I.e diraj â ese tu amante
A ese mi competidor,
Oue si trae jierro y valor Que se me pare delante^
Calros reprit avec un calme sourire on donnant la réplique ;
Que se me pare delante,
Este traidor, falso amigo.
Dile, mi vida, al tunante Que el valor anda conmigo’.
Soit qu’elle cédât à la fatigue d’une danse trop prolongée, soit que l’émotion générale qui se manifesta au dernier cou-
1. « Si lu m’aimes, 6 mon âme, — n’aime personne avec moi. — Que si lu parlages Ion amour, — je dédaigne un amour parlagé ! — 11 y a un Iratlre en campagne. »
2. a Tu lui diras, à Ion amanl, — à ce rival, — que s’il a du fer el du cœur, — il se melie face â face avec moi. »
3. <t Qu’il se meitc face à face avec moi, — ce trallre, ce faux ami. — Dis-lui, ô ma vie, à ce vagabond , — que la valeur marche avec moi. » On remarquera que j’ai conservé dans le lexle de ces couplets l’orüiographe parliculiëre aux Jarochos.
plet chanté par son adorateur l’accablât , Sacramenta cessa de danser et revint à sa place ; les autres danseuses l’imitèrent. Instruit par l’expérience à ne pas attendre le commencement de la mêlée, dont leurs instruments sont souvent les premières victimes , les musiciens se retirèrent précipitamment à l’écart. Quelques prescriptions du cérémonial habituel restaient encore à remplir; les prétendants avaient à racheter les gages dont ils avaient paré la danseuse. L’usage fixe ce rachat à un demi-réal. Les deux rivaux s’avancèrent l’un après l’autre, et remplirent de monnaie d’argent les deux mains de Sacramenta. Tandis qu’elle recevait, au milieu du murmure flatteur excité par la prodigalité des deux Jarochos, une offrande à laquelle elle ne pouvait, sans grossièreté , se soustraire , ses deux petites mains étendues tremblaient involontairement et ses lèvres pâlies essayaient, mais en vain , de sourire. Calros cherchait aussi vainement dans ses yeux un regard d’encouragement. Pâle et muette , embellie par une émotion qu’elle ne pouvait dissimuler, la jeune fille cachait toujours avec le même soin, sous ses longues paupières baissées vers la terre , la préférence qu’elle ressentait sans doute en secret pour l’un des deux rivaux. Le machete allait décider la question, et les plaisirs de la fête allaient être complets pour mon hôte , en dépit de ses sages résolutions, quand une femme, fendant la foule, vint lui rappeler le serment qu’il allait violer. C'était la mère de celui dont il devait venger la mort.
e C’est une honte, nor don Calros, s’écria la vieille femme, d’accepter ainsi au préjudice de votre parole une querelle sans motif, tandis qu’un de vos parents traîtreusement tué n’a pas encore été vengé. >
Le Jarocho avait accueilli avec un air d’évidente contrariété cette intervention intempestive : aussi fit-il tous ses efforts pour conjurer l’interdiction qui allait clouer son machete à son côté; mais la vieille , se bornant à rappeler l’engage-
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ment sacré pris par le Jarocho, opposait à toutes ses raisons une réponse invariable.
€ Eh ! mon Dieu ! na Josefita, dit enfin Calros d’un air de bonhomie, vous faites là beaucoup de bruit pour rien, et vous méconnaissez mes bonnes intentions, car c’est dans l’intérét du défunt que j’agis ainsi; pour porter des coups plus sûrs à son meurtrier, n’est-il pas indispensable que je m’exerce la main ? Et c’est vous qui vous y opposez !
— El si un revers fait tomber cette main sur le sol, reprit la vieille avec un air de triomphe, qui vengera mon fils?
— Ah ! ceci est sans réplique, répondit Calros, mis hors de garde par cet argument; mais c’est égal, les femmes embrouillent toujours les affaires. Alors, qu’on me remplace, continua-t-il d’un air de mauvaise humeur, si mon adversaire y consent toutefois. >
L’adversaire s’inclina, et, le chapeau sur l’oreille, le poing sur le manche de son machete, la jambe droite en avant, il s’écria avec une majestueuse condescendance :
€ Qu’est-ce que je veux, moi, dans tout ceci ? ne pas laisser dire que ceux de Manantial ont ouvert un fandango sans le fermer convenablement, sans en faire à nos visiteurs les honneurs, comme cela se doit. Or, continua-t-il en clignant l’œil avec un redoublement de fatuité, si je ne puis me battre pour les doux yeux de na Sacramenta, j’accepterai quiconque voudra jouer, au premier sang, une bouteille d’eaude-vie de Catalogne. »
Des applaudissements interrompirent l’orateur, qui, se balançant sur les hanches avec une superbe assurance, reprit tout aussitôt :
« Je dois dire seulement qu’ayant, il n’y a qu’une heure, laissé mon dernier réal sur l’as de cœur, je suis dans l’impossibilité de payer et dans l’obligation de vaincre. Qu’on me désigne ma victime. »
Celte péroraison fanfaronne , tout à fait digne d’un vrai
Jarocho, porta l’enthousiasme à son comble parmi les assistants. Quant à l’orateur, laissant tomber sur Calros qui se rongeait les poings un regard de suprême impertinence , il se berçait doucement dans son triomphe.
c Allons , don Calros , vous ne manquez pas sans doute d’amis qui voudront vous remplacer ? » reprit-il.
Au premier mouvement d’enthousiasme avait succédé un profond silence. La perspective de payer de sa personne et de sa bourse ne paraissait bien vivement sourire à aucun des assistants , et je n’étais pas sans une certaine appréhension moi-même que mon hôte n’en revint à son idée fixe de me prendre pour suppléant. Heureusement un incident inattendu vint sauver l’honneur de la population de Manantial.
Par la route que j’avais suivie la veille, un étranger s’avançait vers nous au pas le plus rapide d’un cheval qui avait, comme tous ceux de Tierra-Caliente, le cou allongé et une allure des plus pacifiques. Tous les yeux se fixèrent sur le nouveau venu, qui paraissait étranger au village, et dans lequel je reconnus seul le Jarocho qui avait interrompu ma partie avec Cecilio. Satisfait d’avoir arraché quelques courbettes à sa paisible monture, l’étranger mit pied à terre et l’attacha, sans proférer une parole, à l’un des piliers de bois d’une maison voisine; puis, toujours silencieux, il revint près de l’estrade, tira son machete, à la poignée duquel flottait un nœud de rubans rouges, s’en servit pour tracer un rond sur le sable, et le cloua par la pointe dans le centre de cette circonférence.
Un silence profond accueillit cette étrange visite. Quant à moi, il me semblait assister, au milieu de ces mœurs chevaleresques, à quelque épisode d’un chant de l’Arioste. Cette épée enfoncée en terre était l’arrogant défi d’un seul homme à une population tout entière. L’antagoniste réclamé par le rival de Calros se présentait aussi à propos qu’il pouvait le
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désirer. Tous les yeux cherchèrent le rodomont mis en demeure cette fois de justifier sa fanfaronnade ; mais celui-ci, trouvant sans doute son nouvel adversaire trop redoutable, s’était éclipsé au moment où l’attention de tous les spectateurs était absorbée par cet incident imprévu. L’étranger, qui paraissait un de ces paladins dont un vœu enchaînait la langue, s’avança, aussi fièrement qu’il était arrivé, vers l’un des ventorrillos, et, frappant rudement avec une piastre forte sur les planches qui tremblèrent sous la commotion, se fit servir par gestes un large verre d’eau-de-vie, donna la piastre en échange, puis porta le verre à sa bouche ; mais, en homme qui dédaigne d’exciter son courage à l’aide de spiritueux, il ne fit que tremper ses lèvres dans la liqueur et jeta le contenu du verre par-dessus son épaule. Dans les idées reçues parmi les Jarochos, on ne pouvait faire plus magnifiquement les choses. Certain alors d’avoir fait son entrée dans les règles, le nouveau venu promena sur tous les assistants un regard fier et tranquille. Il attendait.
Tous les haljitants de Manantial regardaient l’étranger avec admiration, mais aucun ne semblait plus impatient que mon ami Calros de se mesurer avec ce brillant champion. C’était, on s’en souvient, faute d’un nœud écarlate qu’il avait encouru, la veille, la disgrâce de Sacramenta. Or, à la poignée du machete do l’inconnu, flottaient des rubans du plus beau pourpre. Le combat qui se livra à cette vue dans l’âme’ de Calros ne fut pas de longue durée. Après quelques secondes de réflexion, il se pencha vers moi :
« Vive Dieu 1 me dit-il à voix basse, au diable soit la vieille ! Sacramenta aura ces rubans écarlates. »
Puis, se levant vivement, il alla planter son machete à côté de celui de l’inconnu. Le défi était accepté. L’étranger porta courtoisement la main à son chapeau , et , après avoir un instant considéré l’adversaire qui répondaità son défi, il jeta un regard rapide sur le groupe des femmes, comme s’il cher-
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chait celle à laquelle il voulait offrir l’hommage de sa valeur. Il eut bientôt distingué la belle Sacramenta, et, s’avançant vers elle avec une remarquable aisance : '
< Les fandangos de Mcdellin, dit-il, ont perdu tout leur attrait, depuis que na Sacramenta n’est plus là pour les embellir. Puis-je me flatter qu’elle ne les a pas oubliés , non plus qu’un de ses apasionados les plus fervents? »
Au moment où la jeune fille ouvrait la bouche pour répondre, Calros, dont la jalousie inquiète était en éveil, s’approcha à son tour de l’étranger, et prenant la parole :
« Pardon, seigneur cavalier, dit-il ; mais j’ai un goût particulier pour les rubans rouges ; vous agréerait-il de faire de ceux qui ornent votre machete le prix du premier sang ?
— Volontiers, répondit l’étranger ; j’allais oser en offrir l’hommage à dona Sacramenta comme quelque chose de bien indigne, mais qui doit acquérir désormais un certain prix, puisque ce sera celui du sang versé pour elle. »
Après cette réponse accompagnée d’un gracieux sourire, il ôta son chapeau, qu’il tint à la main, et, la tête découverte, il alla reprendre son machete à l’endroit où il l’avait planté. Calros se découvrit également et prit le sien. Un combat de courtoisie s’engagea préalablement entre les deux champions, dont aucun ne voulait se couvrir le premier : après bien des façons, les deux Jarochos terminèrent le débat en remettant le chapeau sur leur tête l’un et l’autre en même temps. Alors le plus âgé des assistants se chargea de choisir le terrain et de partager le soleil. Cela fait, les deux combattants se mirent en face l’un de l’autre ; les hommes les entourèrent, et tous deux n’attendirent plus que le signal. Certes, si l’étranger était aussi adroit qu’il paraissait brave et bien appris, ce devait être un ennemi redoutable ; j’étais inquiet pour Calros du résultat de cette rencontre , dont l’issue pouvait être fatale à sa réputation comme à ses affaires de cœur. Le signal fut donné au milieu d’un silence si profond, qu’on
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entendait, malgré la foule, le faible souffle du vent bruire dans le feuillage.
Les deux adversaires commencèrent par se porter mutuellement des coups furieux qui faisaient craindre plutôt un combat à mort qu’une lutte au premier sang ; mais chaque fois un bond soudain prévenait, aux applaudissements de tous, le dénoûment qu’on redoutait Tantôt les fers coupaient l’air avec un sifflement lugubre, tantôt ils retentissaient frappés l’un contre l’autre avec un cliquetis aigu. Cependant il était évident que l’étranger en voulait plus à l’honneur de son antagoniste qu’à sa vie ; or, dans ces combats de gladiateurs , le point d’honneur consiste à garantir la main ; une main blessée est une tache ineffaçable pour la réputation du ferrailleur le plus renommé. La perte de la vie n’est rien auprès d’un pareil affront. Malheureusement pour Calros, les rubans rouges flottant à la poignée du machete de son adversaire garantissaient celui-ci plus sûrement que n’aurait fait une garde d’acier. C’était pour orner de ces rubans les beaux cheveux de Sacramenta que Calros exposait sa vie; c’était pour garder ces mêmes rubans sans souillure que le Jarocho se défendait. Les combattants avaient, en rompant alternativement la mesure , parcouru un espace de terrain considérable. La foule tumultueuse des spectateurs ondulait en tous sens , suivant que les deux adversaires se déplaçaient euxmémes. Aucun d’eux n'était encore atteint , quand le fer de l’étranger, relevant celui de Calros, glissa en sifflant le long do la lame. Une seconde de plus, et les doigts tranchés de mon hôte allaient laisser échapper le machete; mais une rude parade fit dévier en même temps l’arme menaçante , et le bras seul de Calros, atteint au-dessus du poignet, laissa
4 . Les JarochoB ne connaissent guère que les plus simples éléments de l’art de l’escrime, et s’en rapportent, pour parer et porter les coups, beaucoup plus à l’agilité du corps qu’à la science de l’attaque et de la défense.
jaillir un ûlet de sang. Au môme instant , une tache rouge empourpra sur l’épaule la chemise de l’inconnu. Les deux fers s’abaissèrent à la fois : le combat était terminé , sans qu’il me fût possible de décider qui des deux champions avait été le premier blessé ; mais le coup d’œil rapide et exercé des témoins de ce duel avait déjà tranché la question. L’étranger n’essaya pas d’en appeler de- leur jugement , et , détachant les nœuds de soie qui jusqu’alors avaient orné son machete, il les présenta sur la pointe de son arme à son adversaire : c’était s’avouer vaincu. Ce dernier acte de courtoisie acheva de lui gagner tous les cœurs , et , malgré sa défaite , il partagea avec son rivai tous les honneurs de la victoire. Un seul lui manqua, celui peut-être qu’il enviait le plus. Une pâleur mortelle avait couvert, pendant toute la durée du combat, les joues de Sacramenta ; mais cette pâleur fit bientôt place à une vive rougeur , quand Calros s’avança vers elle. Tandis qu’elle recevait de lui les précieux rubans qu’il avait si vaillamment gagnés , les mouvements tumultueux de son sein , un doux et radieux sourire , des regards qui ne se baissaient plus vers la terre , disaient assez éloquemment à l’heureux Jarocho que sa bien-aimée attachait autant de prix à ce nœud écarlate qu’il en attachait lui-même à la fleur de suchil tombée la veille de sa chevelure.
Ce dernier épisode avait passé à peu près inaperçu de tous. Les hommes entouraient l’étranger, qui, cette fois, les avait conviés à passer au ventorrillo, Calros ne tarda pas à les rejoindre, et les deux rivaux luttèrent encore de prodigalité, au gra\jd contentement des invités, qui savouraient l’eau- de- vie à longs traits et se félicitaient d’avoir pendant huit jours un si brillant fandango à commenter. Pour moi, après avoir laissé pendant quelques instants l’étranger répondre aux questions des buveurs , j’allais à mon tour m’approcher de lui et me faire reconnaître, quand l’attention générale fut brusquement détournée par un cavalier qui arrivait à toute bride. Ce cava-
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lier n'élait autre que l’homme à qui l’étranger avait la veille donné devant moi un rendez-vous à Manantial. A la vue du sang qui tachait la chemise du rival de Calros , le survenant s’écria : « Il y a eu de l’agrément ici , à ce qu’il paraît , ami Julian?
— On passe son temps du mieux qu’on peut, ami Ventura, répondit l’étranger.
— Eh bien ! ne vous l’avais-je pas dit ? reprit le cavalier en montrant le ciel, qui, depuis quoique temps chargé de nuages , présageait une tempête. Nous allons avoir de l’occupation sur la plage. Êtes-vous d’humeur à m’accompagner?
— Volontiers, répliqua l’étranger assez tristement, car je crains de n’avoir plus rien à espérer ici. »
Et, remontant à cheval après avoir échangé avec tout le monde les serrements de main, les deux amis s’éloignèrent au galop. Ce fut le signal du départ pour tous les assistants. La brillante joute de Calros et de Julian avait dignement terminé la fête.
Qu’étaient-ce que ce Julian et ce Ventura? Personne parmi les Jarochos qui m’entouraient ne semblait les connaître; mais je me réservais d’interroger Calros à cet égard. La nuit venue, couché près de mon hôte sous le péristyle de sa cabane, j’étais, en effet, au moment de le questionner sur les deux inconnus, quand un bruit de pas sous lesquels les herbes sèches criaient à peine, vint nous interrompre. C’était encore la vieille Josefa. Soigneusement drapée , malgré la chaleur, dans son rebozo, qui ne laissait entrevoir que deux yeux étincelants sous un double bandeau de cheveux gris, Josefa m’offrait un type assez complet de ces sorcières qu’on retrouve encore au Mexique parmi tant d’autres débris du moyen âge.
« Je suis chargée d’un message pour vous, dit-elle à Calros; venez avec moi, et une bouche qui vous est bien chère vous dira que vous pouvez partir quand vous voudrez, et que
vous serez le bienvenu au retour, si votre mort ne laisse pas un cœur inconsolable. «
Le Jarocho se leva vivement et suivit la vieille femme. Une heure après, il était de retour. Il savait que les vœux les plus fervents allaient l’accompagne)' dans sa périlleuse entreprise, et son front était rayonnant.
c II est néanmoins bien dur de quitter Sacramenta, ajouta-t-il ; mais je n’ai plus de prétexte pour différer mon départ, et nous nous mettrons en route demain matin.
— Soit; mais quelle route comptez-vous prendre? Savezvous où s’est réfugié celui que nous allons poursuivre ?
— Nous suivrons la grève ; la vieille Josefa m’assure que le pilote Ventura pourra me mettre sur la bonne voie : c’est à Boca-del -Rio, sur la plage, que nous le rencontrerons. »
Le nom de Ventura, prononcé par Calros, me fournissait un prétexte que ma curiosité saisit aussitôt: je demandai à mon hôte s’il connaissait ce Ventura et surtout ce Julian, dont la conduite chevaleresque m’avait singulièrement intéressé ; mais je n’obtins que des réponses vagues qui m’affermirent dans mon dessein d’accompagner Calros à Boca-del- Rio, où j’espérais retrouver les deux amis.
Le lendemain matin , nous sellions nos chevaux avant le jour, et aux premières lueurs de l’aube nous quittions le village encore enseveli sous la brume matinale.
LE PILOTE VENTURA
L’emplacement qu’occupe aujourd’hui Vera-Cruz n’est plus celui que Cortez choisit en débarquant sur la terre mexicaine. Ce ne fut qu’à la fin du xvi' siècle que le vice-roi, comte de Monterey, jeta les fondements do la ville actuelle. Destinée à devenir la clef de la Nouvelle-Espagne , Vera- Cruz fut bâtie par les conquérants avec toute la splendeur qu’ils prodiguaient à leurs constructions. Ses vastes maisons, aussi largement espacées que soigneusement alignées, formèrent des rues à angles droits, à travers lesquelles la brise de mer peut circuler librement et tempérer par sa fraîcheur les ardeurs d’un ciel embrasé. Fidèles toutefois à cette antipathie pour le voisinage des arbres qui semble le trait distinctif de leurs principes d’hygiène publique, les Espagnols choisirent, pour y élever la première ville maritime du Mexique, une plaine vaste et sablonneuse, dont aucune verdure, aucune eau vive n’égayait l’aiidité. Avant môme les premiers ravages de la fièvre jaune, une situation si défavorable donna à Vera-Cruz un aspect lugubre qu’elle a conservé de nos jours. La ville, à peine construite, n’en atteignit pas moins un très-haut degré de prospérité. C’était de sa rade mal abritée que partaient ces précieux galions qui répandaient en Europe une profusion de richesses métalliques bien supérieures aux trésors si vantés du Potosc.
Aujourd’hui il ne reste plus à Vera-Cruz que quelques rares débris de son ancienne splendeur. Trop grande pour une population amoindrie, cette cité, jadis si florissante, ne cherche plus à lutter contre la décadence qu’annoncent au voyageur ses maisons vides et ses rues désertes. Le vent de la mer y exerce en pleine liberté son action destructive et ses redoutables bourrasques périodiques, qui émiettent les murs délabrés des palais et enlèvent aux canons placés comme bornes sur les quais de larges couches que la rouille détache du métal. Tout, à Vera-Cruz, rappelle d’ailleurs les villes d’Orient, depuis les riches et pittoresques costumes des populations de la côte voisine ou de l’intérieur qui y affluent, jusqu’à l’aspect des habitations et des édifices publics. Ce ne sont partout que dômes aux couleurs variées, clochers élancés, balcons ornés de massifs grillages, et, comme pour ajouter encore à la ressemblance, les femmes de la classe élevée ne se montrent presque jamais dans les rues. Pour les apercevoir, il faut pénétrer dans l’intérieur des maisons ou bien sortir après le coucher du soleil. Alors seulement un murmure de voix mystérieuses, le bruissement d’un éventail, quelques pâles et blanches figures qu’éclaire la lune derrière une jalousie à demi soulevée, révèlent la présence des Véracruzaines à l’étranger que la fraîcheur du soir et les parfums de la brise marine ont attiré sur les trottoirs de granit.
Battue d’un côté par l’Océan qui dégrade son admirable môle, sourdement assiégée par des amas de sable qui se déplacent et s’élèvent sans cesse, Vera-Cruz, de nos jours, subit avec indifférence l’accroissement progressif des dunes et les ravages journaliers des vagues. Le vent du nord-ouest chasse devant lui des tourbillons épais de sables ramassés dans les déserts qu’il a franchis, et forme lentement, depuis des siècles, une circonvallation de collines mouvantes derrière la ville. Ces dunes, improprement appelées medonos.
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continuellement aufimentées par de nouveaux renforts, changent, selon les caprices du vent, de place et de configuration : les unes sont pressées comme les flots de la mer; les autres se dressent en pyramides du sommet desquelles la brise enlève sans cesse d’innombrables parcelles qui forment comme un brouillard continuel. Le grand nombre de ces médanos, dont beaucoup s’élèvent à une hauteur de quaire à dix mètres, menace à la longue l’existence de Yera-Cruz ; niais comme le danger n’est que lointain, et que dans les pays chauds on vit au jour le jour, les habitants laissent à leurs neveux le soin de le conjurer. Un autre péril plus sérieux en ce moment résulte de l’obstacle que les médanos opposent à l’écoulement des eaux pluviales. Des lagunes se forment ainsi au pied de ces dunes ; les terrains brûlés se convertissent peu à peu par l’alluvion en terrains marécageux d’où s’élèvent des exhalaisons pernicieuses. Une couche épaisse de limon fertilise les sables ; toutes les plantes vénéneuses qui recherchent les lieux bas et humides s’y multiplient à l’infini. Pendant la saison des pluies, cette végétation impure puise dans les débordements des lagunes un surcroît de vigueur et de sève. Les mangliers dardent alors jusqu’à terre de longs jets qui se fixent sur le sol inondé, y produisent de nouveaux troncs , et finissent par former d’impénétrables fourrés , réceptacles immondes de reptiles, sans nombre. Une croûte épaisse de matière verdâtre couvre la surface de l’eau. La fermentation qui s’établit au retour des chaleurs dans ces affreux marécages en dégage des miasmes délétères et chasse au loin des nuages bourdonnants de maringouins affamés. Pendant trois mois de l’année, des bourrasques impétueuses viennent seules balayer ces vapeurs pestilentielles et purifier momentanément ces foyers de putréfaction. , '
On se souvient que, le lendemain du fandango de Manantial, j’étais parti avec Calros à la recherche du meurtrier
qu’il avait juré de punir* : à notre départ du village, des signes manifestes annonçaient le déchaînement prochain d’une de ces tempêtes causées par le vent du Nord. Le Calme précurseur de l’orage pesait sur les bois que nous traversions. Un malaise étrange paraissait régner dans toute la nature ; une chaleur suffocante faisait haleter nos chevaux, bien que nous eussions ralenti à dessein notre marche, et nos poumons cherchaient en vain la fraîcheur de l’air du matin.
Nous eûmes à peine cheminé quelques heures sous la voûte des arbres, que nous entendîmes un bruit sourd et imposant. C’était le bruit de la mer, dont nous approchions sans pouvoir la distinguer encore. Quelques minutes après, nous débouchions sur la plage, et je pus contempler avec ravissement cet Océan qui touche aux rivages de la France ; puis, dans le lointain, Vera-Cruz avec ses clochers et ses dômes, le fort San-Juan-de-ülua, qui sortait des Ilots comme un rocher, et au-dessus duquel se dessinaient en longues flèches les mâts dépouillés des navires en rade.
L’état de la mer présageait la tempête dont nous avions déjà reconnu les premiers symptômes en traversant les bois. Les flots venaient lentement mourir sur la grève, une senteur plus âcre s’en exhalait; les poissons sautaient avec inquiétude à la surface de l’eau, et les oiseaux marins voletaient éperdus en poussant des cris d’angoisse. Au delà de la ville, d’épais nuages couvraient l’horizon. Tout à coup il s’y fit une large trouée, et les montagnes de Villa-Rica, la sierra de San-Martin depuis Tuxtla jusqu’à l’embouchure du Goazacoalco, dépouillés subitement du voile qui les dérobait à nos yeux, montrèrent les dentelures azurées de leurs cimes sur le fond du ciel, redevenu bleu vif.
« Malheur aux navires qui vont se trouver dans le golfe !