‹ Scènes de la vie Mexicaine (volume 2)Chapitre 3 sur 23 · LE LICENCIÉ · texte numérisé non relu

LE LICENCIÉ

Il y a , à la Bibliothèque nationale de Paris , un antique document qui n’a guère été consulté , sans doute , depuis le jour où il a pris place sur les poudreux rayons du département des manuscrits* C’est un essai sur les idiomes des races indiennes du Nouveau-Monde, composé, vers la fm du XVI® siècle , par fray Alonso Urbano , religieux de l’ordre de Saint-Augustin. L’enchaînement de circonstances qui a amené de Mexico à Paris ce curieux document n’est peutêtre connu que de moi seul , et cela par une excellente raison : c’est moi-même qui ai rapporté à Paris l’œuvre ignorée du religieux de Saint-Augustin , et celui qui m’en fit don a pt-obablement cessé de vivre. Quoi qu’il en soit, l’événement à la suite duquel je devins possesseur de ce manuscrit ne s’effacera jamais de ma mémoire, et l’essai de fray Alonso Urbano , bien que je me reconnaisse peu compétent à en apprécier la valeur philologique , a pourtant un grand intérêt à mes yeux : il me rappelle les relations que j’eus avec un des personnages les plus étranges qu’il m’ait été donné de connaître au Mexique. Ces relations furent bien courtes , mais le récit qu’on va lire fera comprendre l’impression profonde qu’elles nl’ont laissée. Je n’ai pas besoin d’ajouter que, pour paraître romanesque, ce récit n’en est pas moins réel. Au Mexique, il ne faut pas l’oublier, le roman

est dans les mœurs mêmes, et celui qui veut retracer fidèlement ces mœurs 'exceptionnelles s’expose à passer pour un conteur peu scrupuleux, quand il n’est que simple historien.

Au commencement de l’année 1 835, je me trouvais à Mexico, aux prises avec une affaire assez épineuse : il s’agissait du recouvrement fort problématique d’une créance assez considérable sur un débiteur dont on ne pouvait trouver la moindre trace. L’affaire demandait à être conduite énergiquement, et je m’étais adressé, en conséquence, à plusieurs hommes de loi connus pour n’intervenir jamais en vain dans ces cas difficiles. * Tous avaient commencé par me promettre leur concours ; mais, dès que j’avais nommé le débiteur introuvable (il s’appelait don Dionisio Peralta), tous s’étaient récriés et avaient opposé à mes justes réclamations les plus étranges faux-fuyants. Celui-ci ne se serait jamais pardonné de causer le moindre chagrin à un aussi galant homme que le seigneur Peralta ; celui-là lui était attaché par un compadrazgo * de vieille date ; le troisième faisait valoir avec attendrissement le souvenir d’une étroite liaison d’enfance. Un quatrième fut plus franc que tous les autres, et me laissa entrevoir qu’au fond de tous ces scrupules d’amitié il y avait la crainte de quelque estocade, procédé que le seigneur Peralta avait sans doute mis plus d’une fois en usage pour se débarrasser de créanciers trop pressants. « Je ne vois, ajouta-t-il, que le licencié don Tadeo Cristobal qui puisse se charger de votre affaire. 11 a ün cœur de roc et une main de fer. C’est l’homme (ju’il vous faut. » Je courus aussitôt à \dicalle de los Batanes^ où demeurait, m’avait-on dit, le licencié don Tadeo; mais là

\ . Cuiiq»vi‘ugc ou rdi’iuiuagc.

m'attendait un nouveau mécompte. Don Tadeo venait de quitter son logement, et nul ne put ou ne voulut me dire où il avait élu domicile.

Découragé et abattu au terme d’une journée tout entière passée en courses inutiles, je me promenais assez tristement sous les Arcades des Marchands {Portales de îos Mer^ caderes), donnant sur la grande place de Mexico. J’avais résolu, en désespoir de cause, de demander quelques renseignements sur don Tadeo aux nombreux écrivains publics dont les échoppes situées sous ces galeries sont autant de bureaux de renseignements toujours ouverts; mais, arrivé sous les arcades, j’oubliai le motif qui m’avait amené dans cette espèce de bazar, rendez-vous quotidien des oisifs de Mexico, et mon attention fut entièrement distraite par le tableau animé qui se déroulait sous mes yeux. On s’étonnera moins de cette distraction, si l’on se figure le magique aspect de la plaza Maijor de Mexico une heure avant le coucher du soleil. Les Portales de los Mercaderes occupent, en effet, presque un des côtés de cette place immense, que la cathédrale, V Ayant amiento et le palais du Président bornent sur les trois autres faces. Les plus belles rues de Mexico viennent y déboucher entre ces édifices; c’est la rue de la Primera- Monter ilia ^ toute bordée de boutiques élégantes; c’est la rue de los Plateros ou des Orfèvres, presque exclusivement occupée par des joailliers ou des bijoutiers ; puis, en regard de ces rues, où le commerce européen déploie toute sa splendeur, le menu négoce mexicain semble avoir choisi pour théâtre les sombres arcades de los Mercaderes, A l’époque de mon séjour à Mexico, aucune innovation à la française n’était venue encore altérer la physionomie pittoresque de ces arcades, qui rappelaient assez fidèlement ce qu’on nomme à Paris les Piliers des Halles. De lourds arceaux appuyaient d’un côté sur de vastes magasins, de l’autre sur des pilastres au pied desquels se dressaient des

boutiques {alacenas) abondamment pourvues de livres de piété, de rosaires, de dagues et d’éperons. A côté de ces boutiques, comme pour représenter la vente en détail à ses derniers degrés, des îeperos en haillons trafiquaient en petits articles de verroterie, et, leur fonds de commerce sur un doigt de la main, poursuivaient les chalands de leurs importunes sollicitations. De temps à autre, des vendeuses de canards sauvages en ragoût ou tamaîes \ accroupies dans l’ombre des arceaux, mêlaient au bourdonnement de la foule leur cri si connu : Aqui hay poto grande^ mi aima; sejïorito venga sied ou celui non moins populaire et plus bref : Tamales queretanos Les passants et les acheteurs n’étaient pas moins curieux à observer que les marchands. La couleur chatoyante des robes et des iapalos l’or des mangas, les bariolages des sarapes^ formaient sous la douteuse lumière que laissaient pénétrer les pilastres un pêle-mêle étincelant qui rappelait les plus folles mascarades vénitiennes. C’était le soir surtout que la foule qui se pressait sous les arcades des Mercaderes offrait un brillant spectacle. Le soir, échoppes et boutiques se fermaient, et les Arcades des Marchands devenaient un club politique. Assis sur le seuil des portes soigneusement verrouillées, ou arpentant à grands pas cette espèce de cloître, officiers et bourgeois s’entretenaient des révolutions faites ou à faire, jusqu’à l’heure où les galeries presque désertes servaient d’asile à de plus doux mystères et n’entendaient plus résonner sous leurs voûtes silencieuses que le murmure étquffé de quelque entretien d’amour.

J’errais depuis quelque temps déjà sous les Arcades des Marchands, lorsque la vue d’une échoppe d’écrivain public

^ . Espèces de quenelles faites de maïs et de viandes fortement assaisonnées de piment et cuites dans une feuille de maïs.

2. « J*ai du bon canard, mon âme; venez, mon jeune seigneur. »

Page 1