‹ Scènes de la vie Mexicaine (volume 2)Chapitre 20 sur 23 · Un peu plus de 80 mètres · texte numérisé non relu

Un peu plus de 80 mètres

pas échappé à Tœil du métis. Tout d un coup, à l’aspect d’un officier qui se montra au milieu du corps de cavalerie en repos, Œil- Double tressaillit, et il s’écria d’une voix de tonnerre :

« Trahison ! trahison ! c’est Elizondo ! »

C’était Elizondo en effet qui parlait à ses soldats ; mais la voix d’Œil-Double n’arriva pas jusqu’à ceux qu’elle voulait avertir.

cc Ruperto ! dit précipitamment le vieillard, votre cheval n’est pas capable de nous suivre. La vie des chefs dépend du jarret de nos chevaux; attendez-nous ici. Vite, vite, Albino, jetez-lui la longe de votre cheval de main. »

Je pris les deux laisses. Albino et Œil-Double se précipitèrent le long de la côte comme deux rochers qui bondissent sur une pente rapide, en répétant de toutes leurs forces les mots : « Trahison ! trahison ! » Je les perdis bientôt de vue dans un des détours qu’il leur fallait faire pour gagner la plaine. Je restai seul, fort empêché de mes deux chevaux en main, et le cœur si troublé, qu’un nuage semblait me cacher comme un voile ce qui se passait au-dessous de moi. Les prédictions sinistres du vieillard, l’angoisse que me faisait éprouver le danger que couraient les chefs mexicains, tout contribuait à me serrer affreusement le cœur.

En cet instant, les six dragons de l’escorte d’Hidalgo tournèrent la colline ; en apercevant ce gros de cavalerie, ils hésitèrent un instant, puis avancèrent. En un clin d’œil, ils furent entourés , désarmés et disséminés par leurs ennemis, sans avoir pu pousser un cri d’alarme. Les soixante cavaliers qui venaient après eux subirent le même sort; car, après avoir hésité comme les premiers, ils s’avancèrent, rassurés par l’aspect du colonel Elizondo, connu pour un chaud partisan de l’in-

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surrection. Les pauvres diables ne soupçonnaient pas la trahison. Le colonel paraissait avoir trois cents hommes ; il en prit deux cents, et s’avança vers les voitures. C’en était fait des quatre généraux. Elizondo s’arrêta le chapeau à la main devant lune des voitures, qui fit halte. Un homme en descendit. A sa soutane, à ses longs cheveux blancs, je reconnus Hidalgo, qui tendait amicalement la main au traître. Dès ce moment, je n’aperçus plus que quelques scènes isolées de cet horrible drame. Les troupes d’Elizondo firent une décharge générale de leurs carabines. Des faisceaux de lances entourèrent les voitures. Les quatre chefs étaient prisonniers. Une sueur froide mouillait mon front, et l’angoisse déchirait mon cœur.

Quand le nuage de poudre se fut un peu dissipé, j’aperçus de nouveau Elizondo à la portière d’une autre voiture. On dirigea un coup de feu contre lui ; mais le traître ne tomba pas. Un cavalier déchargea à son tour son pistolet contre la voiture, d’où je ne tardai pas à voir sortir un homme qu’à sa figure, à ses cheveux blonds et à la fierté de son maintien, je reconnus pour Allende. Il tenait un jeune homme inanimé entre ses bras. J’ai su depuis que cette noble victime était son fils! Hidalgo, Allende, Abasolo et Aldama, furent contraints de monter à cheval, je les vis disparaître avec ceux qui avaient soif de leur sang ; les voitures continué rentra nwcher, les unes vides, les autres portant des prisonniers d’un grade inférieur. Tout était consommé.

Je descendis de cheval, j’allai m’asseoir sur le revers de la route, et je laissai couler mes larmes. J’étais ainsi plongé dans une mortelle tristesse, quand le bruit du galop d’un cheval me fit lever les yeux. Ce cheval amenait vers moi un cadavl:e décapité, celui d’Œil-Double^

maintenu sur la selle à Taide d’une longue et forte corde. Par une épouvantable raillerie, on avait attaché la tête du métis entre ses bras ! Ai-je besoin de vous dire que je remplis avec un soin scrupuleux la dernière volonté du vieillard ? Dois-je , ajouter aussi que je trouvai dans la plaine le corps d’Albino qui dormait, comme l’avait dit le métis, du sommeil éternel? Leur dévouement inutile leur avait coûté la vie, et, selon la prédiction d’Œil-DQuble, j’arrivai seul à la septième noria de Bajan. Celle-là n'était pas desséchée. Peut-être la tête du vieillard est-elle encore suspendue à l’arbre sur lequel je la déposai 1

Le capitaine cessa de parler. Le soleil se couchait derrière les arbres du petit jardin de M. L.... Le bruit lointain du vent dans les hautes herbes de la plaine voisine formait comme un accompagnement mélancolique aux dernières paroles de don Ruperto. M. L.... se leva tout à coup, rentra sans mot dire dans son habitation, puis revint au bout de quelques instants. Il tenait à la main un volume qu’il me tendit ouvert. C’était le Cuadro historico du sénateur Carlos-Maria Bustamanfe. Mes yeux tombèrent sur une page où je lus ces mots qui confirmaient le récit que nous venions d’entendre : « La vigilance perfide d’Elizondo suivait ceux qu’il avait désignés en holocauste à la défection. Arrivés à Bajan, après avoir traversé les sept norias qui se trouvent entre ce point et le Saltillo, ils les rencontrèrent toutes desséchées d’après les ordres du colonel.» Le sénateur Bustamante ajoutait qu’à l’exception d’Abasolo, sauvé par l’héroïsme de sa femme, tous les autres chefs de l’insurrection furent passés par les armes. Quant au colonel Elizondo, il reçut le châtiment que méritait sa trahison. Odieux à ses compatriotes,

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méprisé des Espagnols, il mourut criblé de coups de couteau que lui porta un Espagnol même dans un accès de folie simulé. On dédaigna d’instruire cette cause. Ainsi finit le premier acte du grand drame qui devait s’appeler plus tard la révolution mexicaine.

Le lendemain matin, après avoir serré affectueusen;ient la main de M. L..., nous reprîmes, don Ruperto et moi, la route de Tepic.

LE SOLDAT CURENO

La route de Guadalajara à Tepic traverse la Sierra- Madre. La encore, dans cette chaîne de montagnes aux flancs arides, qui tour à tour se dressent en pics aigus ou se déchirent en âpres défilés, la guerre de Tindépendance a laissé d’ineffaçables souvenirs. J’étais impatient de visiter cette curieuse parti%du Mexique, et de son côté le capitaine don Ruperto avait grande hâte de se retrouver sur ces plateaux de la sierra qui lui rappelaient tant de journées, tant de nuits aventureuses de sa jeunesse : ce ne fut pourtant qu’en débouchant dans la plaine de Santa-Isabel, deux jours après avoir quitté le village d’Ahuacatlan , que nous aperçûmes enfin à l’horizon les dentelures bleuâtres de la Cordillère. Dès ce moment, nous pressâmes le pas d’un commun accord, et quelques heures de course à travers les hautes gerbes nous conduisirent, à peu de distance des montagnes, devant une hutte de bambous que le capitaine Ruperto m’avait d’avance indiquée comme lieu de halte.

a Holà ! Gureno, cria le capitaine en arrêtant son cheval devant la hutte ; holà ! êtes- vous encore mort ou vivant ?

— Qui m’appelle ? répondit une voix cassée dans rintérieur de la cabane.

— Le capitaine Gastahos, con mil diablos ! repartit le guerrillero ; celui qui a mis le feu au canon dont vous étiez la curefia L »

Une effroyable figure vint se traîner sur le seuil de la cabane ; c’était un vieillard horriblement contrefait, et dont l’épine dorsale semblait disloquée et tordue. Le malheureux ne marchait qu’en rampant. Gontractés par la vieillesse et par la souffrance, ses traits avaient gardé cependant une expression de noblesse et de fierté qui me frappa. Sur son front forcément courbé vers la terre, sillonné de rides profondes et de veines saillantes, de longues mèches de cheveux blancs tombaient en désordre. Autour de ses bras nus s’enroulaient des veines aussi grosses que les tiges d’un lierre qui a vieilli collé au tronc d’un chêne robuste. A voir ce vieillard étrange, au visage ridé, à d«mi caché par une chevelure épaisse comme une crinière, on eût dit un lion décrépit, estropié dans l’âge de sa force par la balle du chasseur.

« Eh bien ! mon brave Gureno, dit le guerrillero, je suis aise de retrouver encore en vie un des vieux débris des anciens temps.

— Nos. rangs s’éclaircissent, il est vrai, répondit le vieillard; encore quelques années, et Ton cherchera vainement les premiers soldats de* l’indépendance.

1. Curena, affût, d’où cureno pour désigner le soldat qui, dans la guerre de l’indépendance , a joué ce singulier rôle d’un homme transformé en affût.

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— Et la Guanajuatena n’est donc pas ici ? demanda Castanos.

— Je suis seul, répondit Gureno ; depuis un an, elle dort là derrière. »

Et il montrait un tamarinier qui s’élevait à quelques pas de la hutte.

« Dieu ait son âme ! dit le capitaine ; mais avouez, mon brave, que vos services ont été assez mal payés.

— Que voulez-vous de plus qu’un coin de terre pour y vivre et s’y faire enterrer? répliqua simplement le vieillard. Est-ce donc dans l’espoir d’une récompense que nous nous faisions jadis casser les os ? La postérité se rappellera le nom de Gureno, et cela suffit. »

La question de don Ruperto et la réponse du vieux soldat me firent deviner que j’avais sous les yeux un de ces hommes qu’un destin fatal semble condamner à l’oubli après les avoir voués au sacrifice ; mais quel héros inconnu voyais-je là? G’est ce que j’ignorais. Nous mimes pied à terre près de la hutte, dans laquelle nous entrâmes un instant. Là, j’écoutai presque sans y rien comprendre une conversation qui roula exclusivement sur les incidents de la guerre contre les Espagnols. Je n’avais malheureusement pas la clef des faits que les deux interlocuteurs se rappelaient l’un à l’autre. Au bout d’une demi-heure environ, comme nous avions une longue traite à fournir jusqu’à la venta, située au pied de la Sierra-Madre, nous nous disposâmes à continuer notre route.

a Vous avez là un vigoureux coursier, » me dit notre hôte en s’approchant de mon cheval au moment où je mettais le pied à l’étrier.

A la vue de ce corps informe qui rampait pour ainsi dire vers lui, l’animal s’effraya et voulut se cabrer; mais au même instant le bras de Gureno s’allongea

vers lui, et le cheval resta immobile en soufflant de terreur.

« Qu’est-ce donc ? m’écriai-je.

— Ce n’est rien , répondit le vieillard de sa petite voix grêle ; c’est votre cheval que je maintiens sous vous. »

Je me penchai sur ma selle, et je vis en effet avec un étonnement profond qu’une des jambes du cheval, pressée dans les doigts nerveux de Cureno, était comme rivée au sol par un lien de fer.

« Dois-je le lâcher? dit l’athlète en riant.

— Si c’est votre bon plaisir, répondis-je à ce Milon de Grotone, car je vois que mon cheval n’est pas le plus fort. »

A peine dégagé de cette formidable étreinte, l’animal se jeta de côté plein d’effroi, et j’eus toutes les peines du monde à le ramener près de la hutte.

cc Hélas ! dit le vieillard en soupirant, depuis un certain coup de canon auquel don Ruperto que voici a mis le feu, je baisse tous les jours.

— Qu’étiez-vous donc au temps de votre jeunesse ? seigneur Gureno ? repris-je.

— Gastanos vous le dira , » répliqua le vieux soldat , duquel nous prîmes congé aussitôt que le capitaine eut consenti à lui promettre de passer un jour tout entier dans sa hutte au retour.

Après avoir quitté ce singulier anachorète , nous continuâmes à marcher dans la direction de la Sierra- Madre, dont les croupes, les rochers, les pics aigus émergeant du brouillard, commençaient à montrer leurs sentiers sinueux, leurs flancs déchirés, leur gouffres béants. Nous ne tardâmes pas à entrer dans l’ombre que projetaient devant eux ces gigantesques remparts , tandis que bien loin derrière nous les derniers

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rayons du soleil doraient les cimes de Tequila. G"est alors que le capitaine me montra du doigt , au sommet d une plate-forme de la sierra , au-dessous de laquelle des flocons de nuage se roulaient paresseusement, un petit bâtiment carré qui semblait un aérolithe tombé du ciel sur ces hauteurs. Cette espèce de forteresse isolée était la venta dans laquelle nous devions coucher.

Nous fîmes halte au pied de Timmense chaîne de montagnes pour laisser souffler nos chevaux avant de la gravir, et bientôt, aux lueurs incertaines du crépuscule, nous reprimes notre marche. Nous avions compté sur la lune pour éclairer nos pas , et la lune ne nous fit pas défaut. Elle ne tarda pas à jeter ses pâles clartés sur le sentier que nous suivions , et qui, décrivant de capricieux détours, soit à la base des mornes pelés, soit sur le bord de ravins profonds , montait toujours vers la venta. Deux heures d’assez pénibles eflForts nous suffirent pour gagner la plate-forme qui de loin semblait si étroite , et qui de près était une plaine immense, dominée par une ceinture de montagnes auxquelles se superposait un gigantesque gradin de collines. Quant à la venta, c’était, comme toutes les ventas du Mexique, une maison blanche avec des colonnades formant péristyle et un toit de tuiles rouges. Bâtie aux bords de la plate-forme, elle dominait tout le chemin que nous venions de parcourir, et en outre un paysage immense comme celui que doit embrasser l’aigle quand il plane au haut des nuages.

Des muletiers nous avaient précédés dans cette hôtellerie ; les feux de leur campement étaient allumés, et leurs mules entravées broyaient la ration du soir. Sous le portique de la venta dormaient sur le sol une douzaine dTndiens, à côté d’un carrosse massif, dont la

caisse était séparée du train : c’est seulement ainsi démontées et à dos d’homme que les voitures peuvent franchir la Sierra -Madré. Ce coche et ces Indiens annonçaient la présence de quelques voyageurs dans la venta ; nous apprîmes en effet que l’un des députés de l’État de Sinaloa au congrès de Mexico venait de s’y arrêter avec sa famille, revenant de Tepic, où nous nous rendions le capitaine et moi.

Pendant que don Ruperto, qui s’était chargé de commander le souper, s’acquittait de sa commission, je m’étais assis sous le péristyle de l’hôtellerie , d’où l’œil pouvait plonger à l’aise dans les gorges de la sierra. La lune éclairait de ses rayons de sauvages profondeurs, du sein desquelles montaient lentement les vapeurs du soir. Partout aux alentours, on ne découvrait que collines superposées l’une à l’autre, rochers déchirés ou fendus comme par l’effort de volcans éteints, et au delà le regard se perdait sur de vastes plaines, à travers lesquelles s’entrelaçaient à l’infini les ramifications des sierras inférieures. L’arrivée du capitaine, qui venait m’annoncer le souper , put seule m’arracher à la contemplation de ces grandes perspectives. Nous fîmes tous deux honneur au frugal repas qu’on nous avait servi ; don Ruperto me proposa ■ ensuite d’aller respirer l’air devant l’hôtellerie, et j’acceptai son offre de grand cœur. A peine étions-nous au bout d’un sentier envahi par les grandes herbes, que le capitaine s’arrêta brusquement et me montra du doigt la terre : à nos pieds se trouvait, à moitié enfoncé dans le sol par son propre poids, un de ces canons que les insurgés avaient traînés des bords de l’océan Pacifique jusqu'aux dernières limites de l’État de Jalisco. Le guerrillero s’assit sur le canon, en m’invitant à prendre place près de lui. Le ciel, d’un bleu foncé, était en ce moment semé d’étoiles

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sans nombre ; Fair était tiède ; devant la venta , autour des feux , les muletiers chantaient leurs naïfs refrains ; le son de la clochette des mules nous arrivait mêlé aux frémissements de la guitare ; les chiens de garde répondaient par de plaintifs aboiements aux bruits vagues et lointains qu’apportait la brise du soir. En me conduisant dans ce lieu retiré, le capitaine avait jugé, me ditil, que l’heure était bonne pour reprendre le récit de ses aventures militaires : je me hâtai de lui répondre que je pensais comme lui, et don Ruperto, ainsi encouragé, commença un long récit que j’écoutai sans Finterrompre, assis à ses côtés, sur le canon rouillé , autour duquel les grandes touffes des absinthes sauvages entrelaçaient leurs jets vigoureux et répandaient leurs parfums pénétrants.

El voladero.

L’exécution d’Hidalgo et de ses principaux compagnons d’armes, me dit le capitaine, clôt ce qu'on pourrait appeler la première période de la guerre de Findépendance. A dater de ce moment, la scène changea complètement : au lieu de masses confuses, quelques bandes bien organisées vinrent occuper le théâtre de la guerre, restreint dans de plus étroites limites. Aidés d'un petit nombre de soldats aguerris, les nouveaux chefs de l’insurrection ne furent plus , comme Hidalgo et Allende , gênés dans leurs manœuvres par des populations entières. On cessa de piller les villes.

de ravager les moissons, on respecta les troupeaux, on laissa le commerce reprendre son essor , et la cause de l’émancipation, grâce à la prudente attitude de ses nouveaux soldats, compta bientôt parmi ses partisans les riches cultivateurs, les commerçants , les propriétaires des grandes haciendas. Cette organisation militaire de rinsurrection fut un premier pas vers l’organisation politique. Des journaux se fondèrent pour répandre parmi la population mexicaine les idées libérales et les principes sociaux que le xviii® siècle venait de faire triompher dans l’ancien monde. Ce fut la une des armes les plus redoutables parmi celles qui battirent en brèche, depuis la prise d’armes de 1810 jusqu’à la proclamation de l’indépendance, la domination des vice-rois.

Don Ignacio Rayon personnifie cette seconde phase de l’insurrection , comme le curé Hidalgo avait personnifié la première. Après l’arrestation du curé à Bajan, don Ignacio Rayon prit en main le commandement des bandes restées au Saltillo , augmentées, des hommes de l’escorte d’Hidalgo qui purent échapper aux soldats d’Elizondo. Bien que son éducation, faite au collège de San-Ildefonso , l’eût préparé à l’étude des lois plutôt qu’à un rôle militaire, don Ignacio s’éleva rapidement à la hauteur de sa nouvelle tâche, et, se voyant à la tête de quatre mille hommes, n’hésita point à tenir la campagne avec sa petite armée. Son premier soin fut de battre en retraite vers Zacatécas ; pour atteindre cette ville , il fallait faire cent cinquante lieues dans un pays aride et dénué d’eau, à travers des populations hostiles. Il fallait ensuite s’emparer de Zacatécas, et transformer cette place importante en un centre militaire pour l’insurrection. Cette grande entreprise, menée à bien avec un grand courage et une haute intelligence par le gé-

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néral Rayon, est encore aujourd’hui comptée parmi les plus beaux faits d armes de sa carrière militaire et de la guerre de Imdépendance.

J’étais du nombre de ces partisans dévoués qui suivirent le général Rayon dans sa longue et pénible marche du Saltillo à Zacatécas. Après avoir assisté, comme vous le savez , aux principales scènes du drame si tristement dénoué à Bajan, je me rendis au Saltillo, où je trouvai le général Rayon prêt à commencer son mou-r vement de retraite. On se mit en marche le 26 mars 1811, cinq jours après l’emprisonnement d’Hidalgo et de ses compagnons. A peine eûmes-nous quitté le Saltillo, qu’il fallut commencer les escarmouches avec les guerrillas espagnoles. Pendant Quatre jours, ce fut une suite de petits combats qui ne nous laissaient aucun repos. Arrivés enfin au Pas de Pinones, nous fûmes arrêtés par la division du général Ochoa. Nos troupes, fatiguées par quatre jours de marche, allaient plier devant la charge impétueuse de l’ennemi , sans l’arrivée d’un de nos chefs, le général Torres. Telle fut l’impétuosité de son attaque, que les Espagnols plièrent à leur tour, laissant avec nos bagages et nos canons, dont ils s’étaient emparés, trois cents des leurs sur le champ de bataille. Malheureusement, nos outres avaient été éventrées, nos barils défoncés dans la bagarre, et nous avions plus de cent lieues à faire encore au milieu de déserts sans sources et sans ruisseaux. Nous traînions avec nous une foule considérable de femmes. Chacun de no\is, presque subitement improvisé soldat, avait amené la sienne. Vous ne pourriez vous faire une idée des tortures atroces que nous fit endurer la soif pendant cette longue marche entre un ciel que ne couvrait jamais un nuage et une terre aride que la rosée des nuits ne rafraîchissait même pas.

Le manque d’eau n’étendait pas seulement ses cruels effets aux hommes et aux animaux ; il rendait encore inutiles nos armes les plus redoutables. A peine les pièces d’artillerie avaient-elles été chargées et déchargées une ou deux fois, qu’échauffées par un soleil ardent; elles étaient hors de service. C'est dans cet état de faiblesse et de désarroi qu’il nous fallait pourtant soutenir sans cesse des luttes acharnées contre les- troupes espagnoles. Heureusement l’énergie morale de notre armée n’avait subi aucune atteinte ; nos femmeé mêmes nous donnaient l’exemple du courage, et les vétérans de l’indépendance n’ont pas oublié le nom de l’une d’entre elles, la Guanajuateha, la compagne du soldat estropié que nous avons rencontré ce matin même. Je ne sais trop par exemple comment vous faire comprendre l’expédient bizarre qu’imagina la Guanajuateha, un jour de détresse où l’eau manquait à nos artilleurs pour rafraîchir leurs canons incandescents. Qu’il vous suffise de savoir que la Guanajuateha, secondée par la bonne volonté de ses compagnes, tira ce jour-là notre armée d’une fort mauvaise rencontre, et que , grâce à son inspiration très-heureuse , sinon bien héroïque, nos batteries pourvues d’eau eurent en peu d’instants fait taire les canons ennemis. Ce fut encore la Guanajuateha qui plus tard, pour donner le change aux Espagnols sur le petit nombre de nos soldats, suggéra l’idée de déployer en ligne toutes ses compagnes avec une pièce de canon sur le front de ce bataillon en enaguas. L’ennemi , trompé par ce stratagème, nous laissa prendre sans nous inquiéter une position avantageuse qui dominait Zacatécas.

De glorieux faits d’armes allaient cependant interrompre cette série d’escarmouches et nous dédommager des insignifiants combats qui avaient rempli les pre-

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miers jours de notre retraite. Après Faction dans laquelle le singulier expédient de la Guanajuatena avait assuré la victoire à nos armes , nous fimes halte dans un endroit appelé Las Animas. C’était un triste spectacle, celui que présentait notre camp ce jour-là. Haletants de soif et de fatigue, nous étions couchés sur un sol jonché des cadavres de nos chevaux et de nos mules de charge. Un lugubre silence planait sur les tentes, troublé de temps à autre parles cris d’angoisse des blessés qui, dans les tourments de la soif, sollicitaient une goutte d’eau pour rafraîchir leurs bouches enflammées par la fièvre. Quelques soldats couraient comme des spectres parmi tous ces corps, les uns à peine vivants, les autres déjà inanimés. Les sentinelles n’avaient presque plus la force de tenir leurs mousquets pendant la faction autour du camp. J’étais moi-même anéanti, et, pour tromper la soif, j’avais collé à mes lèvres la poignée de mon sabre. Non loin de moi, la femme à qui Albino Conde avait confié la garde de son fils, et que j’avais admise à mon service pour exécuter les dernières volontés de mon ancien camarade, récitait en pleurant son rosaire, et priait tous les saints du paradis de faire crever sur nous quelque nuage chargé de pluie. Les saints, malheureusement, n’étaient pas d’humeur à nous écouter ce soir-là, car le soleil se couchait splendide dans un ciel d’une implacable sérénité. Pour moi, je priais Dieu que quelques maraudeurs de ma troupe, qui s’étaient écartés à la découverte de sources cachées, pussent réussir dans leur expédition, et surtout ne pas oublier leur capitaine. Dieu fut plus clément que les saints invoqués par la pauvre femme qui priait à côté de moi; il m’écouta, car je ne tardai pas à voir s’avancer à pas de loup un de nos maraudeurs de retour au camp. C’était l’homme que je vous

ai montré, le compagnon de la Guanajuatena. A cette époque, il n’avait pas encore changé son nom de Valdivia contre celui de Gureno. Il n’était pas non plus affreusement estropié, comme vous l’avez vu; le tronc d’un pin n’était ni plus droit ni plus robuste que son corps. Vous avez été à même de juger de sa force herculéenne, je ne vous en parlerai pas; je me contenterai de vous dire que l’intelligence et le courage égalaient chez lui la vigueur physique. Dans toute circonstance, quelque critique qu’elle fût, Valdivia savait toujours se tirer d’affaire.

« Seigneur capitaine, me dit-il en s’avançant mystérieusement vers moi, enveloppé d’un manteau de dragon espagnol qu’il avait ramassé sur un champ de bataille, je vous apporte une outre avec quelques gouttes d’eau pour vous, l’enfant et sa gardienne ; mais je désirerais' que personne ne nous vît.

— De l’eau! m’écriai-je, trop ému en ce moment pour me conformer aux prudentes prescriptions de Valdivia.

— Chut donc ! reprit-il ; si même vous m’en croyez, vous attendrez pour boire que la nuit soit venue, et, quand vous aurez bu, je vous dirai où il y a de l’eau en abondance, et je vous ferai une proposition qui vous conviendra. »

Je tendis la main avec avidité pour saisir l’outre : cc Donnez, pour Dieu! lui dis-je; la soif me consume ; comment pourrais-je attendre jusqu’à la nuit?

— Dans dix minutes on ne verra plus clair. Réflexion faite, je garde l’putre; je n’ai pas envie que des soldats furieux essayent de vous tuer pour vous l’arracher. En attendant, faites seller votre cheval, et vous me rejoindrez sous ce mesquüe, où est le mien tout bridé. Il nous faudra monter en selle tout de suite ; il nous reste en-

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viron cent cavaliers, faites-leur passer Tordre de nous attendre là-bas dans la plaine. Nous dirons aux sentinelles que nous allons chercher de Peau, et on no^s laissera passer sans donner Téveil au général. »

Valdivia s’éloigna, malgré mes supplications, en emportant Poutre avec lui. Je m’empressai d’exécuter ses recommandations, et à la nuit tombée, nos cavaliers, prêts à partir, nous, attendaient à Pendroit convenu. Je pris mon cheval par la bride, j’emmenai la femme et l’enfant, et je rejoignis Valdivia. Au lieu de quelques gouttes d’eau qu’il m’avait promises, il me passa une outre pleine et rebondie. J’eus besoin de faire un effort sur moi-même, tant la soif me dévorait, pour ne pas épuiser à moi seul tout le contenu de Poutre; j’en laissai cependant une ration suffisante pour la femme et le petit Albino, et quand Poutre fut vide :

cc Voyons, dis-je à Valdivia, qu’avez-vous à me proposer?

— D’aller, répondit-il, enlever, avec vos cent cavaliers, une hacienda à deux lieues d’ici, où il y a de Peau en abondance, et qui est occupée par un détachement espagnol.

— Partons! m’écriai-je; mais, s’il en est ainsi, pourquoi ne pas avertir le général et lui demander un millier d’hommes?

— Pourquoi? reprit Valdivia; c’est que le général n’est plus maître de ses troupes, et qu’un ordre qu’il donnerait en ce moment hâterait l’explosion d’un complot qui doit livrer l’armée aux Espagnols. Oui, seigneur capitaine, si nous n’enlevons pas tout de suite Phacienda de San-Eustaquio, où j’ai pu me glisser seul et remplir cette outre, demain le général Rayon n’aura plus un soldat. Il y a un traître parmi nous, et ce traître n’est autre que le général Ponce. »

Gomme Valdivia achevait de parler, un grand tumulte se fit entendre à l’une des extrémités du camp, puis grossit bientôt. Des torches allaient et venaient de tous côtés, éclairant des groupes de soldats dont les cris arrivaient jusqu’à nous. A la lueur des torches, nous vîmes le général Rayon quitter sa tente et s’avancer seul, la tête nue, vers les plus furieux ; mais sa voix, d’ordinaire si respectée, semblait méconnue.

« Je m’étais trompé d’un jour, reprit Valdivia; cependant le général aura probablement raison des mécontents jusqu’au lever du soleil ; partons, il n’y a pas de temps à perdre, il faut que cette nuit nous puissions revenir annoncer au général que ses troupes auront de l’eau demain. »

Le tumulte continuait toujours, quoique moins bruyant, et la voix du général, qui arrivait jusqu’à nous, dominait de plus en plus celle des soldats mutinés. Je montai à cheval, et j’engageai Valdivia à en faire autant. « Il faut d’abord, me répondit-il, que je vous amène une sentinelle ennemie dont j’ai eu soin de me munir. »

Et, sans prendre la peine de m’expliquer ces paroles énigmatiques, Valdivia s’éloigna; mais je ne tardai pas à le voir revenir, portant sous son bras une masse noire et mouvante. Quand il fut près de moi, je reconnus que cette masse était un homme revêtu du costume de lancier espagnol. Valdivia mit l’homme à terre, délia ses cordes, et le fit monter en croupe derrière lui. Mon robuste compagnon avait trouvé que le plus court moyen de se glisser jusqu!au puits de l’hacienda était de garrotter la sentinelle placée près de la citerne, et de nous l’adjoindre comme un guide nécessaire dans notre excursion nocturne. Gomment il avait

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mené à bien ce hardi coup de main, comment il avait enlevé de terre et lié sur son cheval le lancier espagnol, Valdivia n’avait pas besoin de me le dire, et ses bras nerveux m’en apprenaient à cet égard plus que ses paroles. Le camp étant redevenu calme pendant la courte absence de Valdivia, il ne nous restait qu’à continuer bravement l’entreprise si heureusement commencée. Nous allâmes donc sans retard rejoindre les cavaliers qui nous attendaient dans la plaine, et, à la tête de cette petite troupe, nous chevauchâmes vers l’hacienda, éperonnant de notre mieux nos chevaux épuisés. Pendant le trajet, nous interrogeâmes le prisonnier sur la situation et la force de la garnison espagnole qui occupait l’hacienda de San-Eustaquio. Cette garnison se composait, nous dit le lancier, de cinq cents hommes à peu près, sous les ordres du commandant Larrainzar, homme orgueilleux, brutal et détesté de ses soldats. Nous obtînmes encore d’autres renseignements sur la position des troupes et sur les endroits les moins bien défendus.

Ce ne fut pas sans de grandes difficultés toutefois que nous pûmes franchir, au milieu de chemins affreux et avec des chevaux exténués, les deux ou trois lieues qui séparaient l’hacienda de notre camp. Vous comprendrez pourquoi la route était si difficile. Non loin de la ville de Zacatécas, que le général Rayon cherchait à gagner, quoiqu’il la sût occupée par l’ennemi, la Sierra- Madré se divise en deux branches. La première, celle même où nous nous trouvons maintenant, se dirige du nord au sud parallèlement aux rivages dë l’océan Pacifique ; l’autre court du nord à l’est en suivant la courbure du golfe du Mexique. C’était sur un des points les plus élevés de cette dernière ramification qu’était située l’hacienda dont nous voulions nous empa-

rer. Elle occupait rextrémité d un des plus larges plateaux delà Cordillère.

Arrivés à Thacienda sans avoir été aperçus , grâce à Tobscurité d’une nuit sans lune^ nous fîmes halte sous de grands arbres, à quelque distance du bâtiment, et je me détachai de ma troupe pour pousser une reconnaissance. L’hacienda, ainsi que je pus le voir en me glissant à travers les arbres, formait un grand parallélogramme massif, soutenu par d’énormes contre-forts de pierres de taille et percé seulement sur le côté tourné vers- la sierra de quelques rares fenêtres, ou plutôt de meurtrières garnies de gros barreaux de fer. Une muraille d’enceinte, haute , large et crénelée , qui s’élevait sur un des côtés de ce parallélogramme , comprenait la cour, les écuries, les remises et les granges. La garnison espagnole était logée et campée dans cette cour. A l’angle de Thacienda opposé à celui où je me trouvais , s’élevait au-dessus du toit en terrasse un clocher carré à trois étages, qui indiquait l’emplacement de la chapelle. Quant aux derrières de l’hacienda, ils étaient mieux protégés encore que les côtés par un gouffre sans fond. Le long de ce gouffre, les murailles de l’hacienda se joignaient presque à une autre muraille à pic taillée par la nature dans un entassement de rocs dont le regard , si loin qu’il plongeât dans le ravin , cherchait en vain la base : car des vapeurs bleuâtres qui s’élevaient sans cesse du précipice ne permettaient pas d’en mesurer la profondeur. On connaissait dans le pays cet endroit sous le nom du Voladero.

J’avais exploré tous les côtés du bâtiment, moins celui-ci; je ne sais quel scrupule d’honneur militaire me poussa à continuer ma tournée le long du ravin qui protégeait les derrières de l’hacienda. Entre les murs et le précipice, il y avait un petit sentier large de six pieds à •

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peu près; le jour, le trajet n’eût pas été dangereux, mais la nuit c'était une périlleuse entreprise. Les murs de la ferme avaient un grand développement, le sentier se déroulait sur toute leur surface, et le suivre jusqu'au bout dans les ténèbres, à deux pas d’un ravin creusé à pic, n’était pas chose très-facile, même pour un cavalier aussi habile que moi. Je n’hésitai pas cependant, et je lançai bravement mon cheval entre le mur de la ferme et le gouffre de Voladero.

J’avais franchi sans encombre la moitié de la distance, quand mon cheval hennit tout à coup. Ce hennissement me donna le frisson : j’étais arrivé à une passe où le terrain avait juste la largeur nécessaire pour les quatre jambes d’un cheval; retourner en arrière était impossible.

a Holà! m’écriai-je à haute voix, au risque de me trahir, ce qui était moins dangereux encore que de rencontrer un cavalier en face de moi dans un tel chemin, il y a un chrétien qui passe le long du ravin : n’avancez pas »

Il était trop tard : un homm^ à cheval venait de dépasser l’un des contre-forts de pierre qui çà et là rétrécissaient cette route maudite ; il s’avançait vers moi : je chancelai sur ma selle, le front baigné d’une sueur froide.

« Ne pouvez-vous reculer , pour l’arnour de Dieu ? m’écriai-je effrayé de l’affreux malheur qui nous menaçait tous deux.

— Impossible , » répondit le cavalier d’une voix ' rauque.

Je recommandai mon âme à Dieu. Tourner bride faute d’espace, faire à reculons le chemin que chacun de nous venait de parcourir, mettre pied à terre, c’étaient là trois impossibilités qui plaçaient l’im de nous

deux eïi face d’une mort certaine : entre dçux cavaliers lancés sur ce sentier fatal, lun eût-il été le père et l’autre le fils, il fallait évidemment qu’il y eût une proie pour l’abîme. Quelques secondes cependant s’étaient écoulées, et nous étions arrivés en face l’im de l’autre, le cavalier inconnu et moi ; nos chevaux se trouvaient tête contre tête, et leurs naseaux frémissants de terreur confondaient leur souffle bruyant. Nous fîmes halte tous deux dans un morne silence ; au-dessus de nous, s’élevait à pic le mur lisse et poli de l’hacienda ; du côté opposé, à trois pieds du mur, s’ouvrait le gouffre. Étaitce un ennemi que j’avais devant les yeux? L’amour de la patrie, qui bouillonnait à cette époque dans mon jeune cœur, me le fit espérer.

« Êtes- vous pour Mexico et les insurgés ? m’écriai -je dans un moment d’exaltation, et prêt à bondir sur l’inconnu s’il répondait négativement.

— Mexico e insurgentes^ voila ma devise, reprit le cavalier ; je suis le colonel Garduno.

— Et moi le capitaine Gastanos ! »

Nous nous connaissions de longue date , et,, sans le troublé où nous étions tous deux, nous n’aurions pas eu besoin d’échanger nos noms. Le colonel était parti depuis deux jours à la tête d’un détachement que nous croyions prisonnier ou détruit, car on ne l’avait pas vu revenir au camp.

« Eh bien! colonel, lui dis-je, je suis fâché que vous ne soyez pas Espagnol, car vous sentez qu’il faut que l’un de nous cède le pas à l’autre. »

Nos chevaux avaient la bride sur le cou, et je mis la main dans les arçons de ma selle pour en tirer mes pistolets.

cc Je le sens si bien, reprit le colonel avec un effrajant sang-froid, que j’aurais déjà brûlé la cervelle à

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votre cheval, si je n’eusse craint que le mien, dans un moment d’effroi, ne me précipitât avec vous au fond de ce gouffre. »

, Je remarquai, en effet, que le colonel tenait déjà ses pistolets à la main. Nous gardâmes tous deux le silence le plus profond. Nos chevaux sentaient le danger comme nous, et restaient immobiles comme si leurs pieds eussent été cloués au sol. Mon exaltation avait complètement cessé.

M Qu’allons-nous faire? demandai-je au colonel.

— Tirer au sort à qui se précipitera au fond du ravin. »

C’était en effet la seule manière de résoudre la difficulté.

« Il y aura pourtant quelques précautions à prendre, reprit le colonel. Celui que le sort aura condamné se retirera à reculons. Ce sera une chance très-faible de salut pour lui,, j’en conviens ; mais enfin c’en est une, et surtout une favorable pour le gagnant.

— Vous ne tenez donc pas à la vie? m’écriai -je, effrayé du sang-froid avec lequel on me faisait cette proposition.

— Je tiens à la vie plus que vous, répondit brusquement le colonel, car j’ai un mortel outrage à venger; mais le temps se passe. Vous plaît-il de procéder au tirage de la dernière loterie à laquelle l’un de nous assistera? »

Comment procéder à ce tirage au sort? Au doigt mouillé comme les enfants , à pile ou face comme les écoliers? C’était impraticable . Une main imprudemment allongée . au-dessus de la tête de nos chevaux effarés pouvait déterminer un écart fatal. Jeter en l’air une pièce de monnaie ? La nuit était trop obscure pour distinguer le côté qu’elle montrerait. Le colonel s’avisa d’un expédient auquel je ne songeais pas.

« Ecoutez, seigneur capitaine, me dit le colonel à qui j avais fait part de mes perplexités, j’ai un autre moyen. La terreur qu éprouvent nos chevaux leur arrache de minute en minute un souffle bruyant. Le premier de nous deux dont le cheval aura renâclé.,..

— Gagnera? m’écriai-je.

— Non, il perdra. Je sais que vous êtes un campesino, et vos pareils fieuvent faire de leurs chevaux tout ce qu’ils veulent. Pour moi, qui l’année dernière portais encore la soutane de l’étudiant en théologie, je me défie de votre habileté équestre. Vous pourriez faire souffler votre cheval; quant à l’en empêcher, c’est autre chose. »

Nous attendîmes dans un silence plein d’anxiété que le souffle de l’un de nos deux chevaux se fît entendre. Ce silence dura une minute, un siècle ! Ce fut mon cheval qui hennit le premier. Le colonel ne manifesta sa joie par aucun signe extérieur, mais sans doute il remerciait Dieu du plus profond de son âme.

« Vous m’accorderez une minute pour me recommander au ciel? dis-ji au colonel d’une voix éteinte.

— Cinq minutes vous suffiront-elles?

— Oui, » répondis-je.

Le colonel tira sa montre. J’élevai vers le ciel brillant d’étoiles, que je croyais contempler pour la dernière fois, une ardente et suprême prière.

« C’est fait, » dit le colonel.

Je ne répondis rien, et, d’une main mal afi*ermi, je ramassai, la bride de mon cheval, que je rassemblai entre mes doigts agités d’un tremblement nerveux.

cc Encore une minute, dis-je au colonel, car j’ai besoin de tout mon sang-froid pour exécuter l’eflrayante manœuvre que je vais commencer.

— Accordé, » répondit Garduho.

Mon éducation, je vous Tai dit , avait été faite dans la campagne. Mon enfance, une partie de ma première jeunesse, s’étaient passées presque à cheval; je puis dire sans trop me flatter que, s’il y avait quelqu’un dans le monde capable d’accomplir cettre prouesse équestre, c’était moi. Je fis sur moi-même un effort presque surnaturel, êt je parvins à recouvrer tout mon sang- froid en face de la mort. A tout prendre, je Fpais bravée déjà trop souvent pour m’en effrayer plus longtemps. Dès ce moment, je me pris à espérer encore.

• Lorsque mon cheval sentit pour la première fois, depuis ma rencontre avec le colonel , le moi*s serrer sa bouche, je m’aperçus qu’il tressaillait sous moi. Je me raffermis vigoureusement sur mes arçons , pour faire comprendre à l’animal effrayé que son maître ne tremblait plus. Je le soutins de la bride et des jambes, comme fait tout bon cavalier dans un passage dangereux , et de la bride, du corps et de l’éperon, je parvins à le faire reculer de quelques pas. Déjà sa tête était à une plus grande distance de celle du cheval que montait le colonel, qui m’encourageait de la voix. Cela fait, je laissai reposer un peu la pauvre bête tremblante, qui m’obéissait malgré sa terreur, puis je recommençai la même manœuvre. Tout à coup je sentis ses jambes de derrière manquer sous moi ; un horrible frisson parcourut tout mon corps, je fermai les yeux comme si j’allais rouler au fond de l’abîme, et je donnai à mon corps une violente impulsion du côté du mur de l’hacienda, dont la surface ne m’offrait pas une saillie, pas un brin d’herbe pour prévenir une chute. Ce brusque mouvement, joint à un effort désespéré que fit le cheval, me sauva la vie. Il s’était remis sur ses jambes, qui semblaient près de se dérober sous lui, tant je les sentais trembler.

J’étais parvenu à gagner , entre le bord du précipice et le mur du bâtiment un endroit plus spacieux. Quelques pouces de terrain de plus auraient pu me permettre de faire volte-face ; mais le tenter eût été mortel, et je ne l’essayai pas. Je voulus recommencer à marcher à reculons ; deux fois le cheval se dressa sur ses jambes de derrière et retomba à la même place. J’eus beau le solliciter de nouveau de la voix, de la bride et de l’éperon ; l’animal refusa opiniâtrément de faire un pas de plus en arrière. Je ne sentis pas mon courage à bout cependant, car je ne voulais pas mourir. Une dernière et unique chance de salut m’apparut subitement comme un trait de lumière, je résolus de l’employer. Dans la jarretière de ma botte, à la portée de ma main, était passé un couteau aigu et tranchant : je le tirai de sa gaine. De la main gauche, je commençai par caresser l’encolure de mon cheval, tout en lui faisant entendre ma voix. Le pauvre animal répondit à mes caresses par un hennissement plaintif ; puis, pour ne pas le surprendre brusquement , ma main suivit petit à petit la courbure de son cou nerveux, et s’arrêta enfin sur l’endroit où la dernière vertèbre se joint au crâne. Le cheval chatouillé tressaillit, mais je le calmai de la voix ; quand je sentis sous mes doigts pour ainsi dire palpiter la vie dans le cerveau, je me penchai du côté de la muraille, mes pieds quittèrent doucement l’étrier, et j’enfonçai d’un coup vigoureux la lame aiguë de mon couteau dans le siège du principe vital. L’animal tomba comme foudroyé, sans faire un mouvement, et moi, les genoux presque' à la hauteur de mon menton, je me trouvai à cheval sur un cadavre. J’étais sauvé; je poussai un cri de triomphe auquel répondit un cri du colonel, et que le gouffre répéta en mugissant, comme s’il eût senti sa proie lui échapper. Jp quittai la selle et je m’as-

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sis entre la muraille et le corps de mon cheval, et là, adossé contre Tun des contre forts, je poussai vigoureusement de mes deux jambes le cadavre du pauvre animal, qui roula dans Tabîme. Je me relevai, je franchis en quelques bonds toute la distance qui me séparait de l’endroit où j’étais à la plaine, et, sous l’irrésistible réaction de la terreur que j’avais comprimée si longtemps, je tombai évanoui sur le sol. Quand je rouvris les yeux, le colonel était à côté de moi.

L’hacienda de San-Eustaquio.

Après m’avoir félicité de mon adresse et de mon sangfroid, Garduho me demanda par quel hasard j’étais seul à cette heure de la nuit près d’un bâtiment où il y avait garnison espagnole. Je lui fis part du projet qui nous amenait, mes hommes et moi.

« Combien avez-vous de soldats sous vos ordres ? me demanda-t-il.

— Cent à peu près,, résolus à boire ou à mourir. »

A cette nouvelle, je vis les yeux de l’officier étinceler

d’une joie presque féroce.

« Vous avez bien soif aussi? repris-je.

— Soif de vengeance ! répondit l’officier ; et voilà pourquoi, malgré la destruction presque totale de mon détachement, j’erre le jour et la nuit dans ces environs pour trouver l’occasion de me venger.

— De quoi donc, colonel ?

— D un outrage auquel je ne survivrai pas, si je ne le lave dans le sang, ou si du moins je ne rends pas honte pour honte. J"ai là environ encore cinquante hommes, reprit le colonel, qui paraissait ne pas vouloir s’expliquer davantage, et je vais les joindre aux vôtres. »

J’indiquai au colonel l’endroit où il nous trouverait, et je m’empressai de rejoindre ma troupe, qui m’attendait avec impatience. J’avais à peine raconté à Valdivia mon aventure, que le colonel Garduho nous rejoignit avec cinquante hommes, comme il l’avait annoncé. Nous apprîmes de lui qu’il avait déjà infructeusement attaqué l’hacienda la veille, et qu’il avait été repoussé avec une perte considérable. Nous nous mîmes alors à délibérer, et le colonel soumit à un sévère interrogatoire le prisonnier espagnol. Il donna ensuite l’ordre de la marche, et , quand nous fûmes près de l’hacienda :

a Pensez-vous , dit-il à l’Espagnol , qu’il y ait une sentinelle dans le clocher?

— Il y en a toujours une la nuit, répondit le captif; mais vous avez la chance qu’elle soit endormie à son poste, où personne ne peut la surveiller. »

Au moment où l’Espagnol parlait, les cris de : Alerta centinela ! retentirent tout autour de l’hacienda ; c’étaient les factionnaires qui s’avertissaient. Nous suivîmes avec attention les diverses voix qui se répondaient et mouraient au loin. Aucun son ne sortit de la cage de pierre du clocher. La sentinelle était donc endormie.

« Ah ! si nous avions une seule pièce de canon b s’écria Valdivia ; pendant que cinquante hommes escaladeraient à l’aide de leurs lazos les' terrasses de ce bâtiment , nous battrions la porte eù brèche , et nous

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prendrions entre deux feux ces chiens de GachupinesK

— Nous avons laissé un canon sous des buissons non loin dhci , dit le colonel ; mais il ne peut servir, ses affûts sont brisés : c’est un morceau de cuivre inutile.

— Avez-vous des munitions? demandai -je à mon tour.

— Le canon est à côté de son caisson rempli de munitions, reprit Garduho ; mais, je vous le dis, c’est comme un fusil sans batterie. »

Je jetai un coup d’œil sur les bras nerveux de Valdivia ; celui-ci me comprit.

« Je prendrai quelques hommes avec moi, et j’irai le chercher; dit Valdivia. Messieurs, nous boirons ce soir à notre aise. »

En disant ces mots, Valdivia se mettait en devoir de partir.

« Vous n’allez pas seul sans doute ? lui dis-je.

— Ma foi ! si le canon ne pèse pas plus qu’un cheval avec son cavalier, jè pourrai bien l’apporter sans avoir besoin d’aide.

— Il pèse beaucoup plus, reprit le colonel ; dix hommes, qui savent où est le canon, vont vous accompagner. »

Au bout d’un quart d’heure, les hommes revenaient. Ils avaient attelé leurs chevaux avec des cordes autour de la pièce de canon démontée, qu’ils traînaient sur un sol inégal. Parfois un obstacle de terrain rendait le canon immobile ; alors Valdivia se penchait, faisait un effort, et le canon dégagé rampait de nouveau sur le

1. Gaéhupines, hommes qui portent des souliers; c’est le nom que les Indiens donnèrent aux premiers conquérants espagnols.

terrain. Je fis alors ranger mes hommes en silence à trois cents pas environ de Thacienda.

« Maintenant, mes enfants, leur dis-je, nous avons deux moyens d’attaquer : le premier est de pousser tous ensemble notre cri de guerre à la manière des Indiens ; le second est d’escalader l’hacienda pendant que nous canonnerons la porte ; le prisonnier grimpera avec vous pour vous servir fidèlement de guide sous peine de mort, et, tandis que nous entrerons par la brèche, votis entrerez par les terrasses. Mais ce second moyen ne peut être adopté qu’au cas où il se trouvera cinquante hommes assez braves, assez lestes et assez résolus pour escalader une muraille qui donne sur un précipice dont on ne peut pas voir le fond. Du reste, passé une certaine hauteur, ajôutai-je, Thomme qui tombe n’y regarde plus.

— Je marcherai le premier, s’écria le colonel, qui avait écouté ma harangue, et peut-être, pour prix de notre audace , serons-nous assez heureux pour mettre la main sur le commandant.

— Vous lui en voulez beaucoup , à ce qu’il paraît? dis-je au colonel.

— A mort ! comme on peut en vouloir à l’homme qui vous a infligé un mortel outrage. »

L’exemple du colonel encouragea les guerrilleros, et bientôt celui-ci pùt choisir, parmi tous ceux qui s’offraient, les plus forts et les plus agiles pour raccompagner. De toute cette troupe, celui qui paraissait évidemment le moins enthousiasmé était le prisonnier espagnol , à qui cette escalade d’un mur de vingt-cinq pieds de haut, se dressant à pic au-dessus d’un gouffre, ne souriait que médiocrement.

Les cinquante hommes désignés par le colonel faisaient leurs préparatifs d’escalade. Le bâtiment massif

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était orné à des distances très-rapprochées d^almenas (espèce de créneaux) , qui indiquaient la noblesse du propriétaire. Chaque soldat était muni de son lazo, dont un anneau de fer servait à former le nœud coulant. En une minute, à chacun des créneaux fut suspendue une corde bottante dont l’extrémité entourait la saillie de pierre. Avant que le signal fût donné pour commencer l’escalade, nous convînmes, Garduno et moi, que les soldats du colonel n’attaqueraient la garnison ennemie qu’au troisième coup de canon qu’ils entendraient ; trois boulets nous paraissaient plus que suffisants pour jeter à bas la porte de la ferme. Les conventions faites, le colonel, avec son calme ordinaire, saisit le premier la corde flottante qui devait lui servir d’échelle, et la mit dans la main du prisonnier en lui ordonnant de le précéder. Quand l’Espagnol se fut élevé au-dessus du sol de quelques pieds, don Garduno mit son poignard entre ses dents et s’enleva de terre à son tour. Les guerrilleros firent comme lui, et bientôt nous vîmes cinquante hommes, s’aidant des mains le long de la corde et des pieds contre la muraille, flotter au-dessus du précipice, comme autant de démons qui semblaient sortir de l’abîme.

Quoique périlleuse en elle-même, car un étourdissement subit ou la rupture d’un des lazus pouvait lancer un homme dans l’éternité, cette ascension était plus facile encore que l’attaque dont je m’étais chargé. La sentinelle postée dans la cage du clocher, eût-elle fidèlement veiÜé, ne pouvait apercevoir les assaillants cachés par le mur; mais le poste que nous avions choisi offrait un autre genre de danger : nous allions bientôt quitter le couvert des arbres qui dissimulait notre présence aux yeux des factionnaires, pour entrer en rase campagne, embarrassés d’un canon qu’il fallait traîner à force de

Lras. Heureusement cette marche se fit sans accident, et, quand nous vîmes le dernier des nôtres prendre pied sur la terrasse de Thacienda, nous songeâmes, Valdivia et moi, à remplir le rôle que nous nous étions réservé.

Avant de nous démasquer, je commençai par donner l’ordre de charger le canon. Ceux qui l’avuient traîné y attelèrent de nouveau leurs chevaux, et nous avançâmes; . mais à peine avions-nous fait quelques pas, qu’une des sentinelles, postée sur l’un des hangars intérieurs, donna Talarme, et déchargea sa carabine contre nous. La balle n’atteignit personne par bonheur, et nous redoublâmes d’efforts pour traîner le canon démonté jusqu’à l’endroit où nous supposions qu’était la porte d’entrée que nous voulions enfoncer. D’autres coups de fusil retentirent bientôt à nos oreilles, et nous entendîmes dans les cours de l’hacienda les tambours battre et les clairons résonner. Il n’y avait plus pour nous d’espoir de surprendre la garnison, et je fis passer de rang en rang l’ordre à mes cavaliers de pousser des cris aigus en changeant à chaque cri l’intonation de leur voix. Grâce à cette ruse, cinq cents hommes paraissaient hurler presque à la fois. La détonation du canon, auquel je mis le feu, ébranla tous les échos.

Bientôt le mur fut garni de soldats espagnols, et les décharges se succédèrent rapidement. Quoiqu’elles commençassent à devenir meurtrières, l’ardeur de vaincre fit qu’aucun de nos soldats ne lâcha pied. Nous répondîmes au feu de l’ennemi. Les cavaliers qui traînaient le canon redoublèrent d’efforts ; mais au moment où ils allaient tourner l’angle du mur d’enceinte pour longer celui qui faisait face àl’hacienda, dans lequel la grande porte était ènclavée, un fossé profond et large les arrêta. A moins d’un pont volant, il était impossible que le canon franchit cet obstacle inattendu.

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« Nous jetterons un pan de muraille par terre, me dit Valdivia. Ces briques résisteront moins qu une porte de chêne bardée de fer.

— C’est vrai, » m’écriai-je, et je mis pied a terre pour pointer la pièce avant de la charger ; mais, au moment où je prenais mon point de mire, je jetai un cri de désappointement : par suite de la hauteur du mur et de l’inégalité du sol, le boulet ne pouvait atteindre que la terre d’un talus sur lequel s’élevaient les assises de brique. Tous nos efforts étaient perdus. Gomment, en effet, abaisser ou élever la gueule d’une pièce d’artillerie privée d’affût? Cependant une grêle de balles pleuvait sur nous. La position devenait critique. Nous ne pouvions sans échelles escalader les murs défendus par un feu bien nourri, et les cinquante hommes qui devaient combiner leur attaque avec la nôtre couraient le risque d’être tués ou faits prisonniers sans profit pour nous.

cc Combien s’en manque-t-il pour que le canon porte en plein dans la muraille? me demanda Valdivia.

— D’un pied et demi à peu près, répondis-je en mesurant de nouveau le terrain et en tirant de l’œil une ligne jusqu’au pied du mur.

— Et si vous aviez un affût' de la hauteur d’un pied et demi, vous pourriez ouvrir une brèche ?

— Sans aucun doute.

— Eh bien! mon dos servira d’affût, reprit Valdivia.

— Vous plaisantez !

— Non, je parle sérieusement.

Tout le monde connaissait la vigueur extraordinaire de Valdivia, mais personne ne s’attendait à iine semblable proposition. Valdivia parlait sérieusement en effet, car il s’agenouilla, appuya ses deux mains sur le sol, et présenta la surface de ses larges épaules pour soutenir le canon.

« Essayons^ dit-il. J’ai promis que nous aurions à boire, cette nuit et que je sauverais l’armée du général. Allons, à Toeuvre! »

Six hommes eurent toutes les peines du monde à enlever le canon à la hauteur voulue ; cependant ils réussirent à le mettre en équilibre sur le dos de Valdivia. L’hercule supporta l’énorme fardeau sans broncher. Un ou deux lazos enroulés autour du canon et sous le ventre de l’intrépide soldat servirent à le fixer comme une caronade à bord d’un vaisseau.

« Chargez la pièce jusqu’à la gueule, » s’écria Valdivia.

Les balles continuaient à pleuvoir, et un des hommes qui bourraient le canon tomba mort à côté du soldat transformé en affût. On vint à bout cependant de charger la pièce.

cc Baissez-vous un peu, dis-je à Valdivia, là.... c’est bien, maintenant tenez ferme.»

L^ affût vivant resta immobile comme s’il eût été de fer. Je pris la mèche des mains d’un soldat et je l’approchai de la lumière. Le coup partit; un large trou fut ouvert dans le mur.

« Eh bien ! s’écria Valdivia en se soulevant à demi sur ses puissantes mains pour juger de l’effet du boulet.

— Tout va bien, ami; le boulet a porté en plein.»

.Valdivia reprit sa posture ; on rechargea de nouveau la pièce jusqu’à la gueule : le second coup tonna contre le mur, d’où s’élevèrent des flots de poussière.

Cette fois encore Valdivia se dressa à demi. Oh! c’était beau, seigneur cavalier, c’était beau de voir cet homme, fort comme vingt hommes, se soulever à chaque coup et soulever avec lui la masse énorme attachée à ses reins. Les veines du front gonflées, la figure enflammée, Valdivia suivait de l’œil la trace du boulet

AU MEXIQUE

qu’il servait à guider. Nos braves, qui jusqu’alors avaient hurlé de soif, rugissaient d’admiration.

« Encore un coup, s’écria l’athlète, mais pointez plus à gauche. »

Je fis ce que commandait Valdivia. On mit dans le canon une troisième charge, et pour la troisième fois l’explosion gronda. Cette fois je crus entendre une exclamation sourde de Valdivia, qui fit un efîbrt pour se soulever un peu, mais sans pouvoir y réussir. Je détachai alors le canon des reins du soldat. Valdivia poussa un soupir de soulagement et voulut se mettre debout ; effort inutile! ses jambes lui refusèrent le service, et cet homme si fort, si vigoureux, s’affaissa sur lui-même comme une masse inerte.

Sans me douter cependant que cette merveille de force, que ces bras nerveux, qui valaient pour nous une machine de guerre, fussent désormais paralysés, je courus à la brèche que nous venions d’ouvrir. Pendant ce temps, les cinquante hommes commandés par le colonel s’étaient élancés de leur ca^îhette à notre troisième coup de canon, et les cris qu’ils poussaient en accourant firent diversion en notre faveur : en un clin d’œil, une trouée sanglante fut ouverte dans les rangs espagnols. A travers la brèche,, nos soldats altérés avaient aperçu dans la cour de l’hacienda la noria qui en occupait le milieu, et nulle puissance humaine n’eût pu résister à l’impétuosité de leur attaque. Ce fut bientôt dans la cour de l’hacienda une mêlée terrible et furieuse comme dans un abordage sur mer. Les ténèbres dissimulaient notre petit nombre aux yeux des Espagnols surpris, tandis qu’à peu de chose près nous connaissions leur force. Les cris forcenés de Imrra! Mejico ! independencia ! retentissaient de tous côtés, et parfois j’entendais le colonel qui s’écriait: « Au commandant! au com-

mandant! Qu’on le prenne vif, mais pas une égratignure! »

Je regrettai alors l’absence de Valdivia, dont le bras puissant nous eût été si utile. Tandis que je faisais de vains efforts pour pénétrer jusqu’au commandant, que je reconnaissais à son uniforme, un large nœud coulant plana un instant au-dessus de lui et s’abattit sur sa tête; je le vis chanceler et tomber, puis je ne vis ni n’entendis plus rien : un coup de crosse de carabine, que je reçus sur le crâne, me jeta sans connaissance sous les pieds des combattants. Quand je revins à moi, la cour de l’hacienda était calme; l’héroïque Valdivia était couché à côté de moi. Des torches allumées, disposées dans la^ main des porteurs de manière à tracer une large circonférence de lumière, éclairaient vivement tous les objets, et, dans un espace resté libre au milieu de la zone éclairée par les torches, on s’occupait à planter quatre piquets.

« Où suis-je? m’écriai-je en reconnaissant Valdivia.

— Chez vous, parbleu! répondit-il. Nous sommes vainqueurs, je vous l’avais bien dit. Il est vrai que....

— Et quelle cérémonie prépare-t-on ici? interrompis-je.

— C’est une vengeance qui va réjouir le colonel Garduno, » répondit Valdivia.

Quand les quatre piquets furent plantés à une distance à peu près égale les uns des autres , on amena un homme dépouillé de son uniforme, pâle et les yeux hagards. Je reconnus le commandant espagnol que j’avais vu tomber dans la mêlée.

U Commandant, dit le colonel, qui s’avança au milieu du cercle de lumière , vous avez gratuitement outragé un ennemi pris les armes à la main , et vous subirez le même outrage. »

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Sur un geste de Garduno, on coucha le commandant à plat ventre ; ses pieds et ses mains furent attachés aux quatre piquets, et la flagellation commença. Je détournai la tête pour ne pas voir ce triste spectacle, qui me disait assez la nature de l’outrage que le colonel avait subi lui-même par ordre du commandant espagnol.

« Allez maintenant, reprit le colonel quand l’exécution fut terminée , et souvenez-vous de ne plus déshonorer votre nom en violant les lois de la guerre. »

Le commandant s’éloigna , au milieu des huées des soldats, en dévorant des larmes de rage.

a Et vous, mon brave, dis-je à Valdivia, étendu près de moi , que vous est-il arrivé ?

— J’^ai accompli ma promesse, reprit simplement le soldat. Un exprès que je viens d’envoyer au général Rayon va l’instruire de notre victoire ; son armée ne passera pas à l’ennemi , et la guerre continuera sous ses ordres. Quant à moi, continua-t-il, je ne servirai plus à grand’chose, car j’ai les reins à moitié brisés. » L’hercule avait deux fois soutenu sans broncher le recul du canon ; le troisième coup lui avait été fatal. Cependant l’incalculable puissance de la poudre n’avait réussi qu’à fausser ses vertèbres de fer sans avoir pu les briser, et voilà pourquoi Valdivia n’était pas mort.

Grâce à l’héroïque dévouement de l’homme surnommé depuis Cureno (affût), le général Rayon put continuer sa marche vers Zacatécas. Il n’en avait pas fini cependant avec les obstacles que de sourdes menées multipliaient sur ses pas. Le général Ponce, l’instigateur de la révolte, se rappelait que la veille Rayon avait eu la faiblesse de composer avec les séditieux. Rayon, en effet, pour se débarrasser des mutins, leur avait fait espérer que le lendemain il accéderait à leurs

désirs , en leur permettant de déposer les armes pour profiter de V inclulto^ àxx. vice-roi. Ponce réclama Taccomplissement de la parole donnée. Bien que cette réclamation soulevât une indignation presque générale, Ponce parvint cependant à débaucher deux cents hommes en?iron , avec lesquels il passa à l’ennemi quelques jours après. Cette désertion, suivie de beaucoup d’autres , réduisit à une poignée de soldats la petite armée de Rayon. Avec cette bande, le général n’en réussit pas moins à gagner les environs de Zacatécas. Un guerrillero dont je nom a été conservé par l’histoire, Sotomayor, détaché par le général en chef vers les mines de Fresnillo, parvint, après des efforts inouïs, a s’approcher de cette position, dont il s’empara. Fresnillo, touche Zacatécas. Le général Torres, de son côté, était arrivé devant le camp du Grillo , ainsi nommé de la montagne qui s’élève en vue de Zacatécas. Ce camp renfermait le gros de la force espagnole qui défendait la ville ; mais pour l’attaquer Torres manquait de tout, de vivres comme d’artillerie : il résolut de prendre chez l’ennemi ce qui lui faisait défaut ^ et, par un de ces coups d’audace que le succès peut seul consacrer, il réussit à s’emparer du camp, où étaient entassées des munitions de toute espèce, six cents fusils et cinq cents barres d^argent. Zacatécas ne pouvait plus résister : seize cents hommes évacuèrent la ville, et, le 15 août 1811, c’est-à-dire vingt jours après son départ du Saltillo , Rayon se trouvait maître de l’une des places les plus importantes du Mexique.

La prise du camp du Grillo, celle de Zacatécas, frappèrent de stupeur le gouvernement espagnol, et les noms de Rayon et de Torres, jusqu’alors inconnus, devinrent tout à coup des noms glorieux. Les chefs ennemis commencèrent dès ce moment à compter avec les

deux généraux insurgés. Malheureusement la retraite du Saltillo à Zacatécas, la prise de cette dernière ville, semblèrent avoir épuisé tout ce que le général Rayon avait d’énergie morale et de science militaire. De ce moment commença pour lui une longue série de fautes qui, à de rares exceptions près, lui donnèrent toujours le désavantage dans toutes ses rencontres avec les troupes espagnoles. Dès lors Rayon, quoique dune bravoure qui demeura toujours incontestable, douta de sa fortune. Au moindre échec dans le début d’une action, le général mexicain, découragé, se tenait pour battu et lâchait pied sans chercher à regagner l’avantage momentanément perdu. Bientôt, sous le poids de ses défaites répétées, Rayon vit, à la prise de Zitâcuaro, s’éclipser le prestige et la gloire de son nom. Depuis cette journée fatale , Rayon, que son étoile avait abandonné, ne fut plus, il faut le dire, qu’un obstacle aux progrès de l’indépendance. Dénué de la grandeur d’âme nécessaire pour descendre de son propre gré du poste élevé où il était parvenu , il employa toute l’activité de son esprit à contrarier l’avénement de généraux plus heureux ou plus habiles que lui. Ses prétentions à garder un commandement suprême dont le poids l’é.crasait devinrent funestes à la cause de l’insurrection , et répandirent de nombreux germes de discorde parmi les chefs de l’armée révolutionnaire. Heureusement pour la cause mexicaine , une nouvelle réputation militaire grandissait loin de Rayon. C’était celle de l’homme à qui l’histoire assignera sans nul doute le premier rang parmi les généraux qui soutinrent le nouveau pavillon mexicain, et dont pourtant les prétentions de Rayon devaient finir par causer la perte, l’illustre général Morélos.

L’histoire de Cureho était celle même du général

Rayon , et m’avait retracé un des épisodes les plus singuliers de cette guerre. La nuit, autour de nous, était devenue complète , les feux des muletiers s’étaient éteints, et les solennelles harmonies de la solitude avaient remplacé les bruits confus qu’une heure auparavant la brise apportait encore à nos oreilles.il était temps de regagner notre gîte et de nous préparer, par quelques heures de sommeil, à la traite du lendemain. Toutefois, avant de rentrer à la venta, je tenais à éclaircir un doute que le récit du capitaine laissait subsister en moi.

« Et Gureno, dis-je à don Ruperto, son pays s’est-il au moins souvenu de lui ? Son nom ne vivra-t-il pas dans là mémoire des Mexicains à côté de celui du général qu’il a sauvé par son héroïque dévouement ?

— , Hélas ! me répondit don Ruperto, quelques lignes consacrées au vieux soldat par les historiens de la guerre de l’indépendance, voilà quelle a été toute sa récompense , et , quand la race énergique dont il fut un des plus nobles types aura disparu du Mexique, personne ne pourra dire dans le pays çe quelle général Rayon doit à Valdivia Gureno. »

CRISTINO VERGARÂ

Le Mexique compte peu de villes aussi charmantes que Jalapa et Tepic , toutes deux voisines de la mer et séparées par vingt lieues , Tune de l’Atlantique , l’autre du Pacifique. A Jalapa comme à Tepic, aux deux extrémités du grand plateau mexicain, on retrouve les mêmes masses d’ombre et de verdure , les mêmes jardins embaumés, la même température tour à tour fraîche ou tiède, suivant que la brise souffle des montagnes ou de l’Océan. On peut dire que Tepic est à San-Blas ce que Jalapa est à Vera-Gruz, une sorte de grande ville où les habitants des côtes viennent, au milieu des grenadiers et des orangers en Heurs, oublier un moment les labeurs et les soucis de leur vie journalière. J’avais quitté Jalapa depuis un an quand j’arrivai à Tepic, et, au terme de mon voyage, il me semblait être revenu à mon point de départ, tant est frappante la ressemblance de ces deux cités .également favorisées par le climat , également placées, comme de fraîches

oasis ^ entre les plaines brûlantes de la côte et les sommets glacés de la Sierra-Madre.

On se souvient peut-être que , parti de Mexico et me dirigeant vers San-Blas, j’avais fait rencontre, dans la plaine de Calderon, aux environs de Guadalajara, dun ancien chef de guerrillas, excellent guide et joyeux compagnon, don Ruperto Castanos. C’était avec lui que je chevauchais depuis ce moment ; c’était lui qui m’avait indiqué la maison de dona Faustina Gonzalez à Tepic comme notre point de réunion dans cette ville. A une lieue environ de Tepic , cédant à une impatience trop bien justifiée par nos pénibles marches à travers la Sierra-Madre, j’avais devancé le capitaine, et j étais déjà depuis près d’une heure installé sous le toit hospitalier de doua Faustina, quand don Ruperto, haletant et soucieux, vint me rejoindre.

« Quelle fâcheuse rencontre avez-vous faite ? lui demandai-je, surpris de son émotion inaccoutumée.

— Fâcheuse en effet , répondit-il. Yilla-Sehor est de retour dans ce pays , et nous sommes bien près du hameau de Palos-Mulatos.

— Vous parlez par énigmes, mon cher capitaine; je ne connais ni Villa-Senor ni le hameau de Palos- Mulatos.

— Vous avez raison, mais vous allez me comprendre. Villa-Senor est un ancien officier, qui, lors de la guerre de l’indépendance, servait en qualité de capitaine dans les rangs espagnols. Fait prisonnier dans une escarmouche par un de mes compagnons d’armes, un gaucho venu du Chili au Mexique, et qui s’appelait Gristino Vergara, Villa-Senor ne sortit de ses mains que pour être soumis à des raffinements de torture dont je vous épargne le récit. Aujourd’hui, bien des années se sont écoulées depuis l’époque où les hasards

AU MEXIQUE

de la guerre firent tomber momentanément Villa-Senor au pouvoir de Vergara. L’ancien prisonnier du gaucho est rentré au Mexique, qu’il n’avait pas revu depuis les luttes de 1811. C’est lui que je viens de rencontrer aux barrières de Tepic, et j’ai eu le malheur de laisser échapper devant cet homme, devenu l’ennemi mortel de Gristino Vergara, quelques mots qu’il n’aura eu garde d’oublier.

— Quelle est donc cette révélation si fatale ? demandai-je en souriant au capitaine.

— J’ai appris à Villa-Senor que Gristino Vergara habitait le hameau de Palos-Mulatos.

— Eh bien ?

— Eh bien ! le hameau de Palos-Mulatos est à quelques heures de Tepic, et dans quelques heures, peut-être, un de ces deux hommes, le gaucho ou l’Espagnol, aura cessé de vivre. Comprenez-vous maintenant ?

— Je comprends que si vous tenez à réparer votre étourderie, nous n’avons qu’un parti à prendre, quelque fatigués que nous soyons : c’est de ne faire ici qu’une courte halte, et d’aller coucher à Palos-Mulatos, chez votre ami le gaucho Vergara. »

Le capitaine me remercia d’avoir pris l’initiative d’une proposition qu’il n’osait pas me faire. Palos-Mulatos est un hameau perdu au milieu des forêts, sur la route de San-Blas. Nous pouvions donc, sans nous écarter de notre itinéraire, rendre visite à Gristino Vergara. Je n’avais qu’un regret en quittant ainsi Tepic le jour même de mon arrivée : c’était de me priver d’une semaine de repos dans un séjour aussi charmant ; mais j’avais, après tout, pleine liberté d’y revenir dès que j’aurais terminé les affaires qui m’appelaient à San- Blas, et, une fois hors de Tepic, sur la route des forêts

voisines de la mer^ je fus tout entier aux sérieuses préoccupations dont je ne pouvais me défendre en pensant au drame où Tindiscrétion de mon compagnon de voyage m’appelait si brusquement à jouer un rôle.

Chemin faisant, le capitaine me donna de nouveaux détails sur l’homme que nous allions voir. Le gaucho Vergara avait conservé dans la vie domestique toutes les habitudes de cruauté qui le faisaient redouter de ses compagnons d’armes. Le capitaine Villa-Senor n’avait pas seul à se plaindre de ce terrible enfant des Cordillères. Dans la population paisible au milieu de laquelle il était venu s’établir, Cristino Vergara s’était aussi créé d’implacables ennemis. Quand il s’était installé à Palos-Mulatos, le Chilien avait amené avec lui, outre sa femme, un fils déjà grand et deux filles en bas âge. Son fils s’était pris de querelle, à peine arrivé, avec un chasseur bien connu dans les environs du hameau. Cè chasseur, nommé Vallejo, avait tué l’imprudent agresseur ; mais, à quelques jours de là, il tombait lui-même sous la balle de Cristino. Le fils unique du chasseur. Saturnine, avait promis à son père mourant de le venger, et, bien qu’il eût paru depuis ce jour oublier sa promesse, les voisins de Cristino se disaient que tôt ou tard les événements mettraient aux prises dans un duel terrible le jeune chasseur et le vieux gaucho.

« De telles mœurs vous étonnent, ajouta le capitaine. Que voulez-vous ? quand la guerre civile éclate quelque part, les guerres de famille la suivent de près. Cette fois, nous avons du moins quelque chance de séparer les combattants, et, si vous m’en croyez, nous piquerons des deux pour arriver plus vite. »

Je ne me fis pas prier, et les chevaux frais que nous avions pris à Tepic secondèrent vaillamment notre im-

AU MEXIQUE

patience. Nous avions quitté, le capitaine et moi, vers quatre heures du soir, la maison de dona Faustina, et vers six heures nous étions déjà en vue des grandes forêts qui annoncent les abords de Tocéan Pacifique. Entre la mer et ces forêts, qui abritent sous leurs cimes verdoyantes une des populations les plus curieuses du Mexique, il y a plus d'un point de ressemblance. Sur les flots comme sous les feuillages, ce sont les mêmes rayons qui se jouent, les mêmes murmures qui résonnent, le même aspect de majestueuse immobilité qui s’offre au voyageur. Dans ces forêts comme sur TOcéan, on chercherait en vain un sentier, une route tracée. A part quelques sillons, quelques coulées de bêtes fauves, aucun chemin battu ne divise les masses des érables et des frênes qui dominent çà et là les hautes cimes des palmiers. Le seül bruit qui annonce la présence de rhomine dans ces grands bois est celui de quelque chariot dont les roues sifflent et crient au loin sous l’effort d un attelage de bœufs haletants. De rares clairières voient s’élever quelques cabanes, tantôt isolées, tantôt groupées en hameaux. La classe d’hommes ainsi plongée au sein d’une nature vierge mène une vie de luttes et d’aventures qui la familiarise de bonne heure avec le péril. Abandonnant la lisière du bois à des populations plus patientes et plus paisibles, les hommes de la forêt n’ont guère de rapports avec les hommes de la plaine. Ce sont d’ordinaire des natures violentes, qui fuient la contrainte des lois et le séjour des villes. Aussi les chasseurs mexicains ne sortent-ils de leurs retraites que pour vendre les peaux de chevreuils dont la chair les nourrit, ou pour échanger contre une prime la dépouille des jaguars qu’ils ont tués. Outre des malfaiteurs en querelle avec la justice, les forêts mexicaines recèlent aussi, bien qu’en plus petit nolnbre, de vieux

débris des guerres de l’indépendance, des partisans échappés aux luttes révolutionnaires, et qui cherchent dans la chasse un dédon;magement aux énaotions perdues de la guerre. Tels étaient les hommes au milieu desquels j’allais passer une nuit avant d’atteindre San- Blas. On comprend qu’au moment de pénétrer sur cette terre promise de la Bohême mexicaine, je me félicitai du hasard qui me donnait pour compagnon, dans cette traversée périlleuse, un vieux capitaine de guerrillas, certain de rencontrer partout des amis, sous le chaume des jacdles comme sous le toit des ventas, dans les sentiers des forêts vierges comme sur les grandes routes.

D’abord vivement éclairés par les rayons du soleil couchant, puis assombris par le crépuscule, les bois se rapprochaient (Je nous, mais insensiblement, et nous avions hâte d’atteindre ces fraîches retraites que les détours obligés du chemin reculaient sans cesse en dépit de nos efforts. Nous étions entrés dans la zone brûlante qui rayonne autour de San-Blas, et le ciel, que venait d’empourprer le soleil couchant, était déjà blanchi par la lune quand nous atteignîmes enfin la région boisée sur là lisière de laquelle nous devions rencontrer le pueblo de Palos-Mulatos.

cc Encore quelques pas et nous arrivons ! » me cria le capitaine.

Et je lançai mon cheval avec joie au milieu d’une vaste prairie. Nous l’avions à peine franchie, qu’un ruisseau assez large nous força d’arrêter nos chevaux. Sur l’autre bord du ruisseau s’élevaient quelques cabanes qui laissaient échapper à travers les nombreux interstices de leur cloison de bambous les rougeâtres clartés des foyers intérieurs. Gesjacales ou chaumières étaient situés au milieu d’une grande clairière dans la-

quelle les mouches à feu dessinaient en se croisant mille courbes étincelantes.

« Nous sommes arrivés, me dit le capitaine ; voici devant nous le pueblo de Palos-Mulatos. »

J’étais fort heureux, je l’avoue, d’avoir atteint le but de notre pénible excursion. L’aspect calme et joyeux de ce petit village, la chaleur étouffante qui pesait sur nous depuis notre départ de Tepic, le désir de camper à l’ombre des forêts vierges, tout m’eût décidé à choisir cet endroit pour lieu de halte, sans parler même de la grave circonstance qui nous y amenait. Il restait cependant à passer le ruisseau qui défendait les approches du village, et je remarquai bientôt que le capitaine, en promenant ses regards sur ce cours d’eau large et assez profond, avait l’air désappointé d’un chasseur en défaut.

a Mais, de par tous les diables, dit-il enfin, il y avait un pont dans cet endroit ! »

En ce moment, un homme parut sur l’autre bord. Le capitaine le héla ; puis, quand l’homme se fut approché :

« N’est-ce point ici Palos-Mulatos ? lui cria-t-il. Où donc est le pont qui conduisait au village ?

— V ous êtes bien à Palos-Mulatos ; mais les dernières crues ont emporté le pont. Puisque vous êtes à cheval, allez à une demi-lieue d’ici : vous trouverez un autre pont plus solide, qui a résisté au torrent, et dans une demi-heure vous serez rendu à Palos-Mulatos.

— Dans une demi-heure, caramba ! et s’il est trop tard ?

— ^ Il y a bien un autre moyen ; vous voyez là-bas, à gauche, ce réseau de lianes : c’est un pont aussi, un pont que le bon Dieu a fait et que les hommes du pue-

Llo prennent tous les jours ; mais je vous préviens qu’il n’est pas sûr pour les cavaliers. »

Le capitaine secoua la tête ; il paraissait se défier beaucoup du singulier moyen de communication qu’on venait de lui indiquer. Pour moi, j’étais décidé à gagner le plus tôt possible le hameau, dont l’aspect pittoresque m’avait séduit. J’offris au capitaine de traverser à pied le pont de lianes, tandis que, emmenant mon cheval en laisse, il irait passer la rivière à une demi-lieue de là. Don Ruperto accepta l’arrangement.

« En arrivant à Palos-Mulatos, me dit-il en prenant la bride de mon cheval, vous demanderez la cabane du gaucho Gristino Vergara, vous lui annoncerez ma visite, et vous le prierez de faire mettre à la broche, pour moi, la moitié d’un chevreau. Allez donc ; je vous rejoindrai bientôt. »

Le guerrillero partit presque en même temps au galop; je me dirigeai vers le pont de lianes, et au bout de quelques instants je me trouvai à l’entrée de cette galerie naturelle formée par les entrelacements de mille plantes grimpantes. Le long du ruisseau s’étendait un inextricable pêle-mêle de lataniets et de cactus : les longues et fortes lianes qui pendaient des rochers s’étaient enroulées autour du tronc d’un palmier que la tempête avait déraciné, et qui était tombé en travers du torrent. Maintenu par les lianes, et ne touchant le sol par aucune de ses extrémités, ce tronc offrait vraiment l’image d’un pont qu’aucune main humaine n’eût osé aussi hardiment suspendre au-dessus de l’abîme. Je restai un moment partagé entre la surprise et l’admiration, devant ce frêle chemin tracé au-dessus des eaux par un architecte mystérieux. Je me décidai enfin, et je fis quelques pas sur le pont mouvant ; mais presque aussitôt un choc inattendu imprima au réseau de lianes une

AU MEXIQUE

violente oscillation, et je faillis trébucher. En reprenant mon équilibre, je pus remarquer sur la rive opposée un homme qui s’éloignait précipitamment et qui disparut dans le fourré. Un moment, j’hésitai à aller en avant ; je me ravisai néanmoins, et je fus bientôt sur l’autre bord. Le hameau de Palos-Mulatoâ n’était plus qu’à quelques pas de moi, et je me dirigeai vers ses cabanes, d’où venaient déjà jusqu’à mes oreilles de joyeuses et confuses rumeurs.

Le pueblo ne se composait que d’une douzaine de huttes. Quand, arrivé devant la première de ces chétives habitations, je demandai la demeure du gaucho, il me fut aisé de deviner quelque embarras sur la physionomie de ceux que j’interrogeais.

« Vous voulez parler du ChilenoP me répondit enfin une jeune fille occupée à disposer quelques campanules pourpres dans les noires tresses de sa chevelure.

— Oui, je veux parler du Chilefio; c’est Gristino Vergara qu’il se nomme, je crois?

— Gristino Vergara! Vous voyez ce latanier à quelques pas d’ici? La cabane qui s’élève au pied de cet arbre est la sienne. »

Je remerciai la jeune fille, et j’allai frapper à la cabane du gaucho. Un vieillard de haute taille vint m’ouvrir; derrière lui se tenaient une femme déjà courbée par l’âge et deux jeunes filles : j’étais dans la cabane de Gristino Vergara, et j’eus bientôt fait la commission du capitaine don Ruperto.

a Don Ruperto Gastanos est ici ! s’écria vivement le Ghilien. Il sera, comme vous, le bienvenu dans notre pauvre cabane.

— Ge n’est pas sans peine, ajoutai-je en riant, que j’y suis arrivé, et je saurai à l’avetiir qu’il ne faut jamais traverser à deux un pont de lianes.

— A deux! reprit le gaucho, dont l’œil étincela et dont la voix prit subitement un accent étrange.

— Oui , quelqu’un était sur le pont suspendu au moment où j’y passais, et, comme il craignait sans doute d’être reconnu, il a traversé le pont d’un pas si brusque, qu’il a failli me précipiter dans le torrent. »

Tout en parlant, j’observais la singulière famille au milieu de laquelle le hasard m’avait conduit. La sombre figure du gaucho exprimait une impatience péniblement contenue. La femme de Gristino et sa plus jeune fille semblaient m’écouter avec indiflerence ; mais "il n’en était pas de même de la fille aînée du Chilien, et à peine eus-je parlé de ma rencontre sur le pont de lianes, que je remarquai un grand trouble sur sa physionomie. La curiosité que j’avais pu lire jusqu’à ce moment dans ses regards se changea en une visible inquiétude. Ses beaux yeux noirs fixés sur moi semblaient m’adresser une énergique et douce prière. L’homme que j’avais rencontré sur le pont de lianes, elle le connaissait donc ? elle craignait pour lui les soupçons, la terrible colère de Gristino Vergara! et j’avais, sans le vouloir, commis une indiscrétion qui pouvait entraîner des suites funestes. Je laissai voir aussitôt à la jeune fille que j’avais compris ses supplications muettes. « L’homme qui a fui devant moi sur le pont de lianes est évidemment, reprisje, quelque salteador ou routier du voisinage, qui m’aurait dévalisé s’il m’avait vu sans armes, et que mon équipement presque militaire a décidé à une brusque retraite. » Je donnai néanmoins cette explication avec une sorte d’embarras qui ne pouvait échapper à un observateur quelque peu pénétrant, et le gaucho ne me répondit que par un geste de doute. Heureusement, l’arrivée du capitaine vint donner un autre cours à l’en-

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tretien. Gristino Vergara se leva avec empressement pour tendre la main à son vieux camarade.

« Soyez mille fois le bienvenu, dit-il à don Ruperto ; je vous remercie de n’avoir pas oublié que la hutte de Gristino Vergara est sur la route de San-Blas.

— Vous me remercierez bien plus chaudement encore, répondit le vétéran, quand vous saurez ce qui m’amène; mais je ne le dirai qu’à vous seul. En ce moment, je vois que vous êtes tous en bonne santé et que nous n’arrivons pas trop tard; c’est l’essentiel, ajouta-t-il en me lançant un regard d’intelligence. Je vois aussi que ma belle Fleur-de-Liane est devenue une grande et charmante fille. »

Fleur-de-Liane, c’était la fille aînée du gaucho, s’éloigna en rougissant, et sa sœur la suivit. Le gaucho, avec sa femme, alla, de son côté, donner quelques soins à nos chevaux. Resté seul avec le capitaine, je ne pus m’empêcher de lui faire part de l’impression d’inquiétude qui m’était restée de mes premières paroles échangées avec Gristino devant sa fille. Fleur-de-Liane rentra au moment où le capitaine allait me répondre. La jeune fille s’empressait autour de nous avec une impatience mal dissimulée. Je crus comprendre qu’elle désirait que le capitaine s’éloignât un instant, et je rappelai à don Ruperto combien il importait de mettre promptement le gaucho en garde contre un guet-apens probable de Villa-Senor.

« Je meurs de soif, répondit Gastanos, et, si cette jolie fille voulait m’apporter plein un valde d’eau froide, je ferais volontiers ensuite ce que vous me demandez. »

Fleur-de-Liane s’éloigna, et revint presque aussitôt avec une jarre de tçrre poreuse qu’elle tendit au capitaine. En voyant cette jeune fille belle et brune penchée • 275 10

vers le vétéran, qui tenait Tamphore collée à ses lèvres avec rimpassibilité d’un Arabe, je croyais presque avoir sous les yeux la Rébecca de la Bible. Quand le capitaine eut vidé d un trait la moitié de Famphore, il la remit à Fleur-de-Liane et s’éloigna après avoir déposé, en guise, de remercîment, un baiser sur le front de la jeune fille. A peine était-il sorti, que Fleur-de-Liane s’approcha’ de moi.‘ « Qui avez-vous rencontré au pont du ruisseau? me demanda-t-elle tremblante. Un jeune homme ou un vieillard?

— Je ne sais, je n’ai \u qu’une ombre qui a disparu presque aussitôt dans les fourrés de la rive ; mais pourquoi cette question?

— Parce que, reprit-elle avec un mélange de fierté et de timidité qui me charma, parce que l’ombre que vous avez \iie est peut-être celle d’un jeune homme que j’aime, et qu’il court un danger de mort. Vous avez compris mes angoisses ; après avoir éveillé les soupçons de mon père, vous avez cherché à les dissiper. Merci.

— Et vous, ne courez-vous aucun danger ?

— Oh! moi, mon père me tuera s’il sait jamais le nom de celui que j’aime ! »

Et, en parlant ainsi, la jeune fille semblait défier la mort avec une exaltation passionnée. Pour moi, ces derniers mots me faisaient frémir, et je pensai involontairement au fils de ce chasseur Vallejo qui avait juré une haine mortelle à Gristino Vergara. Quel autre nom eût pu décider le gaucho à frapper sa propre fille ? De plus en plus soucieux et agité, j’allai m’asseoir, devant la cabane, sur un banc de bois d’où je pouvais observer tous les mouvements de la jeune fille restée dans l’intérieur. Je la vis jeter de nouveaux aliments dans le foyer j dont la flamme pétilla bientôt et lança de rougeâtres lueurs à travers les interstices de la frêle cloison de

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bambou. Fleur-de-Liane sortit ensuite, et alla se placer sur le seuil, de façon à pouvoir être aperçue de loin, grâce aux ardents reflets que le foyer nouvellement attisé jetait sur elle. Fleur-de-Liane tenait sous le bras le même cantaro qu’elle avait tendu au capitaine ; son écharpe de coton (rebozo), négligemment jetée sur sa tête, pendait de chaque côté de ses épaules en deux longs plis, comme les draperies des figures byzantines. Fleur-de-Liane resta quelques secondes immobile dans cette attitude : ou eût dit une statue gothique. La lune éclairait au loin le massif qui abritait le pont du ruisseau, et, au milieu de la vive clarté qui baignait la jeune fille, il était impossible que le moindre de ses mouvements échappât au regard attentif d’un homme qui se serait tenu caché sous le rideau de verdure du pont. Je compris alors que Feur-de-Liane se préparait à donner un signal. Elle commença par ôter lentement et avec un naturel parfait le rebozo qui la couvrait. Elle le roula en une espèce de torlil qu’elle arrondit au-dessus de sa tête pour soutenir la cruche à base étroite que les Espagnols ont empruntée aux Maures et importée aux Mexique ; puis, élevant son bras nu et bruni à la hauteur du cantaro, elle fit mine de s’avancer vers le ruisseau pour le remplir. Il semblait que la jeune belle fille eût l’art de se métamorphoser : au milieu de la clarté qui l’enveloppait des pieds à la tête, et qui mettait en relief sur l’ombre noire et lointaine de la clairière sa taille svelte et les reflets fauves de ses bras et de ses épaules nus, son attitude n’avait plus rien de la naïveté de la statuaire gothique ; mais, souple et provoquante, elle faisait penser à ces filles madianites pour lesquelles les enfants d’Israël tombèrent dans le péché. Fleur-de- Liane s’était avancée ainsi nonchalamment vers le ruisseau, quand tout à coup elle fit entendre un cri de

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tigresse blessée, sa cruche lui échappa et se brisa ; elle fut au moment de s^’élancer vers le torrent, mais la force de sa volonté la retint, et elle se baissa comme pour ramasser les débris de son cantaro. Je devinai à peu près la cause de cette émotion soudaine. Plus heureuse que Fleur- de-Liane, qui ne pouvait aller jusqu’au ruisseau sans exposer la vie de celui qu’elle aimait, la même jeune fille qui, un instant auparavant, m’avait indiqué la cabane du Chileno, s’avançait en chantant vers le pont de lianes, la tête non pas chargée d’une cruche, mais ornée de ces campanules qu’elle arrangeait dans ses cheveux quand je l’interrogeai. Je pressentis en elle une rivale de Fleur-de-Liane, et j’eus pitié de la malheureuse fille de Gristino Vergara. Je m’avançai, sous prétexte de l’aider, vers Pleur-de-Liane, qui, d’une main tremblante, ramassait les fragments de son vase épars sur la mousse.

cc Allez l’avertir, me dit-elle d une voix impérieuse et saccadée, que je le fais poignarder par mon père, et moi après lui, s’il parle à cette jeune fille.

— Qui, lui?

-- Saturnine .

— Saturnine ! repris-je épouvanté. Eh quoi! la fille de Gristino Vergara aime Saturnine Vallejo!

— Oui, je l’aime, et vous savez maintenant qu’il y va de sa' vie comme de la mienne, si je parle à mon père. Allez donc, je vous en supplie ; Dieu vous récompensera de votre miséricorde. Vous trouverez Saturnine sur le pont de lianes. »

En ce moment, le gaucho et le capitaine parurent sur le seuil de la cabane. Je compris qu’il n’était plus temps d’hésiter, et je m’éloignai avant que le capitaine eût pu me voir, tandis que la jeune fille regagnait la cabane.

AU MEXIQUE

Tout en marchant à pas lents vers le pont du ruisseau, je me posais une question assez embarrassante : Saturnine rendait-il à Fleur-de-Liane tout l’amour que celle-ci n’avait pu cacher? Et, au cas contraire, le fâcheux qui ne craignait pas de venir troubler un doux tête-à-tête ne s’exposait-il pas à être fort mal accueilli ? J’aimai mieux croire toutefois qu’il y a, dans la passion, violente et réelle , un irrésistible empire qui soumet à son joug ceux qui l’ont causée, surtout quand ils joignent au magnétisme de la passion celui non moins puissant de la jeunesse et de la beauté. Je m'avançai donc vers le pont, certain de trouver Saturnino,en dépit des provocations de la jeune fille aux campanules rouges, dans une situation d’esprit et de cœur semblable à celle de Fleur-de-Liane. Je marchais néanmoins vers le but de mes investigations avec la prudence du naturaliste qui veut étudier les mœurs des tigres ou des lions dans leurs forêts natales ; il ne doit pas oublier que les barreaux de fer des ménageries ne sont plus là pour le défendre, et je ne perdais pas de vue qu’il n’y avait pas plus d’alcade que de gendarmes dans cette petite bourgade à demi sauvage.

A mesure que je m’avançais en parlementaire, le silence devenait plus profond. Les bruits et les lueurs qui s’échappaient des huttes s’éteignaient graduellement ; bientôt je n’entendis plus que le clapotis presque insensible du ruisseau et les vibrations légères des Ion-

gués lianes sous quelque bouffée de vent chaud. Parfois àussi au frémissement des palmes sonores des lataniers se mêlaient quelques voix ou les chants lointains du village. J’écoutai de toutes mes oreilles, et j’essayai vainement de distinguer dans les rumeurs confuses venues des huttes, des bois ou du ruisseau, la voix de Saturnine ou celle de la coquette villageoise qui semblait le poursuivre. Aucun pied nq faisait craquer les feuilles sèches sur la mousse , aucunes lèvres n’échangeaient le plus léger murmure. Tout cela me parut d’un triste présage pour la pauvre Fleur-de-Liane. Je n’avais cessé d’avoir les yeux fixés dans la direction du pont, et je n’avais pas vu revenir celle que j’appelais sa rivale, et qui s’était avancée pleine de confiance dans une beauté qui était loin d’égaler celle de Pleur-de-Liane. Il y avait donc trahison, à n’en pas douter, et je ne pus m’empêcher d’en ressentir un amer désappointement : tant d’amour méritait mieux. Incertain si je devais revenir lui annoncer cette funeste nouvelle, je traversai le pont mouvant,* et je me retrouvai dans l’endroit où j’avais mis pied à terre une heure auparavant ; là aussi tout était désert et silencieux i La lune n’éclairait qu’une vaste solitude^ de hautes herbes où jouaient en scintillant les mouches à feu et où bruissaient incessamment les cigales , des bouquets espacés de palmiers qui projetaient leurs ombres sur la plaine. Ce paysage nocturne attristait l’œil et le cœur.

Après avoir fait quelques pas en remontant le cours du ruisseau, je pris la direction opposée ; enfin je ne pus me dissimuler que Saturnine avait disparu, et je regagnai la hutte du gaucho. Fleur-de-Liane guettait mon retour avec une impatience fiévreuse. En dépit de l’échec que j’avais subi, je fis bonne contenance quand elle vint à ma rencontre.

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« Avez- vous trouvé Saturnino? me demanda-t-elle d’une voix brève.

— J’ai fait ce que vous m’avez dit. »

Je croyais me tirer d’embarras par cette réponse évasive ; mais la femme , quand elle aime , est doublement clairvoyante.

« Vous l’avez vu? répliqua -t-elle ; comment est-il? »

Cette fois, il m’était permis d’hésiter à répondre.

a C’est faux ; vous ne l’avez pas vu, » reprit Fleur-de- Liane en pâlissant , et mon silence confirma ses doutes. Sa nature vigoureuse chancela un instant devant une réalité terrible, celle de l’infidélité de Saturnino. Deux larmes jaillirent à l’extrémité de ses longs cils noirs, ce furent les seules ; puis ramassant les forces de son cœur brisé, elle rentra silencieusement dans la cabane paternelle. Je vins me rasseoir sous le péristyle avec cette appréhension qu’on éprouve quand on voit fumer la mèche qui va déterminer l’explosion d’une mine chargée. Le fougueux tempérament de Pleur-de-Liane allait faire éclater l’orage qui grossissait. Je la vis en frémissant s’approcher de son père et l’entraîner dans une pièce voisine. Le capitaine, qui était venu me rejoindre remarqua ma tristesse. Je lui avais déjà confié mon inquiétude au sujet des soupçons du gaucho sur sa fille ; quand je lui eus appris que Fleur-de-Liane aimait Saturnino Vallejo, quand je lui eus parlé de la jalousie furieuse de la jeune fille et de ma course inutile au pont du ruisseau , don Ruperto fronça le sourcil et dit avec une expression de gaieté qui cachait mal son mécontentement :

a Caramha ! une double venganza ! Saturnino et Villa- Senor ! Voilà deux motifs pour que nous ne soupions pas ce soif. »

Un cri de fureur qui retentit dans la hutte du gauchô

vint interrompre don Ruperto. Cristino rentra dans la salle du foyer, qui éclairait ses traits animés de passions fougueuses et plus terribles encore que celles de sa fdle.

« Gastanos ! s’écria le gaucho, vous êtes mon hôte et mon ami, et vous m’aiderez à venger l’honneur de mon nom.. Le fils de Vallejo a déshonoré ma fille, elle-même le proclame ; maisle larron d’honneur est dans ces bois.... Vous aussi, seigneur cavalier, le foyer de votre hôte est souillé.... Achevai! à cheval! »

Il était fort superflu de discuter en ce moment avec le gaucho ; mieux valait, en feignant de l’aider dans ses projets de vengeance, se n^énager l’occasion de sauver celui qu’ils menaçaient , si cela était en notre pouvoir. Nous courûmes donc seller nos chevaux, et en quelques minutes nous fûmes prêts pour une excursion nocturne dont la cabane de Saturnino semblait devoir être le but. Au mornent de monter à cheval, je vis le gaucho, outre le lazo attaché derrière sa selle, ceindre son corps d’une courroie de cuir à trois branches, dont deux seulement étaient d’égale longueur. Chacune des trois branches était armée à son extrémité d’une boule recouverte de cuir et de la grosseur du poing. C’étaient les holas du gaucho, plus redoutables encore que son lacet. Avant de m’éloigner avec mes deux compagnons, je jetai un dernier coup d’œil dans l’intérieur de la hutte : la mère et la plus jeune fille sanglotaient dans un coin de la pièce commune , et à quelques pas d’elles Fleur-de-Liane se tenait accroupie, la tête voilée de son rebozo.

Ce fut vers le pont de lianes que nous poussâmes d’abord nos chevaux; il était désert comme je l’avais laissé. Après avoir jeté un coup d’œil autour de lui, Cristino descendit précipitamment de cheval et se baissa pour examiner les traces ; il sauta ensuite sur le pont, qu’il traversa, et alla continuer ses recherches de l’autre

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côté. Nous attendions le résultat de cette enquête, le capitaine et moi, sans échanger un seul mot, et, comme notre attente se prolongeait, je mis pied à terre aussi mpi-même. Je n’avais jamais pu voir sans un intérêt extrême les Indiens ou les métis du Nouveau-Monde interroger la terre comme un livre mystérieux. J’allai donc rejoindre le gaucho. Tout à coup mes regards, qui, fixés sur lui, étaient naturellement attirés vers le sol, se portèrent sur un bouquet qui n’avait pu être oublié dans l’herbe que par une des plus jolies et des plus coquettes habitantes du. pueblo. Ce bouquet était formé de fleurs sauvages liées entre elles par un rameau de cliintille * odorant. Ma première pensée fut que cet indice pouvait avoir quelque valeur dans les circonstances où nous nous trouvions, et je retournai auprès du capitaine, qui nous attendait patiemment à l’entrée du pont. « Voila ce que je viens de trouver, lui dis-je.

— Un bouquet ! C’est sans doute un message symbolique pour Fleur-de-Liane ; il faut le lui remettre à tout hasard. »

Le plus difficile était d’exécuter ce projet sans donner l’alerte à Gristino, et j’allais déjà m’élancer à pied vers la hutte , quand , son examen fini, le gaucho s’écria : a A cheval ! je sais maintenant de quel côté nous devons courir. »

Le Chileno repassa le pont, se jeta en selle et prit de nouveau les devants au galop. C’était heureusement dans la direction de sa cabane. L’unique rue du village que nous traversâmes était plongée dans une obscurité complète. Quelques curieux, devinant peut-être la cause

1. Espèce de jonc dont les racines donnent, par l’infusion dans l’eau , une douce et agréable odeur qui sert à parfumer le linge.

des allées et vennes de Cristino, se montraient çà et là sur le seuil des huttes. Silencieux, le gaucho n’échangeait aucun salut avec ses voisins, et continuait sa course au milieu des aboiements des chiens de garde. Le capitaine et moi, fort contrariés de battre les bois au lieu de souper, nous ne parlions pas davantage. Dans une seule cabane on ne dormait pas ; dans celle-là seule le foyer jetait encore quelques lueurs : c’était la hutte de Fleur- de-Liane. Mes deux compagnons passèrent outre comme un ouragan ; contenant légèrement mon cheval, j’eus le temps de jeter sans être vu par la porte ouverte le bouquet aux pieds de celle à qui je le croyais destiné, Je la vis tressaillir, ramasser les fleurs symboliques, et je repris le galop.

Après avoir laissé derrière nous le petit village de Palos-Mulatos, nous nous enfonçâmes dans un assez long sentier qui, sous les arches de verdure dont il était couvert, eût semblé sombre comme un souterrain, si la lune n’eût réussi à glisser quelques rayons à travers les rares interstices des branchages entrelacés. Nous chevauchions en pleine forêt vierge. Parfois, en galopant à la suite du gaucho, nous étions forcés de nous baisser sur notre selle pour nous dérober aux étreintes de la végétation parasite qui de toutes parts nous enveloppait. Les longs éventails des palmiers obstruaient à chaque pas notre route. Sur la terre molle et spongieuse du sentier , le pas de nos chevaux ne produisait aucun son, et respectait les harmonies nocturnes de ces splendides forêts. Ali bout d’une demi-heure de galop, nous tournâmes brusquement à gauche par un sentier plus étroit embranché sur le premier, et qui nous conduisit à une petite cabane vivement éclairée par la lune. De gigantesques lataniers étendaient sur le toit de la hutte, comme de vertes persiennes, leurs éventails aux lames

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aiguës. Le gaucho poussa impétueusement son cheval vers cette cabane. « Ici demeure^, nous dit-il, l’homme qui connaît le mieux ces forêts; lui seul nous dira ou il faut chercher Saturnino. Holà ! Berrendo ! dormezvous ? »

Personne ne répondit, et le Ghileho impatienté heurta rudement du pommeau de son sabre la cloison de bambous. Aux coups redoublés qui se succédaient, la voix d’un homme répondit enfin :

« Qui m’appelle, et pourquoi ce vacarme?

— C’est moi.

— Qui vous? répondit la voix.

— Gristino Vergara. »

Nous entendîmes la porte s’ouvrir enfin , et un homme d’une figure non moins farouche que celle du Chilien se montra sur le seuil. Get homme, de haute taille, était maigre, nerveux^ et souple comme une de ces fortes lianes que la hache peut à peine entamer; dans sa figure basanée , 'dans ses traits mobiles, on lisait un singulier mélange d’audace et de placidité railleuse. En vrai chasseur mexicain, toujours prêt à quitter sa couche de gazon pour suivre la piste d’un cerf ou d’un jaguar, l’habitant de la cabane dormait revêtu de son costume complet de cuir fauve, qui se composait d’une veste et d’un pantalon étroitement serré aux hanches. Il resta un pioment immobile sur le seuil de sa hutte, et promena sur chacun de nous un regard interrogateur. Il semblait attendre nos questions : ce fut Vergara qui le premier rompit le silence.

« Saturnino est-il au Polmar? demanda le gaucho.

— Il doit y être ; mais pourquoi cette demande? Le fils de Vallejo paraîb-il de trop dans ce monde à Gristino Vergara?

— Oui. »

Cette laconique et terrible réponse ne parut pas surprendre Berrendo.

« Eh bien! à, la garde de Dieu! reprit-il. La nuit sera bonne pour vous, Gristino. Peut-être demain aurez-vous pris au piège deux ennemis au lieu d’un.

— Que voulez-vous dire?

— Vous vous rappelez un officier espagnol qui fut votre prisonnier, et qui se nommait Villa-Senor? » reprit Berrendo.

Castanos et le Chilien échangèrent un regard d’intelligence.

— Oui, répondit Vergara; eh bien?

— J’étais, il y a une heure, à la Laguna de la Gruz, dit Berrendo; je guettais la venue d’un cerf que j’avais déjà vainement poursuivi, quand un cavalier s’approcha de l’étang pour faire boire son cheval. Je jugeai à propos d’observer cet homme avant de me montrer, et je vis le cavalier pousser sa monture dans l’étang, puis l’arrêter à quelques pas du bord. Il ôta son chapeau de paille, comme pour aspirer plus à l’aise les fraîches émanations du lac, et c’est alors que je reconnus, malgré son épaisse chevelure blanche , ce damné Espagnol dont les traits ne sortiront jamais de ma mémoire . Mon premier mouvement à cette vue fut d’armer ma carabine.

— Votre premier mouvement était bon, caramba! quel a été le second?

— J’ai réfléchi que le cavalier n’était peut-être pas seul, et que le bruit d’un coup de feu pouvait attirer ses compagnons. J’ai eu recours alors à un moyen qui m’a toujours réussi quand je veux traquer un ennemi sans brûler de la poudre.

— Je devine, reprit Gristino ; vous avez fait une quemada^ .

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