I. Ceinlurc
LES JAROCHOS. 293
« Ah I reprit-il, elle ne m’a pas pardonné ce maudit nœud de rubans rouges que je n’ai pu me procurer. »
En ce moment, son antagoniste s’avança vers l’estrade, et, se découvrant, il présenta son chapeau à Sacramenta d’une manière tout à fait galante. Celle-ci le reçut le sourire aux. lèvres, sans interrompre en rien les évolutions commandées par la danse. La figure de Calros resta impassible ; il se contenta de faire h l’un de ses partisans un geste presque imperceptible. Celui-ci, s’avançant à son tour, présenta également son chapeau à la danseuse. Les convenances exigeaient qu’en pareil cas la femme ne montrât de préférence pour aucun des deux hommes; elle continua donc do danser en tenant les deux chapeaux à la main. L’avantage de voir son chapeau placé sur la tête de la danseuse devait appartenir au troisième galant qui saisirait l’occasion; comme je m’y attendais, ce fut Calros qui enproûta. Les deux antagonistes échangèrent aussitôt un regard de défi; puis le premier, détachant sa ceinture écarlate de crêpe de Chine, la noua en rosette et vint la suspendre en écharpe à l’épaule nue de Sacramenta.
Les guitares, raclées avec plus d’ardeur, semblaient résonner comme des clairons ; les voix des chanteurs s’élevaient au môme diapason. Tandis que les hommes échangeaient des regards de satisfaction évidente, les femmes chuchotaient entre elles, et semblaient envier les hommages rendus à Sacramenta. La jeune fille dansait toujours; son teint s’était coloré d’une vive rougeur qui prêtait plus d’éclat encore à ses yeux noirs. Cependant une vague appréhension soulevait son sein. Heureuse et tremblante à la fois , elle n’osait tourner ses regards vers celui pour qui son cœur ressentait une vive inquiétude. Aussi , en dépit du calme trompeur du visage de Calros, le tressaillement soudain des muscles décelait-il toutes les tortures de la jalousie.
« Courage! lui dis-je tout bas; n’ave/.-vous plus sur votre cœur la fleur du suchil? »
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Calros releva la tête , comme si ce souvenir lui rendait de la confiance ; il détacha son machete , et alla le suspendre à l’épaule de Sacramenta. Ainsi s’accomplissait la prédiction dont j’avais en vain cherché d’abord à deviner le sens : Sacramenta dansait avec le machete et le chamarra de deux de ses prétendants. C’était un bizarre coup d'œil que cette lame étincelant au soleil sur l’épaule nue de la jeune fille et près de son sein palpitant, que vinrent bientôt couvrir des flots de cheveux déroulés sous le poids du chapeau qui lui servait de coiffure.
La foule se taisait; il y avait parmi elle une anxiété semblable à celle qui règne dans un cirque de taureaux quand le sang a mouillé l’arène. Tout à coup une voix mâle , imposante , s’écria près de l’orchestre : Bomba ' 1 Les chants cessèrent aussitôt, les cordes des instruments vibrèrent aigrement ; cette voix était celle du rival de Calros , qui chanta les vers suivants .
De tu voluntad confio ,
Pero fiel te he de adverlir Que si erej la vida mia ,
No me dej en que sentir.
Si me quierej , aima mia^
Les adhérents du Jarocho répétèrent en chœur le dernier vers. Frappant alors avec force sur le bois de la guitare de l’un des musiciens, Calros s’écria d’une voix retentissante : Letra, et il reprit, comme début d’un nouveau couplet, le dernier vers répété par le chœur :
Si me quierej , aima mia ,
t . Exclamation usitée pour réclamer le silence au moment d’un toast. On y répond par une autre exclamation : Letra.
•2. « J’ai confiance en ta tendresse, — mais je dois te le dire ; — si tu es ma vie, — ne me donne pas de chagrin ; — ne m’en donne pas si tu m’aimes, 6 mon âme ! >
LES JAROCHOS
Ne quieraj otro conmigo.
Que si compartej tu amor,
No quiero amor coinpartido.
Hay en campafia un traidor'.
Ce fut au tour des amis de Calros de répéter en chœur : Haj' en campaûa un traidor.
A mesure que le moment approchait où les passions contenues des deux rivaux allaient faire explosion, les figures, par une affectation de courtoisie chevaleresque , se couvraient d’un masque de tranquillité trompeuse.
Rentré dans le groupe qui lui était dévoué, pendant le dernier couplet qu’avait chanté Calros, son rival s’avança de nouveau au delà du cercle et reprit :