I . One sus manos hesa, qui haise ses mains
LE CAPITAINE DON DLAS
— A la barrière de Guadelupe.
— Il est fâcheux, dis-je, que VOracion ait sonné, car on ne peut plus traverser la rue à cheval.
— Si c’est , comme m’en a prévenu mon capitaine , l’intention de Votre Seigneurie de m’accompagner, répondit le messager, mon capitaine m’a bien recommandé de la prier de venir à pied. »
En dépit de l’honneur qui devait résulter pour moi d’un service rendu à la nation mexicaine, je ne pouvais me dissimuler que , dans cet échange chevaleresque de bourse et d’épée, le mauvais lot était de mon côté. Cependant le désir d’apprendre de la bouche de don Blas jusqu’à quel point je devais craindre le ressentiment du bravo que le hasard pouvait encore me faire rencontrer, me détermina à ne pas laisser échapper cette occasion. Je ne pris que le temps de jeter un manteau sur mes épaules, de cacher mes armes sous mes habits, et je suivis le soldat. J’eus soin toutefois, en traversant la ville, qui devenait plus déserte à mesure que nous approchions des faubourgs, de marcher de préférence dans le milieu de la rue , de manière à voir venir tous ceux qui s’avanceraient vers moi , et à éviter les embûches que pouvaient cacher les inégalités des murailles. J’arrivai ainsi sans encombre, riant parfois de mes terreurs, parfois tressaillant à des bruits soudains , jusqu’à la ganta (barrière) de Guadelupe. La nuit était des plus sombres, et les pluies de juillet (nous étions dans la première quinzaine de ce mois) s’annonçaient déjà par une brume épaisse qui rendait le pavé glissant.
(( Y sommes-nous bientôt? demandai-je au soldat en fran- I chissant la barrière.
I — Tout à l’heure, » répondit-il.
Bientôt une pluie fine succéda à la brume. Nous étions arrivés à la chaussée qui sert de communication entre les lacs, sans que le soldat fît mine de s’arrêter encore. Un brouillard épais, qui s’élevait au-dessus des lacs, cachait les deux pics
neigeux des volcans qui couronnent la Cordillère. J’aperçus [. enfin à quelque distance scintiller faiblement les vitres éclai- j: rées d’une maison basse. Bientôt un bruit confus de voix vint ii jusqu’à mon oreille. Arrivé à deux pas de la maison, le soldat frappa avec sa baïonnette , et la porté s’ouvrit ; puis il ' entra sans façon le premier en me faisant signe de le suivre. ii En toute autre circonstance, je n’aurais rien vu que de fort ti ordinaire dans cette invitation ; mais avec les idées de guet- |i apens qui m’obsédaient depuis un mois , j’hésitais à pénétrer i dans un lieu qui me faisait l’effet d’un coupe-gorge. Une voix j que je reconnus mit fin à mon hésitation : c’était celle du i lieutenant de don Blas , qui s’informait à son asistente du résultat de sa commission. Dès lors toutes mes craintes s’évanouirent, et j’entrai. Au même instant, don Blas se précipitait à ma rencontre et me pressait dans ses bras avec toute l’effusion mexicaine. Après les premiers compliments , le j lieutenant me fit traverser une salle encombrée de gens de i toute espèce , pour gagner une pièce plus vaste où des bu- ^ veurs et des joueurs, en plus petit nombre, mais qui paraissaient d’une classe plus élevée, garnissaient une demi- j douzaine de tables. Tous paraissaient être des militaires, à en juger du moins par leurs moustaches, et don Blas lui- j même ne portait d’autres insignes qu’une veste ronde avec i deux attentes d’épaulettes qui dénotaient seules le lieute- i nant gradué capitaine. Nous nous assîmes à l’écart. Les bu- [ veurs tournèrent aussitôt vers moi des regards dont l’expres- [ sion n’était nullement rassurante. j
« C’est un ami, seigneurs, se hâta de leur dire don Blas, l et il ne nous trahira point. » j
J’avais d’excellentes raisons pour être discret en pareille occasion, et je ne fis aucune réflexion sur ces paroles du lieutenant. On nous servit une infusion de tamarin fortement relevée d’eau-de-vie ; après quoi, m’adressant à don Blas :
« Par quel hasard , lui demandai-je , n’ètes-vous pas venu
LE CAPITAINE DON BLAS
réclamer vous-même le service que vous attendez de moi? Vous m’auriez évité une longue course qu’il me faudra recommencer seul dans les ténèbres.
— Je vais répondre à cette question, dit le lieutenant en allongeant la main pour recevoir l’once d’or et en la serrant dans sa poche. Le seul motif de la peine que je vous ai donnée est que je suis retenu ici en gage, et que je ne pouvais m’en aller sans payer ma dépense; quant à vous, vous ne pourrez plus vous en retourner qu’au point du jour, en compagnie de votre très-dévoué serviteur.
— Est-ce à dire que vous allez me mettre en gage aussi ? demandai -je.
— Nullement; mais vous verrez, d’ici à deux heures, certaines choses qui vous ôteront l’envie de vous retirer. Je ne puis, pour le moment, vous en dire davantage. »
Une telle confidence ouvrait un vaste champ à mes conjectures; mais j’avais à cœur, pour le moment, d’obtenir de don Blas quelques renseignements sur une affaire qui me touchait plus directement.
« Vous avez eu la bonté, dis-je au lieutenant, de m’offrir votre bras en échange du service assez mince que j’ai pu vous rendre, et sans doute vous vous réjouirez d’apprendre qu’il est telle circonstance qui pourrait rendre opportune pour moi l’offre de votre valeureuse épée. »
La physionomie jusqu’alors souriante de don Blas parut s’obscurcir ; je crus deviner que le lieutenant ne s’attendait pas à être sitôt pris au mot. Cependant il se remit promptement et s’écria :
« C’est vraiment jouer de malheur. Carambal mon épée est en gage comme le reste de mon équipement; mais vous n’en avez donc pas, que vous vouliez m’emprunter la mienne ?
— C’est votre bras, et non votre épée, que je réclamais, répondis-je en souriant de l’étrange faux-fuyant du lieute-
nant. L’épée du Cid serait inutile entre mes mains contre i un ennemi aussi redoutable que....
— Parlez plus bas, interrompit don Blas en tordant sa' moustache ; on connaît ici ma bravoure téméraire , on sait ' que le danger m’électrise, et on pourrait craindre que je ne prêtasse à une autre cause le poids d’un bras qui appartient tout entier à mon pays. » i
L’air de matamore de l’officier ne m’imposa point; mais je ne voulus pas pousser plus loin une épreuve qui n’avait été pour moi qu’une plaisanterie. Je tenais seulement à savoir si le bravo ne lui avait pas fait quelque confidence à mon égard, et ce fut en riant de mes terreurs que j’appris qu’il n’avait été nullement question de moi après mon départ d’Arroyo-Zarco.
En ce moment , le galop d’un cheval retentit sur les pierres de la chaussée ; presque en même temps un jeune garçon d’une quinzaine d’années se précipita dans la salle. A sa casquette militaire, espèce de béret orné d’un large galon d’or, ainsi qu’à son uniforme, il était facile de reconnaître un cadete (cadet).
ff Tout va bien, seigneurs, s’écria-t-il; le colonel vient de recevoir un pli du général; ce soir sa division est arrivée à Cordova ; Valencia s’approche de son côté ; dans trois jours, nous serons maîtres de Mexico, et moi je serai alferez. »
Tous les assistants se levèrent spontanément, et j’interrogeai de l’œil le lieutenant.
« Voulez-vous encore partir ? »
11 me paraissait évident que j’assistais au prologue de quelque nouvelle révolution qui ne faisait qu’éclore, et je me réjouissais d’être spectateur de l’une de ces petites scènes qui servent de prélude ou de cause aux grands événements. Les acteurs d’un drame politique allaient se montrer à mes yeux en déshabillé.
Parmi les nombreux abus qui ont tari, au Mexique, les
sources de la richesse publique et contribué à isoler ce pays j du progrès européen, le plus déplorable et le plus frappant est, sans contredit, Tabus du régime militaire. Dans une i contrée que sa position géographique éloignait alors de toute i rivalité voisine , le rôle de Tarmée était fini après la consé- I cration de l’indépendance , consécration obtenue , sinon di- I plomatiquement, du moins de fait. Il y avait à relever assez de ruines entassées par dix ans de lutte. Malheureusement, i au lieu de chercher à déblayer le sol , les chefs de la nou- ' velle république ne demandèrent à l’armée que la satisfaction d’ambitions personnelles. Dès lors, une manie belliqueuse s’empara d’un peuple pacifique depuis trois cents jans, et peu à peu l’armée s’accoutuma trop facilement à I décider toutes les questions politiques. On connaît le ré- I sultat de cette transformation guerrière : aujourd’hui le I moindre officier mexicain se croit appelé , non par conviction politique, mais uniquement par sa propre ambition, à protéger ou à renverser le gouvernement établi. Il semblerait, comme on l’a dit plaisamment, qu’un article de la constitution donne à chacun le droit imprescriptible de naître colonel.
Accoutumés depuis l’enfance à fouler aux pieds toutes les institutions civiles, le cadet transformé en officier presque avant l’âge de raison, le soldat de fortune qu’une longue suite de pronunciamentos auxquels il a pris part a élevé à l’épaulette , tendent tous deux au même but , un avancement rapide par la même voie, celle de l’insurrection. Intervertie à chaque instant par un changement subit de gouvernement, la hiérarchie militaire n’a plus de fixité ; un grade supérieur ne peut s’obtenir qu’à la pointe de l’épée. Puis, selon les chances de la guerre civile, l’officier qui a conquis un grade plus élevé, ou qui a vu renverser la bannière sous laquelle il abritait son ambition , demande aussi vainement sa paye au gouvernement nouveau qu’au gouvernement déchu.
D’à-compte en à-comptè, mais toujours créancier de l’État, il arrive ainsi au moment où quelque balle égarée solde à jamais son compte , ou bien à celui où , maître à la fin de puiseï dans le trésor public, il se constitue, à son tour, débiteui insolvable de ceux qu’il a devancés dans la carrière. Cependant, quelles que soient les vicissitudes sans nombre qu agitent le pays , ce n’est , on le conçoit , qu’exceptionnelle* ment que l’officier arrive à la tête des affaires ; sa vie ne serait donc qu’une suite de privations , si son industrie m suppléait à la rareté de ses émargements. Dès lors , insurge par ambition, joueur par nature, contrebandier à l’occasion maquignon par nécessité, remendon de voluntades * au be^ soin, l’officier fait métier et marchandise de tout, plus \ plaindre en cela qu’à blâmer, car on ne lui a rien appris pas même les éléments de son métier, et son pays ne sai payer aucun service, fût-ce même le sang que l’on verse poui sa cause.
La nouvelle d’un soulèvement prochain venait sans douU de se répandre dans la salle attenant à la nôtre, car un tumulte assourdissant dominait le hourra général dans leque on distinguait les cris de : « Vive Santa-Anna ! Mort à Bustamante ! A bas le quinze pour cent et le congrès 1 » et d’au très clameurs qui ont déjà retenti si souvent et qui trouveront toujours un écho chez un peuple trop jeune encore pou: avoir appris la liberté. Quand le silence se fut un instan rétabli , j’interrogeai formellement le lieutenant au sujet di mouvement politique qui se préparait ; mais à ma première question :
« Chut ! me répondit-il , ici vous devez paraître ne riei ignorer; je vous mettrai plus tard au fait de tout; pour h moment, je n’ai rien de plus pressé que de payer ma dé*
1 . La bonne compagnie mexicaine appelle accommodeur de volonté, celui que le peuple flélrit d’une épilhèle plus énergique.
LE CAPITAINE DON BLAS
pense et de m’en aller. Vous verrez que le pays est aussi , comme je vous l’écrivais , l’un de vos débiteurs , car son salut est intéressé à la liberté de ma personne.
— Avec deux débiteurs semblables, je ne dois avoir nul souci de ma créance , dis-je sérieusement à don Blas ; mais comment se fait-il qu’un simple bourgeois ait osé mettre embargo sur un militaire?
— Hélas! répondit mélancoliquement don Blas, on emprunte à qui l’on peut ; le malheur a voulu que cette auberge fût tenue par un officier, et que je ne l’apprisse que quand , enchanté du crédit que j’avais trouvé , j’en avais usé sans façon comme avec un bourgeois. »
Que l’auberge fût tenue par un officier, il n’y avait rien là d’étonnant pour un voyageur familier comme moi avec les mœurs mexicaines ; mais qu’un officier eût osé faire crédit à un confrère, cela me paraissait une inexplicable témérité.
«Hola! Juanito, » cria le lieutenant à son asistente.
Celui-ci ne tarda pas à paraître dans une tenue plus pittoresque encore que celle où je l’avais vu une heure auparavant. Son shako sans visière se balançait toujours sur son effrayante crinière ; mais un frac de cavalier remplaçait son frac de fantassin , et , trop petit pour sa taille , laissait paraître au-dessus de la ceinture de son pantalon une large raie de chair d’un rouge cuivré. Juanito était évidemment de mauvaise humeur.,
« Qu’as-tu, muchacho? demanda don Blas.
— Parbleu! répondit Juanito d’un ton aigre, vous coupez ma veine au moment où j’allais gagner un casque de dragon à la place de mon shako, et vous voulez que j’aie l’air satisfait !
— Prie le seigneur huesped de me venir trouver, » lui dit don Blas sans paraître remarquer la brusque réponse de son soldat.
Juanito fit un demi-tour et sortit sans mot dire. j I
(( C’est un homme qui m’est dévoué, et je lui pardonne ij quelques libertés en faveur de son dévouement , reprit le j i lieutenant en forme d’apologie; le dévouement est chose sii rare en ce monde ! »
L’hôte ne tarda pas à paraître , et je m’expliquai sur-lechamp l’attitude humble du lieutenant. L'huesped était un homme de taille herculéenne, large d’épaules, coloré de vi-| sage et porteur de formidables moustaches relevées en croc; en un mot, il avait toute la tournure d’un valento^ de pre-l mier ordre. I
« Combien vous dois-je? demanda don Blas; car c’est tou- ' jours pour moi un bonheur que de payer mes dettes î
— Le fait est que , si la rareté d’un plaisir en double le ' prix, le payement d’une dette doit être pour vous un bonheur bien complet, répondit l’hôte : vous me devez quinze piastres et demie.
— Quinze piastres et demie ! s’écria le lieutenant en faisant un soubresaut, demonio !
Et tendant au colonel l’once d’or qui avait passé de ma poche dans la sienne, il reçut en retour les quatre réaux qui lui revenaient.
« Caramba! colonel, vous me donnerez bien un réal de plus pour le change, j’espère, i» dit le débiteur d’un ton! suppliant.
L’hôte fit la sourde oreille à cette demande, et tirant d’une armoire voisine l’épée et la casquette du lieutenant, il ' les lui remit en disant :
« Faites attention que je ne vous prends rien pour le chagrin que m’a causé l'obligation de vous retenir en gage depuis deux jours. »
Tous les comptes de don Blas étant réglés d’une façon si
i . Bravache.
LE CAPITAINE DON BLAS
satisfaisante, il me proposa de faire un tour avec lui sur la chaussée. J’attribuai sans hésiter cette proposition au désir de faire usage de la liberté qui venait de lui être rendue; mais je ne tardai pas à être détrompé. Le lieutenant échangea quelques mots à voix basse avec les autres officiers réunis dans la même salle que nous, et sortit en promettant de venir rendre compte de ce qu’il aurait pu voir ou apprendre. Je me hâtai de le suivre ; car, malgré la curiosité que j’éprouvais, je ne pouvais me dissimuler que la place d’un étranger n’était pas au milieu d’un foyer de conspiration, quelles que pussent être d’ailleurs ses opinions particulières.
La pluie avait cessé de tomber ; un brouillard assez épais détendait encore sur les lacs de droite et de gauche ; mais eur eau stagnante réfléchissait déjà quelques échappées l’un ciel moins sombre. Le volcan de Popocatepetl était enseveli sous un dais de vapeurs, tandis que les neiges du i^olcan voisin brillaient faiblement aux rayons de la lune. V cette vague lueur , la Femme Blanche ‘ paraissait plutôt jne des pâles divinités Scandinaves des nuits septentrionales [ue la nymphe américaine couchée sous le ciel du tropique. L.es lumières de la ville s’éteignaient l’une après l’autre, le silence était profond ; cependant une rumeur confuse arrivait jusqu’à nous, semblable aux frémissements des roseaux igités des lacs.
« Avançons, me dit don Blas, car l’heure approche, et je suis étonné de ne rien voir encore.
— Qu’attendez-vous? lui demandai-je.
— Vous le verrez : avançons ! »
Au bout d’un quart d’heure de marche environ, la rumeur ague que la tranquillité de la nuit laissait entendre devint
l.Le sommet couvert de neige du volcan appelé Iztaczihuatl jemme blanche), a la forme d’une femme couchée. Ce volcan est voisin ! n Popocatepetl (montagne fumante).
plus distincte et se convertit bientôt en un piétinement de , chevaux qu’amortissaient Tair humide et la terre détrempée. | C’était sans nul doute un corps de cavalerie en marche. Une masse noire ne tarda pas, en effet, à s’avancer.
a Qui vive? nous cria un de ceux qui marchaient en tête.
— Amis, répondit don Blas.
— Que genie? demanda de nouveau la voix.
— Mexico ! fut la réponse du lieutenant, qui demanda à son tour où se trouvait la division du général.
— A Cordova, » répondit la même voix.
La troupe passa, et nous restâmes immobiles à la même place. Peu après, une seconde troupe, puis une troisième firent et rendirent les mêmes réponses de la même manière et poursuivirent leur route vers Mexico. Cependant je m voyais dans ces hommes que des voyageurs ordinaires ; ca^ rien ne trahissait, dans leur costume, la tenue d’un corps régulier, quand des lueurs éloignées me parurent scintiller ai milieu du brouillard ; je crus même entendre des vivat répétés de temps à autre : c’était une nouvelle troupe qui s’avan çait. Au centre, et vivement éclairés par la flamme de torche de résine, venaient, sur deux chevaux dont ils comprimaien l’ardeur, deux officiers en tenue de campagne, c’est-à-diri moitié militaire, moitié bourgeoise. Celui qui marchait ei tête avait une physionomie et une tournure qui me frappèren doublement en>ce qu’elles éveillèrent chez moi un senlimen de curiosité et un vague ressouvenir. C’était un homme qi, paraissait avoir quarante-cinq ans, de haute taille et d’uj teint jaunâtre. Un front élevé, dont le chapeau ne dissimu lait qu’imparfaitement la proéminence, un menton arrondi e peut-être trop fort pour la régularité des traits, dénotaier chez lui la persistance et la ténacité. Son nez légèremen aquilin, ses grands yeux noirs pleins d’expression, sa bouch mobile, lui donnaient un air de noblesse remarquable. De cheveux noirs et bouclés couvraient ses tempes et ombra
LE CAPITAINE DON BLAS
geaient ses joues aux pommettes un peu saillantes. Je remarquai que Tune des mains du cavalier, celle qui tenait la bride du cheval, était mutilée.
Don Blas fit un geste de surprise, et se donnant à peine le temps de répondre au mot de ralliement qui lui fut demandé, il s’élança vers l’officier à cheval.
« Votre Excellence ne doit pas oublier que nous sommes à deux pas de Mexico, lui dit-il en se découvrant respectueusement, et la prudence exige qu’elle n’aille pas plus loin.
— Ah ! c’est vous, capitaine don Blas, dit le cavalier en s’arrêtant; je suis bien aise de vous voir parmi les nôtres. » Puis s’adressant à son cortège : « Vous l’entendez, seigneurs, dit-il , le plaisir de me retrouver encore au milieu de vous me faisait oublier le soin de ma propre sûreté ; mais le temps n’est pas éloigné, je l’espère, où je viendrai de nouveau et où je ne trouverai là-bas, ajouta-t-il en montrant Mexico, que des amis et des frères. »
En disant ces mots, le cavalier fit une demi-volte, et je pus voir que du côté droit une jambe de bois s’appuyait seule sur l’étrier. Un hourra couvrit ses dernières paroles , des brandons lancés au loin allèrent s’éteindre en sifflant dans les eaux du lac, et tout rentra dans l’obscurité, mais pas assez vite pour que je n’eusse pu reconnaître, dans le cavalier qui venait de s’entretenir avec don Blas, l’homme qui, depuis vingtcinq ans, a été le mauvais génie du Mexique , le prétexte ou la cause de toutes ses révolutions, en un mot le général don Antonio Lopez de Santa-Anna.
Nous restâmes seuls, le lieutenant et moi. Je le priai alors de m’expliquer les scènes dont je venais d’être témoin. Il s’empressa de me donner quelques détails sur le mécontentement
causé par la loi du quinze pour cent. C’était en effet ce mécontentement qui servait de prétexte au nouveau pronunciamiento. Les nombreux voyageurs que nous venions de rencontrer sur la route appartenaient à un régiment de cavalerie en garnison près de Mexico. Don Blas avait été chargé de les enrôler au service de Santa-Anna, avec la promesse d’échanger son grade actuel contre un grade de capitaine dans la cavalerie. Je compris alors pourquoi VasistenU de don Blas avait mis tant d’empressement à se procurer un uniforme de cavalier. Jour avait été pris, par les partisans’ de Santa-Anna, pour que le régiment nouvellement embauché fût introduit dans Mexico sous un déguisement bourgeois, chose facile dans un pays où le costume militaire ressemble assez au costume
De retour à l’auberge, le lieutenant raconta ce qui venait de se passer aux officiers qui avaient pris les devants sur leurs soldats. La séance fut alors levée, car le projet dont on attendait l’exécution venait de se réaliser, et ce fut au tour des officiers de regagner isolément la ville. Nous reprîmes à pied, comme les autres, don Blas et moi, le chemin de Mexico; quant aux soldats, ils devaient se disséminer prudemment par toutes les barrières.
Chemin faisant, je manifestai au futur capitaine les craintes que j’éprouvais sur le sort du convoi d’argent exposé aux attaques des généraux révoltés.
« Y auriez- vous par hasard quelque intérêt? me demandat-il vivement.
— Aucun; mais le pillage de ce convoi entraînerait des portes considérables pour plusieurs de mes compatriotes.
— Soyez sans crainte , me dit-il; une protection cachée, mais puissante, s’étend sur le convoi. Un courrier extraordinaire, parti ce matin, l’a fait mettre en lieu de sûreté. Le muletier attendra la fin des événements, et le commandement de l’escorte qui l’accompagne sera remis en des
LE CAPITAINE DON BLAS
nains braves et fidèles ; j’y prends un aussi vif intérêt que /eus.
— Et pourquoi? demandai-je étonné.
! — Pourquoi? Parce que nous ne voulons pas qu"un atten- Lat à la propriété souille la glorieuse révolution que nous liions faire. Et puis, c’est moi-môme qui dois commander l’escorte de la conducta. »
Je ne m’expliquais guère la chaleur avec laquelle le lieutenant parlait d’une mission qui semblait n’avoir pour lui aucun avantage apparent ; mais, sans lui adresser de nouvelles questions, je me bornai à lui faire part du projet que j’avais formé de me joindre à l’escorte de la conducta. Don Blas accueillit assez froidement d’abord cette ouverture ; puis, voyant que c’était de ma part une intention bien arrêtée, il s’applaudit , non sans affectation , de m’avoir pour compagnon de route. Malheureusement il était impossible encore de fixer le jour de notre départ, et bien des dangers, quoi qu’en dît don Blas, menaçaient le précieux convoi.
Vingt-quatre heures après notre arrivée dans la ville, le bruit se répandit que les généraux Santa- Anna et Valencia s’avançaient à la tête de deux divisions pour obtenir le redressement des griefs qu’on imputait au gouvernement de Bustamante. Bientôt on entendit le canon gronder. Dès lors les événements marchèrent rapidement. Des actions, non sans importance, s’étaient engagées entre les troupes du gouvernement et les factieux qui s’étaient avancés pour cerner la flaza Mayor et avaient élevé une redoute à l’angle des rues San-Agustin et Secunda-Monterilla. On apprit enfin, à la consternation générale, que la garnison du palais, corrompue par les rebelles, s’était emparée, au sein du palais même, de la personne du président. Au milieu de ce conflit, je n avais plus entendu parler de don Blas, quand, le matin du jour qui suivit ces événements, des coups redoublés frappés à la porte cochère m’éveillèrent en sursaut. Quelques minutes après, je 22C,
22fi
vis entrer dans ma chambre le lieutenant en grande tenue. Une longue barbe, des cheveux en désordre, une figure noircie de poudre, prouvaient, ou du moins semblaient prouver, qu’il avait largement pris sa part des engagements antérieurs. Je le félicitai sur sa tenue belliqueuse. Don Blas reçut mes éloges en homme qui sait les avoir mérités, et m’apprit avec un certain air d’importance qu’il venait tenir garnison sur la terrasse de ma maison , qui dominait la place du palais.
c J’ai choisi votre maison, sauf votre approbation, me ditil , parce qu’elle est dans le voisinage du palais présidentiel, et pour vous montrer ensuite comment on gagne un grade de capitaine. J’espère que vous me suivrez sur la terrasse, où ma compagnie stationne déjà.
— J’assisterai avec joie, répondis-je, à votre triomphe, et, si vous voulez me permettre de m’habiller, je m’empresserai d’aller prendre ma place près de vous; seulement j’aurai soin de me mettre parfaitement à l’abri des balles, car je n'ai pas le moindre grade à gagner. Mais, à propos, vous êtes donc encore dans l'infanterie ?
— J’ai eu des raisons pour ne pas changer encore, répondit le lieutenant avec une légère hésitation. Dans une bagarre semblable, un cavalier est bien exposé.... bien inutile, veux-je dire; et d’ailleurs, avec quoi diable aurais-je acheté un cheval? »
En ce moment la porte s’ouvrit et un casque de dragon se montra par la porte entre-bâillée; ce casque couvrait la tète de l’asistente Juanito, qui, plus heureux que son lieutenant, se trouvait, grâce au monte, à moitié transformé déjà en cavalier ; car il ne lui restait plus du fantassin que l’immense ]>antalon dans lequel il semblait prêt à s’engouffrer.
a Mon capitaine, s'écria l’asistente, si vous ne venez pas vous mettre à la tête de vos hommes, il va nous arriver quelque malheur.
LE CAPITAINE DON BLAS. 227
— Quoi ! reprit don Blas, les drôles sont-ils si impatients d’en venir aux mains?
— Oh ! non, reprit Juanito, ils n’ont pas l’air pressé, au contraire ! Mais il y a sur la terrasse de l’Ayuntamiento, en face de la maison du seigneur français, ce grand coquin de colonel, vous savez...? le maître de l’auberge qui retenait Votre Seigneurie en gage. Il nous propose de nous acheter nos cartouches.
— Et mes braves ont refusé avec indignation, j’en suis sûr ?
— Je le crois bien ! répondit l’asistente ; on ne leur offre que moitié prix.
— Mais, s’écria le lieutenant, ce damné colonel nous a donc trahis ?
— Cela se peut, seigneur capitaine, mais je n’ai pas l’habitude de m’occuper de ce qui ne me regarde pas ; le colonel a peut-être eu de très-bonnes raisons pour changer de parti : qui sait ?
L’officier s’élança‘sur les pas de l’impassible Juanito, et je m’habillai à la hâte. J’étais curieux de voir comment, selon l’expression de don Blas, on gagnait un grade de capitaine. Au moment où je montais les derniers degrés qui conduisaient à Yazotea (toit plat) de ma maison, je l’entendis commander : « Feu ! » d’une voix tonnante. Je m’arrêtai. A ma grande surprise le silence ne cessa pas de régner sur la terrasse. Un second commandement ne fut pas mieux exécuté, et ce ne fut qu’au troisième qu’une détonation se fit entendre, mais assez faible pour démontrer que ce n’était qu’à regret que les soldats prodiguaient des cartouches qui, bien qu’estimées à moitié prix , n’en possédaient pas moins à leurs yeux une certaine valeur.
J’entr’ouvris la porte de la terrasse avec toute la prudence convenable, et je me glissai, protégé par le mur d’enceinle de l’azotea, derrière un des pilastres qui s’élevaient comme
des créneaux de distance en distance*. J’avais une lorgnette à la main.
« Qu’allez-vous faire de cette lorgnette ? me demanda don Blas.
— Parbleu ! je ne vais jamais sans ma lorgnette au spectacle, pas même à une course de taureaux ; l’aurais-je oubliée quand je viens me mettre aux premières loges pour un combat de géants? »
Le futur capitaine semblait jeter un œil d’emûe sur le poste derrière lequel je me trouvais en parfaite sécurité. Je découvrais de ma terrasse la place du palais même et les rues adjacentes. Le pavillon national ne flottait plus au faîte du palais, où le président se trouvait prisonnier de sa propre garnison. A l’angle opposé du logement qu’il occupait, je voyais, aux lucarnes grillées de la prison qui faisait partie dû palais, des têtes sinistres s’agiter avec fureur. Les troupes restées fidèles à la cause de Bustamante étaient rangées sur la grande place; les officiers allaient et venaient en donnant des ordres ; rarlillerie roulait avec bruit sur le pavé, et des explosions lointaines, une fumée blanche qui s’élevait en nuages pressés derrière les maisons, indiquaient que, dans les rues où je ne pouvais plonger mes regards, l’aflaire était chaudement engagée. Je ne pouvais voir qu’assez confusément les combats qui se livraient dans la ville; mais, selon la tactique adoptée au Mexique, les mêmes scènes se répétaient sur les toits des maisons. C’était comme un second plan de combattants au-dessus du plan inférieur des rues. Les terrasses du palais étaient couronnées de soldats qui composaient une partie de la garnison vendue à Santa- Anna. Ces soldats nourrissaient un feu assez vif contre les troupes du colonel, qui se trouvaient ainsi prises entre deux
i . Du Ipmps tles Espagnols, ccs créneaux on ahnenas dénolaiont la maison d’un gentilhomme.
LE CAPITAINE DON BLAS
ennemis; mais la proximité du détachement de don Blas était de nature à Talarmer plus sérieusement. Le lieutenant venait de commander le feu de nouveau, et cette fois avec plus de succès que les deux premières, quand le gigantesque colonel s’avança en parlementaire sur le bord de l’azotea qu’il occupait, et faisant de ses deux mains un porte-voix :
(( Muchachos ! savez-vous qu’il est très-fastidieux que vous tiriez sur nous de la sorte ? Caramba ! on y met au moins de la discrétion, et ce n’est pas bien de se réunir ainsi deux contre un : entre braves on se doit des égards.
— Traître ! s’écria le lieutenant exaspéré.
— Traître ! traître ! vous êtes charmant, sur ma parole, mon cher don Blas ! On n’est pas traître pour son plaisir, et vous me paraissez avoir des idées très-arriérées en politique. Ah çà ! vous avez donc de la cavalerie sur vos toits ? ajouta amicalement l’orateur en voyant reluire au soleil le casque de l’asistente; ce n’est pas de franc jeu. Si je faisais monter ici du gros calibre, vous auriez le droit de vous plaindre.
— Vous avez fait à mes soldats des offres outrageantes , reprit don Blas.
— C’est vrai, reprit le colonel , j’ai eu tort; je n’ai pas proposé à ces braves un prix raisonnable de leurs cartouches , mais je suis prêt à réparer ma faute. »
Un hourra de joie, poussé par toute la troupe du lieutenant, indiqua que l’orateur regagnait une partie du terrain qu’il avait perdu.
« Le colonel ne raisonne pas mal, ce me semble, dis-je à don Blas.
— Ce sont, il est vrai, d’assez solides raisons, reprit-il en homme qui se sentait presque convaincu ; mais le devoir ordonne que je ne considère en lui qu’un ennemi. »
Les choses paraissaient néanmoins s’acheminer vers une conclusion toute pacifique , quand le colonel ajouta :
« Il est donc convenu que vous ne tirerez plus sur moi.
D’ailleurs, que gagnerait votre capitaine à'm£ tuer? Il ne me doit plus un réak 's>
Ce malencontreux argument , qui rappelait au lieutenant que le colonel l’avait tenu en gage pour une dette de quelques piastres , ranima toute sa rancune , et don Blas s’écria de nouveau , en brandissant son épée : (c Mort aux ennemis de la patrie ! feu sur les traîtres î
Ses hommes accueillirent avec stupeur une conclusion si imprévue : mais à la fin force leur fut d’obéir , et les deux partis commencèrent à se fusiller avec autant d’acharnement que d’insuccès. Les balles passaient au-dessus de ma tête en déchirant l’air avec des sifflements aigus , semblables à ceux du fer rouge qui s’éteint dans l’eau. Consciencieusement blotti dans l’angle du mur , j’observais la contenance de don Blas , et je dois dire qu’elle me paraissait assez satisfaisante , lorsqu’une nouvelle décharge se fit entendre ; le lieutenant tomba. J’allais m’élancer vers lui , l’asistente me prévint. Don Blas , étendu tout de son long , ne donnait aucun signe de vie. Je vis Juanito écarter impérieusement quelques soldats , et j’admirais déjà ce fidèle serviteur, jaloux de prodiguer seul ses soins à son maître, quand, à ma grande surprise , il fouilla dans les poches de l’uniforme du lieutenant, et , retirant à la fin ses mains vides, s’écria d’un air désappointé :
c: Rien ! pas un réal 1 Étonnez-vous donc qu’on soit si mal commandé par des officiers qui n’ont pas un réal dans leur poche ! Encore si celui-là avait un pantalon de cavalerie î «
Après cette oraison funèbre , l’homme dévoué détacha l’épaulette d’or du lieutenant avec un flegme parfait , et se l’adjugea en guise de consolation. Don Blas soupira faiblement , rouvrit les yeux et pria qu’on le transportât loin du champ de bataille. Scs ordres furent accomplis , et quatre hommes le chargèrent sur leurs bras. Je voulus raccompagner pour le faire déposer sur mon lit jusqu’au moment où
LE CAPITAINE DON BLAS
les premiers soins pourraient lui être donnés ; mais il s’y opposa fortement; j’insistai néanmoins et je le fis transporter dans ma chambre.
(( Ce ne sera rien , me dit don Blas ; les balles ne tuent pas un vieux soldat comme moi. Remontez là-haUt et continuez d’observer l’action : la victoire sera pour moi la guérison. En attendant , j’ai besoin d’être seul. »
J’obéis à ses injonctions , et je retournai occuper le poste que j’avais abandonné. Pendant mon absence , le colonel avait proposé et fait accepter une trêve , et , à nion retour , les ennemis échangeaient entre eux les offres de service les plus courtoises.
Cependant, de près et de loin, des scènes plus sérieuses avaient lieu au-dessous de nous. Rassuré par l’attitude amicale des soldats de don Blas et du colonel, je pus observer plus à l’aise la marche dés événements. La redoute établie à l’àngle des rues San-Agustin et Monterilla vomissait sans relâche des flots de mitraille ; le pavé était jonché de morts et de blessés qui tombaient , les uns avec tout le stoïcisme indien , les autres en poussant des cris lamentables. Ces derniers appartenaient principalement à la classe des curieux que leur mauvaise étoile avait poussés au milieu du feu. Plus loin, du côté de la barrière de San-Lazaro, le canon tonnait sans interruption ; enfin , dans la rue Tacuba , qui fait face au palais , une batterie , établie par les troupes insurgées , balayait la place et ouvrait de larges brèches dans l’enceinte du palais même. Les décombres s’entassaient avec rapidité , les balcons de fer pendaient , déchirés et tordus comme les lianes d’une forêt vierge ; bientôt un pan de muraille s’écroula. Alors , sur la baie démantelée d’une croisée, un homme couvert d’un riche uniforme s’avança hardiment , de manière à dominer la foule. Je pus distinguer sur ses traits fortement accusés, comme dans sa constitution robuste , tous les signes d’une de ces natures vigoureuses
qu'une sorte de prédestination semble pousser vers les rudes épreuves de la vie militaire. Cet homme était le meilleur citoyen peut-être du Mexique. J’avais vu trop souvent le général Bustamante pour ne pas le reconnaître aussitôt , malgré la distance qui me séparait de lui. Plus affligé sans doute des scènes qui ensanglantaient la ville que soucieux de sa propre sûreté , le général adressa aux séditieux quelques paroles que je ne pus entendre. Cependant le canon grondait sans relâche , les pierres détachées par les boulets volaient en éclats , et le président ne paraissait pas voir que le danger croissait de minute en minute. Enfin il se retira. Un nouvel incident venait d’atlirer l’attention générale. Les murs de la prison, brisés par le canon, s’étaient entr’ouverts , et je pus voir les détenus , au mépris de la mitraille , qui continuait à balayer la place , se glisser un à un , avec des hurlements de joie , à travers les interstices , puis se disperser par les rues. C’était le complément de l’anarchie, qui régna dès ce moment en maîtresse absolue dans la ville.
Ces tristes scènes commençaient à lasser ma curiosité , quand il se fit entre les combattants comme une trêve tacite. Un silence profond succéda aux décharges de l’artillerie ; le moment était venu , pour chaque parti , de compter ses morts et de panser ses blessés. Je regagnai ma chambre , bien désireux de connaître l’état du lieutenant don Blas ; mais il ne s’y trouvait plus , et le lit où on l’avait déposé était à peine foulé. Je questionnai les gens de la maison : au moment où la trêve avait été proclamée, on l’avait vu descendre l’escalier et s’élancer dans la rue. Il avait sans doute pensé qu’en raison de la concurrence , il était pl\is prudent de courir après ce grade de capitaine tant espéré que de l’attendre patiemment au logis. Complètement rassuré sur les suites de sa blessure , je sortis à mon tour. Le drame semblait fini. Dans les rues , on transportait les blessés , et les portes s’ouvraient pour les recevoir. Quant aux
LE CAPITAINE DON DLAS
morts , les promeneurs enjambaient leurs cadavres avec la plus complète insouciance ; leur rôle était joué , et l’oubli commençait déjà pour eux.
Le lendemain , cependant , ]e combat recommença , et le sang coula de nouveau dans les rues. Vaincu bientôt sans avoir été renversé , le pouvoir retira la loi du quinze pour cent ; une pleine et entière amnistie fut accordée aux révoltés , et l’on vit sortir du palais national , avec tous les honneurs de la guerre , une troupe de factieux , parmi lesquels on reconnaissait avec terreur plusieurs malfaiteurs célèbres dans les fastes des prisons. Des ruines partout , du sang répandu de toutes parts, le retrait d’une loi particulière à un État seul , tels furent les déplorables résultats d’une insurrection qui avait entraîné à sa suite douze jours de combats et d’anarchie.
Dès que l’ordre parut rétabli , dès que le commerce eut repris quelque sécurité, je songeai à quitter Mexico. On venait d’apprendre que la conducta s’était remise en route. Je tenais plus que jamais à faire partie de l’escorte commandée par le lieutenant don Blas, et, le lendemain d’un jour consacré à prendre congé de tous mes amis , je traversai une dernière fois , avant le lever du soleil , les rues de la capitale du Mexique , suivi de mon valet Cecilio.
Quand je fus dans la campagne , la joie que j’éprouvais à ridée de mon prochain retour en Europe ne tarda pas à se dissiper, pour faire place à une vague tristesse. Mexico est encore entouré de lacs comme au temps de la conquête ; mais depuis trois cents ans l’aspect de ces lacs, traversés par une chaussée gigantesque, a bien changé. Le temps n’est plus où les brigantins de Cortez se croisaient sur ces eaux
avec des milliers de pirogues peintes. A moitié taris par l’action du temps et par les travaux de dessèchement, les lacs de Mexico n’ont gardé de leur ancienne splendeur que cette teinte mélancolique qui s’attache à toute grandeur déchue. Le bruit éloigné du fusil de quelque chasseur, les chansons sauvages des Indiens, dont les rares pirogues courbent les roseaux, n’interrompent qu’à de rares intervalles le morne silence qui pèse au loin sur la campagne. Des aigrettes blanches , immobiles sur la surface de l’eau comme les fleurs du nénufar, des poules d’eau, des canards plongeurs, des reptiles qui agitent les plantes aquatiles, çà et là un pêcheur indien enfoncé dans l’eau jusqu’à mi-jambe, tels sont les seuls êtres vivants qui animent ces solitudes. Le ciel et les montagnes n’ont du moins pas changé d’aspect, et depuis trois cents ans la couronne de neige des volcans s’élève toujours dans le même azur.
Arrivé à Buena-Yista , d’où la vue domine la vallée de Mexico, je m’arrêtai pour jeter sur ces belles plaines un dernier coup d’œil. Au milieu d’une ceinture de collines bleues et de petits villages dont les maisons blanches tranchaient gaiement sur la verdure des saules, les lacs avaient repris, grâce à la distance, une partie de leur ancien prestige. Mexico semblait encore la Venise du nouveau monde. Je m’arrêtai un instant à contempler ses dômes lointains avec un sentiment de tristesse involontaire. Je voyais pour la dernière fois une ville où j’étais arrivé avec toute la curiosité, tout renlhousiasme du jeune âge. Mexico avait été l’endroit de halte où je me reposais au retour de chacune de mes excursions. C’était pour moi comme une seconde patrie; car, si l’enfance a des souvenirs qui lui sont chers, la jeunesse n’est pas oublieuse des lieux où, comme une fleur éphémère, elle s’est épanouie pour se flétrir, hélas! bientôt après. Je saluai du regard cette vallée fertile où règne un printemps éternel, et, pour m’arracher au trouble qui m’agitait, je mis
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mon cheval au galop, et j’eus bientôt perdu de vue les tours les plus élevées de la ville que je ne devais plus revoir.
Après une nuit passée à la venta de Gordova , je traversai : successivement les bois de Rio-Frio, si célèbres par les vols j à main armée qui s’y commettent journellement , les plaines ! riantes de San-Martin , qui rappellent celles du Bajio. Enfin ! la cime neigeuse des volcans voisins de Mexico brillait aux derniers rayons du soleil comme un fanal près de s’éteindre, quand j’arrivai à Puebla. La conduite avait, la veille même, passé dans cette ville. Puebla , avec les hautes tours de ses ; couvents, de ses églises et de ses coupoles revêtues de , faïences peintes, semble de loin une ville orientale aux minarets élancés. Je ne m’y arrêtai que le temps nécessaire pour me reposer, et le troisième jour depuis mon départ de Mexico, sur la route qui va de Puebla à Vera-Gruz, j’aperçus de loin les banderoles rouges des lanciers qui escortaient le convoi.
Dans le premier des cavaliers auxquels je m’adressai en atteignant l’escorte, je n’eus pas de peine à reconnaître l’asistente du lieutenant don Blas. Les vœux de ce digne lepero devenu soldat avaient été comblés; car, sauf un brodequin à un pied , un soulier à l’autre , et l’absence totale de souspieds , son uniforme de cavalier ne laissait rien à désirer. Il avait consenti aussi à faire à la discipline le sacrifice de sa : chevelure.
c Dites-moi, mon ami, lui dis-je en Pabordant, seriez-vous toujours, par hasard, au service du lieutenant don Blas?
; — Du capitaine don Blas, s’il vous plaît! car il a été promu
I à ce grade en récompense de son héroïque conduite sur votre azotea, et j’y ai gagné aussi mes galons ; seulement je ne suis plus son domestique. G’est le seigneur capitaine qui commande le régiment de lanciers dont vous ne voyez qu’un détachement ici. »
Je piquai des deux, et malgré son nouvel uniforme j’eus
bientôt reconnu don Blas. Le capitaine cheminait tristement^ à la tête de son escadron. Je le félicitai de son avancementj et m'informai des suites de sa blessure. Il rougit légèrementj en m’assurant qu’il s’était promptement remis , et se hâta de me demander si je comptais toujours faire route avec lui. Je l’assurai que mon intention bien arrêtée était d’accompagneri le convoi jusqu’à Yera-Cruz. Don Blas voulut bien se réjouiri de cette résolution , après quoi la conversation tomba tout! naturellement sur les dangers de la route , dangers que je comptais éviter dans sa compagnie. Le capitaine secoua la tête. I
« Je crains bien , dit-il , que vous ne tombiez de fièvre en chaud mal ; car les derniers troubles ont mis encore quelquesi gavillas * de plus en campagne , et j’ai ouï dire que nousi pourrions bien avoir maille à partir avec les détrousseurs dans les gorges d'Amozoque. Le temps n’est plus où, comme sous un certain vice-roi, le drapeau de Castille, flottant suil un convoi d’argent, sufûsait seul à le protéger durant le trajet.!
— J'espère, lui dis-je, qu’un escadron de lanciers com-i mandé par vous pourra remplacer le drapeau espagnol.
— Dieu le veuille ! reprit don Blas, quoique je ne m’aveugle pas sur les dangers que nous pouvons courir ; en tout cas, je ferai mon devoir. »
C’était, en effet, une assez riche proie que ces deux millions en argent monnayé, portés par une assez longue file de mulesi sur chacune desquelles les gardiens du convoi devaient veiln 1er sans relâche; car, si la route de Mexico à Yera-Cruz présente les accidents de terrain les plus pittoresques , les bois épais, les gorges profondes, les défilés étroits qu’elle traverse peuvent recéler mille embûches. J’avais à peine passé quelques heures au milieu de mes nouveaux compagnons de voyage, que je commençais à sentir le besoin d’une diver-
* . Bandes de voleurs.
iion quelconque aux ennuis de cette marche lente et triste i travers un pays désert. Le capitaine était assurément un pyeux compagnon, mais ses saillies me semblaient bien nonotones. Les contes et les chansons d’un muletier qui emplissait les fonctions de majordome dans notre petite roupe m’offraient une distraction plus agréable. C’était un jomme de trente ans environ et du nom de Yictoriano. Demis plusieurs années, il parcourait le même chemin, et haque lieu de halte était pour lui un sujet de narration, |.e soir, sous un ciel étoilé, quand les mules déchargées croyaient leur ration de mais sur les manias^ qui leur servaient de râtelier; quand, autour des feux de bivouac, les entinelles veillaient à la garde du trésor commis à leur j igilance, et que les autres soldats dormaient étendus près de 3urs armes, le capitaine et moi nous prenions un plaisir Dujours nouveau à entendre Yictoriano, dont la verve intaissable se traduisait en récits animés ou en chansons qu’il ccompagnait de sa mandoline. Je plaignais alors le voyageur j ue je voyais emporté par le galop rapide des chevaux de la iiligence, qui passait comme un éclair près de nous, et dans iquelle peut-être des compatriotes me montraient au doigt omme un débris des anciennes mœurs mexicaines, cc Quelques ices de plus, me disais-je, beaucoup de charmes de moins, b1 est le résultat dune parodie de civilisation qui, jusqu’à I résent, n’a fait que détruire et n’a rien reconstruit. )) Dans es veillées, autour des feux nocturnes, vivant à la fois de i vie du muletier et du soldat, je retrouvais encore sans lélange, même en m’avançant vers l’Europe, les sensations e la vie primitive des déserts de l’Ouest.
Depuis notre départ de Puebla, Acajete, l’hacienda de an-Juan, Tepeaca (car nous avions dévié de la route ordiaire), Santa-Gertrudis , avaient été autant d’étapes mar-
Toiles qui recouvrent le hAl des mules.
quécs par celte quiétude que donne à l’âme la fatigue du corps, et qui semble prouver que le bonheur de l’homme, consiste dans le mouvement physique plutôt que dans la pensée. Nous a%ions dépassé la ville et le fort de Perote. !
« Seigneur cavalier, médit Victoriano, vous devriez visiter ce; fort ; je puis vous accompagner jusqu’à l’entrée, et sur ma recommandation vous y serez introduit sans difficulté , vous nous rejoindrez ensuite à Cruz-Blanca : c’est un petit village à deux lieues d’ici où nous passerons la nuit, et à votre retour je vous conterai, au sujet de la forteresse , une aventure qui a fait bien du bruit il y a quelques années. »
Je goûtai le conseil du muletier, qui me fit, selon sa promesse, introduire dans le fort, dont je visitai l’intérieur tout à mon aise, en compagnie d’un officier heureux d’accepter cette corvée comme une distraction. Ma visite dura une heure environ; après quoi, comme le soleil allait se coucher, je remerciai mon guide et me mis en devoir de regagner le convoi. Je traversai une de ces plaines arides et désolées désignées sous le nom de mal pais, plaines hérissées de scories volcaniques, sur lesquelles une légère couche de terre i ne laisse pousser que des plantes rabougries. Le vent sem-i blait murmurer des plaintes étouffées en rasant les feuilles < sonores des nopals et les touffes de genévriers. Les loups hurlaient de temps à autre, et 1e brouillard tombait si opaque et si froid, qu’il 'me tardait d’aller me réchauffer à la flamme du brasier, auprès duquel je comptais bien sommer Victoriano de tenir sa promesse. Cependant la crainte de perdre j mon chemin au milieu du brouillard qui me dérobait l’hori- 1 zon, jointe aux aspérités du terrain, me força de ralentir nu , marche, et la nuit était close quand j’arrivai à l’endroit dé l signé pour la halle du convoi : c’était Cruz-Blanca. Il ne m< ^ fut pas difficile de trouver, dans le petit nombre de maison; , qui composent le village, celle où la conduite s était arrêtée ■ A mon grand étonnement, j’appris que Victoriano n’avait pas
LE CAPITAINE DON BLAS
reparu. Cette disparition alarma tout le monde. Quelque accident bien grave pouvait seul retenir loin de nous un homme dont l’exactitude habituelle était connue, et chacun se perdait en conjectures à cet égard, quand un individu se présenta et demanda à entretenir Tarriero en chef. Le nouveau venu était vêtu de la souquenille en laine rayée et du court tablier des conducteurs de mules. Il nous apprit que Victoriano, dont le cheval s’était abattu, avait été grièvement blessé dans sa chute, et qu’on l’avait transporté à Perote, où on lui donnait les premiers soins ; l’inconnu ajouta que c’était sur l’invitation de Victoriano lui-même qu’il venait s’offrir pour le remplacer jusqu’au moment où il pourrait rejoindre le convoi. L’arriero en chef, qui n’avait que le nombre d’hommes strictement nécessaire, accepta cette offre un peu légèrement peut-être : le nouveau venu était un robuste garçon de l’âge à peu près de Yictoriano, mais dont la figure sinistre ne m’inspirait pas, tant s’en faut, la même confiance qu’à Tarriero.
Le lendemain matin, nous reprîmes noire route pour aller passer la nuit à la Hoya, autre village à cinq lieues de Cruz^ Blanca. La marche, lente comme d’habitude, nous semblait plus fatigante encore ; car Victoriano n’était plus là pour nous égayer par ses récits. Tout semblait d’ailleurs marcher de travers depuis la disparition du majordome. Arrivés à Bar- ' ranca Honda, a une lieue de notre point de départ du matin, une mule se déferra, puis une seconde, puis une troisième. Il fallut des haltes assez longues pour referrer chacun de ces animaux. Le remplaçant de Yictoriano s’acquittait de cette besogne de maréchal ferrant avec beaucoup de zèle et d’intelligence, au grand contentement de Tarriero, qui cependant proférait autant de jurons qu’il y a de saints dans le calendrier. Pour moi, je m’obstinais, je ne sais pour quel motif, à ne pas partager la satisfaction du muletier à Tégard de notre nouveau compagnon.
« Ne vous semble-t-il pas, dis-je à don Blas, que ce drôle qui referre si lestement les mules serait capable de les avoir déferrées avec non moins d’adresse? j
Le capitaine traita mes soupçons de pure chimère, a Je suis parfaitement désintéressé dans la question, répondis-je, car malheureusement aucun de ces précieux caissons ne m’appartient; mais je ne puis m empêcher de regretter l’absence du pauvre A'ictoriano. »
Le convoi se remit en mouvement ; néanmoins, quoi qu’on fît pour accélérer la marche, les mules paraissaient avoir perdu leur vigueur habituelle, comme si l’on eût mêlé à leur ration quelque drogue énervante. Au moment de dépasser Las Algas, l’arriero tint une espèce de conseil avec le chef de l’escorte. Le premier était d’avis de passer la nuit dans ce village ; don Blas opinait pour pousser jusqu’à j la Hoya, alléguant qu’un retard dans le convoi qu’on atten- ^ dait à A’era-Cruz, et dont on connaissait les étapes pari avance, répandrait une alarme préjudiciable. Malheureusement pour le muletier, cet avis l’emporta, et on résolut de | gagner la Hoya.
Nulle part peut-être au Mexique le passage toujours si| pénible de la température des plaines à celle des régions! élevées ne se fait sentir plus vivement qu’aux approches de Las Vigas '. Quelques instants avant d’atteindre ce village,' on est brusquement transporté au milieu de la végétation des pays froids. Là, plus de brise chaude, plus de ciel bleuj mais une bise qui souffle aigrement à travers les vapeurs glacées, un ciel terne, un terrain aride, déchiré, bouleversé comme par une lutte de Titans. Une obscurité presque complète enveloppait le paysage au moment où nous passions près de Las Vigas. Le brouillard, qui d’abord rampait sur le sol et tourbillonnait comme la poussière sous les pieds de
i . Polit village silné sur des haïUenrs, à sept lieues de Jalafa.
LE CAPlïAllNE DON DLAS.
nos chevaux, ne tarda pas à monter progressivement et à dérober à nos yeux la cime la plus élevée des sapins. A peine nous distinguions «nous les uns les autres au milieu de la brume qu'un vent froid chassait à notre visage. Des ravins longeaient parallèlement la route, qui traversait des courants de lave refroidie, et il était urgent d’empêcher les mules si richement chargées de dévier du sentier qu'elles avaient à suivre. * J'admirais, je l’avoue, le calme de don Blas, chargé d’une responsabilité qui m’effrayait pour lui. Des étincelles jaillissaient, de distance en distance , sous les pieds de la mule de l’arriero, qui, au risque de ses membres, parcourait sans relâche toute la longueur du convoi. Ce pauvre homme m’inspirait un vif intérêt, car sa fortune , son avenir, étaient en jeu; une immense responsabilité matérielle pesait sur lui , et il comptait et recomptait incessamment ses mules avec une anxiété qui faisait mal à voir. Au moment où la nuit fut complète, don Blas divisa son escorte en deux escouades. Avec l’une, il gagna la tête du convoi, et laissa le commandement de l’autre à Juanito, son ex-asis* tente. Nous cheminions depuis assez longtemps ainsi au milieu d’un silence profond, qu’interrompaient seuls les tintements de la clochette de la jument conductrice, les chansons des soldats et le piétinement des mules sur la chaussée. Resté moi-même sur le flanc du convoi , je repassais dans mon esprit les incidents de la matinée : la disparition du majordome, les mules déferrées, leur ardeur subitement ralentie, me paraissaient, au milieu du brouillard ténébreux qui nous enveloppait, autant de symptômes alarmants. Au moment où je me demandais si la trahison ne veillait pas autour de nous, je fus rejoint par mon valet Cecilio.
« Seigneur maître, me dit-il à voix basse, si vous vouliez m’en croire, nous ne resterions pas une minute de plus ici, car il va s’y passer des choses étranges.
— Et où aller, lui dis-je, quand on ne voit pas à deux pas
devant soi, au milieu de ces rochers et de ces ravins? Mais qu’y a-t-il enfin ?
— Il y a, seigneur maître, que Victoriano, et j’ai peut-être été le seul à le remarquer, vient de se glisser parmi nous ; cela ne veut rien dire de bon. Sa chute n’est donc qu’un mensonge.
— En es-tu sùr?
— Je l’ai vu; mais ce n’est pas tout : il y a un quart d’heure environ, j’étais en arrière, comme cela m’est arrivé tous les jours avec mon damné cheval, quand deux cavaliers me dépassèrent sans me voir, car j’étais caché par un bloc de rocher. L’un d’eux montait un trop magnifique cheval noir pour être un voyageur pacifique....
— Un magnifique cheval noir ? interrompis-je en pensant au ranchero qui observait si flegmatiquement à Mexico le départ du convoi.
— L’autre, reprit Cecilio, montait une mule de selle et portait le costume d’un muletier, et, si j’ai bien compris ce qu’ils disaient, le majordome doit être leur complice.
— Et que sont devenus ces cavaliers ?
— J'ai tout lieu de croire que, grâce à l’obscurité, ils se sont mêlés à l’escorte, il est facile de deviner pourquoi ; et probablement ils ne sont pas seuls, car ces ravins peuvent cacher une cuadrilla (bande) tout entière. Si Votre Seigneurie m’en croit, nous laisserons s’éloigner le convoi sans nous.
— Non pas, dis-je, et je cours prévenii' le capitaine.
— Et qui vous dit, seigneur, que le capitaine aussi n’est pas leur complice ? »
Je ne répondis pas. Ce n’était pas le moment de discuter, mais d’agir. Sans me rendre compte de ce qu’il pouvait y avoir d’injuste ou de fondé dans les soupçons de Cecilio relativement au capitaine, je piquai des deux pour atteindre au moins l'arriero et l’avertir. Je rejoignis, non sans peine, les derniers soldats de l’escorte, puis je marchai bientôt à côté
LE CAPITAINE DON BLAS
de quelques-unes des mules ; les autres formaient encore une longue file devant moi : au milieu du brouillard, j’étais guidé par le bruit de leurs sabots. Enfin je distinguai le tintement de la sonnette de la jument conductrice à quelques centaines de pas de moi. En ce moment même je crus reconnaître, dans un cavalier qui marchait à mes côtés, la figure sinistre du remplaçant de Yictoriano. Quelques instants après, la voix d’un conducteur des mules s’éleva dans les ténèbres.
(( Que signifie ceci? s’écria-t-il. Eh ! Yictoriano, est-ce toi? Eh oui ! de par Dieu 1 et par quel hasard? ))
Nulle réponse ne suivit cette interrogation ; presque aussitôt la voix se tut. Je frissonnai ; il me sembla avoir entendu une espèce de râle étouffé, suivi de la chute d’un corps. Je prêtai de nouveau l’oreille : la bise se mêlait seule au retentissement inégal du sabot des mules sur la chaussée. Au bout de quelques secondes, mon cheval fit un écart violent, comme s’il distinguait dans l’obscurité quelque objet effrayant. Désireux d’éclaircir les doutes terribles qui me traversaient l’esprit, je tirai mon briquet de ma poche, comme pour allumer un cigare et faire diversion au froid qui me glaçait. Je crus être un instant le jouet d’un songe. Il me sembla distinguer, aux lueurs du briquet, des hommes marchant pêle-mêle avec les gens de l’escorte et les valets de mules. Des fantômes silencieux paraissaient avoir surgi mystérieusement du sein des ténèbres et cheminer à nos côtés, les uns vêtus de l’habit rouge des lanciers, les autres couverts de la souqiienille des conducteurs subalternes. Tout à coup la clochette de la jument cessa de retentir ; au bout de quelques secondes, je l’entendis de nouveau résonner, mais dans une direction tout opposée, et des sons semblables sortirent des ravins situés à la gauche de la route. J’en avais assez vu, trop vu même ; la trahison nous environnait de toutes parts. A qui s’en prendre au milieu d’un brouillard épais, sur des routes bordées de ravins? A qui se confier dans des ténèbres qui
confondaient amis et ennemis? Étonné de l’étrange découverte que je venais de faire, j’hésitai ; puis, au risque de me rompre le cou dans l’obscurité, je m’élançai en tête de la conduite : il était déjà trop tard î Une corde siffla au-dessus de ma tête et s’abattit sur moi. Mon cheval fit un bond en avant; mais, au lieu d’être enlevé violemment de ma selle et foulé aux pieds des chevaux comme je devais l’être, je me sentis retenu par une étreinte terrible. Un nœud coulant, qui n'était destiné qu’à moi seul, avait enlacé du même coup mon cheval et moi. Mon bras droit, étroitement lié à mon corps, ne pouvait se dégager du lazo pour tirer de la jarretière de mes bottes le couteau affilé que j’y portais suivant l’usage et couper le nœud coulant. J’enfonçai les éperons dans les flancs de mon cheval. Le noble animal hennit et roidit ses jarrets nerveux avec une irrésistible vigueur. Je sentis Létreinte du lacet me comprimer plus fortement, puis se relâcher; j’entendis un craquement de sangles brisées, une imprécation de rage, et tout à coup je me trouvai libre, avant d’avoir pu apprécier le danger auquel je venais d'échapper. Peu s’en fallut qu’un nouveau bond de mon cheval ne me désarçonnât ; je pus cependant, grâce à Dieu, me remettre en selle et m’élancer en avant. Une détonation résonna, une balle siffla près de mes oreilles ; au même instant un cri d'alarme s'éleva dans les ténèbres. Des explosions multipliées y répondirent. Ce fut alors une inexprimable confusion. Les mules, trompées par les tintements de la clochette, qui semblaient sortir des directions les plus oj)posées, se débandaient et se heurtaient l'une l’autre. Des coups de feu suivis et précédés d’éclairs déchiraient le brouillard et se répercutaient dans les montagnes. Aux lueurs de la fusillade, les habits rouges des lanciers en désordre, qui tiraient au hasard dans cette nuit épaisse, apparaissaient de minute en minute: les balles sifflaient , et les cris de désespoir de l’arriero dominaient de temps à autre tout ce tumulte.
J’avais été entraîné par mon cheval effrayé assez loin du théâtre du combat. Je m’efforçai aussitôt de le ramener en arrière. Quand je pus rejoindre le convoi, la lutte avait déjà cessé, les bandits avaient disparu. Don Blas, qui avait conservé tout son sang-froid, me serra silencieusement la main; je n’eus pas le temps de le questionner : un homme se jeta entre ncfus, une torche à la main, en suppliant le capitaine de lui venir en aide. A la lueur de la flamme, je reconnus les traits décomposés du pauvre muletier. Quelques soldats de l’escorte, mettant comme lui pied à terre, coupèrent des branches de sapin dont ils firent des espèces de torches, et nous pûmes alors contempler un triste spectacle. Les mozos^ parmi lesquels on ne remarquait plus le remplaçant de Yictoriano, surveillaient les mules groupées autour de la jument conductrice dépouillée de sa clochette. Heureusement l’instinct de ces animaux, un moment trompé par la ruse des voleurs, n’avait pas tardé à reprendre le dessus. Plusieurs mules perdaient leur sang par de larges plaies ; deux soldats, atteints aussi sans doute par leurs camarades, pansaient leurs blessures avec leurs mouchoirs ; enfin ^ dans un ravin peu profond que les torches éclairaient d’un reflet sinistre, un valet de mule se tordait sous l’étreinte de l’agonie : c’était l’homme qui avait reconnu Yictoriano ; il expiait le tort d’avoir trop bien vu. L’arriero, tout en promenant d’une main tremblante son flambeau sur les mules, s’arrachait de l’autre les cheveux, ou essuyait la sueur qui, malgré le froid de la mort, coulait de son visage, ce Je suis un homme perdu, ruiné, » s’écriait le pauvre diable, qui semblait ne pas oser compter ses mules, de peur d’acquérir l’effrayante certitude de son désastre. Cependant il commença. Don Blas, de qui la figure paraissait fort pâle, même à la lueur rougeâtre du sapin, restait immobile sur sa selle. J’examinai sa contenance en pensant aux paroles de Cecilio : rien en effet, dans sa physionomie, ne trahissait le désappointement douloureux d’un
homme qui, par négligence ou par malheur, a failli à raccom» plissement d’un devoir.
c Ne pensez-vous pas, lui dis-je, quïl serait à propos de donner la chasse aux bandits qui doivent emmener leur capture, et que chaque moment éloigne de nous ? i
Don Blas sembla sortir de sa rêverie.
« Sans doute, s’écria-t-il brusquement; mais qui vous dit qu’il manque rien au convoi ?
— Dieu le veuille pour ce pauvre homme ! lui dis-je en montrant le muletier, qui répondit à nos paroles par un cri douloureux.
— Que Dieu ait pitié de moi 1 s’écria-t-il, car j’en mourrai sans doute. Cinq ! seigneur capitaine, il m’en manque cinq! continua-t-il d’une voix étouffée. J’ai pejdu dans une nuit le fruit de ^'ingt ans de travail ! Ah ! seigneur don Blas, par la vie de votre mère, tâchez de me les faire retrouver.... la moitié sera pour vous.... Ah î pourquoi m’avez- vous conseillé de pousser jusqu’ici ce soir ? Pourquoi vous ai-je écouté? »
Et le pauvre muletier, jetant sa torche par terre, se laissa tomber lui-même sur la route. Ainsi mis en demeure de réparer le mal qu’un conseil imprudent ou coupable avait causé, le capitaine se redressa sur sa selle, et, choisissant douze de ses cavaliers les mieux montés , il donna l’ordre de se munir de branches de sapin pour commencer sans délai la poursuite. Je n'augurais pas merveilleusement du succès de cette chasse tardive, que j’avais cependant conseillée tout le premier; mais, persuadé que, si elle offrait peu de chances de réussite, elle offrait par cela même peu de danger, et désireux, en outre, d'assister à une de ces expéditions dans lesquelles la sagacité américaine se montre si admirable, j'insistai pour accompagner don Blas. Le capitaine accueillit sans difficulté ma demande, et nous nous éloignâmes à l'instant du convoi dans la direction de la Hoya
ni
L'entreprise que nous tentions était difficile. L'obscurité nous dérobait la marche des ravisseurs, dont il était presque impossible, avant le lever du jour, de suivre la trace sur un terrain volcanisé. Le raisonnement plus que les yeux devait guider nos recherches. Nous avions la certitude que les mules détournées de la conduite n'avaient pas rétrogradé vers Perote. De l'endroit où nous étions, on distinguait les feux du village de la Hoya, même à travers le brouillard opaque qui étendait son voile autour de nous ; la nouvelle du désastre pouvait donc y arriver en quelques instants : il était à présumer que ceux à la poursuite desquels nous nous engagions ne s'étaient pas hasardés dans cette direction. Le côté gauche de la route , coupé de fondrières et de ravins , «'était pas praticable dans l'obscurité. Sans aucun doute, les ravisseurs avaient gagné les montagnes boisées qui dominaient le côté droit, et c'était vers ce point qu'il fallait s’avancer. Un soldat fit observer que la lumière de nos torches , en éclairant nos pas, trahissait notre présence. Nous ignorions le nombre de nos ennemis, qui pouvaient nous compter grâce à la lueur des flambeaux, et la prudence commandait de nous envelopper de ténèbres. A l'ordre du capitaine, nos torches s'éteignirent, non cependant sans que nous eussions jeté auparavant un coup d'œil sur le terrain que nous devions parcourir. Un sentier assez escarpé venait aboutir à l’un des talus qui bordaient la route. Trois hommes, du nombre desquels je me mis, furent chargés de rester comme des jalons indicateurs à cet endroit. Les autres devaient explorer les communications semblables à celle-là qui pouvaient exister plus loin. Nous attendîmes dans l'immobilité la plus complète le retour des éclaireurs. Quelques instants se passèrent ainsi. Le vent.
2iS SCÈNES DE LA VIE MEXICAINE.
murmurant dans les sapins qui formaient une arcade sombre au-dessus du chemin creux dont nous défendions l’entrée, secouait sur nos têtes le brouillard condensé qui tombait goutte à goutte de leurs branches inclinées. Au bout d’une demi-heure environ les cavaliers étaient de retour ; ils n’avaient rien vu , mais ils s’étaient assurés qu’aucun autre sentier que celui que nous gardions ne s’ouvrait sur le grand chemin; en suivant ce sentier, n5us étions donc certains d’étre sur la bonne voie. Les soldats, animés par l’espoir d’une riche récompense , avaient toute l’ardeur d'une meute de chiens lancés à la piste d’un cerf; le capitaine seul ne semblait remplir qu’à contre - cœur la mission dont il était chargé ; les ordres qu’il donnait d’une voix brève trahissaient une certaine anxiété. Nous nous remîmes en marche ; malheureusement l’obscurité et les difficultés du terrain ne nous permettaient d’avancer qu’avec lenteur. De temps à autre, pendant une courte halte, un des cavaliers descendait de cheval et collait son oreille sur le sol : excepté les soupirs du vent, on n’entendait rien. Le terrain pierreux, soigneusement examiné aussi à la lueur d’un cigare, n’avait gardé nulle empreinte, et cependant, guidés par un instinct inexplicable , les soldats ne semblaient pas douter que les ravisseurs n’eussent passé par là. Bientôt le gravier cessa de résonner sous les pas de nos chevaux ; nous marchions sur un terrain plus mou. On avait enfin quelque chance de reconnaître la trace des hommes ou des animaux qui avaient suivi ce chemin. La moitié de nos hommes mirent pied à terre, et commencèrent à éclairer pouce à pouce, à l’aide du briquet ou de la cigarette, la mousse et la terre qui tapissaient le sentier. Des traces s’y croisaient en tous sens, et, au bout de quelques minutes d’examen , un soldat jeta un cri de joie et montra l’empreinte distincte de deux pieds de mule. Dans l une , les clous plus profondément marqués indiquaient que l’un des fers de l’animal était moins usé que l’autre. Ce de-
LE CAPITAINE DON BLAS
vait être, à n’en pas douter, l’empreinte d’une des mules du convoi, qu’on avait été obligé de referrer le matin môme. Dès ce moment, nous ne marchions plus à l’aventure, et ce fut une joie générale, mais silencieuse. Ces traces retrouvées de distance en distance nous conduisirent à une vaste clairière, espèce de carrefour sur lequel s’ouvraient plusieurs sentiers semblables à celui d’où nous sortions. Là tout vestige faisait de nouveau défaut. ^
Le temps s’était écoulé pendant ces recherches. Le capitaine, pour ménager les chevaux en cas d’une nouvelle et plus longue poursuite, ordonna une halte. Les allées, qui se croisaient en plusieurs sens, ne pouvaient, disait-il, être convenablement examinées qu’à la clarté du soleil. Des murmures accueillirent cet ordre imprévu ; mais il fallut obéir, et chacun mit pied à terre. Des foyers furent bientôt allumés de distance en distance, moins pour éclairer les profondeurs du bois et se mettre à l’abri d’une surprise que pour se garantir du froid glacial de la nuit. Quelque intérêt que je prisse à cette chasse, j’accueillis avec joie cette occasion de me réchauffer près d’un bon feu et de prendre un repos dont j’avais grand besoin.
Après quelques instants de causerie, un silence profond ne tarda pas à s’établir au milieu de la clairière, sur laquelle les brasiers projetaient une clarté qui en illuminait toute l’étendue. On n’entendait plus que le pas rapide et mesuré de deux sentinelles qu’on avait posées. Plusieurs heures s’écoulèrent; nos feux mouraient, et le jour ne devait pas être loin , quand un craquement de branches froissées retentit à quelque distance. Une des sentinelles, la carabine d’une main et un tison de l’autre, s’avança du côté d’où partait le bruit et ne tarda pas à reparaître, conduisant une mule qu’à son bât et à sa couleur il nous fut facile de reconnaître pour une de celles qui avaient été détournées du convoi. Son licou brisé indiquait qu’après l’avoir déchargée de son pré-
ioO SCÈNES DE LA VIE MEXICAINE.
deux fardeau , on Tavait attachée dans un fourré pour la dérober aux recherches , et qu’elle n’était parvenue à regagner notre campement qu’après avoir rompu sa longe. Tout le monde fut bientôt sur pied. Les bois, battus en tous sens, ne nous offrirent malheureusement aucun nouvel indice, et cette mule abandonnée faisait craindre que les ravisseurs, après s’être partagé leur butin, n’eussent pris chacun une direction différente. Cette pensée, qui nous découragea pro- fondément, produisit un tout autre effet sur le capitaine. Jusqu’alors don Blas n’avait semblé prendre aucun intérêt à cette poursuite; en ce moment^ au contraire, il s’emporta jusqu’à proférer les plus violentes menaces contre les bandits dont l’audace ne respectait rien.
c: Ah ! s’écria-t-il , si le hasard veut qu’il tombe entre mes mains, je le ferai fusiller sans forme de procès ! »
Et en disant ces mots, don Blas allait et venait en abattant à coups de sabre les hautes fougères qui croissaient près de nous.
« Qui ferez-vous fusiller? demandai-je.
— Qui? reprit le capitaine; eh! parbleu, le premier que sa mauvaise étoile me fera rencontrer.
— Ce serait un droit qu’il serait peut-être dangereux de s’arroger, car d’ordinaire vos voleurs de grand chemin ont le bras long.
— Rapportez-vous-en à moi, reprit don Blas avec un étrange sourire ; je trouverai moyen de mettre le bon droit de mon côté. »
Le capitaine donna aussitôt l’ordre de remonter à cheval. Les soldats, enchantés de regagner le temps perdu, accueillirent ses paroles avec acclamation. Je ne savais, je l’avoue, à quoi attribuer le brusque changement de don Blas. Pourquoi tant de zèle après tant de froideur? Je me plus à croire qu’elle n’avait été jusque-là qu’apparente, et que le capitaine n’avait montré tant d’apathie d’abord que par une sorte
LE CAPITAINE DON BLAS
de bienséance et pour ne point laisser percer un trop vif désir de gagner la récompense promise par l’arriero.
L’un des trois sentiers qui aboutissaient à la clairière était * si étroit, si peu fréquenté, à en juger par l’aspect du terrain, que, selon toute apparence, il ne devait conduire à aucun endroit habité. Les deux autres gardaient de nombreuses traces du passage d’hommes et d’animaux; ils devaient aboutir à quelque hacienda, ou à quelque rancho pour le moins. Selon les conjectures des soldats, le moins foulé des trois sentiers était celui que les bandits avaient suivi sans doute. Dans l’incertitude, il fut résolu, d’après l’ordre du capitaine, que nous nous diviserions en deux bandes, qui, après avoir exploré chacune un des sentiers, devraient se retrouver, deux heures après le lever du soleil, à la clairière que nous quittions. Don Blas se mit à la tête de l’un des deux détachements; le second s’éloigna sous 'les ordres de Juanito. Quant à moi, je suivis don Blas, quoi qu’il fît pour m’en dissuader; instinctivement, j’étais porté à croire qu’il ne choisissait pas le plus dangereux des deux chemins. Le sentier où nous nous étions engagés nous menait vers la plaine. Nous arrivâmes bientôt à un carrefour où aboutissaient plusieurs routes. Ce fut un nouvel embarras, et nous nous divisâmes encore deux par deux pour explorer chacune de ces ramifications.
a Si cela continue, dis -je à don Blas, nous nous disséminerons tellement, que nous pourrons bien être chassés à notre tour par ceux à qui nous donnons la chasse. »
Don Blas néanmoins paraissait ne tenir nul compte du danger nouveau que nous créait cet éparpillement. Il s’engagea sans hésiter dans l’un des chemins, où je le suivis seul. Cependant, quand nous fûmes hors de portée de nos compagnons, son ardeur parut subitement refroidie. H arrêta son cheval , qui marchait devant le mien , et se mit à parler de la beauté du paysage avec l’insouciance du plus indiffé-
rent des touristes. Le soleil en effet venait de dissiper le brouillard qui nous avait enveloppés jusqu’alors. Le ciel était pur et sans nuages, et une douce chaleur nous faisait oublier le froid aigre et piquant de la nuit précédente. Un vague parfum de goyavier, que portait jusqu’à nous un dernier souffle de la brise, venait, par intervalles, se mêler à l’odeur âcre et pénétrante des sapins. C’était comme un avantcoureur du beau ciel azuré des régions chaudes et des magnificences de leur luxuriante végétation. Nous n’en étions séparés que par quelques lieues.
(( Quoi qu’il puisse arriver, me dit don Blas après un court silence, je veux avoir le cœur net de tout ceci et savoir jusqu’où peut aller l’audace d’un bandit.
— Mais c’est fort clair, ce me semble, repris-je, et, depuis hier soir, les faits proclament assez hautement ce dont ils sont capables. »
Nous ne marchâmes pas longtemps sans qu’une preuve palpable vînt nous avertir que nous étions de nouveau sur la trace des malfaiteurs. Don Blas, à l’aspect d’un morceau de bois qu’il aperçut sur le chemin , mit pied à terre et le ramassa. C’était le débris d’un petit caisson dans lequel les sacs de piastres avaient été emballés. Me suppliant alors, malgré mes instances, de rester à l’endroit où j’étais, don Blas s’éloigna ventre à terre. Il ne tarda pas à se perdre derrière un coude du sentier, et je restai seul, sans pouvoir m’expliquer en aucune manière la singularité de sa conduite. Un soupçon pénible , que je cherchais vainement depuis quelques heures à écarter , revint m’obséder avec plus (le force. Don Blas avait-il quelque connivence avec les bandits, dont il semblait rechercher la présence sans vouloir de témoin? Tout à coup une explosion lointaine vint frapper mon oreille et m’arracher à mes réflexions. Je crus entendre aussi comme le son affaibli d’un cri d’alarme ou de détresse; j’écoutai, mais tout était calme et silencieux autour de moi.
LE CAPITAINE DON BEAS
La prudence me sembla exiger un mouvement rétrograde ; le capitaine venait d’être tué ou existait encore ; dans ces deux cas, je ne pouvais lui être d’aucune utilité : je revins donc sur mes pas pour chercher main -forte. Parvenu à l'endroit où don Blas et moi nous nous étions séparés quelques instants auparavant de nos compagnons, je déchargeai successivement mes deux pistolets. J’eus bientôt la satisfaction de voir revenir nos hommes , que je mis en deux mots au fait de ce qui s’était passé.
(( Les brigands! s’écria Juanito; ils sont capables d’avoiY tué mon capitaine pour le dépouiller de ses épaulettes d’or. »
Et, pour prévenir une catastrophe si préjudiciable à ses intérêts, le sous-officier mit son cheval au galop. Les lanciers l’imitèrent , et je les suivis à mon tour , impatient de rejoindre don Blas, mais sans trop espérer que Juanito se fût trompé. Ma crainte fut bientôt changée en une douloureuse certitude. Le capitaine, démonté par le coup de feu que j’avais entendu, gisait sur l’herbe, la poitrine percée d’une balle, mais vivant encore, malgré la gravité de sa blessure et le sang qu’il perdait en abondance. On s’empressa autour de lui ; un des soldats étancha la plaie et la banda avec assez d’habileté à l’aide de nos mouchoirs réunis. Pour moi, pendant qu’un autre soldat se mettait à la poursuite du cheval échappé , et qu’adossé contre un tronc d’arbre, le capitaine rappelait ses forces, je me mis à examiner le terrain. Le malheureux officier avait dû surprendre les bandits au moment même du partage de leur capture; car les caissons brisés et les sacs éventrés jonchaient l’herbe autour de lui. Ranimé par une gorgée d’eau-de-vie qu’on lui fit avaler, don Blas 'nous déclara cependant qu’il n’avait vu personne, et que c’était lorsqu’il était arrivé dans ce lieu qu’un coup de carabine l’avait renversé par terre; puis il ajouta qu’il connaissait la main qui avait dirigé le coup. Cette contradiction était trop singulière pour qu’on ne l’engageât
pas à compléter sa réponse. Soit qu’il fut fâché d’en avoir tant dit, soit qu'il ne pût en dire davantage, don Blas garda le silence. Dans l’intervalle, le cheval fugitif avait été ramené , et le blessé affirma qu’il se sentait en état de regagner le convoi. Toutefois, ses forces trahissant sa volonté, il fut nécessaire de le hisser sur son cheval ; un soldat monta en croupe derrière lui pour le soutenir et prendre les rênes , et nous nous mîmes en route pour la Hoya.
Nous y arrivâmes vers midi à peu près. Un nouvel incident nous attendait. A peine don Blas avait-il été déposé sur un lit improvisé dans une des cabanes du village j qu’un détachement des soldais de l’escorte , qui depuis le matin battait la campagne par désœuvrement j amena un prison^ nier garrotté. La figure noircie de cet homme était à moitié voilée d’un mouchoir. Le travestissement était des plus significatifs, car c’est ainsi que les voleurs de grande route se rendent méconnaissables. Sous ce masque hideux, je crus retrouver , chose étrange , les traits de f homme dont le souvenir sinistre était lié à un des plus tristes épisodes de mon voyage, de Tomas Yerduzco. Bientôt entouré de curieux, le prisonnier échappa à mes regards. Il demanda à être conduit au capitaine, et sa voix, quoique altérée par l’émotion , était bien celle du bravo. Je pris les devants sur ceux qui le conduisaient, et j’entrai dans la cabane où reposait don Blas. A l’aspect de l’homme qu’on lui amenait , sa figure pâle devint livide, un éclair de haine brilla dans ses yeux éteints; cependant il garda un morne silence. Quant au prisonnier, un air d’impudente assurance avait remplacé l’expression de stupeur qu’on avait pu lire un moment sur ses traits.
<r Eh quoi î seigneur don Blas , s’écria-t-il , que viens-je d’apprendre? vous êtes dangereusement blessé? Laconducta a été pillée en partie, et l’on m’accuse d’avoir pris part à ce crime 1 Vive Dieu ! je suis tenté de penser que je fais un mauvais rêve l
LE CAPITAINE DON BLAS. 235
— Je crains que ce ne soit pis qu’un rêve, seigneur don Tomas, repartit froidement le capitaine.
— Que signifie cet accueil glacial? dit le bravo, car c’était bien lui; Votre Seigneurie serait-elle par hasard moins satisfaite de me revoir que je ne le suis de l’avoir rencontrée?
— Au contraire , répliqua don Blas d’une voix à laquelle une certaine surexcitation paraissait avoir rendu toute sa fermeté., je doute que vous soyez aussi aise de me rencontrer que je le suis de vous tenir en mon pouvoir.
— Je ne vous comprends pas , seigneur capitaine , répliqua effrontément le bravo.
— Vous allez me comprendre, reprit don Blas. Si je suis satisfait de vous avoir rencontré, c’est que je puis vous traiter comme un voleur de grand chemin, comme un meurtrier, et vous faire fusiller sans autre forme de procès. ))
Le regard du capitaine, qui exprimait ime haine implacable, commentait trop énergiquement ses paroles pour que le bravo, dont la vertu dominante ne semblait pas être le courage, ne perdît pas un moment contenance. Voyant toutefois que son trouble ne faisait que donner à don Blas plus d’assurance, il fit un effort pour maîtriser son émotion et reprit d’une voix assez ferme :
a Me faire fusiller I mais c’est une plaisanterie à coup sur; je ne suis pas si dépourvu de protecteurs que vous pourriez le penser, et.... s’il le faut.... je parlerai, seigneur capitaine ....je dirai .... »
Ce fut alors au tour de don Blas de trembler. Le capitaine commanda le silence au bravo d’un geste impérieux, et, faisant signe à Juanito de faire évacuer la chambre , il resta seul avec l’assassin. J’ai toujours ignoré ce qui se passa entre ces deux hommes; je ne devinai pas non plus pour le moment quelle cause avait si inopinément changé les dispositions de don Blas à l’égard de Verduzco. Je sus seulement
i25G SCÈNES DE LA VIE MEXICAINE.
qu’après une heure d’entretien le bravo était sorti de la ! chambre du capitaine escorté de Juanito, qui parut dès ce | moment traiter le prisonnier avec de grands égards. |
Cependant l’état du capitaine n’avait pas empiré; un ! mieux même sensible paraissait s’être opéré chez lui. Au ! bout de deux jours passés fort tristement dans une cabane de la Hoya, j’appris, sans trop de surprise, que don Blas se disposait à nous accompagner jusqu’à Jalata dans une litière | que le muletier en chef faisait disposer à cet effet. Le blessé I devait trouver dans cette ville les soins éclairés que son état | réclamait, et qui lui manquaient à la Hoya. Il devait aussi re- | mettre son prisonnier entre les mains de l’autorité compétente. I
Nous n’avions plus que cinq lieues à faire' pour gagner Ja- | lapa, et, quoiqu’il fût à peu près deux heures de l’après- j midi quand nous quittâmes la Hoya, nous pouvions y arriver ! au coucher du soleil en pressant le pas. Cette fois, des éclai- | reurs avaient été envoyés en avant, et toutes les précautions | prises pour empêcher une nouvelle catastrophe. Juanito por- | tait en croupe le bravo soigneusement garrotté. Tout en che- | vauchant, le prisonnier et le gardien causaient aussi gaie- î ment que deux amis qui se rendraient à une fête en par- | tageant le même cheval. Le convoi s’avançait rapidement. * Nous avions fait deux lieues, et nous allions arriver à San- Miguel-el-Soldado. Je remarquai alors qu’insensiblement, par ’ l’effet sans doute de son double fardeau, le cheval de Juanito I ralentissait sa marche et restait en arrière. Tenant, par curiosité , à ne pas m’éloigner du captif, je modérai aussitôt | l’allure de mon cheval, de façon à pouvoir suivre à quelque distance Juanito et le bandit.
(c Caspita! s’écria le sous-of6cier après un assez long silence, vous avez là une bien belle paire de bottes, seigneur don Tomas. »
Je me rappelai que Juanito n’avait qu’un brodequin et qu’un soulier.
LE CAPITAINE DON BLAS
« Je suis aise que mes bottes soient de votre goût, reprit Verduzco , et je les mettrais bien à votre disposition ; mais vous concevez que je ne puis m’en défaire pour vous les donner.
— Vous me comblez, seigneur don Tomas , reprit Juanito avec une discrétion pleine de courtoisie ; mais je prétends bien ne vous emprunter vos bottes que quand elles vous deviendront inutiles. C’est toujours ma façon d’agir avec mes amis , et vous êtes fort des miens ; j’attendrai donc. »
Les deux cavaliers baissèrent alors la voix, et je n’entendis plus la suite de l’entretien. Je venais d’ailleurs d’être brusquement enlevé à toutes mes préoccupations par la beauté du paysage qui s’offrit tout à coup à mes yeux. Nous étions sur la côte de San-Miguel. De ce point élevé, le regard embrasse une vallée charmante, entourée d’une ceinture de montagnes brumeuses. LeNaocampatepetl *, volcan éteint, qui se présente sous la forme d’un bloc carré , domine cette ceinture. Au pied du pic de Macuiltepetl, sur le tapis de verdure qui couvre la vallée, et au milieu d’orangers fleuris, de palmiers élancés et de bananiers chargés de fruits, s’élève la ville de Jalapa, comme du sein d’une corbeille de fleurs. Placée entre le brouillard glacial des montagnes qui l’entourent et l’atmosphère embrasée du rivage de la mer, Jalapa n’est visitée que par de tièdes brises chargées de doux parfums. D’épaisses vapeurs, qui forment comme un dais mobile audessus de la plaine, lui prêtent une fraîcheur délicieuse. Vue du haut de la côte, où je n’avais autour de moi que de sombres sapins et une âpre végétation semblable à celle du Nord, la vallée qui se déroulait devant moi me semblait plus riante encore par le contraste qu’elle offrait.
Le jour touchait à sa fin. Le Macuiltepetl et les flancs de
\ . Ce qui, en indien, signifie montagne carrée. Les Espagnols lui ont donné le nom de Co/re de Perote.
l’ancien volcan commençaient à se teindre des nuances violettes du soir, et déjà le pic neigeux d’Orizaba apparaissait au loin comme une brillante étoile *. Du fond du tableau que j’avais sous les yeux se détachait une ligne blanchâtre presque imperceptible qui terminait l’horizon. Cette ligne était rOcéan, et ce n’était pas sans une vive émotion que je pensais que cet Océan baignait les rivages de la France.
Pendant que j’étais absorbé dans la contemplation de ce ravissant paysage , le convoi s’était éloigné. Je piquai des deux et j’eus bientôt rejoint les derniers traînards : c’étaient Juanito et son compagnon. Je crus remarquer alors que le ceinturon du soldat ne serrait plus aussi étroitement le corps du bravo. Cette circonstance, rapprochée de beaucoup d’autres, me faisait croire à une tentative d’évasion que Juanito ne paraissait que trop disposé à favoriser. Je me demandai, quoique ce rôle me répugnât souverainement, si je ne* devais pas avertir le capitaine. Cependant, comme je pensais que ma présence suffisait, au besoin, pour empêcher Verduzco de fuir, je préférai de rester. Tout à coup le ceinturon, tranché par le couteau du bravo , s’ouvrit en deux tronçons , et le bandit, se laissant glisser de la croupe du cheval jusqu’à terre, s’élança loin de son gardien. Un bond rapide rapprocha aussitôt du fugitif le cheval du lancier. Juanito appuya contre le bravo le canon de son mousqueton ; le coup partit, et Verduzco tomba, la tête fracassée, avant que j’eusse même songé à pousser un cri.
« Ma foi, dit Juanito, en replaçant à son. crochet l’arme qui fumait encore, il n’aura pas à se plaindre que j’aie manqué de procédés à son égard; car enfin j’aurais pu prendre ses bottes deux heures plus tôt! »
Complètement rassuré sur cette question de délicatesse, le
Les Indiens appelaient le pic d’Orizaba Citlaîtepetl (montagneétoile).
LE CAPITAINE DON BLAS
brigadier mit pied à terre, et, arrachant les objets de sa convoitise, il les troqua contre les chaussures disparates qu’il portait lui-même.
(( Je savais bien, ajouta-t-il, que je finirais par m’équiper complètement !
— Écoutez, lui dis-je alors, mon cher Juanito, vous êtes un fidèle serviteur du capitaine, quoique tout à l’heure j’aie soupçonné le contraire; mais il y a dans tout ceci un mystère que je ne comprends pas, et je vous donnerais volontiers une piastre si vous vouliez me l’expliquer.
— De grand cœur, me dit Juanito en prenant la piastre que je lui tendais; aussi bien ne trouverai-je pas tous les jours un confesseur aussi généreux que Votre Seigneurie. »
Le brigadier se remit à cheval , et , pendant que nos montures allaient au pas :
« Vous pensez bien , seigneur cavalier, me dit-il, que je n’ai agi comme vous venez de le voir que par ordre de mon capitaine. Faire fusiller ce mauvais drôle eût été , aux yeux de la justice, un délit qui eût pu nous coûter bien cher; le remettre entre les mains des juges, c’était lui offrir une belle occasion de se faire acquitter. Le tuer au contraire quand il cherchait à s’évader, ce n’était qu’un cas de légitime répression. Cette tentative d’évasion à laquelle je semblais prêter la main n’était qu’un piège concerté à l’avance entre le capitaine et moi , et tendu à la crédulité de son prisonnier.
— Mais pourquoi votre capitaine en veut-il tant à un homme avec qui jadis il avait eu des rapports intimes?
— Ah! ceci est autre chose, reprit Juanito. Avant de dépêcher Verduzco vers un monde meilleur, mon capitaine m’avait chargé de confesser son prisonnier; c’est ce que j’ai fait. Voici donc ce que j’ai appris et ce que je ne dirai qu’à vous.... ou à ceux qui me donneront une piastre pour le savoir. Comptant sur des protections qu’il avait en haut lieu , Verduzco s’était engagé à faire obtenir au capitaine l’autorisation
d’escorter la première conduite qui partirait, si celui-ci consentait, moyennant partage, à en laisser piller une partie. Le seigneur don Blas accepta le marché, et je dois dire, pour l’excuser, qu’il comptait plus tard rendre sur ses économies la part qu’il s'adjugeait dans le butin. Or, vous savez ce qui est arrivé au convoi ; mais le plus plaisant de l’affaire, c’est que le coup a été exécuté par une autre bande que celle de Yerduzco, qui n’avait pas compté sur celte concurrence. Pendant que le bravo attendait la conduite au delà de la Hoya, d’autres bandits, mieux inspirés, l’attendait en deçà. C’est par ces misérables que le capitaine a été blessé. Il a cru que Verduzco l’avait trahi, et c’est alors que j’ai reçu ordre de saisir la première occasion qui s’offrirait de lui brûler la cervelle. Le capitaine va respirer plus à l’aise quand je lui apprendrai en même temps la confession et la mort de son complice. ^
Nous pressâmes le pas pour rejoindre le convoi. Dès que Juanito eut aperçu la litière du capitaine, il mit son cheval au galop et courut se placer à la portière. Quelques instants se passèrent, pendant lesquels, courbé vers le blessé, il parut lui rendre compte de l’exécution de ses ordres. Tout à coup il fit arrêter les mules. On se pressa autour de la litière , et j’accourus pour connaître les causes de cette alerte. L’émotion causée par le rapport du brigadier avait été funeste au capitaine ; elle avait déterminée une hémorragie intérieure, et, quand j’arrivai près de lui , l’agonie contractait déjà ses traits.
La mort de don Blas rompait le dernier lien qui me retenait près du convoi d’argent. Je résolus de le laisser partir sans moi; les scènes dont je venais d’être témoin m’avaient profondément attristé, et je ne pouvais plus supporter la compagnie de ces hommes dont les passions brutales ne s’arrêtaient même pas devant le crime. Je fis donc une halte et j’eus bientôt vu disparaître dans la brume la litière qui n’em-
LE CAPITAINE DON BLAS. 261
portait plus qu’un cadavre, escortée par les cavaliers tenant leurs lances baissées en signe de deuil.
La nuit s’approchait. Je me remis en route et m’acheminai lentement vers Jalapa, où mes sombres pensées ne tardèrent pas à faire place à des idées plus riantes.
LES JAROCHOS.
Si nulle part , au Mexique , le soleil n’éclaire une végétation plus riche que dans la vallée de Jalapa , nulle part aussi l’influence d’une atmosphère pluvieuse ne se fait plus constamment sentir. Un dais de vapeurs grisâtres s’étend presque toujours depuis le sommet du Cofre de Perote jusqu’à l’extrémité opposée de l’horizon. Une pluie fine tombe de cette coupôle humide, des flocons de brume roulent sur les toits des maisons , les rues sont désertes, et Jalapa expie cruellement^ pendant la plus grande partie de l’année , les magnificences de son éternelle verdure ; mais à l’heure où le soleil a déchiré ce voile de nuages , quand le ciel marie de nouveau son limpide azur à la verdure des collines, Jalapa redevient la ville enchantée qu’un horizon lointain promet au voyageur. Ses rues escarpées , qui ont repris leur physionomie riante , présentent à chaque pas une décoration toujours nouvelle : l’oeil s’arrête tantôt sur les maisons blanches et rouges qui surgissent parmi les massifs de goyaviers , de liquidambars et de palmiers , tantôt sur les montagnes qui abritent la ville, sur les rochers qui disparaissent sous une draperie de convolvulus , sur les mille cascades qui s’échappent de leurs flancs et sur les sentiers qui se perdent entre une double haie de dateras , de chèvrefeuilles et de jasmins.
Le soir venu , l’ombre couvre le paysage , mais d’un voile
LES JAROCHOS.
>transparent qui en adoucit les contours sans les effacer. La nuit même à Jalapa n’a rien à envier au jour. C’est alors que la ville commence à vivre. Dans les maisons des pays chauds, le' rez-de-chaussée est, à l’approche de la nuit, un rendezvous pour la famille et les amis. C’est le soir , à Jalapa comme dans plusieurs autres villes du Mexique, que le passant peut surprendre dans tout son charme l’existence domestique des habitants. Chaque fenêtre ouverte répand dans la rue silencieuse et obscure un bienfaisant rayon de lumière , et laisse échapper le joyeux bruit de l’intérieur. Par les nuits tièdes de ce beau climat , l’étranger peut prendre ainsi sa part des fêtes de chaque soir ; il peut voir les Jalapenas* déployant sans affectation leur désinvolture proverbiale * , depuis le moment où ces fêtes commencent jusqu’à celui où les fleurs des coiffures se fanent, où la harpe cesse de se faire entendre et où les fenêtres se referment derrière leurs grilles.
Soit que l’on quitte Jalapa pour se diriger vers Mexico à travers les brouillards glacés de la zone froide , ou que l’on gagne Vera-Cruz sous le poids d’une chaleur de plus en plus étouffante , c’est toujours à regret que l’on abandonne cette tiède vallée. J’avais remis mon départ de jour en jour, et près de deux semaines s’étaient écoulées comme un songe depuis le soir où , me laissant devancer par le convoi d’argent après la mort subite du capitaine don Blas^, j’étais rentré seul à Jalapa. Mes ressources pécuniaires étaient à bout, il fallait partir. Je me mis en route , emmenant avec moi mon valet Cecilio et un autre compagnon de voyage dont je n’ai pas encore fait mention , une chienne épagneule répondant au nom anglais de Love , que Cecilio avait transformé en un
^ . Les femmes de Jalapa passent à juste litre pour les plus belles et les plus gracieuses de la république ; on cite leur goût prédominant pom' les plaisirs, les fleurs et la musique.