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Ce mot signifie une brûlée , un de ces incendies que les

AU MEXiyUE.

— Oui, vraiment, et une Lelle, je vous jure. J’ai

mis le feu aux quatre coins du taillis autour de l’étang de la Cruz. Ce qui m’a décidé à user de ce moyen, c’est que Villa-Senor, après avoir fait boire son cheval , est sorti de l’étang , a mis pied à terre et s’est étendu pour dormir sous un palmier. Je lui ai préparé un beau réveil. Tenez, ne sentez-vous pas déjà la fumée que le vent porte de ce côté ? f

— A la bonne heure ! répondit Gristino ; je reconnais mon vieux camarade. Eh bien ! capitaine Ruperto, que dites-vous de l’expédient? Nous voilà délivrés de Villa-Sehor ; nous n’avons plus à songer qu’à Saturnine, et celui-ci ne nous échappera pas. En route donc, et vers le Palmar !»

Quelques instants a.près, nous avions laissé bien loin derrière nous la cabane du chasseur de cerfs si expert en quemaclas. Nous atteignîmes bientôt un endroit ou la route se rétrécissait tellement que nous fûmes obligés de nous mettre à la file l’un de l’autre ; et encore le passage était-il si étroit , que ce n’était qu’au pas qu’un cheval y pouvait avancer. Le gaucho marchait en tête, don Ruperto le suivait immédiatement, et je venais ensuite à quelque di^ance de mes deux compagnons de route. Enfin, après quelques minutes de cette marche incommode, nous parvînmes à une espèce de carrefour où divers sentiers venaient aboutir. Le gaucho en prit un , afin d’étudièr quelques traces qu’il venait de remarquer, et après nous avoir priés de l’attendre un instant, il ne tarda pas à disparaître. Resté seul avec don Ruperto , je profitai de l’occasion pour m’ouvrir à lui: « Savez-vous, lui dis-je, mon cher capi-

chasseurs mexicains ne craignent pas d’allumer quand ils n’ont pas d’autres moyens de saisir leur proie.

taine, que lé rôle qu’ou nous fait jouer est pour le moins singulier? Je ne sais comment vous qualifiez l’action à laquelle nous prêtons les mains en cette circonstance.

— Hum ! il y a vingt-cinq ans, j’aurais appelé cela une embuscade; aujourd’hui....

— Je l’appelle un guet-apens , interrompis-je. Il est évident que le gaucho espère surprendre ce pauvre jeune homme, comme Berrendo surprend les bêtes fauves de la forêt. Moi , je déclare ne pas vouloir être le complice d’un assassinat; je dirai plus, je veux l’empêcher, et je compte sur vous pour m’aider.

— Vous n’avez peut-être pas tort, mais l’honneur a parfois des exigences cruelles. Le gaucho est un de mes vieux compagnons d’armes : je ne pourrais l’abandonner en ce moment sans passer pour un lâche. »

Je convins avec le capitaine qu’à son point de vue il avait raison ; mais je n avais pas les mêmes motifs que lui pour me résigner à un rôle passif, et je lui demandai ce qu’il me conseillait de faire pour empêcher que la^ fâcheuse aventure où nous étions engagés n’aboutît à un dénoûmant tragique.

« Vous avez à faire une' chose bien simple : ce sentier que vous voyez, et à langle duquel a tourné Gristino , conduit par un circuit au Palmar. Suivez -le pendant quelques temps, mettez pied à terre, attachez solidement votre cheval dans quelque fourré, enfoncezvous à pied dans les bois ; marchez toujours avec la lune en face de vous et avec votre ombre derrière ; vous ne pourrez manquer d’arriver au Palmar, et, si vous y êtes avant nous , tant mieux. Je motiverai de mon mieux votre disparition. »

Je remerciai le capitaine de ses avis, et je m’éloignai parle sentier qu’il m’avait indiqué.

AU MEXIQUE

Ce n'est pas une petite affaire pour un voyageur européen que de se trouver seul, et déjà épuisé par une journée de marche, au milieu des labyrinthes d’une forêt vierge. J’avoue que, si la vie d’un homme n’eût été enjeu dans cette occasion, j’aurais prosaïquement repris la route par laquelle j’étais venu, pour aller demander dans quelque cabane du petit village d’où je sortais une hospitalité moins orageuse que celle du gaucho. Toutefois les instructions de don Ruperto étaient assez précises pour que je ne risquasse pas de m’égarer, en supposant même que ma tentative demeurât inutile. Je cheminai donc quelques instants dans le sentier que je venais de prendre, je mis pied à terre et j’attachai mon cheval à un arbre ; puis, après avoir soigneusement noté dans ma mépaoire la configuration de l’endroit oii je me trôuvais, je passai mes'deux pistolets à ma ceinture et je m’enfonçai dans les fourrés, marchant, comme on me l’avait recommandé, avec la lune en plein visage.

Une semblable recommandation n’était pourtant pas facile à suivre. A peine mes regards pouvaient-ils percer le dôme épais du feuillage pour interroger de temps à autre, tant j’avais peur de m’égarer dans ce labyrinthe de forêts, le cours de la lune, qui nageait dans un ciel d’une admirable pureté. Peu à peù cependant la limpidité de l’atmosphère parut se ternir ; il me semblait que des nuages noirs traversaient les airs avec une rapidité surprenante, car je ne sentais pas le moindre

souffle de vent autour de moi. Bientôt un reflet étrange se dessina sur la voûte du ciel ; ce reflet était changeant, tantôt d’un blanc jaunâtre comme les premières lueurs de Taube, tantôt empourpré comme les dernières teintes du couchant. En même temps, il me semblait que les solitudes muettes s’éveillaient et se remplissaient de murmures. On entendait au loin retentir les cris des oiseaux ; mais ces cris ne paraissaient saluer ni le retour du soleil, ni celui de la fraîcheur des nuits après un jour brûlant. C’était une clameur discordante, des notes confuses, effrayées ou plaintives, auxquelles ne tardèrent pas à se mêler les vagissements d’effroi des chacals et de tous les hôtes des bois. Des moments de silence succédaient à ces rumeurs étranges dont je commençais à soupçonner l’origine, en me rappelant le sinistre avertissement du chasseur de cerfs. Des symptômes terribles ne me laissèrent bientôt plus aucun doute. Des tourbillons d’une fumée noire pailletée d’étincelles se balançaient comme de sombres panaches sur la voûte obscurcie du ciel , et des oiseaux éperdus , suffoqués , voletaient par centaines au-dessus de ces tourbillons ; la forêt, une partie de la forêt du moins, était en feu, à peu près dans la direction que je suivais. Craignant de me trouver enveloppé dans la flambée, je m’arrêtai un instant pour m’orienter de nouveau, dans un endroit où la végétation moins épaisse laissait au-dessus de ma tête une assez large trouée sur le ciel. L’horizon était alors teint d’une clarté sanglante ; le disque de la lune n’y apparaissait que comme une tache pâle à laquelle je tournais le dos. En marchant dans la direction que le capitaine m’avait enjoint de suivre, je m’aperçus avec joie que je laissais l’incendie derrière moi. Complètement rassuré, je doublai le pas; mais j’avais compté sans les difficultés toujours renaissantes du chemin.

AU MEXIQUE

Quelque pénible qu’il fût de se faire jour à travers cette végétation puissante, il était un obstacle encore sur lequel je n’avais pas compté : c’était le nombre prodigieux d’insectes qu’un éternel soleil y fait pulluler et que le froissement des branches faisait tomber sur moi par myriades. Quand j’en sentis les piqûres brûlantes, il était trop tard pour reculer, car j’avais autant de chemin à faire pour revenir sur mes pas, selon toute apparence, que pour gagner la clairière du Palmar, et il me fallait fuir l’incendie.

Enfin, et à ma grande satisfaction, j’aperçus à travers un rideau de palmiers les rayons de la lune jeter une blanche nappe de lumière sur un large espace ouvert devant moi : c’était la clairière que je cherchais, et que je trouvai déserte encore. Cette clairière formait une vaste ellipse et ressemblait à un cirque romain. A l’une des extrémités de l’arène, une flaque d’eau irisée par la lune se détachait sur un fond de verdure,- comme une opale enchâssée dans une émeraude. Un triple rang de palmiers semblait jeté tout autour comme une digue, pour contenir la mer de verdure qui frémissait derrière eux. Avides d’air et de lumière, les feuillages parasites escaladaient la tête des palmiers qui ployaient sous leur poids. Gomme le faneur qui ne peut supporter une gerbe trop lourde, les palmiers laissaient déborder jusqu’à leurs racines la végétation luxuriante de la forêt. De vagues murmures s’élevaient du sein de ce vert océan; on eût dit le bouillonnement de la sève de ces grands arbres que des milliers d’étés avaient fécondée, et dont aucun hiver n’avait arrêté le cours.

J’étais bien dans cette clairière du Palmar habitée par la famille du chasseur Vallejo. J’avais entendu Berrendo affirmer que Saturnino devait être dans sa demeure. Sa hutte était donc dans quelque coin caché du 275 11

Palmar; elle devait être sans doute située près de la flaque d’eau. Je m’empressai d’y courir; mais, pour éviter d’être aperçu du gaucho, au cas où il viendrait à déboucher presque aussitôt que moi dans l’enceinte de palmiers, j’en fis le tour, protégé par l’ombre épaisse qu’ils versaient à leurs pieds. Je n’apercevais rien encore; toutefois je crus entendre à peu de distance de moi une voix de femme murmurant une de ces méiodiês plaintives qu’on entend parfois le soir dans les campagnes, et quelques instants après je vis en effet, sur une hutaca de cuir et sur le seuil d’un jacal, une vieille femme assise, immobile, au clair de la lune. Elle ne me vit pas sans doute , car elle n’interrompit point sa mélancolique chanson : c’était la mère de Saturnine, qui attendait le retour de son fils. Au bruit de mes pas, la vieille femme cessa de chanter, puis elle leva vivement la tête ; mais le désappointement et la frayeur se peignirent sur sa figure quand elle reconnut un étranger à la place de son fils.

cr N’ayez pas peur, lui dis-je aussitôt; vous voyez en moi un homme qui désire préserver Saturnine d’un grand danger.

— Virgen santissima ! s’écria la mère , que voulezvous dire ? Saturnine aurait-il été dévoré par le feu qui rougit le ciel là-bas?

— Vous connaissez Gristino Vergara?

Ace nom qu’elle n’avait que trop de raisons sans doute pour n’avoir pas oublié, la vieille femme fit un signe de croix avec une muette épouvante.

cc Oui, oui, dit-elle; il y a longtemps que nous aurions quitté le pays, si la jeunesse savait écouter la voix de la raison. »

Je me hâtai d’avertir la mère de Saturnine de la venue prochaine de Gristino.

AU MEXIQUE

« Il se fait tard, me répondit elle, et j’espère que Saturnino ne reviendra pas ce soir. Plaise à Dieu que la flambée intercepte sa route ! »

Je compris que le fils de Vallejo n’avait pas laissé ignorer à sa mère son amour pour Fleur-de-Liane ; la vieille habitante du Palmar n’en avait pas moins confiance dans la protection du ciel. Elle espérait que Dieu protégerait son fils. Saturnino était d’ailleurs, comme Berrendo, un chasseur de profession, et, s’il n’était pas encore rentré à la cabane, il passait probablement la nuit à la poursuite de quelque gibier.

cc En tous cas, repris-je, Saturnino a du cœur, et maintenant qu’ib est averti. . . .

— Oui sans doute, il est brave comme pas un, et c’est pour cela qu’il ne fuirait pas ; mais quant à se défendre contre Gristino, il n’en fera rien. Vingt fois il a tenu la vie du meurtrier de sa famille entre ses mains, lorsqu’à l’affût des chevreuils il le voyait traverser ces bois sans en être vu, et chaque fois le souvenir de la fille a protégé le père. »

J’avais atteint le but que je m’étais proposé, et j’allais reprendre le chemin par lequel j’étais venu, lorsque la mère alarmée s’écria : « Jésus Maria ! le voici ! » Et la pauvre femme, dont l’œil, quoique affaibli par l’âge, avait été plus perçant que le mien, se tordit les mains avec angoisse. Ce ne fut toutefois que l’émotion d’un moment. Reprenant tout son sang-froid, elle courut vers un cheval attaché à un piquet à quelques pas derrière la hutte, et se mit à le seller précipitamment.

Cependant mes regards s’étaient portés du côté de' la lisière de palmiers où la veuve de Vallejo venait d’apercevoir son fils. Je pus alors voir distinctement le chasseur qui marchait d’un pas ferme vers la hutte, dans toute la confiance et la vigueur de la jeunesse, tandis

que la lune faisait briller le canon d’une carabine j etée sur son épaule ; mais j e remarquai bientôt avec inquiétude que le long de Tenceinte des palmiers rôdait un nouvel arrivant. A sa haute taille, à son épaisse chevelure blanche, je crus reconnaître ce Villa-Sehor dont le capitaine Gastanos m’avait fait minutieusement le portrait. La figure du rôdeur nocturne ne fit toutefois que m’apparaître comme un de ces fantômes qui traversent les rêves. Après avoir fait quelques pas dans la clairière, rinconnu rebroussa chemin et rentra brusquement dans le taillis. Pendant que j’observais ainsi tour à tour le jeune Saturnine et le taillis de palmiers où l’individu suspect avait sans doute cherché un abri, l’incendie allumé par Berrendo redoublait de violence, et par intervalles les échos répétaient les mugissements des taureaux sauvages, les glapissements des chacals qui fuyaient éperdus devant les flammes.

Au moment où Saturnino arrivait près de la cabane, sa mère achevait de seller le cheval ; elle courut vers son fils, le serra dans ses bras, et je l’entendis murmurer une ardente prière. Les moments étaient précieux, et je me demandais comment le vindicatif et impétueux gaucho n’avait pas encore atteint la clairière. La flambée seule, qui l’avait sans doute forcé de faire un détour, expliquait ce retard. Le jeune homme se dégagea doucement des bras de sa mère, et, sourd à ses supplications, s’avança vers moi. Un étonnement bien marqué, mais sans le moindre mélange de frayeur, se lisait sur les traits du fils de Vallejo, où je retrouvais, avec une nuance de mélancolie de plus, cette expression de fierté douce et d’exaltation contenue qui m’avait frappée chez Fleur-de-Liane.

ce II y avait entre Gristino et moi, s’écria-t-il, une trêve tacite ; qui a pu la rompre si soudainement ?

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— Sa fille! » lui dis-je.

A ces mots, le jeune homme ne put maîtriser une violente émotion. Il s’approcha de moi en frémissant, et je m’empressai de lui dire en quelques mots, car à chaque instant je tremblais de voir arriver le gaucho, le message dont j’avais été chargé pour lui, ma réponse à Fleur-de-Liane, son accès de jalousie et la révélation qui en avait été la suite.

cc Pourquoi, dit alors Saturnino, qui semblait accablé sous le poids d’une écrasante douleur, pourquoi m’en veut-elle d’avoir] quitté le pont de lianes sans l’attendre? ne m’avait-elle pas fait signe de m’éloigner? J’ai obéi à son ordre, et c’est là le crime qu’elle veut punir de mort ! Non, non, elle ne m’aime pas! »

Je pensais tout différemment, et je m’efforçais de lui faire partager ma conviction, mais en vain, quand sa mère nous interrompit. Elle amenait le cheval de son fils. La pauvre femme, jetant des regards effrayés autour d’elle, et craignant de voir apparaître l’homme qui menaçait la vie de Saturnino, le suppliait, au nom de tous les saints du paradis, de s’élancer en selle et de s’éloigner. Saturnino restait immobile.

« A quoi bon? répondit-il. Que ferais-je à présent de la vie ? »

Je joignis mes instances à celles de sa mère ; ce fut peine perdue: le jeune homme ne nous écoutait plus. Sa main jouait machinalement avec la batterie de sa carabine ; bientôt comme s’il eût même renoncé à disputer sa vie, il ouvrit le bassinet et en laissa tomber l’amorce ; puis il jeta son arme loin de lui avec la corne qui renfermait la poudre. Cependant l’instinct de la vie qui sommeille parfois, mais qui meurt rarement dans le cœur de l’homme, sembla un moment reprendre quelque empire sur Saturnino. Il mit un pied dans le large

étrier de bois suspendu à sa selle ; mais son pied retomba bientôt. Il jeta encore une fois un regard complaisant sur ce coursier qui en un clin d’œil pouvait mettre entre la mort et lui un espace infranchissable. Ce dernier mouvement de faiblesse fut bientôt dompté. Saturnino jeta près de sa carabine le machete suspendu à sa ceinture. De ce moment, l’instinct de la vie, la terreur naturelle de la mort, s’éteignirent devant une inébranlable résolution que ni les cris de sa mère ni mes remontrances ne purent vaincre.

Le temps s’écoulait, et le jeune chasseur, la main passée dans la crinière de son cheval, restait immobile. Tout à coup je le vis tressaillir comme sous un choc électrique. On eût dit que ce magnétisme inexplicable qu’exerce parfois l’amour lui apportait un mystérieux avertissement. Au même instant, et presque derrière nous, l’enceinte verte de la clairière se fendit à nos yeux et, pâle comme un mort échappé au tombeau, Fleurde-Liane apparut aux rayons de la lune ; sa robe était froissée, déchirée par les ronces, dont les nattes déroulées de sa chevelure retenaient encore les feuilles ; des gouttes de sang empourpraient son sein et ses épaules, et la jeune fille ne put que s’élancer haletante vers Saturnino. Au cri qu’il poussa, à la flamme qui brilla dans ses yeux, il était facile de voir que l’amour de la vie revenait envahir le cœur du chasseur, comme le flot longtemps repoussé par une digue insurmontable.

« J’arrive à temps ! béni soit Dieu ! put enfin s’écrier Fleur-de-Liane, Saturnino, je voulais ta mort parce que je t’ai cru infidèle; maintenant je sais.... »

Et la jeune fille tira de son sein un bouquet (je le reconnus pour celui que je lui avais jeté en passant) qu’elle pressa contre ses lèvres avec transport. « Satur-

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nino^ reprit-elle précipitamment et en prenant le bras du jeune homme, je veux à présent que tu vives; ce bouquet m’a rendu la vie. Ce blanc floripondio m’a dit que j’étais la plus belle à tes yeux ; ces fleurs rouges des lianes m’ont appris que pour toi la rivale qui les a portées n’est qu’un prétexte à ta présence près de notre hutte; ces marjolaines m’ont parlé de tes tourments. Oui, je sais tout maintenant, ce brin de chintule m’a tout révélé : je sais que tu m’aimes.... Mais qu’attendstu? Mon père va venir ; espères-tu obtenir son pardon pour avoir aimé sa fille? N’y compte pas. Dans un moment où je voulais mourir après toi, j’ai dit à mon père que je t’appartenais.... que tu t’étais joué de l’honneur de sa fille: j’ai menti; dans un moment de délire, j’ai voulu notre mort à tous deux. Veux-tu fuir maintenant? »

A ce moment, Gristino et Gastanos arrivaient dans la clairière ; mais déjà Saturnine, passant du désespoir à une joie fiévreuse, avait entouré de ses bras le corps souple et charmant de Fleur-de-Liane, et bavait assise sur son cheval, qui venait de partir comme un trait, emportant la jeune fille et le chasseur désarmé. Le gaucho, suivi du capitaine, se lança à leur poursuite.

« Arrêtez, capitaine! criai -je à Gastanos; laissez au moins la partie égale. »

Le vieux guerrillero s’arrêta en effet à ma voix; mais il n’en fut pas de même du gaucho. Pour combler la distance qui le séparait encore de l’objet de sa haine, il brandit son lazo , qui s’abattit en tournoyant sur les deux fugitifs. Saturnino, enlacé par le nœud coulant, fit un effort surhumain pour arrêter son cheval, dont les jarrets ployèrent jusqu’à terre , et, au moment où le bras vigoureux du gaucho allait l’arracher à ses arçons, le jeune homme tira son couteau^ la seule arme qui lui

restât. En un clin d’œil, le lazo fut tranché. Je ne pus retenir un cri de joie. Saturnino volait de nouveau sur la clairière, entraînant Fleur-de-Liane éperdue. Les deux fugitifs n’étaient plus qu a une courte distance de l’un des sentiers qui s’ouvraient sur l’enceinte du Palmar. Le gaucho bondissait à leur poursuite, silencieux et implacable. Je le vis alors dénouer ses boules et la triple courroie de cuir qui ceignait sa ceinture, prendre en main l’une de ces boules, et faire tournoyer les deux autres au-dessus de sa tête, et nous l’entendîmes chanter ces deux vers :

De mi lazo t’escaparas,

Pero de mis bolas.... quando*.

J’en allais apprendre la terrible signification. Les boules sortirent en sifflant des mains du gaucho et s’enlacèrent autour des jarrets du cheval. Lancé à fond de train, l’animal s’abattit. En deux bonds, fe gaucho fut, l’épée haute, derrière sa fille évanouie, derrière le chasseur désarçonné. Rien ne pouvait sauver l’une des deux victimes, quand un coup de feu retentit à l’entrée du sentier que les fugitifs avaient en vain cherché à gagner : le gaucho tomba, et tout redevint silencieux.

Cette fois, le capitaine Gastanos s’était impétueusement élancé dans la direction où le coup de feu s’était fait entendre ; mais il s’arrêta subitement au milieu de sa course et revint vers moi.

Œ A tout prendre , dit-il avec un accent de [sombre résignation, je n’ai pas le droit de punir Villa-Sefior ; Dieu voulait que cet homme fût vengé.

— Partons au plus vite, dis-je à don Ruperto, et je lui montrai, derrière Fleur-de-Liane penchée sur le ca-

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