe devant les censeurs, Qui savons tout ce qu'on exprime De vif plaisir et de doux crime Avec nos tilles et nos sœurs;

Montrons aux sœurs des Juifs rebelles Qu'en notre pouvoir nous tenons, A ces filles brunes et belles, Des Romains dignes de leurs noms !

Depuis nos mères les Sabines, Jamais de plus de concubines Nous n'avons jonché nos coussins; Embrassons de toutes nos âmes La femme sur un lit de femmes ; Que nos lèvres brûlent leurs seins !

Loin d'ici la pudeur et les grâces décentes,

Vertus qui font notre dédain ; Flétrissons à la fois de caresses puissantes

Ces fraîches roses du Jourdain !

Le vin brûlant se mêle au feu de notre veine,

Les parfums montrent des rescifs, Notre beau lit d'ivoire embaume de verveine ;

Tout excite aux baisers lascifs.

Venez toutes ici, venez femmes exquises.

Vos doux maîtres sont amoureux ; Au prix de notre sang nous vous avons conquises,

Pleurez bien pour nous rendre heureux.

Oh ! les pleurs valent mieux que le fade sourire,

Filles au visage abattu ; Écoutez-donc ces mots que l'on ne peut écrire

Et qui font rougir la vertu :

Aux conseils importuns de vos sages matrones

La volupté seule répond.

Et nos lits avec vous sont plus beaux que les trônes

Des rois de la Perse et du Pont.

Un vif éclair blanchit la sonore terrasse

Où Pollion chantait sur le mode d'Horace;

Un vieil esclave hébreu qu'on ne connaissait pas,

Entrait avec l'éclair dans le lieu du repas.

Sa face de bélier avait un teint livide ;

Il frappa d'un doigt fort sur une amphore vide.

Selon l'usage antique, et cet étrange son

Suspendit le vers libre et donna le frisson.

Hommes lieureux, dit-il, savez-vous que la nue A revêtu, ce soir, une forme inconnue ? Que l'ardente vapeur qu'exhale votre sol Comme un pin lumineux s'élève en parasol ? Voyez cette colonne, au feuillage d'achante. S'agiter convulsive, ainsi qu'une Bacchante : Le falerne a donc mis sur vos yeux un bandeau ? La cendre tombe ici comme une trombe d'eau; Sur ce marbre disjoint, tel qu'un navire à l'anse. En mouvemens légers votre lit se balance. Entendez-vous ces cris de vieillards et d'enfans ! Tout le vallon est plein d'atomes étouffans. Herculanum se meurt ! la plaine est une étuve ; Cette ville s'asseoit sur l'orteil du Vésuve ; Vos marbres ont craqué; la flamme va sortir, Elle va vous brûler sous vos pourpres de Tyr !

Que nous veut ce vieux Faune à la voix de Cassandre, Avec son noir sayon tout constellé de cendre? Dit PoUion. Amis que l'esclave africain Nous verse le massique; il faut boire à Vulcain !

Que d'autres fleurs ceignent nos tempes ! Bravons le feu sous ces abris ; Esclaves, suspendez les lampes Aux chaînes d'or de ces lambris :

Pour soleil de nos chastes scènes Il nous faut ces lampes obscènes Qui parent ma salie de bain ; C'est l'œuvre des eunuques perses; Je les achetai cent sesterces.

De Glymodore le Thébain.

Et les voix du dehors criaient : la mer écume ; Voici les temps prédits par la vierge de Gume ; La mer brûle ; les rocs fondent comme du miel ; Pas un rayon de jour ; pas une étoile au ciel ! Dieux grands ! Dieux immortels ! c'est notreheure dernière Les pins sont secoués ainsi qu'une crinière ; Le Vésuve indigné rugit comme un lion ; N'offense pas les Dieux, écoute, ô Pollion !

Divins Faunes aux pieds de chèvres, O vous qui pouvez tout oser, Prêtez-nous ce feu de vos lèvres Qui s'accroit dans un long baiser !

S'il nous faut subir la mort pâle, Mourons comme Sardanapale, Ce sage du bel Orient ; Pour mourir au milieu des flammes, Il nous faut un bûcher de femmes :

Nous y monterons en riant !

Et les voix : Fuyez donc, fuyez, la lave approche ! Nos pas laissent partout l'empreinte sur la roche !

— Viens ici, nautonnier ; tourne ton bec d'airain; Prends ces trente écus d'or ; voguons au lac Lucrin,

— Voici, voici le feu — c'est un fleuve qui roule ;

— Dieux ! le temple d'Isis ! voyez comme il s'écroule!

— Oh ! si je puis revoir le soleil radieux Demain, je sacrifie une hécatombe aux Dieux !

Que maudit soit le Romain lâche Qui baise l'autel de la peur !

Tressons-nous des couronnes d'ache Elles dissipent la vapeur.

Gloire, gloire au père Liée î Que la pudeur soit oubliée,

SCÈKEÊ DE Ik VIE ITiO-lENNE. lOl

Jetons la tunique aux cent plis ; Dans notre débauche nocturne Jetons aux flots toge et cothurne ; Nous voilà nus, broyons nos lits !

Et les voix : la mer monte et la terre s'abaisse ;

— Tout le sol disparait sous une cendre épaisse,

— Quoi ! les temples aussi dans l'abîme s'en vont î A quoi pensent les Dieux ! — la montagne se fond !

— Hercule est contre nous — fuyons d'un pas agile, ÂJlons sous le laurier du tombe^iu de Virgile,

C'est un arbre sauveur. — Comme la terre bout î

— Nous n'aurons pas demain une maison de bout î

Quand on est mille à boire ensemble.

Dans la vapeur d'un gai repas.

Étendus sur des lits, il semble Que la terre ne tremble pas !

Approche donc livide esclave, Vas remplir ma coupe de lave;

Je veux boire ce vin d'enfer.

Buvons tous ce vin du Gocyte, Sachons quels désirs il excite Dans une poitrine de fer.

PoUion, hâte-toi ; du pied de la colline Tu peux gagner encor les galères de Pline ;

Sors avec tes amis Non, ne sors pas; le flot

Embrassant ton palais en a foit un îlot ; Tes poutres ont craqué ; la campagne est si noire Qu'on ne voit plus Misène et son haut promontoire ; Tout est mort ; ouvre-moi, je suis un soldat, seul Je t'apporte ton aigle, elle est dans un linceul.

A toi donc, divin fils d'Alcmène

Protecteur de ces régions.

Je donne cette aigle romaine

Qui brilla sur mes légions ;

Et meurs content ! que le feu tombe.

Ce Ut me servira de tombe ;

scèm:s de l\ vie italiknine. 165

C'était l'espoir qui me suivait.

Viens, oh ! viens fille d'idumée, Viens, et que ta joue embaumée Soit à moi mon dernier chevet !

Ici finit le chant : de la haute solive La lampe s'écroula, pleine de jus d'olive ; Et tout fut fait; un cri de vive l'Empereur Domina d'autres cris d'amour et de terreur ; On entendit encor les caresses dernières Murmurant sur le cou des belles prisonnières, Et la cendre massive étouffa dans leurs lits Ces milles conviés sur l'heure ensevelis :

Tout disparut Après l'épouvantable scène,

Un nautonnier craintif venu du cap Misène, Laissant flotter sa voile abandonnée au vent. Sur Herculanum mort vit un Hébreu vivant !

A bord du Sully, Juin i83i.

TARléTÉS.

au palais Brignole.

La ville de Gênes s'était levée avec le soleil de ses plus beaux jours pour assister au mariage du comte Brignole. La darse faisait silence; le môle était désert devant la fontaine de Saint - Christophe; les galères dormaient dans les eaux calmes et bleues qui reflètent, en le brisant, le péristyle du palais Doria, Tout le bruit s'était réfugié dans la via San-Luca;

168 SCÈNtS DK LA VIE ITALIENPIE.

toute la foule amoncelée dans le voisinage dei Banchi SQ dirigeait vers San-Lorenzo, la cathédrale, en inondant les rues étroites et tortueuses qui étouffent cette magnificence gothique, écartelée de marbre noir et blanc.

Les Génoises sont belles, mais la comtesse Brignole était plus belle qu'une Génoise; elle avait dix-huit ans; on n'a jamais vu de plus beaux cheveux noirs que les siens sur un front aussi pur, un plus beau teint sur un visage plus angélique : elle était citée en Italie, à une époque où ritalie avait tant de femmes à donner en modèles aux artistes ses enfans. Le comte Brignole, l'allié des Durazzo et des Doria-Tursi, avait fait bâtir, dans la strada Balbi, un palais digne de l'adorable femme qu'il épousait.

L'église de Saint-Laurent resplendissait de lumières; toute la noblesse, sortie de ses palais de marbre, inondait la grande nef et le sanctuaire; la bourgeoisie opulente s'entassait dans les nefs latérales: la populace curieuse se près-

sait sur l'étroit parvis, sous le porche et à toutes les issues. Personne n'était venu là pour prier; la reine de la fôle religieuse se nommait la comtesse Brignoîe; il était difficile de l'entrevoir agenouillée devant l'autel; mais quand elle se levait, et que, rejetant son voile en arriére, elle se retournait un seul instant vers les nefs, alors un murmure d'admiration montait aux voûtes avec les notes du chant grégorien, et l'on ne savait plus si la foule adressait un hymne de louanges à la comtesse, ou à la Vierge de l'Assomption. C'était le quinze du mois d'août.

On remarquait aussi, à quelques pas devant la rampe du sanctuaire, un jeune homme d'une figure, d'un regard et d'une pose de corps extraordinaires; il n'était habillé ni comme un seigneur, ni comme un bourgeois, ni comme un marchand. Il avait inventé son costume tout d'une pièce, soie et velours noir; son visage était pâle; une moustache déliée noirci.s-

170 SCÈNES m: la vie italienine.

sait sa lèvre; une barbe pointue tombait de son menton. Il ne s'agenouillait pas, il ne priait pas, il ne s'asseyait jamais. Il regardait la belle comtesse avec des yeux d'une mystérieuse expression, il la regardait toujours. Il était immobile, appuyé contre un pilier: et si quelques vives émotions tourmentaient son anie. rien ne transpirait au dehors : à le voir ainsi posé, on l'aurait pris pour un portrait en pied tombé de son cadre et incrusté sur un pilier de Saint- Laurent. Ce jeune homme était le peintre Antoine Van -Dick.

Il ne parut s'animer qu'au moment où les bannières et les guidons des confréries descendirent du sanctuaire dans la grande nef; et que la statue d'argent de la Vierge , portée par quatre marins de la galère Doria, traversa la foule, comme si elle eût glissé sur les têtes. Après la cérémonie du mariage, la procession commença. La comtesse Brignole marchait aprèslaVierge:sonépouxlasuivait d'unairsin-

a:ulièrement orgueilleux. Le noble comte était dépourvu de cette spirituelle intelligence que la nature donne à tous les Italiens. Quand il passa devant le peintre Van-Dick. le grand artiste dit au comte Pallavicini : « Ma vie pour un quart-d'heure de cet homme! » Personne n'entendit ces paroles; elles se perdirent dans un énergique Salve regina que le peuple entonnait avec furie, en brûlant de ses regards la comtesse Brignole qui faisait des largesses aux bassins de tous les couvens.

Van-Dick se mêla au noble cortège et descendit avec la procession vers le faubourg de Saint-Pierre- d'Arena. C'était au tomber du jour; le soleil s'inclinait sur les belles eaux du golfe Ligurien : les collines resplendissaient d'une douce lumière; les cloches sonnaient à toute volée; les vaisseaux saluaient de leur artillerie les deux vierges triomphantes: les banderolles flottaient à la brise: le genêt et l'encens parfumaient l'air, et lorsque de tous ces

bruits joyeux, de tous ces parfums de mer et de collines, de tout ce frémissement de bannières, s'élançait en chœur V Ave maria Stella, Van-Dick sentait des larmes sur ses joues et des frissons partout. Le palais Doria ouvrit ses portes au clergé de Saint-Laurent. 'L'Ave maria Stella éclata sous les colonnades qui s'avancent sur l'eau; l'hymne virginale fut répétée à bord de toutes les galères voisines; il semblait que le ciel, la terre, la mer saluaient d'un chœur immense la jeune épouse qui étincelait comme un astre sous le portique de marbre du beau palais Doria.

Van-Dick sortit des rangs et monta aux jardins solitaires qui s'élèvent en amphithéâtre derrière le palais, du côté de la statue du Géant. Là , il se recueillit pour penser à ce qu'il avait à faire. Il aimait la comtesse, non d'un amour vulgaire, mais d'une passion d'artiste; il l'aimait depuis deux ans; il avait vu éclore cette belle fleur dans les nymphées du

palais Tursi, au milieu des fontaines et des citronniers. Le peintre n'avait rien à offrir à ces familles génoises, plus opulentes que des rois; il n'avait ni palais de marbre, ni galions dans le port; il s'était donc tenu à l'écart, avec le secret de son amour. Un seul homme avait reçu ses confidences, le comte Pallavicini, noble et généreux seigneur; il aurait donné sa fortune à Van-Dick; mais son palais et sa villa magnifique l'avaient ruiné complètement.

La fête, le chant, les cloches, la foule avaient pu distraire Van-Dick. Maintenant, isolé dans la vigne des Doria, il supportait tout le poids brûlant de sa passion. II regardait la mer, spectacle sublime qui attriste souvent et ne console jamais; il regardait la superbe Gênes, assise au soleil sur ses montagnes, chantant sa joie avec les cloches aériennes, associant, sur la même colline, le couvent austère et la villa pleine de profanes voluptés. Van-Dick fermait ses yeux et frappait son front. Alors une brise

lui apportait la mélodie lointaine de la procession; refrain expirant, léger, purifié dans l'espace, et doux à son oreille comme une parole italienne exhalée des lèvres del'adorable comtesse Brignole. Van-Dick, la poitrine brisée, se leva vivement, et saisit son épée qu'il avait suspendue à la feuille d'un aloès.

Il descendit du sommet de ce magnifique jardin, escarpé comme une pyramide; il traversa le pont jeté sur la rue, de la treille au palais, et entra dans la galerie où il avait laissé le comte Pallavicini. La galerie était déserte. Van-Dick ne daigna regarder ni les fresques nationales de Perino di Vaga, ni les statues de Philippe Carlone; il suivit les traces de la procession sur une route de fleurs. Le clergé de Saint-Laurent était depuis long-temps rentré à la cathédrale; la foule était remontée aux maisons; des groupes encore nombreux s'entretenaient du mariage du jour sur la place de VAnnonciade. Van-Dick . en la traversant .

entendit prononcer le nom de la comtesse, et exaller sa beauté avec cet enthousiasme bruyant et contagieux qui éclate dans toutes les conversations en plein air chez les peuples du Midi. Il ne s'arrêta pas : la nuit tombait: il se glissa timidement dans la stradaBalbi. et une dernière et terrible émotion faillit l'étouffer, lorsqu'il aperçut le palais Durazzo illuminé, pavoisé, bordé de belles dames à toutes ses terrasses et au balcon de ses deux pavillons aériens. Le bal avait commencé après la procession, le délire de la danse ébranlait déjà ce magnifique palais, montagne de marbre toute brodée à jour, toute festonnée, toute pleine d'escaliers agiles et de sublimes colonnades. Van-Dick s'appuya sur le mur du palais Serra , et demeura comme anéanti dans la contemplation. Il souffrait de cette douleur d'artiste, qu'aucun signe, aucun mot, aucune langue ne peuvent exprimer: de cette douleur si cruellement inventée par la nature, afin de punir les

176 SCÈNES DE LA VIE lTALlENr<E.

hommes d'élite des dons supérieurs qu'ils en ont reçus, et qui leur sont si follement enviés par la foule stupide qui ne souffre pas.

Il sortit de sa cuisante rêverie en apercevant, à la lueur des torches, le comte Pallavicini qui descendait le grand escalier; il prit vivement son bras et l'entraîna dans la petite rue de San-Ciro. Parle-moi de cette femme; dismoi, l 'as-tu vue?

— Je viens de danser avec elle, dit froidement Pallavicini.

— Donne-moi ta main que je la baise; elle a touché sa main.

— Artiste, tu es fou.

— Je suis au désespoir.

— Le temps te guérira.

— Jamais.

— Il m'a bien guéri , moi! j'ai perdu bien plus qu'une femme; j'ai perdu' deux palais...

— Oh! je donnerais toute la strada Balbi pour un baiser de cet ange!

SCÈNES DE L\ Vit ITALIENNE, 177

— Si la'slrada Balbi t'appartenait, tu ferais tes réflexions.

— Je donnerais ma vie.

— C'est plus aisé. Mais voyons, que veuxtu faire? Cette femme est mariée...

— Pas encore.

— Comment, pas encore? J'ai signé son

contrat de mariage.

— Pas encore, te dis- je!

— Ah! j'entends!... Ehî bien! voilà dix heures qui sonnent à Saint-Charles; dans deux heures elle sera mariée...

— Ah! oui! malédiction à ce comte stupide! Eh! que fait-il, lui?

— Lui! il fait le mari; il suit sa femme dans tous les quadrilles; il la dévore des yeux; il lui dit des mots à l'oreille; il regarde à sa montre à chaque minute; il a fait avancer d'une demi-heure la pendule du grand salon du bàl; il est heureux, il est fou.

— Et la femme ?

178 SCK'ŒS l)îi LA VIE HALItMSE. ^

— La femme danse: elle est ravie de danser; , elle sort du couvent; elle danserait toute la nuit et tout le lendemain...

— Paraît-elle avoir de l'amour pour son?...

— Elle danse, te dis-je : quand une jeune femme danse, elle ne pense qu'à elle, à sa toilette et à son danseur.

— Folle!... El c'est pour ces êtres-là que

nous nous consumons, que nous incendions nos poitrines, que nous perdons nos âmes. que nous brisons nos corps!... Et puis elles viennent nous dire qu'elles aiment mieux que nous!... Atroce dérision!... Leur amour d'amante n'est que de l 'amour-propre; leur amour d'épouse, qu'une conspiration de toilette; leur amour de mère, qu'un instinct commun de la nature... Oh ! je déraisonne, ma têle brûle; soutiens-moi. ou je me brise le front surce pavé.

— Mon pauvre ami !

— Oh ! j'ai là clouée au front une idée in-

SCÈNF.S DK LV VIK IT\LIE^^^:. 179

tolérable! une idée qui esl un tison: une idée que je n*e puis éteindre î . . . Dans deux heures î . . .

— Ecoute, parlons d'autre chose... As-luvu la marine d'Arazzi qu'on vient de recevoir à la villa Scoglietto?..,

— Non... Arazzi fait des marines.''... Dans deux heures! un homme...

— Il n'excelle pas dans les marines...

— Il n'excelle dans rien...

— Ah! voilà de l'injustice d'artiste ! Sa Bataille du palais Doria est un chef-d'œuvre.

— Son coloris est faux... Entends-tu? entends-tu? la musique ne joue plus; le bal est fini... Viens, rentrons à la strada Balbi...

— C'est un intermède!... on ne peut pas toujours danser; en ce moment on se repose; on dansera jusqu'au jour...

— Oui. les autres; mais elle?...

— Elle., elle aussi, peut-être... Comment trouves -tu les fresques de Perino di T^aga?.. Aimes-tu ce talent?...

180 SCÈKtS DE L\ VIE ITALlENiNE.

— Non. . . c'est commun , c'est grossier d'exécution... Eh bien! la musique ne reprend pas .. C'est fini! c'est fini!...

— Cela va recommencer... Je veux te faire uncadeau... le dernier tableau qui me reste... c'est une Vierge deGiordano...

— Viens, allons au palais Durazzo.

— Que dis-tu de Giordano?

— Un barbouilleur... un peintre de galères.. . Garde ton tableau... Mon Dieu! quelle horrible journée!... L'église, l'encens, les fleurs! VAve maris Stella , la mer, la prière, les folies, le bal, l'amour, l'amour inexorable! C'est un jour chauffé avec les flammes de lenfer pour moi; pour les autres, embaumé par les roses du paradis... Allons chez Durazzo... Viens.

Ils remontèrent la petite rue escarpée de San-Ciro, et ils s'assirent sur un bloc de marbre qu'on travaillait pour le palais Serra. La musique du bal relentissait de nouveau; mais

SCÈNES Dt LA VIE ITALlRiNNIi. 181

il y avait sur les terrasses moins de bruit, moins de foule, moins de joie.

— Cest l'agonie du bal, dit Van-Dick d'une voix sourde; c'est la mienne aussi...

Il se leva vivement.

— Tiens, regarde là...: regarde ces quatre croisées que l'on ferme... Sais-tu quelle est cette chambre?... Je le sais, moi! C'est la chambre du raaîlre ! ... Comte Pallavicini, êtesvous mon ami .''

— Ton amitié , c'est tout ce qui me reste de ma fortune; j'y tiens.

— Eh bien ! écoule : la nuit court, l'heure brûle; le sang gonfle mon cœur; je vais mourir, si tu ne m'assistes. Monte au palais Durazzo, demande à parler au comte en secret, qu'il soit au salon ou dans sa chambre, debout ou levé. Tu lui diras que l'ennemi de son père, le marquis de Gippino l'attend au puits de la vallée du Lerbino, avec son épée et son poignard; que Gippino se rend en toute hâte à

182 sctNEs i)i: LA vit italii-^m:.

Florence, et ne s'arrête qu'un instant sous les remparts de Gênes pour ce duel à mort: qu'un refus sera une infamie pour lui; un retard, une lâcheté. Va, va! les lumières s'éteignent, les femmes accompagnent la comtesse au lit nuptial: point de réponse, va.

— J'y vais, dit froidement Pallavicini.

Le comte Brignole recevait les adieux de quelques jeunes seigneurs ses intimes lorsqu'il vit entrer mystérieusement Pallavicini, qui lui fit un signe du doigt. Ils se retirèrent à l'écart dans un de ces pavillons qui dominent la rue. Pallavicini prit un air grave, et dit au comte :

— Connaissez - vous le marquis Gippino?

— Je ne le connais pas, dit le comte: mais je sais qu'une haine mortelle a régné entre mon père et lui.

— Son fils vous attend au puits de la vallée du Lerbino; il m'a pris pour son second: avant

que vos amis ne s'éloignent tous, choisissez le vôtre.

Le comte Brignole demeura muet.

— Comîe Brignole. ma parole est-elle asG,,^ claire ."^

— Je ne refuse pas satisfaction à un Gippino; je la lui donnerai demain.

— Demain votre ennemi sera sur la route de Florence, et il publiera partout votre déshonneur.

— Voilà un singulier moment pour un cartel! Eh bien! soit; je lui demande une heure...

Et il se dirigeait vers sa chambre: la caméristede la comtesse venait d'en sorlir. le sourire aux lèvres.

^ Une heure! dit Pallavicini en l'arrêtant; je n'ai pas le pouvoir de vous donner une minute de répit; nous avons déjà même perdu beaucoup de temps...

— Mais au moins le temps d'embrasser ma femme...

184 SCÈNES m: la vik italienne.

— Rien; le temps de prendre vos armes, voilà tout; chaque minute qui s'écoule ôte un grain d'or à votre blason.

— Voilà une tyrannie inconcevable ! Je reconnais bien là les Gippino, tels que mon père me les a dépeints cent fois. Voici mon épée : allons !

Il se retourna vers le groupe d'amis qu'il venait de quitter, et dit :

— San-Gallo, je vous prie de m'accompagner jusqu'à l'église de la Consolation.

— Vous allez iaire votre prière bien loin avant de vous coucher, dit San-Gallo en riant.

— C'est ainsi, répliqua froidement le comte; voulez-vous m'accompagner?

San-Gallo, comprenant à demi l'affaire, ne répondit plus et marcha vers l'escalier.

Les trois acteurs de cette scène descendirent à la rue et marchèrent silencieusement jusqu'à la poterne; là, ils trouvèrent un homme enveloppé d'un manteau qui paraissait les attendre

SCÈNtS DE L\ VIi: lTALlE>(Nli. 185

— C'est notre champion, sans doute, dit le comte Brignole.

— C'est lui, répondit Pallayicini.

— Vous connaissiez donc Gippino ?

— Nullement ; il m'a rencontré dans la slrada Balbi; il m'a demandé si j'étais noble; il m'a expliqué son affaire; j'ai accepté.

— Vous avez bien fait; au moins, avec vous, nous n'aurons pas à craindre de guet-apens.

— C'est ce que j'ai pensé.

— Merci.

On entra dans la campagne; Van-Dick marchait le premier , en avant d'une vingtaine de pas : il s'arrêta dans un petit bois de tamarins, dont les sombres rameaux augmentaient encore l'obscurité de la nuit.

— C'est donc ici, comte Gippino, que vous inaugurez votre champ-clos avec ceux de ma noble maison.

Van-Dick mit l'épée à la main et ne répondit pas.

180 SCÈNES l)t LA VIE ITALIENNE.

— Je VOUS préviens , continua Brignole, que je vais me défendre vigoureusement , car je neveux pas faire une veuve la première nuit de mes noces.

Van-Dick bondit sur le terrain et se mit en garde. Les deux adversaires croisèrent aussitôt le fer. Le combat ne fut pas long; Van-Dick reçut un violent coup d'épée dans le bras droit : faible de constitution et déjà prédisposé aux atteintes de la phthysie qui le consuma jeune encore, épuisé d'ailleurs par toutes les angoisses de ce terrible jour, il tomba de faiblesse sur le gazon. — Je vais vous envoyer un chirurgien, dit froidement le comte Brignole; et il partit avec San-Gallo.

Pallavicini prodiguait ses soins au malheureux artiste blessé.

— Mon ami, lui dit Van-Dick. j'ai assez d'argent pour racheter ton palais et ta villa : je te le donne. Cours après cet homme, et bats-

scèim:s di-, i.a vik IT.\l.^l:^N^:. 187

loi avec lui: tu seras plus heureux que moi, tu le tueras.

— Ton sang coule, il faut que j'arrête ton sang : calme-toi !

— Laisse-le couler, mon sang: laisse- moi mourir. . . Sais-tu bien qu'il va rentrer en triomphe dans son palais; que des pleurs de joie, que des caresses de feu l'attendent là-bas; que le paradis va s'ouvrir pour lui. l'enfer pour moi? Va, te dis-je, atteins cet homme avant qu'il soit aux remparts!

— Calme-toi, calme-toi! te dis-je : demain nows recommencerons. Laisse-moi te panser.

— Ah ! tu as peur !

— Allons! voilà qu'il m'insulte maintenant! — ■ Eh bien! je vais courir après lui . moi...

laisse... laisse... je vais... Malédiction!

Il s'évanouit.

Lorsqu'il revint à lui. le jour commençait à poindre sur la crête des Apennins. — Quel horrible songe ! Ce furent ses premiers mots.

Il promena dans la campagne des regards effarés, et baisa les mains de Pallavicini en les arrosant de larmes; puis, désignant du doigt le gazon ensanglanté, il sourit avec amertume, et leva les yeux au ciel avec une expression que les grandes âmes seules savent donner à leur visage dans les heures de désespoir consommé.

— Te sens-tu assez fort pour rentrer en ville? dit Pallavicini.

— Oui... mais quefaire en ville maintenant?... Tout est perdu... Regarde comme le soleil se lève riant! comme la nature est joyeuse! J'ai entendu chanter l'alouette ce matin dans un rêve... Dieu nous fait toujours de ces ironieslà... Que lui importe mon malheur, à la nature?... Si elle prenait son crêpe noir à chaque être qui soufifre, ce serait un deuil éternel... C'est bien! c'est bien! habille-toi d'azur et d'or, beau ciel d'Italie; cela réjouit la misère de tes enfans.

— Je crois que nous pourrions rentrer, observa tranquillement Pallavicini.

— Oh! toi, tu es de marbre, comme la villa que tu as fait bâtir... As-tu aimé quelquefois?

— Cent fois ; mais de ta force, jamais.

— As-tu aimé des femmes qui t'ont montré de l'amour, et se sont mariées avec d'autres ?

— Certainement.

— Eh bien ! qu'as-lu fait alors?

— Je me suis consolé.

— Tiens, c'est singulier ; ta parole me calme. Donne-moi ta main que je la serre, tu me fais du bien.

— Vive Dieu! te voilà en convalescence! Prends mon bras, et gagnons la ville en nous promenant. Écoute : la comtesse Bri...

— Oh ! ne prononce pas son nom î

— Soit; la comtesse est belle, belle à ravir, c'est vrai: elle a un teint rose transparent, des yeux lumineux et azurés comme le golfe de

Gênes, des lèvres de corail, des dents de perles, un cou d'ivoire, des épaules sculptées avec amour, une taille, oh! une taille! Je ne connais qu'une femme qui ait une taille comme cellelà : c'est la Vénus de ton ami Titien de Venise. Quanta son esprit, à ses qualités du cœur et de lame, tu ne m'en as jamais parlé : je vois que tu t'en soucies fort peu. . Ainsi, donne-moi vingt-quatre heures, je te donne une autre comtesse Brignole.

— Oh ! tais-toi ! tais-toi ! impossible î

— Impossible! je veux le donner mieux que la comtesse Brignole... Moi. j'ai perdu mon palais; qu'on m'en donne un plus beau, et je me console tout de suite, foi de grand seigneur !... Bon !... tu souris; nous allons mieux. Laisse de côté ces alouettes qui chantent, et la nature qui se moque de loi: parle raison. Mon ami, toutes les comtesses d'Italie ne valent pas le sang qui vienl de sortir de les veines d'artiste...

SCÈrSîiS DK L\ vu: ITM.IENM'. 191

— Mais voyons , de quelle autre femme veux-tu parler ?

— Bénie soit Notre -Dame -du- Remède , qui demeure dans la rue où nous allons entrer! nous sommes guéris ! Ah ! tu t'intéresses déjà à une autre femme ! . . .

— C'est curiosité pure. . .

— J'entends... Eh! mon Dieu! l'amour d'un artiste n'est, je crois, qu'une curiosité délirante. Si la Vénus de la villa Adriani était enfouie à mille pieds sous terre, tu te ferais fossoyeur au grand soleil pour l'exhumer, la voir et l'embrasser le premier...

— C'est vrai.

— Vous êtes des hommes maîtrisés par vos sens; aussi votre inconstance est passée en proverbe; vous vous faites un musée de maîtresses, comme un cabinet de tableaux; c'est votre métier, vous étudiez la nature; vous ne voyez qu'un beau modèle là où un autre homme verrait l'objet idéal et rêvé d'une platonique et im-

mortelle passion. Eh bien ! je veux te donner un modèle qui ferait se draper de jalousie la Vénus Aphrodile dans son bain.

— Son nom?

— Tu le sauras demain. Aujourd'hui guéris ta fièvre, et dors.

En causant ainsi, les deux amis étaient arrivés à la porte de leur maison, sur la place de r Annonciade, par des rues détournées. La ville était encore plongée dans le sommeil. Un chirurgien fut appelé; il trouva la blessure fort légère, malgré la grande abondance de sang répandu. Il ne conseilla pour régime que vingtquatre heures de repos.

Le lendemain, à midi, un domestique, à la livrée des Brignole, porteur d'une missive, entrait dans l'appartement de Van-Dick. Pallavicini habillait l'artiste, qui était encore faible et bien pâle. Le comte Brignole priait Van- Dick de se rendre à son palais.

— Voilà un étrange incident, dit le peintre;

que me veut le comte?... Il ne me connaît pas; il ne m'a jamais vu.

— II faut aller voir, dit Pallavicini. Veuxtu que je t'accompagne?

— Certainement, je n'irai pas seul;... c'est quelque 'piège infernal. Le comte s'est douté de quelque chose... Oh! vite, vite, au palais Durazzo.

— C'est bien fâcheux; je crains une rechute pour toi; tu vas la revoir, et...

— Elle, la revoir.'' Jamais! jamais! Je verrai le comte; je n'ai besoin de voir que le comte... Oh ! la revoir ! J'expirerais devant elle de honte, de jalousie, de désespoir... Viens...

— Tu n'es pas assez calme pour brusquer ainsicette visite... Nous devrions attendre demain ou ce soir...

— Pas une minute de plus...

— Hélas ! nous voilà retombés.

— Oh ! tu ne me connais pas ! C'est fini , te

— Quel jour le modèle pourra-t-il se mettre à votre disposition ?

— Aujourd'hui, je suis prêt, répondit Van- Dick d'une voix éteinte.

— Vous êtes charmant, seigneur artiste; vous allez au-devant de mes vœux. Vous trouverez dans mon atelier des toiles toutes prêtes; je veux un portrait en pied, comme celui de la marquise de Velletri, que vous avez peint et qui est un chef-d'œuvre, comme tout ce que vous faites... Ahl dites-moi, comte Pallavicini, comment avez-vous laissé notre champion du Lerbino ? Donnez-moi de ses nouvelles.

— Il est parti ce matin pour Florence.

— C'est un spadassin payé par les Gippini; j'ai su cela. Mes ennemis ont voulu me faire assassiner le jour de mes noces : c'était bien imaginé. Messeigneurs. soyez assez bons pour m 'attendre ici un niomentino ; je vais vous amener ma femme.

scÈNfcS D) L\ VU. rrvMi::isNti. li)5

Et il rentra dans ses apparlemens.

Van-Dick et Pallavicini se regardèrent quelque temps sans parler.

~ Un bon conseil, Van-Dick. le veux-tu ?

— Oui.

— Pars.

— Impossible! Que dirait le comte?

— Que t'importe?

— Il me croira fou.

— Dans un quart-d'heure tu le seras tout -

à -fait.

— Je m'abandonne à mon destin.

— Mais songe que tu es blessé, que ta main ne peut manier le pinceau.

— Je peindrai de la main gauche.

— Tu es pâle, tu souffres, tu es agonisant ; tu vas périr à l'œuvre...

— Tant mieux.

La porte s'ouvrit, et la comtesse entra. On aurait dit qu'elle illuminait la galerie des rayons de son éblouissante beauté. Pallavicini

lui-même réprima une exclamation de surprise qui lui était arrachée, car il ne l'avait jamais vue si belle. Elle portait une robe de soie noire brochée : ses épaules et ses bras étaient à découvert, et l'étoffe faisait merveilleusement ressortir leur blancheur lumineuse. Elle salua d'un sourire céleste les deux étrangers ; et , s'adressant à Van-Dick , elle lui dit avec une grâce incomparable :

— Maître, je suis à vos ordres; c'est bien de l'honneur pour moi de poser devant vous.

— Passons à l'atelier, dit le comte Brignole: le seigneur Van-Dick choisira ses palettes, ses toiles et ses pinceaux.

Les quatre acteurs de cette scène entrèrent dans l'atelier, qui était contigu à la galerie.

— Maintenant, poursuivit le comte, vous êtes chez vous : nous permettez-vous de rester?

Van-Diçk n'appartenait plus à la terre, il ne répondit pas: mais Pallavicinj, prenant en

SCÈNFS 1)K LA VIL ITAIJi;>NK. 197

pilié l'amour de son ami. dit avec le plus grand sang-froid au comle : Je connais Va» -Dick; il faut le mettre à laise: il n'aime pas peindre devant témoins: sortons.

La comtesse et Van-Dick restèrent seuls dans l'atelier.

— Je ne connais rien de beau comme votre portrait de la marquise de Velletri, dit la comtesse d'un ton familier, comme paur engager lestement la conversation.

— Je ferai tous mes efforts pour mériier votre approbation, répondit timidement le peintre,

— Elle vous est acquise d'avance. Je ne la connais pas la marquise de Velletri: est-elie bien ? ♦

— Je ne l'ai jamais vue, madame,..

— Comment! vous av.ez fait son portrail.

— Ah! la marquise... Excusez-nwjï. maflame: je suis tout à ma palette, à mes cou-t

eurs .. Elle est assez bien, je crois.

198 ?cÉ?ii:s r>K la vit: îtamenne.

— Il paraît que vous oubliez facilement vos modèles... Oh! vous allez me peindre assise! je n'aime pas celte pose: je veux être debout, riante, et une fleur à la main. Cette robe vous plaît-elle?

— Non, madame.

— Ah ! vous la trouvez trop sombre peutêtre?

— J'aime mieux celle que vous portiez l'an dernier, à la fête du palais Doria.

— Vous étiez au palais Doria le jour des Rogations ? Ah î je ne vous ai pas vu.

— J'ai eu l'honneur de danser avec vous, de vous parler... Il paraît que vous oubliez aussi facilement vos danseurs que moi mes modèles... •

— C'est charmant! j'ai eu tant de danseurs, moi.

— Et moi tant de modèles.

— Vous êtes piqué, seigneur Van-Dick:

excusez une plaisanterie... Mais si nous eau-

sons toujours, mon portrait n'avancera pas.

— Votre portrait est fini , madame.

— Fini! vous n'avez pas donné un seul coup de pinceau !

— Fini depuis un an. Nous pouvons sortir. Van-Dick se ieva, salua la comtesse et marcha vers la porte.

— Sérieusement, vous sortez? dit la comtesse.

— Je sors, et vous me permettrez d'emporter la clé de l'atelier: je veux rentrer ce soir pour mettre la dernière main à voire portrait.

— Faudra-t-il que je pose?

— C'est inutile: le portrait est fait.

— Quand me donnerez-vous le mot de cette énigme?

— Demain.

— Dois-je en parler à mon mari?

— Comme vous voudrez.

— .Te n'en dirai rien.

— Ce sera mieux.

Van-Dick femia la [X)rle de l'atelier à double leur, et alla rejoiiMJre. sur la terrasse, le cornle Pallavicini.

— Voilà une première séance bien courte,

(lit Brignole.

— Je viendrai ce soir faire la dernière, lépondit le peintre.

— C'est vraiment d'une merveilleuse facilité.

Van-Dick et Pallavicini sortirent du palais: et quand ils eurent dépassé l'église Saint- Cliarles. Pallavicini interrogea brusquement son .uni.

— Voyons, comnient t€ trouves-tu i*

— Guéri.

— Complètement :'

— Il ne me manque plus que le remède dont tu m'as parlé.

— Tu l'auras!

— Une folle échappée du couvent! une

SCÈMiS DE LA VIE ITALIEMSE. '^Dî

étourdie qui vous tue à chaque lîiol! deux jours de mariage, et les allures d'une coquelte de quarante ans!

— Bien, bien! mais il faut persister dans cette conversion...

— Oh ! sois tranquille... Comment nommestu cette personne dont tu m'as tant parlé i'

— Ce soir nous laverrons. jeté le promets...

— A ce soir donc: attends-moi devant Saint-Charles à sept heures: j'ai une affaire à terminer.

Van-Dick courut chez lui. et détacha du nniv de son alcôve un tableau sans cadre et voilé : c'était le portrait en pied de la comtesse Brignole qu'il avait peint de souvenir, magnifique chef-d'œuvre, exécuté dans le délire d'une ardente passion: seulement on s'apercevait que la main si ferme de l'artiste avait tremblé sur le sein de l'adorable femme, et que l'émotion de l'amant avait trahi la vigueur ordinaire de son pinceau.

Van-Dick s'enveloppa de cette toile comme d'un vêtement, jeta son manteau pardessus, et retourna au palais Durazzo. Il traversa hardiment la galerie sans se faire annoncer, ouvrit l'atelier, et plaça dans un cadre le portrait de la comtesse; puis, appelant un domestique, il lui dit : — Annoncez h M. le comte que le portrait de sa femme est terminé. Et il sortit.

Quelques jours après, il épousait la fille de lord Ruthwen, comte de Gorée; mariage qu'il improvisa, grâce aux actives et intelligentes négociations de Pallavicini. Mais le pauvre artiste avait été blessé au cœur : il mourut de phthysie à l'âge de quarante ans. Les femmes ont tué beaucoup d'artistes, et les artistes n'ont jamais tué de femmes.

Telle est l'histoire qui m'a été contée un jour au palais Durazzo. à Gênes, devant le portrait de la comtesse Brignole. peint par Van-Dick.

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