‹ Scènes de la vie Mexicaine (volume 2)Chapitre 17 sur 23 · Lézard de la plus grosse espèce · texte numérisé non relu

Lézard de la plus grosse espèce

LE PILOTE VENTURA

çaient à paraître. Quelle fut notre surprise quand, au moment où nous allions installer notre modeste campement, nous en-^ tendîmes une voix connue prononcer le nom de Calros et le mien ! cette voix n’était autre que celle de notre compagnon Ventura. Nous nous crûmes un moment le jouet d’une hallucination ; mais bientôt il ne nous fut plus possible de douter de la parfaite résurrection du brave pilote, qui se présenta sur l’autre rive en nous invitant à lui faire passer l’eau. Traverser la rivière et l’aller chercher fut pour Calros l’affaire d’un instant, a Et par quel miracle êtes-vous de ce monde ? demandaije aussitôt à Ventura. J’ai encore dans les oreilles un cri d’angoisse qui vous est échappé.

— C’est ce cri qui vous a sauvé la vie. Quant au miracle, ce n’en est un que pour ceux qui n’ont jamais vu un Mexicain de bonne race aux prises avec le danger. Lorsque j’ai compris que nous courions risque d’être écrasés sans défense, je me suis élancé du canot dans les branches de l’arbre qui obstruait notre passage , et , en voyant tomber le quartier de rocher que ces misérables ont précipité dans la rivière, j’ai poussé le cri d’angoisse que vous avez pris pour un cri de mort. Les coquins en ont été dupes comme vous ; ils se sont enfuis. Une fois hors de l’eau, j’ai rapidement cheminé par lo bord opposé de la rivière, et j’ai suivi son cours, sachant bien que je devais vous retrouver n’importe à quelle distance. Je ne me suis pas trompé, comme vous voyez, et nous allons reprendre notre marche. Quant à vous, seigneur Calros, impatient de vous venger de Campos comme vous l’étiez avant ce nouvel attentat, vous en devez avoir maintenant l’envie la plus ardente. J’ai des amis au village de Campos ; nous allons l’y rejoindre, nous mettre face à face avec lui, et dans deux heures d’ici vos souhaits seront exaucés. »

La venue du pilote avait rendu à Calros toute la bouillante impatience sur laquelle la fatigue avait un moment prévalu. Il ne pouvait donc plus être question d’aucune halte. Une

courte discussion s’engagea seulement sur la question de savoir si nous reprendrions notre navigation interrompue, ou si nous continuerions le chemin à pied. Ventura fut d’avis qu’on remontât dans le canot; car il était certain, disait-il, que nous ne rencontrerions plus d’ennemis, et que les eaux avaient dispersé les obstacles accumulés par les maraudeurs sur quelques points de la rivière. Nous finîmes par nous ranger à cet avis, et, sans perdre de temps, nous reprîmes nos places, Calros et Ventura à l’avant et à l’arrière du canot, moi entre les deux rameurs, heureux d’étre dispensé, par mon inexpérience, de prendre part à la manœuvre et de pouvoir contempler avec une entière liberté d’esprit le magnifique paysage qui se déroulait devant nous, éclairé par les premiers feux du matin.

La rivière, d’un aspect si sombre la veille, semblait sourire dans son lit de verdure au soleil levant. De légères vapeurs s’élevaient, condensées par la chaleur dévorante qui remplaçait brusquement la fraîche température de la nuit. Les fleurs des jasmins sauvages, des suchils et des lauriersroses, confondaient leurs parfums et leurs couleurs au milieu des festons de lianes à fleurs bleues ou pourpres qui laissaient pendre leurs réseaux le long des deux rives, sur des couches épaisses de nénufars et de sagittaires. Un moment séparées par le sillon rapide du canot, ces vertes et mobiles arcades se reformaient bientôt derrière nous. Rien, dans ces lieux solitaires, n’avait gardé la trace du passage de l’homme ; nul bruit ne s’y faisait entendre que les coups réguliers du pivert sur le tronc retentissant d’un arbre mort.

Mes compagnons restaient fort indifférents à ces pompes et à ces harmonies de la solitude. Je finis moi-même, il faut bien l’avouer, par me laisser distraire de ma contemplation pour prêter l’oreille à leur entretien, qui devenait de plus en plus animé. En train d’énumérer ses griefs contre Gampos, le pilote venait, sans s’en douter, de faire vibrer une corde bien

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sensible dans Tâme du chevaleresque amant de doha Sacramenta. Calros apprenait avec une douloureuse surprise que Julian, son adversaire au dernier fandango de Manantial, était aussi son rival. Julian, ami du pilote, n’avait pour lui aucun secret. Sa passion pour Sacramenta remontait à l’époque où les parents de la jeune fille n’étaient pas encore venus s’établir à Manantial et habitaient un autre village, également voisin de la côte, nommé Medellin. Après le départ de Sacramenta pour Manantial, Julian n’avait pas perdu l’espérance de la revoir et de se faire aimer d’elle. La vieille Josefa, cette femme dont Campos avait tué le fils et qui cherchait partout un vengeur pour punir le meurtrier, était souvent appelée de Manantial à Medellin pour y exercer son équivoque profession de magicienne et de devineresse. C’était par elle que Julian recevait des nouvelles de Sacramenta, et la sorcière lui avait même promis de disposer en sa faveur le cœur de la jeune fille, s’il parvenait à la mettre sur la trace de l’auteur du meurtre de son fils. Cette condition, Julian avait pu la remplir, grâce à sa liaison avec le pilote, qui, par d’anciennes relations avec Campos, avait été à même de connaître tous les crimes commis par ce misérable. Julian avait donc pu désigner à la vieille Josefa Campos comme l’assassin de son fils , et le pilote Ventura comme l’homme qui était le plus à même de seconder une tentative contre le meurtrier. Josefa avait, de son côté, tenu parole; elle avait été auprès de Sacramenta l’interprète de Julian, interprète assez favorablement écouté, assurait le pilote avec un malin sourire, puisque l’amoureux Jarocho avait été invité par la jeune fille à prendre part aux fêtes de Manantial et à défier en son honneur le plus vaillant champion du village. Ce que le pilote ne savait pas, c’est que la vieille .losefa, dans son désir de trouver un vengeur à son fils, avait également exalté la passion de Calros pour lancer ce dernier à la poursuite de Campos. Moi seul et Calros pouvions compléter les révélations

de Ventura. Cependant nous gardâmes le silence, moi parce que je craignais d’exciter encore par des consolations intempestives la jalousie de Calros, et celui-ci parce qu’une trop cruelle émotion remplissait son âme. Le pilote s’aperçut de notre préoccupation, et reprit en se tournant vers Calros :

«Mais j’y songe, c’est vous que mon ami Julian a défié; c’est vous qui êtes sorti vainqueur de ce combat livré en l’honneur de dona Sacramenta. Eh bien! dois-je vous le dire? Julian m’a avoué que, même après sa défaite, il n’avait pas encore perdu toute espérance. C’est au point qu’il parle de quitter Medellin, et que vous le verrez un de ces jours venir s'installer à Manantial.

— Êtes -vous sûr de ce que vous dites ? demanda Calros d’une voix altérée.

— Mon ami Julian m’a-t-il jamais trompé? répondit le pilote. Croyez-moi, ce n’est pas un homme à se payer d’illusions. S’il va jamais à Manantial, c’est parce qu’il ne manquera pas de bonnes raisons pour s’y rendre. y>

C’en était trop, et Calros ne trouva pas la force de continuer l’entretien, qui dès lors ne fut plus repris. Les yeux fixés sur l’eau qui fuyait des deux côtés du canot , le malheureux se penchait sur son aviron avec une énergie fiévreuse. Son corps seul était avec nous ; son âme s’était reportée au bois de Manantial.

Enfin nous arrivâmes au terme de cette navigation, dont tous les instants avaient été si pénibles. La rivière élargie coulait entre deux rives basses et presque à fieur d’eau. Sur l’une d’elles , des champs de cannes à sucre étendaient leurs vagues de verdure jusqu’au pied d’une chaîne de collines qui s’élevaient à une petite distance du rivage.

« Nous sommes arrivés , s’écria le pilote ; c’est ici qu’il faut aborder. Le village est derrière ces collines. »

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Nous mîmes pied à terre ; le pilote amarra le canot sur le bord et marcha devant nous. Nous eûmes bientôt atteint le village ; tout y était tranquille. Sous les péristyles des cabanes, ombragées pour la plupart de bouquets de palmiers et de bananiers, quelques habitants, nonchalamment couchés dans leurs hamacs, saluaient de loin le pilote comme une vieille connaissance. Après avoir répondu brièvement aux questions qu’on lui adressait sur les derniers événements de la côte. Ventura s’empressa de demander où était Campos. Il expliqua en même temps , en montrant Calros , le motif de la venue du .Tarocho. Cette nouvelle fut accueillie par le groupe oisif et batailleur comme une bonne fortune inappréciable ; mais, dans l’intérêt même du divertissement, l’affaire devait être conduite avec mystère, et chacun rivalisa de discrétion. On se mit sans bruit en route vers la cabane occupée par Campos. Celui-ci était, comme on s’y attendait, couché dans son hamac. Je ne pus m’empêcher d’admirer la force de volonté avec laquelle cet homme parvint à cacher son trouble à la vue du pilote qu’il devait croire englouti dans les eaux de la rivière. Il se leva tranquillement, nous regarda tous avec une curiosité dédaigneuse, et ne parut éprouver quelque émotion qu’en apercevant Calros.

a Qui vous envoie sur mes traces? demanda-t-il au Jarocho.

— Tia Josefa, répondit le Jarocho; c’est par son ordre que je suis venu de Manantial ici.

— A bon entendeur demi-mot , reprit Campos ; c’est bien , je suis à vous. »

Les conditions du duel furent aussitôt débattues , avec un calme et une dignité que je n’attendais pas des deux adversaires. Ni le pilote ni Calros ne daignèrent faire la moindre

allusion aux événements de la nuit. C’était d’un duel à mort qu’il s’agissait, et dans ce moment solennel toute récrimination était oiseuse. Le rendez-vous étant pris et accepté, Campos s’éloigna pour aller recruter ses témoins, et nous nous dirigeâmes vers l’endroit désigné. Je marchais en arrière avec Calros , taciturne et sombre.

« Quoi qu’il arrive, me dit -il à voix basse, que je meure ou que je reste vivant, vous n’aurez pas de message à remplir; elle ne doit plus entendre parler de moi. »

Après un quart d’heure de marche environ dans une direction opposée au lit de la rivière , nous arrivâmes sur les bords d’un de ces bassins marécageux si communs dans certaines parties du Mexique. D’un côté s’étendait une ceinture d’arbres; de l’autre s’élevaient, comme une falaise, de hautes dunes d’un sable fin et mouvant, qui d’un jour à l’autre devaient combler, en s’éboulant, la lagune qu’elles bordaient. C’est là que nous attendîmes la venue de Campos et de ses témoins. Calros arpentait le terrain, en proie à une impatience fiévreuse; car le Jarocho n’était pas de ces amants langoureux prêts à se laisser arracher la vie pour échapper au supplice d’une amère déception. Il était d’une caste féroce, dont les joies comme les douleurs veulent être excitées ou adoucies par le sang. Un bruit de pas et de voix ne tarda pas à annoncer l’approche de celui qu’on attendait. Les préparatifs du combat ne furent pas longs. Le terrain mesuré, le soleil partagé, les deux adversaires furent mis face à face. J’entendis le signal, j’entendis, le cœur serré, le choc des deux fers; j’avais détourné la tête : mais, à un cri de rage qui fut poussé , un mouvement irrésistible ramena mes regards vers les combattants. Un homme venait de s’élancer sur le sommet des dunes : il brandissait un tronçon de machete , et le sang ruisselait de son flanc sur le sable : c’était Campos. Sa fuite avait été si rapide, que son adversaire était encore immobile à sa place. Un des témoins s’approcha pour

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prêter à Campos une arme en remplacement de celle qui s’était brisée dans sa main ; mais il vint trop tard. Épuisé par l’effort qu’il venait de faire . Campos chancela , puis s’affaissa sur le sable. Un moment il voulut se retenir sur la pente du talus; mais le terrain mobile s’éboula sous ses mains crispées, et le malheureux, après quelques instants d’une lutte horrible, alla s’engloutir dans le marais au milieu d’une avalanche de sable.

Il ne restait plus qu’à protéger la fuite de Calros; nous quittâmes en toute hâte le théâtre du duel , et nous eûmes le temps d’arriver au canot avant que l’alcade du village eût lancé aucun alguazil sur nos traces. Aidée par la rapidité du courant , l’embarcation glissa comme une flèche au milieu des rochers, tandis que les bois et les collines de la rive semblaient fuir derrière nous. Au bout de deux heures, nous avions gagné l’embouchure de la rivière , et nous descendions sous les saules qui ombrageaient la maison du pilote. Sa compagnie nous était désormais inutile; nous prîmes congé de lui. Avant de nous laisser partir, il essaya de décider Calros à rester avec lui.

« Je cherchais, dit -il au Jarocho, un homme brave et décidé pour faire de lui un autre moi-même. Je l’ai trouvé en vous. Le bord de la mer est préférable aux bois; c’est pour enrichir ceux qui l’habitent que le vent du Nord souffle trois mois de l’année. Restez avec moi : dans un an vous serez riche. »

Mais un abattement complet avait remplacé l’ardeur fiévreuse du Jarocho ; un ressort paraissait s’être brisé dans son âme : il secoua mélancoliquement la tête en signe de refus.

a Eh bien! j’en suis fâché, dit le pilote, et je regretterai toujours un compagnon qui manie l’aviron aussi bien que le machete. A nous deux, nous aurions pu faire quelque coup d’éclat dans mon métier. Adieu donc, et que chacun de nous suive son destin ! «

Nous nous séparâmes, et j’accompagnai Calros à la cabane où il avait laissé son cheval. Pendant notre absence, des bûcherons avaient retrouvé le mien à peu de distance dans les bois.

« C’est ici que nous allons nous séparer, me dit Calros; vous allez revoir bientôt votre pays, et moi.... »

Il n’acheva pas; je complétai sa pensée, et j’y répondis en l’engageant à retourner à Manantial. N’y avait-il donc aucun motif de consolation pour lui dans les épisodes du naïf roman qui s’était déroulé devant moi depuis la fleur de suchil tombée de la chevelure de Sacramenta la veille du fandango jusqu’au nœud de rubans si vaillamment conquis le lendemain ? J’oubliai que la passion a des intuitions auxquelles les meilleurs raisonnements sont de faibles réponses, et j’essayai, mais en vain, de prouver à Calros que son désespoir était au moins prématuré.

«Les paroles du pilote, me répohdit-ilj n’otit été que l’écho d’une voix qui me criait sans cesse t « Sacramenta ne « t’a jamais aimé. »

— Mais, repris -je, si vous voulez dire un adieu éternel à votre mère et au village qu’habite Sacramenta, pourquoi avez-vous refusé l’offre du pilote? Votre vie retrouvait ainsi ce qui lui manque maintenant , un but arrêté.

— Peu m’importe : le Jarocho est né pour vivre libre et seul, line cabane de bambous, des bois et Une rivière, une carabine ou des filets, voilà tout ce qu’il me faut, voilà ce que je trouverai partout. Âdieu^ seigneur cavalier; ne dites à personne que vous m’avez vu pleurer conime une femme. y>

Et, ramenant son chapeau sur ses yeux, Càlros donna de l’éperon à son cheval. Ce ne fut pas sans une viVe sympathie que je suivis quelques instants du regard cet homme dont l’exaltation passionnée, l’humeur aventureuse, m’avaient révélé le caractère du Jarocho sous un de ses aspects les plus séduisants. J’avais à regagner Vefa-Crüz, à pied cette fois;

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car mon cheval n’avait conservé de son harnachement qu’une longe qui me servait à le tirer après moi. Au bout de quelques instants de marche, accablé de chaleur et de soif , je m’arrêtai dans une cabane , et l’hôte voulut bien accepter la pauvre bête en payement de la modeste collation qui m’avait été servie.

Deux jours après, je faisais voile à bord du Congress vers les États-Unis. J’allais retrouver la vie calme et régulière qui, sur une terre de liberté, a aussi sa grandeur; mais pourquoi le taire ? Je ne disais pas adieu sans regret â cette vie aventureuse, exceptionnelle, que, comme tant d’autres Européens établis au Mexique, j’aurais pu rendre moins agitée, moins pleine de hasards, et dont j’avais voulu pénétrer toutes les bizarreries, tous les mystères. La société mexicaine m’avait séduit , elle avait eu pour moi tout l’attrait d’un roman dont j’avais tenu à n’ignorer aucune scène. On comprend qu’il soit difficile de se séparer sans mélancolie d’un monde où la réalité garde encore dans sa tristesse même un charme si poétique. Quand d’ailleurs ce monde s’en va, on éprouve une pieuse satisfaction à en rassembler les traits principaux , â en recueillir les vestiges qui s’effacent. C’est ce sentiment qui m’avait soutenu dans mes longues courses à travers le Mexique; et qui se réveille encore au moment où je remonte en pensée vers ces jours de voyagé qui ont aussi été pour moi des jours de jeunesse et d’enthousiasme.

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