Terme local qui s’applique à toute espèce d’air de danse
LES JAROGHOS.
les femmes qui s’avançaient, je reconnus, à sa gracieuse tournure , à sa provoquante beauté , dona Sacramenta , celle que mon hôte appelait , dans son langage fleuri , son ange humain hien-aiméK Un jupon de mousseline transparente ceignait ses hanches. Ses bras arrondis èt dorés plutôt que hâlés par le soleil sortaient des broderies et des dentelles de sa chemise de batiste. Une gorgerette semblable à celle des Arlésiennes couvrait , sans presque les cacher, les contours de ses épaules; ses pieds étaient chaussés de bas de soie à jour et de souliers de satin ; une tresse de ses cheveux entourait dans de noirs replis un peigne d’écaille rehaussé d’or massif. Ses paupières , baissées sous les regards de feu qui de toutes parts se dirigeaient sur elle , laissaient voir les longs cils dont elles étaient ornées. Ce n’était plus cette calme beauté que j’avais admirée la veille aux rayons de la lune; c’était, aux feux du soleil, la beauté ardente de la fille des tropiques dans son plus brillant éclat.
Dès ce moment , à l’excitation produite par des libations multipliées, et qui grandissait à chaque moment sous l’ardeur dévorante du ciel, vint se joindre parmi les spectateurs une excitation d’une nature toute différente, et plus terrible encore.
« Ah 1 disait à côté de moi un Jarocho dont les cheveux commençaient à grisonner, au dernier fandango de Malibran Quilimaco a perdu une de ses oreilles , et Juan de Bios le bout du nez, pour une belle qui ne valait pas une seule boucle des cheveux de celle-ci.
— Patience, tio répondit un autre ; la belle Sacramenta doit avoir plus d’un prétendant dans ce village , et je vous
< . Querido angel humanal , expression consacrée et familière parmi les Jarochos.
•2. Petit village à trois lieues de Vera-Cruz.
3. Le mot tio (oncle) désigne en style familier, comme le mot père ew français, un homme âgé.
prédis qu’avant ce soir, elle aura fait danser le machete et la chamarra * de deux au moins d’entre nous. y>
J’écoutais ce dialogue sans trop le comprendre; les événements devaient me l’expliquer. Deux partis, deux groupes s’étaient spontanément formés autour de l’estrade des danseuses. Dans le premier, un Jarocho, aussi somptueusement vêtu que Galros, semblait, à en juger par son attitude arrogante, y exercer un ascendant marqué. Au milieu du camp opposé, mon hôte paraissait aussi être entouré de ses adhérents. Il était facile de pressentir qu’à la fin de ce jour les assistants ne se sépareraient pas mécontents, comme il arrive après une fête qu’aucune querelle sanglante n’est venue troubler. Animés par l’espoir de quelque collision, les musiciens raclaient leur guitare avec un redoublement d’ardeur; la discorde planait dans l’air. Au moment où, après le tour d’usage, les danseuses commencèrent à se mettre en mouvement, des chanteurs entonnèrent d’une voix nasillarde un couplet dont les paroles n’avaient aucun rapport avec les circonstances présentes : c’étaient quelques proverbes vulgaires mis en vers, dépourvus presque de sens, mais remarquables par une obscénité que pouvait seule faire pardonner la naïveté de cette poésie sauvage. Je vins alors me placer près de mon hôte , dont l’œil suivait avec une attention jalouse tous les mouvements de Sacramenta, et je remarquai que la danseuse ne lui accordait pas même une œillade en retour de ses regards passionnés.
« Vous le voyez, me dit-il à voix basse; espérer hier, désespérer aujourd’hui, tel est mon sort : aussi nous partirons demain. »
Ces derniers mots trahissaient une douleur si poignante, que je maudis de bon cœur l’impitoyable coquetterie de celle qui se jouait ainsi de son amant.
, Ceinture.
LES JAROCHOS. 293
« AhI reprit-il, elle ne m’a pas pardonné ce maudit nœud de rubans rouges que je n’ai pu me procurer. y>
En ce moment, son antagoniste s’avança vers l’estrade, et, se découvrant, il présenta son chapeau à Sacramenta d’une manière tout à fait galante. Celle-ci le reçut le sourire aux lèvres, sans interrompre en rien les évolutions commandées par la danse. La figure de Calros resta impassible ; il se contenta de faire à l’un de ses partisans un geste presque imperceptible. Celui-ci, s’avançant à son tour, présenta également son chapeau à la danseuse. Les convenances exigeaient qu’en pareil cas la femme ne montrât de préférence pour aucun des deux hommes; elle continua donc de danser en tenant les deux chapeaux à la main. L’avantage de voir son chapeau placé sur la tête de la danseuse devait appartenir au troisième galant qui saisirait l’occasion; comme je m‘y attendais, ce fut Calros qui en profita. Les deux antagonistes échangèrent aussitôt un regard de défi; puis le premier, détachant sa ceinture écarlate de crêpe de Chine, la noua en rosette et vint la suspendre en écharpe à l’épaule nue de Sacramenta.
Les guitares, raclées avec plus d’ardeur, semblaient résonner comme des clairons; les voix des chanteurs s’élevaient au même diapason. Tandis que les hommes échangeaient des regards de satisfaction évidente, les femmes chuchotaient entre elles, et semblaient envier les hommages rendus à Sacramenta. La jeune fille dansait toujours; son teint s’était coloré d’une vive rougeur qui prêtait plus d’éclat encore à ses yeux noirs. Cependant une vague appréhension soulevait son sein. Heureuse et tremblante à la fois , elle n’osait tourner ses regards vers celui pour qui son cœur ressentait une vive inquiétude. Aussi , en dépit du calme trompeur du visage de Calros, le tressaillement soudain des muscles décelait-il toutes les tortures de la jalousie.
<c Courage! lui dis-je tout bas; n’avez-vous plus sur votre cœur la fleur du suchil? »
Galros releva la tête , comme si ce souvenir lui rendait de la confiance ; il détacha son machete , et alla le suspendre à répaule de Sacramenta. Ainsi s’accomplissait la prédiction dont j’avais en vain cherché d’abord à deviner le sens : Sacramenta dansait avec le machete et le chamarra de deux de ses prétendants. C’était un bizarre coup d’œil que cette lame étincelant au soleil sur l’épaule nue de la jeune fille et près de son sein palpitant, que vinrent bientôt couvrir des flots de cheveux déroulés sous le poids du chapeau qui lui servait de coiffure.
La foule se taisait; il y avait parmi elle une anxiété semblable à celle qui règne dans un cirque de taureaux quand le sang a mouillé l’arène. Tout à coup une voix mâle , imposante , s’écria près de l’orchestre : Bomba * 1 Les chants cessèrent aussitôt, les cordes des instruments vibrèrent aigrement ; cette voix était celle du rival de Galros , qui chanta les vers suivants :
De tu voluntad confie ,
Pero fiel te he de advertir Que si erej la vida mia.
No me dej en que sentir,
Si me quierej , aima mia^
Les adhérents du Jarocho répétèrent en chœur le dernier vers. Frappant alors avec force sur le bois de la guitare de Tun des musiciens, Galros s’écria d’une voix retentissante : Letra, et il reprit, comme début d’un nouveau couplet, le dernier vers répété par le chœur :
Si me quierej , aima mia ,
4 . Exclamation usitée pour réclamer le silence au moment d’un toast. On y répond par une autre exclamation : Letra.
2. « J’ai confiance en ta tendresse, — mais je dois te le dire ; — si lu es ma vie, — ne me donne pas de chagrin ; — ne m’en donne pas si tu m’aimes, ô mon âme ! »
LES JAROCHOS.
Ne quieraj otro conmigo.
Que si compartej tu amor,
No quiero amor compartido.
Hay en campana un traidor'.
Ce fut au tour des amis de Calros de répéter en chœur : Hay en campana un traidor.
A mesure que le moment approchait où les passions contenues des deux rivaux allaient faire explosion , les figures , par une affectation de courtoisie chevaleresque , se couvraient d'un masque de tranquillité trompeuse.
Rentré dans le groupe qui lui était dévoué, pendant le dernier couplet qu’avait chanté Calros, son rival s’avança de nouveau au delà du cercle et reprit :
Le diraj â ese tu amante ,
A ese mi competidor,
Que si trae jierro y valor Que se me pare delanteL
Calros reprit avec un calme sourire en donnant la réplique :
Que se me pare delante ,
Este traidor, falso amigo.
Dile, mi vida, al tunante Que el valor anda conmigo^.
Soit qu’elle cédât à la fatigue d’une danse trop prolongée, soit que l’émotion générale qui se manifesta au dernier cou-
1 . «Si tu m’aimes, ô mon âme, — n’aime personne avec moi. — Que si tu partages ton amour, — je dédaigne un amour partagé ! — Il y a un traître en campagne. » •
2. cc Tu lui diras, à ton amant, — à ce rival, — que s’il a du fer et du cœur, — il se mette face à face avec moi. »
3. a Qu’il se mette face à face avec moi, — ce traître, ce faux ami. — Dis-lui, ô ma vie, à ce vagabond , — que la valeur marche avec moi. j> On remarquera que j’ai conservé dans le texte de ces couplets l’orthographe particulière aux Jarochos.
plet chanté par son adorateur Taccablât , Sacramenta cessa de danser et revint à sa place ; les autres danseuses Timitèrent. Instruit par Texpérience à ne pas attendre le commencement de la mêlée, dont leurs instruments sont souvent les premières victimes , les musiciens se retirèrent précipitamment à l’écart. Quelques prescriptions du cérémonial habituel restaient encore à remplir; les prétendants avaient à racheter les gages dont ils avaient paré la danseuse. L’usage fixe ce rachat à un demi-réal. Les deux rivaux s’avancèrent l’un après l’autre, et remplirent de monnaie d’argent les deux mains de Sacramenta. Tandis qu’elle recevait, au milieu du murmure flatteur excité par la prodigalité des deux Jarochos, une offrande à laquelle elle ne pouvait, sans grossièreté , se soustraire , ses deux petites mains étendues tremblaient involontairement et ses lèvres pâlies essayaient, mais en vain , de sourire. Calros cherchait aussi vainement dans ses yeux un regard d’encouragement. Pâle et muette , embellie par une émotion qu’elle ne pouvait dissimuler, la jeune fille cachait toujours avec le même soin, sous ses longues paupières baissées vers la terre , la préférence qu’elle ressentait sans doute en secret pour l’un des deux rivaux. Le machete allait décider la question, et les plaisirs de la fête allaient être complets pour mon hôte , en dépit de ses sages résolutions , quand une femme, fendant la foule, vint lui rappeler le serment qu’il allait violer. C’était la mère de celui dont il devait venger la mort.
(( C’est une honte, hor don Calros, s’écria la vieille femme, d’accepter ainsi au préjudice de votre parolè une querelle sans motif, tandis qu’un de vos parents traîtreusement tué n’a pas encore été vengé.
Le Jarocho avait accueilli avec un air d’évidente contrariété cette intervention intempestive : aussi fit-il tous ses efforts pour conjurer l’interdiction qui allait clouer son machete à son côté; mais la vieille , se bornant à rappeler l’engage-
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ment sacré pris par le Jarocho, opposait à toutes ses raisons une réponse invariable.
« Eh ! mon Dieu! ha Josefita, dit enfin Calros d’un air de bonhomie, vous faites là beaucoup de bruit pour rien, et vous méconnaissez mes bonnes intentions, car c’est dans l’intérêt du défunt que j’agis ainsi ; pour porter des coups plus sûrs à son meurtrier, n’est-il pas indispensable que je m’exerce la main ? Et c’est vous qui vous y opposez !
— Et si un revers fait tomber cette main sur le sol, reprit la vieille avec un air de triomphe, qui vengera mon fils?
— Ah 1 ceci est sans réplique, répondit Calros, mis hors de garde par cet argument; mais c’est égal, les femmes embrouillent toujours les affaires. Alors, qu’on me remplace, continua-t-il d’un air de mauvaise humeur, si mon adversaire y consent toutefois. )>
L’adversaire s’inclina, et, le chapeau sur l’oreille, le poing sur le manche de son machete, la jambe droite en avant, il s’écria avec une majestueuse condescendance :
« Qu’est-ce que je veux, moi, dans tout ceci ? ne pas laisser dire que ceux de Manantial ont ouvert un fandango sans le fermer convenablement, sans en faire à nos visiteurs les honneurs, comme cela se doit. Or, continua-t-il en clignant l’œil avec un redoublement de fatuité, si je ne puis me battre pour les doux yeux de ha Sacramenta, j’accepterai quiconque voudra jouer, au premier sang, une bouteille d’eaude-vie de Catalogne. »
Des applaudissements interrompirent l’orateur, qui, se balançant sur les hanches avec une superbe assurance, reprit tout aussitôt :
« Je dois dire seulement qu’ayant, il n’y a qu’une heure, laissé mon dernier réal sur l’as de cœur, je suis dans l’impossibilité de payer et dans l’obligation de vaincre. Qu’on me désigne ma victime. »
Cette péroraison fanfaronne , tout à fait digne d’un vrai
Jarocho, porta renthousiasme à son comble parmi les assistants. Quant à l’orateur , laissant tomber sur Galros qui se rongeait les poings un regard de suprême impertinence , il se berçait doucement dans son triomphe,
(c Allons , don Galros , vous ne manquez pas sans doute d’amis qui voudront vous remplacer? » reprit-il.
Au premier mouvement d’enthousiasme avait succédé un profond silence. La perspective de payer de sa personne et de sa bourse ne paraissait bien vivement sourire à aucun des assistants, et je n’étais pas sans une certaine appréhension moi-même que mon hôte n’en revînt à son idée fixe de me prendre pour suppléant. Heureusement un incident inattendu vint sauver l’honneur de la population de Manantial .
Par la route que j’avais suivie la veille, un étranger s’avançait vers nous au pas le plus rapide d’un cheval qui avait, comme -tous ceux de Tierra-Galiente, le cou allongé et une allure des plus pacifiques. Tous les yeux se fixèrent sur le nouveau venu, qui paraissait étranger au village, et dans lequel je reconnus seul le .larocho qui avait interrompu ma partie avec Gecilio. Satisfait d’avoir arraché quelques courbettes à sa paisible monture, l’étranger mit pied à terre et l’attacha, sans proférer une parole, à l’un des piliers de bois d’une maison voisine; puis, toujours silencieux, il revint près de l’estrade, tira son machete, à la poignée duquel flottait un nœud de rubans rouges, s’en servit pour tracer un rond sur le sable, et le cloua par la pointe dans le centre de cette circonférence.
Un silence profond accueillit cette étrange visite. Quant à moi, il me semblait assister, au milieu de ces mœurs chevaleresques, à quelque épisode d’un chant de l’Arioste. Gette épée enfoncée en terre était l’arrogant défi d’un seul homme à une population tout entière. L’antagoniste réclamé par le rival de Galros se présentait aussi à propos qu’il pouvait le
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désirer. Tous les yeux cherchèrent le rodomont mis en demeure cette fois de justifier sa fanfaronnade ; mais celui-ci, trouvant sans doute son nouvel adversaire trop redoutable, s’était éclipsé au moment où l’attention de tous les spectateurs était absorbée par cet incident imprévu. L’étranger, qui paraissait un de ces paladins dont un vœu enchaînait la langue, s’avança, aussi fièrement qu’il était arrivé, vers l’un des ventorrilîos, et, frappant rudement avec une piastre forte sur les planches qui tremblèrent sous la commotion, se fit servir par gestes un large verre d’eau-de-vie, donna la piastre en échange, puis porta le verre à sa bouche ; mais, en homme qui dédaigne d’exciter son courage à l’aide de spiritueux, il ne fit que tremper ses lèvres dans la liqueur et jeta le contenu du verre par-dessus son épaule. Dans les idées reçues parmi les Jarochos, on ne pouvait faire plus magnifiquement les choses. Certain alors d’avoir fait son entrée dans les règles, le nouveau venu promena sur tous les assistants un regard fier et tranquille. Il attendait.
Tous les habitants de Manantial regardaient l’étranger avec admiration, mais aucun ne semblait plus impatient que mon ami Galros de se mesurer avec ce brillant champion. C’était, on s’en souvient, faute d’un nœud écarlate qu’il avait encouru, la veille, la disgrâce de Sacramenta. Or, à la poignée du machete de l’inconnu, flottaient des rubans du plus beau pourpre. Le combat qui se livra à cette vue dans l’âme de Calros ne fut pas de longue durée. Après quelques secondes de réflexion, il se pencha vers moi :
« Vive Dieu ! me dit-il à voix basse, au diable soit la vieille ! Sacramenta aura ces rubans écarlates. »
Puis, se levant vivement, il alla planter son machete à côté de celui de l’inconnu. Le défi était accepté. L’étranger porta courtoisement la main à son chapeau , et , après avoir un instant considéré l’adversaire qui répondaità son défi, il jeta un regard rapide sur le groupe des femmes, comme s’il cher-
chait celle à laquelle il voulait offrir l’hommage de sa valeur. Il eut bientôt distingué la belle Sacramenta, et, s’avançant vers elle avec une remarquable aisance :
ic Les fandangos de Medellin , dit-il , ont perdu tout leur attrait, depuis que ha Sacramenta n’est plus là pour les embellir. Puis-je me flatter qu’elle ne lésa pas oubliés, non plus qu’un de ses apasionados les plus fervents ? )>
Au moment où la jeune fille ouvrait la bouche pour répondre, Calros, dont la jalousie inquiète était en éveil, s’approcha à son tour de l’étranger, et prenant la parole :
« Pardon, seigneur cavalier, dit-il ; mais j’ai un goût particulier pour les rubans rouges : vous agréerait-il de faire de ceux qui ornent votre machete le prix du premier sang ?
— Volontiers, répondit l’étranger ; j’allais oser en offrir l’hommage à doha Sacramenta comme quelque chose de bien indigne, mais qui doit acquérir désormais un certain prix, puisque ce sera celui du sang versé pour elle. »
Après cette réponse accompagnée d’un gracieux sourire, il ôta son chapeau, qu’il tint à la main, et, la tête découverte, il alla reprendre son machete à l’endroit où il l’avait planté. Calros se découvrit également et prit le sien. Un combat de courtoisie s’engagea préalablement entre les deux champions, dont aucun ne voulait se couvrir le premier : après bien des façons, les deux Jarochos terminèrent le débat en remettant le chapeau sur leur tête l’un et l’autre en même temps. Alors le plus âgé des assistants se chargea de choisir le terrain et de partager le soleil. Cela fait, les deux combattants se mirent en face l’un de l’autre ; les hommes les entourèrent, et tous deux n’attendirent plus que le signal. Certes, si l’étranger était aussi adroit qu’il paraissait brave et bien appris, ce devait être un ennemi redoutable ; j’étais inquiet pour Calros du résultat de cette rencontre , dont l’issue pou- \^ait être fatale à sa réputation comme à ses affaires de cœur. Le signal fut donné au milieu d’un silence si profond, qu’on
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entendait, malgré la foule, le faible souffle du vent bruire dans le feuillage.
Les deux adversaires commencèrent par se porter mutuellement des coups furieux qui faisaient craindre plutôt un combat à mort qu’une lutte au premier sang ; mais chaque fois un bond soudain prévenait, aux applaudissements de tous, le dénoûment qu’on redoutait *. Tantôt les fers coupaient l’air avec un sifflement lugubre, tantôt ils retentissaient frappés l’un contre l’autre avec un cliquetis aigu. Cependant il était évident que l’étranger en voulait plus à l’honneur de son antagoniste qu’à sa vie : or, dans ces combats de gladiateurs , le point d’honneur consiste à garantir la main ; une main blessée est une tache ineffaçable pour la réputation du ferrailleur le plus renommé. La perte de la vie n’est rien auprès d’un pareil affront. Malheureusement pour Calros, les rubans rouges flottant à la poignée du machete de son adversaire garantissaient celui-ci plus sûrement que n’aurait fait une garde d’acier. C’était pour orner de ces rubans les beaux cheveux de Sacramenta que Calros exposait sa vie; c’était pour garder ces mêmes rubans sans souillure que le Jarocho se défendait. Les combattants avaient , en rompant alternativement la mesure , parcouru un espace de terrain considérable. La foule tumultueuse des spectateurs ondulait en tous sens, suivant que les deux adversaires se déplaçaient euxmêmes. Aucun d’eux n'était encore atteint , quand le fer de l’étranger, relevant celui de Calros, glissa en sifflant le long de la lame. Une seconde de plus, et les doigts tranchés de mon hôte allaient laisser échapper le machete; mais une rude parade fit dévier en même temps l’arme menaçante , et le bras seul de Calros, atteint au-dessus du poignet, laissa
•I . Les Jarochos ne connaissent guère que les plus simples éléments de l’art de l’escrime, et s’en rapportent, pour parer et porter les coups, beaucoup plus à l’agilité du corps qu’à la science de l’attaque et de la défense.
jaillir un filet de sang. Au même instant, une tache rouge empourpra sur l’épaule la chemise de l’inconnu. Les deux fers s’abaissèrent à la fois : le combat était terminé, sans qu’il me fut possible de décider qui des deux champions avait été le premier blessé ; mais le coup d’œil rapide et exercé des témoins de ce duel avait déjà tranché la question. L’étranger n’essaya pas d’en appeler de leur jugement , et , détachant les nœuds de soie qui j«squ’alors avaient orné son machete, il les présenta sur la pointe de son arme à son adversaire : c’était s’avouer vaincu. Ce dernier acte de courtoisie acheva de lui gagner tous les cœurs , et , malgré sa défaite, il partagea avec son rival tous les honneurs de la victoire. Un seul lui manqua, celui peut-être qu’il enviait le plus. Une pâleur mortelle avait couvert, pendant toute la durée du combat, les joues de Sacramenta ; mais cette pâleur fit bientôt place à une vive rougeur , quand Calros s’avança vers elle. Tandis qu’elle recevait de lui les précieux rubans qu’il avait si vaillamment gagnés , les mouvements tumultueux de son sein , un doux et radieux sourire , des regards qui ne se baissaient plus vers la terre , disaient assez éloquemment à l’heureux Jarocho que sa bien-aimée attachait autant de prix à ce nœud écarlate qu’il en attachait lui-même à la fleur de suchil tombée la veille de sa chevelure.
Ce dernier épisode avait passé à peu près inaperçu de tous. Les hommes entouraient l’étranger, qui, cette fois, les avait conviés à passer au ventorrillo Calros ne tarda pas à les rejoindre, et les deux rivaux luttèrent encore de prodigalité, au grand contentement des invités, qui savojaraient l’eau-de-vie à longs traits et se félicitaient d’avoir pendant huit jours un si brillant fandango à commenter. Pour moi , après avoir laissé pendant quelques instants l’étranger répondre aux questions des buveurs , j’allais à mon tour m’approcher de lui et me faire reconnaître, quand l’attention générale fut brusquement détournée par un cavalier qui arrivait à toute bride. Ce cava-
LES JAROCHOS.
lier n’éiait autre que Thomme à qui l’étranger avait la veille donné devant moi un rendez-vous à Manantial. A la vue du sang qui tachait la chemise du rival de Calros , le survenant s’écria : « Il y a eu de l’agrément ici, à ce qu’il paraît, ami Julian?
— On passe son temps du mieux qu’on peut, ami Ventura, répondit l’étranger.
— Eh bien ! ne vous l’avais-je pas dit ? reprit le cavalier en montrant le ciel, qui, depuis quelque temps chargé de nuages , présageait une tempête. Nous allons avoir de l’occupation sur la plage. Êtes-vous d’humeur à m’accompagner?
— Volontiers, répliqua l’étranger assez tristement, car je crains de n’avoir plus rien à espérer ici. »
Et, remontant à cheval après avoir échangé avec tout le monde les serrements de main, les deux amis s’éloignèrent au galop. Ce fut le signal du départ pour tous les assistants. La brillante joute de Calros et de Julian avait dignement terminé la fête.
Qu’étaient-ce que ce Julian et ce Ventura? Personne parmi les Jarochos qui m’entouraient ne semblait les connaître; mais je me réservais d’interroger Calros à cet égard. La nuit venue, couché près de mon hôte sous le péristyle de sa cabane, j’étais, en effet, au moment de le questionner sur les deux inconnus, quand un bruit de pas sous lesquels les herbes sèches criaient à peine, vint nous interrompre. C’était encore la vieille Josefa. Soigneusement drapée , malgré la chaleur, dans sonrebozo, qui ne laissait entrevoir que deux yeux étincelants sous un double bandeau de cheveux gris, Josefa m’offrait un type assez complet de ces sorcières qu’on retrouve encore au Mexique parmi tant d’autres débris du moyen âge.
« Je suis chargée d’un message pour vous , dit-elle à Calros; venez avec moi, et une bouche qui vous est bien chère vous dira que vous pouvez partir quand vous voudrez, et que
vous serez le bienvenu au retour, si votre mort ne laisse pas un cœur inconsolable. »
Le Jarocho se leva vivement et suivit la vieille femme. Une heure après, il était de retour. Il savait que les vœux les plus fervents allaient raccompagner dans sa périlleuse entreprise, et son front était rayonnant.
c II est néanmoins bien dur de quitter Sacramenta, ajouta-t-il ; mais je n’ai plus de prétexte pour différer mon départ, et nous nous mettrons en route demain matin.
— Soit; mais quelle route comptez-vous prendre? Savezvous où s’est réfugié celui que nous allons poursuivre ?
— Nous suivrons la grève ; la vieille Josefa m’assure que le pilote Ventura pourra me mettre sur la bonne voie : c’est à Boca-del -Rio, sur la plage, que nous le rencontrerons. »
Le nom de Ventura, prononcé par Calros, me fournissait un prétexte que ma curiosité saisit aussitôt: je demandai à mon hôte s’il connaissait ce Ventura et surtout ce Julian, dont la conduite chevaleresque m’avait singulièrement intéressé ; mais je n’oblins que des réponses vagues qui m’affermirent dans mon dessein d’accompagner Calros à Boca-del- Rio, où j’espérais retrouver les deux amis.
Le lendemain matin , nous sellions nos chevaux avant le jour, et aux premières lueurs de l’aube nous quittions le village encore enseveli sous la brume matinale.
LE PILOTE VENTURA
L'emplacement qu’occupe aujourd’hui Vera-Gruz n’est plus celui que Corlez choisit en débarquant sur la terre mexicaine. Ce ne fut qu’à la fin du xvr siècle que le vice-roi, comte de Monterey, jeta les fondements de la ville actuelle. Destinée à devenir la clef de la Nouvelle-Espagne, Vera- Cruz fut bâtie par les conquérants avec toute la splendeur qu’ils prodiguaient à leurs constructions. Ses vastes maisons, aussi largement espacées que soigneusement alignées, formèrent des rues à angles droits, à travers lesquelles la brise de mer peut circuler librement et tempérer par sa fraîcheur les ardeurs d’un ciel embrasé. Fidèles toutefois à cette antipathie pour le voisinage des arbres qui semble le trait distinctif de leurs principes d’hygiène publique, les Espagnols choisirent, pour y élever la première ville maritime du Mexique, une plaine vaste et sablonneuse, dont aucune verdure, aucune eau vive n’égayait l’aridité. Avant même les premiers ravages de la fièvre jaune, une situation si défavorable donna à Vera-Cruz un aspect lugubre qu’elle a conservé de nos jours. La ville, à peine construite, n’en atteignit pas moins un très-haut degré de prospérité. C’était de sa rade mal abritée que partaient ces précieux galions qui répandaient en Europe une profusion de richesses métalliques bien supérieures aux trésors si vantés du Potose.
Aujourd’hui il ne reste plus à Vera-Cruz que quelques rares débris de son ancienne splendeur. Trop grande pour une population amoindrie, cette cité, jadis si florissante, ne cherche plus à lutter contre la décadence qu’annoncent au voyageur ses maisons vides et ses rues désertes. Le vent de la mer y exerce en pleine liberté son action destructive et ses redoutables bourrasques périodiques, qui émiettent les murs délabrés des palais et enlèvent aux canons placés comme bornes sur les quais de larges couches que la rouille détache du métal. Tout, à Vera-Cruz, rappelle d’ailleurs les villes d’Orient, depuis les riches et pittoresques costumes des populations de la côte voisine ou de l’intérieur qui y affluent, jusqu’à l’aspect des habitations et des édifices publics. Ce ne sont partout que dômes aux couleurs variées, clochers élancés, balcons ornés de massifs grillages, et, comme pour ajouter encore à la ressemblance, les femmes de la classe élevée ne se montrent presque jamais dans les rues. Pour les apercevoir, il faut pénétrer dans l’intérieur des maisons ou bien sortir après le coucher du soleil. Alors seulement un murmure de voix mystérieuses, le bruissement d’un éventail, quelques pâles et blanches figures qu’éclaire la lune derrière une jalousie à demi soulevée, révèlent la présence des Véracruzaines à l’étranger que la fraîcheur du soir et les parfums de la brise marine ont attiré sur les trottoirs de granit.
Battue d’un côté par l’Océan qui dégrade son admirable môle, sourdement assiégée par des amas de sable qui se déplacent et s’élèvent sans cesse, Vera-Cruz, de nos jours, subit avec indifférence l’accroissement progressif des dunes et les ravages journaliers des vagues. Le vent du nord-ouest chasse devant lui des tourbillons épais de sables ramassés dans les déserts qu’il a franchis, et forme lentement, depuis des siècles, une circonvallation de collines mouvantes derrière la ville. Ces dunes, improprement appelées médanos,
LE PILOTE YENÏÜRA.
continuellement augmentées par de nouveaux renforts, changent, selon les caprices du vent , de place et de configuration : les unes sont pressées comme les flots de la mer; les autres se dressent en pyramides du sommet desquelles la brise enlève sans cesse d’innombrables parcelles qui forment comme un brouillard continuel. Le grand nombre de ces médanos, dont beaucoup s’élèvent à une hauteur de quaîre à dix mètres, menace à la longue l’existence de Yera-Cruz ; mais comme le danger n’est que lointain, et que. dans les pays chauds on vit au jour le jour, les habitants laissent à leurs neveux le soin de le conjurer. Un autre péril plus sérieux en ce moment résulte de l’obstacle que les médanos opposent à l’écoulement des eaux pluviales. Des lagunes se forment ainsi au pied de ces dunes ; les terrains brûlés se convertissent peu à peu par l’alluvion en terrains marécageux d’où s’élèvent des exhalaisons pernicieuses. Une couche épaisse de limon fertilise les sables ; toutes les plantes vénéneuses qui recherchent les lieux bas et humides s’y multiplient à l’infini. Pendant la saison des pluies, cette végétation impure puise dans les débordements des lagunes un surcroît de vigueur et de sève. Les mangliers dardent alors jusqu’à terre de longs jets qui se fixent sur le sol inondé, y produisent de nouveaux troncs , et finissent par former d’impénétrables fourrés, réceptacles immondes de reptiles sans nombre. Une croûte épaisse de matière verdâtre couvre la surface de l’eau. La fermentation qui s’établit au retour des chaleurs dans ces affreux marécages en dégage des miasmes délétères et chasse au loin des nuages bourdonnants de maringouins affamés. Pendant trois mois de l’année, des bourrasques impétueuses viennent seules balayer ces vapeurs pestilentielles et purifier momentanément ces foyers de putréfaction.
On se souvient que, le lendemain du fandango de Manantial, j’étais parti avec Calros à la recherche du meurtrier
qu'il avait juré de punir* : à notre départ du village, des signes manifestes annonçaient le déchaînement prochain d’une de ces tempêtes causées par le vent du Nord. Le Calme précurseur de l’orage pesait sur les bois que nous traversions. Un malaise étrange paraissait régner dans toute la nature ; une chaleur suffocante faisait haleter nos chevaux, bien que nous eussions ralenti à dessein notre marche, et nos poumons cherchaient en vain la fraîcheur de l’air du matin.
Nous eûmes à peine cheminé quelques heures sous la voûte des arbres, que nous entendîmes un bruit sourd et imposant. €’était le bruit de la mer, dont nous approchions sans pouvoir la distinguer encore. Quelques minutes après, nous débouchions sur la plage, et je pus contempler avec ravissement cet Océan qui touche aux rivages de la France ; puis, dans le lointain, Vera-Gruz avec ses clochers et ses dômes, le fort San-Juan-de-ülua, qui sortait des Ilots comme un rocher, et au dessus duquel se dessinaient en longues flèches les mâts dépouillés des navires en rade.
L’état de la mer présageait la tempête dont nous avions déjà reconnu les premiers symptômes en traversant les bois. Les flots venaient lentement mourir sur la grève, une senteur plus âcre s’en exhalait ; les poissons sautaient avec inquiétude à la surface de l’eau, et les oiseaux marins voletaient éperdus en poussant des cris d’angoisse. Au delà de la ville, d’épais nuages couvraient l’horizon. Tout à coup il s’y fit une large trouée, et les montagnes de Villa-Rica, la sierra de San-Martin depuis Tuxtla jusqu’à l’embouchure du Goazacoalco, dépouillés subitement du voile qui les dérobait à nos yeux, montrèrent les dentelures azurées de leurs cimes sur le fond du ciel, redevenu bleu vif.
« Malheur aux navires qui vont se trouver dans le golfe !
i . Voyez page 304.
LE PILOTE VENTURA
me dit Calros, car le Nord s’avance sur eux l’épée à la main *, et la nuit prochaine sera dure ; nous en saurons sans doute quelque chose ce soir à Boca-del-Rio. »
Je ne répondis rien d’abord : tout entier à la contemplation de la mer, à la veille de dire adieu au Mexique et de partir pour la France, je me sentais partagé entre les sensations les plus contraires. A la joie de ce retour, depuis si longtemps désiré, se mêlait je ne sais quelle vague et douce tristesse. Le pays que j’allais quitter avait si largement satisfait ma soif d’aventures , que je m’en voulais de mon empressement à chercher ailleurs une existence plus calme. La réflexion de Calros me rappela que je n’étais pas entièrement quitte avec cette vie de hasards dont je me croyais trop aisément délivré. Quand, après quelques moments de silence, j’avouai, un peu confus, au Jarocho mon désir de m’embarquer sur le premier navire américain en partance , Calros m’objecta d’un ton chagrin, d’abord la promesse que je lui avais faite de le suivre dans son excursion à Boca-del-Rio, puis l’état menaçant de la mer. « D’ici à quatre jours, aucun navire ne pourra lever l’ancre , » ajouta-t-il ; et ce dernier argument était péremptoire. Je transigeai donc avec Calros. Sur ces quatre jours d’attente forcée, il fut convenu que j’en passerais un avec lui à Boca-del-Rio, pour l’aider dans ses recherches. Boca-del-Rio n’est qu’à quatre lieues de Vera- Cruz. Calros ne devait que traverser la ville pour se rendre directement à ce village. Quant à moi , je devais m’arrêter à Vera-Cruz et y régler mon départ; après quoi, le soir même, j’irais rejoindre Calros.
Peu de temps après, nous entrions dans Vera-Cruz. Sur la plage sablonneuse et brûlante qui entoure la ville, des mule-
4. Con espada en mano^ c’est un terme local qui désigne énergiquement la furie du vent du nord-ouest. Ce vent dure d’habitude cinquante heures quand il est fort. Plus faible, il soufile quelquefois pendant cinq ou six jours.
tiers avaient dressé leurs tentes, attendant avec impatience le moment de fuir la côte mortelle qui dévore à chaque voyage quelques-uns des leurs. Plus loin, des portefaix nègres , habitués à ce climat dévorant , se battaient et se culbutaient sur le sable, sans égard pour leur fine chemise de batiste brodée. Je souris involontairement , en comparant ces commissionnaires fastueusement vêtus à nos modestes portefaix auvergnats , et , après avoir renouvelé à Calros la promesse de le rejoindre bientôt, je me dirigeai vers la maison de mon correspondant. Je passerai sous silence les incidents insignifiants qui remplirent ma journée jusqu’au moment où je dus songer à quitter la ville pour me rendre à Boca-del- Rio. La nuit était déjà close quand je me mis en route, maudissant de bon cœur l’insistance du Jarocho, qui ne me permettait pas de manquer à ma promesse.
Le vent commençait à se déchaîner du côté du nord, quand j’arrivai sur la grève après avoir dépassé les barrières de la ville. De gros nuages noirs impétueusement charriés masquaient entièrement le ciel ; un souffle glacial , tout chargé des frimas de la baie d’Hudson, venait par intervalles me frapper à la figure. La lame déferlait en mugissant et chassait jusqu’aux pieds de mon cheval de longues traînées d’une écume éblouissante. A mesure que j’avançais, la tourmente paraissait redoubler de fureur, et l’obscurité s’épaississait de plus en plus. Forcé parfois de faire volte-face pour échapper à la pluie de sable que le vent me lançait à la figure, j’apercevais alors au loin derrière moi la ville, que je me repentais d’avoir quittée. A des intervalles égaux, le phare de San-Juan-de-Ulua projetait la grande lumière de son feu tournant, tantôt sur Vera-Cruz noyée dans l’ombre, tantôt sur la rade toute blanche d’écume. Je distinguais alors pendant un moment les navires à l’ancre près de se briser les uns contre les autres; puis tout retombait dans les ténèbres. Le temps, comme on le voit, n’était guère favorable à une
LE PILOTE VENTURA
excursion nocturne. J’avançais néanmoins avec une résignation qui n’était pas sans mérite, et déjà j’approchais du bois à l’extrémité duquel s’élèvent les maisons de Boca-del-Rio , quand je crus distinguer un cavalier devant moi. Je me dirigeai aussitôt vers lui : enveloppé d’un large manteau bleu , il ressemblait de loin à un franciscain. Le fracas de la tempête amortissait tellement le bruit de mes pas , que je parvins presque à son côté sans qu’il s’en aperçût. Je vis alors que ce n’était pas un moine, mais un campagnard de la côte, dont j’avais pris la bayeta * pour un froc. La main sur les yeux pour les garantir de la lueur éblouissante des éclairs , le cavalier promenait au loin des regards attentifs, comme s’il eût cherché à percer le voile sombre qui couvrait TOcéan ; mais l’immensité ne laissait voir que la crête blanche des lames qui se tordaient en bouillonnant sous l’orage. J’eus beau héler cet homme de toute la force de mes poumons , la violence du vent empêcha ma voix de parvenir jusqu’à lui. Tout à coup une détonation lointaine se fit entendre. A ce bruit, comme à un signal impatiemment attendu, le cavalier donna de l’éperon à son cheval, qui partit au galop dans la direction des bois de Boca-del-Rio. Les arbres l’eurent bientôt dérobé à ma vue, et je ne songeai plus qu’à découvrir à mon tour, au milieu des lianes et des taillis, l’étroit sentier qui aboutissait au village. Gomme j.’ avais lieu de l’espérer , une fois sous le couvert des arbres et abrité contre la furie du vent, je pus cheminer plus à l’aise. A mesure que je m’enfonçais dans le bois , le bruit des vagues allait en diminuant. Je marchai une heure environ sous des voûtes épaisses de verdure au milieu d’une obscurité complète , et ce fut presque avec regret que j’aperçus de nouveau, par
L La hajeta est un manteau en étoffe de laine, à manches et parfois à capuchon, et rehaussé de boutons de nacre. Ce vêtement est à Tusage presque exclusif des Jarochos.
une éclaircie, la ligne d’écume qui annonçait la mer. J’allais arriver au village de Boca-del-Rio, ainsi nommé de sa situation près de l’embouchure d’une rivière ; mais , au sortir du bois, un spectacle trop intéressant m’attendait sur la plage, pour que je ne me décidasse pas à faire une courte halte.
En dépit de la violence de la tempête, toute la population de Boca-del-Rio allait et venait sur le rivage ; tous les yeux étaient fixés sur la nappe bouillonnante d’écume, dont l’éclat phosphorescent contrastait avec la teinte sombre du ciel. Aucun bâtiment n’était cependant en vue; une détonation lointaine avait seule annoncé qu’un navire était en détresse et qu’il demandait un pilote. Par une nuit semblable, il était évident qu’à moins d’un miracle, il ne pouvait se maintenir près de la côte sans finir par s’y briser. Toutefois, comme on n’avait pas entendu un second coup de canon, on espérait que le bâtiment exposé à la tempête aurait pu s’éloigner. D’ailleurs, un pilote parti le matin , avant que le vent du Nord commençât à souffler, avait dû monter à son bord, et l’expérience consommée de ce marin rassurait quelques esprits. Un petit nombre de spectateurs s’obstinaient toutefois à regarder le navire comme perdu. Voilà ce que les questions qui s’agitaient dans les divers groupes m’eurent bientôt appris.
Calros était parmi les curieux réunis sur la place, et je l’eus vite reconnu. Au moment où il achevait de me donner quelques détails au sujet de la préoccupation générale, une seconde explosion, et cette fois plus distincte, arriva jusqu’à nos oreilles. Un éclair précéda bientôt une troisième détonation, et au bout de quelques secondes on put distinguer la masse noir d’un vaisseau qui s’avançait à sec avec autant de
LE PILOTE VENTUIU.
rapidité que s’il eût été couvert de toute sa voilure. Il semblait ne pouvoir échapper à sa perte ; cependant, disait-on autour de moi, une chance de salut lui restait : il fallait qu’il parvînt à s’engager dans un canal voisin du lieu où nous étions, pour venir ensuite échouer sur le sable le plus doucement possible, tandis que, s’il abordait contre les rochers, il devait s’y briser infailliblement. Nul ne pouvait malheureusement , au milieu des lames qui avaient déplacé complètement les limites de la plage, discerner avec exactitude l’étroite ouverture du canal en question : dès lors il fallait renoncer à allumer des feux, qui auraient pu égarer le navire ; on devait se borner à des vœux stériles.
Toutes les manœuvres du bâtiment ne semblaient tendre qu’à éloigner le moment critique où il devrait se hasarder dans la direction du canal caché par les vagues, s’il ne préférait prolonger une lutte évidemment inutile. Tantôt il présentait à la lame l’un de ses flancs, tantôt il fuyait devant l’ouragan et se dirigeait vers la terre. Tout à coup un cri de joie retentit et domina le bruit de la tempête : à une portée de canon de l’endroit où tous les spectateurs étaient réunis, un fanal brillait d’un vif éclat. Un homme courageux s’étaitil dévoué pour indiquer la passe? A bord du navire on sembla le croire et interpréter le signal comme nous l’avions interprété nous-mêmes ; car nous le vîmes , grossissant avec une effrayante rapidité, s’avancer vers le fanal, qui allait et venait sans cesse, mais toujours en ligne droite. Un foc au beaupré était l’unique voile que le bâtiment pût porter pour se diriger à l’aide du gouvernail. Un cas d’extrême détresse pouvait seul prescrire cette manœuvre. Parfois, quand lèvent mollissait un instant, un temps d’arrêt avait lieu ; mais une nouvelle rafale redonnait bientôt l’impulsion au navire. Enfin on le vit s’élever d’un bond subit, il se pencha sur la hanche gauche, puis sur la droite, s’élança de nouveau pour se coucher encore sur le flanc, et s’abattit une dernière fois
sur sa membrure brisée. Un cri de détresse arriva jusqu’à nous au milieu du fracas du vent et de la mer; au même instant, le fanal s’éteignit, semblable à ces feux follets qui dansent la nuit au-dessus des tourbières et disparaissent après avoir attiré le voyageur dans un abîme. La perte de la goélette était consommée. Il ne restait qu’à sauver l’équipage. Pendant qu’on délibérait sur le choix des moyens, un homme se montra sur la proue du bâtiment naufragé, et, à la lueur de la lanterne qui éclairait son visage, on distingua un personnage qui n’était plus pour moi un inconnu depuis son séjour à Manantial : je veux parler du pilote Ventura. Quelques mots qu’il lança à travers un porte-voix n’arrivèrent pas jusqu’à nous; mais une corde qu’il tenait à la main ne laissait aucun doute sur le sens de ses paroles. Ventura demandait qu’une embarcation mise à l’eau vînt chercher le bout de cette amarre. L’entreprise était impraticable. L’appel du pilote demeura sans réponse. Nous vîmes alors, au milieu des gerbes d’écume qui couvraient le beaupré de la goélette, une barque descendre le long du bord, puis quelques hommes s’y laisser glisser. Nous allions assister à la dernière et à la plus triste scène de ce drame maritime : la barque si péniblement mise à flot , après s’être soutenue pendant quelques minutes au-dessus des vagues, disparut au milieu d’un nuage d’écume.
Un seul des hommes montés sur le canot réussit à atteindre en nageant le rivage ; et cet homme , tout ruisselant d’eau, presque épuisé de fatigue et de froid, n’était autre que le pilote Ventura. Sans se préoccuper des questions qui se croisaient autour de lui, Ventura, déroulant un cordage qu’il avait attaché autour de son corps, donna l’ordre d’en fixer solidement l’extrémité pour opérer le sauvetage des matelots restés à bord de la goélette. Cent mains saisirent aussitôt le cordage et le maintinrent avec la force d’un cabestan. Cela fait, le pilote reprit haleine, et ses premiers
LE PILOTE VENTURA
mots m’expliquèrent le détail le plus important, le plus mystérieux aussi de la scène à laquelle je venais d’assister : le navire naufragé avait été perdu par une fausse indication; le fanal qui l’avait attiré sur un banc de rochers avait été allumé par les mains perfides d’un de ces maraudeurs pour qui tout naufrage est une occasion de butin. Tout en racontant l’épisode où il venait par son courage de jouer un rôle si honorable, Ventura promenait autour de lui des regards irrités; il semblait chercher celui dont l’odieuse manœuvre avait causé la perte de la goélette. Je ne pus m’empêcher alors de penser à l’individu que j’avais vu chevaucher devant moi avant d’arriver à Boca-del-Rio, et qui, au premier signal de détresse donné par le navire, avait lancé si brusquement sa monture au galop dans la direction de la mer.
((Malédiction, s’écria Ventura en terminant son récit, malédiction sur ces maraudeurs que le vent du Nord attire vers la plage pour piller les naufragés ou les débris des cargaisons ! Que l’enfer confonde surtout le coquin qui nous a fait échouer pour satisfaire son infernale et maladroite cupidité ! y>
Pendant qu’il parlait, un mouvement donné au cordage, qui fléchissait sous une violente pression, annonça que les matelots de la goélette s’aidaient de cette amarre pour gagner la terre. En effet, tantôt à la nage, tantôt en prenant pied, les hommes du navire naufragé ne tardèrent pas à arriver successivement sur la grève , non sans peine et sans danger ; car , à l’heure de la marée , la mer grossissait et le vent redoublait de violence. Le bâtiment, qui était une goélette américaine, portait à Alvarado* un riche chargement en contrebande, qui allait devenir, selon toute apparence, la proie des flots ou des habitants de la côte ; mais comme, selon les règles de la prudence américaine, la cargaison était assurée pour une somme au moins égale à sa valeur, le ca-
i . Petit port à seize lieues de Vera-Cruz.
pitaine, comprenant que c’était une affaire à régler entre les assureurs et les propriétaires des marchandises, ne songea qu’à demander un gîte et un yerre de grog. Les riverains s’empressèrent de lui offrir, ainsi qu’à l’équipage, une hospitalité intéressée , avec l’arrière-pensée de profiter sans scrupule, pendant la nuit, des épaves que la mer ne tarderait pas à leur envoyer L Pour moi , je fis emmener mon cheval par l’un des habitants du village , après avoir eu la précaution de passer dans ma ceinture les pistolets qui garnissaient les fontes. Mon intention était de rester sur la grève , pour ne perdre aucune des scènes étranges que me promettait le pillage organisé du navire.
Les femmes et les enfants s’étaient retirés, et on ne voyait plus sur la plage qu’un petit nombre d’hommes qui n’attendaient pas sans impatience le moment où la mer devait rendre une partie du chargement qu’elle avait englouti. Le pilote Ventura fit éteindre les feux , et la grève redevint sombre, sinon silencieuse, car les flots grondaient aussi haut que le tonnerre, dont les montagnes de Tuxtla répercutaient les éclats. Parfois un pâle rayon de lune venait éclairer la nappe d’écume qui couvrait la mer et laissait entrevoir le navire échoué, que les vagues démantelaient sur les rochers.
« Partout où il y a des cadavres, nous dit le pilote en montrant du doigt la goélette, les zopilotes^ ne manquent pas de s’abattre ou les requins de se réunir, et nous allons bientôt voir arriver celui qui a causé la perte de ce navire. Ce serait
Cette violation des lois de l’Iiospitalilé maritime n’est pas, malheureusement, un trait particulier au Mexique. On sait par de nombreux exemples, et j’en pourrais citer un assez récent, que, sur les côtes de France, les navires naufragés n’ont pas été et ne sont pas toujours respectés.
2. Vautours noirs qui abondent dans les rues de Vera-Cruz, et qui, respectés de tous, partagent avec les chiens errants les charognes que la municipalité dédaigne d’enlever.
LE PILOTE VENTURA. 317
une honte que d’autres partageassent avec nous ce que la mer envoie sur nos côtes. »
Tout restait calme cependant, et, en attendant que les maraudeurs parussent, je pus examiner à mon aise la disposition des lieux. A quelques pas de nous, était Tembouchure d’une rivière qui coulait sous un berceau d’arbres touffus. En deçà de la rivière se trouvait le village de Boca-del-Rio, et entre elle et nous s’étendait une rangée de mangliers formant un rideau qui pouvait, grâce à l’obscurité, nous cacher complètement. Sur l’observation du pilote, ce fut le poste que nous choisîmes pour y épier les maraudeurs.
L’attente ne fut pas de longue durée. Une troupe d’hommes à cheval ne tarda pas à longer le cours de l’eau et à faire son apparition sur la plage. Arrivée à peu de distance des mangliers, la troupe fit halte comme pour s’orienter, et un cavalier s’avança seul et avec précaution.
(( Le coquin est allé chercher du renfort, dit le pilote à voix basse.
— Et des mules de charge sans doute aussi pour emporter le butin, » reprit un des riverains.
Dans le cavalier qui s’était détaché en avant, je reconnus parfaitement l’homme dont les allures suspectes m’avaient inquiété dans le trajet de Vera-Cruz à Boca-del-Rio. Étonné sans doute de trouver la plage aussi déserte après l’avoir laissée si bruyante, cet homme, toujours enveloppé dans sa large bayeta bleue, continua de reconnaître silencieusement les lieux, et s’avança près des mangliers. Après quelques secondes d’examen attentif, il alla rejoindre ses camarades. On distinguait déjà quelques-uns des débris de la goélette que le flot portait vers la plage. C’était un indice certain que des épaves plus précieuses ne se feraient pas longtemps attendre. Alors les maraudeurs ne purent plus contenir leur impatience. Ils vinrent se poster un à un le long de la grève, de façon que rien ne leur échappât. L’homme au caban bleu,
qui paraissait être le chef de ces misérables, avait poussé son cheval jusque dans les flots pour mieux surveiller l’arrivée des épaves.
« Quelqu’un de vous a-t-il une carabine à me prêter ? » nous demanda le pilote.
Un des assistants lui tendit son mousquet; Ventura le saisit. En ce moment la silhouette sombre du chef des maraudeurs et de son cheval , se détachant comme un bloc équestre sur la blancheur des flots , présentait un admirable point de mire. Le coup partit , et nous vîmes le cavalier s’affaisser, puis disparaître sous la vague. Les autres bandits prirent aussitôt la fuite sans attendre une seconde explosion. Un moment après , un homme sortit de l’eau et s’élança sur la grève : la balle que lui avait destinée Ventura n’avait frappé que son cheval. Le pilote courut à sa rencontre pour lui barrer le chemin. Une lutte s’engagea dans les ténèbres. Au moment où nous arrivions pour prêter aide au pilote , il venait d’étre terrassé par le maraudeur, dont le poignard avait heureusement glissé sur ses vêtements. Il n’était plus possible de rejoindre ce misérable, qui s’était enfui à toutes jambes, après avoir cru tuer son adversaire d’un coup de stylet. Ventura se releva péniblement.
(( Je n’ai pu Tatteindre, nous dit-il en se tâtant le corps; mais c’est égal , j’ai reconnu ce drôle de Gampos ! Décidément je ne suis pas blessé, et c’est un miracle que le coquin ne m’ait pas cloué sur le sable avec son couteau. Je ne sais, par exemple, à qui appartient le cheval dont il s’est emparé sans façon pour s’enfuir plus vite.
— Ne m’avez-vous pas dit que cet homme se nommait Gampos? s’écria aussitôt Galros; Tereso Gampos?
— Oui, Tereso Gampos.
— G’est celui que je cherche, continua le Jarocho en me serrant la main.
— Vous le cherchez, demanda le pilote, et pourquoi?
LE PILOTE VENTURA. 319
— Pour le tuer, reprit Calros avec une héroïque simplicité.
— Eh bien! je me charge de vous le faire trouver demain, et , pour peu que le propriétaire du cheval dont il s’est emparé se joigne à nous , comme il doit le faire, le coquin aura du bonheur s’il nous échappe.
— Vous l’entendez, seigneur cavalier, me dit Calros, vous voilà comme moi intéressé à vous venger de Gampos.
— Et pourquoi donc?
— Parce que , si je ne me trompe , c’est votre cheval que le coquin a volé. y>
Je lui répondis, avec un désintéressement parfait, qu’à l’exception d’une selle de quelque valeur, je n’attachais pas le moindre prix au coursier dont on m’avait privé; que j’étais même presque disposé à plaindre le voleur, qu’enfin je doutais que le cheval fût le mien; mais je dus renoncer à faire usage de ce dernier faux-fuyant. Mon cheval, que j’avais, on s’en souvient, renvoyé au village, avait été, par son trop insouciant conducteur, attaché provisoirement à un arbre près de la, grève, et Campos n’avait eu que la peine de l’enfourcher. Je fus donc condamné, d’une voix unanime, à regarder ce vol comme un affront sanglant , que je ne pouvais laisser impuni.
Avant de nous mettre en campagne à la poursuite des fuyards , il y avait toutefois une opération fort délicate à terminer, sans parler des préparatifs à faire pour une excursion qui n’était pas sans quelque péril. L’opération dont je parle était la répartition équitable des débris que le flot commençait à apporter en grand nombre. L’honnête Ventura ne faisait si rude guerre aux maraudeurs, je commençais à m’en apercevoir, que parce qu’ils empiétaient sur sa propre industrie. On avait recueilli d’abord quelques portions isolées de gréement, puis des barils d’eau-de-vie ou de vin, bientôt suivis de caisses flottantes. A mesure qu’on retirait ces
épaves de la mer, on les entassait sur la grève, dans un endroit sec, en attendant que le moment fût venu d’en faire le partage. Je dois dire que Ventura procéda à cette répartition avec une stricte impartialité ; il ne s’adjugea en sus de sa part, comme compensation des dangers qu’il avait courus , qu’un certain nombre de précieuses petites caisses de toile d’Irlande. Le tout étant ainsi réglé à la satisfaction des riverains, ceux-ci emportèrent leur butin avec tant de précipitation, qu’en un instant la grève fut déserte.
Nous pouvions enfin. Ventura, Galros et moi, convenir de l’emploi des dernières heures de la nuit, qui déjà touchait à son milieu. Il fut décidé que, dans une heure au plus tard, nous nous retrouverions au bord de la rivière, à un endroit désigné par le pilote, qui nous quitta pour mettre en sûreté son butin. Galros et moi, nous prîmes, en pressant le pas, le chemin du village. Le Jarocho avait assisté avec une indifférence dédaigneuse au pillage de la cargaison naufragée. Avant de quitter la grève, il jeta un dernier regard sur la mer qui battait avec une fureur croissante la carcasse démantelée de la goélette, puis sur les rares débris que le flot poussait encore sur la côte.
(( Tout cela , dit-il avec un mélancolique sourire, ne vaut ni un fandango à l’ombre des palmiers ni un regard de Sacramenta. «
Je ne pus m’empêcher de convenir que le Jarocho avait raison ; mais ce n’était guère le moment de s’oublier en des rêveries amoureuses. Quelques instants de marche suffirent pour nous ramener au village, et, après un frugal repas, indispensable pour nous remettre des fatigues passées comme pour nous préparer aux fatigues à venir, nous nous dirigeâmes silencieusement vers l’endroit où nous attendait Ventura.
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