‹ Scènes de la vie italienneChapitre 7 sur 9 · DE L'ANGLETERRE · texte numérisé non relu

DE L'ANGLETERRE

Lorsque l'Angleterre se fit protestante, elle embrassa le catholicisme de la domination ; son île devint un astre qui rayonna sur les mers et les continens.

Le vers de Virgile a cessé d'avoir raison; les Bretons ne sont plus séparés du reste de l'univers; on les rencontre partout : comme le flot qui baigne Liverpool, Douvres, Brighton,

est le même flot qui va couper en deux la Nouvelle Zélande, tournoyer dans rarchipel des îles Sandwich, s'échauffer aux Philippines, ou se glacer à la baie de Baffin ; les Anglais sont autorisés à se croire partout chez eux; partout ils trouvent leur compatriote l'Océan, vieille divinité ossianique qui les a endormis au berceau, qui les protège de sa ceinture, les enrichit de ses dons, les réjouit de son calme ou de sa fureur. Le positif vient ensuite en aide à l'imagination; à quelque terre lointaine et inconnue où le vent les pousse, ils ont toujours, à fond de cale, une provision de léopards, avec la devise ; J}ieu et mon droit; et ils clouent leur blason sur le premier arbre du rivage, ou sur un quartier de roc à défaut d'arbre, afin de constater l'acte de propriété; le cessionnaire est la nature. Saint- James, l'acquéreur: le notaire, Dieu. Il y a quelques années, une île sortit delà Méditerranée comme une orange; cette île n'appartenait à personne;

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le roi de Naples prélendit se l'adjuger, allendu qu'elle gisait dans les gouttes d'eau qui lui appartiennent : l'Angleterre intervint, en soutenant que l'île improvisée par la mer était une fille naturelle de Tile de Malte, et qu'elle rentrait ainsi de droit sous le pavillon de la métropole. On allait plaider la cause , je ne sais devant quel tribunal. Pendant que les avocats préparaient leurs dossiers à Naples et à Londres, l'île retomba au fond de la mer. La nature se permet rarement des plaisanteries contre l'Angleterre, mais il faut convenir qu'elle les choisit bien, quand elle en fait. Ce n'était pas, au moins, que l'Angleterre se souciât de cet îlot: elle voulait seulement consacrer son droit de propriété éventuelle sur toutes les îles ou les continens que notre planète peut produire à l'avenir.

Londres est le séminaire de l'univers; l'Angleterre tient dans sa main les lignes croisées parallèles à l'équateur ou au méridien de

Greenwich. comme une araignée au centre de sa toile; chaque secousse retentit à Westminster, Cook avait bien raison de se croire chez lui, lorsqu'il disait dans les eaux de Bligh : Amis, nous passons sous la grande arche du pont de Londres; il y avait pourtant tout le diamètre du globe entre deux. Depuis Cook, l'arche s'est singulièrement élargie. Je ne m'étonne point que le successeur de Tamerlan ait demandé à Victor Jaquemont si la France est un pays où l'on parle anglais. On s'est récrié de surprise en apprenant qu'une Anglaise fait élection de domicile sous un cèdre du Liban, et une autre dans le tombeau de Moïse, lequel n'a jamais été enterré. Le Liban est à nos portes, là n'est pas la merveille. Parcourez en imagination le Pannipul, le Kithul, les deux versans de l'Himalaya, vous trouverez de riches Anglais, domiciliés d'étage en étage sur les montagnes, comme si ces montagnes étaient des maisons de Regenî's-Street. Dans la terre

deDiemen, celte vaste et orageuse solitude, il y a trois journaux où l'on fait des Premiers - Diemen et des sociétés savantes, où l'on travaille pour le bonheur de l'humanité polaire; dans les villes indiennes de la Compagnie, on joue des drames indous, avec des sentences de Confucius et les incarnations de Brama: ces drames sont tirés du théâtre indou, antérieur de quatre mille ans à Shakspeare, et traduit en anglais par M. Wilson. Vous allez à Calcutta, vous trouvez assis sur le trône du grand Mogol un Anglais, lord William Bentinck; il a une petite maison montée sur le pied de six mille serviteurs, et d'une escorte de deux régimens, cavaliers et fantassins.

L'autre soir, aux Italiens, j'ai failli m'évanouiren voyant entrer ce même William Bentinck, qui vient de Calcutta pour entendre Lablache et Grisi. Cela nous étonne, nous. Parisiens, qui prenons des airs deHumboldt en revenant du Havre. Dans la naïveté de mes

souvenirs, j'aimais quelquefois à me représenter Otahiti, ou la nouvelle Cythère, dans sa pure et virginale atmosphère des beaux jours de Bougainville et Cook. Je suivais souvent, en esprit , ces agiles gondoles , où les amans se parlaient d'amour, avec une ceinture de pampres verts, comme nos pères de l'Éden. La nouvelle Cythère est un comptoir anglais: il y a des restaurateurs à la carte sous les ombrages d'Amathonte; on a établi un club sous le palmier de Cypris; dans les boudoirs de Gnide, on jure en anglais. A vingt- deux degrés de l'autre côté de l'équateur, dans la même mer, à Owihée, ce ne sont plus les sauvages qui poignardent les matelots de Y Endeavour , ce sont les matelots qui rossent les sauvages. Cook rirait bien s'il voyait la plage où il a été assassiné; on y a bâti un Wauxhall. Zone torride, zone tempérée, zone glaciale, tout climat convient aux Anglais. Deux malheureux matelots hollandais, échappés d'un naufrage dans

les mers polaires du nord, gagnèrent une île en saulant de glaçons en glaçons: mourans de fatigue, ils s'assirent sur le rivage . au pied d'une croix : c'était l'île des Croix; ils lurent sur un écriteau de fer-blanc, cloué au bois, cette pompeuse phrase . Prise de possession de l'île des Croix , au nom de Georges IJ^ , roi d Angleterre , de France, et de tous les pays situés au nord de la baie de Baffîn. C'est acx^ablant !

Les particuliers imitent les allures excentriques du gouvernement. Les voyageurs anglais sont les pensionnaires de toutes les tables d'hôte de l'univers : en France, c'est l'individu qui voyage: en Angleterre , c'est la famille. J'ai rencontré sur les paquebots de la Méditerranée un amiral anglais qui courait le monde depuis sept ans. escorté de sa maison de Peccadilly: à son départ de Londres, il n'avait que deux enfans, le voyage lui en avait donné cinq autres , nés sur cinq points diflférens. à

Smyrne, à Constantinople, au Caire, à Venise, en pleine mer. Cet excellent amiral me racontait ses aventures domestiques avec une admirable simplicité, non pas dans l'intention vaniteuse de m'apprendre quelque chose de surprenant, mais par forme de conversation oiseuse entre passagers. Aussi les Anglais ont-ils imposé au monde entier, leurs mœurs, leurs habitudes , leur cuisine ; à Rome , à Naples , comme au Caire, comme à Constantinople, on trouve Y English fashion. Les auberges ont des enseignes anglaises et un domestique de Londres : on prend le thé partout; partout on trouve les vingt-cinq sauces ou coulis qui accompagnent les viandes anglaises; les Français sont obligés de se mettre à la suite de leurs chers voisins : heureusement , les Français s'accommodent de tout.

Si les Anglais ne gâtent pas la cuisine, ils gâtent le paysage, et c'est un tort. Les Anglais visitent les ruines, comme ils visitent lout. avec

un flegme qui pourrait passer pour de Tignorance, si l'on ne connaissait leur amour pour les beaux- arts, eux qui les payent si bien. A Calcutta, à Bombay, à Delhy, au Diemen. à l'ile des Croix, les Anglais sont convenablement placés: mais une famille des leurs dans l'arène du Colysée, ou sur l'épine d'un cirque, dépare le monument. Un jour, j'arrivai seul, devant les temples de Poestum. afin de jouir de l'aspect de ces ruines, bien plus belles encore de leur isolement. Je trouvai dans le premier temple une famille anglaise à table sur un chapiteau; les domestiques, la serviette sur le bras; le Champagne au frais, dans un buisson, sans eau. Trois colonnes m'avaient dérobé la berline et le fourgon; les chevaux mangeaient l'avoine dans une cuve de sacrifice. Je repris le chemin de Naples tout de suite: je revins le lendemain, une autre famille avait pris la place de la première à la table du chapiteau; on m'a dit que c'était ainsi tous les jours. Je ne m'é-

tonne pas qu'il n'y ait plus de roses à Poestum.

M. Alberti. voyageur de Venise, me contait un jour quelque chose de plus étonnant. Il était dans la haute Egypte, et cherchait la presqu'île Méroé. ce berceau des gymnosophistes, à ce que dit Hérodote, fabuliste et historien. Alberti n'avait pas de notions bien exactes pour découvrir cette presqu'île mystérieuse qui s'est dévoilée à Caillaud. On sait que le Nil, en descendant des hauteurs où coule le Tacaze, se replie sur lui-même, et forme ainsi i^eiie presqu'île, où l'on trouve quarante pyramides de briques, comme celles deSaccarah: des caisses de momie, à verres, et des scarabées sacrés. Ces trésors tentent un savant. Alberti arriva par un beau soir, sur le rivage replié du Nil; là. il se souvint de Caillaud, et remonta le fleuve, en cherchant les quarante pyramides, comme on chercherait une aiguille tombée dans le sable du désert. Il était seul.

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et n se disait à lui-même : Que je suis heureux! je vais donc fouler un sol vierge de pas humains pendant des siècles! je vais voir le berceau des gymnosophistes, les ruines d'une ville aimée par Hérodote! je vais contempler ces merveilles, seul! Alberti avait avec lui cinq Arabes; mais un savant qui voyage avec des Arabes se croit toujours seul. Il avançait donc, dans son enthousiasme italien, respirant avec délices cette atmosphère de solitude, si douce à 1 ame du voyageur. Tout-à-coup il aperçut, adossée au flanc d'une pyramide, une famille complète d'Anglais : rien n'y manquait : les grooms avaient chaussé les bottes au revers luisant, les dames regardaient les pyramides, le lorgnon à la main, et s'abritaient du soleil tropical, avec leurs ombrelles de soie: les hommes étaient en grand costume d'Opéra : ils effleuraient une caisse de momies du bout de leurs gants glacés: deux nourrices

allaitaient les enfans: les chevaux mangeaient ça

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el Jà le peu d'herbe qu'avaient laissé les gymnosophisles. C'était un tableau d'Hyde-Parck encadre dans la presqu'île de ISIéroé. Alberti rentra au désert bien abattu.

Un jour viendra, peut-être, où le voyageur ira visiter l'Angleterre pour ne pas rencontrer d'Anglais.

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