Synonyme local de cheval
bord sur les oiseaux maudits que leur plumage confondait avec la verdure des arbres, et je tirai au hasard Tun de mes pistolets sur les branches entrelacées au-dessus de nos têtes. J’eus la satisfaction fort inespérée de voir un des perroquets tomber en se débattant à nos pieds. Le Jarocho me regarda d’un air d’étonnement inquiet.
(( L’aviez-vous visé, par hasard? me demanda-t-il.
— Sans doute , lui répondis-je brusquement , et ceci doit vous prouver qu’il y a quelquefois du danger à railler les gens avant de les connaître. »
A ces mots, le Jarocho arrêta son cheval, et, se campant assez fièrement, le poing sur la hanche, tandis que de l’autre main il enfonçait son chapeau de paille sur sa tête, il s’écria :
« Oigajte^ nor deconocio *, je suis d’une caste et d’un pays où la parole est courte et la main prompte. Je n’ai pas eu l’intention* de vous offenser ; mais , si c’est une querelle que vous me cherchez, vous avez trouvé votre homme : malgré la disparité de nos armes, j’essayerai de faire de mon mieux. »
Et , fidèle à l’habitude de ses pareils , qui ne manquent jamais d’appeler la poésie au secours de leur valeur , il se mit à chanter d’une voix plus éclatante qu’harmonieuse le couplet suivant ;
A ese mi competidor Dile que llevo cortante ,
Que si tiene jierro y valor Que se me pare delante^.
En bon espagnol, Oiga ustedj senor desconocido (écoutez, seigneur inconnu). Ce peu de mots sutTira pour donner une idée des altérations que subit la langue espagnole dans la bouche des Jaroclios.
2. a Si je trouve un compétiteur, — je sais manier mon épée ; — s’il a du fer ou du cœur, — il verra qu’elle est bien trempée. » Ces mauvaises rimes peuvent traduire fidèlement l’espagnol.
LES JAROCHOS.
Puis il dégagea sa lame affilée de l’anneau de cuir qui lui tenait lieu de fourreau et mit flamberge au vent. A son exemple, je dégainai mon sabre.
Une rencontre au milieu des solitudes américaines , avec les oiseaux des bois pour uniques témoins , avait son côté chevaleresque ; mais les chevaux que nous montions l’un et l’autre juraient si fort , par leur encolure décharnée et leur allure pacifique , avec nos dispositions belliqueuses , qu’au moment même de croiser le fer, nous ne pûmes, en nous toisant , garder notre sérieux. Le fou rire qui s’était déjà une fois emparé de nous nous reprit de plus belle. Je fus le premier cependant à retrouver mon sang-froid , et je me hâtai de dire au Jarocho qu’après sa protestation contre toute pensée d’offense à mon égard, un duel entre nous n’avait plus de motif sérieux et ne pouvait s’expliquer que par des prétentions guerrières fort peu compatibles avec notre chétif équipement. Le Jarocho me tendit la main.
« Je suis fort aise de vous voir satisfait , reprit-il ; car il m’eût été bien pénible de devenir l’ennemi d’un homme qui s’est montré aussi loyal que brave. J’ai d’ailleurs une autre querelle à vider, et j’eusse manqué à un grave devoir en me battant avec vous avant d’avoir terminé l’affaire que je laisse en suspens. »
Nous reprîmes notre marche après avoir échangé ces explications. Alors, pour donner une autre direction à l’entretien , me rappelant les dernières paroles des deux cavaliers qui s’étaient séparés à l’embranchement des deux chemins :
« Vous avez, à ce que j’ai ouï dire, un fandango demain à Manantial? demandai-je à mon compagnon.
— Oui , et au diable soit-il î J’avais promis à îia' Sacramenta un nœud de rubans rouges, et je reviens sans en avoir
iVa, abréviation de dona,us\{ée dans cette partie du Mexique^
pu trouver le plus petit bout dans les environs. Tout à l’heure, quand vous m’avez rejoint, je maudissais ma mauvaise étoile. Peut-être venez- vous aussi à Manantial pour assister au fandango?
— Oui , lui dis-je ; mais c’est le hasard seul qui m’amène de ce côté : car je comptais, sans un contre-temps imprévu, coucher ce soir à Vera-Cruz.
— Vous ne vous repentirez pas , je l’espère, de ce contretemps ; il y aura une foule pressée comme de la fumée, des al~ burs par monceaux^. Mais où descendrez- vous à Manantial? Il n’y a pas d’auberge.
— Chez vous, parbleu! repris-je, puisque vous paraissez désirer que j’assiste à votre fandango. y>
Le Jarocho s’inclina en signe d’assentiment et se mit à me faire aussitôt une brillante énumération des plaisirs qui m’attendaient le lendemain. Mon hôte parlait encore quand déjà nous approchions de Manantial. La nuit était venue. Sous un ciel étincelant d’étoiles , au milieu d’épais massifs de verdure , quelques feux épars annonçaient de loin le village. Nous atteignîmes bientôt une petite clairière sur laquelle étaient disséminées quelques cabanes en bambous avec leur toit de feuilles de palmiers : c’était Manantial. Au son monotone d’une mandoline, des femmes vêtues de robes blanches , des hommes au costume pittoresque préludaient par la danse aux divertissements du lendemain, et de jeunes mères endormaient au bruit des chansons leurs enfants suspendus dans des hamacs de fil d’aloès. Nous entrâmes dans le cercle formé autour des danseurs. Une acclamation générale m’apprit bientôt le nom de mon nouvel hôte.
« Ah! voilà Calro'^ , s’écria-t-on de tout côté, comme à
\ . Ces hyperboles, toutes locales, reviennent fréquemment dans la conversation des Jarochos.
2, Calro ou plutôt Calros, pour Carlos.
LES JAROCHOS.
Taspect d’une personne depuis longtemps attendue. Quelques hommes qui ne prenaient point part à la danse s’avancèrent amicalement vers le Jarocho, qui ne sembla répondre qu’indifféremment à ce bon accueil. Le froncement de ses sourcils indiquait une émotion péniblement contenue. Ses yeux étaient fixés sur le groupe des danseuses, et la direction de ses regards ne tarda pas à me désigner l’objet d’une si vive préoccupation. C’était une jeune et gracieuse fille , dont les pieds glissaient légèrement sur le gazon. Ses cheveux d’ébène étaient ornés d’un diadème de fleurs de suchil ‘ mêlées de cucuyos dont la lueur bleuâtre ceignait son front d'une mystérieuse et fantastique auréole. Vêtue d’une robe blanche dont les pâl'es rayons de la lune argentaient les ondulations , Sacramenta, les épaules nues, semblait une de ces fées nocturnes qui dansent au milieu des clairières , quand tout dort dans les forêts.
Le regard oblique et presque dédaigneux que la jeune fille laissa tomber sur le Jarocho, l’expression de colère jalouse qui se lisait clairement sur les traits de ce dernier, m’eurent bientôt révélé un de ces drames douloureux , une de ces luttes de la coquetterie et de l’amour qu’on retrouve partout sous le ciel. Calros ne paraissait pas cependant un de ces hommes accoutumés à voir dédaigner leurs hommages. Un air de distinction marquée faisait valoir la mâle beauté de sa physionomie. Le Jarocho attendit patiemment que la danse fût finie , et , fendant les groupes formés devant nous , il s’avança vers la jeune fille sans plus s’occuper de moi que si je n’avais eu, en fait d’hospitalité, que l’embarras du choix. Arrivé près d’elle , il mit pied à terre. J’étais trop éloigné pour saisir ses paroles; néanmoins, grâce aux clartés qui,
1 . Arbre sauvage commun dans les parties chaudes du Mexique, et dont les fleurs sont recherchées pour leur parfum.
2. Vers luisants. C’est une coiffure étrange, que les femmes de Mexico n’ont pas dédaigné parfois d’emprunter aux Jarochos.
SCÈNES DE LA YiE MEXICAINE.
s’échappant d’une cabane voisine , tombaient à flots sur lui et sur Sacramenta, je pus observer une pantomime suffisamment significative. Je ne doutai pas que Galros ne s’excusât au sujet du ruban rouge qu’il n’avait pu se procurer ; mais il était clair pour moi qu’il plaidait sa cause avec un succès des plus médiocres. Un sourire moqueur se dessinait sur les lèvres de la jeune fille ; ses grands yeux noirs semblaient exprimer une ironie si impitoyable, que le pauvre Jarocho parut complètement découragé. Il l’écouta en caressant la poignée de corne de son machete, tandis qu’un nuage plus sombre encore couvrait de nouveau son visage ; puis, rappelant sans doute son orgueil, un instant dompté, il fit deux pas en arrière, et mit le pied à l’étrier pour s’éloigner. Cependant, avant de se remettre en selle, il jeta sur la jeune fille un dernier regard, mais un regard irrité. Sacramenta y répondit en secouant la tête par un mouvement tout empreint d’une grâce provoquante ; une des fleurs de suchil qui ornaient sa chevelure se détacha et vint rouler sur l’herbe près d’elle. Le Jarocho regarda avec indécision cette petite fleur qui s’était flétrie sur le front de celle qu’il aimait. La jeune fille parut d’abord ne pas prendre garde à l’hésitation de Calros; puis , tandis que ses deux mains assujettissaient de nouveau sa coiffure odorante , par un geste de coquetterie qu’eût envié une femme de nos salons , elle montra du bout de son petit pied chaussé de satin bleu la fleur qui gisait sur l’herbe. Une joie ineffable vint rayonner sur la figure du Jarocho, qui se baissa vivement, ramassa avec bonheur ce frêle gage d’espérance, et, s’élançant sur sa selle , se perdit bientôt dans l’ombre.
Il était évident que, dans l’excès de sa félicité, Calros ne pensait plus à moi. C’était naturel; mais il était naturel aussi que je ne voulusse point passer la nuit à la belle étoile. Je me mis donc à la poursuite de l’hôte qui m’éc.happait.
LES JAROGHOS.
(c Hé ! seigneur don Calros, lui criai-je de loin, vous oubliez, ce me semble, l’hospitalité que vous m’aviez si gracieusement offerte.
— Pardon, seigneur cavalier, me çlit-ilen s’arrêtant, mais vous ne croiriez peut-être pas qu’il m’arrîve parfois d’être distrait?
— J’en suis convaincu , lui dis-je , et ne vous en veux nullement d’avoir oublié un étranger rencontré par hasard , et dont une impérieuse nécessité peut seule excuser l’indiscrétion.
— Dans notre pays, l’étranger est partout chez lui; mais l’hospitalité que je vous donnerai ne sera pas gratuite, car vous pourrez me la payer par un service ou par un conseil dont j’ai besoin.
— Volontiers, répondis-je, si c’est en mon pouvoir. »
Nous nous acheminâmes vers la cabane du Jarocho, située
à l’extrémité du village. C’était un jacal^ comme la plus grande partie des maisons de Manantial. Un petit enclos, dans lequel erraient quelques chèvres , était attenant à l’habitation. Des bananiers, chargés de leurs régimes savoureux, étendaient sur le modeste jardin leurs larges feuilles balancées au souffle de la brise. La cabane se divisait en trois pièces séparées par des nattes de jonc. Dans l’une dé ces pièces, une vieille femme préparait le repas du soir devant un brasier dont la flamme rougeâtre éclairait seule le jacal. Cette femme était la mère de Calros. Pendant que nous dessellions nos chevaux , mon hôte lui avait expliqué en quelques mots les circonstances de notre rencontre, et j’étais à peine introduit auprès d’elle , que le souper se trouva servi ; il était frugalement composé de riz au lait, de bananes frites et de ces haricots rouges de Tierra-Caliente, qui jouissent dans tout le Mexique d’une réputation proverbiale. Le repas achevé, la bonne femme se retira en me souhaitant un paisible sommeil. Calros et moi , nous restâmes nonchalam-
ment étendus sur nos couvertures près de la porte , restée ouverte, et nous laissâmes errer nos regards sur les savanes qui s’étendaient à perte de vue autour de l’habitation.
On veille tard dans les pays chauds : l’atmosphère embrasée que la brise de nuit ne tempère pas toujours , les piqûres des moustiques qui bourdonnent incessamment , écartent longtemps le sommeil. Près de nous, nul bruit ne se faisait entendre, si ce n’est le vent du soir qui agitait l’herbe, dont le frémissement se mêlait au murmure d’un ruisseau voisin ; mais plus loin les sons aigus des vihueîas * , mêlés à des éclats de rire féminins , annonçaient que la veillée se prolongeait aussi. Le Jarocho gardait le silence, et, de mon côté, je me laissais aller à cette indolente contemplation qui est la vie de la zone tropicale. La voix du Jarocho me fit enfin souvenir que le moment était venu de payer l’hospitalité dont j’étais l’objet.
<t Vous voyez, me dit-il, cette brume blanche qui amortit le feu des étoiles ! ces vapeurs sont celles qui, à la fin des jours les plus chauds, s’élèvent des lacs, des ruisseaux et des chutes d’eau. Croyez- vous qu’il soit possible qu’à la voix de certaines créatures mortelles comme nous , cette brume uniforme , impalpable , étendue comme un voile transparent, se condense, se réunisse et nous offre l’image des amis qu’on a perdus ou des ennemis qu’on a tués ?
— J’en doute, lui répondis-je, étonné de ce préambule, et je croyais que ces superstitions appartenaient seulement à nos tristes pays septentrionaux , où les âmes cependant ne devraient guère être tentées de revenir après la mort.
— Ici, reprit Galros d’un ton solennel, les esprits ne redoutent pas le séjour des vivants ; ils aiment à hanter les