III
Dans une petite crique ombragée par de grands saules, nous trouvâmes le pilote occupé à disposer les avirons d’une barque encore retenue à la rive. J’avais craint les fatigues d’une marche forcée à travers les bois, et je vis avec plaisir qu’au lieu d’une excursion pédestre, il s’agissait de la faire en canot. J’en témoignai ma satisfaction au pilote.
« Ici , me dit-il, nous ne savons voyager que de deux façons : à cheval ou en canot ; nous laissons aux Galiciens nouvellement débarqués la ressource à' en fourcher le sentier Vous savez ramer, sans doute?» s’adressant à Calros.
Celui-ci fit un signe affirmatif, et nous prîmes place dans la barque; en ma qualité de passager, j’étendis mon manteau dans le fond pour me mettre à l’abri du vent. Quoique assez éloignée de son embouchure, la rivière était' gonflée par le flot et clapotait. Nous nous mîmes en route, et bientôt, sous l’impulsion des deux rameurs, nous commençâmes à glisser assez rapidement sur la surface sombre de l’eau. Sur les rives, c’était la solitude imposante des forêts d’Amérique, et le bruit sourd de l’ouragan qui s’engouffrait dans les arbres. Les bords du fleuve étaient très-accidentés. Tantôt son lit s’élargissait, et la barque traçait son sillon à une distance égale des deux rives. Tantôt l’eau, resserrée dans son cours, rongeait des rives escarpées et coulait impétueusement sous une voûte épaisse d’acajous et de cèdres inclinés , qui laissaient pendre jusque sur nous de longues guirlandes de plantes parasites. Je me laissais aller au charme d’une rêverie qui me faisait oublier complètement le but de notre voyage nocturne : une observation du pilote m’en tira brusquement.
Ensillar la verecla^ expression pleine d’originalité, comme la langue espagnole en possède tant.
(L Chacun, dit-il, a dans ce bas monde ses envieux et ses ennemis. Je connais pour ma part plus d’un individu, y compris Gampos, qui se réjouiraient fort de savoir qu’à cette heure avancée de la nuit, au milieu de ces solitudes que jamais alcade n’a visitées , ils pourraient rencontrer Sinforoso Ventura sans défense.
■ — N’avons-nous pas des armes? reprit Calros. Votre carabine, les pistolets de mon ami que voici, mon machete, les comptez-vous pour rien?
— En rase campagne, ces armes pourraient être d’une utilité incontestable ; ici elles ne serviraient de rien. Un homme caché dans ces arbres qui se penchent sur nous choisirait très-commodément de nous trois celui à qui par fantaisie il voudrait loger une balle dans la tête ; ou bien un tronc d’arbre mort, jeté dans la rivière dont nous remontons le cours , pourrait faire chavirer notre canot, s’il ne le brisait pas. Qu’en pensez-vous?
— D’accord, répondit Calros; heureusement Oii ignore que vous remontez la rivière cette nuit même.
— Qui sait? dit le pilote; il y a des traîtres et des espions partout. Si quelqu’un de ces maraudeurs que nous avons mis en fuite a pu se douter de nos projets, soyez sûrs que ses compagnons seront avertis à temps pour se trouver encore cette nuit sur notre passage à un endroit que je Connais. Il y a deux heures déjà que nous ramons , ajouta-t-il en secouant la tête; cet endroit n’est pas bien loin. Vous savez maintenant ce que nous avons à craindre : voyez s’il Vous convient d’aller en avant ou de prendre terre en attendant le jour.
— Je veux perdre le moins de temps possible^ répondit froidement le Jarocho. Si nous ramons bien, nous serons dans une heure au village qu’habite Campos.
— Soit, reprit Ventura ; continuons, et à la grâce de l3ieu I »
Un morîîe silence se rétablit parmi nous après cette excla-
LE PILOTE VENTURA
mation du pilote. Pour moi, connaissant désormais quels dangers nous avions à courir, je m’assis à l’avant du canot pour distinguer, s’il était possible , les embûches dont nous étions menacés ; mais l’obscurité de la nuit eût mis en défaut des yeux plus perçants que les miens. La voûte des arbres versait une ombre épaisse sur le lit de la rivière ; parfois cependant une bouffée de vent secouait dans l’eau, comme une pluie d’étincelles, des essaims de cucuyos arrachés au feuilles qui les abritaient. Nulle étoile ne brillait au ciel à travers le feuillage. Un quart d’heure s’était écoulé sans que rien vînt justifier les soupçons du pilote, quand le Jarocho laissa reposer la rame quelques instants pour reprendre haleine ; le canot , dérivant par la force du courant , se mit aussitôt en travers sur la rivière.
« Maintenez la barque en ligne droite avec le fil de l’eau, s’écria vivement le pilote ; en supposant que les hommes n Y soient pour rien, le vent peut avoir déraciné quelque arbre mort, et le choc, en nous prenant le^flanc, nous ferait chavirer infailliblement; en présentant la proue, nous pouvons du moins échapper à ce danger: C’en est un d’autant plus réel que le flot fait remonter l’eau salée jusqu’ici, et qu’il n’est pas rare que des requins accompagnent le flot. »
Cet avertissement me révélait un risque de plus que je ne soupçonnais pas, et, en présence des dangers croissants de cette expédition nocturne, je pensai avec plus d’amertume encore aux heures de sommeil ou de far-nienie que j’aurais pu passer dans mon hôtel de Vera-Gruz.
Calros ne se fit pas répéter l’avertissement, et reprit sort aviron avec plus d’ardeur. Nous étions arrivés à un endroit oîi deux berges escarpées et rapprochées l’une de l’autre rétrécissaient singulièrement le lit de la rivière. A quelques pas plus loin, il se resserra tellement que les avirons ne pouvaient plus jouer entre les deux bords, et ce ne fut qu’à l’aide d’un crampon de fer accroché aux lianes que lé pi-
lote put faire surmonter au canot la rapidité du courant. Bientôt un plus large espace, au sortir de cet étroit canal, permit aux rameurs de reprendre l’aviron; mais les bords de la rivière, à mesure qu’elle s’élargissait, s’élevaient aussi en proportion. De droite et de gauche, de hauts rochers surplombaient au-dessus de l’eau, comme l’arche d’un pont brisée par le sommet. Sous cette voûte, chaque coup d’aviron éveillait un écho. Nous avançions au hasard au milieu d’épaisses ténèbres, sans pouvoir pressentir si chaque effort n’allait pas nous pousser contre les parois des rochers.
« Il faudrait avoir ici les yeux du chat-tigre pour distinguer sa route, s’écria le pilote.
— En avons-nous pour longtemps encore? demanda Calros.
— Quelques bons coups d’aviron noùs tireront de là, répondit Ventura; mais le plus embarrassant est de découvrir l’entrée du canal qui sert d’issue à ce bassin. Ce canal est aussi étroit que celui d’où nous sortons. Prenez la gaffe , seigneur cavalier, pour voir si nous n’abordons pas contre les rochers. »
Je fis ce qui m’était recommandé. Le canot n’avait pas dévié de la ligne droite; la gaffe que je tenais en main s’agita des deux côtés dans le vide.
« Tout va bien, dis-je, et nous sommes au milieu du courant. »
Les rameurs appuyèrent de nouveau sur leurs avirons, et l’embarcation vola sur la rivière. Tout d’un coup la gaffe dont j’étais muni heurta violemment le roc et m’échappa. En même temps je me sentis renversé de mon banc; un craquement de branches brisées se fit entendre : le canot s’était arrêté subitement.
« Qu’est ceci? s’écria le pilote, qui s’était précipité à l’avant et promenait ses mains tendues sur un inextricable entrelacement de lianes et de branchages. Demonio! les co-
LE PILOTE VENTURA
qiiins ont mis à la dérive un arbre mort, que le courant a apporté jusqu’ici, et qui bouche notre dernière issue. Comment sortir de ce défilé? Un quartier de roc lancé du haut de ces berges nous aura écrasés avant que nous ayons pu nous frayer un passage. »
L’évidence était accablante; je ne répondis rien. Le plus sur était de revenir vers le canal d’où nous sortions ; mais le canot, fortement engagé au milieu des branches de l’arbre déraciné, résistait à tous nos efforts. Quelques moments se passèrent dans une lutte désespérée contre l’obstacle qui venait de nous barrer la route. Tout à coup une voix tonnante retentit au-dessus de nos têtes. « Qui va là? nous cria-t-on.
— Gente de pa%, répondis-je sur l’invitation du pilote.
— Cela ne suffit pas. Vous êtes trois, et je veux entendre trois voix.
— Eh bien, caramba! s’écria le Jarocho, dites à Campos que je suis ici, moi, Calros Romero de Manantial.
— Et demandez-lui aussi, ajouta fièrement le pilote, s’il se rappelle le nom de Sinforoso Ventura de Boca-del-Rio. »
Un coup de sifflet aigu retentit dans les bois ; un autre sifflement lui répondit derrière nous, et nous prouva que les deux rives étaient également gardées. Quelques secondes s’écoulèrent, lentes comme des siècles. Des formes vagues se dessinèrent enfin sur les rochers au-dessus de nos têtes, des cris menaçants retentirent , et des lueurs vacillantes éclairèrent les flots. Le pilote n’attendit pas plus longtemps pour faire feu sur les bandits; mais ceux-ci avaient sur nous l’avantage de la position et des armes plus terribles que les nôtres. Une détonation répondit d’abord au coup de carabine du pilote; puis un bloc énorme de rocher, déplacé péniblement, fut lancé dans l’eau, qui rejaillit sur la barque en gerbes d’écume. Le pilote poussa un cri d’angoisse. Pour nous, aveuglés, suffoqués par l’eau qui nous avait inondés, nous
sentîmes le canot bondir comme sur la crête d\me vague, et, violemment arraché aux branchages qui le retenaient, dériver rapidement au fil de la rivière. Quand je revins de ma stupeur, le pilote n’était plus avec nous. Je l’appelai à plusieurs reprises ; Calros seul me répondit.
(( C’en est fait de lui ! N’avez-vous pas entendu son dernier cri? Il est au fond du fleuve. A notre tour maintenant. »
Une prompte retraite était la seule chance de salut qui nous restât. Le Jarocho avait repris les avirons et ramait avec vigueur. Nul bruit ne se faisait plus entendre que celui de l’eau fendue par les coups mesurés de la rame. Nos enne^mis avaient-ils perdu notre trace, ou bien nous attendaientils près de l’étroit canal que nous venions de franchir, et vers lequel nos efforts redoublés nous ramenaient? Quel que fût le sort qui nous attendît à cette dernière issue, il était impossible de reculer. Bientôt nous nous engageâmes dans la passe dangereuse. Le tronc d’un gaïac ou d’un cèdre penché sur l’eau, le frémissement du vent dans les branches, une iguane^ qui fuyait de son lit de feuilles sèches, un écureuil effrayé par le bruit des rames, le moindre bruit, la moindre forme suspecte entrevue, nous trouvaient attentifs et la main sur nos armes. Notre navigation était ainsi interrompue par des haltes fréquentes, après lesquelles Calros ramait avec une nouvelle ardeur.
Nous atteignîmes enfin un endroit où la végétation moins abondante laissait une des rives à découvert : c’est là que nous abordâmes. Une exploration rapide nous prouva que cette clairière ne cachait aucune embûche. Une fois la reconnaissance des lieux faite, nous décidâmes que nous y prendrions une heure de repos et que nous aviserions ensuite aux moyens de continuer notre excursion, soit par terre, soit par eau. En ce moment, les premières clartés du jour commen-