‹ Scènes de la vie mexicaineChapitre 27 sur 27 · Voyez page · texte numérisé non relu

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me dit Calros, car le Nord s’avance sur eux l’épée à la main et la nuit prochaine sera dure; nous en saurons sans doute quelque chose ce soir à Boca-del-Rio. »

Je ne répondis rien d’abord : tout entier à la contemplation de la mer, à la veille de dire adieu au Mexique et de partir pour la France, je me sentais partagé entre les sensations les plus contraires. A la joie de ce retour, depuis si longtemps désiré, se mêlait je ne sais quelle vague et douce tristesse. Le pays que j’allais quitter avait si largement satisfait ma soif d’aventures , que je m’en voulais de mon empressement à chercher ailleurs une existence plus calme. La réflexion de Calros me rappela que je n’étais pas entièrement quitte avec cette vie de hasards dont je me croyais trop aisément délivré. Quand, après quelques moments de silence, j’avouai, un peu confus, au Jarocho mon désir de m’embarquer sur le premier navire américain en partance , Calros m’objecta d’un ton chagrin, d’abord la promesse que je lui avais faite de le suivre dans son excursion à Boca-del-Rio, puis l’étal menaçant de la mer. • D’ici à quatre jours , aucun navire no pourra lever l’ancre , » ajouta-t-il ; et ce dernier argument était péremptoire. Je transigeai donc avec Calros. Sur ces quatre jours d’attente forcée, il fut convenu que j’en passerais un avec lui à Boca-del-Rio , pour l’aider dans ses recherches. Boca-del-Rio n’est qu’à quatre lieues de Vera- Cruz. Calros ne devait que traverser la ville pour se rendre directement à ce village. Quant à moi , je devais m’arrêter à Vera-Cruz et y régler mon départ; après quoi, le soir même, j’irais rejoindre Calros.

Peu de temps après, nous entrions dans Vera-Cruz. Sur la plage sablonneuse et brûlante qui entoure la ville, des mule-

■I. Con espada en mano, c’est un terme lucal qui disigne énergiquement la furie du vent du nord-ouest. Ce vent dure d'habitude cinquante heures quand il est tort. Plus faible, il souffle quelquefois pendant cinq ou six jours.

tiers avaient dressé leurs tentes, attendant avec impatience le moment de fuir la côte mortelle qui dévore à chaque voyage quelques-uns des leurs. Plus loin, des portefaix nègres , habitués à ce climat dévorant , se battaient et se culbutaient sur le sable, sans égard pour leur One chemise de batiste brodée. Je souris involontairement , en comparant ces commissionnaires fastueusement vêtus à nos modestes portefaix auvergnats , et , après avoir renouvelé à Calros la promesse de le rejoindre bientôt, je me dirigeai vers la maison de mon correspondant. Je passerai sous silence les incidents insignifiants qui remplirent ma journée jusqu’au moment où je dus songer à quitter la ville pour me rendre à Boca-del- Rio. La nuit était déjà close quand je me mis en route, maudissant de bon cœur l’insistance du Jarocho, qui ne me permettait pas de manquer à ma promesse.

Le vent commençait à se déchaîner du côté du nord, quand j’arrivai sur la grève après avoir dépassé les barrières de la ville. De gros nuages noirs impétueusement charriés masquaient entièrement le ciel; un souffle glacial, tout chargé des frimas de la baie d’IIudson, venait par intervalles me frapper à la figure. La lame déferlait en mugissant et chassait jusqu’aux pieds de mon cheval de longues traînées d’une écume éblouissante. A mesure que j’avançais, la tourmente paraissait redoubler de fureur, et l’obscurité s’épaississait de plus en plus. Forcé parfois de faire volte-face pour échapper à la pluie de sable que le vent me lançait à la figure, j’apercevais alors au loin derrière moi la ville, que je me repentais d’avoir quittée. A des intervalles égaux, le phare de San-Juan-de-ülua projetait la grande lumière de son feu tournant, tantôt sur Vera-Cruz noyée dans l’ombre, tantôt sur la rade toute blanche d’écume. Je distinguais alors pendant un moment les navires à l’ancre près de se briser les uns contre les autres; puis tout retombait dans les ténèbres. Le temps, comme on le voit, n’était guère favorable à une

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excursion nocturne. J’avançais néanmoins avec une résignation qui n’était pas sans mérite, et déjà j’approchais du bois à l’extrémité duquel s’élèvent les maisons de Boca-del-Rio , quand je crus distinguer un cavalier devant moi. Je me dirigeai aussitôt vers lui : enveloppé d’un la^ge manteau bleu, il ressemblait de loin à un franciscain. Le fracas de la tempête amortissait tellement le bruit de mes pas, que je parvins presque à son côté sans qu’il s’en aperçût. Je vis alors que ce n’était pas un moine, mais un campagnard de la côte, dont j’avais pris la bayeta ' pour un froc. La main sur les yeux pour les garantir de la lueur éblouissante des éclairs , le cavalier promenait au loin des regards attentifs, comme s’il eût cherché à percer le voile sombre qui couvrait l’0<|éan ; mais l’immensité ne laissait voir, que la crête blanche des lames qui se tordaient en bouillonnant sous l’orage. J’eus beau héler cet homme do toute la force de mes poumons , la violence du vent empêcha ma voix de parvenir jusqu’à lui. Tout à coup une détonation lointaine se fit entendre. A ce bruit , comme à un signal impatiemment attendu , le cavalier donna de l’éperon à son cheval , qui partit au galop dans la direction des bois de Boca-del-Rio. Les arbres l’eurent bientôt dérobé à ma vue, et je ne songeai plus qu’à découvrir à mon tour, au milieu des lianes et des taillis, l’étroit sentier qui aboutissait au village. Comme j’avais lieu de l’espérer , une fois sous le couvert des arbres et abrité contre la furie du vent, je pus cheminer plus à l’aise. A mesure que je m’enfonçais dans le bois , le bruit des vagues allait en diminuant. Je marchai une heure environ sous des voûtes épaisses de .verdure au milieu d’une obscurité complète, et ce fut presque avec regret que j’aperçus de nouveau, par

L La hayeta est un manteau en étoffe de laine, à manches et parfois à capuchon, et rehaussé de boulons de nacre. Ce vêtement est à Ttisage presque exclusif des Jarochos.

une éclaircie , la ligne d’écume qui annonçait la mer. J’allais arriver au village de Boca-del-Rio , ainsi nommé de sa situation près de l’embouchure d’une rivière; mais, au sortir du bois, un spectacle trop intéressant m’attendait sur la plage , pour que je ne me décidasse pas à faire une courte halte.

En dépit de la violence de la tempête, toute la population de Boca-del-Rio allait et venait sur le rivage; tous les yeu.v étaient fixés sur la nappe bouillonnante d’écume, dont l’éclat phosphorescent contrastait avec la teinte sombre du ciel. Aucun bâtiment n’était cependant en vue; une détonation lointaine avait seule annoncé qu’un navire était en détresse et qu’il demandait un pilote. Par une nuit semblable, il étaiJ évident qu’à moins d’un miracle, il ne pouvait se maintenir près de la côte sans finir par s’y briser. Toutefois, comme on n’avait pas entendu un second coup de canon, on espérait que le bâtiment exposé à la tempête aurait pu s’éloigner. D’ailleurs, un pilote parti le matin , avant que le vent du Nord commençât à souffler, avait dû monter à son bord, et l’expérience consommée de ce marin rassurait quelques esprits. Un petit nombre de spectateurs s’obstinaient toutefois à regarder le navire comme perdu. Voilà ce que les questions qui s’agitaient dans les divers groupes m’eurent bientôt appris.

Calros était parmi les curieux réunis sur la place, et je l’eus vite reconnu. Au moment où il achevait de me donner quelques détails au sujet de la préoccupation générale, une seconde explosion, et cette fois plus distincte, arriva jusqu’à nos oreilles. Un éclair précéda bientôt une troisième détonation, et au bout de quelques secondes on put distiaguer la masse noir d’un vaisseau qui s’avançait à sec avec autant de

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rapidité que s’il eût été couvert de toute sa voilure. Il semblait ne pouvoir échapper à sa perte ; cependant, disait-on autour de moi, une chance de salut lui restait : il fallait qu’il parvînt à s’engager dans un canal voisin du lieu où nous étions, pour venir ensuite échouer sur le sable le plus doucement possible, tandis que, s’il abordait contre les rochers, il devait s’y briser infailliblement. Nul ne pouvait malheureusement , au milieu des lames qui avaient déplacé complètement les limites de la plage, discerner avec exactitude l’étroite ouverture du canal en question : dès lors il fallait renoncer à allumer des feux, qui auraient pu égarer le navire ; on devait se borner à des vœux stériles.

Toutes les manœuvres du bâtiment ne semblaient tendre qu’à éloigner le moment critique où il devrait se hasarder dans la direction du canal caché par les vagues, s’il ne préférait prolonger une lutte évidemment inutile. Tantôt il présentait à la lame l’un de ses ûancs, tantôt il fuyait devant l’ouragan et se dirigeait vers la terre. Tout à coup un cri de joie retentit et domina le bruit de la tempête . à une portée de canon de l’endroit où tous les spectateurs étaient réunis, un fanal brillait d’un vif éclat. Un homme courageux s’étaitil dévoué pour indiquer la passe? A bord du navire on sembla le croire et interpréter le signal comme nous l’avions interprété nous-mêmes ; car nous le vîmes , grossissant avec une effrayante rapidité, s’avancer vers le fanal, qui allait et venait sans cesse, mais toujours en ligne droite. Un foc au beaupré était l’unique voile que le bâtiment pût porter pour se diriger à l’aide du gouvernail. Un cas d’extrême détresse pouvait seul prescrire cette manœuvre. Parfois, quand lèvent mollissait un instant, un temps d’arrêt avait lieu ; mais une nouvelle rafale redonnait bientôt l’impulsion au navire. Enfin on le vit s’élever d’un bond subit, il se pencha sur la hanche gauche, puis sur la droite, s’élança de nouveau pour se coucher encore sur le flanc, et s’abattit une dernière fois

sur sa membrure brisée. Un cri de détresse arriva jusqu’à nous au milieu du fracas du vent et de la mer; au même instant, le fanal s’éteignit, semblable à ces feux follets qui dansent la nuit au-dessus des tourtuères et disparaissent après avoir attiré le voyageur dans un abîme. La perte de la goélette était consommée. Il ne restait qu’à sauver l’équipage. Pendant qu’on délibérait sur le choix des moyens, un homme se montra sur la proue du bâtiment naufragé, et, à la lueur de la lanterne qui éclairait son visage, on distingua un personnage qui n’était plus pour moi un inconnu depuis son séjour à Manantial ; je veux parler du pilote Ventura. Quelques mots qu’il lança à travers un porte-voix n’arrivèrent pas jusqu’à nous; mais une corde qu’il tenait à la main ne laissait aucun doute siir le sens de ses paroles. Ventura demandait qu’une embarcation mise à l’eau vint chercher le bout de cette amarre. L’entreprise était impraticable. L'appel du pilote demeura sans réponse. Nous vîmes alors, au mi-» lieu des gerbes d’écume qui couvraient le beaupré de la goélette, une barque descendre le long du bord, puis quelques hommes s’y laisser glisser. Nous allions assister à la dernière et à la plus triste scène de ce drame maritime : la barque si péniblement mise à flot , après s’être soutenue pendant quelques minutes au-dessus des vagues, disparut au milieu d’un nuage d’écume.

Un seul des hommes montés sur le canot réussit à atteindre en nageant le rivage ; et cet homme , tout ruisselant d’eau, presque épuisé de fatigue et de froid, n’était autre que le pilote Ventura. Sans se préoccuper des questions qui se croisaient autour de lui. Ventura, déroulant un cordage qu’il avait attaché autour de son corps, donna l’ordre d’en fixer solidement l’extrémité pour opérer le sauvetage des matelots restés à bord de la goélette. Cent mains saisirent aussitôt le cordage et le maintinrent avec la force d’un cabestan. Cela fait, le pilote reprit haleine, et ses premiers

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iHots m’expliquèrent le détail le plus important, le plus mystérieux aussi de la scène à laquelle je venais d’assister : le navire naufragé avait été perdu par une fausse indication; le fanal qui l’avait attiré sur un banc de rochers avait été allumé par les mains perûdes d'un de ces maraudeurs pour qui tout naufrage est une occasion de butin. Tout en racontant l’épisode où il venait par son courage de jouer un rôle si honorable, Ventura promenait autour de lui des regards irrités; il semblait chercher celui dont l’odieuse manœuvre avait causé la perte de la goélette. Je ne pus m’empécher alors de penser à l’individu que j’avais vu chevaucher devant moi avant d’arriver à Boca-del-Rio, et qui, au premier signal de détresse donné par le navire, avait lancé si brusquement sa monture au galop dans la direction de la mer.

« Malédiction, s’écria Ventura en terminant son récit, malédiction sur ces maraudeurs que le vent du Nord attire vers la plage pour piller les naufragés ou les débris des cargaisons ! Que l’enfer confonde surtout le coquin qui nous a fait , échouer pour satisfaire son infernale et maladroite cupidité ! >

Pendant qu’il parlait, un mouvement donné au cordage, qui fléchissait sous une violente pression, annonça que les matelots de la goélette s’aidaient de cette amarre pour gagner la terre. En effet , tantôt à la nage , tantôt en prenant pied, les hommes du navire naufragé ne tardèrent pas à arriver successivement sur la grève , non sans peine et sans danger; car, à l’heure de la marée, la mer grossissait et le vent redoublait de violence. Le bâtiment, qui était une goélette américaine, portait à Alvarado' un riche chargement en contrebande, qui allait devenir, selon toute apparence, la proie des flots ou des habitants de la côte ; mais comme, selon les règles de la prudence américaine, la cargaison était assurée pour une somme au moins égale à sa valeur, le ca-

Petit port à seize lieues de Vera-Cruz.

pitaine, comprenant que c’était une affaire à régler entre les assureurs et les propriétaires des marchandises, ne songea qu’à demander un gîte et un verre de grog. Les riverains s’empressèrent de lui offrir, ainsi qu’à l’équipage, une hospitalité intéressée , avec l’arrière-pensée de profiter sans scrupule , pendant la nuit , des épaves que la mer ne tarderait pas à leur envoyer Pour moi , je fis emmener mon cheval par l’un des habitants du village , après avoir eu la précaution de passer dans ma ceinture les pistolets qui garnissaient les fontes. Mon intention était de rester sur la grève , pour ne perdre aucune des scènes étranges que me promettait le pillage organisé du navire.

Les femmes et les enfants s’étaient retirés, et on ne voyait plus sur la plage qu’un petit nombre d’hommes qui n’attendaient pas sans impatience le moment où la mer devait rendre une partie du chargement qu’elle avait englouti. Le pilote Ventura fit éteindre les feux , et la grève redevint sombre, sinon silencieuse, car les flots grondaient aussi haut que le tonnerre, dont les montagnes de Tuxtla répercutaient les éclats. Parfois un pâle rayon de lune venait éclairer la nappe d’écume qui couvrait la mer et laissait entrevoir le navire échoué, que les vagues démantelaient sur les rochers.

< Partout où il y a des cadavres,, nous dit le pilote en montrant du doigt la goélette, les sopUotes* ne manquent pas de s’abattre ou les requins de se réunir, et nous allons bientôt voir arriver celui qui a causé la perte de ce navire. Ce serait

t. Cette violation des lois de l’hospilalilé maritime n’est pas, malheureusement, un trait particulier au Mexique. On sait par de nombreux exemples, et j’en pourrais citer un assez récent, que, sur les côtes de France , les navires naufragés n’ont pas été et ne sont pas toujours respectés.

2. Vautours noirs qui abondent dans les rues de Vera-Cruz, et qui. respectés de tous, partagent avec les chiens errants les charognes que la municipalité dédaigne d'enlever.

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une honte que d'autres partageassent avec nous ce que la mer envoie sur nos côtes. »

Tout restait calme cependant, et, en attendant que les maraudeurs parussent, je pus examiner à mon aise la disposition des lieux. A quelques pas de nous, était l’embouchure d’une rivière qui coulait sous un berceau d’arbres touffus. En deçà de la rivière se trouvait le village de Boca-del-Rio, et entre elle et nous s’étendait une rangée de mangliers formant un rideau qui pouvait, grâce à l’obscurité, nous cacher complètement. Sur l’obsen'ation du pilote, ce fut le poste que nous choisîmes pour y épier les maraudeurs.

L’attente ne fut pas de longue durée. Une troupe d’hommes à cheval ne tarda pas à longer le cours de l’eau et à faire son apparition sur la plage. Arrivée à peu de distance des mangliers, la troupe fit halte comme pour s’orienter, et un cavalier s’avança seul et avec précaution.

« Le coquin est allé chercher du renfort, dit le pilote à voix basse.

— Et des mules de charge sans doute aussi pour emporter le butin, » reprit un des riverains.

Dans le cavalier qui s’était détaché en avant, je reconnus parfaitement l’homme dont les allures suspectes m’avaient inquiété dans le trajet de Vera-Cruz à Boca-del-Rio. Étonné sans doute de trouver la plage aussi déserte après l’avoir laissée si bruyante, cet homme, toujours enveloppé dans sa large bayeta bleue, continua de reconnaître silencieusement les lieux, et s’avança près des mangliers. Après quelques secondes d’examen attentif, il alla rejoindre ses camarades. On distinguait déjà quelques-uns des débris de la goélette que le flot portait vers la plage. C’était un indice certain que des épaves plus j)récieuses ne se feraient pas longtemps attendre. Alors les maraudeurs ne purent plus contenir leur impatience. Ils vinrent se poster un à un le long de la grève, de façon que rien ne leur échappât. L’homme au caban bleu,

qui paraissait être le chef de ces misérables, avait poussé son cheval jusque dans les flots pour mieux surveiller l’arrivée des épaves.

« Quelqu’un de vous a-t-il une carabine à me prêter ? » noos demanda le pilote.

Un des assistants lui tendit son mousquet; Ventura le saisit. En ce moment la silhouette sombre du chef des maraudeurs et de son cheval , se détachant comme un bloc éqpiestre sur la blancheur des flots , présentait un admirable point de mire. Le coup partit, et nous vîmes le cavalier s’affaisser, puis disparaître sous la vague. Les autres bandits prirent aussitôt la fuite sans attendre une seconde explosion. Un moment après , un homme sortit de l’eau et s’élança sur la grève : la balle que lui avait destinée Ventura n’avait frappé que son cheval. Le pilote courut à sa rencontre pour lui barrer le chemin. Une lutte s’engagea dans les ténèbres. Au moment où nous arrivions pour prêter aide au pilote , il venait d’étre terrassé'par le maraudeur, dont le poignard avait heureusement glissé sur ses vêtements. Il n’était plus possible de rejoindre ce misérable, qui s’était enfui à tontes jambes, après avoir cru tuer son adversaire d’un coup de stylet. Ventura se releva péniblement.

« Je n’ai pu l’atteindre, nous dit-il en se tâtant le corps; mais c’est égal , j’ai reconnu ce drôle de Campos ! Décidément je ne suis pas blessé, et c’est un miracle que le coquin ne m’ait pas cloué sur le sable avec son couteau. Je ne sais, par exemple , à qui appartient le cheval dont il s’est emparé sans façon pour s’enfuir plus vite.

— Ne m’avez-vous pas dit que cet homme se nommait Campos? s’écria aussitôt Calros; Tereso Campos?

— Oui, Tereso Campos.

— C’est celui que je cherche , continua le Jarocho en me serrant la main.

— Vous le cherchez , demanda le pilote , et pourquoi ?

l.E PILOTE VENTERA. 319

— Pour le luer, reprit Calros avec une héroïque simplicité.

— Eh bien ! je me charge de vous le faire trouver demain, et , pour peu que le propriétaire du cheval dont il s’est emparé se joigne à nous , comme il doit le faire, le coquin aura du bonheur s’il nous échappe.

— Vous l’entendez, seigneur cavalier, me dit Calros, vous voilà comme moi intéressé à vous venger de Campos.

— Et pourquoi donc?

— Parce que , si je ne me trompe , c’est votre cheval que le coquin a volé. >

Je lui répondis, avec un désintéressement parfait, qu’à l’exception d’une selle de quelque valeur, je n’attachais pas le moindre prix au coursier dont on m’avait privé ; que j’étais même presque disposé à plaindre le voleur, qu’enfin je doutais que le cheval fût le mien; mais jq dus renoncer à faire usage de ce dernier faux-fuyant. Mon cheval, que j’avais, on s’en souvient, renvoyé au village, avait été, par son trop insouciant conducteur, attaché provisoirement à un arbre près de la grève , et Campos n’avait eu que la peine de l’enfourcher. Je fus donc condamné, d’une voix unanime, à regarder ce vol comme un affront sanglant, que je ne pouvais laisser impuni.

Avant de nous mettre en campagne à la poursuite des fuyards , il y avait toutefois une opération fort délicate à terminer, sans parler des préparatifs à faire pour une excursion qui n’était pas sans quelque péril. L’opération dont je parle était la répartition équitable des débris que le üot commençait à apporter en grand nombre. L’honnête Ventura ne faisait si rude guerre aux maraudeurs, je commençais à m’en apercevoir, que parce qu’ils empiétaient sur sa propre industrie. On avait recueilli d’abord quelques portions isolées de gréement , puis des barils d’eau-de-vie ou de vin , bientôt suivis de caisses flottantes. A mesure qu’on relirait ces

épaves de la mer, on les entassait sur la grève, dans un endroit sec, en attendant que le moment fût venu d’en faire le partage. Je dois dire que Ventura procéda à cette répartition avec une stricte impartialité ; il ne s’adjugea en sus de sa part, comme compensation des dangers qu’il avait courus , qu’un certain nombre de précieuses petites caisses de toile d’Irlande. Le tout étant ainsi réglé à la satisfaction des riverains, ceux-ci emportèrent leur butin avec tant de précipitation, qu’en un instant la grève fut déserte.

Nous pouvions enfln. Ventura, Calros et moi, convenir de l’emploi des dernières heures de la nuit, qui déjà touchait à son milieu. Il fut décidé que, dans une heure au plus tard, nous nous retrouverions au bord de la rivière, à un endroit désigné par le pilote, qui nous quitta pour mettre en sûreté son butin. Calros et moi, nous primes, en pressant le pas, le chemin du village. Le Jarocho avait assisté avec une indifférence dédaigneuse au pillage de la cargaison naufragée. Avant de quitter la grève, il jeta un dernier regard sur la mer qui battait avec une fureur croissante la carcasse démantelée de la goélette, puis sur les rares débris que le flot poussait encore sur la côte.

« Tout cela , dit-il avec un mélancolique sourire, ne vaut ni un fandango à l’ombre des palmiers ni un regard de Sacramenta. »

Je ne pus m’empêcher de convenir que le Jarocho avait raison ; mais ce n’était guère le moment de s’oublier en des rêveries amoureuses. Quelques instants do marche sufQrent pour nous ramener au village, et, après un frugal repas, indispensable pour nous remettre des fatigues passées comme pour nous préparer aux fatigues à venir, nous nous dirigeâmes silencieusement vers l’endroit où nous attendait Ventura.

LE PILOTE VENTURA

Dans une petite crique ombragée par de grands saules, nous trouvâmes le pilote occupé à disposer les avirons d’une barque encore retenue à la rive. J’avais craint les fatigues d’une marche forcée à travers les bois, et je vis avec plaisir qu’au lieu d’une excursion pédestre, il s’agissait de la faire en canot. J’en témoignai ma satisfaction au pilote.

c Ici , me dit-il, nous ne savons voyager que de deux façons : à cheval ou en canot ; nous laissons aux Galiciens nouvellement débarqués la ressource à' enfourcher le sentier 'Vous savez ramer, sans doute?» s’adressant à Calros.

Celui-ci fit un signe affirmatif, et nous prîmes place dans la barque ; en ma qualité de passager, j’étendis mon manteau dans le fond pour me mettre à l’abri du vent. Quoique assez éloignée de son embouchure , la rivière était gonflée par le flot et clapotait. Nous nous mîmes en route, et bientôt, sous l’impulsion des deux rameurs, nous commençâmes à glisser assez rapidement sur la surface sombre de l’eau. Sur les rives, c’était la solitude imposante des forêts d’Amérique, et le bruit sourd de l’ouragan qui s’engouffrait dans les arbres. Les bords du fleuve étaient très-accidentés. Tantôt son lit s’élargissait, et la barque traçait son sillon à une distance égale des deux rives. 'Tantôt Teau, resserrée dans son cours, rongeait des rives escarpées et coulait impétueusement sous une voûte épaisse d’acajous et de cèdres inclinés , qui laissaient pendre jusque sur nous de longues guirlandes de plantes parasites. Je me laissais aller au charme d’une rêverie qui me faisait oublier complètement le but de notre voyage nocturne : une observation du pilote m’en tira brusquement.

1 . Ensillar la vereda, expression pleine d’originalité, comme la lan • gue espagnole en possède tant.

a Chacun, dit-il, a dans ce bas monde ses envieux et scs ennemis. Je connais pour ma part plus d’un individu, y compris Campos, qui se réjouiraient fort de savoir qu’à cette heure avancée de la nuit, au milieu de ces solitudes que jamais alcade n’a visitées , Us pourraient rencontrer Sinforoso Ventura sans défense.

— N’avons-nous pas des armes? reprit Calros. Votre carabine, les pistolets de mon ami que voici, mon machete, les comptez-vous pour rien?

— En rasecampagne, ces armes pourraient étred’une utilité incontestable; ici elles ne serviraient de rien. Un homme caché dans ces arbres qui se penchent sur noua choisirait très-commodément de nous trois celui à qui- par fantaisie il voudrait loger une balle dans la tête ; ou bien un tronc d’arbre mort, jeté dans la rivière dont nous remontons le cours , pourrait faire chavirer notre canot, s’il ne le brisait pas. Qu’en pensez-vous?

— D’accord, répondit Calros; heureusement on ignore que vous remontez la rivière cette nuit même.

— (lui sait? dit le pilote ; il y a des traîtres et des espions partout. Si quelqu’un de ces maraudeurs que nous avons mis en fuite a pu se douter do nos projets, soyez sûrs que ses compagnons seront avertis à temps pour se trouver encore cette nuit sur ûotre passage à un endroit que je connais. Il y a deux heures déjà que nous ramons , ajouta-t-il en secouant la tête ; cet endroit n’est pas bien loin. Vous savez maintenant ce que nous avons à craindre : voyez s’il vous convient d’aller en avant ou de prendre terre en attendant le jour.

— Je veux perdre le moins de temps possible, répondit froidement le Jarocho. Si nous ramons bien, nous serons dans une heure au village qu’habite Campos.

— Soit, reprit Ventura ; continuons, et à la grâce do Dieu I j

Un moroe silence se rétablit pàrmi nous après cettoexcla-

LE PILOTE VENTURA. 3i3

mation du pilote. Pour moi, connaissant désormais quels dangers nous avions à courir, je m’assis à l’avant du canot pour distinguer, s’il était possible , les embûches dont nous étions menacés ; mais l’obscurité de la nuit eût mis en défaut des yeux plus perçants que les miens. La voûte des arbres versait une ombre épaisse sur le lit do la rivière ; parfois cependant une bouffée de vent secouait dans l’eau, comme une pluie d’étincelles, des essaims de cucuyos arra* chés au feuilles qui les abritaient. Nulle étoile ne brillait au ciel à travers le feuillage. Un quart d’heure s’était écoule sans que rien vînt justifier les soupçons du pilote, quand le Jarocho laissa reposer la rame quelques instants pour reprendre haleine ; le canot , dérivant par la force du courant , se mit aussitôt en travers sur la rivière.

a Maintenez la barque en ligne droite avec le fil de l’eau, s’écria vivement le pilote; en supposant que les hommes n’y soient pour rien, le vent peut avoir déraciné qùelque arbre mort, et le chocj eti nous prenant le^OanCj nous ferait chavirer infailliblement; en présentant la proue, nous pouvons du moins échapper à ce danger. C’en est un d’autant plus réel tjue le flot fait remonter l’eau salée jusqu’ici, et qu’il n’est pas rare que des requins accompagnent le flot, j C et avertissement me révélait un risque de plus que je ne Soupçonnais pas , et , en présence des dangers croissants de cette expédition nocturne, je pensai avec plus d’amertume encore aux heures de sommeil ou de far-niente que j’aurais pu passer dans mon hôtel deVera-Cruz.

Calros no se fit pas répéter l’avertissement, et teprit son aviron avec plus d’ardeur . Nous étions arrivés à un endroit où deux berges escarpées et rapprochées l'une de l’autre rétrécissaient singulièrement le lit de la rivière. A quelques pas plus loin, il se resserra tellement que les avirons ne pouvaient plus jouer entre les deux bords, et ce ne fut qu’à l’aide d’un crampon de fer accroché aux lianes que le pi-

lolc put faire surmonter au canot la rapidité du courant. Bientôt un plus large espace, au sortir de cet étroit canal, permit aux rameurs de reprendre l’aviron ; mais les bords de la rivière, à mesure qu’elle s’élargissait, s’élevaient aussi en proportion. De droite et de gauche, de hauts rochers surplombaient au-dessus de l’eau, comme l’arche d’un pont brisée par le sommet. Sous cette voûte, chaque coup d’aviron éveillait un écho. Nous avançions au hasard au milieu d’épaisses ténèbres, sans pouvoir pressentir si chaque effort n’allait pas nous pousser contre les parois des rochers.

a 11 faudrait avoir ici les yeux du chat-tigre pour distinguer sa route, s’écria le pilote.

— En avons-nous pour longtemps encore? demanda Calros.

— Quelques bons coups d’aviron nous tireront de là, répondit Ventura ; mais Ic^plus embarrassant est de découvrir l’entrée du canal qui sert d’issue à ce bassin. Ce canal est aussi étroit que celui d’où nous sortons. Prenez la gaffe , seigneur cavalier, pour voir si nous n’abordons pas contre les rochers. »

Je fis ce qui m’était recommandé. Le canot n’avait pas dévié de la ligne droite ; la gaffe que je tenais en main s’agita des deux côtés dans le vide.

« Tout va bien, dis-je, et nous sommes au milieu du courant. »

Les rameurs appuyèrent de nouveau sur leurs avirons, et l’embarcation vola sur la rivière. Tout d’un coup la gaffe dont j’étais muni heurta violemment le roc et m’échappa. En même temps je me sentis renversé démon banc; un craquement de branches brisées se fit entendre : le canot s’était arrêté subitement.

« Qu’est ceci ? s’écria le pilote, qui s’était précipité à l’avant et promenait ses mains tendues sur un inextricable entrelacement de lianes et de branchages. Demoniol les co-

LE PILOTE VENTURA

quins ont mis à la dérive un arbre mort, que le courant a apporté jusqu’ici, et qui bouche notre dernière issue. Comment sortir de ce défilé? Un quartier de roc lancé du haut de ces berges nous aura écrasés avant que nous ayons pu nous frayer un passage. >

L’évidence était accablante; je ne répondis rien. Le plus sùr était de revenir vers le canal d’où nous sortions ; mais le canot, fortement engagé au milieu des branches de l’arbre déraciné, résistait à tous nos efforts. Quelques moments se passèrent dans une lutte désespérée contre l’obstacle qui venait de nous barrer la route. Tout à coup une voix tonnante retentit au-dessus de nos têtes. « Qui va là? nous cria-t-on.

— Gente de paz, répondis-je sur l’invitation du pilote.

— Cela ne suffit pas. Vbiis êtes trois, et je veux entendre trois voix.

— Eh bien, caramba! s’écria le Jarocho, dites à Campos que je suis ici, moi, Calros Romero de Manantial.

— Et demandez-lui aussi, ajouta fièrement le pilote, s’il se rappelle le nom de Sinforoso Ventura de Boca-del-Rio. »

Un coup de sifflet aigu retentit dans les bois ; un autre sifflement lui répondit derrière nous, et nous prouva que les deux rives étaient également gardées. Quelques secondes s’écoulèrent, lentes comme des siècles. Des formes vagues se dessinèrent enfin sur les rochers au-dessus de nos têtes, des cris menaçants retentirent , et des lueurs vacillantes éclairèrent les flots. Le pilote n’attendit pas plus longtemps pour faire feu sur les bandits; mais ceux-ci avaient sur nous l’avantage de la position et des armes plus terribles que les nôtres. Une détonation répondit d’abord au coup de carabine du pilote; puis un bloc énorme de rocher, déplacé péniblement, fut lancé dans l’eau, qui rejaillit sur la barque en gerbes d’écume. Le pilote poussa un cri d’angoisse. Pour noos, aveuglés, suffoqués par l’eau qui nous avait inondés, nous

scnllmes le oaaot bondir comme sur la crête d'une vague, et, violemment arraché aux branchages qui le retenaient, dériver rapidement au fil de la rivière. Quand je revins de ma stupeur, le pUote n’était plus avec nous. Je l’af^lai à plusieurs reprises ; Calros seul me répondit.

c C’en est fait de lui ! N’avez-vous pas entendu son dernier cri? 11 est au fond du fleuve. À notre tour maintenait. »

Une prompte retraite était la seule chance de salut qui nous restât. Le Jarocho avait repris les avirons et rainait avec vigueur. Nul bruit ne se faisait plus entendre que odui de l’eau fendue par les coups mesurés de la rame. Nos ennemis avaient-ils perdu notre trace, ou bien nous attendaientils près de l’étroit canal que nous venions de franchir, et vers lequel nos efforts redoublés nous immenalmit ? Quel que fut le sort qui nous attendit à cette dernière issue, U était impossible de reculer. Bientôt nous nous engageâmes dans la passe dangereuse. Le tronc d’un gaïac ou d’un cèdre penché sur l’eau, le frémissement du vent dans les branches, une iguane ' qui fuyait do son lit de feuilles sèches, un écureuil effrayé par le bruit des rames, le moindre bruit, la moindre forme suspecte entrevue, nous trouvaient attentifs et la main sur nos armes. Notre navigation était ainsi interrompue par des baltes fréquentes, après lesquelles Cakoa ramait avec une nouvelle ardeur.

Nous atteignîmes enfin un endroit où la végétation nmm abondante laissait une des rives à découvwt ; c’est là que nous abordâmes. Une exploration rapide nous prouva que cette clairière ne cachait aucune embûche. Une fois la reconnaissance des lieux faite, nous décidâmes que nous y prendrions une heure de repos et que nous aviserions ensuite aux moyens de continuer notre excursion, soit par terre, soit par eau. En ce moment, les prémices clartés du jour emnmen-

i . LéEsrd de In ploB xrosfle <>l^>èce.

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gaient à paraître. Queîle fat notre surprise quand, au moment où nous allions installer notre modeste campement, nous entendîmes une voix connue prononcer le nom de Calros et le mien ! cette voix n’était autre que celle de notre compagnon Ventura. Nous nous crûmes un moment le jouet d’une hallucination ; mais bientôt il ne nous fut plus possible de douter de la parfaite résurrection du bravo pilote, qui se présenta sur l’autre rive en nous invitant à lui faire passer l’eau. Traverser la rivière et l’aller chercher fut pour Calros l’afifaire d’un instant.

« Et par quel miracle êtes-vous de ce monde ? demandaije aussitôt à Ventura. J’ai encore dans les oreilles un cri d’angoisse qui vous est échappé.

— C’est ce cri qui vous a sauvé la vie. Quant au miracle, ce n’en est un que pour ceux qui n’ont jamais vu un Mexicain de bonne race aux prises avec le danger. Lorsque j’ai compris que nous courions risque d’étre écrasés sans défense, je me suis élancé du canot dans les branches de l’arbre qui obstruait notre passage , et , en voyant tmnber le quartier de rocher que ces misérables ont précipité dans la rivière, j’ai poussé le cri d’angoisse que vous avez pris pour un cri de mort. Les coquins en ont été dupes comme vous ; ils se sont enfuis. Une fois hors de l’eay, j’ai rapidement cheminé par le bord opposé de la rivière, et j’ai suivi son cours, sachant bien que’ je devais vous retrouver n’importe à quelle distance. Je ne me suis pas trompé, comme vous voyez, et nous allons reprendre notre marche. Quant à vous, seigneur Calros, impatient de vous venger de Campos comme vous l’étiez avant ce nouvel attentat, vous en devez avoir maintenant l’envie la plus ardente. J’ai des amis au village de Campos ; nous allons l’y rejoindre, nous mettre facé à faco avec lui, et dans deux heures d’ici vos souhaits seront exaucés. »

La venue du pilote avait rendu à Calros toute la bouillante impatience sur laquelle la fatigue avait un moment prévalu. Il ne pouvait donc plus être question d’aucune halte. Une

courte discussion s’engagea seulement sur la question de savoir si nous reprendrions notre navigation interrompue, ou si nous continuerions le chemin à pied. Ventura fut d’avis qu’on remontât dans le canot; car il était certain, disait-il, que nous ne rencontrerions plus d’ennemis, et que les eaux avaient dispersé les obstacles accumulés par les maraudeurs sur quelques points de ta rivière. Nous finîmes par nous ranger à cet avis, et, sans perdre de temps, nous reprîmes nos places, Calros et Ventura à l’avant et à l’arrière du canot, moi entre les deux rameurs, heureux d’étre dispensé, par mon inexpérience, de prendre part à la manœuvre et de pouvoir contempler avec une entière liberté d’esprit le magnifique paysage qui se déroulait devant nous, éclairé par les premiers feux du matin.

La rivière, d’un aspect si sombre la veille, semblait sourire dans son lit de verdure au soleil levant. De légères vapeurs s’élevaient, condensées par la chaleur dévorante qui remplaçait brusquement la fraîche température de la nuit. Les fleurs des jasmins sauvages, des suchils et des lauriersroses, confondaient leurs parfums et leurs couleurs au milieu des festons de lianes à fleurs bleues ou pourpres qui laissaient pendre leurs réseaux le long des deux rives, sur des couches épaisses de nénufars et de sagittaires. Un moment séparées par le sillon rapide du canot, ces vertes et mobiles arcades se reformaient bientôt derrière nous. Rien, dans ces lieux solitaires, n’avait gardé la trace du passage de l’homme ; nul bruit ne s’y faisait entendre que les coups réguliers du pivert sur le tronc retentissant d’un arbre mort.

Mes compagnons restaient fort indifférents à ces pompes et à ces harmonies de la solitude. Je finis moi-même, il faut bien l’avouer, par me laisser distraire de ma contemplation pour prêter l’oreille à leur entretien, qui devenait de plus en plus animé. En train d’énumérer ses griefs contre Campos, le pilote venait, sans s’en douter, de faire vibrer une corde bien

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sensible dans Tàme du chevaleresque amant de doua Sacramenta. Calros apprenait avec une douloureuse surprise que Julian, son adversaire au dernier fandango de Manantial, était aussi son rival. Julian, ami du pilote, n’avait pour lui aucun secret. Sa passion pour Sacramenta remontait à l’époque où les parents de la jeune fille n’étaient pas encore venus s’établir à Manantial et habitaient un autre village, également voisin de la côte, nommé Medellin. Après le départ de Sacramenta pour Manantial, Julian n’avait pas perdu l’espérance de la revoir et de se faire aimer d’elle. La vieille Josefa, cette femme dont Campos avait tué le fils et qui cherchait partout un vengeur pour punir le meurtrier, était souvent appelée de Manantial à Medellin pour y exercer son équivoque profession de magicienne et de devineresse. C’était par elle que Julian recevait des nouvelles de Sacramenta, et la sorcière lui avait môme promis de disposer en sa faveur le cœur de la jeune fille, s’il parvenait à la mettre sur la trace de l’auteur du meurtre de son fils. Cette condition, Julian avait pu la remplir, grâce à sa liaison avec le pilote, qui, par d’anciennes relations avec Campos, avait été à même de connaître tous les crimes commis par ce misérable. Julian avait donc pu désigner à la vieille Josefa Campos comme l’assassin de son fils , et le pilote Ventura comme l’homme qui était le plus à même de seconder une tentative contre le meurtrier. Josefa avait, de son côté, tenu parole; elle avait été auprès de Sacramenta l’interprète de Julian, interprète assez favorablement écouté, assurait le pilote avec un malin squrire, puisque l’amoureux Jaroclio avait été invité par la jeune fille à prendre part aux fêtes de Manantial et à défier en son honneur le plus vaillant champion du village. Ce que le pilote ne savait pas, c’est que la vieille Josefa, dans son désir de trouver un vengeur à son fils, avait également exalté la passion de Calros pour lancer ce dernier à la poursuite de Campos. Moi seul et Calros pouvions compléter les révélations

de Ventura. Cependant nous gardâmes le silence, moi parce que je craignais d’exciter encore par des consolidions intempestives la jalousie de Calros, et celui-ci parce qu’une trop cruelle émotion remplissait sou âme. Le pilote s’aperçut de notre préoccupation, et reprit eu se tournant vers Calros :

« Mais j’y songe, c’est vous que mon ami Julian a défié; c’est vous qui êtes sorti vainqueur de ce combat livré «ï l’honneur de dona Sacramenta. Eh bienl dois-je vous le dire? Julian m’a avoué que, même après sa défaite, il n’avait pas encore perdu toute espérance. C’est au point qu’il parle de quitter Medellin, et que vous le verrez un de ces jours venir s’installer à Manantial.

— Êtes -vous sûr de ce que vous dites ? demanda Calros d’une voix altérée.

— Mon ami Julian m’a-t-il jamais trcunpé? répcmdit le pilote. Croyez-moi , ce n’est pas un homme à se payer d’illusions. S’il va jamais à Manantial , c’est parce qu’il ne manquera pas de bonnes raisons pour s’y rendre. i

C’en était trop, et Calros ne trouva pas la force de continuer l’entretien, qui dès lors ne fut plus repris. Les yeux fixés sur l’eau qui fuyait des deux côtés du canot, le malheureux se penchait sur son aviron avec une énergie fiévreuse. Son corps seul était avec nous ; son âme s’était reportée au bois de Manantial.

Enfin nous arrivâmes au terme de cette navigation , dont tous les instants avaient été si pénibles. La rivière ^argie coulait entre deux rives basses et presque à fleur d’eau. Sur l’une d’elles , des champs de cannes à sucre étendaient leurs vagues de verdure jusqu’au pied d’une chaîne de collines qui s’élevaient à une petite distance du rivage.

« Nous sommes arrivés , s’écria le pilote ; c’est ici qu’il faut aborder. Le village est derrière ces collines. >

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Nous mîmes pied à terre ; le pilote amarra le canot sur le bord et marcha devant nous. Nous eûmes bientôt atteint le village; tout y était tranquille.. Sous les péristyles des cabanes, ombragées pour la plupart de bouquets de palmiers et de bananiers, quelques habitants, nonchalamment couchés danà leurs hamacs, saluaient de loin le pilote comme une vieille connaissance. Après avoir répondu bVièvement aux questions qu’on lui adressait sur les derniers événements de la côte, Ventura s’empressa de demander où était Campos. li expliqua en même temps, en montrant Calros, le motif de la venue du Jarocho. Cette nouvelle fut accueillie par le groupe oisif et batailleur comme une bonne fortune inappréciable ; mais, dans l’intérêt môme du divertissement, l’affaire devait être conduite avec mystère, et chacun rivalisa de discrétion. On se mit sans bruit en route vers la cabane occupée par Campos. Celui-ci étnit, comme on s’y attendait, couché dans son hamac. Je ne pus m’empêcher d’admirer la force de volonté avec laquelle cet homme parvint à cacher son trouble à la vue du pilote qu’il devait croire englouti dans les eaux de la rivière. Il se leva tranquillement, nous regarda tous avec une curiosité dédaigneuse , et ne parut éprouver quelque émotion qu’en apercevant Calros.

« Qui vous envoie sur mes traces? demanda-t-il au Jarocho.

— Tia Josefa , répondit le Jarocho ; c’est par son ordre que je suis venu de Manantial ici.

— A bon entendeur demi-mot, r^rit Campos; c’est bien, je suis à vous. »

Les conditions du duel furent aussitôt débattues, avec un calme et une dignité que je n’attendais pas des deux adversaires. Nî le pilote ni Calros ne daignèrent faire la moindre

allusion aux événements de la nuit. C’était d’un duel à mort qu’il s’agissait, et dans ce moment solennel toute récrimination' était oiseuse. Le rendez-vous étant pris et accepté, Campos s’éloigna pour aller recruter ses témoins, et nous nous dirigeâmes vers l’endroit désigné. Je marchais en arrière avec Calros , taciturne et sombre.

« Quoi qu’il arrive, me dit -il à voix basse, que je meure ou que je reste Vivant, vous n’aurez pas de message à remplir; elle ne doit plus entendre parler de moi. »

Après un qrfart d’heure de marche environ dans une direction opposée au lit de la rivière, nous arrivâmes sur .les bords d’un de ces bassins marécageux si communs dans certaines parties du Mexique. D’un côté s’étendait une ceinture d’arbres ; de l’autre s’élevaient , comme une falaise , de hautes dunes d’un sable fin et mouvant, qui d’un jour à l’autre devaient combler, en s’éboulant, la lagune qu’elles bordaient. C’est là que nous attendîmes la venue de Campos et de ses témoins. Calros arpentait le terrain, en proie à une impatience fiévreuse; car le Jarocho n’était pas de ces amants langoureux prêts à se laisser arracher la vie pour échapper au supplice d’une amère déception. Il était d’une caste féroce, dont les joies comme les douleurs veulent être excitées ou adoucies par le sang. Un bruit de pas et de voix ne tarda pas à annoncer l’approche de celui qu’on attendait. Les préparatifs du combat ne furent pas longs. Le terrain mesuré, le soleil partagé, les deux adversaires furent mis face à face. J’entendis le signal, j’entendis, le cœur serré, le choc des deux fers; j’avais détourné la tête : mais, à un cri de rage qui fut poussé , un mouvement irrésistible ramena mes regards vers les combattants. Un homme venait de s’élancer sur le sommet des dunes : il brandissait un tronçon de machcte , et le sang ruisselait de son flanc sur le sable : c’était Campos. Sa fuite avait été si rapide, que son adversaire était encore immobile à sa place. Un des témoins s’approcha pour

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prêter à Campes une arme en reraplacemerit de celle qui s’était brisée dans sa main ; mais il vint trop tard. Épuisé par l’effort qu’il venait de faire, Campes chancela, puis s’affaissa sur le sable. Un moment il voulut se retenir sur la pente du talus; mais le terrain mobile s’éboula sous ses mains crispées, et le malheureux, après' quelques instants d’une lutte horrible, alla s’engloutir dans le marais au milieu d’une avalanche de sable.

Il ne restait plus qu’à protéger la fuite de Calros ; nous quittâmes en toute hâte le théâtre du duel , et nous eûmes le temps d’arriver au canot avant que l’alcade du village eût lancé aucun alguazil sur nos traces. Aidée par la rapidité du courant, l’embarcation glissa comme une flèche au milieu des rochers , tandis que les bois et les collines de la rive semblaient fuir derrière nous. Au bout de deux heures, nous avions gagné l’embouchure de la rivière , et nous descendions sous les saules qui ombrageaient la maison du pilote. Sa compagnie nous était désormais inutile; nous primes congé de lui. Avant de nous laisser partir, il essaya de décider Calros à rester avec lui.

« Je cherchais, dit-il au Jarocho, un homme brave et décidé pour faire de lui un autre moi-méme. Je l’ai trouvé en vous. Le bord de la mer est préférable aux bois; c’est pour enrichir ceux qui l’habitent que le vent du Nord souffle trois mois de l’année. Restez avec moi : dans un an vous serez riche. »

Mais un abattement complet avait remplacé l’ardeur fiévreuse du Jarocho; un ressort paraissait s’étre brisé dans son âme : il secoua mélancoliquement la tête en signe de refus.

« Eh bienl j’en suis fâché, dit le pilote, et je regretterai toujours un compagnon qui manie l’aviron aussi bien que le machete. A nous deux , nous aurions pu faire quelque coup d’éclat dans mon métier. Adieu donc, et que chacun de nous suive son destin I »

Nous nous séparâmes, et j’accompagnai Calros à la cabane où il avait laissé son cheval. Pendant notre absence, des bûcherons avaient retrouvé le mien à peu do distance dans les bois.

« C’est ici que nous allons nous séparef , me dit Caihros ; vous allez revoir bientôt votre pays, et moi.... »

Il n’acheva pas; je complétai sa pensée, et j’y répondis en l’engageant à retourner à Manantial. N’y avait-ii donc aucun motif de consolation pour lui dans les épisodes du naïf roman qui s’était déroulé devant moi depuis la fleur do suchil tombée de la chevelure de Sacramenta la veille du fandango jusqu’au noeud de rubans si vaillamment conquis le lendemain? J’oubhai que la passion a des intuitions auxquelles les meilleurs raisonnements sont de faibles réponses, et j’essayai , mais en vain , de prouver à Calros que son désespoir était au moins prématuré.

«Les paroles du pilote, me répondit-il, n’ont été que l’écho d’une voix qui me criait sans cesse : c Sacramenta ne c t’a jamais aimé.

— Mais, repris -je, si vous voulez dire un adieu éternel à votre mère et au village qu’habite Sacraiiienta, pourquoi avez-vous refusé l’offre du pilote ? Votfe vie retrouvait ainsi ce qui lui manque maintenant, un but arrêté.

— Peu m’importe : le Jarocho est né pour \ivre libre et seul. Une cabane de bambous, des bois et une rivière, une carabine ou des filets, voilà tout ce qu’il me faut, voilà ce que je trouverai partout. Adieu, seigneur cavalier; ne dites à personne que vous m’avez vu pleurer comme une femme, j

Et , ramenant son chapeau sur ses yeux , Calros donna de l’éperon à son cheval. Ce ne fut pas sans une vive sympathie que je suivis quelques instants du regard cet homme dont l’exaltation passionnée, l’humeur aventureuse, m’avaient révélé le caractère du Jarocho sous un de ses aspects les plus séduisants. J’avais à regagner Vera-Cruz, à pied cette fois;

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car mon cheval n’avait conservé do son harnachement qu’une longe qui me servait à lo tirer après moi. Au bout de quelques instants do marche, accablé de chaleur et de soif, je m’arrêtai dans une cabane , et l’hôte voulut bien accepter la pauvre bêle en payement de la modeste collation qui m’avait été servie.

Deux jours après , je faisais voile à bord du Congress vers les États-Unis. J’allais retrouver la vie calme et régulière qui, sur une terre de liberté, a aussi sa grandeur; mais pourquoi le taire ? Je ne disais pas adieu sans regret à cette vie aventureuse, exceptionnelle, que, comme tant d’autres Européens établis au Mexique, j’aurais pu rendre moins agitée, moins pleine do hasards, et dont j’avais voulu pénétrer toutes les bizarreries , tous les mystères. La société mexicaine m’avait séduit, elle avait eu pour moi tout l’attrait d’un roman dont j’avais tenu à n’ignorer aucune scène. On comprend qu’il soit difhcile de se séparer sans mélancolie d’un monde où la réalité garde encore dans sa tristesse même un charme si poétique. Quand d’ailleurs ce monde s’en va, on éprouve une pieuse satisfaction à en rassembler les traits principaux , à en recueillir les vestiges qui s’effacent. G’est ce sentiment qui m’avait soutenu dans mes longues courses à travers le Mexique, et qui se réveille encore au moment où je remonte en pensée vers ces jours do voyage qui ont aussi été pour moi des jours do jeunesse et d’enthousiasme.

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