DE L'IMMORTALITE
Il fut un moment, dans la vie de l'Europe,, où l'homme ne douta de rien. On venait de découvrir une puissance dans un grain de salpêtre et de charbon. La science s'avançait dans le chemin du ciel, le télescope à la main: la boussole avait été trouvée, avec ses utiles et mystérieux secrets. Un jour, sur les places publiques de Gènes, de Venise, de Florence.
262 SCÈNtS DE I.A VIE ITALlEiNNE.
une nouvelle tomba, auprès de laquelle toutes les nouvelles que la renommée a publiées depuis ne sont que des contes d'enfans : on annonça qu'un monde avait été découvert par un Italien ; un monde de l'autre côté des mers, un monde avec une nature toute colossale, avec des arbres, des hommes, des animaux inconnus. Il est difficile d'apprécier aujourd'hui l'ébranlement qui fut donné aux imaginations italiennes par ces révélations inattendues. Tous les esprits étaient en délire : les jours fabuleux des Titans semblaient vouloir se faire historiques; on allait escalader les cieux ; on cherchait Ossa et Pélion. Dieu se mettait à la portée des intelligences ; il n'y avait plus de secrets dans la machine de l'univers. Les alchimistes arrivaient avec leur ex plîcation : on avait enfin le mot de celte énigme qui retentit dans les vents, dans les bois, dans les mers ; on avait pris Dieu sur le fait.
Ce fut une époque d'orgueil, de folie, d'à-
ihéïsme et de débauches. La foi même du clergé romain en fut ébranlée : c'était peu de Luther et Calvin : voilà que le télescope donnait raison à Galilée et à Copernic. Copernicavait écrit: « Si nous avions desinstrumens, nous verrions les phases de Vénus, comme celles de la lune.» L'illustre astronome, après avoir écrit cette vérité, n'avait pas eu le courage de la soutenir : il publia son livre et mourut le lendemain, pour s'éviter des embarras et des persécutions. Les instrumens ayant été découverts, on aperçut les phases de Vénus, l'anneau de Saturne, les satellites des planètes, plus ou moins nombreuses, selon leur éloignement du soleil. Tout cela semblait porter atteinte à quelques passages des livres saints qui n'avaient pas prévu Galilée et Copernic. L'Amérique arrivait ensuite pour tourmenter le premier chapitre de la Genèse. Les uns s'alarmaient de la révolution inévitable que ces choses allaient soulever dan.s les idées : le
254 SCÈNES Di: LA VIE MALIENNE.
plus grand nombre se laissa maîtriser par le démon de la snperbe. se souciant fort peu que les portes de l'enfer prévalussent contre le Vatican, et trouvant, au contraiie, dans ce désordre intellectuel du moment, une excitation de plus à mener joyeuse vie ; fermant l'oreille aux terreurs du démon, puisque l'enfer était mis en problème par la découverte de l'Amérique, et qu'après tout, s'il existait, on saurait bien découvrir un secret d'alchimiste pour éteindre ses flammes, ou y vivre à l'aise éternellement.
Les hommes oisifs et opulens qui s'entretenaient des merveilles qu'ils avaient vues, ou que leur père leur avaient racontées, se persuadèrent aisément que le monde était sur la voie d'une ère nouvelle, et que chaque jour devait enfanter son prodige. Les plus exaltés ne doutèrent point que, de découvertes en découvertes, on arriverait nécessairement à quelque chose de mieux que l 'extinction des
SCÈNES l)i: LA VIK ITALIENNE. 265
flammes de l'enfer, c'est-à-dire à l'immortalité du corps. Il se disaient qu'à coupsùr la nature avait un secret qui devait à jamais abolir la mort sur la terre, et que tous les efforts de la science et de l'imagination devaient tendre à lui arracher son secret, bien plus important que l'invention de l'Amérique, de l'anneau de Saturne et de la poudre à canon. On organisa donc des plans pour tuer la mort.
Un comte de Bolsena qui jouissait d'immenses revenus, et qui se désolait à l'idée de les perdre en mourant, se mit à la tête d'une société clandestine qui ne cherchait pas la pierre philosophale , mais l'immortalité. Cette secte se réunissait dans un château de la grande île du lac de Bolsena. Cette résidence est aujourd'hui détruite, ou du moins il n'en reste que les ruines. L'île des adeptes se révèle encoreau voyageur des Apennins . lorsqu 'il a laissé à sa droite le village de San-Lorenzo-Nuovn ,
et qu'il découvre le magnifique Jac de Bolsena, autrefois cratère d'un volcan.
Le comte de Bolsena . l'allié d'Americo- Vespucci, s'était promis, lui aussi, de faire une découverte plus iitile à l'humanité que la conquête d'un monde nouveau. Il était dans là force de l'âge, et il était presque certain de ne pas être surpris en traître par la mort, avant d'avoir trouvé le secret de lui échapper. Les adeptes se réunissaient sur le lac, sous sa présidence, toutes les fois que l'un d'eux avait une communication à faire à la société. On écoutait gravement; on discutait sur leprocédé d'immortalité trouvé par l'adepte; on ne se livrait aux expériences que sur l'avis unanime qu'il y avait chance de réussir. Alors on prenait un vieillard agonisant, on lui imposait le remède de la vie éternelle, et le vieillard mourait le lendemain. La société ne se décourageait pas. Après la mort du vieillard, on constatait unanimement que l'expérience était mauvaise et le procédé
vicieux. Cela étant admis, on recommençait à se plonger dans les calculs: on étudiait les simples, on en exprimait des sucs, on combinait les poisons et les plantes alimentaires, afin de neutraliser le principe de mort par la vigueur de l'élément de vie : on cueillait la ciguë avec la main gauche, la droite sur le dos. par un sombre clair de lune du mois de mars: on prononçait tout bas le mot ineffable, le mot qui brûle le papier lorsqu'on l'écrit, ou la lèvre qui le laisse échapper; on chantait en chœur le verset du psalmiste: In te, Domine, speravi. non conjundar in œternum, mais à rebours, en remontant du dernier mot au premier; horrible sacrilège qui réjouit l'enfer et met le démon à la disposition de l'homme, dans les hautes combinaisons magiques. On épuisait la science de la nécromancie. Les adeptes dépérissaient à vue d'œil, brûlés par la flamme des veilles: ils mouraient avec des regrets inconnus aux autres hommes, parce qu'ils pen-
saient qu'une heure d'existence de plus les eût initiés, peut-être, au grand arcane qui devait donner à leurs heureux confrères des corps immortels.
Pour combler le vide de ses rangs dégarnis, la société se recrutait de nouveaux membres; mais elle n'admettait dans son sein que des hommes énergiquement organisés . et dont l'indomptable courage avait triomphé des formidables épreuves de la réception. La société ne voulait pas donner asile dans son sein à des lâches qui se seraient fait de l'initiation un rempart assuré contre la mort: elle ne donnait le titre d'adeptes qu'à ceux qu'elle avait jugés dignes de l'immortalité par le mépris qu'ils témoignaient de la vie. Aux solennelles épreuves, le cœur faillissait souvent au plus brave: le récipiendaire étaitintroduit. les yeux bandés, dans des souterrains sur lesquels mugissaient les vagues du lac de Bolsena; il entendait des bruits, des voix, des murmures, des e^émisse-
mens, qui ne lui rappelaient rien de connu: l'eau du lac suintait à travers le mince plafond, et l'inondait bientôt d'une pluie glacée, comme s'il eût été roulé par un torrent; il entendait mugir sur sa tête la roue d'un moulin, suspendue sur l'écume d'un gouffre, avec les bruits de ferrailles et de battans rouilles d'une large écluse emportée parla violence des eaux. Si le récipiendaire criait merci, deux bras vigoureux le saisissaient: on lui faisait boire un narcotique, et à son réveil, il se trou»vait, seul, bien loin de Bolsena, sur une crête sauvage des Apennins. La cérémonie de l'initiation n'était pas toujours la même. On disposait l'épreuve d'après le caractère connu de l'adepte futur. Quelquefois on le plaçait, par une nuit sombre, sur le piédestal naturel de granit qui dominait la haute cascade de Bighi. Recommandation expresse lui était charitablement faite de ne pas avancer d'un pouce, quelque chose qu'il entendît. Une forte écluse contenait
dans son lit supérieur les eaux calmes de la cataracte. Au signal donné, l'écluse s'ouvrait, et le profond silence de la nuit était soudainement brisé par le fracas épouvantable des ondes qui tombaient à pic dans le gouffre. Un de ces malheureux éprouvés, oubliant la recommanda-ion. bondit de terreur sur l'étroit piédestal, et roula jusqu'au fond de l'abîme. On lui fit des funérailles magnifiques, et il fut reçu adepte de limmortalité après sa mort: le diplôme posthume fut déposé dans son tombeau. Un jour, dans la salle des séances, entra un adepte qui jouissait d'une grande considération. On le nommait le Vilerbois. La société comptait beaucoup sur lui pour le succès de l'œuvre. 11 n'avait encore rien inventé, mais on affirmait quil n'était pas homme à donner quelque chose au hasard, et que sa première expérience serait un triomphe. Son apparition excita un grand intérêt cette fois, parce qu'il était nu, et qu'il portait à la saignée du bras
gauche un ruban rouge ponceau. Un adepte, qui entrait ainsi dans le lieu ordinaire des séances solennelles, avait une importante communication à faire à la société. Un grand silence se fit. L'adepte détacha son ruban rouge, et le président lui accorda la parole.
Le secret delà vie était enfin trouvé: aux premières phrases de l'orateur, la société applaudit d'enthousiasme: dés ce moment, c'en était fait de la mort: elle n'existait plus ; l'adepte de Viterbe avait mis le pied sur le spectre hideux. Malheureusement, linventeur de l'immortalité demandait douze ou quinze ans pour faire jouir ses confrères du triomphe de sa découverte.Les uns répondirent que lorsqu'il s'agissait d'éternité, il ne fallait pas s'arrêter à si peu de chose, d'autres firent observer qu'il était fâcheux que le bénéfice de la découverte fijt perdu pour les adeptes qui mourraient avant le jour de l'expérience. On répondit à ceux-là que la société s'engageait à découvrir
l272 SCÈNES DE LA VIE ITALIENNE.
un mode de résurrection applicable aux confrères ensevelis dans ces quinze ans. Le plus difficile étant obtenu, le reste était un jeu.
La société résolut de s'armer de patience: on décida que les recommandations de l'adepte viterbois seraient suivies exactement, et que. dès ce jour, tout confrère était dispensé de songer à de nouvelles expériences, puisque le procédé nouveau avait toutes les garanties de réussite que le scepticisme le plus méticuleux pouvait exiger.
D'abord, l'adepte viterbois avait demandé une petite fille de trois ans et un garçon de quatre, tous deux aussi beaux que peuvent l'être des enfans de cet âge. Les adeptes étaient puissans et riches, et vivaient dans un pays placé en dehors de toute domination. Ils trouvèrent sans peine les enfans demandés. On les enleva clandestinement dans la campagne de Bolsena. C'était la première condition du succès. La petite fille reçut le nom de T^ita. le
SCÈNES bî. LA VIE ITALIENNE. 275
garçon celui de Raggià, rayon. Ils furent enfermés séparément dans deux jardins clos de hautes murailles, mais remplis d'agrémens. et dans lesquels on avait eu soin de ménager tout ce qui peut contribuer au développement du corps et à la santé. C'étaient deux prisons délicieuses, avec des pelouses vertes, de beaux massifs d'orangers, des bassins d'eaux vives: le paradis terrestre n'avait rien de mieux.
Les adeptes s'engagèrent par serment, toujours d'après l'injonction du Viterbois . de veiller, chacun à leur tour, sur Vita et Raggio. Ce service de surveillance fut régulièrement organisé. Il s'agissait d'épier tous les mouvemens des enfans. sans jamais se montrer à eux, et de déposer leur nourriture sur un lieu apparent, la nuit, pendant leur sommeil. Chaque soir, les surveillans de garde devaient faire leur rapport au président de la société.
Vita et Pvaggio étaient plus jeunes encore que le Viterbois ne l'exigeait; ils avaient cet
âge qui n'apporte à l'avenir aucune image du passé; leur vie n'était pas commencée lorsqu'ils entrèrent dans le jardin qui devait si longtemps leur servir de prison. En avançant en âge, leurs souvenirs devaient s'arrêter à ces pelouses sur lesquelles ils essayèrent leurs premiers pas. Ces deux êtres n'avaient donc point appartenu au monde, ils n'avaient vu que des arbres, des fleurs, des oiseaux, et jamais un visage humain. Les gardiens qui épiaient tous les mouvemens, faisaient une étude curieuse de l'espèce humaine. Vita et Raggio. séparés l'un de l'autre par une haute muraille, s'essayaient à la vie par des habitudes, des mouvemens à peu près identiques: on aurait cru quelquefois qu'ils se copiaient, comme s'ils avaient pu se voir. Ils se réveillaient aux mêmes heures; ils jouaient sur la pelouse . imitaient le chant des oiseaux , se plongeaient dans le bassin . dont la fraîcheur matinale les faisait frissonna r et rire aux éclats.
Puis ils mangeaient gaîment les provisions du jour, sans avoir l'air de s'inquiéter de l'invisible providence qui apprêtait leurs festins; rarement on les surprenait dans une attitude méditative. Lorsqu'une teinte sombre tombait sur leurs calmes et gais visages, ils ne tardaient pas de s'étendre sur le gazon et de s'endormir. Le besoin de sommeil les rendait rêveurs et mélancoliques. Ils regardaient souvent le soleil à midi d'un œil fixe: ils lui souriaient comme au seul ami qui les visitait dans leur solitude, et lui' chantaient en reconnaissance l'hymne harmonieux que leur avaient appris les alouettes et les rossignols.
L'adepte de Viterbe habitait un château dans le voisinage de Monterosii il venait régulièrement, tous les sept jours, à l'île de Bolsena, pour lire les rapports des gardiens et observer lui-même, par la secrète lucarne, les progrés des deux enfans. Le jour de cette visite, les adeptes se réunissaient ; on entourait
27(i SCÈNES DE LA ViE ITALIFINNE.
le Viterbois, on !e pressait de questions. Lui, conservait un calme imperturbable, et répondait à ses confrères en termes d'oracles. Quelques vieillards, intéressés à une très prochaine solution de l'expérience, ayant demandé à
I inventeur s'il n'était pas possible de l'avancer de quelques années, le Viterbois répondit :
« Le cep de Monîerosi a bourgeonné h la lune nouvelle : laissez jaunir le pampre et cueillir la grappe encore trois fois ; le cep de Monterosi aime le bitume qui Vient du lac de Vico ; le lac de Vico est l'œil vitré par où regardent ceux qui habitent les lieux profonds.
II faut porter l'eau du torrent de La Paglia aux vendanges de Vico. Le torrent est à sec ; laissez tomber les pluies sur les maremmes. Nos enfans sont beaux; Vita. ma fille, est dorée comme l'étoile Ibis quand elle se lève sur le cône sombre de RadicoflFani. Raggio, mon fils, est brun, comme notre premier
SCÈNES Dli LA VIE !I.\l.lEN>t. 277
père. Laissez bourgeonnei' trois fois le cep de Monterosi. »
Il n y avait rien à répondre à ces paroles : on s'inclinait de respect, chacun les admirait dans son cœur, et les vieillards se résignaient; il en mourut deux avant que le cep de Monterosi eût' bourgeonné trois fois. On écrivit sur leur tombeau : Dormiunt et expectanf.
Trois ans après, à la saison des vendanges, au coup de minuit, un homme sonnait la cloche du pèlerin à la porte du château du comte de Bolsena : c'était l'adepte de Viterbe. Le comte l'attendait ; il courut au-devant de lui, et l'introduisit dans la grande salle. Les deux adeptes s'assirent sur le balcon.
Le château de Bolsena est aujourd'hui en ruines : mais on peut juger encore de son ancienne beauté et de son admirable position. Il était flanqué de hautes tours et ceint de murs comme une citadelle. Il s'élevait sur le point culminant du bourg de Bolsena. domi-
â78 SCÈNES DE LA VIË ITALIEMNE.
nait la magnifique campagne qu'un horizon circulaire de montagne étreint de toutes parts: et du balcon du château lœil embrassait la vaste étendue du lac, les îles et les bois d'oliviers qui le couronnent. Aujourd'hui une tour est seule debout ; et du milieu des décombres amoncelés pendent des touffes de saxifrages et des rameaux de figuiers,
Le comte de Bolsena. plein de respect, comme tous les adeptes, pour la haute science du Viterbois, n'osait l'interroger ; il attendait en silence la première de ses paroles, pour la recueillir pieusement.
— La vendange est faite sur les coteaux de Monterosi, dit le Viterbois ; comment se portent mes enfans P
— Ils jouissent d'une- santé merveilleuse, répondit le comte.
— La lune se lève pâle et largement échancrée sur les chênes de San-Lorenzo. L île du Mystère semble flotter sur le lac comme une
SCÈNES DL LA Vit ITALIEiNNli. 279
lombe de marbre noir : c'est l'heure où mes enfans dorment. La nuit est bonne : nous aurons un beau soleil demain. Les adeptes sontils prévenus?
— Oui, frère. Mes domestiques ont cou ru à cheval sur tous les rayons.
C'est bien. Les enfans de la veuve se réjouiront , le mystère va s'accomplir. Entendezvous ces plaintes qui courent sur les grèves du lac.'* c'est la Mort qui se plaint, parce qu'elle sait qu'elle va mourir.
Les deux adeptes gardèrent quelque temps un morne silence pour écouler les plaintes de la Mort. Le vent du lac pleurait dans les figuiers sauvages et les tamaris.
— Frère de Bolsena , dit l'homme de Viterbe, la barque sera-t-elle prête avant le jour?
— Avant l'aube.
— Oh! bien avant l'aube. Il faut veiller, et nous garder du sommeil. A celte heure, la Mort, qui se voit perdue, cueille tous les pa-
vols du cimelière, et les secoue sur nos yeux. J'ai entendu un éclat de rire et des craquemens de squelette ; j'ai vu l'ombre d'une faux sur cette muraille ; frère de Bolsena, nous sommes obsédés de pièges ; c'est moi qui vous le dis : tenons nos yeux fixes, et ne succombons pas à la tentation du sommeil.
Les deux adeptes se secouèrent vivement pour ne pas s'endormir.
— Frère de Bolsena, poursuivit le Viterbois. Que ferez -vous de la vie, quand vous en aurez une éternité dans votre corps ?
— Je prendrai pour maîtresse la blonde Virgilia, et je la rendrai immortelle, comme moi.
— Après?
— Après je voyagerai.
— Où?
— Partout.
— Après'*
— Je me retirerai dans mon château de
Bolsena : j'aurai des maîtresses ; je boirai du vin de ma vigne de Montefiascone ; je conterai mes voyages à mes amis.
— Après?
— Je recommencerai.
— Et quand vous aurez recommencé ?
— Eh bien! je verrai, je réfléchirai
— C'est qu'une éternité est bien longue, frère de Bolsena. Me promettez-vous de ne jamais chercher un autre secret pour retrouver la mort ?
— Oh ! certainement, je vous le promets ; je vous le jure par notre société.
— C'est bien.
— Et vous, frère de Viterbe, comment comptez- vous employer votre temps d'éternité?
Le frère mystérieux se leva ; ses yeux noirs étincelèrent ; son front se sillonna de rides verticales ; il étendit la main gauche vers l'île du Mystère, et il dit d'une voix solennelle :
Moïse conduisit les Hébreux à la terre promise: et il mourut avant d'y entrer. Moïse avait péché; c'était bien. Il faut toujours qu'un libérateur se sacrifie pour le salut de ses enfans.. Après une pause, il ajouta: celui qui se sert du glaive doit périr parle glaive ; Cela est écrit.
Le comte deBolsena. impie, libertin et ignorant, ne comprit rien à ces citations . il se contenta de s'incliner.
A l'heure convenue, les deux illuminés montèrent s.'jr leur barque, et le vent de terre les poussa vers l'île en fort peu de temps. De plusieurs points opposés du rivage, d'autres barques avaient amené les adeptes. Ils se réunirent tous dans la salle commune, où le plus grand silence régnait. La nuit était encore obscure. Le frère de Viterbe. après s'être assuré que le jeune Raggio dormait dans la cabane de son jardin, fit enlever sans bruit la cloison masquée, qui avait été pratiquée au bas du mur qui séparait les deux jardins. Cette
opération lerminée. ordre fui donné de garder le silence, et d'attendre le jour.
Vite entrait dans sa quinzième année : Raggio ne comptai! que deux ans de plus. Mais la vie naturellequ'iis menaient avait développé si heureusement leurs corps . qu'ils paraissaient plus robustes qu'on ne l'est ordinairement à cet âge. C'étaient véritablement deux êtres d'exception.
Tisse réveillèrent aux chants des oiseaux, selon leur usage : chaque jardin n'était pas fort étendu, ils s'aperçurent presque simultanément qu'une brèche avait été pratiquée ati mur Cela les fit rire aux éclats : puis, tout-àcoup, ils s'effrayèrent de cette nouveauté. Raggio. plus hardi, s'avança lentement, et avec précaution, vers l'ouverture, et regarda dans l'autre jardin. La jeune fille poussa un cri d'effroi devant celte apparition . Raggio resta immobile, les yeux fixés sur Vita.
Le mot curiosité n'a pas un assez énergique synonyme qui puisse peindre le sentiment qui
bouleversa ces deux êtres. Tun à l'autre ainsi révélés. Ils prononçaient des mots qui ne correspondent à aucune langue humaine , mais qui , pour eux, étaient la traduction d'une idée. Ils restaient à leur place . n'osant avancer d'un pas, de peur de faire envoler comme un oiseau, et sans retour, cette figure dont la vue leurcausait tant de joie, de terreur, d'étonnement, de plaisir. Le jeune homme essaya d'entrer en conversation, en fredonnant de ces airs qu'il avait appris à l'école des fauvettes; la jeune fille lui répondit sur le même ton , et ils durent reconnaître en ce moment qu'ils appartenaient à la même espèce d'êtres, malgré quelques différences bien évidentes de leurs individus. Ils se sourirent alors mutuellement; et cette grâce souveraine, que le sourire répand sur les jeunes visages . agissait à leur insu, et les rapprocha. Raggio franchit, avec une grande délicatesse de mouvemens, l'ouverture du mur mitoyen , et il posa le pied
sur le domaine de Vita. A cet instant, son ouie. son odorat, ses yeux, fonctionnaient en semble avec une merveilleuse excitation ; c'était comme la subtile bête fauve qui change de cage, et juge, par tous ses sens, de la sécurité de sa nouvelle prison. La jeune fille recula quelques pas timidement : Raggio lui tendit la main, la fascina de son sourire continuel, de ses doux regards ; il chantait aussi , el jamais le rossignol ne fit résonner d'une plus tendre mélodie les hauts peupliers de Bolscna. Un petit ruisseau les séparait ; Raggio allait le franchir d'un pas; et la jeune fille, par un instinct indéfinissable , voyant Raggio si près d'elle, s'enveloppa de sa lougue chevelure noire comme d'un vêtement ; la rougeur colora . pour la première fois , ses joues d'un brun doré.
Les adeptes étaient demeurés dans la salle commune. Le Viterbois et le comte de Bolsena assistaient seuls, par la lucarne de l'observa-
loire, à cette première scène, el ne perdaient pas un geste, un mouvement, une pose de Raggio et de Vita. — La voyez- vous , mon Eve? dit le Vilerbois ; elle est innocente et elle .^e voile : la faute de sa mère lui a légué la pudeur. — Mais où donc a-t-elle lu l'histoire d'Eve ? dit Bolsena. — La nature lui a mis celte histoire dans le cœur: Vita l'a lue en dormant. Oh! les livres saints sont si vrais ! si Eve n'eût pas succombé, ses fils ne seraient pas morts. Il faut retrouver le sang de notre première mère, et nous vivrons.
Le comte s'inclina, comme après toutes les énigmes du Viterbois.
Piaggio avait franchi le ruisseau: une de ses mains était dans la main de Vita, et de l'autre il écartait le voile de cheveux qui couvrait la figure et le sein de la jeune fille. Vita riait et n'opposait qu'une faible ré.sistance. Ils avaient bien des choses à dire : mais ils ne firaient de leurs poitrines que des sons inailiculés ou des
SCÈNES Dfc LA VIE ITALIENM.. 287
roulades de rossignols. Vila, la première, eut une idée : et à la joie qui rayonna sur son visage, on s'apercevait qu'elle était ravie d'avoir trouvé quelque chose qui n'était pas un sentiment d'impossible communication. Elle entraîna Raggio, avec un mouvement de tète qui sigr.ifiait : Viens, et le conduisit au buffet de verdure, où l'on déposait ses alimens pendant la nuit; elle lui fit signe d'en manger : Raggio ne fit point de façons et mangea. La jeune fille bondit de joie , battit des mains , chanta des gammes de fauvette, en voyant Raggio qui mangeait comme elle. Ils s'assirent côte à côte, et prirent joyeusement leur repas du matin. Jamais les deux sauvages n'avaient fait un meilleur déjeûner. Après s'être désaltérés à la fontaine, ils se jetèrent à la nage dans le bassin, et folâtrèrent comme des tritons
— L'heure du mystère va sonner, dit le Viterbois d'une voix sourde: le mystère va s'accomplir. Dilesaufrèreservant d'apporterlebroc
288 SCÈNES l)t LA VIE ITALIENNE
de vin de Monterosi, et ma coupe de plomb.
L'ordre transmis fut exécuté à Tinslant. Le comte de Bolsena regarda son frère de Viterbe ; en ce moment l'adepte fanatique paraissait agité de crises nerveuses ; ses lèvres étaient convulsives : le râle sortait de sa poitrine : il ressemblait à l'agonisant que le délire met en face d'une épouvantable vision.
Raggio et Vita , sortis du bassin . couraient ensemble sur la pelouse, comme deux enfans. Vita, légère comme l'oiseau, ne s'arrêtait que pour cueillir une fleur , qu'elle liait dans un nœud de sa chevelure, et se montrait, ainsi parée, à Raggio, plus triomphante avec sa fle.ur, qu'une coquette avec une touffe de rubis. Raggio avait cessé subitement de la poursuivre à travers le labyrinthe des arbres du jardin ; la gaîté du jeune homme avait fait place à de mélancoliques expressions de regard. Il contemplait Vita : puis il se recueillait en lui-même, comme pour se rappeler . dans un passé qui
n'exislait pas. de vagues et mystérieux souvenirs qui ne venaient sans doule que de ses rêves. Il éprouvait un irrésistible entraînement qui le poussait vers la jeune fille , et pourtant un sentiment contraire le retenait malgré lui. Vita s'approchait alors , et divisant sur son front . ses cheveux humides . laissant tomber sa tête sur une de ses épaules , et roucoulant des gammes amoureuses, elle semblait lui dire: Eh bien ! est-ce que tu es fâché? Raggio . la joue en feu, la poitrine haletante, les yeux mouillés de larmes . en proie à des sensations inconnues, prenait les mains de la jeune fille, et semblait lui demander pardon de ne plus se montrer à elle tel qu'aux premiers instans de leur entrevue; ils ne se comprenaient pas; ils échangeaient des signes et des sons, qui n'ont de valeur qu'après les longues habitudes de la vie commune. Mais, en eux, se développait, avec une prodigieuse rapidité, une passion qui n a pas besoin de langue pour se faire intelligente:
Raggio, surtout, avait oublié son jardin, ses fleurs chéries, ses oiseaux amis; il considérait Vite avec une attention muette, et ses lèvres frissonnaient. Vita prit un air sérieux et se troubla; des larmes coulèrent sur ses joues; c'était la première fois que Raggio voyait couler des larmes, et celte vue le fit pleurer aussi. Un instinct inexplicable poussa les lèvres de Raggio vers ce visage de femme, comme pour cueillir ces perles brillantes qui argentaient celte figure déjà tant aimée : ses jambes faiblirent, parce que tout son sang refluait à sa tête ; il se laissa tomber langoureusement sur le lit de gazon: Vita poussa un cri, et s'assit brusquement à côté de lui; on aurait dit qu'alarmée de son état, elle lui offrait ses consolations. Des paroles inintelligibles , mais qui tiraient un sens clair de la circonstance, s'échangèrent entre ces amans de la nature. Vita n'avait plus de larmes sur ses joues, et Raggio ne pleurait plus.. ..
— L'heure terrible sonne, dit le Viterbois ; frère de Bolsena, prenez ce papier, vous le lirez après ma mort.
Le comte s'inclina.
L'adepte de Viterbe ouvrit aussitôt une porte secrète , entra furtivement dans le jardin, et tirant de sa ceinture un long poignard, il en frappa trois fois Vita et Raggio.
Puis il se frappa courageusement lui-même, et tomba mort sur le gazon.
Tous les adeptes accoururent sur le lieu de la catastrophe , en manifestant beaucoup de surprise, mais aucune pitié : le fanatisme ne connaît pas la pilié. Les regards étaient tournés vers le comte de Bolsena, qui avait reçu les dernières confidences du Viterbois. — Frères, dit le comte, écoutez la lecture du billet que notre glorieux adepte martyr vient de me remettre avant de mourir. Ce papier est le diplôme de notre immortalité à tous. Écoulez :
« Mêlez quelques gouttes du sang de Vita et
de Raggio au vin versé dans ma coupe de plomb , et buvez tous , en disant : Immortalité. ))
L'horrible libation fut faite à la ronde. Ce fut un jour d'orgie, et une nuit de délirans excès. On but à Satan, on insulta Dieu, on maudit les anges. Les vieillards se montrèrent plus insolens que les jeunes adeptes, tant était grande leur joie de ressaisir la vie à ses derniers jours. Jamais plus éclatante folie ne traversa le monde ; car s'il est quelque chose qui puisse atténuer l'horreur de pareilles atrocités, c'est que la raison des adeptes était aliénée, et que l'île de Bolsena ne comptait que des fous et des fanatiques furieux. Ils s'étaient endormis , triomphans , ivres d'orgueil el d'immortalité , ils se réveillèrent avec toutes les joies de la veille; le monde leur appartenait. Avant de se séparer, les adeptes résolurent de se réunir une dernière fois, afin d'adopter, en commun, un plan de vie immortelle . dans une solen-
nelle délibération. Le doyen de la société devait présider la réunion suprême ; les adeptes prirent place sur leurs sièges ; on attendait le président ; il ne paraissait pas ; il avait sans doute prolongé son sommeil ; on ouvrit les rideaux de son alcôve : il était mort.