On nomme ainsi chaque partie du jeu appelé monte
perdis le second coup. Restait le troisième albur, la partie décisive.
Absorbés comme nous Tétions, nous n’avions pas fait attention à deux cavaliers qui s’avançaient de notre côté. Je ne les aperçus, pour ma part, qu’au moment où ils étaient presque sur nous. Alors le bruit de leurs voix me fit lever la tête , et un coup d’œil suffit pour me montrer dans Tun des survenants le type parfait du Jarocho L II portait dans toute sa pureté le costume particulier à cette classe d’hommes : un chapeau de paille aux bords larges et retroussés par derrière, un mouchoir à carreaux rouges et jaunes qui sortait du chapeau comme une résille , et , de ses plis flottants , protégeait le cou et les épaules contre les ardeurs du soleil ; une chemise de toile fine, à jabot de batiste, sans veste pardessus; un caleçon de velours de coton bleu, ouvert sur le genou et pendant en pointe jusqu’à mi-jambe. Sous une ceinture de crêpe de Chine écarlate qui lui serrait les hanches «tait suspendu un machete (sabre droit) à poignée de corne, sans garde et sans coquille, dont la lame nue et tranchante étincelait au soleil. Ses pieds, sans chaussures , n’appuyaient que du bout de l’orteil sur Tétrier de bois. Le Jarocho , la tête indolemment penchée sur une épaule , gardait à cheval l’attitude particulière à ceux de sa caste, dont il avait la tournure dégagée et le maintien chevaleresque. Sa peau était d’une couleur foncée qui tenait le milieu entre celle du nègre et celle de l’Indien. Enfin sa barbe touffue décelait l’origine orientale de sa race. Il était plus difficile de préciser la condition de l’autre cavalier, vêtu d’une veste d’indienne, d’un pantalon blanc, de brodequins de cuir de Gordoue, et qu’un riche chapeau de paille de Jipijapa ^ garantissait
On appelle Jarochos les paysans du littoral et de la campagne de Yera-Crnz.
2. Ces chapeaux, qui prennent leur nom du lieu où ils se font, valent souvent de trois à quatre onces d’or, ou de 240 à 320 francs.
LES JAROGHOS.
des rayons du soleil. Sa figure, passablement rébarbative, pouvait convenir aussi bien à un négociant ou à un maquignon qu’à un voleur de grand chemin , et le cheval de luxe qu’il montait pouvait confirmer cette triple supposition.
Deux joueurs, en quelque endroit qu’ils se trouvent, sont toujours un agréable spectacle pour les Mexicains de toutes les classes, et, à mon grand déplaisir, les deux cavaliers firent mine de s’arrêter devant nous. Je restai immobile mes cartes à la main , et assez confus d’être surpris dans une occupation si étrangère à mes habitudes. Cependant, comme il n’y avait pas d’enjeu visible , je me flattais de garder les apparences du passe-temps le plus innocent; mais j’avais affaire à des juges experts en matière de faiblesse humaine.
« Joueriez-vous par hasard ce beau cheval bai brun? me demanda, en me saluant, le cavalier à la veste d’indienne, et en accompagnant son salut d’un regard perçant.
— Précisément, répondis-je.
— En ce cas, vous jouez gros jeu, mon maître, reprit le cavalier, et si, comme je le crois, ce cheval est le vôtre, je vous souhaite une chance favorable ; mais serait-il indiscret d’assister à votre partie ?
— Je préférerais la finir comme je l’ai commencée; j’ai 1 toujours remarqué que je joue avec plus de bonheur quand je n’ai pas de témoins. »
Le cavalier trouva mes scrupules de joueur trop respectables pour ne pas se conformer à mes désirs, et se tournant vers son compagnon :
«Aussi bien, dit-il à celui-ci, le temps nous presse; c’est ici que nous devons nous séparer ; comptez que, si j’en ai le loisir, j’irai demain vous rejoindre m fandango' de Manan-
^ . Nom d’une danse qui, par extension, désigne les fêtes des villages Je la cote de Vera-Cruz.
liai, quoique à dire vrai, si certains indices ne m’abusent, le | , vent ne doive pas tarder à souffler. I
— A demain donc , si c’est possible, » répondit le Jaracho.* I
Et les deux cavaliers se séparèrent, le premier suivant le 1
chemin direct, et le cavalier à la veste d’indienne prenant | un sentier sur la gauche.
« Que diable le vent du Nord peut-il avoir à faire avec le fandango d’un petit village? demandai-je machinalement à | Cecilio.
— Le cavalier à la jaquette d’indienne craint peut-être de s’enrhumer, y> reprit Cecilio d’un air de fatuité satisfaite. ^
Après cette ingénieuse explication , nous reprîmes notre | partie, un instant interrompue. Je retournai de nouveau deux cartes. L’une d’elles était la sota de bastos^: ce fut celle que choisit Cecilio. Cette fois, d’une main tremblante, je fis successivement glisser les cartes l’une sur l’autre*, mon coeur battait : peut-être allais-je perdre un compagnon de cinq ans! Cecilio essuyait la sueur qui inondait son front. Tout à coup il poussa une exclamation qui retentit jusqu’au fond démon âme : je venais de découvrir le valet de cœur. I
<c Vous avez perdu, monsieur, » s’écria-t-il. !
A ces mots, prononcés en bon français, je regardai Cecilio | avec une muette surprise. Quant à lui, s’approchant fièrement de Storm, il se disposa à l’enfourcher.
(( Ualte-là 1 drôle, je n’ai pas joué la selle, )> m’écriai-je en l’arrêtant, et je lui ordonnai d’ôter la selle de Storm pour la mettre sur le dos du cheval orange. Cecilio exécuta l’ordre qui devait être le dernier qu’il recevait de son ancien maître, et je le regardai faire dans un douloureux silence. La double opération terminée , Cecilio monta sur le cheval qui| n’était plus le mien. Je maudis alors ma folie, mais trop tard. Par fierté, cependant, je ne laissai rien percer du re-j
{ . Valet de trèfle.
LES JAROCHOS.
mords cuisant que j’éprouvais, et je demandai àCecilio, pour dissimuler mon chagrin, comment il se faisait qu’il parlât français sans que je l’eusse su jusqu’alors.
(ü Je n’ai pas été cinq ans, reprit-il, derrière la chaise de Votre Seigneurie, lorsqu’elle dînait avec Ses compatriotes, sans apprendre sa langue ; mais , quant à le laisser paraître , je m’en serais bien gardé : Votre Seigneurie, dès lors, aurait eu pour moi une foule de secrets. y>
Évidemment Cecilio était d’une famille de ces valets rusés qui jouent un si grand rôle dans les romans picaresques de l’Espagne. Plus d’une fois il m’avait rappelé le personnage d’Ambrosio de Lamela dans GU Blas. Sa physionomie ne m’avait pas trompé. Cependant, malgré l’impudence qu’il dévoilait pour la première fois, il semblait, au moment de me quitter, sous le coup d’une préoccupation pénible. Il était naturel, en effet, qu’il éprouvât quelque regret de se séparer ainsi d’un maître qui n’avait eu que des bontés pour lui. Ému par cette pensée, je retrouvai au fond du cœur une étincelle de l’affection que je lui avais vouée.
« Cecilio, mon ami, lui dis-je, ce cheval que tu m’as gagné, je te l’aurais sans doute donné dans quelques jours ; est-ce de m’en dépouiller qui cause ton affliction? »
Cecilio poussa un soupir.
« En effet, dit-il , je regrette de voir votre belle selle sur un si vilain cheval, et j’ai honte de ne pouvoir harnacher convenablement celui que je vous ai gagné. A ce propos, puisque Votre Seigneurie est en veine, lui agréerait-il de jouer aussi la selle ? »
C’en était trop. Outré de cette dernière ingratitude : «Prends garde, lui dis-je, en faisant mine d’armer mon pistolet, que je ne reprenne de force un cheval qu’un drôle comme toi n’est pas digne de monter. )>
Cecilio ne répondit à cette menace qu’en piquant des deux et en sifflant pour appeler la chienne épagneule, qui jusque-
SCr^NES DE LA VIE MEXICAINE.
là a^ ait regardé avec un air d’inquiétude cette brusque séparation du maître et du cheval. Je sifflai de mon côté. Ainsi mise en demeure d’établir pour la première fois une ligne de démarcation entre deux affections dominantes de sa vie, la pauvre bête hésita. Elle rejoignit Storm d’une course rapide et revint bientôt vers moi les yeux humides et suppliants. Les mouvements convulsifs de son corps trahissaient son angoisse et décelaient le combat qui se livrait en elle. Ses membres tremblèrent un instant ; puis, poussant trois hurlements douloureux, elle disparut loin de moi, dans la poussière que soulevait le galop de son compagnon bien-aimé : je restai seul. Le cœur partagé entre la rage et la douleur, je fus tenté un moment de me venger de ma déconvenue sur le malheureux cheval que le sort me laissait; mais ce ne fut qu’un court instant de faiblesse. J’avais appris, dans les traverses multipliées d’une vie d’aventures, la difficile vertu de la résignation ; les phases diverses de cet épisode sentimental s’étaient accomplies en outre sous l’empire de circonstances si bouffonnes , que je finis par me jeter sur l’herbe en poussant un fol éclat de rire.
Ma déconvenue avait changé mon itinéraire : il ne m’était plus possible de gagner ce jour-là Yera-Cruz, monté comme je l’étais; je résolus donc de passer la nuit à Manantial, petit village que je supposais à une lieue de là tout au plus. J’avais dès lors du temps devant moi, et je ne pouvais mieux l’em-, ployer qu’à faire la sieste, à l’ombre des arbres, dans la verte solitude où je me trouvais. C’était une des parties les plus pittoresques des forêts qui s’étendent depuis Puente-Nacional jusqu’à Vergara. Au milieu de ces fourrés épais, d’étroitsi sentiers tracés parla hache courent dans diverses directions'; sous une voûte de feuillage presque impénétrable ; à côté deji
LES JAROCHOS.
ces sentiers, une végétation luxuriante entrave partout les pas de l’homme et livre à peine un passage aux bêtes fauves. De longues lianes se tordent, s’entrelacent et étreignent les troncs rapprochés des arbres. Au milieu des lataniers qui* inclinent jusqu’à terre leurs palmes gigantesques et luisantes, le cocotier couvre de ses larges éventails son collier de fruits verts; l’arbre à soie laisse échapper les flocons blancs de ses gousses entr’ouvertes. A l’ombre de ce feuillage touffu, les arums étalent leurs coupes vernies, et, au-dessus comme au dessous de ce dôme de verdure, les gobéas suspendent les guirlandes multicolores de leurs campanules. Tel est l’aspect de ces bois , aspect qui varie toutefois aux diverses phases du jour. A l’heure de midi, cette végétation puissante se courbe sous les feux du soleil, depuis la cime orgueilleuse du palmier jusqu’à l’humble mousse qui tapisse le sol. Une brise brûlante pénètre sous les fourrés et semble y arrêter le cours de la vie : les bêtes fauves, les oiseaux, les insectes, les plantes, tout se tait, tout dort sous ce souffle enflammé ; mais quand le soleil ne dore plus que la pointe des arbres, quand les vapeurs se dégagent lentement de la terre pour retomber plus tard en rosée, ces forêts silencieuses et leurs hôtes renaissent à la vie.
Les perroquets , au plumage vert qui se confond avec le feuillage , font entendre leurs cris aigus ; les oiseaux retrouvent leurs voix. Des myriades d’insectes bruissent sous l’herbe, de sourds craquements s’échappent des profondeurs de la forêt, jusqu’alors muettes ; les plantes semblent secouer leur sommeil léthargique , et les palmiers darder leurs pointes aiguës. Une dernière transformation commence avec la nuit : les tons de la verdure se confondent graduellement; bientôt une teinte transparente s’étend sur tous les objets Les ramages divers , tous les bruits cessent l’un après l’autre. Toutefois le silence qui succède peu à peu aux rumeurs de la soirée n’est plus celui des heures ardentes du
jour. La nuit a ses mystérieuses harmonies, quand les voix du crépuscule se taisent. Le vent du soir frémit , à travers les lianes tendues, comme s’il faisait vibrer les cordes d’une harpe éolienne ; les feuilles sèches résonnent faiblement sous la pression des anneaux d’un reptile ; le cenzontle , le roi des oiseaux chanteurs d’Amérique, répète l’un après l’autre tous les bruits de la solitude , et le cuitlacoche * , qui se balance sur une branche au-dessus des cascades, semble, en sifflant, s’enivrer du murmure des eaux.
J’avais subi , sans pouvoir y échapper , l’influence énervante de la chaleur , et je m’étais endormi sans nul souci de mon cheval. C’était une proie que le moindre voleur eût dédaignée, et je dois, du reste, reconnaître que, dans les parages où je me trouvais , la probité des habitants n’a jamais souffert d’atteinte. Il faisait encore grand jour quand je me réveillai; pourtant la brise commençait à tempérer déjà les feux de l’atmosphère. Déjà aussi , au-dessus des arbres qui m’avaient abrité , des essaims de perroquets avaient commencé leur discordant ramage, et cette musique infernale était de nature à ébranler douloureusement les nerfs les moins délicats. L’impatience me prit , et , enfourchant avec colère la triste monture qui remplaçait mon excellent Storm, je m’élançai dans le sentier tracé qui devait me conduire à Manantial.
Au bout d’une demi-heure d’une marche lente et pénible , toujours poursuivi par la musique irritante des perroquets , j’aperçus un cavalier qui cheminait devant moi. Ce cavalier, vêtu comme l’un de ceux qui avaient un instant interrompu notre partie, semblait aussi agacé que je l’étais moi-même.
I . Le cenzontle et le cuitlacoche sont les deux types principaux de la classe des oiseaux moqueurs. Le cenzontle sait imiter tour à tour le sifllement du merle, le miaulement du chat sauvage, le cri de l’aigle et du faucon, le hurlement du coyote^ le gémissement de la chouette et du liibou.
LES JAKOCHOS.
Penché sur un côté de sa selle à la façon des Jarochos , il avançait lentement, gesticulant, levant le poing vers la voûte du ciel avec tous les symptômes d’une rage concentrée. Enchanté que le hasard m’envoyât un compagnon d’infortune, je crus devoir lui apporter le tribut de mes consolations : j’y réussis au delà de mon espoir. A peine, à force de coups d’éperons, eus-je pu mettre mon cheval à côté du sien, qu’une hilarité subite remplaça l’irritation à laquelle il semblait en proie.
(( Est-ce de moi , par hasard, que vous riez ainsi ? lui demandai-je assez brusquement ; car , mal disposé comme je l’étais , j’avais trouvé cette démonstration de gaieté plus qu’inconvenante.
— De vous, non, seigneur cavalier, répondit le Jarocho; mais vous m’excuserez si, à l’aspect de votre cheval, je fais trêve à mes habitudes ordinaires de courtoisie.
— Pourtant mon cheval n’est guère plus laid* que l’andante^ que vous montez , ce me semble , repris-je fort choqué de cette réponse.
— C’est possible, mais enfin il est plus laid : c’est une satisfaction que je n’aurais espéré trouver , et dont je profite , ne vous déplaise. »
Le cavalier se remit à rire de plus belle , et avec tant d’abandon que, la contagion me gagnant, je mêlai mes éclats de rire aux siens. Effrayés sans doute de ce bruit insolite , les perroquets criards se turent un instant. Cependant , ce premier accès passé, nous continuâmes de front notre route, sans échanger d’autres paroles. Les perroquets avaient recommencé leur vacarme, et mes oreilles déchirées ainsi que mon amour-propre froissé me faisaient désirer la reprise de notre entretien , dût-il même dégénérer en querelle , comme une diversion nécessaire. Je pris le parti de me venger d’a-