Tamales de Queratéro, ville à quarante lieues de Mexico
Châle qui sert aussi de coiffure.
vint me rappeler le but de ma promenade. Parmi les industriels des Portâtes^ les écrivains publics forment une corporation considérable. Il ne faut pas oublier qu’au Mexique l’instruction primaire est encore assez généralement négligée, et que les fonctions d’écrivain public, au milieu de cette population illettrée, n’ont rien perdu de leur primitive importance. La plume docile des évangélistes (c’est ainsi qu’on les appelle) est requise pour mille commissions plus ou moins délicates, et souvent assez équivoques, depuis la lettre d’amour la plus banale jusqu’au billet que le bravo écrit à sa future victime pour l’attirer dans quelque ténébreux guet-apens, L’évangéliste que j’avais remarqué parmi ses nombreux confrères était un homme de petite taille, au crâne presque chauve, à peine entouré de quelques cheveux grisonnants, Ce qui l’avait surtout désigné à mon attention, c’était l’expression de jovialité sardonique qui animait cette physionomie d’ailleurs insignifiante. J’allais me diriger vers cet homme pour lui demander des renseignements sur don Tadeo, lorsqu’un incident, qui se prolongea au delà de mon attente, vint me contraindre inopinément à reprendre mon rôle d’observateur taciturne. Une jeune fille s’était approchée de l’échoppe de l’évangéliste. De longs cheveux ondés, tressés en nattes qui s’échappaient de son rehozo entr’ouvert, son teint légèrement basané, ses brunes épaules que sa chemise de toile fine, bordée de dentelle, laissait presque nues, sa taille svelte, que n’avait déformée aucun corset, et surtout les trois jupons de couleurs tranchées qui tombaient à plis droits sur ses hanches onduleuses, tout décelait dans la jeune cliente de l’évangéliste le type le plus pur de la china *.
fic Tio Luquillas ! dit la jeune fille.
— Qu’y a-t-il ? répondit l’évangéliste.
^ . La china est à Mexico ce qu’est à Madrid la manola^ et à Paris la ^risette.
— J’ai besoin de vous.
— Je m’en doute bien, puisque vous m’appelez, » reprit Tio Luquillas.
Et, croyant avoir deviné l’objet du message qu’on allait lui dicter, il déplia avec complaisance une feuille de papier vélin couleur de rose, glacé et enjolivé de cupidons gauffrés; mais la jeune china fit de sa petite main brune et mignonne un geste d’impatience.
« Que voulez-vous, dit-elle, qu’un homme qui va mourir fasse de votre papier rose?
— Ah ! diable ! dit l’écrivain sans s’émouvoir, tandis que la jeune fille passait une de ses longues nattes sur ses beaux yeux mouillés de larmes. Ainsi, ce sont des adieux?
Un sanglot fut la seule réponse de la china; puis, se penchant vers l’oreille du vieux scribe, elle s’efforça de lui dicter une courte lettre, non sans faire de fréquentes pauses pour reprendre haleine et donner carrière à ses larmes. Jamais le c-ontraste de la vieillesse impassible et de la jeunesse passionnée ne m’avait paru plus émouvant. Je n’étais pas le seul à le remarquer, et aucun des promeneurs qui venaient à passer devant l’échoppe de Tio Luquillas ne manquait de jeter sur la jeune china un regard de commisération et de curiosité. L’évangéliste venait de plier la lettre, à laquelle l’adresse seule manquait , lorsqu’un passant , plus hardi ou plus curieux que les autres, vint se jeter brusquement au travers de l’entretien. La physionomie de ce nouveau venu ne m’était pas inconnue, et je me souvins que, placé à côté de moi au cirque des taureaux , il m’avait quelques jours auparavant, en véritable amateur, commenté de la façon la plus attrayante un spectacle que j’aimais passionnément. Le moment étant peu favorable pour questionner à mon tour l’évangéliste, je ne crus pas devoir me rapprocher du groupe, et je restai à quelques pas de la boutique, attendant avec patience le moment où le nouveau visiteur de Tio
Luquillas se serait éloigné. Cet homme, qu'une heure ou deux de causerie m’avaient seules fait connaître, m’inspirait une sorte d’intérêt. Il était âgé de quarante ans environ. Ses traits ne manquaient pas de noblesse, malgré l’expression de sombre ironie qui venait souvent en altérer la régularité, A défaut du souvenir de notre première rencontre, l’étrangeté de son costume eût suffi pour me le faire remarquer. L’amateur de taureaux portait un ample manteau bleu doublé de rouge, et il avait pour coiffure un vaste sombrero de vigogne fauve bordé de larges galons d’or.
« Pour qui est cette lettre, mon enfant? y> demanda-t-il à la china avec un certain air d’autorité.
La jeune fille désigna de la main la prison du palais présidentiel, et murmura un nom que je n’entendis pas.
« Ah ! c’est pour Pepito ? répliqua l’inconnu à haute voix.
— Hélas I oui, et je ne sais comment la lui faire parvenir, répondit la jeune fille.
— Eh bien ! ne soyez pas en peine. Voici une occasion que le ciel vous envoie. )>
En ce moment, la foule évacuait les galeries pour se porter tumultueusement sur la plaza Mayor. Quel était le motif de cette brusque alerte ? Un fait trop commun à Mexico , un assassinat qui venait d’être commis sur la voie publique. On avait saisi le meurtrier, relevé la victime , et le funèbre cortège s’acheminait vers la prison la plus voisine. Cette prison était précisément celle où était renfermé l’amant de la jeune fille, et je compris sans trop de peine le sens des paroles d’espoir qui venaient d’être adressées à la china.
Le cortège qui défilait en ce moment sur la place avait dans son aspect demi-comique , demi-lugubre , une originalité toute locale. Un cargaclor (portefaix) marchait en tête, portant sur ses épaules , à l’aide d’une courroie retenue par le front (comme c’est l’habitude des portefaix mexicains), une chaise sur laquelle était attaché un homme, ou plutôt un
cada\Te, enveloppé d’une couverture ensanglantée. L’assassin, placé entre quatre soldats , suivait immédiatement sa victime. Des curieux désœuvrés et quelques amis du mort, grimaçant la douleur tant bien que mal, fermaient la marche. De tous ces hommes plus ou moins émus ou affairés, le plus tranquille sans contredit était le meurtrier, qui fumait sa cigarette au milieu des soldats avec une merveilleuse nonchalance, adressant de temps à autre à sa ^^ctime des reproches que celui-ci, à sa grande surprise, laissait sans réponse.
(c Allons, voyons, disait-il, pas de mauvaises plaisanteries, Panchito, tu sais bien que je n’ai pas les moyens de payer une pension à ta femme. Tu as beau faire le mort, je ne suis pas ta dupe. »
Mais Panchito était bien mort , quoi qu’en dît l’assassin, et je me sentis frissonner, je l’avoue, quand passa tout près de moi ce hideux cadavre, dont les yeux gardaient sous les rayons ardents du soleil une effrayante fixité. L’amateur de taureaux était sans doute plus accoutumé que moi à de pareils spectacles, car il alla droit au cortège, l’arrêta, et montrant au meurtrier la lettre de la china :
« Écoute , lui dit-il , tu n’es pas sans connaître l’illustre Pepito Rechifla?
— Celui qui doit être étranglé demain? Parbleu, c’est mon compère.
— Eh bien ! comme tu n’as pas la chance d’être exécuté avant lui, tu vas le voir tout à l’heure à la prison. Tu lui remettras cette lettre de ma part.
— Ah! seigneur cavalier, interrompit en ce moment la jeune Mexicaine, qui, la figure baignée de larmes et le sein palpitant , venait de se jeter aux pieds du meurtrier et de saisir à la manière antique un pan de son manteau, par le sang du Christ et les mérites de la Vierge aux sept douleurs, n’oubliez pas de lui remettre ces adieux. Je suis si malheureuse de ne pouvoir arriver jusqu’à lui!
— Oui, Linda mia , oui , reprit le meurtrier en portant la main à ses yeux et en s’efforçant de donner à sa voix un accent pathétique. J’ai un cœur sensible aussi, et, sans ce damné Panchito qui me contrarie toujours , je ne serais pas ici, je vous le jure; mais enfin ayez l’âme en repos, preciosità de mi aima!,.. »
Une pièce de monnaie que l’amateur de taureaux jeta au prisonnier coupa court à cette éloquente tirade, et les soldats s’empressèrent de reprendre leur marche vers la prison. Ce cortège se perdit bientôt à l’angle de TAyuntamiento, tandis que quelques femmes, avec la sensibilité délicate qui est propre aux Mexicaines, entouraient la jeune china, mais sans pouvoir la décider à s’éloigner. Bientôt, résistant à toutes les instances, je lavis marcher vers la prison, s’asseoir au pied de la sombre muraille , et là rester immobile, le visage’voilé de son rebozo. L’amateur de taureaux s’était perdu dans la foule , et le moment était venu enfin de consulter l’évangéliste; je frappai légèrement sur l’épaule du vieillard.
(( Pouvez-vous , lui dis-je , m’apprendre où demeure le licencié don Tadeo Cristobal?
— Don Tadeo Cristobal, dites-vous? mais il était ici à l’instant même.
— Ici ! don Tadeo !
— N’avez-vous pas vu avec quelle obligeance il s’est chargé de faire parvenir au bandit Pepito Rechifla le message que m’avait dicté une des plus jolies chinas de Mexico?
— Quoi ! l’homme au sombrero et au manteau rouge serait don Tadeo le licencié !
— Lui-même.
— Et où le retrouver ai-je -maintenant?
— Je ne sais trop, car à vrai dire il n’a pas de domicile : il demeure un peu partout. Si cependant vous avez à lui parler d’affaire urgente, allez ce soir même, entre neuf heures et minuit, au Callejon M Arco (impasse de l’Arcade),
vous êtes sur de le rencontrer dans la dernière maison à droite en venant de la place. y>
Je remerciai l’écrivain , et , après lui avoir laissé quelques réaux pour témoignage de ma reconnaissance, je me dirigeai vers le Callejon del Arco. Bien qu’il ne fut encore que sept heures du soir à peine , je tenais à reconnaître , avant la nuit , la maison où je comptais me rendre deux heures plus tard. L’expérience m’avait démontré que de semblables précautions ne sont pas inutiles à Mexico, et l’impasse de l’Arcade m’avait été signalée depuis longtemps comme un des lieux les plus sinistres de la capitale du Mexique.
L’aspect de cette impasse ne justifiait que trop , ainsi que je pus m’en convaincre, la réputation qu’on lui avait faite. Le pâté de maisons dont font partie les Arcades des Marchands, et qui est connu sous le nom d' ImpedradiUo^ ne forme pas un cuadra compacte. En face, du côté de la cathédrale qui regarde le sud-ouest, s’ouvre et s’enfonce dans V Fmpedradillo une étroite venelle : c’est le Callejon del Arco. On dirait une de ces cavernes que creuse parfois l’Océan dans le flanc des falaises. Quand, encore aveuglé par les rayons pressés du soleil dont la place est inondée , et qui se brisent en gerbes éblouissantes contre les murs blancs des maisons ou le granit des trottoirs, on pénètre dans cette ruelle tortueuse et obscure , l’œil , d’abord ébloui, ne distingue qu’au bout de quelques instants une autre rue qui coupe celle-ci à angle droit et forme avec elle un sombre carrefour. Là, comme dans les cavernes des bords de la mer, on n’entend plus aucun bruit du dehors, si ce n’est un bourdonnement sourd et triste qui peut ressembler aussi bien à la plainte des vagues agitées qu’au tumulte d’une cité populeuse. Quelques boutiques de cordiers, des portes massives hermétiquement fermées, çà et là quelques obscurs couloirs entr’ ouverts , rappellent seuls qu’on est dans une ville et au milieu de maisons habitées. Les murs suintent, une humi-
dité perpétuelle règne partout, et ce n’est guère qu’à midi, à l’époque du solstice d’été, qu’un furtif rayon de soleil tombe d’aplomb du ciel embrasé dans ce lugubre séjour. Alors un peu de vie nouvelle y renaît jusqu’au moment où , le soleil regagnant le tropique opposé, tout retombe dans le silence et dans les ténèbres.
C’était donc là, dans une de ces maisons sinistres, que je devais rencontrer l’homme qui seul, m’avait-on assuré, pouvait terminer une affaire devant laquelle avaient reculé tous les légistes de Mexico. Je m’arrêtai quelques instants à contempler avec surprise cet emplacement si singulièrement choisi pour un cabinet d’homme de loi; mais l’épisode dont je venais d’être témoin ne m’avait-il pas déjà suffisamment préparé aux excentricités de don Tadeo ? Comment expliquer son ton d’aisance familier avec le misérable qu’il avait chargé sous mes yeux du message destiné à Pepito Rechifla? Comment expliquer les relations qui semblaient exister entre ce bandit et le licencié? Cette étrange intimité d’un légiste avec des assassins et des voleurs me paraissait , au premier abord , d’assez mauvais augure. Pourtant l’espoir d’obtenir enfin une solution depuis trop longtemps ajournée me décida, et je quittai le Callejon del Arco en me promettant d’y revenir deux heures plus tard.
La nuit était venue : c’était une de ces nuits de mai où les clartés de la lune prêtent à Mexico un aspect presque magique. De molles lueurs tombaient du ciel sur les clochers peints des églises et sur les façades coloriées des monuments. Le clair de lune, sous les tropiques , étale de voluptueuses splendeurs inconnues dans nos climats brumeux. Sur la plaza J/ayor, la foule n’était pas si épaisse qu’avant le
coucher du soleil, mais elle était plus calme et plus recueillie. Les promeneurs ne se parlaient qu’à voix basse, comme s’ils eussent craint de troubler la tranquillité de cette nuit sereine. De légers bruits d’éventails agités, de robes de soie froissées, quelquefois un éclat de rire féminin , mélodieux et pur comme la vibration d’un timbre de cristal , parfois aussi les tintements d’une cloche lointaine, venaient seuls interrompre ce profond silence. Les femmes voilées, les hommes enveloppés de manteaux, glissaient comme des ombres sur le sable qu’ils faisaient à peine crier. Je retrouvai là, mal déguisés sous l’ample abri du costume national, plus d’un couple mystérieux qui donnaient raison à la chronique médisante des salons, et dont le public des Bouffes avait pu ce soir-là remarquer l’absence. A côté de femmes jeunes et belles, il y en avait aussi de celles qui penchent, selon l’expression anglaise, du côté nuageux de trente ans. On rencontrait encore bon nombre de ces doncellas chanflonas , de ces beautés de faux aloi dont parle Ferez de Guevàra; Je ne dis rien de ces coureurs d’aventures qu’on retrouve partout au Mexique, vrais types de matamores écorchant les dalles de leurs sabres et de leurs éperons. Telle était la foule joyeuse et bigarrée qui se pressait sur la plaza Mayor à l’heure où je me dirigeais lentement , et non sans une certaine irrésolutioa. Vers le Callejon del Arco.
Au premier pas que je fis dans la sombre ruelle, un courant d’air froid, comme celui qui s’échappe du soupirail d’une cave, me frappa au visage et me glaça jusqu’aux os. Je restai quelques secondes à l’entrée de l’impasse, cherchant à distinguer quelque trace de lumière aux fenêtres ou aux portes grillées des maisons ; mais tout y semblait mort et désert. Je pris alors mon parti , et je m’avançai presque à tâtons dans la direction de la maison que j’avais reconnue le jour même. J’étais arrivé près du carrefour dont j’ai parlé, (piand un bruit de pas se fit entendre derrière moi, et
je vis un homme qui, venant de la place , se dirigeait de mon côté. Je voulus me ranger sur le trottoir , mais je ne sais comment meà jambes s’embarrassèrent dans une longue rapière que portait le promeneur nocturne ; je trébuchai , et je ne pus éviter une chute qu’en me retenant à son manteau. L’homme fit aussitôt un pas en arrière, et le grincement du fer m’avertit qu’il tirait son épée.
(( Capa de Bios I s’écria-t-il , est-ce à ma personne ou à mon manteau que vous en voulez, seigneur voleur ? »
Je crus reconnaître cette voix, et je me hâtai de répondre : (( Je ne suis ni un voleur ni un assassin, seigneur don.... )>
J’espérais que l’inconnu allait venir en aide à ma mémoire et décliner son nom ; mais il n’en fut rien, et s’adossant à la porte d’une maison voisine :
« Qui êtes-vous et que me voulez-vous? me demanda-t-il brusquement.
— Je cherche la demeure du licencié ddn Tadeo, répondis-je, et, si je ne me trompe, c’est la maison devant laquelle nous sommes en ce moment.
— Ah 1 Et qui vous a indiqué cette maison ?
— Tio Lucas, l’écrivain public. J’ai à consulter don Taded sur une affaire importante.
— Don TadeOi... eh ! c’est à lui-même que vous parlez. *
Le costume de cet homme , dont je ne pouvais distinguer
les traits , était en effet conforme à celui que portait, quelques heures auparavant, l’amateur de taureaux dont Tio Lucas m’avait appris le véritable nom. Je me hâtai de répondre à don Tadeo en me félicitant du hasard de cette rencontre et en lui demandant quelques instants d’audience.
« Très-volontiers, répondit-il ; je suis tout prêt à m’occuper de votre affaire. Mais entrons d’abord dans cette maison ; nous y causerons tout à l’aise. y>
Et il frappa en même temps du pommeau de sa rapière à la porte contré laquelle il était adossé.
UG
« Ma profession, ajouta-t-il, m’oblige à prendre quelques précautions; vous comprendrez tout à l’heure pourquoi. Ne vous étonnez pas trop de mon singulier domicile. On vous aura dit que j’étais un original, et on a eu raison.... » '
Don Tadeo s’interrompit : la porte de la maison mystérieuse venait de s’ouvrir avec un grand bruit de chaînes. Le portier , un falot à la main , s’inclina respectueusement devant le licencié, qui me fit signe de le suivre. Nous traversâmes rapidement le zaguon ou vestibule , et , après avoir monté un escalier assez roide , nous nous arrêtâmes devant une portière en serge, surmontée d’un transparent flamboyant sur lequel on lisait ces mots en lettres gigantesques : Sociedad Filarmonica. Des voix, des cris confus s’échappaient de la salle qu’annonçait ce titre ambitieux.
«: Sont-ce vos clients qui mènent si grand bruit , seigneur licencié ? » demandai-je à don Tadeo.
Sans me répondre, celui-ci souleva la portière de serge verte, et nous nous trouvâmes dans une vaste pièce assez mal éclairée. Une large table, couverte d’un tapis vert et entourée de joueurs, en occupait le milieu. Avec les quinquets suspendus aux murs, quatre bougies, hautes comme des cierges d’église et contenues dans des tubes de fer-blanc, complétaient l’éclairage. De petites tables, placées de distance en distance, servaient aux consommateurs, qui pouvaient demander à leur choix soit des infusions de tamarin ou d’eau de rose, soit de l’eau“de-vie de Barcelone. Enfin, dans le fond de la salle s’élevait une haute estrade, ornée de peintures faites à la colle et représentant, pour rappeler sans doute la destination de l’établissement, un grotesque trophée de bassons, de cors de chasse et de clarinettes. On comprendra la surprise que j’éprouvai en mettant le pied dans un pareil tripot, au moment où je croyais me voir introduire dans le cabinet d’un légiste. Aussi me mis-je à regarder mon compagnon comme si je le voyais pour la première fois ; c’était bien l’homme que j a-
LE LICENCIÉ DON TADEü CIUSTOBAL.
vais rencontré dans les gradins du cirque et sous les Arcades des Marchands. Avec son costume étrange, sa longue rapière, sa chevelure épaisse et hérissée , don ïadeo avait la tournure d’un bandit beaucoup plus que d’un jurisconsulte. A peine eut-il fait quelques pas dans la salle, qu’il fut accosté par deux individus qui semblaient les dignes habitués de cette caverne : ce fut d’abord une espèce de géant à l’air farouche et gauche , qui tendit au licencié une main large comme une éclanche de mouton, et lui dit en espagnol, avec un accent anglais fortement prononcé :
« Gomment se porte le seigneur don Tadeo?
— Mieux que ceux à qui vous pouvez en vouloir, maître John Pearce, répondit celui-ci en arrêtant sur son interlocuteur un regard froid et perçant comme une, lame d’épée. Savez-vous bien que votre réputation est faite maintenant au Mexique comme au Texas, surtout depuis que.,..
— Ghutl reprit l’Américain, peu désireux évidemment d’entendre le licencié achever sa phrase. Avec votre permission, j’ai à vous consulter.
— Tout à l’heure, répondit l’homme de loi : je dois donner la préférence à ce cavalier que j’ai rencontré avant vous.
— De grâce, écoutez-moi d’abord, seigneur licencié, interrompit un autre personnage aux yeux louches, aux cheveux grisonnants, et qui portait le costume national du Mexique, j’ai aussi à vous demander un avis.
— Ah ! c’est toi, Navaja ! répondit don Tadeo en toisant le Mexicain, qui parut se troubler sous ce regard sévère. Est-il encore question de la mauvaise affaire....
— Ghut ! s’écria à son tour le Mexicain ; puisque c’est votre bon plaisir, je prendrai le troisième rang. »
Il avait suffi à don Tadeo de faire allusion à deux épisodes, sans doute peu édifiants, de la vie de ses clients, pour être débarrassé immédiatement de^leurs importunités. J’admirai cette puissance que donnait à mon compagnon une expérience
acquise évidemment au prix d’un commerce intime et périlleux avec les plus dangereux héros de la bohème mexicaine.
c Ah çà I me dit enfin don Tadeo en se tournant vers moi, pourrai-je savoir maintenant, seigneur cavalier, qui vous êtes et quelle affaire vous amène ? Il faut qu’elle soit bien délicate, car on ne recourt à mon intervention que pour résoudre les difficultés que mes confrères jugent insurmontables. C’est même Tun de ces dignes légistes qui vous aura sans doute conseillé de vous adresser à moi. »
Je nommai le licencié qui m’avait vanté le cœur intrépide et la bonne épée de don Tadeo. Celui-ci secoua la tête avec son dédaigneux sourire.
« Il s’agit d’une affaire dangereuse^ je le vois bieDj repritil. L'homme que vous nommez est mon ennemi déclaréj et il ne m’en envoie pas d'autres. J’ai là, vous l’avouerez, une étrange spécialité. Aussi m’est-il permis d’être quelque peu prompt à dégainer le soir dans les rues. Que voulez-vous? je suis de Séville, et on n’a pas pour rien passé quelques années de sa vie parmi les spadassins du faubourg de Triana.
— Vous êtes Espagnol ?
— Oui, sans doute, et, avant d'être légiste, j’ai été ce qu’on nomme un gentilhomme ouragan^ — uracan y calavera. Vous voyez en moi un étudiant de Salamanque, de cette belle ville dans laquelle on fit, il y a bien des années, la glose suivante :
En Salamanca la tuna Aiiduve marzo y abril ;
Niûas be visto mas de mil Pero como lu, ninguna'.
Moi aussi j’ai fait des quatrains dans celte joyeuse ville,
I. « A Salamanque, j'ai couru le guilledou dans les mois de mars ri d'avril. De jeunes filles, j’en ai vu plus de mille, mais aucune qui le valût. I*
j’en ai même chanté, et c’est à la suite d’une sérénade interrompue malheureusement par un duel suivi de mort d’homme, que je me suis vu forcé de venir chercher fortune à la Nouvelle-Espagne* J’avais, pour réussir ici, deux qualités précieuses et qui s’allient rarement : je possédais à merveille la jurisprudence et l’escrime. Et vous-même vous avez pu reconnaître tout à l’heure que je n’ai rien perdu de mon ancienne humeur de spadassin ; mais j’y pense, seigneur cavalier, je vous dois un dédommagement pour ma méprise de tout à l’heure. Il s’en est peu fallu vraiment que je ne vous donnasse de mon épée au travers du corps. Permettez-^moi de vous offrir, pour me faire pardonner cette brusque incartade, une infusion d’eau de roses ou du refino de Catalogne. »
Et, sans me laisser le temps de placer une parole, le licencié m’entraîna vers une table où nous nous assîmes. Mon étonnement croissait à mesure que je faisais plus ample connaissance avec ce singulier personnage. Ce ne fut qu’après qu’on nous eut servis que don Tadeo consentit à m’entendre expliquer mon affaire, ce que je fis le plus brièvement et le plus clairement possible.
« C’est bien, dit-il ; il s’agit d’un débiteur que vous n’avez pu retrouver ; mais vous savez au moins son nom ?
— Ah ! c’est un nom qui semble inspirer à vos confrères une bien vive sympathie, car aucun n’ose se charger des poursuites.
— Voyons donc ce nom terrible; je suis curieux de savoir s’il produira le même effet sur moi.
— Je vous le dirai tout bas : mon débiteur se nomme don Dionisio Peralta. »
Le licencié ne sourcilla pas.
« Et combien vous doit-il?
— Quatorze cents piastres.
— Tenez, me dit après un moment de silence don Tadeo,
nous allons monter sur la terrasse de cette maison, et là nous causerons plus à l’aise ; mais, avant tout, permettez-moi de dépêcher ces deux drôles qui attendent leur tour. L’intérêt même de votre créance exige que je ne reprenne avec vous cet entretien qu’après avoir recueilli quelques renseignements indispensables parmi les habitués de ce tripot. Tout ce que je vous demande, c’est de ne manifester aucune surprise, si vous voyez ou entendez des choses que vous ne compreniez pas. »
Je serrai la main du licencié, et nous nous levâmes pour nous rapprocher du groupe des joueurs, qui s’était considérablement accru depuis que nous causions à l’écart. Une double haie de curieux entourait le tapis vert, sur lequel les piastres roulaient avec un bruit métallique fort engageant. Le licencié passa devant ses deux clients, l’Américain et le Mexicain, en leur faisant signe de l’attendre, et alla droit à un jeune homme qui, debout parmi les spectateurs, attachait sur le tapis vert des regards ardents. Ce jeune homme, à la mine hâve et jaune, portait sur ses cheveux longs et gras un petit chapeau presque sans bords, et sur ses épaules une esclavina * usée. C’était le beau idéal du clerc de procul’eur, regrettant de ne pouvoir jouer sur une carte toute la fortune de son patron.
« Ortiz, dit le licencié en lui frappant sur l’épaule, avezvous ce qu’il faut pour écrire ?
— Sans doute, ^ répondit le clerc ; et il tira de sa poche un rouleau qui contenait papier, plumes et encre.
Le licencié s’assit à l’écart, écrivit quelques lignes, plia le papier et le remit à son clerc, qui ne répondit aux instructions données par son maître à voix basse qu en inclinant la tête et en partant au plus vite. Le licencié me pria alors de vouloir bien prendre patience encore quelques minutes, pendant qu’il
U PclU manieau à la ciispin.
allait donner à ses deux clients la consultation promise, et je me mêlai à la foule qui se pressait autour du tapis vert. C’était, après tout, un piquant spectacle que celui de cette réunion d’aventuriers de toute espèce, parmi lesquels les types les plus étranges des vieux romans picaresques semblaient s’être donné rendez-vous. Un détail caractéristique me frappa : c’est que le banquier avait devant lui un couteau catalan, tranchant comme un rasoir. Un avertissement qu’il donna aux joueurs m’expliqua l’usage qu’il comptait faire de cette lame af61ée. « J’avertis les gentilshommes ici présents, dit-il, que, si l’un d’eux affecte de confondre la banque avec son enjeu, je lui cloue sans merci la main sur la table. » Cette étrange menace ne parut étonner ni offenser personne, et j’en conclus que le cas prévu par le banquier avait dû se présenter plus d’une fois.
Malgré la bizarrerie des scènes auxquelles j’assistais, je commençais à trouver le temps un peu long, lorsque le licencié vint m’arracher à la contemplation du tapis vert, et me conduisit dans un coin retiré de la salle, vers une table à laquelle étaient fraternellement assis ses deux clients, le colosse américain et le Mexicain aux yeux louches. L’Américain achevait de vider une bouteille de refino de Catalogne, tandis que le Mexicain humait à petits coups une infusion glacée de tamarin.
a Tenez, me dit le licencié en me lançant un regard expressif, voici deux cavaliers qui lèveront vos scrupules de conscience au sujet des quatorze cents piastres que vous me devez, et qui affirmeront que vous pouvez me les payer en toute tranquillité d’esprit par la cession de votre créance de même somme sur le seigneur Peralta, qui fera honneur à sa signature de la meilleure grâce du monde.
— Je n’ai pas dit cela, s’écria l’Américain avec un éclat de rire brutal ; je ne sais s’il payera de bonne grâce. Tout ce que je sais, c’est qu’il payera, ou bien....
— Doucement, interrompit don Tadeo ; du moment que Ferait a devient mon débiteur, sa \îq m’est précieuse, et j’entends qu’on la respecte.
— Le seigneur Peralta payera de bonne grâce, je vous le jure, dit à son tour le Mexicain d’un ton doucereux en buvant son infusion d’eau de roses à petites gorgées , comme si c’eût été de l’eau de feu, tandis que rAméricain ^ddait son verre de repno d’un seul trait, comme un verre d’eau limpide. '
— Qu’il paye, c’est tout ce qu’il me faut, reprit le licencié ; mais n’est-ce pas Pepito Rechifla que j’aperçois là-bas avec mon clerc? Allons, Ortiz a bien rempli sa commission. »
Le nom de Pepito me rappela la jolie china que j’avais \iie si désolée sous les Arcades des Mercaderes. Aussi je regardai avec curiosité l’homme que venait de désigner le licencié. C’était un de ces drôles au teint basané, à la chevelure inculte, à la physionomie effrontée, comme on n’en rencontre que sous les tentes des bohémiens nomades ou dans les rues de Mexico. Dès que Pepito aperçut le licencié, il courut à lui et serra les mains de don Tadeo avec toutes les démonstrations d’une profonde reconnaissance, a Ah ! seigneur licencié ! s’écria-t-il, je n’oublierai jamais que c’est à vous que je dois la vie. J’étais condamné à être garrotté aprèsdemain, et c’est vous qui me tirez des griffes du juez de lelras * ; c’est grâce à quelques réaux sortis de votre bourse que la liberté m’est rendue. Oui, seigneur licencié, ne faites pas l’étonné, je sais que vous êtes mon sauveur; votre clerc me Ta dit.
— Ortiz n’est qu’un sot, répondit sèchement don Tadeo ; mais je ne m’en réjouis pas moins de ta bonne fortune, car demain matin j’aurai à te parler, et je compte sur toi. Tiens, voilà en attendant une piastre pour souper.
K Jiifje criminel.
— Allons donc! je n’ai jamais faim que quand je n’ai rien en poche. Quand j’ai une piastre, je la joue. »
Et le drôle s’élança vers la table de jeu. L’Américain et le Mexicain se levèrent en même temps et le suivirent. Don Tadeo, délivré de ces importuns, me tira aussitôt à l’écart.
« Vous voyez ces trois hommes, me dit-il en souriant ; pensez-vous qu’il y ait beaucoup de débiteurs en état de résister à de pareils recors, surtout quand il s’agit d’une créance cédée au licencié don Tadeo ? Vous m’avez compris, sans doute, quand j’ai insisté devant vous sur cette cession : mon nom est une arme de plus à employer dans cette guerre périlleuse ; mais la guerre terminée, les bénéfices seront pour vous, moins les frais de la campagne, que vous me permettrez de revendiquer, ainsi que les honneurs delà victoire.
— Mais comment joindrez-vous ce Peralta ? Jusqu’ici je n’ai pu trouver la moindre de ses traces.
— Cela me regarde et cela regarde aussi les trois drôles que je vous ai fait connaître ce soir. Don Dionisio Peralta est une mauvaise paye, mais une fort bonne lame. Enfin nous verrons. »
Je rappelai alors à don Tadeo qu’il avait paru désirer causer plus longtemps de mon affaire, et je lui offris de satisfaire sa curiosité à cet égard. Au fond, je ne cherchais qu’une occasion de connaître et d’observer plus à fond ce singulier personnage. Don Tadeo sembla deviner mon intention secrète.
a II est dix heures et demie, me répondit-il en regardant à sa montre ; je suis à vos ordres jusqu’à minuit. Montons sur Vazotea (terrasse), qui est déserte à cette heure. La nuit est belle, et vous pourrez m’expliquer votre affaire sans témoins. »
Arrivés sur la terrasse, nous restâmes d’abord livrés pendant quelques instants à une contemplation silencieuse. A
lOi
nos pieds s’étendait l’ancienne cité des Aztèques, avec ses dômes, ses clochers innombrables, capricieusement éclairés par la lune. Tout près de nous, la cathédrale projetait sur rimmense plaza Maijor la double et gigantesque silhouette de ses tours. Plus loin, le Parian ' élevait sa masse noire au milieu des espaces blanchis par les clartés nocturnes, comme un écueil sombre au milieu des flots éblouissants de la mer. Plus loin encore, on reconnaissait l’élégante coupole de Santa- Teresa, les cinq dômes du couvent de San-Francisco, les clochers de Saint-Augustin et des Bernardines ; et, derrière ce majestueux entassement de créneaux, de coupoles, de flèches coloriées, la campagne se devinait aux blanches vapeurs qui , s’élevant des lacs vers le ciel , s’amassaient autour de la ville comme pour lui former une lumineuse auréole.
Don Tadeo fut le premier à rompre le silence en m’adressant quelques questions sur l’afifaire qu’il s’était chargé de conduire à bonne fin. Je m’empressai de lui répondre en me promettant de l’amener bientôt à me donner sur lui-même quelques révélations qui ne pouvaient manquer’ d’être curieuses ; mais le licencié était tombé dans une rêverie profonde, et je commençais à désespérer de le tirer de sa réserve, quand le plus étrange hasard vint à mon secours. Ce fut le tintement d’une cloche lointaine, qui s’éleva soudain, comme une plainte mystérieuse, au milieu d’un morne silence de la nuit. A ce bruit, don Tadeo secoua brusquement la tête ; puis il cacha dans ses mains son visage, qui venait de se couvrir d’une mortelle pâleur ; enfin il me prit la main, et m’interrompant au milieu de l’exposé de mon affaire, il s’écria : c N’entendez-vous pas cette cloche?
— Oui, vraiment, répondis-je, et, si je ne me trompe, on
Vieil édifice où se lient un bazar qui a quelque analogie avec le marché du Temple à Paris.
sonne en ce moment la prière des agonisants au couvent des Bernardines.
— Au couvent des Bernardines ! répéta le licencié d’une voix singulièrement altérée. Au couvent des Bernardines, dites- vous?
— Assurément ; je reconnais la direction du bruit , on ne peut s’y tromper.
— Eh bien ! rentrons tout de suite , car ce bruit me fait mal.
— Pourquoi rentrer? Ne préférez-vous pas ce beau clair de lune aux quinquets fumeux de l’horrible tripot d’où nous sortons? »
Le licencié ne me répondit qu’après un long silence. La cloche , dont les frémissements devenaient de plus en plus distincts , exerçait évidemment sur lui une sorte d’influence ou plutôt de pression inexplicable. Je ne sais si don Tadeo remarqua enfin ma surprise ; mais peut-être céda-t-il à un besoin impérieux d’expansion en me prenant la main et en laissant échapper, au milieu de sanglots mal étouffés, ces étranges paroles :
« 11 faut que vous m’écoutiez; je n’entends jamais cette cloche tinter un glas sans voir comme dans un mauvais rêve les plus tristes épisodes de ma vie se dérouler devant mes yeux. Rien en moi n’excitera plus votre surprise quand vous connaîtrez l’horrible événement que ce glas me rappelle. »
Je fis signe au licencié que j’étais prêt à l’écouter, et voici l’histoire qu’il me raconta avec un sang-froid que cet exorde si brusque et empreint d’une exaltation si douloureuse ne laissait guère soupçonner.
« « En l’an 4825, il y a aujourd’hui dix ans de cela (nous étions en 4 835), une tentative d’assassinat fut commise à Mexico. Ce n’est là malheureusement qu’un fait trop ordinaire pour la capitale du Mexique, et, si l’attention publique se porta un moment sur cette affaire , ce fut surtout à cause
JOG
(les circonstances qui l’avaient accompagnée. C’est grâce à l’étrangeté de ces circonstances que la tentative dont je vous parle , au lieu d’étre racontée brièvement à la dernière colonne des journaux, figura parmi les événements plus ou moins importants qui ont le privilège d’occuper pendant plus d’une semaine la population désœuvrée de México. Un singulier mystère planait , en efifet , sur cette tentative de meurtre. Aux premières heures du jour , quand le Paseo de Bucareli * est encore désert, One voiture de place était venue stationner dans un endroit retiré de la promenade. Le cocher était descendu de son siège et s’était écarté discrètement , comme s’il eut deviné le motif de cette station matinale. Était-ce un homme ou une femme que cette voiture de provident ia (vous savez qu’on appelle ainsi les voitures de place à Mexico) amenait à un rendez-vous d’amour? Les stores soigneusement baissés interdisaient à cet égard toute conjecture ; mais on sut plus tard qu’il y avait dans la voiture une jeune femme d’une éclatante beauté, qui, cédant à la vanité créole, s’était parée pour cette occasion de tous ses diamants. Les créoles ont ce travers, vous le savez, de vou^ loir paraître aussi riches que belles, et pourtant, quoique pât faire la jeune femme, elle était encore plus belle que riche. Quelques instants s’écoulèrent, puis un homme enveloppé dans un large manteau s’avança vers la voiture. La portière s’ouvrit à son approche , et se referma précipitamment. Une rencontre de ce genre était trop dans les mœurs mexicaines pour étonner le cocher , qui se coucha sur le gazon à l’ombre des peupliers , et ne tarda pas à s’endormir profondément. Quand il se réveilla , la voiture était toujours à la même place. Seulement l’ombre des peupliers , au lieu de s’incliner vers le couchant comme à l’heure où il s’était endormi, s’allongeait vers l’orient, c’est-à-dire que le soleil
i. Promenade publique à Mexico.
achevait sa course et que le soir allait succéder au matin. C'était l’heure où le Paseo commence à être fréquenté par les promeneurs. Le cocher s’étonna d’avoir dormi si longtemps; il courut à la voiture, appela, et ne recevant pas de réponse, ouvrit la portière. Alors un lugubre spectacle s’offrit à lui. Affaissée sur les coussins, la jeune femme était plongée dans un évanouissement qui s’expliquait trop bien par le sang dont la voiture était inondée. Ce sang coulait d’une large plaie qu’avait faite le poignard sûrement dirigé de quelque bandit bien exercé , et cette plaie , au premier aspect , semblait mortelle. De tous les diamants qui étincelaient au cou et aux oreilles de la jeune créole , pas un n’était resté. La malheureuse femme n’avait donc trouvé qu’un assassin au lieu d’un amant, et le vol avait suivi l’assassinat. Les cris du cocher ne tardèrent pas à attirer la foule , parmi laquelle se trouva heureusement un médecin, qui constata que la victime vivait encore. Dès lors il ne s’agit plus que de la transporter au couvent le plus proche, et c’est ce qu’on fit. Ce couvent était celui des Bernardines. Ce premier devoir d’humanité rempli, la tâche de la justice commença; mais, tandis que les médecins ramenaient à la vie, par des soins intelligents, la malheureuse femme, les juges ne virent pas leurs poursuites contre l’assassin couronnées du même succès. On arrêta d’abord le cocher, et on dut le relâcher bientôt, après avoir reconnu sa parfaite innocence. On arrêta ensuite un jeune Espagnol dont les assiduités et les galanteries auprès de la créole n’étaient un secret pour personne. Celuici apprit à la fois ainsi l’infidélité et la mort de celle dont il voulait faire sa femme. Ce fut un coup affreux (ici la voix de don Tadeo trembla visiblement), et peu s’en fallût qu’il n’en perdît la raison. Au bout d’un an, poursuivit le licencié, l’Espagnol fut relâché faute de preuves; mais il sortait de prison ruiné par les frais de justice et le cœur privé de ses plus chères illusions. Il sut alors que celle qui l’avait
trompé, et qu’il avait pleurée comme morte, vivait encore, mais qu’elle avait renoncé au monde et pris le voile dans le couvent même où elle s’était vue recueillie après l’événement du Paseo. Il ne fit aucune tentative cependant pour la voir ; mais tous ses efforts, toutes ses pensées n’eurent plus qu’un seul but, la vengeance. La justice mexicaine n’avait pas su découvrir l’assassin : il se promit de continuer les poursuites trop tôt abandonnées, et de réussir là même où la coupable indolence des juges avait déclaré le succès impossible. ï
Ici le licencié fit une pause ; le glas des Bernardines tintait toujours, et je commençais à comprendre l’émotion qu’éveillaient en lui ces sons lamentables.
<c Cet Espagnol , vous l’avez deviné, c’est moi. J’avais pu dérober au dossier de cette lugubre affaire une lettre trouvée sur la jeune fille , dans laquelle on lui assignait le rendezvous où l’on avait médité sa mort. Ce fut alors le seul fil à l’aide duquel je pus me diriger dans le sombre labyrinthe où la justice mexicaine s’était égarée. Dès lors commença dans ma vie une période ténébreuse et agitée que la mort seule pourra finir. Je me résignai à vivre au milieu des voleurs et des meurtriers, dans l’espoir d’arriver, par leurs révélations , à la connaissance du secret qui m’absorbait. Sous prétexte d’exercer ma profession de légiste, j’allai audevant de toutes les affaires qui m’offraient une occasion d’interroger ces misérables , de pénétrer dans leurs tavernes et dans leurs repaires. Dès lors il ne se commit plus dans Mexico un crime dont je ne pusse au besoin dénoncer l’auteur à la justice. Les plus secrètes associations de malfaiteurs n’eurent pas de mystères pour moi. Vous avez peutêtre entendu parler de cette bande des ensebados, qui, pendant toute une année , répandit la terreur dans la capitale mexicaine. Les ensebados étaient des hommes qui, la nuit, après avoir enduit leur corps nu de suif ou d’huile , se précipitaient
sur le passant attardé pour le dépouiller ou le frapper de leurs poignards. Un seul de ces bandits, aussi insaisissable qu’un reptile , pouvait échapper aux efforts d’une troupe de soldats vigoureux. Eh bieni le chef des ensebados^ je le, connaissais ; il n’a pas quitté Mexico , et encore aujourd’hui je puis le nommer quand besoin sera. Je ne vous cite là qu’un exemple de ces singulières découvertes ; je pourrais vous en citer mille. Grâce à cette vie de recherches incessantes et périlleuses, j’acquis une expérience qui me rendit bientôt redoutable aux misérables dont j’étais parvenu ainsi à connaître les sinistres antécédents. Souvent aussi mes jours furent en danger, et plus d’un malfaiteur tenta de punir en moi un surveillant incommode; mais les services que ma connaissance des lois me permettait de leur rendre me firent d’autre part assez de clients dévoués pour empêcher le retour de Ces tentatives qui eussent coûté cher à mes ennemis. Aujourd’hui je jouis à peu près impunément du prestige que j’exerce sur les plus redoutables bandits de Mexico, et, vous le voyez , j’ai là toute une armée à mes ordres pour prêter appui aux honnêtes gens qui peuvent avoir besoin de mon secours.
— C’est le cas où je me trouve, répondis-je, et je me félicite de m’être adressé à vous ; mais vous ne me dites pas si vos efforts pour retrouver l’assassin du Paseo de Bucareli ont été enfin couronnés de succès ?
— Complètement. Je fus assez heureux pour retrouver l’écrivain public dont la plume avait tracé , sous la dictée de ce vil scélérat, les lignes fatales qui avaient entraîné ma jeune fiancée au Paseo, Cet infâme, l’écrivain public le connaissait , et il me mit sur ses traces. Je le découvris ; j’aurais pu le dénoncer et le livrer à la justice. C’eût été atteindre enfin le but que j’avais assigné à toute ma vie. Que vous dirai-je? je n’en fis rien. Bien des années s’étaient passées déjà depuis le jour où avait été commis l’attentat du
ilO
PaseOy et, à force de vivre avec les méchants, j’avais appris à les plaindre plutôt qu’à les haïr. J’étais parvenu même à me faire de leur perversité une arme redoutable pour terminer certaines affaires devant lesquelles la justice mexicaine s’avouait impuissante. L’assassin du Paseo est encore pour moi un de ces instruments que je pourrais briser d’un mot , et que je préfère employer , en les dirigeant , au service de mes nombreux clients. »
Un nouveau silence succéda à ces paroles. Le tintement du glas continuait toujours.
« Je n’ai pas revu celle qui fut ma fiancée et qui porte aujourd'hui le voile, reprit don Tadeo; mais je reçois de ses nouvelles par une voie sûre, et je sais que depuis longtemps une maladie de langueur la consume. Vous comprenez maintenant pourquoi le glas des Bernardines me fait frissonner. »
J’allais engager don Tadeo à descendre pour se soustraire à l’influence de la cloche funèbre, quand la porte d’entrée de l’azotca cria légèrement sur ses gonds, et le Mexicain aüx yeux louches , que le licencié avait appelé Navaja , se glissa plutôt qu’il ne marcha vers nous. Il était pâle de terreur, et regardait derrière lui avec inquiétude.
a C’est le démon en personne! s’écria-t-il en s’adossant pour reprendre haleine à la balustrade de l’azotea.
— De qui parles-tu? lui demanda le licencié.
— De l’Américain ! Il est en train de vider sa troisième bouteille de rè/?no, et il entonne à haute voix ce qu’il appelle son chant de combat. C’est un Indien féroce sous la peau d’un blanc! Il compte toutes les chevelures qu’il a enlevées, tous les meurtres qu’il a commis , et croiriez-vous qu’il prétendait ajouter la peau de mon crâne à son trophée de scalpeur? Je vous le répète, cet homme est le diable! il pue le sang à plein nez.
— Te voilà devenu bien prude! répondit le licencié, qui
avait repris vis-à-vis dû Mexicain son rôle de ricaneur inflexible ; et depuis quand Todeur du sang te répugne-t-elle? »
C’était une gaieté terrible que celle de don Tadeo. La question qu’il venait d’adresser au Mexicain remua chez celui-ci une haine brutale et féroce, mais comprimée, comme celle du tigre dompté contre son gardien. Don Tadeo ne parut pas remarquer l’impression qu’il avait causée : il sembla , au contraire, se plaire à irriter le misérable qu’il tenait haletant sous sa parole froide et incisive. Une allusion à l’attentat du Paseo vint m’expliquer soudain ce redoublement d’amère ironie. J’avais devant moi l’homme dont le licencié avait pu se venger, et qu’il avait laissé vivre, celui qui avait lâchement assassiné la malheureuse femme dont le glas sonnait peutêtre en ce moment. <c La cloche des Bernardines ne te rap^ pelle donc rien? » avait dit don Tadeo. Mais ce dernier trait épuisa la patience du Mexicain , et , au lieu de répondre , le misérable fit un bond vers le licencié pour lui arracher sa rapière ; celui-ci fut aussitôt en garde , et , sans même se éervir de son épée , repoussa son agresseur d’un bras vigoureux.
« Allons donc ! s’écria-t-il , tu oublies à qui tu as affaire ! Je te pardonne, drôle, mais sors d’ici à l’instant. »
Le Mexicain, stupéfait et honteux, ne se fit pas répéter cet ordre et s’éloigna en courbant la tête. Je ne pus iti’empêcher de féliciter vivement don Tadeo de son courage et de son sang-froid. « Que voulez-vous? me répondit-il avec uri triste sourire; vous savez à quelle école j’ai pris mes degréiâ. Je me suis assez mesuré avec la Souffrancë pour n’estimer la vie que ce qu’elle vaut. Mais descendons ; tous n’avez plus rien à m’apprendre sur votre affaire, et, d’ici à peu de jours, j’cspèrë avoir de bonnes nout elles à vous donner.... »
Nous descendîmes précipitamment, et nous fûmes en quelques instants sur la grande place déserte où débouche le Cal^ lejon del Arco. Là, nous nous séparâmes , le licencié pour se
Uît
diriger vers sa demeure , moi pour prendre la rue de la Monterilla. c A bientôt, me dit don Tadeo en s’éloignant.
— A bientôt, » répondis-je, bien que je ne partageasse pas intérieurement la confiance de l’intrépide légiste. Je ne pouvais pas m’empêcher , en effet , de comparer don Tadeo à ces dompteurs de bêtes féroces qui nous étonnent souvent par leurs actes de courage et d’adresse, mais que la moindre imprudence peut transformer en victimes au milieu même de leur périlleux triomphe.
lY.
J’eus quelque raison d’abord de persister dans ma défiance , et un mois se passa sans que don Tadeo me donnât signe de vie. Enfin, un billet qu’il m’écrivit par la main de son clerc Orliz vint m’expliquer ce long retard. Denx causes l’avaient empêché de s’occuper de mon affaire avec son activité ordinaire. « Il en est une que vous devinez peut-être , me disait-il ; le glas que nous avons entendu tinter il y a un mois était pour elle. Quand, remis de ma douleur, j’ai voulu reprendre mes travaux, je me suis mi retenu au lit par une blessure, heureusement peu dangereuse, reçue dans un de ces guet-apens dont j’ai plus d’une fois failli être victime. Cependant, je puis vous annoncer que votre affaire est maintenant en bon chemin. J’ai fini, non sans peine, par découvrir la demeure de Dionisio Peralta; et j’ai mis à ses trousses les trois drôles que vous savez. Adieu; ne faites aucune démarche pour me voir , et, sous peu , vous recevrez d’autres nouvelles plus satisfaisantes. »
Huit jours à peine s’étaient passés quand je reçus un nouveau message du licencié. Ce message était un bulletin détaillé de la campagne qu’il venait de conduire contre Dionisio Peralta, et qui s’était heureusement terminée. Pepito Re-
chifla, rAméricain John Pearce, le Mexicain Navaja, s’étaient successivement présentés chez Dionisio Peralta , pour réclamer, disaient-ils, le payement d’une créance qui leur était cédée par leur ami le licencié don Tadeo. Dionisio Peralta , qui était, malgré ses airs de gentilhomme, un dr^le de leur famille , les avait reçus d’abord avec toute l’arrogance d’un capitan de comédie; mais les menaces significatives des trois bandits l’avaient bientôt amené à résipiscence. Peralta connaissait de réputation les hommes auxquels il avait affaire; c’était une guerre à mort qui lui était déclarée, et l’influence du licencié qui dirigeait ces terribles estafiers rendait la partie décidément inégale. Aussi avait-il fini par proposer un arrangement que le licencié s’était empressé d’accepter. Peralta possédait dans le petit village de Tacuba, à une lieue de Mexico, une maison de campagne dont la valeur égalait à peu près le montant de sa dette. Il consentait à la céder à don Tadeo , qui en avait pris possession à sa première sortie. Il ne me restait plus qu’à recevoir cette maison des mains du nouveau possesseur, pour que tout fût conclu. Aussi don Tadeo m’invitait-il à l’attendre de grand matin le jour suivant. Nous devions nous rendre ensemble au domaine de mon ancien débiteur, où il avait hâte de m’installer comme légitime propriétaire.
Le lendemain, don Tadeo était d’une exactitude ponctuelle. Il arriva chez moi, amenant avec lui deux chevaux sellés , et nous partîmes immédiatement pour le village de Tacuba. J’étais assez curieux de connaître mon nouveau domaine , et surtout d’assister aux cérémonies qui accompagnent d’ordinaire au Mexique ces prises de possession. Chemin faisant , je félicitai le licencié de l’heureuse étoile qui , dans une récente occasion, avait encore une fois protégé sa vie. Je lui exprimai en même temps le regret d’avoir peut-être attiré sur sa tête la vengeance de Dionisio Peralta ; mais il me répondit que rien ne justifiait ma supposition , et que , selon 226 h
toule apparence, l’homme qui avait projeté de l’assassiner était le même misérable qui avait commis l’attentat du Paseo de Bucareli. c Quoi qu’il en soit, ajouta-t-il, mes soupçons sur Navaja ne m’ont pas empêché de l’employer dans votre affaire, où son zèle m’a été fort utile. A part certaines heures d’ivresse ou de vertige, ces hommes-là obéissent aveuglément à celui qui leur a fait sentir sa supériorité. Aussi , dans une lettre que Peralta m’a écrite pour m’annoncer sa soumission , n’ai-je pas lu sans regret des menaces dirigées contre le misérable même que je soupçonne d’avoir attenté à ma vie, et qui a été le plus actif des trois recors lancés aux trousses de votre débiteur. Peralta n’est guère homme à menacer en vain , et je crains de n’être que trop tôt vengé. »
Tout en parlant ainsi, nous étions arrivés dans la campagne , si l’on peut appeler ainsi les plaines désertes et arides que nous traversions au galop de nos chevaux. La chaleur était étouffante , et un morne silence régnait autour de nous. Tout à coup le pas d’un cheval troubla ce silence , et nous nous vîmes rejoints par un cavalier dans lequel je n’eus pas de peine à reconnaître Pepito Rechifla. Le bandit était vêtu avec une certaine recherche : il portait une manga bleue à doublure d’indienne jaune, et montait un cheval équipé avec une élégance toute mexicaine. Il nous salua d’un air à la fois courtois et protecteur, c Vous me pardonnerez, dit-il, seigneur licencié , si je prends la liberté de me joindre à vous; mais , sachant par vous-même que vous deviez aujourd’hui faire un petit voyage , j’ai pensé que vous ne seriez pas fâché d’avoir un compagnon de plus. Cette route n’est pas trèssùre, et, ajouta-t-il en jetant un regard expressif sur le bras que le licencié portait en écharpe, il n’est pas toujours prudent de se hasarder seul loin de chez soi. J’ai pourtant lien de croire que nous n’aurons à tirer l’épée contre personne aujourd’hui. »
Et, après avoir prononcé cette dernière phrase avec une
lenteur affectée, Pepito se pencha à Poreille du licencié en murmurant quelques mots que je ne pus entendre; je remarquai seulement qu’il indiquait du doigt à don Tadeo un groupe de collines qui s’élevait à notre gauche , et sur lequel planait une bande de grands vautours noirs. Sans répondre à Pepito , le licencié arrêta un moment sa monture et tourna du côté des collines ses yeux où se lisait une pénible surprise. Puis il nous fit signe de continuer notre course, donna vigoureusement de l’éperon à son cheval , et quelques minutes plus tard nous traversions les rues du village où était située ma nouvelle propriété.
La maison qui m’était cédée par don Tadeo (car le licencié en avait d’abord pris possession pour lui-même , suivant la clause qu’on doit se rappeler) était située à l’extrémité du village. Des groupes nombreux d’habitants venus là pour prendre part aux largesses qui sont le complément obligé de toute cérémonie d’investiture, nous attendaient devant la maison et nous aidèrent à la reconnaître. C’était un petit bâtiment d’assez triste apparence , précédé d’un hangar à pilastres de briques, formant péristyle. De nombreuses lézardes en sillonnaient les murs et indiquaient la nécessité de les réparer. Derrière la maison s’étendait, entre quatre murs tapissés de mousse et couronnés de pariétaires, un petit jardin envahi par les mauvaises herbes. Le gardien placé dans la maison par le licencié nous ouvrit la porte. « Vous êtes chez vous, » me dit don Tadeo. Nous entrâmes. L’intérieur de la maison était plus désolé encore que l’extérieur. Les plafonds s’effondraient, les marches disjointes des escaliers criaient tristement sous les pieds, et le jardin n’étalait guère qu’un ramassis de joubarbe , d’orties et de chardons , au milieu desquels s’élevaient quelques arbres fruitiers de mine fort chétive. A tout prendre cependant , cette bicoque délabrée , ces terrains incultes pouvaient équivaloir au montant de la somme qui m’était due, et cela me suffisait d’au-
ilG SCÈNES DE LA VIE MEXICAINE.
tant plus qu’avec un débiteur de l’espèce du seigneur Peralta il ne fallait pas se montrer trop exigeant.
Après avoir visité le rez-de-chaussée et le jardin , nous montâmes au premier étage. La pièce où nous entrâmes semblait être le salon, et n’avait pas été ouverte depuis longues années, à' en juger par l’odeur de moississure qu’elle exhalait. Nous nous hâtâmes d’y faire pénétrer l’air et la lumière qu’interceptaient des volets massifs hermétiquement fermés. D’innombrables toiles d’araignées tapissaient en entier le plafond. Les armoires que nous visitâmes étaient complètement vides ; une seule contenait un gros volume à reliure antique et poudreuse , que le licencié prit sous son manteau après l’avoir rapidement examiné. Notre inspection était terminée. « Appelez des témoins, » dit don Tadeo à Pepito, que nous avions érigé , dans cette occasion solennelle, en maître des cérémonies. Le lépero, majestueusement drapé dans sa manga bleue, s’avança aussitôt vers la croisée, et fît une allocution aussi courte que digne aux spectateurs en haillons réunis sous les fenêtres. L’éloquence de Pepito réussit au delà de notre attente, et en peu d’instants la cour se trouva remplie d’un nombre de témoins fort supérieur à celui qu’exige la loi. Jamais je n’avais vu si riche collection de ligures patibulaires. Précédés de Pepito, nous descendîmes dans la cour, et de là , suivis des témoins, nous passâmes dans le jardin. « Seigneurs cavaliers , s’écria Pepito d’une voix retentissante, vous ôtes témoins qu’au nom de la loi le seigneur ici présent, et Pepito me désigna, prend régulièrement possession de cet immeuble. Bios y Lihertad, » Don Tadeo s’avança à son tour. Sur son invitation, j’arrachai une poignée d’herbes que je jetai par-dessus ma tête, puis je lançai une pierre par-dessus le mur du jardin : c’était faire acte de propriété aux termes de la loi mexicaine. Un hourra général s’échappa aussitôt de la bouche des témoins. 11 ne me restait plus qu’à remplir la dernière formalité imposée
LE LICENCIÉ DON ÏADEO CRISTOBAL. i\l
par l’usage, c’est-à-dire à faire acte de munificence envers les drôles qui étaient accourus de tous les coins du village pour me souhaiter la bienvenue. J’en fus quitte pour quelques piastres, que les témoins, conduits par Pepito, allèrent dépenser au cabaret voisin.
« Eh bien ! me dit le licencié quand nous fumes seuls, vous voilà enfin rentré dans votre créance. Que pensez-vous de mon procédé pour faire rendre gorge aux débiteurs récalcitrants ?
— Je pense, don Tadeo, que vous jouez là un jeu bien dangereux, et, si j’ai un conseil à vous donner, c’est de renoncer le plus tôt possible à cette vie de redresseur de torts, où il me semble que la somme des pertes doit finir tôt ou tard par excéder celle des profits.
— Vous voyez cependant que j’ai assez de bonheur dans mes entreprises. Quoi qu’il en soit , dans le cas où quelque estocade viendrait prématurément y mettre obstacle, je veux que vous gardiez un souvenir de moi. Voici un livre qui n’a pas été compris dans l’inventaire de cette maison. L’ouvrage est ancien, et il a son prix.
— Je vous rends grâce, dis-je au licencié en prenant le poudreux volume; mieux que ce livre, le récit que j’ai entendu sur l’azotea de la maison du Callejon del Arco vous rappellera à ma mémoire. On n’oublie pas si aisément de pareilles confidences , et c’est une bonne fortune assez rare que de rencontrer un roman tel que le vôtre à la place d’une consultation. »
L’heure de retourner *à Mexico était enfin venue. Sans attendre Pepito, dont la journée allait probablement s’achever au cabaret , nous poussâmes nos chevaux à travers la campagne. La chaleur était encore plus étouffante qu’au départ. La bande de vautours qui planaient sur les collines que Pepito avait désignées à Don Tadeo semblait s’être grossie , et une odeur fétide arrivait jusqu’à nous avec des tourbillons
de i>oussière chassés par le vent. Le licencié arrêta brusquement son cheval.
€ Si vous étiez curieux de lire jusqu’à la dernière page le roman dont vous parliez tout à l’heure , me dit-il , je vous proposerais d’aller jusqu’à ces collines ; mais vous avez, je le crains, des nerfs un peu délicats.
— Et quel spectacle nous attend donc sur ces rochers ?
— Il y a là un cadavre , et vous voyez qu’en ce moment même les vautours en font curée. Un des trois misérables que j’avais chargés de poursuivre votre débiteur a payé pour tous les autres. Dieu est juste. L’homme qui est tombé sous le poignard de Peralta est l’assassin du Paseo de Bucareli. Le roman est bien complet, qu’en dites-vous ?
— Assurément, et la yuq du cadavre que dévorent ces vautours n’ajouterait rien à l’impression que me laisse votre récit.
— Allons! je vois qu’il faut ménager vos nerfs, répondit le licencié en piquant des deux son cheval. Retournons à Mexico. 1
Nous nous séparâmes sur la plaza Mayor en nous promettant de nous revoir ; mais le sort en disposa autrement, et, |>eu de semaines après mon installation dans la maison de Peralta, je quittai Mexico.
Pendant mon absence, le tripot du CaUejon avait été fermé. A mon retour, l’évangéliste Tio Lucas, à qui je demandai des nouvelles du licencié , m'apprit qu’il était retourné en Espagne. Depuis cette époque, j’ai fait de vains efforts pour recueillir de nouveaux renseignements sur lui , et le dernier souvenir qui me soit resté de cet homme singulier est le manuscrit de Alonso Urbano, aujourd’hui conservé à la Bibliothèque nationale de Paris.
EEMIGIO VASQUEZ
Un charme particulier aux villes du Mexique , c’est l’alignement parfait des rues, au milieu desquelles la perspective qu’on a sous les yeux est presque toujours terminée par les lointains bleuâtres de la campagne. A Mexico surtout, mes regards étaient sans cesse attirés vers les montagnes qui bornent de tous côtés Thorizon. A l’ouest, c’était l’océan Pacifique; à l’est, c’était l’Atlantique, qu’il me semblait entendre murmurer bien loin derrière ces mêmes montagnes. La première de ces mers me rappelait l’une des époques les plus aventureuses de ma vie, et je ne pouvais oublier que la seconde baignait les rivages de la France. Aussi ma vue ne se portait-elle jamais dans ces directions sans que je me sentisse pris de regrets et de tristesse qui dégénéraient souvent en une sorte de fiévreuse inquiétude. Dans ces dispositions d’esprit, tout devait me servir de prétexte pour quitter Mexico. J’avais hâte de secouer l’inaction qui commençait à me peser et de m’abandonner de nouveau à ces hasards, à ces émotions de la vie errante , qui sont contre la nostalgie le plus sûr des remèdes.
Un soir, en rentrant chez moi, j’appris qu’un étranger v était venu pendant mon absence. C’était , avait-il dit , pour une affaire de vie ou de mort ; mais, prié de dire son nom , le visiteur avait obstinément gardé l’anonyme. Il avait ce-
pendant , involontairement sans doute , laissé savoir qu’il demeurait dans le meson de Regina; puis il s’était éloigné , vivement contrarié de ne pas m’avoir rencontré , et promettant de revenir le lendemain. Du reste, au dire des gens de la maison, l’air étrange du visiteur, les questions nombreuses qu’il avait faites, le soin qu’il avait pris de ne laisser voir au-dessus des plis de sa manga bleu de ciel que ses deux yeux à moitié cachés par un large chapeau, tout concourait à donner à cette visite inattendue un caractère mystérieux qui ne pouvait manquer d’agir vivement sur mon imagination. Resté seul dans ma chambre, j’interrogeai vainement mes souvenirs , et j’attendis avec impatience le jour, qui devait me donner la solution de cette énigme ; mais la matinée se passa, la journée s’avançait , et l’inconnu ne s’était pas présenté. Je résolus de pousser jusqu’au meson de Regina, et , après m’être fait donner minutieusement le signalement de Tétranger, je me dirigeai, plus impatient encore que la veille, vers l’auberge ainsi nommée.
Quoique situé au milieu d’une des rues centrales de la capitale du Mexique , le meson de Regina ne se distinguait de ceux des routes les moins fréquentées que par le grand nombre de voyageurs qui y arrivaient ou en partaient à chaque moment. C’était, du reste, le même aspect d’incurie, la même nudité, la même absence de tout confortable. J’appelai le huesped. Dans tout autre pays, il m’eût été facile de savoir le nom de l’inconnu, dont je pouvais décrire le costume dans les moindres détails ; mais j’avais affaire à un hôtelier mexicain.
« Croyez-vous, me dit le huesped, que ce soit mon métier de m’enquérir des noms de ceux qui descendent dans ce meson? J’ai à penser à bien d’autres choses, ma foi; mais, quant à l’individu dont vous me parlez, il n’y a pas une demi-heure qu’il est parti pour Cuautitlan, à ce que j’ai ouï dire à son domestique , et , en faisant diligence , si vous
’ KEMIGIO VASQUEZ, 121
avez intérêt à savoir qui il est , il vous sera facile de le rejoindre.
— De quelle couleur sont leurs chevaux ?
— Gris de fer et fleur de pêcher. »
Une promenade de quelques heures , faite avant dîner , ne pouvait que m’être salutaire. Pourtant, avant de me lancer à la poursuite du mystérieux visiteur, je voulus rentrer chez moi , afin d’interroger une derrière fois mon valet Cecilio. Ce jeune garçon était déjà depuis quelques années à mon service, et sa figure joufflue , son air à la fois hypocrite et naïf, me rappelaient involontairement le personnage d’Ambrosio de Lamela dans GU Blas. Comme je pouvais le prévoir, je n’obtins cette fois encore que des renseignements très-incomplets. Force me fut donc de congédier Cecilio en lui faisant connaître mon intention de partir immédiatement pour Cuautitlan et en lui donnant l’ordre de seller promptement nos chevaux. Cecilio essaya de me prouver que, dans une affaire aussi délicate, il était peut-être plus convenable que je partisse seul; j’exprimai alors de nouveau ma volonté de façon à lui interdire toute hésitation, et il sortit. Comme il s’agissait d’une excursion hors de la ville, je revêtis le costume mexicain, et je descendis dans la cour en toute hâte. Je ne remarquai pas sans quelque surprise que mon zarape était attaché derrière la selle de mon cheval. Des pistolets garnissaient les fontes , et une lance armée d’un fer démesuré, que j’avais l’habitude de porter en voyage attachée à l’étrier droit , laissait onduler fièrement sa banderole écarlate. Un sabre pendait à l’arçon de la selle de Cecilio, et une valise assez bien remplie chargeait la croupe de son cheval. Je l’interrogeai sur le motif de ces dispositions prises com.me pour un long voyage , quand il ne s’agissait que d’une courte promenade : le valet me répondit que les environs de Mexico étaient infestés de voleurs.
Nous partîmes. Les voyageurs que je poursuivais devaient
avoir au plus une heure d’avance sur nous, et la couleur peu commune de leurs chevaux devait les rendre facilement reconnaissables sur la route. Je pouvais me flatter, en pressant le pas, de les rejoindre en deux heures, et au pis-allèr, c’était le temps qu’il fallait à des chevaux frais pour franchir les six lieues qui séparent Mexico de Cuautitlan. Je m’éloignai donc avec l’espoir d’étre revenu au coucher du soleil. Cependant la différence d’allure entre mon cheval et celui de mon domestique, différence sur laquelle je n’avais pas suffisamment compté , me forçait de ralentir ma marche. Déjà les deux heures étaient presque écoulées sans que j’eusse vu sur la route l’homme que je cherchais, et sans même que nous eussions aperçu encore le clocher de Cuautitlan. Je craignais presque d’avoir été induit en erreur par un faux renseignement de l’hôtelier, quand des muletiers, en retour vers Mexico, répondirent à mes questions qu’en effet ils s’étaient croisés avec deux cavaliers, dont l’un montait un cheval gris de fer , et l’autre un cheval fleur de pêcher. Nous ne tardâmes pas à gagner Cuautitlan , et l’on put me désigner l’auberge où les cavaliers en question devaient être descendus. Je n’avais donc perdu que peu de temps, et j’allais enfin connaître celui que je brûlais d’atteindre. Je me dirigeai vers l’auberge qui venait de m’être indiquée, et, tout en mettant pied à terre, j’interrogeai le huesped avec la confiance d’un homme sûr de son fait.
« Vos chevaux sont-ils fatigués ? me dit l’hôte quand j’eus fini.
— Non.
— Eh bien ! j’en suis aise pour vous ; car ces voyageurs n’ont fait qu’entrer et sortir , après s’être un instant rafraîchis, et il ne faudra rien moins que des chevaux frais pour les rattraper. »
Et riiôte, qui s’intéressait encore moins, si cela se pouvait, aux voyageurs chevauchant sur la grande route qu’à ceux
HEMIGIO VASÜUEZ. 1^3
qu’il hébergeait, me tourna le dos avec l’aménité propre à ses confrères. Je me remis en selle. Un quart d’heure de plus, me disais-je, allait me donner raison d’une certaine défiance railleuse que Cecilio ne déguisait pas avec tout le soin convenable. Cependant, à ma grande mortification, le temps s’écoulait, le jour allait faire place à la nuit, et l’ombre s’épaisissait insensiblement. La nuit vint à son tour, et j’eusse renoncé à cette chasse obstinée, si l’amour-propre ne fût venu stimuler chez moi la curiosité. Le silence était profond sur la route que nous parcourions. Parfois je m’arrêtais, croyant entendre devant moi le pas de deux chevaux, et je reprenais ma course avec plus d’ardeur jusqu’à ce que l’absence de tout bruit vînt me démontrer que j’étais dupe d’une illusion. La certitude, toutefois, d’être sur les traces des voyageurs me soutenait encore; car, de Mexico à l’endroit où nous étions parvenus, la route n’avait pas d’embranchement; toutes les probabilités étaient en ma faveur. Néanmoins , après six heures de marche, il fallut songer à prendre (Juelque repos : douze lieues parcourues à franc étrier rendaient pour nos chevaux une halte nécessaire. Il était temps d’ailleurs de nous procurer un gîte ; car , au Mexique , deux qualités sont requises pour s’introduire dans les auberges : la première est que l’auberge convienne aux voyageurs; la seconde est que l’heure et les voyageurs conviennent à l’aubergiste. Je ne tardai pas heureusement à voir briller les lumières d’une cabane isolée , vers laquelle nous piquâmes des deux. Au dire de l’hôte, deux cavaliers étaient passés une demi-heure avant nous devant l’auberge; mais l’obscurité ne lui avait pas permis de distinguer la couleur de leurs chevaux. Comme il était certain que ces deux voyageurs avaient dû s’arrêter à peu de distance de ce lieu et passer comme nous la nuit sous un toit, je me décidai, sans désespérer de les atteindre, à laisser reposer nos chevaux. En repartant avant le point du jour , je devais sans peine regagner le temps
perdu. Malheureusement Cecilio se réveilla tard, et ce ne fut qu’au grand jour que nous nous remîmes en route. J’en avais trop fait pour reculer désormais, et d’ailleurs j’étais heureux d’avoir un but à poursuivre. Cecilio ne partageait pas entièrement ma manière de voir, et c’était avec une sorte de désespoir qu’il avait soin de m’avertir à chaque instant du nombre de lieues que nous avions franchies. Cependant, quoiqu'ils eussent été vus par tous les indmdus que je rencontrais chemin faisant, les voyageurs , qui ne devaient avoir sur moi que peu d’avance, semblaient m’échapper comme par magie , précisément au moment où je me flattais de les atteindre. J’avais déjà dépassé le défilé pierreux de la Canada , j’avais laissé derrière moi l’hacienda de San-Francisco. J’avais pris langue à mon passage dans tous les ranc/io5, dans tous les lieux ordinaires de halte, et à chaque fois j’apprenais que deux voyageurs montés, l’un sûr un cheval gris de fer, l’autre sur un cheval fleur de pêcher, ne devaient être qu’à peu de distance devant moi.
c Ces deux voyageurs ont sûrement le diable au corps, me dit tristement Cecilio , et ce doivent être deux grands criminels , pour avoir intérêt à ne s’arrêter ainsi nulle part. » Sans répondre aux doléances de mon domestique, je continuais à marcher; car je ne voulais pas avoir le dessous dans cette lutte de vitesse , et une espèce de fureur commençait à me stimuler plus encore que la curiosité. Pour la seconde fois depuis notre départ de Mexico, le soleil allait se coucher derrière les montagnes vis-à-vis de nous, sans que rien pût me faire pressentir que la promenade de la* veille , inopinément convertie en voyage, dût bientôt avoir un terme. Nos chevaux, surmenés depuis vingt heures, commençaient à se fatiguer, et ce fut avec une vive satisfaction que j’aperçus, aux dernières lueurs du jour, la couleur rouge de l’hacienda d’Arroyo-Zarco.
REMIGIO VASQUEZ.
L’hacienda d’Arroyo-Zarco est un bâtiment vaste et imposant, construit, moitié en briques, moitié en pierres de taille, et situé presque à l’entrée des grandes et fertiles plaines du Bajio. Cependant l’endroit où s’élève cette hacienda est loin de présenter l’aspect riant qui distingue le bassin qui porte ce nom. C’est un terrain plat et stérile, où quelques mornes j pelés dressent çà et là leurs têtes ; deux ou trois d’entre eux i se trouvent derrière l’édifice. Un petit ruisseau d’une eau I azurée, qui prend naissance non loin de ces derniers mornes, a donné à l’hacienda son nom d’Arroyo-Zarco (ruisseau bleu). Une vaste cour carrée , ornée sur ses quatre faces d’arceaux de pierre semblables aux cloîtres d’un couvent, sert d’entrée aux bâtiments des maîtres; les chambres destinées aux ! voyageurs s’ouvrent sous ces galeries. Plus loin , deux ou i trois autres cours renferment des écuries assez spacieuses pour loger à l’aise tout un régiment de cavalerie en campagne. C’était le seul gîte à six lieues à la ronde, et je pouvais espérer enfin d’y rejoindre les deux voyageurs , si toutefois ! je n’avais pas suivi une fausse voie.
I Nous avons fait trente-deux lieues depuis hier , dit Cecilio en prenant avec un soupir la bride de mon cheval , et , si votre seigneurie doit continuer encore longtemps sa poursuite, peut-être serait-il prudent et convenable que je retournasse à Mexico pour dissiper les inquiétudes qu’on doit avoir sur notre compte.
— Le devoir d’un bon serviteur est d’accompagner son maître partout, » répondis-je à Gecilio; et je me rendis près du garçon d’écurie pour l’interroger au sujet des voyageurs arrivés avant nous.
J’appris de lui qu’une quarantaine de cavaliers avaient débridé à l’hacienda dans l’après-midi, et, à défaut d’autres
renseignements, je dus me contenter d’une invitation courtoise d’aller visiter moi-même les écuries. J’aurais du commencer par là sans attendre cet avis , et , comme il faisait encore jour, je me dirigeai vers les cours. Un grand nombre de chevaux broyaient dans les mangeoires leur provende de maïs avec un ensemble et une ardeur qui étaient l’indice de longues traites fournies dans la journée, et je fis un bond de joie en distinguant parmi eux et côte à côte , comme deux fidèles compagnons de route, un cheval gris de fer et un autre fleur de pêcher. C’était un commencement de réussite; malheureusement il me restait, pour compléter ma découverte, à interroger une soixantaine de voyageurs, car il y avait dans les écuries ce nombre à peu près de chevaux. L’entreprise , à vrai dire , était presque impraticable, dangereuse peut-être d’un côté, et certainement ridicule de l’autre.
Comme je regagnais la cour d’entrée pour chercher, tout en prenant un moment de repos dans ma chambre, le moyen d’atteindre le but que je poursuivais, un coche attelé de huit mules , chargé de matelas soigneusement cordés dans leur enveloppe de cuir, et escorté par trois cavaliers armés de sabres et de mousquetons, entra bruyamment dans la cour de l’hacienda. C’est toujours un événement que l’arrivée d’une voiture dans les auberges du Mexique; elle indique des voyageurs de distinction, ou mieux encore la présence de quelques femmes auxquelles , pour peu qu’elles soient jeunes , la solitude et l’excitation du voyage ne manquent pas de prêter mille séductions. Pendant que les trois cavaliers de l’escorte et les deux cochers qui conduisaient l’attelage interpellaient le huesped à grands cris et que la cour se remplissait de figures curieuses , un des cavaliers mit pied à terre et vint respectueusement ouvrir la portière du coche. Un homme d’un certain âge en descendit le premier; un autre plus jeune le suivit , et , avant qu’on eut le temps de lui offrir la main, une jeune femme s’élança derrière eux;
REMIGIO VASQUEZ. 127
elle portait le costume adopté par quelques riches rancheras en voyage , costume qui leur permet de voyager également à cheval ou en voiture. Elle tenait à la main un chapeau d’homme à larges bords , et sa manga , richement rehaussée de velours et de galons d’argent, ne cachait entièrement ni une taille souple et fine , ni des bras nus et dorés par le hâle. Sa tête découverte laissait voir un magnifique diadème de cheveux noirs , et ses yeux, non moins noirs et non moins brillants , promenaient autour d’elle le regard hardi particulier aux Mexicaines. Ce regard semblait évidemment chercher quelqu’un au milieu de la foule des curieux ; à l’aspect des figures inconnues qui peuplaient la cour de l’hacienda, il s’éteignit aussitôt sous le voile des paupières.
Cependant la nuit allait venir; la jeune femme s’était retirée dans une des chambres de l’hacienda, quand un nouveau voyageur entra dans la cour. C’était un jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans , grand et bien fait. Quoique vêtu pauvrement, le nouveau venu portait avec grâce ses habits délabrés , et une fine moustache noire , assez fièrement retroussée, rehaussait encore sa bonne mine. Sa physionomie, à la fois triste- et hautaine, se distinguait par une singulière expression de finesse et de douceur. Une petite mandoline était suspendue en sautoir à son cou, et au pommeau de sa selle pendait une rapière fort rouillée. Le cheval maigre qu’il montait était suivi d’un autre en laisse , tout sellé et bridé. Je sentis naître en moi tout d’abord un sentiment d’affectueuse sympathie à la vue de ce jeune et mélancolique visage. L’aspect famélique des chevaux et du cavalier racontait énergiquement en effet bien des privations supportées en commun, toute une suite lamentable de courses sans provende, de nuits sans sommeil et de journées sans pain. Comme les autres voyageurs, le jeune cavalier appela le huesped; mais, au lieu de s’adresser à lui à haute voix , il s’inclina sur sa selle et lui parla bas à l’oreille. Le huesped, pour toute réponse,
secoua négativement la tête; un nuage passa sur le front de l’inconnu , qui rougit légèrement , jeta sur le coche dételé un triste et long regard , regagna la porte d’entrée et sortit de rhacienda.
Il était temps cependant d’oublier les affaires des autres pour réfléchir aux miennes. La joie de Cecilio, en apprenant que les deux chevaux de nos voyageurs étaient dans l’écurie de l’auberge , se changea en un désespoir concentré quand je lui eus fait part de ma résolution. Comme je ne pouvais interroger successivement soixante voyageurs, je lui donnai l’ordre de seller nos chevaux à minuit et de se mettre en faction dans la cour et à la porte de sortie. De cette façon aucun voyageur ne pourrait à aucune heure de la nuit se remettre en route sans qu’il le sût. Ce point une fois réglé, je laissai Cecilio livré aux réflexions mélancoliques que lui inspirait la perspective d’une nuit passée à la belle étoile, et je m’acheminai vers la cuisine de l’auberge , qui , selon l’usage , servait de salle à manger.
Dans cette vaste cuisine, des voyageurs de toute classe, commerçants, militaires, arrieros et domestiques, étaient disséminés autour de diverses tables dressées du côté opposé aux fourneaux. Je m’attablai comme les autres, et, tout en mangeant, je prêtai l’oreille à ce qui se disait autour de moi. Je n’acccordai cependant qu’une attention assez distraite aux conversations, qui n’avaient pour objet, comme d’habitude, que des histoires de voleurs, d’orages, de torrents débordés, thèmes de prédilection des voyageurs. Fatigué de n’entendre rien qui eût trait à ce que je brûlais d’apprendre, j’interrogeai l’hôtesse à haute voix sur les voyageurs à qui devaient appartenir les deux chevaux que j’avais remarqués dans l’écurie. Je fus plus heureux d’abord que je ne l’espérais; j’appris que l’un des individus en question était le seigneur don Thomas Yerdugo, arrivé environ une heure avant moi, et qui, pressé de se remettre en route, n’avait pris que le temps
REMIGIO YASQUEZ.
de relayer et était reparti immédiatement, laissant à Thacienda deux chevaux qu’il comptait reprendre à un prochain voyage.
« Quoiqu’il me semble singulier que vous ayez affaire à lui, ajouta l’hôtesse , je sais qu’il doit s’arrêter deux jours à Celaya, et vous le trouverez au meson de Guadalupe, dans lequel il a coutume de descendre. y>
J’eus beau la questionner de nouveau, l’hôtesse se tint opi^ niâtrément dans la plus stricte réserve, et je quittai la cuisine , fort désappointé d’avoir encore quarante lieues à faire avant de pouvoir rejoindre le mystérieux voyageur, mais enchanté de savoir son nom et de pouvoir me diriger vers un but certain. Après avoir donné contre-ordre àCecilio, comme il était encore de bonne heure et que le sommeil est un hôte qui ne visite l’homme étendu sur une couche de pierre que lorsqu’il est harassé de fatigue, j’allai m’asseoir, en l’attendant, à la porte extérieure de l’hacienda, à quelques pas de la grande route.
La lune éclairait la campagne, déjà triste et silencieuse comme à minuit. A l’horizon , les collines commençaient à revêtir leur manteau de brume nocturne. Sur la plaine blanchie, les émanations de la terre , condensées par la fraîcheur de la nuit, avaient au loin l’aspect d’un lac tranquille; du sein de ces vapeurs sortaient, comme des plantes aquatiles, les aloès qui croissaient sur le sol pierreux. Au milieu d’une morne solitude, sur une terre inhospitalière où mille dangers entourent le voyageur, le voyageur étranger surtout, mon entreprise m’apparut, pour la première fois, ce qu’elle était en réalité : une périlleuse folie. Pour la première fois aussi, depuis mon départ de Mexico, le cœur me manqua, et, dans un moment de découragement, je formai la résolution de revenir sur mes pas, résolution qui toutefois ne devait point s’accomplir. Au moment où je jetais, avant de rentrer, un dernier regard sur le paysage qui m’entourait, il me sembla 226 i
entendre vibrer, au milieu du silence, les sons éloignés d’une guitare. C’était sans doute une halte de muletiers que le bâtiment dérobait à ma vue , ou quelque palefrenier qui charmait ses loisirs au fond d’une écurie. Immobile à ma place, j’écoutais machinalement ces sons indécis et brisés par la distance , quand une voix assez sonore vint graduellement s’y marier. Grâce au silence de plus en plus profond , je pus reconnaître bientôt que les paroles chantées étaient un fragment du Romancero espagnol ; mais une fantaisie bizarre avait donné pour refrain à ces vers héroïques un dicton populaire jadis en vogue au Mexique. Cette singularité me fit désirer de voir le musicien , et je gagnai dans cette intention l’angle le plus éloigné de l’hacienda. Au pied d’une des collines qui dominent riiôtellerie, je pus alors apercevoir un feu qui brillait comme un phare au milieu de l’obscurité. La silhouette du chanteur se détachait en noir sur le foyer, et, près de luij deux chevaux , attachés ensemble par une longue corde, paissaient quelques rares touffes d’herbe que le terrain pierreux laissait croître. Je m’avançai doucement pour ne pas interrompre l’inconnu ; mais le bruit de mes pas me trahit , et la musique cessa tout à coup. L’inconnu se leva vivement, et j’entendis le cliquetis d’une lame qui sort du fourreau; l’aventure devenait moins plaisante que je ne pensais. Je m’arrêtai, puis j’avançai de nouveau et sans crainte cette fois : je venais de reconnaître , à la lueur de la flamme , le jeune voyageur dont je n’avais pas oublié la courte apparition dans la cour de l’hôtellerie, et que je ne m’attendais pas à retrouver si près de moi.
« Qui va là? s’écria-t-il avec un accent espagnol très-prononcé.
— Un ami, lui dis-je; mais rengainez votre rapière : je suis seul et je n’ai pas d’armes. »
La lune éclairait assez vivement les objets autour de moi pour que l’Espagnol se convainquît tout de suite que je disais vrai , et sa lame rentra dans le fourreau.
KEMIGIO VASQUËZ. 131
« Pardonnez-moi mon indiscrétion, seigneur cavalier, repris-je en m’avançant dans le cercle de lumière; je n’ai été amené vers vous, je dois vous le dire, que par un sentiment de curiosité. Si je ne me trompe, vous êtes, comme moi, étranger dans ce pays , et , en cette qualité , vous êtes presque un ami. ))
En dépit de ces avances, les traits de l’Espagnol conservaient une expression de défiance hautaine* Cependant il se rassit et m’invita courtoisement du geste à en faire autant.
J’acceptai sans plus de façons.
« Je suis Espagnol, il est vrai, répliqua fièrement mon nouveau compagnon ; mais , dans toute l’Amérique , l’Espagnol n’est-il pas chez lui? C’est à mon tour de vous demander pardon de vous avoir pris dès l’abord pour un espion envoyé par...* »
L’Espagnol s’arrêta tout à coup.
(( Par qui? demandai-je.
— Soyez le bienvenu , reprit-il sans répondre à ma question *
Un cigare que j’offris paya cette bienvenue, et nous nous
mîmes à fumer avec toute la gravité de guerriers indiens autour du feu du conseil, en nous examinant dans un profond silence. Aux clartés de la lune et du brasier, il était facile de voir, comme je l’avais déjà remarqué, que les plus dures privations avaient laissé sur le front de l’Espagnol leurs ineffaçables stigmates, mais sans avoir en rien altéré la noblesse de cette mâle physionomie.
« Êtes-vou& par hasard, lui demandai-je, l’auteur des couplets que j’ai si indiscrètement interrompus, et dont, je l’avoue, l’originalité m’a frappé?
— Non. Je n’ai fait que les arranger sur un air de ma composition, pour des circonstances qu’il serait trop long de vous raconter. »
Il y avait dans ces réponses des réticences qui donnaient l’essor à mes conjectures. Je résolus donc de provoquer les
confidences du jeune Espagnol en lui racontant Tobjet de mon voyage et mes déceptions depuis mon départ de Mexico.
c II y a quelque similitude dans nos positions, reprit-il quand j’eus fini. Comme vous, je poursuis une œuvre sans nom ; mais plaise à Dieu qu’il vous épargne les épreuves par lesquelles j’ai passé!
— Parlez, lui dis-je; j’aime les récits sous la voûte du ciel, la nuit, aux lueurs d’un foyer comme celui-ci.
— Soit, dit l’Espagnol. Je commencerai par vous dire que je suis Biscayen et de plus gentilhomme, non par le privilège qui anoblit tous mes compatriotes, mais par la descendance d’une longue suite d’aïeux qui reconiiaissent Lope Chouria (le loup blanc) comme chef de leur antique race. Mon nom est don Jaime de Yillalobos. Ici, j’en porte un autre pour ne pas profaner celui-là. Ma mère d’abord, le nom de mes pères après, mon pays ensuite, tel est l’ordre de mes affections et de mon culte. Tous savez désormais qui je suis, seigneur cavalier; je vais vous dire maintenant ce que j’ai fait. »
Il y avait dans cet exorde une certaine arrogance du Cid Campeador qui ne me déplut pas ; c’était comme une strophe inédite ajoutée au Romancero, dont le gentilhomme biscayen chantait les vers un instant auparavant. Le jeune cavalier reprit avec plus de simplicité :
« J étais par malheur aussi pauvre que noble; plus d’une fois , dans mon enfance , j’ai été réveillé par le vent glacé qu pénétrait presque sans obstacle dans le manoir ruiné que j’habitais avec ma mère; comme compensation. Dieu m’envoyait la faim, qui me faisait oublier le froid. J’atteignis ainsi la jeunesse; ma naissance m’interdisait tout travail manuel, tout emploi subalterne, et quitter ma mère qui vieillissait, pour prendre du service dans l’armée, était un effort audessus de mes forces. Cependant je ne pus rester étranger à la guerre civile qui éclata dans les provinces basques. Don
REMIGIO VASQUEZ. 133
Carlos, vous le savez peut-être, oubliait souvent de payer ses soldats et ses officiers, et tout ce que je gagnai à le servir fut l’honneur d’être encore, à l’heure qu’il est, créancier de Son Altesse. A ma rentrée sous le toit maternel, j’eus la douleur de le trouver plus délabré que jamais, et de comprendre mieux encore les angoisses qui déchiraient le cœur de ma mère, car je la voyais ployer de jour en jour sous le double fardeau de l’âge et de la détresse. Un soir, un colporteur vint réclamer de nous l’hospitalité, et, comme il ne demandait qu’un abri, je pus le satisfaire à moitié. Sa vie errante le mettait au courant de toutes les nouvelles, et j’appris de lui qu’un de nos compatriotes avait fait un riche mariage dans la Nouvelle-Espagne.
(( Quelle chance n’aurait pas, ajouta-t-il, un jeune gen- « tilhomme comme vous d’en faire autant dans le pays de (( l’or et de l’argent, où l’ambition de toutes les femmes se « résume par ce dicton :
a Camisas de Bretana, a Y maridos de Espana'. 53
(c Dans ma position , faire un riche mariage était ma seule ressource, et je résolus de courir cette chance. Je fis partager mes espérances à ma mère. Un à-compte obtenu sur un arriéré de solde me servit à payer mon passage à bord d’un navire qui mettait à la voile de Bilbao, et je partis plein de l’espoir de revenir déposer aux pieds de ma pauvre mère une fortune que j’ambitionnais pour elle seule. J’arrivai à Yera- Cruz il y a un an; je fréquentai assidûment les églises, seul endroit où les Veracruzanas veulent bien se montrer : mais aucune d’elles ne daigna faire attention à moi. Le soir, dans les rues désertes, je me résignais à de longues et infructueuses stations : personne ne se montrait. Je compris qu’en
^ . Chemises de toile de Bretagne,
Maris d’Espagne.
ne signalant pas ma présence sous une fenêtre, je courais grand risque de me morfondre ainsi toutes les nuits. J’eus recours à la musique, et j’achetai cette mandoline. Malheureusement, quoique musicien passable, je n’étais pas assez poëte pour composer un motif de sérénade, et j’en fus réduit à souder le plus convenablement possible , à un couplet du Bomancero que je me rappelais , le dicton même qui m’avait décidé à quitter le manoir. C’est ce couplet que vous avez interrompu tout à l’heure. »
L’Espagnol se remit à fumer comme un homme qui vient de remplir consciencieusement sa tâche et garda le silence.
a Et vous êtes encore garçon ? dis-je , fort surpris de cette conclusion aussi brusque qu’imprévue de l’histoire de don Jaime.
— Ce n’est pas la faute d’une espèce de duègne qui, depuis plus de quarante ans, portait des chemises de Bretagne, et se trouvait forcée de s’en tenir là bien malgré elle. Vous le concevez, j’étais venu pour épouser une femme jeune, riche et belle. Si la duègne eût été riche , par amour pour ma mère , je l’aurais épousée ; mais celle-là n’était pas riche, n’était plus jeune, n’avait jamais été belle.
— Hélas! lui dis-je, vous vous êtes trompé d’un demisiècle , seigneur don Jaime. Cinquante ans plus tôt , toutes les chances eussent été en faveur d’un cavalier de votre mine et de votre tournure. Aujourd’hui, ce temps est passé, je le crains. »
Un sourire imperceptible effleura les lèwes du Biscayen ; je ne sus, pour le moment, si je devais l’attribuer à la reconnaissance pour mon compliment ou à l’incrédulité sur mon pronostic. Je repris après un court silence :
c Puisque je suis en veine d’indiscrétion et vous en veine d’indulgence , permettez, seigneur don Jaime, que je vous fasse une dernière question : Où diable avez-vous soupé ce soir? »
REMIGIO VASQUEZ.
A ces mots, le front de TEspagnol se rembrunit. Je craignis d'avoir abusé des droits d’une intimité trop récente; mais soutenu par un juste orgueil, le Biscayen se sentait trop bon gentilhomme pour rougir d’être pauvre.
(( Ici parbleu, reprit-il en souriant d’assez bonne grâce, et j’ai l’honneur de vous offrir une portion de mon souper, a L’Espagnol me tendit une cigarette.
a Quoi I c’est là votre souper?
— Une cigarette ! fi donc ! c’est un trop maigre repas pour le dernier descendant des comtes de Biscaye, J’en ai, s’il vous plaît, consommé plus d’une douzaine, et j’ai parbleii fort bien soupé après. »
Ce dernier trait parut avoir épuisé la résignation du pauvre gentilhomme, qui garda le silence pendant quelques instants, puis reprit avec une dignité pleine d’aisance et comme pour se débarrasser d’un hôte importun :
a Seigneur cavalier, je vous ai accordé la seule chose dont je puisse disposer en ce monde : l’hospitalité auprès de mon foyer ; usez-en à votre aise si cela vous convient ; mais , après une journée laborieuse, le moment est arrivé où j’ai besoin de repos. Que Dieu vous vienne en aide !
Le Biscayen raviva la flamme du brasier , s’étendit sur son manteau, qu’il ramena sur sa figure après m’avoir fait un geste d’adieu, et resta immobile. Je jetai machinalement un coup d’œil autour de nous. Plus heureux que leur maître et à moitié cachés par le brouillard glacé de la nuit, les deux chevaux paissaient au moins l’herbe flétrie du terrain pierreux. Je m’inclinai, le cœur gros et avec une sorte de respect, devant cette misère profonde si noblement supportée.
« Seigneur don Jaime, repris-je la voix encore émue, il me reste à vous remercier de votre courtoisie et à vous faire une proposition que , sur mon âme et sur mon honneur , je serai heureux et fier de vous voir accepter : c’est de venir ,
sans qii’ihm’en coûte rien , ajoutai-je, partager à votre tour ma chambre dans la venta. »
Le jeune voyageur tressaillit et se leva sur son séant; ses yeux étincelaient sur son visage pâli. Il sembla hésiter un moment ; puis , me tendant la main :
« J’accepte, me dit-il; vous me rendez un service que je n’oublierai jamais. Je puis vous l’avouer à présent, j’ai vainement sollicité du huesped cette hospitalité, que je suis trop pauvre pour payer , et que cependant j’aurais achetée pour cette nuit, cette nuit seulement, au prix de mon sang. » Cette réponse était un mystère de plus pour moi ; mais don Jaime devenait mon hôte , et cette qualité m’interdisait toute question nouvelle. Nous prîmes les deux chevaux par la bride , et , sans échanger d’autres paroles , nous nous dirigeâmes vers la venta.
Mon nouveau compagnon une fois installé dans ma chambre , je sortis sous prétexte de veiller à ce qu’on prît soin de nos chevaux, et je commandai à Cecilio d’aller chercher à la cuisine de l’hôtellerie un souper suffisant pour deux personnes. Le Biscayen, après quelques façons , en voulut bien accepter sa part. J’avais déjà fait un repas assez copieux, et je ne touchai aux mets que par pure délicatesse, tandis que mon convive y faisait le plus grand honneur, tout en s’étonnant de ma sobriété.
c Que voulez-vous? lui dis-je pour expliquer mon abstinence ; c’est mon premier voyage dans ce pays, et je n’ai pas encore pu me faire à cette infernale cuisine.
Et tandis que Cecilio, debout derrière nous, ouvrait des yeux démesurés en m’entendant affirmer que j’étais à mon début en fait de voyages, je ne pouvais m’empêcher d’admi-
REMIGIO VASQUEZ. d37
rer avec envie chez mon hôte les formidables prouesses d’un appétit développé par vingt-quatre heures de jeûne.
a Maintenant , lui dis-je quand il ne resta plus que les assiettes , si le voisinage d'une jeune et charmante voyageuse, dont la chambre touche celle-ci, ne vous empêche pas de dormir , je crois que vous ferez bien de m’imiter. ))
Et je m’étendis par terre dans mon manteau.
(c Soit, dit l’Espagnol ; mais peut-être , avant de vous endormir, ne vous sera-t-il pas désagréable d’entendre un air de mandoline ?
— Vous êtes chez vous ; mais vous ne vous offenserez pas si je m’endors en vous écoutant. y>
En dépit de la couche froide et dure où j’étais forcé de chercher le sommeil, je n’entendis bientôt qu’un murmure confus de notes indécises, puis plus rien. Je me réveillai en sursaut sous l’impression d’une fraîcheur fort vive. La longue et mince chandelle collée à la muraille jetait ses dernières et fumeuses clartés dans la chambre, où je me trouvais seul ; l’Espagnol avait disparu ; la porte, entr’ouverle, laissait pénétrer l’air froid de la nuit qui m’avait réveillé : j’écoutai. Un silence profond avait succédé aux derniers murmures de la vaste hacienda; le coq chantait au loin. Surpris de la brusque disparition de mon compagnon, je me levai pour refermer la porte, et je jetai à tout hasard un coup d’œil dans la cour. Au milieu de l’obscurité, je crus apercevoir deux silhouettes noires à moitié cachées par un pilier. L’une d’elles était celle du gentilhomme biscayen, dont je distinguai la voix, quoiqu’il parlât bas ; l’autre m’était inconnue : mais, au timbre, plus doux, aux accents qui, bien que voilés par la prudence, s’élevaient au milieu du calme de la nuit comme une tendre et suave mélodie, je ne doutai bientôt plus de la présence d’une femme. J’en avais assez vu, je repoussai la porte ; au grincement des gonds rouillés, une forme
légère disparut dans l’ombre d’un pilier plus éloigné. Le Bisrayen se dirigea rapidement vers moi
a Ne vous excusez pas, me dit-il ; vous avez, sans le vouloir, surpris un secret qui tôt ou tard devait vous appartenir ; mieux vaut donc que ce soit maintenant. Je parlais de vous d’ailleurs; n’est-ce pas à vous que je dois l’un des plus heureux moments de ma vie? n’ai-je pas encore besoin cette nuit même d’une nouvelle preuve de cette amitié qui me sera désormais si précieuse ? »
Don Jaime me fit alors en quelques mots le résumé rapide d’un roman commencé six mois auparavant à Mexico, sous les ombrages de l’Alameda ; il s’agissait de projets d’union contrariés par la disparité des fortunes, de tentatives de fuite déjouées par une surveillance incessante jusqu’au moment où le père de celle qu’il avait aimée pour sa seule beauté, avant de se douter qu’elle fût riche, était parti pour la ramener à l’une des haciendas qu’il possédait dans l’intérieur du pays. C’était pour donner suite à un nouveau projet d’enlèvement que don Jaime avait amené deux chevaux ; mais à la troisième étape, c’est-à-dire à la venta d’Arroyo-Zarco, le pauvre jeune homme, qui suivait la voiture à distance, s’était trouvé à bout de ressources et n’avait pu obtenir accès dans l’hôtellerie. Grâce à notre rencontre fortuite, cet obstacle avait disparu ; tout était prêt pour gagner Guanajuato. Là, don Jaime devait confier la fille de Thacendero à une parente éloignée qui la cacherait dans un couvent jusqu’au moment où, les poursuites apaisées et le mariage couclu, il devait leur être facile de passer en Espagne. Malheureusement un nouvel obstacle se présentait : comment sortir de l’hôtellerie sans exciter les soupçons du huesped, et comment dissimuler cette fuite en sauvant les apparences ? Don Jaime avait pensé que je pourrais les accompagner en laissant à la venta mon domestique, dont nous emmènerions le cheval tout sellé. Dona Luzecita (c’était le nom de la fille de l’hacendero)
REMIGIO VASQUEZ.
passerait aisément pour Cecilio , et Thote , nous voyant sortir comme nous étions entrés, ne pourrait concevoir aucun soupçon.
Il y avait tant d’éloquence dans le regard suppliant du Biscayen, que je fus sur le point de me lancer tête baissée dans cette nouvelle aventure ; mais la réflexion me retint, et je refusai le concours qui m’était demandé. Don Jaime soupira, et sortit de la chambre. Quelques minutes après, il était de retour ; la jeune voyageuse l’accompagnait. Un rehozo soigneusement drapé à la mode mexicaine entourait sa tête et son visage. Les plis du voile de soie ne laissaient entrevoir qu’un étroit bandeau de cheveux de jais, un front que la honte empourprait, et, sous l’arc de noirs sourcils, deux yeux chastement voilés de leurs longues paupières.
(c Que ne vous devrais-je point, seigneur cavalier, me ditelle de cette voix harmonieuse dont le timbre m’avait charmé quelques minutes auparavant, si vous consentiez à nous prêter un appui dont, je rougis de l’avouer, le refus ne changera pas une résolution inébranlable? »
Je sentis ma volonté faiblir à ces simples paroles et au regard qui les accompagna ; je balbutiai quelques lieux communs de prudence et de devoir.
(( Votre présence, ajouta l’Espagnol, peut conjurer un grand malheur; car je l’aime tant que, plutôt que de me la voir enlever, je la tuerais. »
Fière et reconnaissante à la fois de cet élan de la passion qu’elle inspirait, la jeune femme releva les yeux qu’elle avait tenus baissés jusqu’alors, et couvrit l’Espagnol d’un regard chargé de ces étincelles brûlantes que l’impétuosité créole ne sait pas longtemps contenir ; c’est ainsi quelle voulait être aimée. Puis, me tendant une de ces mains que Dieu semble avoir modelées tout exprès pour, les Mexicaines : « Vous consentez, n’est-ce pas? » me dit-elle.
Les moments étaient précieux, minuit avait sonné : je ne
me sentis pas la force de répondre par un nouveau refus. Transporter nos selles et nos valises jusqu’aux écuries pour harnacher nos chevaux sans donner de soupçons, fut l’aftaire d’un instant. La nuit était profonde dans les écuries ; ce ne fut qu’à la lueur de nos cigares que nous pûmes distinguer nos montures. Dans la cour, les deux cochers, conducteurs de la voiture, dormaient près de leurs mules.
« Holà ! l’ami, me dit Tun d’eux en bâillant, faut-il de si bonne heure déjà partir?
— J’ai une longue route à faire, répondis-je ; mais soyez tranquille, le coq n’a pas encore chanté. :ù
Le ronflement du cocher, un instant réveillé, ne tarda pas à se mêler de nouveau aux bruits nocturnes des écuries, et nous pûmes achever à tâtons notre besogne sans nouvelle interruption. Nous disposâmes de notre mieux le second cheval de don Jaime pour la fille de l’hacendero. Une seule formalité restait à accomplir : avertir Cecilio du rôle qu’il devait jouer en notre absence. Je me dirigeai vers la chambre qu’il occupait. La nuit avait été pour lui féconde en surprises de tout genre, et celle qui l’attendait encore ne devait pas être la moins douloureuse. Le pauvre garçon dormait à poings fermés quand je l’éveillai, non sans peine.
a Écoute ‘, lui dis-je quand il fut en état de m’entendre, tu vas continuer à dormir comme tu le faisais tout à l’heure jusqu'à dix heures du matin, si cela t’est possible, ou du moins reste invisible dans ta chambre. Les raisons les plus impérieuses exigent que personne dans la venta ne soupçonne ta présence jusqu’à l’heure dite. Alors tu te glisseras inaperçu hors de l’hôtellerie, ce qui te sera d’autant plus facile que j’emmène ton cheval et que tu t’en iras à pied. Tu suivras ensuite la route de Cela^^a, fût-ce pendant toute la
^ . Au Mexique, l’usage veut que le maître tutoie le valet.
REMIGIO YASQUEZ. 141
journée, jusqu’au moment où tu m’auras rejoint à la venta de la Soledad, où je t’attendrai.
— J’exécuterai les ordres de Votre Seigneurie, » dit Cecilio en courbant tristement la tête , comme écrasé par cette dernière déconvenue.
Mes deux compagnons de fuite étaient en selle à mon retour. Don Jaime semblait frissonner sous le froid de la nuit, et sa belle compagne, la tête enveloppée de son voile de soie, les épaules couvertes de la manga mise à l’envers, était complètement déguisée à des yeux indifférents ; cependant l’agitation convulsive de son sein et ses sanglots étouffés à grand’peine trahissaient une émotion violente. Je compris les sentiments qui l’agitaient, et je ne pus m’empêcher de jeter un mélancolique regard dans la direction de la chambre où dormait le père de doha Luz. En ce moment solennel, la générosité castillane s’éveilla dans le cœur de don Jaime.
« Luzecita, dit-il d’une voix étouffée, il est encore temps de rester; c’est votre père que vous quittez. »
Rappelée par la voix de don Jaime au sentiment qui dominait tout son être, la jeune fille tressaillit , l’univers disparut à ses yeux ; prenant la main de celui qu’elle aimait, et la portant à ses lèvres avec la soumission passionnée d’une esclave de l’Orient :
« Je n’ai plus de père, dit-elle d’une voix douce et ferme; partons. »
A ce cri suprême de la passion, qui, semblable au feu, épure l’atmosphère autour d’elle , mes derniers scrupules s’évanouirent. Nous traversâmes la cour en silence. Le huesped dormait étendu sur le sol, en travers la porte ; je le touchai du bout de ma lance et sans parler : il se leva avec la promptitude machinale d’un homme accoutumé à être réveillé à toute heure.
« Déjà en route? dit-il en recevant le prix de nos chambres. Et ce seigneur aussi, toujours avec ses deux chevaux ?
— Oui, répondis-je ; ce cavalier, mon domestique et moi, nous sommes attendus à Thacienda de San-Francisco avant le jour.
— Bon voyage, » dit-il; puis il ouvrit la porte, qui se referma bientôt sur nous.
Nous suivîmes pendant quelques minutes le chemin de Mexico, pour nous conformer à la fausse indication que j’avais jetée au huesped, et nous tournâmes bride tout à coup dans la direction de Celaya, c’est-à-dire du côté opposé, en ayant soin de faire un détour pour éviter de passer devant l’hacienda. ün brouillard humide et glacé couvrait au loin la plaine ; le vent de la nuit déchirait de temps a autre ces vapeurs mobiles, et on pouvait voir le sol couvert d’un blanc manteau de givre* A quelques pas de nous, mais voilée par la brume, nous apparut bientôt une lueur douteuse qui brillait comme une étoile près de s’éteindre : c’était le foyer du gentilhomme biscayen. Nos chevaux fendaient impétueusement le brouillard, que leurs naseaux aspiraient et vomissaient en tourbillons pressés. Bien que partageant l’impatience fiévreuse de mes deux compagnonsj je ne pouvais me défendre d’une certaine émotion en comparant l’avenir incertain vers lequel ils s’élançaient en aveugles à ces vapeurs épaisses qui. dérobaient à nos yeux l’ho-rizon et la route. Nous ne tardâmes pas à mettre une large distance entre nous et la venta. Nous ralentîmes alors le pas ; une lueur grisâtre commençait à éclairer les objets autour de nous ; à l’est, et derrière les collines encore couvertes de brume, une raie blanche signalait l’aube.
(( Arrêtons-nous ici un instant , dis-je au Biscayeli, et laissons souffler nos chevaux pendant que je vais mettre pied à terre pour écouter si l’on ne nous poursuit pas. »
Nous avions franchi à peu près huit lieues dans le plus profond silence, car le cas était de ceux où le cœur trop plein impose un frein sévère à la bouche. L’oreille collée sur le sol, j’écoutai avec anxiété si quelque pulsation souterraine
HEMIGIO VASÜUEZ. 143
n’indiquait pas un galop lointain de cavaliers : nul bruit, nul écho ne s'éveillait sous terre, et la plaine devait être déserte dans un large espace autour de nous. Je sentis alors la tranquillité succéder chez moi à l’agitation d’une longue course ; je m’assis sur l’herbe et j’engageai mes compagnons à m’imiter. Ce moment de sécurité passagère fit éclater chez eux l’explosion des sentiments que cette fuite à toute bride avait comprimés pendant de trop longues heures. Gomme le givre qui disparaissait à vue d’œil à mesure que les premières teintes de soleil venaient rougir l’herbe de la plaine, ainsi ‘ l’inquiétude s’enfuyait et faisait place dans le cœur des deux amants à la confiance et à l’exaltation délirante qu’y versaient à la fois l’air du matin, la jeunesse et la passion. A peine la jeune fenime eut-elle mis pied à terre^ qu’obéissant à l’irrésistible impulsion de sa nature américaine, elle étreignit dans ses bras celui qui désormais remplaçait poür elle le monde entier* qu’elle avait oublié. Le front mélancolique et flétri de l’Espagnol sembla pour un moment resplendir et rayonner sous ces caresses passionnées; puis, succombant à une émotion trop vivOj il pâlit, chancela et ferma les yeuxi Doha Luz poussa un cri déchirant.
« Soyez sans crainte, lui dis-je, le bonheur ne tue pas. »
Je déposai doucement sur l’herbe don Jaime toujours immobile, et doha Luz, s’agenouillant près de lui, le couvrit de larmes et de baisers. Un si doux remède eut promptement rappelé à la vie le jeune Biscayen. Don Jaime fit alors quelques pas vers moi, tandis que la jeune créole, en se détournant , cachait sa figure de ses deux mains, avec ce singulier mélange de passion et de pudeur qui prêtait un nouveau charme à sa beauté.
« Vous n’irez pas plus loin, me dit le Biscayen ; aussi bien vous n’en avez fait que trop pour votre responsabilité, et je n’ai que trop abusé de vous ; mais, avant de nous séparer, j’ai un dernier service à vous demander : c’est de tro-
quer votre manteau contre le mien ; le vôtre sera pour moi une sécurité de plus.
Je consentis à l’échange qu’il sollicitait.
« Vous ne gagnerez pas à ce marché, reprit don Jaime en souriant ; mais vous m’aurez rendu un grand service. Puisque vous ne savez pas où vous allez, peut-être le hasard vous poussera-t-il à Guanajuato. Je passerai une quinzaine de jours dans l’une des auberges de cette ville, et vous m’y trouverez sans doute, trop heureux de pouvoir vous exprimer une fois encore une reconnaissance que je conserverai toute ma vie. j
Le moment était venu de nous séparer. Nous aidâmes doua Luz à remonter sur son cheval ; puis don Jaime se remit lui-même en selle. Détachant alors la mandoline suspendue à ses arçons :
« Prenez-la, me dit-il, et gardez-la en souvenir de moi. Pendant longtemps cette mandoline et l’espérance ont été ma seule fortune ; aujourd’hui, à la place de l’espérance. Dieu m’a donné la réalité. »
Des larmes vinrent mouiller ses paupières. Il me tendit de nouveau la main, doha Luz me paya d’un sourire plus qu’elle ne me devait, et tous deux s’éloignèrent. Je les suivis du regard en pensant involontairement à la distance fatale qui sépare trop souvent la coupe des lèvres. La brume matinale les eut bientôt dérobés à mes yeux.
Resté seul au milieu de la plaine déserte du Cazadero^ je demeurai quelque temps, je l’avoue, fort embarrassé. Assez loin encore de toute habitation, je me demandai si je ne devais pas tourner bride et regagner l’hacienda d’Arroyo- Zarco ; mais le soleil éclairait si vivement la plaine, l’air du
REMIGIO VASQUEZ.
I matin était si bienfaisant, que l’hésitation et le décourage- I ment disparurent comme les vapeurs sur les collines, qui avaient repris leur teinte azurée. Je me remis en route.
I Deux lieues à peine devaient me séparer de la venta de la Soledad, où j’avais donné rendez-vous à Cecilio. L’hôte, me voyant arriver avec une guitare en bandoulière, me prit pour quelque touriste mélomane venu à point pour le distraire , et me parla de son goût pour la musique en homme qui avait .grand désir de m’entendre. Je dus répondre à ses instances par un refus formel, et je me hâtai de m’installer dans la ! chambre la plus reculée de la venta. A la tombée de la nuit seulement, Cecilio me rejoignit. Il n’avait rien de nouveau à m’apprendre ; à midi , heure où il s’était glissé hors de l’hacienda, tout y était parfaitement calme. Ce renseignement me tranquillisa sur le sort des fugitifs, et, délivré de toute inquiétude de ce côté, je résolus de passer la nuit à la venta. Le pauvre Cecilio, qui venait de faire à pied dix lieues de route, ne pouvait plus se tenir, et moi-méme j’avais besoin de forces pour reprendre, le jour suivant, une poursuite qui menaçait de se prolonger bien au delà de mes prévisions.
Le lendemain de bonne heure, nous étions en selle et nous galopions sur la route de Celaya, où nous espérions rejoindre don Tomas. C’était un voyage de deux journées à faire, et ces deux journées furent signalées à peu près par les mêmes contre-temps qui avaient marqué la première partie de cette singulière excursion. Dans toutes les hôtelleries où nous nous arrêtions , don Tomas nous avait précédés de quelques heures. Enfin j’arrivai à Celaya, et je descendis au Meson de Guadalupe^ au moment où Cecilio enregistrait soixante -dix lieues parcourues depuis notre départ de Mexico, avec la pensée consolante toutefois que, d’après les renseignements qui m’avaient été donnés, nous touchions décidément au terme de notre course. Malheureusement, par 226 j
une sorte de fatalité, ce terme devait encore reculer au moment même où je cro^^ais l’atteindre. A Celaya comme à Arroyo-Zarco, je manquai don Tomas d’une demi-heure. Don Tomas, en quittant Celaya, s’était dirigé sur Irapuato. Nous partîmes pour Irapuato. Dans l’unique hôtellerie de cette bourgade, personne ne l’avait vu. On l’y connaissait cependant; car l’hôte m’apprit que don Tomas était propriétaire et habitant d’une maison isolée située au pied du Cerro del Gigante{ip\c du Géant).
a Où est le Cerro del Gigante? demandai-je alors, non sans appréhender que ce fût à cent lieues plus loin.
— C’est, me répondit l’hôte , la montagne la plus élevée de la sierra qui domine Guanajuato; en partant demain au point du jour, vous y arriverez à la tombée de la nuit. » Irapuato est à quatre-vingt-dix lieues de Mexico. Pour gagner Guanajuato, j’avais une vingtaine de lieues encore à faire. Je me souvins que Guanajuato était la ville où le gentilhomme biscayen devait conduire doua Luz. Outre la certitude d’y rencontrer don Tomas, j’avais donc l’espoir d’y connaître le sort d’un homme auquel je m’intéressais déjà comme à un vieil ami. Cette double considération me détermina.
a Eh bien! dis-je à Cecilio, nous irons attendre cette fois don Tomas Yerdugo dans sa propre maison, où il paraît être singulièrement pressé de rentrer. î
La route de Guanajuato serpente à travers un ravin d’une longueur interminable, appelé Canada de Marfil; ce fut seulement quelques heures avant le déclin du jour que j’atteignis la ville, dont je traversai rapidement les rues escarpées pour me diriger sans perdre du temps vers le Cerro del Gigante. La route que j’eus à suivre au sortir de la ville était coupée de ravins et de nombreux monticules. Je ne tardai pas à regretter de m’être engagé dans ces défilés, lorsque le soleil commençait déjà à baisser et qu’il restait si peu de jour pour traverser des chemins inconnus. A mesure que
REMIGIO VASQUEZ.
nous avancions , la nature devenait de plus en plus sauvage; des cours d’eau qui bouillonnaient contre les pierres, des corbeaux qui croassaient au-dessus de nous, étaient les seuls bruits, les seuls hôtes de ces solitudes.
« Ah! seigneur, me dit Gecilio en se rapprochant de moi dans un moment de halte où je cherchais à me rappeler les instructions qu’on m’avait données , cet endroit me paraît un vrai coupe-gorge, et le moindre mal qui pourra nous arriver sera de nous égarer pour toute la nuit dans ce labyrinthe de montagnes, où le froid me gagne déjà. »
Je n’étais pas insensible non plus à la fraîcheur qui commençait à régner dans ces bas-fonds, et je jetai sur mes épaules la manga que le Biscayen m’avait donnée en échange de mon manteau. Je commençais en outre à partager les craintes de mon domestique ; mais je jugeai à propos de ne pas laisser paraître mon inquiétude , et je continuai d’avancer, bien sùr du reste d’être dans le bon chemin, quoique l’obscurité s’épaissît de plus en plus. Des ravins pierreux, des roches abruptes, des crêtes dépouillées, s’étendaient devant nous ou se dressaient sur nos têtes. Déjà les montagnes projetaient de longues ombres dans les vallées, le brouillard montait en légers flocons, des bas-fonds où murmuraient les ruisseaux, jusqu’aux sommités que le soleil ! éclairait encore de ses derniers rayons , et le pic du Géant ,
! qui m’avait semblé si rapproché, s’élevait toujours à la même distance, couronné d’une auréole de pourpre et dominant les hauteurs voisines avec une sombre majesté, comme le gardien des trésors mystérieusement enfouis dans les entrailles I de la sierra.
I <c Vous savez le proverbe, seigneur maître, poursuivit I Gecilio : tel qui va chercher de la laine s’en retourne souvent tondu. Quelque chose me dit que nous nous sommes j engagés dans une aventure fâcheuse. Qui peut être en etfet ‘ ce don Tomas, que tout le monde connaît sur la route et sur
qui nous ne pouvons jamais mettre la main? Quelque chef de bande, sans aucun doute, qui a ses motifs pour se cacher ainsi; et je crains, continua-t-il en baissant la voix, que ces : gorges ne soient pas aussi désertes qu’elles le paraissent, j Ahl Jésus! n’ai-je pas vu reluire le canon d’une carabine | là-haut, parmi ces branchages?
Je portai involontairement les yeux dans la direction que j | signalait Cecilio ; mais le vent seul agitait les buissons épais | ; qui couronnaient la crête des talus, et que je commençais à | : ne voir que confusément à travers la brume. J’affectai de | rire des craintes de mon valet, quand il me sembla entendre ; ; au milieu du silence un craquement semblable à celui d’un fusil qu’on arme. Au milieu du ravin où je me trouvais, ravin encombré de rochers éboulés, nos chevaux ne pouvaient avancer que lentement. Je pressai néanmoins le pas. Tout à coup une lueur brilla au-dessus de nos têtes, un sifflement aigu déchira nos oreilles, et une détonation résonna dans le ,|i ravin, accompagnée d’un bruit sec semblable à celui d’une ii balle qui s’aplatit sur un rocher.
(c Ah! le coquin! s’écria en même temps une voix qui semblait partir de la crête du talus, je l’ai manqué. »
Mon premier mouvement fut de fermer les yeux dans l’attente d’un second coup. Un instant se passa dans une anxiété terrible, pendant que les derniers échos répercutaient encore l’explosion, puis je levai la tête pour chercher d’où la balle I' était partie; mais le brouillard enveloppait les hauteurs, et je ne pus rien distinguer. Un lambeau de la banderole de ma I lance me prouva seulement que la balle avait dù passer à | deux pieds de mon corps, et que j’avais réellement servi de | point de mire. !
« C’est bien à moi qu’on en voulait, dis-je à Cecilio; en I route, et tâchons de gravir l’escarpement chacun de notre j côté pour mettre la main sur le drôle qui, par-dessus le I marché, semble si furieux de m’avoir manqué. |
REMIGIO VASQUEZ.
— D’abord, s’écria Cecilio, à qui cette reconnaissance ne souriait que médiocrement, rien n’indique qu’on ait tiré sur vous, et d’ailleurs je ne vous quitte pas ; c’est le devoir d’un bon serviteur d’être toujours à côté de son maître. »
J’arrivai plus vite que lui au sommet du ravin; mais, si loin que ma vue pût atteindre, je n’aperçus devant moi que les collines lointaines déjà nuancées d’un beau violet, quelques champs où le maïs se balançait tristement, des teintes plus foncées qui annonçaient les crevasses de la sierra, partout un paysage lugubre et attristant que voilait l’ombre du crépuscule. La prudence me faisait un devoir de continuer ma route sur les hauteurs, et j’avançais, car il n’était plus temps de revenir sur mes pas. Je ne marchai pas longtemps sans apercevoir au loin ua bâtiment assez vaste ; nulle fumée ne s’élevait du toit, et probablement cette maison était déserte. Ce devait être quelque usine abandonnée , et , à mesure que j’en approchais, le délabrement des murailles, les interstices des toitures, me confirmaient dans cette pensée. Au moment où Cecilio mettait pied à terre pour s’assurer s’il n’y avait en effet aucun habitant , arrivait à toute bride , par un chemin détourné, un cavalier, une carabine à la main. Le cavalier s’arrêta brusquement à mon aspect, et me considéra pendant quelques secondes avec un air de répugnance et d’appréhension. Puis, avec un grand éclat de rire :
« Vous n’êtes donc pas Remigio Yasquez? me demanda-
t-il.
— Pas que je sache, lui répondis-je.
— Ah! seigneur cavalier, que de pardons j’ai à vous demander! C’était sur Remigio Vasquez que je croyais tirer. »
Le drôle se mit à rire de plus belle et reprit avec un accent de regret :
« Caramba l dire que je vous ai manqué à vingt pas , moi qui vous tenais si bien au bout de ma carabine I Mais un mou-
loO SCÈNES DE LA VIE MEXICAINE.
vement brusque que vous avez fait vous a sauvé la vie. Ah 1 i croyez bien que j’en suis désolé. '
— De m’avoir manqué, sans doute ; mais brisons là : aussi ii bien, l’heure et le lieu sont tels qu’il pourrait me plaire de prendre ma revanche à bout portant.
— Et de quoi? reprit-il d’un ton plus sérieux; je vous croyais mon ennemi et je me trompais; j’ai tiré sur vous et je vous ai manqué : tout cela se compense parfaitement, et je ne vous en veux pas le moins du monde. »
L’inconnu paraissait si convaincu de la force de son argument, que je ne pus m’empêcher de sourire en lui demandant si j’étais encore loin du Cerro del Gigante.
« Une bonne carabine y lancerait d’ici une balle en ligne droite ; mais, dans les détours des ravins, vous avez encore au moins deux heures de marche , et , comme la nuit avance et que les chemins sont peu praticables dans l’obscurité , j’offre à Votre Seigneurie l’hospitalité sous mon toit, pour|; vous prouver que je n’ai pas de rancune. ^
L'aspect délabré de la maison ne me promettait qu’une hospitalité bien chétive , mais l’offre m’en paraissait faite avec franchise ; j’étais, en outre, de ces voyageurs peu char- j gés de bagages , avec lesquels les voleurs n’échangent que des saluts sur les routes. Je ne vis donc nul inconvénient à accepter la proposition qui m’était faite, et je mis pied à terre. L’inconnu m’introduisit dans une vaste salle dont ia toiture offrait.de nombreuses solutions de continuité, et, pendant qu’il aidait Cecilio à desseller les chevaux, je pus voir, aux instruments qui encombraient la pièce, que j’étais dans un de ces ateliers métallurgiques {haciendas de hene- , ficio) où l’argent extrait des mines reçoit le dernier traite- i ment. Mon nouvel hôte ne tarda pas à revenir, et, après ' avoir allumé une de ces torches qui servent aux mineurs, . m’engagea à me considérer comme chez moi. La misère pa- 1 raissait avoir élu domicile dans ce bâtiment en ruines, et je|
REMIGIO VASQUEZ. i5l
ne pus m’empêcher de remarquer avec un certain malaise que rien ne semblait y indiquer le moindre préparatif du souper le plus frugal. Je m’assis en face de mon hôte et j’essayai de prendre patience en l’interrogeant sur l’usage des divers instruments qui frappaient mes yeux pour la première fois; mais le temps se passait, et rien ne me faisant pressentir que l’on pensât à se mettre à table, j’abordai franchement la question.
« J’ai grand’faim, lui dis-je.
— Et moi aussi, répondit-il gravement, mais sans bouger.
Je craignis de n’avoir pas été assez explicite.
« A quelle heure soupez-vous d’ordinaire? Pour moi, toute heure m’est bonne quand j’ai faim comme à présent.
— Toute heure m’est également bonne pour souper, mais aujourd’hui je ne soupe pas. »
Cette réponse me consterna; heureusement Cecilio s’était à tout hasard muni de quelques mètres de viande sèche Je pus, en renversant les rôles, offrir un repas frugal au singulier amphitryon que le hasard m’avait départi, et qui ne se fit pas prier pour accepter.
« Il me paraît clairement constaté, lui dis-je après que nous eûmes terminé notre modeste collation , qu’il y a de par le monde un certain Remigio Vasquez qui n’est guère de vos amis ; que vous a-t-il fait?
— Rien encore jusqu’à présent, et je ne tirais aujourd’hui sur lui, c’est-à-dire sur vous, que purement par précaution, et pour l’empêcher de me nuire. »
Puis Florencio Planillas (ainsi s’appelait mon hôte) entra dans de longs détails sur ses propres affaires. C’était un de ces mineurs obstinés qui ont toute leur vie à lutter contre
1 . Dans certaines parties du Mexique, la viande de boucherie est découpée en lanières, séchée au soleil et débitée à la mesure, comme le ruban, la corde ou la toile.
io2
des illusions toujours nouvelles, et qui, semblables au joueur malheureux, se croient constamment à la veille de devenir riches à millions, sans que jamais les rudes leçons de l’expérience puissent avoir raison de leur coupable entêtement. Son histoire était celle de beaucoup d’autres. Jadis propriétaire principal d’une riche mine d’argent, puis d’une hacienda de heneficio florissante , il avait vu le filon tomber en borrasca * , et le manque de capitaux l’avait forcé de suspendre les opérations de ses ateliers métallurgiques. Suivant les usages du Mexique en matière de prescription , l’usine ainsi abandonnée pouvait devenir la propriété de celui qui dénoncerait la détresse de l’exploitation. Cette dénonciation, suspendue sur la tête deFlorencio Planifias, était pour lui une perpétuelle menace qui troublait ses jours et ses nuits. Son esprit inquiet voyait partout un rival prêt à le dépouiller, quand un inconnu était venu l’avertir qu’un individu , nommé Remigio Yasquez, était arrivé la veille à Guanajuato avec l’intention avouée de profiter de la suspension des travaux de l’usine pour se la faire adjuger. C’était un rude coup pour Florencio Planifias que d’être dépossédé d’une propriété qui l’avait enrichi dans le passé et lui promettait de plus grands avantages dans l’avenir. C’était un de ces cas où les Mexicains ont l’habitude d’en appeler au couteau, et Florencio avait juré la mort de Remigio Vasquez.
« Je ne l’ai jamais vu, ajouta-t-il en finissant; mais son signalement m’a été donné d’une manière si exacte , qu’il ne m’échappera pas. Je l’avais cherché inutilement tout le jour à Guanajuato, quand ce soir, à mon retour, trompé par l’obscurité, abusé par une vague ressemblance et surtout par la couleur de votre manteau, j’ai pensé que c’était lui qui poussait l’audace jusqu’à venir explorer les lieux, et ce n’est
4 . Borrasca est le terme consacré dans les mines pour exprimer le moment où les travaux deviennent stériles.
REMIGIO VASQUEZ.
qifen vous voyant de plus près que j’ai reconnu mon erreur. Je ne vous en veux pas, je vous le répète, de vous avoir manqué; mais désormais je me servirai de mon couteau. El mchillo no suena ni truena (le couteau ne fait ni bruit ni explosion), comme dit mon ami Tomas Verduzco.
— Verdugo! voulez- vous dire, interrompis-je.
— Vous le connaissez? s’écria Florencio en riant. La plaisanterie est excellente ; mais vous ne l’employez pas avec lui, je pense.
— Quelle plaisanterie ?
— Hombre! ne savez-vous pas que son nom véritable est Verduzco, et qu’on ne l’appelle Verdugo * que parce qu’il lui arrive parfois de se faire justice lui-même dans ce qu’il appelle ses affaires de conscience ? »
Cette particularité sur le caractère de l’homme que je poursuivais si opiniâtrément me fut des plus désagréables, je l’avoue; mais j’étais bien aise d’avoir sur son compte de plus amples détails , et je m’informai près de mon hôte du nombre de fois qu’il était arrivé à don Tomas de mériter son redoutable surnom.
(( Ma foi, répondit Florencio, ce sont des choses dont on n’aime pas toujours à tenir un compte très-exact : peut-être ne le sait-il pas lui-même ; mais vous jugeriez peut-être mal don Tomas d’après ce que je vous dis là. Le seigneur Verduzco n’est pas égoïste; ce n’est pas toujours pour son propre compte qu’il tue son prochain, et, pourvu qu’on lui donne des raisons solides (le mineur appuya sur ce mot), on le trouve toujours prêt à rendre service : il me le disait encore ici ce matin même.
— Diable ! m’écriai-je , c’est un homme fort estimable que don Tomas, et je suis très-impatient de faire sa connaissance. y>
\ . Verdugo^ bourreau, et par extension un poignard affilé.
En dépit de cette gasconnade effrontée , mon vif désir de • rejoindre don Tomas s'était dissipé comme par magie , et , trop avancé pour reculer désormais , je formai les vœux les plus sincères pour le manquer encore une fois , ne fùt-ce que d’une minute, au Cerro del Gigante. La nuit s’acheva sans autre incident que la nécessité où je me trouvai de prêter à mon hôte un pan de ma manga pour le mettre à l’abri du froid que la toiture à jour laissait pénétrer, et je pris congé de lui au matin, en le remerciant sérieusement d’une hospitalité qui s’était réduite pour lui à manger les trois quarts de mon souper et à profiter de la moitié de mon manteau. Il est vrai que, quelques heures auparavant, le drôle avait failli me tuer.
Je repris ma marche interrompue la veille dans la direction du Cerro del Gigante. Armé de ma lance, dont la banderole déchirée rendait témoignage du danger que j’avais couru , escorté de Gecilio et affublé de la guitare du gentilhomme biscayen, j’avais un faux air du chevalier errant de la Manche , suivi de son écuyer et en quête de quelque aventure périlleuse. Celle-ci ne laissait pas d’être 4élicate : car, je le savais maintenant à n’en point douter, c’était sur les traces d’un bravo mexicain que je courais inutilement depuis six jours. Cependant ma recherche avait de fait un but de sécurité personnelle. J’étais bien convaincu de n’avoir rien à démêler avec ce don Tomas; mais il pouvait y avoir sous jeu quelque dangereuse méprise. Les bravi du Mexique, comme ceux de tous les pays où l’on exploite encore cette formidable industrie, commencent d’abord par tuer, quittes à reconnaître plus tard leur erreur ou à se faire payer double besogne. Il était donc important de constater bien clairement mon identité aux yeux d’un drôle de cette trempe, et de prévenir tout fatal quiproquo. Décidé par cette considération surtout, je me dirigeai assez résolûment vers le Cerro del Gigante , et j’arrivai bientôt à une maison d’assez belle ap-
REMIGIO VASaUEZ. 155
parence, située au pied de la montagne. Un ruisseau ombragé de sycomores coulait en murmurant près de la porte. Mon hôte de la nuit précédente m’avait trop minutieusement décrit la demeure du bravo pour que je pusse la méconnaître. Je m’adressai à un domestique qui étrillait à l’entrée un cheval d’une rare beauté, et m’informai avec toute la politesse convenable si le cavalier Verduzco était visible.
«Non, seigneur, me répondit l’homme. A peine arrivé hier soir, il a été mandé à Guanajuato pour une affaire d’urgence qui ne lui permettra guère de revenir que dans trois jours, et peut-être même sera-t-il obligé de repartir tout de suite.
— Et pour quel endroit? demandai-je.
— Je n’en sais rien, répondit le domestique d’un ton sec.
Je n’insistai pas davantage et je tournai bride.
De retour à la ville, je m’informai de la plus modeste des trois ou quatre hôtelleries qui existent à Guanajuato, bien convaincu que c’était celle-là que devait avoir choisie de préférence le Biscayen à son arrivée. Mon espoir ne fut pas trompé, et la première personne que je rencontrai dans la cour de la posada où je descendis fut don Jaime de Villalobos. Il se disposait à sortir quand je me présentai inopinément à ses yeux, et j’eus à peine le temps de mettre pied à terre qu’il me pressa dans ses bras, à la mode du pays. De mon côté , je m’informai avec intérêt de ses aventures depuis notre séparation. J’appris qu’il était arrivé à Guanajuato à peu près quatre jours avant moi , et qu’il était au comble de ses vœux. Un prêtre, que la parente de doha Luz avait gagné , les avait mariés sans difficulté, et depuis ce temps la jeune femme, cachée dans un couvent à la grille duquel il pouvait la voir
tous les jours , n’attendait que le moment où les mesures que prenaient son mari leur permettraient de quitter le Mexique, Une seule circonstance cependant causait à ce dernier quelque inquiétude : il croyait avoir rencontré la veille dans les rues l’un des serviteurs qui accompagnaient le père de sa femme à la venta d’Arroyo-Zarco.
« Mais comme je crois voir partout, me dit-il gaiement, des figures de traîtres et d’espions , il est plus que probable que je me suis trompé et qu’on me cherche encore bien loin de l’endroit où je suis aujourd’hui. Et vous, ajouta-t-il, avezvous mis enfin la main sur don Tomas Yerdugo?
— Non, repris-je, et je compte bien à présent lui rendre la pareille, car ce que j’ai appris sur son compte me donne autant d’envie de l’éviter que j’en ai eu jusqu’à présent de le joindre. »
Et je racontai à don Jaime mon aventure dans le ravin avec Florencio Panifias. «Votre manteau, ajoutai-je, a failli me jouer un mauvais tour; car il est semblable, à ce qu’il paraît, à celui que porte le dénonciateur de Florencio, Remigio Vasquez. »
A ce nom , don Jaime devint pâle et s’écria :
« Quoi ! c’est Remigio Vasquez qu’on a voulu tuer dans votre personne! c’est lui qu’on accuse d’une dénonciation à laquelle il est si loin d’avoir pensé 1 Ah ! mes pressentiments ne m’ont pas trompé.
— Pourquoi?
— Remigio Vasquez est le nom que je porte ici. »
Cette révélation inattendue me fit tressaillir à mon tour. Quelques heures avaient suffi pour exciter contre don Jaime un homme qui ne l’avait jamais vu, et peut-être, en ce moment même , la vengeance d’un père irrité avait-elle été remise entre des mains plus redoutables, entre celles du bravo. Cependant je ne dévoilai pas entièrement ma pensée au Biscayen; je l’engageai seulement à ne pas sortir de quelques
REMIGIO VASQUEZ.
jours, s’il était possible; mais le gentilhomme espagnol avait repris tout son sang-froid.^
(( Non, me dit-il, Luzecita m’attend au couvent; tromper son attente , ce serait la plonger dans une cruelle inquiétude. D’ailleurs, nul ne peut échapper à son destin. »
Notre conversation se prolongea quelque temps encore. Comme elle prenait insensiblement un tour lugubre, j’essayai de plaisanter sur notre position actuelle.
(ü Quant à moi, lui dis-je , je serai plus prudent que vous ; je vais aller m’enfoncer dans la mine la plus profonde, et j’aurai bien du malheur si ce terrible Yerdugo vient à me rencontrer à dix-huit cents pieds sous terre. »
Nous nous séparâmes, don Jaime pour aller au couvent où il était attendu, moi pour visiter une des mines les plus rapprochées de Guanajuato. Comme je traversais la place avant de sortir de la ville, je crus apercevoir sur le seuil d’une pulqueria la figure connue de Florencio Planillas. Enchanté de pouvoir le détromper sur les intentions de Remigio Vasquez , ou pour mieux dire de don Jaime, je m’avançai de ce côté, malgré la répugnance que m’inspiraient ces hideux cabarets mexicains, où la populace mâle et femelle s’abreuve de l’horrible breuvage du puîque * fermenté. Soit que Florencio ne m’eût pas aperçu , ou qu’il ne voulut pas me reconnaître , il disparut bientôt dans l’intérieur de l’établissement. La vie de don Jaime dépendait sans doute de l’entrevue que j’allais avoir avec Florencio : il n’y avait pas à balancer. J’enjambai pardessus quelques buveurs en haillons étendus ivres -morts en travers de la porte, et j’entrai dans la pulqueria. C’était une des plus pittoresques que j’eusse vues. Les murailles étaient couvertes de fresques incroyables , de personnages grotesques ou rébarbatifs, de scènes d’ivrognerie, de meurtre, d’amour,
1 . Sève de l’aloès, qui, d’abord douce comme de l’eau de miel, devient, par la fermentation, aigre, puante et capiteuse.
de géants et de nains, de piétons et de cavaliers, le tout accompagné de de\ûses bizarres et surmonté de l’inscription sacramentelle : Hoy se paga^ manana se fiâ (aujourd’hui Ton paye, et demain crédit). Des cuves découvertes , remplies de la liqueur laiteuse, à l’odeur nauséabonde, garnissaient les angles du cabaret, et le cabaretier y puisait largement, à l’aide d’une calebasse , pour servir les consommateurs. Parmi ceux-ci, j’eus bien vite distingué Florencio.
a Ah! seigneur cavalier, me dit-il en s’avançant le verre en main, permettez-moi de vous offrir....
— Non, je n’ai pas soif; mais j’ai une bonne nouvelle à vous donner. »
J’essayai alors de lui prouver que c’était par un mensonge insigne qu’on lui avait signalé- comme dénonciateur un homme qui ignorait jusqu’à l’existence de son hacienda. Ce ne fut pas sans de longs efforts que je pus faire comprendre à son intelligence obscurcie par l’ivresse l’objet de ma visite, et détromper cette brute sur le compte du Biscayen.
« Vous me voyez enchanté, s’eçria-t-il quand il eut pu démêler le sens de mes paroles.
— Pour le pauvre Remigio Vasquez? lui dis-je.
— Non , pour moi , qui n’ai plus à craindre sa dénonciation , reprit-il avec la franchise de Tivresse; mais, si cela change mes intentions à son égard , l’affaire de Remigio Vasquez n’en est guère meilleure, c’est-à-dire.... (et avalant ce qui restait dans son verre , il sembla chercher à recueillir ses idées) c’est-à-dire qu’elle est excellente.... pour.... pour ...
— Pour qui? m’écriai-je impatienté.
— Ah! caramba^ pour notre ami intime, le respectable don Tomas Verdugo, comme Votre Seigneurie l’appelait hier. »
Et le mineur ne tarda pas à me révéler que le bravo devait recevoir une somme assez considérable pour venger, à ce qu’on lui avait dit, sur la personne de don Jaime, l’honneur d’une famille outragée.
REMIGIO VASQTJEZ. i59
a Et OÙ est don Tomas? dis-je à Florencio. Je suis sûr de le détromper, comme je viens de vous détromper vous-même.
— Je crois savoir où est à présent celui que vous cherchez, reprit Planillas.
— Eh bien ! qu’attendez-vous? Mettons-nous immédiatement en quête do lui.
— Hélas! je brûle d’être loin d’ici; mais je ne puis m’en aller sans payer mon écot, car je vous confesse que je n’ai pas un tlaco dans ma poche.
— Qu’à cela ne tienne , appelez le cabaretier.
— Au fait, répliqua effrontément Florencio, hier soir, je vous ai donné l’hospitalité, vous payez ma dépense aujourd’hui; nous sommes quittes.
Le cabaretier se présenta aussitôt , et je lui demandai combien lui devait Florencio; sur un signe de ce dernier que je surpris, le cabaretier demanda deux piastres. C’était un prix exorbitant, et le buveur dut gagner plus d’une piastre et demie sur ce marché : mais le temps était précieux, et je me laissai rançonner ; j’avais hâte de me mettre à la poursuite de don Tomas. Malheureusement les jambes chancelantes de mon guide secondaient mal mon impatience, et j’étais obligé de ne marcher que fort lentement. Ce fut ainsi que je parcourus une partie de la ville, tandis que l’ivrogne croyait à chaque porte reconnaître celle de la maison où devait se trouver don Tomas, et chaque fois était forcé d’avouer sa méprise. Nous arrivâmes enfin devant une allée sombre et humide, au bout de laquelle on apercevait le jour douteux qui sortait d’un jardin.
« Êtes-vous sûr que vous ne vous trompez pas encore cette fois? demandai-je avec anxiété à Florencio; car le temps presse, et le pauvre Yasquez court risque de la vie.
— C’est ici certainement, balbutia mon compagnon, et je n’arriverai pas trop tard, car, ajouta-t-il les yeux baignés des larmes de l’ivresse, je ne me consolerais jamais.... jamais.
s’il arrivait malheur au pauvre don Tomas.... un si digne homme! »
Après cet élan d’une sensibilité qui n’avait que le tort de se tromper singulièrement d’objet, Florencio se précipita dans le couloir, et je restai seul, car il m’avait prévenu que je ne pouvais monter avec lui. Je me promenai dans la rue, en proie à une anxiété facile à comprendre, comptant les minutes , qui me paraissaient des siècles , et m’attendant à chaque inst£tnt à voir descendre cet homme , ce don Tomas, qui, toujours invisible, ne cessait, depuis tant de jours, d’être présent à ma pensée ; mais le temps s’écoulait, et personne ne se montrait sur la porte. J’attendis ainsi près d’une heure; enfin je me décidai à entrer moi-même. Je traversai l’allée sombre, je pénétrai dans le jardin, et le premier objet qui frappa mes yeux fut un homme étendu à terre. C’était le malheureux Florencio , qui ronflait à tout rompre , oubliant l’univers entier dans la torpeur de l’hTesse. Je revins sur mes pas , bien décidé à ne plus compter que sur moi-même; mais un long espace de temps s’écoula avant que je pusse m’orienter dans les rues de la ville. Je regagnai péniblement rhôtellerie ; Cecilio m’attendait sur la porte.
« Ah! s’écria-t-il aussitôt qu’il m’aperçut, il est arrivé un malheur. Le jeune cavalier que vous avez trouvé ce matin ici s’est pris de querelle dans la rue avec un passant, et on vient de le transporter dans sa chambre. Il est mort, sans nul doute. >
Telle est au Mexique la fréquence d’un pareil spectacle, que nulle agitation dans l’hôtellerie ne trahissait un si triste drame. Je me précipitai dans la chambre de don Jaime. Le pauvre jeune homme, seul, sans soins, sans consolation, paraissait dormir d’un sommeil tranquille sur sa couche de pierre et sous le manteau sanglant qu’on avait jeté sur sa tète. L’air frais qui frappa son visage quand je le soulevai lui fit ouvrir des yeux que la mort obscurcissait déjà.
REMIGIO VASQÜEZ.
« Je vous reconnais, me dit-il; c’est vous quiètes venu à tnoi quand j’avais faim ; vous venez encore à moi quand je meurs. Merci. »
Le Biscayen me tendit une main glacée.
(( Ma main est brûlante, n’est-ce pas? reprit-il ; il y a si peu de temps qu’elle la pressait dans les siennes ! Mon Dieu ! que va-t-elle dire quand elle ne me verra plus ?
— Rien n’est désespéré , lui dis-je. Apprenez-moi où je puis faire prévenir dona Luz. »
Le Biscayen murmura à mon oreille une adresse que je gravai dans ma mémoire. « Maintenant, reprit-il, c’est inutile ; mes moments sont comptés , elle arriverait trop tard î Quand je serai mort , ne lui dites pas que je suis mort pour elle. Dites-lui seulement qu’elle a eu ma dernière pensée. )> Des mots sans suite s’échappèrent bientôt de la bouche du Biscayen ; les noms de sa mère et de sa patrie se confondaient sur ses lèvres avec celui de la femme qui lui coûtait la vie. Tandis que le monde extérieur s’obscurcissait visiblement à ses yeux , les douces et saintes impressions de l’enfance , les premières gravées au cœur de l’homme et les dernières qui s’en effacent, jetaient seules encore quelques rayons au milieu des ombres croissantes de sa pensée. Tout; à coup , se tournant vers moi , don Jaime ajouta d’une voix plus distincte :
« Vous irez voir ma mère, n’est-ce pas?... Que ce soit dans un an, que ce soit dans dix ans.... Vous lui direz, pour la consoler , que je meurs riche à millions ; mais vous lui cacherez que c’est sur un lit semblable. »
Je m’inclinai en signe d’assentiment, et don Jaime employa le peu de forces qui lui restaient à m’indiquer où je trouverais sa demeure , près de Vergara , en Biscaye. Je. promis de nouveau d’accomplir son dernier vœu. Un vague sourire se dessina sur les lèvres du mourant, qui s’agitaient pour proférer un remercîment et ne purent que murmurer 226 k
lGi2
une fois encore le nom de sa mère. Ce fut sa dernière parole. J’essuyai avec un coin de son manteau l’écume rcmgeâtre qui teignait ses lèvres, et je fermai ses yeux, dilatés par sa courte agonie. En ce moment je me sentis toucher l’épaule. Je me retournai. Un homme que je n’avais pas vu entrer était debout derrière moi, A sa canne , je reconnus un alcade.
« Eh ! seigneur cavalier , me dit-il , vous donneriez bien quelque chose, je pense, pour venger la mort de ce jeune homme ; majs soyez tranquille , la justice voit tout.
— Quand il est trop tard , dis-je à demi-voix.
— C’est un ami , un parent , un frère peut-être ? » reprit l’alcade.
J’étais trop au fait des lois mexicaines pour me laisser prendre à ce faux semblant d’intérêt et de compassion, et je gardai le silence *.
« Eh bien! voyons, j’attends votre déclaration, poursuivit-il d’un air engageant.
— Ma déclaration , dis-je, seigneur alcade, la voici (et je demandai intérieurement pardon au cadavre étendu devant moi du mensonge que j’étais forcé de proférer ) : je déclare ne pas connaître, n’avoir jamais connu ce jeune homme. »
L’alcade, désappointé, ne tarda pas à vider les lieux.
« Ah! seigneur cavalier, dit le huesped, qui avait assisté à cette conférence , vous êtes étranger au pays , mais vous n’y êtes pas arrivé depuis hier. »
Je feignis de ne pas comprendre la portée du compliment qui s’adressait à mon expérience, et je jetai un dernier coup d’œil sur le malheureux Biscayen. Sa figure avait repris cette
Reronnaîlro un cadavre ou se porter partie civile contre l’assassin est A peu près tout un au Mexique : c’est Taire les frais d’une justice aussi conteuse que dérisoire. Il n’y a pas longtemps encore qu’à la Havane on fermait toutes les portes d’une rue dans laquelle un assassinat avait été commis. Au Mexique, on se contente de se sauver.
REMIGIO VASQUEZ. dG3
sérénité qu’on remarque chez les hommes dont une épée a brusquement tranché la vie , et un placide sourire semblait encore errer sur ses lèvres. A peine commencées depuis quelques jours, mes courtes relations avec don Jaime de yillalobos étaient déjà terminées ; quant au lien mystérieux que le hasard avait formé entre moi et don Tomas, il ne devait se rompre que plus tard.
Une année s’était passée depuis la mort du Biscayen. J’avais quitté le Mexique. Outre la promesse que j’avais faite à don Jaime, un motif moins romanesque, une affaire toute personnelle, m’avait conduit en Espagne. La guerre civile traversait alors sa dernière phase. Les diligences qui font le service de Bayonne à Madrid ou qui desservent d’autres points avaient cessé de circuler, par crainte des bandes carlistes qui infestaient la frontière basque. J’étais à Bilbao , et ce ne fut qu’à grands frais que je pus me procurer deux chevaux et un guide. Ce guide , qui devait me laisser à Yergara, d’où je gagnerais Saint-Sébastien, était lui-même un ancien carliste. Il y a dix lieues à peu près entre Yergara et Bilbao. Sur tout ce parcours , les populations des villages qui craignaient l’invasion émigraient par troupes, et le chemin, dangereux par lui-même , m’eût paru fort long sans les récits de mon guide. Nous arrivâmes vers le soir à Yergara, qui venait d’être déserté. Une bande carliste y avait fait annoncer sa venue. Mon guide ne pouvait aller plus avant, sa passe ne lui permettait pas de franchir la ville ; à une lieue delà , les chevaux eussent été embargués, et lui-même pouvait être arrêté.
« Je dois vous laisser là, me dit-il, mais j’en suis vraiment fâché. Je connais mes anciens camarades, et je prie la sainte Yierge que vous ne tombiez pas entre leurs mains.
— Ma nationalité me protège, lui dis-je , et puis je ne suis ni carliste ni christino.
— Yotre titre de Français vous épargnera en effet bien des
misères.... car.... car.... » Elle brave homme, après avoir hésité longtemps , ajouta : a Car vous serez probablement pendu tout d’abord. >
Je supportai assez héroïquement cette foudroyante conclusion ; je m’étais dit en effet, que, si ma vie était menacée, je trouverais un asile inviolable chez la mère du pauvre don Jaime, ancien officier carliste lui-même. Le montagnard, qui n’avait pas le secret de mon sang-froid , me serra, la main en s’écriant :
f Vous êtes un brave, morbleu ! et je prie Dieu que vous soyez plutôt fusillé que pendu. >
L’ex-carliste me quitta ; je laissai ma valise à l’hotel , et , après m’être informé de la situation du château de la Trônera, qu’on m’indiqua tout de suite , je me dirigeai à pied vers cette résidence , à un quart de lieue de Yergara. Le château de Yillalobos, comme je m’y attendais, était un triste séjour; le vent sifflait aux angles des tourelles démantelées avec un bruit lugubre, qui résonnait à mes oreilles comme le tambour lointain des bandes carlistes. Des bandes d’hirondelles voltigeaient sur les toitures à jour. Toutes les fenêtres étaient closes ; cependant des échafaudages désertés se dressaient à certains endroits du bâtiment, indiquant des réparations interrompues. La solitude et le silence qui régnaient alentour m’épouvantèrent. Le château semblait abandonné. Je heurtai néanmoins à la porte; quelques instants s’écoulèrent , et une femme vêtue de noir vint m’ouvrir. Je la priai d’annoncer à sa maîtresse qu’un étranger arrivant d’Amérique désirait avoir l’honneur de lui présenter ses hommages et lui donner des nouvelles importantes.
a Hélas ! me répondit la femme , il y a six mois que la pauvre dame est morte , et chaque jour j’attends son fils.
— 11 est mort aussi , i lui dis-je.
J’appris alors qu’environ six mois avant ma venue la nière de don Jaime avait reçu une forte somme d’argent. Aucune
REMIGIO VASÜUEZ. J65
lettre n’accompagnait Tenvoi. La mère cependant n’avait pas hésité à reconnaître son fils dans ce bienfaiteur assez riche pour demeurer anonyme. Alors le bonheur avait fait chez elle ce que le chagrin n’eût pas manqué de faire plus tard , il l’avait tuée. Avant de mourir, elle donna l’ordre d’employer la somme qu’elle avait reçue à restaurer le château et à le rendre digne de son jeune maître; puis, bercée jusqu’au dernier moment d’une douce et bienfaisante erreur, elle s’endormit en remerciant Dieu d’avoir permis qu’un jour de prospérité vînt luire enfin sur l’antique race de Villalobos.
Ma promesse était remplie. Je ne m’arrêtai pas au château. Il est inutile d’ajouter que , contrairement aux prévisions do mon guide, j’achevai mon excursion sans avoir rencontré sur ma route l’ombre d’une bande carliste ou d’un détachement Christine.
LES MINEUES DE RAYAS
Il n’y a guère plus d’un siècle , Guanajuato n’était encore qu’une petite ville de peu d’importance. Avant le brusque changement amené dans la fortune de cette bourgade par les gigantesques exploitations des mines d’argent de la Valenciana et de Rayas , l’industrie minière au Mexique concentrait son activité dans les travaux de Tasco , de Pachuca et de Zacatécas. Le titre de ciudad (cité) avait été conféré à Zacatécas dès l’an 1588 , et Guanajuato, bien que fondé en 1 554 , ne fut élevé au même rang que cent quatre-vingt-sept ans plus tard, c’est-à-dire en 1741. On ignora longtemps que les montagnes qui l’entouraient, et sur la pente desquelles on l’a bâti, recouvrissent la Veia Madré (la veine mère), le plus riche filon argentifère du globe. La situation de Guanajuato présente d’ailleurs un double avantage. Cette ville est située à la fois dans le district minier le plus opulent du IMexique et dans la partie la mieux cultivée des fertiles plaines du Bajio *. C’est ainsi qu’on appelle un bassin d’environ quatre-vingts lieues de circonférence , borné du côté de Guanajuato par la Cordillère.
Tour à tour inondé et désséché , le Bajio présente en toute saison un aspect singulièrement pittorresque. Dans le temps
K Bajio, lilléralomenl l:as-fond.
LES MINEURS DE RAYAS
des pluies , l’hiver de ces heureux climats , le ciel , qui perd son azur sans rien perdre de sa douce tiédeur, verse à grands flots sur ces plaines de fécondants orages. Le Bajio n’est plus, quelques heures par jour, qu’un vaste lac inégalement coupé de touffes de verdure, de collines bleues, de villes aux maisons blanches, aux coupoles émaillées. Sur cette nappe liquide , les cimes toujours vertes des arbres révèlent seules au voyageur les capricieux méandres des routes inondées. Bientôt cependant le sol altéré a bu l’eau du ciel par les gerçures sans nombre que huit mois de sécheresse ont ouvertes à sa surface. Une couche de limon, déposée par les eaux pluviales et par les torrents descendus de la Cordillère, a fait pénétrer des sucs nouveaux dans la terre appauvrie ; le ciel a repris toute sa limpidité première. Les sources,dégagées de la croûte qui les obstruait , jaillissent plus abondantes au pied de Vahuehuelt^. L’arbre du Pérou, le gommier, le huisache aux fleurs d’or sur lesquelles sifflent les cardinaux au plumage écarlate , ombragent et parfument les routes raffermies. Le chant des muletiers et les clochettes des mules retentissent au loin, mêlés au grincement aigu des chariots des campagnards; c’est aussi le temps où l’Indien laboureur retourne à ses travaux. Gomme le berger des Géorgiques, avec ses cothurnes de cuir, sa tunique courte et ses jambes nues, il pousse paresseusement de l’aiguillon les bœufs attelés à sa charrue ; et telle est la fécondité de cette terre , que des moissons splendides ne tardent pas à couvrir le sol à peine effleuré par le soc.
Ce n’est pas dans la plaine toutefois que la nature s’est montrée le plus prodigue pour les heureux habitants du Bajio. Au-dessus des champs fertiles qui avoisinent Guana-
\ . On nomme ainsi une espèce de cèdre dont la présence indique presque toujours le voisinage d’une source soit cachée, soit jaillissante, Ahuehuelt veut dire en indien seigneur des eaux.
juato, la Cordillère dresse ses crêtes métallifères, dont les flancs sont gonflés d’artères d’argent et d’or, et livre au pic du mineur les incalculables trésors de la Veta Madré L Le contraste que présentent les mœurs si distinctes du labou-reur et du mineur ne se révèle nulle part plus nettement que dans cette partie du Bajio. Humble et soumis, l’agriculteur indien est à la merci de tous; fier et indompté, le mineur a la prétention de ne relever que de ses pairs , et cette prétention est justifiée, il faut bien le reconnaître , par l’importance du rôle qu’il remplit. Condamné à d’obscurs travaux dont les résultats sont limités, l’agriculteur accomplit son œuvre en silence , tandis que le pic du mineur retentit , pour ainsi dire, jusqu’au bout du monde, augmentant d’une parcelle, à chacun de ses coups, la masse des richesses de l’homme. A côté de l’infatigable mineur, le bien-être ne tarde pas à s’établir ; le penchant des collines , les ravins , les sommets des montagnes se couvrent de populations improvisées , au milieu desquelles ses mains toujours ouvertes sèment en un jour le fruit de ses travaux d’un mois. Depuis le mineur français Laborde, qui prodiguait jadis les millions aux cathédrales , jusqu’au plus obscur peow, l’histoire de ce hardi travailleur est toujours la même; le hasard est le seul Dieu devant lequel il s’incline. Il accepte son pénible labeur comme une mission providentielle, et cette pensée orgueilleuse trouve dans la loi même une sorte de consécration : d’anciens privilèges accordaient la noblesse à l’ouvrier des mines ; aujourd’hui encore , il ne peut être dépossédé par des créanciers tant qu’il trouve à exercer sa profession. Il semble qu’on ait voulu faire respecter en lui le descendant d’une race privilégiée. Outre l’instinct des métaux qui trans-
i . La reta Madré, qu’exploitent les sociétés minières de la Valenciana, de Cata, de Mcllado, de Rayas, fut découverte par le mineur français Laborde, et a fourni, dans l’espace compris entre ^829 et 1837, à peu près 1 50 millions de franés.
LES MINEURS ÜE RAYAS
iOO
forme pour lui les plus simples indices en signes infaillibles, le mineur doit être, en effet, doué d’un ensemble de qualités bien rares , depuis la vigueur nécessaire pour soulever les plus lourds fardeaux et supporter, pendant tout un jour, les fatigues accablantes d’un travail souterrain, jusqu’à l’agilité, à la témérité qui bravent tous les obstacles, et au sangfroid qui les déjoue. Ces qualités, il faut bien le dire, ne se rencontrent jamais chez le même homme qu’associées à d’assez grands défauts. Capricieux et indiscipliné s’il est à la journée , le mineur ne déploie tout son tact et toute son énergie que lorsqu’il est intéressé au succès de l’entreprise dans une large proportion. C’est alors que souvent, après un mois pendant lequel il a gagné à peine de quoi vivre, le bénéfice d’une semaine, d’un jour, le dédommage de ses longues privations. Le mineur remercie le hasard ; dès ce moment, il sème son or à pleines mains, et il ne reprendra ses travaux que contraint par la plus impérieuse nécessité. Parfois encore ce sont des moyens illicites qui l’enrichissent aux dépens d’un propriétaire trop confiant, et l’imagination de ces hommes aventureux n’est malheureusement que trop fertile en expédients de ce genre.
C’est au milieu d’une population en grande partie composée de mineurs que je me trouvais à Guanajuato, après un pénible et inutile voyage dont on n’a peut-être pas oublié les péripéties *. Je ne voulus pas perdre l’occasion qui s’offrait à moi d’observer sur son vrai théâtre un type dont les gambusinos ou chercheurs d’or de la Sonora ne m’avaient donné qu’une idée bien imparfaite. Le lendemain d’une journée consacrée à un repos que des émotions multipliées m’avaient rendu nécessaire, je me dirigeai donc vers les mines qui avoisinent Guanajuato. J’étais seul, mais à cheval et bien armé. Mon guide devait être le premier passant que