‹ Scènes de la vie mexicaineChapitre 4 sur 27 · I . Salle d’audience. Leyu«2 de Utras est le juge criminel · texte numérisé non relu

I . Salle d’audience. Leyu«2 de Utras est le juge criminel

iÜ

l’homme que j’avais vu si vaillamment mourir, que Je savais devoir être si tendrement pleuré. Je laissai le drap retomber sur cette noble victime. '

Je me hâte de terminer ce trop long récit. Vingt jours environ s’étaient écoulés sans qu’aucune suite eût été donnée à ma déplorable affaire , et il ne m’était resté de mes aventures nocturnes qu’une horreur invincible pour toute la classe des léperos , quand je reçus l’ordre de comparaître devant un alcade inconnu. Un homme d’une quarantaine d’années , et qui m’était non moins inconnu que l’alcade, m’attendait à la barre.

« Seigneur cavalier, me dit cet homme, je suis le farolero que votre seigneurie a presque tué, et, comme cet accident a entraîné une incapacité de travail pendant quinze jours, vous ne trouverez pas mauvais que je vous demande une indemnité.

— Non, certes, dis-je, assez satisfait de voir que je n’avais à me reprocher la mort de personne. Combien demandez-vous?

— Cinq cents piastres, seigneur. »

J’avoue que cette demande exorbitante changea immédiatement ma satisfaction en colère, et je ne pus m’empêcher d’envoyer tn petto l’allumeur de réverbères à tous les diables. Cependant j’eus honte presque aussitôt de ces sentiments, et, l’alcade m’ayant conseillé de transiger, je fus trop heureux d’en être quitte pour le cinquième de la somme demandée par le farolero. Après tout, si mes études sur les léperos me coûtaient cher, l’expérience que j’y gagnais avait fon prix, et, de toutes' mes largesses forcées, je n’avais rien à regretter, pas même le cheval que m’avait volé mon trop ingénieux ami Perico.

FRAY SERAPIO.

Le couvent de Saint-François.

Dans notre société actuelle , qui a si complètement rompu avec les principes et les traditions du moyen âge , on peut difficilement se faire une idée de l’influence qu’exerce le moine au Mexique et du lien étroit qui unit encore dans ce pays le cloître au monde. Et pourtant, si ce lien n’existait pas, le tableau bigarré qu’offre la population mexicaine perdrait un de ses plus grands charmes, qui est d’opposer sans cesse aux types, aux usages du xix’ siècle, les usages et les types du temps de Philippe II. A côté de ces hommes qui portent l’épée , de ces femmes vêtues comme les contemporaines de Cortez et de Pizarre, de ces Indiens aux jambes nues chaussées de sandales antiques, le froc du religieux apparaît, non pas comme une anomalie , mais comme un poétique souvenir de plus. Cette figure austère ne trouble pas l’ensemble du tableau, elle le complète. Solennelle ou familière, l’intervention du moine dans les actes de la vie mexicaine est de tous les jours , presque de tous les instants. Sans parler des cérémonies religieuses multipliées qui font serpenter dans les rues de longues processions monastiques , des règles claustrales généralement indulgentes permettent aux habitants des cloîtres de sortir presque à toute heure et de prendre , avec une aisance parfaite , leur part des jouissances mon-

daines. On comprend quel élément pittoresque s’introduit dans la société avec cette foule immense que laissent échapper chaque jour d’innombrables couvents, dont chaque ordre vient tour à tour apporter son type sur la scène , depuis le froc noir du dominicain jusqu’au froc blanc du mercedario.

Si les classes élevées de la société mexicaine ont échappé . en partie à l’inüuence des moines , la classe moyenne les écoute encore avec la même vénération superstitieuse qu’il y a un siècle. La bizarre éloquence des sermonnaires du moyen âge a gardé là un fidèle auditoire. Le prédicateur mexicain ne recule devant aucune métaphore ; il marie l’emphase au cynisme avec une témérité sans égale : tantôt c’est Dieu qu’il représente se faisant du soleil une monture et de la lune un étrier ' ; tantôt c’est un récit graveleux auquel il soude avec un imperturbable aplomb une moralité religieuse. Descendu de la chaire ou du confessionnal , ce même homme qui vient de prêcher l’ascétisme va égayer par ses bons mots oq par ses chansons quelque tertulia de bas étage. Il pousse la sollicitude pour ses pénitentes jusqu’à diriger leur toilette ; il donne des conseils très-goûtés sur l’achat d’une parure nouvelle ; il fait plus, il se charge lui-même de l’emplette, et on le voit fréquenter assidûment les magasins de modes, où son approbation est sans appel comme ses critiques. Le plus souvent, ce qui l’amène en ces lieux, ce n’est pas une complaisance désintéressée : plus d’un de ces frivoles achats n’est qu'un tribut payé à la vie de famille , dont le révérend père supporte les charges à condition d’en goûter clandestinement les joies. Excepté peut-être à son couvent , le moine est partout. Courses de taureaux , combats de coqs , jeux , spectacles, tout l’attire, tout lui est une occasion de faire admirer sa verve et son entrain. Et qu’on ne croie pas que ces mœurs

i , Cahalgando et sol , y eslribtindo lu luna. Je n'ai pu traduire qu’en l’afTaiblissant ce passage d’un sermon que j’ai entendu prononcer à Mexico.

FRAY SERAPIO.

faciles portent la moindre atteinte à l’autorité du prêtre et du directeur spirituel ; les Mexicains comprennent à merveille l’alliance de la dévotion et des plaisirs mondains. Quand le moine regagne le soir son couvent après une journée gaiement employée, il voit les passants attardés s’agenouiller devant lui avec le mémo respect que si le plus étrange contraste n’existait pas entre sa conduite et ses pieux discours.

Le caractère et les habitudes du moine mexicain étant connus, on ne s’étonnera pas trop do l’incident qui me mit en relations avec un des plus joyeux membres de cette grande famille monastique, le révérend fray Serapio. La curiosité m’avait conduit à une fête populaire des environs de Mexico, la fête de San-Agustin de las Guevas, petite ville à seize kilomètres de la capitale. Cette fête, pour laquelle Mexico est déserté pendant trois jours , réunit l’élite des joueurs mexicains, et quiconque n’y joue pas y est mal vu. J’avais donc suivi l’exemple que donnaient les nombreux amateurs do cartes attirés à San-Agustin , et je m’étais assis à une table de jeu. J’avais pour vis-à-vis un franciscain d’une taille athlétique, et je n’oublierai jamais sa figure basanée, son regard perçant , son front rasé couronné d’une touffe de cheveux crépus comme la crinière d’un bison. C’était un vrai soudard sous la robe d’un moine. Victime d’une veine obstinément contraire , je ne pus m’arrêter longtemps parmi les joueurs, et je me levai après avoir vu mon dernier enjeu disparaître dans la poche du moine. J’errai quelques instants dans les rues du village , poursuivi de tous côtés par le tintement des quadruples et des piastres, puis je remontai à cheval et je repris fort mélancoliquement le chemin de Mexico; mais à peine étais-je à la moitié de la route que je m’arrêtai fort embarrassé. Une barrière de péage s’élève à mi-chemin entre Mexico et San-Agustin. Or, près d’arriver à cette barrière, je venais de m’apercevoir que je n’avais plus en poche le réal nécessaire pour acquitter les droits. Voulant me don-

ner le temps de réfléchir, je mis mon cheval au pas ; mais la fatale barrière se rapprochait de plus en plus. Au moment où je m’apprêtais à rebrousser chemin , le hasard fit paraître derrière moi le franciscain qui venait de vider ma bourse. L’heureux joueur m’adressa quelques paroles de politesse auxquelles je répondis de la façon la plus courtoise. Il m’offrit de m’accompagner à Mexico , et le secret espoir de passer la barrière aux dépens du franciscain fut pour quelque chose, je dois l’avouer, dans l’empressement avec lequel j’acceptai cette offre. Je crus en môme temps devoir féliciter mon compagnon sur son heureuse veine. Quelle ne fut pas ma surprise de l’entendre aussitôt s’écrier en soupirant :

« Hélas! j’ai tout laissé là-bas, je n’ai rien, plus rien que des dettes. Et même , s’il faut tout vous dire , je compte sur vous pour payer mon passage à la barrière 1 »

Le moine me donnait l’exemple de la franchise ; je lui avouai donc sans hésiter que j’allais lui demander précisément le même service. Le franciscain partit alors d’un éclat de rire de si bon aloi, que, malgré ma déconvenue, je me laissai gagner un moment par cette folle gaieté , et ne repris qu’assez péniblement mon sérieux. Enfin nous pûmes tenir conseil. Les expédients les plus bouffons furent tour à tour proposés et rejetés. Après une assez longue délibération, il fut décidé qu’on franchirait la barrière au galop sans payer. « La première fois que nous repasserons, nous payerons double, » dit le moine. Ce cas de conscience ainsi réglé , il piqua des deux ; je le suivis , et bientôt nous eûmes laissé derrière nous les gardiens du passage , auxquels un épais nuage de poussière dérobait nos chevaux lancés à bride abattue. On comprend qu’une fois à Mexico, nous ne nous séparâmes pas sans être convenus de nous revoir. Une partie de cartes , une espièglerie digne d’écoliers , c’étaient , on l’avouera , d’assez bizarres débuts pour une liaison formée avec un moine.

Des relations ainsi commencées promettaient d’être pi-

FRAY SERAPIO.

qiiantes, et peu de jours après cette rencontre je me dirigeai vers le couvent de San-Francisco, qu’habitait mon compagnon d’aventures. Après cette première visite , je revins souvent, d’abord pour le franciscain , puis pour le couvent même, un des plus beaux du Mexique.’ Fray Serapio, il faut le dire, était rarement dans sa cellule; mais son amitié m’assurait toujours un bon accueil dans le monastère, dont la bibliothèque offrait à mes recherches d’inépuisables trésors. La vie claustrale se montra ainsi à moi tour à tour facile et riante sous les traits joyeux du franciscain, ou sévère et morne dans les poudreuses archives du couvent. Il y avait là une double étude à faire, et le cloître de San-Francisco ne devait pas lasser promptement ma curiosité.

Aucune des communautés religieuses disséminées sur le sol du Mexique n’est aussi riche, aussi puissante que celle de Saint-François. Le vaste emplacement qu’occupent dans toutes les villes les couvents de franciscains, les murailles épaisses qui les entourent, les dômes nombreux qui les couronnent , indiquent assez l’ordre souverain , celui dont , pour ainsi dire , relèvent tous les autres. Le monastère où le hasard m’avait introduit est à la fois digne de la communauté qui l’a fondé et de la capitale qui le compte parmi ses plus remarquables monuments. La rue de San-Francisco, qui mène au cloître de ce nom , est la continuation de la rue commerçante et fréquentée des Plateros. Le cloître, heureusement situé dans une des parties les plus animées de la ville, s’élève à l’extrémité de la rue San-Francisco et s’étend jusqu’à l’entrée de l’Alameda. Des murs épais, flanqués de contre-forts massifs, donnent au couvent l’aspect d’une forteresse. Toutefois des clochers élancés et cinq coupoles do faïence émaillée, qui couronnent autant de chapelles, indiquent la pieuse destination de l’édiflce. On arrive à la chapelle principale par une vaste cour dallée, toujours encombrée de curieux, de visiteurs, de fidèles ou de pauvres. Au delà de cette

première cour s’éteiul l’enceinte réservée aux moines. D’immenses cloîtres ornés de bassins à vasques de jaspe blanc , des jardins , des cours , la riche bibliothèque , neuf dortoirs , trois cents cellules, un réfectoire où trois cents convives peu> vent trouver place , composent *un ensemble à la fois imposant et magnifique , qui surpasse même l’attente du visiteur qui entre dans le couvent après en avoir admiré l’extérieur A mes heures de loisir , les dimanches surtout, j'aimais à me retirer dans la vaste et poudreuse bibliothèque du cloître, et à fouiller des archives ignorées des moines eux-mêmes. Deux livres entre autres , auxquels le milieu dans lequel je les lisais prêtait un charme étrange, m’avaient captivé complètement : l’un était un recueil de légendes merveilleuses , l’autre la collection des auio~da-fé ordonnés par l’inquisition mexicaine. J’oubliais souvent les heures en les compulsant. Ces atroces récits , que l’impassible chroniqueur terminait toujours par la formule sacramentelle : Laus Deo, finissaient, lorsque le jour baissait , par exercer sur moi une singulière fascination. Les sons lointains de l’orgue, les chants lugubres des moines , venaient parfois ajouter au prestige , et, dans l’ombre mystérieuse qui déjà envahissait la salle , je voyais apparaître les héros des légendes ou les victimes de l’inquisition. Quand je sortais de la bibliothèque pour me promener sous les cloîtres , les moines que je rencontrais dans les corridors assombris ne ressemblaient nullement à ceux que je voyais compromettre si gaiement la dignité du froc dans les rues de Mexico. La population des couvents est double : il y a des religieux encore assez jeunes pour tenir gaiement leur

t. Le révérend père fray Aguslin de Bclancourt, qui a fait pour Mexico ce qu’a Tait Sauvai pour le vieux Paris, décrit au long loiUcs les richesses du couvent de Saint-François de Mexico, et raconte les légendes qui se rattachent à la Tondation de cet édifice. On peut consulter à ce sujet le rare et curieux ouvrage qu’il a publié Mexico en I69.S, sous ce titre ; T/ieatro Mexienno,

FRAY SERAPIO.

place à une table de monte ou dans une terlulia : ceux-ci ne sont presque jamais dans leurs cellules; il y en a d’autres auxquels l’âge et les infirmités interdisent les distractions mondaines : ces derniers forment la population sédj^itaire, toujours peu nombreuse. Parmi les moines que je rencontrais dans les corridors de San-Francisco , il en était un surtout qui me semblait personnifier la vie claustrale avec tout son cortège de pratiques austères et de secrètes douleurs. C’était un vieillard au crâne luisant et jaune , aux yeux brillants d’un feu sombre sous le capuchon bleu ; une sorte de terreur se mêlait à la curiosité qu’il m’inspirait ; on eût dit en le voyant qu’une des mornes figures multipliées sur les murs du couvent par le pinceau des Rodriguez, des Cabrera et des Villalpando, était descendue de son cadre, animée d’une vie passagère.

Parfois aussi j’aimais à méditer dans le jardin ; car la disposition d’esprit où je me trouvais durant mon séjour à Mexico était de celles qui font rechercher la solitude. Depuis mon arrivée au Mexique , les années s’étaient ajoutées aux années, et je commençais à ressentir de sourdes atteintes de nostalgie. La constante sérénité d’un ciel qui n’était pas celui de la France ne faisait que redoubler ma tristesse. J’en étais venu à regretter , au milieu de la riche végétation du nouveau monde , les violettes et les lilas , ces deux odorants symboles de la jeunesse qui s’épanouit et qui espère ; je me demandais tristement pourquoi Dieu avait refusé à ce climat où règne un printemps éternel les brumes mélancoliques de l’automne, cet autre symbole de la maturité grave et recueillie. Je soupirais même après les frimas de nos hivers. L’aspect du jardin que les hautes murailles du couvent entouraient de tous côtés était en harmonie parfaite avec les idées sombres que je ne pouvais éloigner. Le soleil avait calciné les parois de briques sur lesquelles s’ouvraient les lucarnes des cellules désertes. L’herbe sauvage poussait par-

tout au hasard sur le terrain ombragé de sycomores , do palma-christi et de manguiers. Une tonnelle ornée de plante.s grimpantes était le but ordinaire de mes promenades. Là , sous un dôme fleuri où la passiflore, cette plante favorite des cloîtres , les jasmins et les clématites entrelaçaient leurs jets touffus, je passais de longues heures, rêvant à mon pays, à mes amis absents. Un charme mystérieux s’attachait pour moi à cette fraîche et rustique retraite. Une devise gravée sur le tronc d’un sycomore qui prêtait son ombrage à la tonnelle avait souvent attiré mes yeux : In silentio et in spe erit fortitudo tua. Cette devise était-elle la dernière pensée du religieux qui avait élevé cette tonnelle et qui l’avait parée avec tant de soin , peut-être en souvenir de beaux jours trop tôt écoulés? L’homme dont cette brève formule résumait peut-être la vie avait-il trouvé la force dans le silence et dans l’espoir ? L’âme se sentait en effet fortifiée , calmée surtout , dans cette solitude. Il y avait quelque charme à oublier le monde dans ce jardin inculte et sauvage, où les seuls bruits qui rappelassent la vie étaient le bruissement des colibris sur les rosiers , le tintement des cloches et les murmures affaiblis de l’orgue.

Le jardin était presque toujours désert. Un seul moine semblait partager ma prédilection pour ce paisible enclos et surtout pour la tonnelle , d’où je le voyais presque toujours s’échapper furtivement à mon approche ; ce moine était le même que j’avais souvent observé dans les cloîtres avec une curiosité presque craintive. Quelquefois je le surprenais arrosant les plates-bandes , donnant ses soins aux fleurs qui bordaient les allées envahies par les hautes herbes. Mon imagination chercha bientôt à établir quelque lien romanesque entre le triste vieillard et la tonnelle abandonnée. Je résolus de lier conversation avec lui : cette conscience si tourmentée ne pouvait manquer d’avoir quelques curieuses révélations à faire; mais des tentatives inutiles, bien que

FRAY SERAPIO.

réitérées , pour arracher le sombre promeneur à sa laciturnité habituelle me détournèrent de donner suite à ce projet. Les mains croisées sous ses larges manches, la tête baissée, le moine , chaque fois qu’il me rencontrait , pressait le pas pour se soustraire plus vite à ma vue. Chaque fois aussi je suivais longtemps du regard cet homme , dont la physionomie intelligente et sévère contrastait vivement avec l’air hébété des autres moines. Cette figure , qui trahissait tantôt un douloureux abattement , tantôt une exaltation fanatique , me rappelait à la fois et les légendes merveilleuses et les récits lugubres que je lisais dans la bibliothèque du couvent. Devais-je m’en tenir à des conjectures sur ce singulier personnage? Désespérant de l’amener jamais à rompre le silence avec moi , je résolus de questionner à son sujet fray Serapio, et c’est avec l’espoir de rencontrer le joyeux franciscain que je me dirigeai, un jour de la semaine sainte, vers une des plus riantes promenades des environs de Mexico, le canal do la Viga. Le désir d’apprendre l’histoire du moine inconnu était le principal motif de cette excursion; mais, chemin faisant , je devais recueillir sur les superstitions religieuses du Mexique plus d’une révélation que je ne cherchais pas.

Le canal de la Viga.

De tous les points de la campagne de Mexico , nul n’ofl'ro un aspect plus différent, selon les saisons de l’année, que le canal de la Viga; nul n’est tour à tour plus solitaire ou plus peuplé, plus bruyant ou plus silencieux. Ce canal, d’environ huit lieues de long, qu’alimentent les eaux de la lagune de Chalco, sert de voie de transport et de communication entre Mexico et la ville qui a donné son nom à la lagune. Une large et spacieuse chaussée, phmléc de trembles et de peupliers, Ï2Ü d

longe ces eaux dormantes , qui no môlent aucun murmure au bruit du feuillage. Si le promeneur qui suit cette chaussée n’apercevait à quelque distance les bâtiments du cirque des taureaux, et plus loin les tours de la cathédrale qui bordent l’horizon au-dessous des deux volcans, il pourrait se croire à cent lieues de Mexico. Quelques maisons de campagne dont les habitants sont presque toujours invisibles, les allées désertes de la Candelaria , chaussée rivale de celle de la Viga , des lagunes jetées çà et là au milieu d’une verdure humide , des chinampas* flottant sur ces lagunes comme de vastes corbeilles, quelques cabanes de vaqueras éparses dans la plaine , puis une enceinte de collines dominée par la sierra , tels sont les principaux détails du paysage. Quant aux scènes qu’offre ce tableau, elles sont toutes d’accord avec sa placidité : tantôt c’est üne pirogue qui glisse sans bruit sur les eaux du canal ; tantôt ce sont des Indiens agenouillés sous quelque berceau de feuillage, devant un Christ qu’ils ornent de fleurs , et aux pieds duquel ils déposent pieusement des oranges et des grenadilles , offrande qui tient presque du paganisme. Les battements d’ailes d’une aigrette qui plane audessus des eaux ou se perd dans l’azur du ciel comme un flocon d’écume, les abois de quelques chiens errants, troublent seuls le silence qui règne sous les frais ombrages de la chaussée.

Mais à l’approche des fêtes de Pâques , l’aspect de cette promenade change complètement. Chaque dimanche du carême, la population de Mexico s’y donne rendez-vous, et une foule bruyante l’envahit. Le jour où je m’étais dirigé Vers le canal était précisément le dernier dimanche dn carême. Au moment où j’arrivais sur la chaussée, les promeneurs habituels du Pasco et de l’Alamcda se pressaient dans

4 . Les chinampas sont des jardins llollanls formés par l’flgrégalion successive de inolccüles de terre sur des couches d lierb<îs a(|uaiilcs.(.es jardins forment autant d’ilots, et les couches de terre atteignent parfois l’épaisseur d’un demi-mètre.

FR\Y SERAPIO.

les allées de la Viga ; mais ce ne fut pas cette brillante cohue qui attira surtout mon attention, ce fut le canal même. Ce jour-là, les roseaux de la rive, d’ordinaire si tranquilles, ondulaient et s’entre-choquaient sous le remous continuel des eaux , que fendait une flottille d’embarcations. Des lanches , des canots , des pirogues s’entre-croisaient partout , les unes portant à Mexico , pour la semaine sainte , des monceaux de fleurs qui répandaient , en passant , un délicieux parfum , les autres suivant ces cargaisons embaumées. Sur ces dernières, de joyeux passagers , couronnés de coquelicots et de pois de senteur, exécutaient, en voguant, des danses nationales au son des harpes , des flûtes et des mandolines. Des femmes à l’œil ardent, à peine vêtues, jetaient au vent, avec des gestes animés , les œillets pourpres de leur coiffure et les refrains de leurs lascives chansons. Rien ne manquait à cette fête nau^»^ tique pour rappeler le souvenir des théories de l’ancienne Grèce, ni la limpidité du ciel, ni l’éclat des costumes, ni l’harmonie du langage. Tandis que le canal , qui semblait transformé en un tapis de fleurs , n’offrait de tous côtés qu’un mouvement perpétuel de canots se croisant en tous sensj des groupes nonchalamment couchés sur la berge saluaient de la voix chaque embarcation qui passait : de bruyants défls s’échangeaient, mêlés à de joyeuses clameurs. Plus loin, sous les arcades de verdure que formaient les trembles, sur la chaussée qui frémissait sous le roulement des voitures et le galop des chevaux, le monde élégant de Mexico étalait tout le luxe de la toilette; Cependant des bandes d’ardents et sauvages cavaliers, vêtus du costume national, traversaient parfois cette foule parée, comme pour protester par leurs fougueuses allures contre le maintien roide des dandies habillés à la française.

Les spectateurs avaient sous les yeux un contraste frappant : sur le canal, c’était l’Amérique du xvi* siècle, qui . sous l’influence du beau soleil des tropiques, s’abandonnait

sans contrainte au plaisir ; sur la chaussée, c’était l’Amérique du XIX' siècle cherchant à modeler sa physionomie native sur le type effacé de l’Europe. Par réciprocité , quelques Européens affectent parfois de venir à la Yiga vêtus du costume mexicain; mais, sous ces habits d’emprunt, on a bientôt reconnu l’Anglais , l’Allemand ou le Français. Je dois ajouter cependant que nos compatriotes du Midi se distinguent entre tous les étrangers par l’aisance avec laquelle ils portent ce travestissement et réussissent à faire prendre le change sur leur pays natal.

Le crépuscule commençait à assombrir les objets, et le tableau mouvant que j’avais sous les yeux allait bientôt disparaître , lorsque j’aperçus quatre cavaliers qui semblaient se diriger vers moi. Je ne pus d’abord distinguer leurs traits , leur figure étant à demi cachée sous de grands chapeaux et des mouchoirs flottants; mais leur attitude me parut suspecte. Ces hommes, drapés de mangas et de sarapes, semblaient m’épier avec l’intention de me couper le passage. Je poussai mon cheval dans une contre-allée. Aussitôt ils piquèrent des deux et s’élancèrent vers moi. « Halte-là ! » s’écria une voix menaçante ; et au même instant les quatre cavaliers m’entourèrent. Ce n’étaient ni des voleurs ni des alguazils ; c’étaient tous des hommes dont j’avais pu apprécier souvent le caractère aimable et la joyeuse humeur. Dans l’un d’eux, je reconnus don Diego Mercado , étudiant en théologie du collège de Saint-Jean de Latran ; le deuxième était l’officier don Blas..., le troisième, le seigneur don Romulo R.... F..., brouillon politique qui ne pouvait voir en face de lui un gouvernement établi sans chercher aussitôt à le renverser, et qui, nonobstant cette faiblesse, se trouvait répandu dans la plus élégante société de Mexico ; le quatrième enfin était ccr lui que j’aurais dû certes le moins m’attendre à rencontrer en pareille compagnie et sous un pareil déguisement : c’était le digne fray Serapio.

FRAY SERAPIO.

« Est-ce bien le révérend fray Serapio ? m’écriai-je aussitôt; est-ce bien lui que j’aperçois sous ce costume de bandit?

— Chut ! reprit le franciscain ; je voyage incognito : plus tard je vous dirai pourquoi.

— Bien, dis-je au moine; j’ai à vous faire d’autres questions qui m’intéressent également.

— Vous êtes des nôtres, s’écria l’officier, et nous vous emmenons en caravane pour achever la semaine sainte ailleurs qu’à Mexico.

— Et où me menez-vous ainsi ? demandai-je.

— Vous le saurez quand vous y serez, répondit le seigneur Romulo. Je vous connais pour un chercheur d’aventures : eh bien l je vous en promets, et des plus étranges. >

C’était m’attaquer par mon côté faible : j’acceptai sans plus m’inquiéter du but d’une semblable équipée. J’étais d’ailleurs en costume de voyage , et une excursion nocturne me séduisit tout d’abord. Nous fîmes encore un tour; puis, abandonnant la foule des promeneurs qui commençait à s’éclaircir, nous prîmes les allées de la Candelaria en remontant vers le nord. Resté en arrière avec fray Serapio, je renouvelai ma question au sujet de son déguisement. Dans les premiers temps de notre liaison , le franciscain se montrait avec moi plus défiant, plus mystérieux que je ne l’aurais voulu ; mais j’avais découvert un moyen sùr de mettre cet excès de circonspection en défaut. J’exaltais avec une feinte bonhomie les vertus chrétiennes de mon vénérable ami, et tout aussitôt fray Serapio , qui avait une prétention singulière chez un moine , la prétention du vice, répondait à mes éloges par des révélations fort peu édifiantes. Cette fois, l’expédient me réussit comme d’ordinaire. Le franciscain m’avait assuré d’un air contrit qu’il ne s’était déguisé que par la volonté de Dieu.

« Comme toujours , vous avez obéi à cette volonté en respectueux serviteur, » dis-je gravement.

Le moine s’inclina en mettant son cheval au pas.

c II a plu à Dieu, reprit-il, que son serviteur se dépouillât de son habit pour sauver un chrétien près de quitter ce monde.

— Saint Martin ne donnait aux pauvres que la moitié de son manteau ; qu’était sa charité près de la vôtre ? »

Le franciscain haussa les épaules.

« Hélas I murmura-t-il, c’est un riche qui a mon froc, et je ne mérite pas d’être comparé à saint Martin.

— Je vous reconnais bien ; c’est ainsi que les vertus les plus éminentes cherchent toujours à se rabaisser elles-mêmes. »

Accablé de mes éloges, le moine renonça à dissimuler plus longtemps.

€ Parbleu ! répondit-il d’un ton tout à fait cavalier, les gens dévots ont l’habitude de se faire enterrer dans des habits de moine, et plus ces habits sont usés, plus ils ont de prix à leurs yeux. Mon froc était, à ce compte, d’une valeur inestimable; je l’ai donc vendu le double de ce qu’il m’avait coûté tout neuf, et, par-dessus le marché, j’ai pris dans la garderobe du moribond l’équipement que vous me voyez aujourd’hui. »

Le soleil s’était couché, et la lune, qui se levait, répandait sa clarté devant nous sur la campagne déserte. D’un bond nous rejoignîmes nos compagnons, qui nous précédaient. Arrivé au sommet d’une petite éminence , je jetai un dernier coup d’œil sur le canal et les plaines de la Viga, qui par une nuit tropicale avaient pris un aspect tout nouveau pour moi. La lune éclairait les lagunes, le canal et la chaussée, devenus silencieux. Le calme le plus profond avait remplacé le mouvement et le bruit; le silence n’était troublé que par les mugissements éloignés des taureaux , redevenus possesseurs de leurs savanes. Les vers luisants étincelaient dans les hautes herbes , et les feux des bergers brillaient seuls au milieu des pâturages.

FRAY SERAPIO.

riîî

Un village indien.

Il y avait déjà quelque temps que nous cheminions , et la nuit devenait de plus en plus sombre. La lune, qui jusqu’alors avait éclairé la route, s’était peu à peu entourée d’un cercle de sinistre augure , puis elle avait fini par disparaître sous des nuages noirs amoncelés à l’horizon. De temps à autre, un éclair jaunâtre sillonnait celte masse sombre et faisait res« sortir, en s’éteignant , l’épaisse obscurité qui enveloppait la campagne. L’instinct seul de nos chevaux nous dirigeait au milieu des ténèbres. Les aboiements des chiens errants signalaient et accompagnaient notre passage auprès des habitations isolées que nous rencontrions ; quelquefois notre cavalcade faisait lever des troupeaux de porcs qui se vautraient dans les anfractuosités du terrain et ne se retiraient devant nous qu’avec de sourds grognements. Au milieu de celte nature sauvage et à la lueur des éclairs de plus en plus fréquents, nous ressemblions plutôt à des contrebandiers en campagne qu’à des promeneurs en route pour une excursion joyeuse.

Nous avions déjà dépassé le village de Tacubaya, déjà nous .étions engagés sur le chemin montueux qui mène à Toluca, et je ne savais pas encore où l’on me conduisait ; peu m’importait d’ailleurs, pourvu que nous pussions atteindre le but de ce voyage nocturne avant l’explosion de l’orage, qui s’annonçait par de lointains roulements de tonnerre. Bientôt nous atteignîmes une éminence qui s’élevait à la lisière d’une forêt de sapins. Là nous dûmes faire halte pour laisser un instant soufQer nos chevaux. Les tourbillons de poussière que nous venions d’avaler nous faisaient sentir d’ailleurs le besoin de nous rafraîchir. Une outre remplie d’un vin de Valdepenas , que rofhcier don Blas portait à l’arçon de sa selle et qui

passa successivement de main en main, servit pour le moment à étancher la soif ardente qui tourmentait chacun de nous. Je profitai de ce moment de répit pour interroger de nouveau mes compagnons de route sur le but de notre excursion. L’étudiant en théologie se chargea de satisfaire ma curiosité.

c Je suis invité, me dit-il , à passer mes vacances de Pâques dans l’hacienda d’un de mes amis, à une douzaine de lieues d’ici; j’ai pensé qu’il ne lui serait pas désagréable de recevoir quelques hôtes de plus, et Je ne doute pas que vous ne soyez les bien venus à l’hacienda. »

De son côté , le seigneur don Romulo n’était pas fâché de laisser se calmer, pendant son absence, l’agitation causée par un pamphlet assez violent qu’il venait de lancer contre le gouvernement de la république; puis, sachant que les ruines d’un couvent célèbre, le Desierto, se trouvaient sur notre route , il était bien aise de les visiter en passant. L’officier espérait en outre ne rencontrer dans le Desierto ou à l’hacienda aucun de ses nombreux créanciers, et était disposé à se plaire partout où ils ne seraient pas. Quant à fray Serapio, il me confia que , hors d’état pour le moment d’acheter un nouvel habit de religieux , il avait accepté avec empressement l’invitation de son ami don Diego Mercado.

a J’avais cependant retiré cent piastres de mon vieux froc, ajouta mélancoliquement le franciscain , qui venait de porter une seconde fois à ses lèvres l’outre de Yaidepenas.

— Voilà où vous mène votre charité, dis-je à fray Serapio ; vous les aurez distribuées en aumônes.

— Mon cher (c’étaient les seuls mots français que fray Serapio sût prononcer, et il les plaçait par conséquent à tort et à travers), sachez donc, une fois pour toutes, que je ne mérite pas vos éloges. J’étais né pour être soldat, et c’est contre ma volonté qu’on m’a fait moine. »

Puis ne tardant pas, selon son habitude, à compléter sa

FRAY SERAPIO.

confession , le franciscain m’avoua qu’au moment d’acheter un froc neuf, une distraction inconcevable lui avait fait convertir son argent en une foule d’objets inutiles à la toilette d’un homme, et surtout à celle d’un religieux, objets dont il n eût su que faire si.... Fray Serapio acheva ses aveux à mon oreille. L’outre de Valdepenas se trouvant à moitié vide, nous nous remîmes en route. De larges gouttes de pluie commençaient à tomber , et l’orage, on n’en pouvait plus douter, allait éclater dans toute sa fureur. Il ne nous restait qu’une seule ressource , c’était de pousser en avant. Stimulés par un secret instinct, nos chevaux avaient doublé de vitesse. Parfois seulement ils s’écartaient ou s’arrêtaient brusquement, effrayés par les formes fantastiques de quelque racine saillante, ou par le retentissement soudain du tonnerre ; mais ce n’étaient que de courtes haltes, après lesquelles notre course effrénée recommençait de plus belle. Nous aperçûmes enfin, au milieu d’une plaine, la lumière d’un petit village indien, dont une lieue nous séparait encore. Cette lieue fut franchie en quelques minutes, et nous entrâmes dans le village, bruyamment salués par une centaine de chiens affamés qui se suspendaient en hurlant à la queue de nos chevaux. Notre arrivée mit tout en émoi. Des figures cuivrées paraissaient et disparaissaient sur le seuil des cabanes. Nous nous demandions, assez inquiets, s’il ne fallait pas renoncer à trouver un gtte au milieu d’une population qui cherchait à se barricader contre nous, lorsque fray Serapio, ayant saisi un Indien par sa chevelure flottante, parvint à se faire indiquer une espèce d’auberge vers laquelle nous nous dirigeâmes.

A peine nous étions-nous arrêtés devant la prétendue hôtellerie , qu’un grand drôle , un de ces métis si nombreux au Mexique, très-reconnaissable à son teint, entr’ouvrit un des vantaux de la porte , retenu par une chaîne de fer suivant l’usage : c’était le maître de l’auberge qui venait parlementer avec nous.

e Je n’ai ni écuries , ni maïs , ni paille à offrir à vos seigneuries, dit le métis d’un air rébarbatif; ainsi vous ferez bien de passer votre chemin.

— Va-t’en au diable, dit l’ofûcier, avec ta paille, ton maïs et tes écuries 1 nous n’avons besoin que d’une chambre telle qu’il la faut à des chrétiens et à des ofQciers. Ouvre , ou j’enfonce ta porte. *

Ët à l’appui de cette injonction, le capitaine don Blas donna contre la porte un coup de sabre si furieux , que le hue$ped, intimidé, laissa tomber la chaîne ; puis, s’excusant sur la dureté des temps, qui mettait tant de malfaiteurs en campagne, il nous conduisit dans une chambre qui ressemblait fort à une écurie.

« J’espère , s’écria don Romulo en portant son mouchoir à son nez , que nous ne passerons pas la nuit dans ce bouge infect 1

— Vous ôtes difficile, mon cher, répondit fray Serapio; cette chambre me semble fort convenable. »

En dépit de cette assertion, il fut décidé qu’aussitôt l’orage passé nous remonterions à cheval. Nous restâmes donc sur pied en attendant que nous pussions continuer notre route , afin d’arriver le plus tôt possible à l’hacienda, où une réception plus hospitalière nous était promise. Je pensai que cette halte était une occasion favorable pour demander à fray Serapio quelques détails sur le moine mystérieux que j’avais rencontré dans le jardin de San-Francisco. A ma première question ; « Je devine de qui vous voulez parler, répondit-il en secouant la tête; c’est fray Epigmenio que vous avez vu sous la tonnelle, dans le jardin du couvent, dont il est avec vous le seul visiteur. Un procès avec l’inquisition a tourné la tôte de ce malheureux , et depuis cinquante ans sa vie n’est qu’une longue pénitence.

— Eh bien ! je vous l’avouerai franchement , repris-je , j’avais pressenti qu’il y a dans la vie de cet homme quelque

FRAY SERAPIO.

douloureux mystère. C'est sur vous que je comptais pour le pénétrer; c’est vous que je cherchais quand le hasard nous a réunis dans les allées de la Viga. s Le moine allait répliquer, quand un bruit extraordinaire se fit dans la cour de la posada, que des torches éclairèrent d’une lueur rougeâtre. Presque en même temps un homme qu’à sa figure cuivrée et à son costume on reconnaissait pour un Indien entra, suivi de plusieurs habitants du village, brandissant les uns des torches , les autres des bâtons noueux. Quelques-uns portaient même des arcs et des flèches dans des carquois de jonc tressé. L’Indien qui paraissait le chef de la troupe s’avança vers nous et nous prévint , en assez mauvais espagnol , que , notre entrée bruyante ayant jeté le trouble dans le village , l’alcade désirait nous voir un instant.

« Et si nous ne voulons pas voir l’alcade ? répondit l’ofücier.

•— Vous viendrez chez lui de force , » dit l’Indien en nous montrant du doigt son escorte armée.

Ce geste en disait assez, et il ne fallait pas songer à la résistance; car les ministres de la justice indienne s’étaient d’avance emparés prudemment de nos chevaux et de nos armes. Nous nous regardâmes d’un air assez mélancolique. Les Indiens mansos, qui se gouvernent dans leurs villages d’après les lois de la république, et peuvent même élire parmi leurs frères de race leurs magistrats municipaux, sont impitoyables pour les délits commis par des Mexicains sur le territoire confié à leur juridiction. Ils ont, en pareil cas, la pire de toutes les cruautés, la cruauté du faible. Nous n’essayâmes point de lutter contre ces alguazils aux jambes nues et aux longs cheveux. Nous les suivîmes docilement vers la maison de l’alcade.

c Prenez patience, me dit à voix basse fray Serapio pendant le trajet. A défaut de l’histoire de fray Epigmenio, que je vous conterai tôt ou tard, vous allez avoir un spectacle

que peu d’étrangers ont l’occasion de se procurer au Mexique. Si je ne me trompe, nous sommes tombés dans ce maudit village à l’heure où les Indiens célèbrent à leur façon les fêtes de la semaine sainte. La maison de l’alcade est un des buts ordinaires de leurs processions nocturnes. »

J’avais souvent entendu parler do ces singulières cérémonies, où des restes de l’idolâtrie indienne se mêlent aux pratiques du catholicisme. Au moment même où j’allais répondre à fray Serapio, des sons mélancoliques et monotones vinrent frapper nos oreilles. Les accents plaintifs de la flûte de roseau nommée par les Indiens chirimia se mêlaient tristement au bruit de plusieurs tambours frappés d’un seul coup à intervalles égaux.

« Il y a trois cents ans, me dit à l’oreille don Diego Mercado, c’était au son de ces mêmes chirimias que les ancêtres de ces Indiens égorgaient des victimes humaines au pied de leurs idoles. >

Au détour d’une ruelle qui coupait à angle droit la route que nous suivions , nous vîmes déboucher la procession annoncée par cette funèbre harmonie. Occupés pendant le jour aux travaux des champs, les Indiens consacrent la nuit à certaines solennités religieuses. Le choix de l’heure vient ainsi ajouter encore à l’effet lugubre de leurs cérémonies. En tête du cortège, et portée par quatre hommes, se balançait l’image du Christ, image gigantesque, hideuse et barbouillée de sang. Aux bras de la croix étaient suspendus deux autres christs de moindre taille ; derrière se pressait en désordre presque toute la population indienne du village et des environs, portant des cruciûx de toute forme et de toute grandeur. Je remarquai que les dimensions de plusieurs de ces crucifix n’étaient nullement en rapport avec la taille des individus qui les portaient; ces dimensions en effet se mesurent uniquement sur le droit plus ou moins élevé que payent à l’église les Indiens qui veulent figurer dans ces proces-

FRAY SERAPlü.

Gl

sions. Avec l’élite do la population, qui ouvrait la marche, s’avançait aussi l’aristocratie des images; ensuite venaient les pauvres, et on ne saurait rien imaginer de plus grotesque, de plus tristement bouffon que cette cohue d’hommes déguenillés, les uns portant, à défaut de christs, de petites images de saints ou de saintes, d’autres, moins heureux encore, obligés d’arborer, faute de mieux, des drapeaux fanés, des oripeaux ternis et jusqu’à des cages à poules. Nous nous agenouillâmes respectueusement devant ces affreuses représentations, tandis que la procession traversait lentement la rue ; et ce bizarre assemblage d’objets hideux et disparates, de figures grotesques, de corps à moitié nus, éclairés d’une lumière rougeâtre et entrevus à travers l’épaisse fumée des torches de sapin, nous laissa, en s’éloignant, l’idée de quelque vision infernale plutôt que celle d’une fête religieuse.

Nous arrivâmes à la maison de l’alcade. La physionomie sinistre de ce magistrat de race indienne n’était pas faite pour nous tranquilliser. De longs cheveux grisonnants encadraient sa figure sillonnée de rides profondes et tombaient jusqu’au milieu do son dos ; des bras musculeux sortaient des manches de son sayal (tunique à manches courtes); ses jambes sèches et nerveuses n’étaient couvertes qu’à demi par les canons flottants de ses calzoneras de peau. Pour toute chaussure, il portait des sandales de cuir. Ainsi vêtu, ce singulier personnage trônait avec une fierté comique sous une espèce de dais formé de branchages de xocopan ( laurier odorant). Les alguazils à peau rouge se rangèrent derrière lui comme un groupe de comparses. L'interrogatoire commença.

« Qui êtes-vous et que faites-vous ? »

Cette question, articulée péniblement en mauvais espagnol , s’adressait à fray Serapio, que sa longue barbe, son costume et ses manières de soudard avaient sans doute dc-

signé à l’alcade comme le plus suspect d’entre nous. Le moine hésitant à répondre, l’alcade continua :

( Quand on envahit un village à main armée, on a sans doute la permission de porter des armes. Où est la vôtre ? »

C’était donc pour nous demander notre permis de port d’armes qu’on nous avait arrêtés. L’alcade pensait bien nous trouver en défaut et nous faire ainsi subir, sans sortir de la légalité, quelques-unes de ces avanies qui satisfont la haine traditionnelle des Indiens contre les invidus de race blanche. Nous comprîmes cette tactique, mais nous n’avions aucun moyen de la déjouer. Nous en fûmes réduits à faire tous la même réponse : nous voyagions incognito , et nous n’avions pas de permis de port d’armes. Puis, à l’exception du moine, qui semblait très-mal à l’aise sous son déguisement, nous nous empressâmes de faire connaître nos noms et nos qualités. Comme il était important aussi d’intimider les Indiens en énumérant les protections qui nous étaient assurées à Mexico, l’étudiant crut agir prudemment en déclarant qu’il était neveu du plus célèbre apothicaire de cette ville. Le greffier sténographiait ces réponses en cassant de petites branches de xocopan et en alignant, comme des hiéroglyphes, des grains de maïs sur le sol. Pour l’alcade, il semblait triompher de tenir en sa puissance cinq hommes de race ennemie. Quand l’étudiant eut déclaré sa parenté avec l’apothicaire de Mexico, le rusé Indien ne se tint pas pour battu. Il parut réfléchir , puis une expression de joie maligne se trahit sur sa physionomie, et il lança à don Diego Mercado cette question perfide :

« Puisque vous êtes le neveu d’un apothicaire, vous devez savoir un peu de botanique? »

Don Diego répondit affirmativement avec un air de parfaite assurance.

« Vous connaissez par conséquent les Vertus du matlalqmhuitl ? »

FRAY SERAPIO.

L’alcadc avait choisi avec intention , parmi les dénominations indiennes des plantes mexicaines, une des plus bizarres et des moins connues. En voyant la stupeur qui se peignit sur le front de l’étudiant , il devina que son expédient avait réussi, et il se frotta les mains d’un air de satisfaction. v( Vous ne savez pas la botanique, donc vous m’avez trompé, vous n’êtes pas le neveu d’un apothicaire ; voqs êtes tous des voyageurs suspects ; j’ai le droit de vous arrêter et je vous arrête. » Tel était le raisonnement que nous lisions dans les regards de l’alcade , qui se fixaient dédaigneux et moqueurs, tantôt sur don Diego Mercado, tantôt sur nous.

En ce moment, la fête religieuse, dans laquelle l’alcade avait un rôle important à jouer, vint heureusement faire diversion à notre interrogatoire. Une troupe d’indiens entra précipitamment dans la salle d’audience. Ils traînaient ou plutôt poussaient devant eux un homme couronné d’un diadème de roseaux et drapé d’un manteau rouge en lambeaux qui devait avoir servi de muleta' dans quelque course de taureaux. Sa figure et tout son corps étaient souillés de boue. Ses mains étaient liées derrière le dos avec des attaches en jonc. Je contemplais cet homme avec étonnement comme une énigme vivante, quand l’étudiant, qui connaissait mieux les mœurs indiennes que les vertus du matlalquahuitl , me dit à voix basse :

« N’allez pas prendre au sérieux cette facétie religieuse ; il s’agit ici d’une représentation dramatique de la passion. Nous ne sommes plus dans un village indien, mais à Jérusalem. Ce drôle à mine effrontée, c’est le Christ, et cet alcade, que Dieu confonde, c’est Pilate. >

En effet, nous vîmes bientôt se dérouler toutes les scènes d’un vrai mystère du moyen âge. L’alcade, après avoir gra-

< . On apitclle muleta le drapeau rouge que le toreadur agile pour exciter lo taureau.

üi

vemcnt écouté sous son dais do fouillage les accusations calomnieuses des Juifs, se leva et prononça en indien la sentence historique de condamnation. Des cris si tumultueux l’accueillirent, que le malheureux lépero (car c’en était un qui, pour quelques réaux, s’était chargé du rôle du Christ) * sembla craindre que le drame nelprit une fâcheuse tournure, et s’écria en espagnol :

a Caramba! je crois que j’aurais mieux fait de m’en tenir au rôle du bon larron. Seigneur alcade, n’oubliez pas qu’il y a trois réaux de plus pour le divin Rédempteur.

— Bon ! > dit l’alcade en repoussant le lépero, qui s’était, au mépris de la vérité historique, réfugié dans le tribunal môme.

En ce moment , un des soldats qui entouraient le Christ, plus fidèle à son rôle que l’effronté lépero, appliqua un soufflet sur la joue de ce dernier. Dès lors le lépero ne se contint plus ; il éclata en jurons et infligea la peine du talion à ses persécuteurs ébahis. Ce fut une mêlée générale, une lutte entre l’acteur, qui oubliait complètement l’esprit de sou rôle, et les Indiens, qui le gourmaicnt avec une ardeur vraiment digne des suppôts d’Hérode. La lutte se termina par un sacrifice héroïque de l’alcade, qui, pour vaincre l’obstination du lépero, dut lui promettre six réaux au delà du prix convenu. A cette condition, le drôle consentit à marcher vers le calvaire au milieu des Indiens, qui entraînèrent, en l’injuriant et en frappant de plus belle, le captif subitement radouci.

Revenu de son émotion , l’alcade se retourna vers nous : il avait hâte de prononcer sa sentence, que nous attendions, pour notre part, avec une anxiété mal dissimulée. En le voyant se concerter avec le greffier, je jetai un regard triste sur le moine. Celui-ci me répondit au contraire par un sourire qui respirait une pleine confiance. J’eus bientôt l’explication de ce changement subit dans l’attitude de fray Serapio. 11 avait pris son parti, et, pour échapper à l’incarcération qui nous

FRAY SERÀPIO.

menaçait tous, il avait résolu de faire appel aux sentiments religieux dont l’alcade et son escorte venaient de donner des preuves éclatantes. Fort heureusement fray Serapio avait raisonné juste. Au moment où l’alcade se levait pour prononcer la sentence, le moine s’approcha gravement du tribunal, arracha le mouchoir qui lui servait de résille et présenta au magistrat indien sa tête tonsurée. Ce fut un vrai coup de théâtre. Le même homme qui , il y avait un instant à peine, affectait vis-à-vis de nous un orgueil intraitable, se précipita confus et tremblant aux pieds du franciscain.

c Ah ! saint père, s’écria l’Indien, que ne le disiez-vous plus tôt? A tout prendre, on peut être honnête homme sans connaître les vertus du maüalquahuül.y)

Fray Serapio aurait pu se dispenser de répondre à l’Indien prosterné. Il daigna avouer qu’il voyageait sous ce déguisement et avec cette escorte pour remplir une mission d’intérêt religieux*, et Falcade, qui se signait dévotement à chaque parole du moine, se garda bien de le presser de questions indiscrètes. Quelques instants après, nous sortions majestueusement de cette cabane, où notre entrée avait été si triste et si humble. Les Indiens nous rendirent nos armes et nos chevaux. Ce fut en vain toutefois qu’ils nous pressèrent de retourner à l’hôtellerie où on nous avait fait si mauvais accueil. Nous gardions rancune à ce village inhospitalier, et, malgré l’orage qui recommençait à gronder, nous piquâmes des deux sans prêter l’oreille à ces supplications intéressées.

Fray Epigmenio.

Déjà le village indien était à une lieue derrière nous. La route que nous suivions était plutôt un ravin qu’un chemin fait de main d’homme. Nous ne tardâmes pas à entrer dans

une forôl de sapins qui s’étendait sur une chaîne de collines escarpées. L’obscurité, épaissie autour de nous par les cimes entrelacées des arbres, était si profonde, que nos chevaux ne pouvaient littéralement avancer qu’à la lueur des éclairs. Dans les intervalles qui séparaient les explosions de la foudre, ils s’arrêtaient immobiles et frémissants. Bientôt l’orage redoubla ; les troncs des sapins craquèrent sous l’effort du vent ; les cavités de 1a montagne se renvoyaient les éclats du tonnerre en effrayants échos. Puis les éclairs devinrent plus rares, et enfin ces clartés intermittentes, qui jusqu’alors nous avaient permis d’avancer insensiblement, nous furent tout à fait refusées. Un dernier coup de tonnerre assourdissant fut suivi d’une pluie torrentielle. Il nous était devenu impossible à la fois de marcher en avant ou de rebrousser chemin. Forcés de demeurer immobiles comme des statues équestres, nous dûmes nous héler pour connaître nos positions respectives. Je m’aperçus alors que j’étais fort près de fray Serapio. Quant à nos trois compagnons, leurs voix nous arrivèrent à peine comme un écho lointain au milieu des sifflements de la rafale. Nous nous trouvions dispersés sans espoir de nous rejoindre peut-être de toute la nuit, et forcés d’accepter, chacun à l’endroit où les ténèbres nous clouaient, la menaçante hospitalité de la forêt.

c Puisque nous voilà condamnés à rester immobiles comme la statue de Charles IV à Mexico, dis-je au franciscain, ne serait-ce pas le moment de me raconter l’histoire de votre ami fray Epigmenio ?

— De fray Epigmenio ! s’écria le moine. Ce n’est pas une histoire à conter par un temps et dans un lieu semblables. Quand j’entends les arbres gémir comme des âmes en peine, quand j’entends les torrents rugir comme des bêtes féroces, alors, je rougis de l’avouer, j’ai peur. »

Un long silence suivit ce court échange de mots. « Où sommes-nous ? demandai-je enfin à fray Serapio.

FRAY SERAPIO.

— Nous devons être à une demi -lieue du Desierto, si toutefois nous avons su rester dans le bon chemin. Je crains malheureusement que nous ne soyons engagés dans un ravin d’où il serait presque impossible de sortir au milieu de ces ténèbres. Or, dans quelques heures, si la pluie continue, ce ravin ne sera plus un chemin ; ce sera un torrent qui nous emportera comme des feuilles mortes , et alors Dieu veuille avoir nos âmes ! »

J’avais vu trop souvent , dans les campagnes américaines , des torrents grossis par les pluies d’orage déraciner des arbres séculaires et entraîner des rochers, pour douter un moment de l’imminence du danger signalé par fray Serapio. A ses sinistres paroles, je ne trouvai qu’une seule réponse à faire : <t II faut allumer du feu à tout prix. » Malheureusement le moine avait laissé son briquet à l’étudiant. Je ne me décourageai point encore, et, ne voulant négliger aucun moyen de sortir de ce mauvais pas, je descendis de cheval, je pris dans une de mes mains la roata attachée au cou de l’animal ; de l’autre, j’essayai de me guider en me tenant aux rochers. Je ne tardai pas à me trouver arrêté par un talus escarpé. J’avançai d’un autre côté ; toujours un mur à pic. Forcé enfin de m’arrêter après avoir déroulé la reata dans toute sa longueur, je revins pas à pas près de mon cheval en rassemblant de nouveau la longe dans ma main , et je me remis en selle.

« Ce ravin est une vraie prison, dis-je à fray Serapio.

— Ce n’est pas le torrent seul que je redoute, reprit le moine. Si même nous échappons à l’eau, nous pouvons encore périr par le feu sous ces grands arbres qui attirent la foudre.

— Ne pourrions-nous pas laisser là nos chevaux, et tâcher de gagner à pied un endroit moins périlleux ?

— ■ Nous courrions risque de rouler dans quelque fondrière. A la manière dont le vent frappe mon visage, je reconnais

que le ravin doit s’étendre encore bien loin d’ici. Restons donc à notre place, et confions-nous à la divine Providence. »

J’étais à bout d’expédients, et je ne trouvai aucun argument à opposer à ces derniers mots, que le moine prononça d’un ton fort lamentable. Quelques instants se passèrent. L’ouragan toutefois avait son harmonie, et jo m’oubliais à l’écouter. ^ Dans les profondeurs de la forêt gémissaient mille voix éplorées ; les torrents hurlaient en bondissant de roche en roche ; les sapins craquaient comme les mâts d’un vaisseau battu par la tourmente, et sur nos têtes le vent rendait d’étranges sons en sifflant dans les feuillages. Le bruit de l’eau qui coulait sous les pieds de nos chevaux augmentait avec une force croissante. Dans les rares moments où lo sifflement de la tempête s’apaisait un peü, nous entendions les voix de nos' compagnons, qui, soit par ignorance du danger, soit pour s’étourdir, avaient pris le parti de chanter à tue-tête.

c Ne trouvez-vous pas, dis-je au moine, que cette gaieté a quelque chose d’irritant? J’ai bien envie, en les avertissant du péril que nous courons tous, de faire changer leur chanson à boire en un De profundis.

— A quoi bon? dit mélancoliquement le franciscain. Ne vaut-il pas mieux qu’ils ignorent le danger et que la mort les | surprenne dans leur joyeuse insouciance? En ce moment où les esprits des ténèbres semblent planer au-dessus de nous, | la voix humaine a je ne sais quelle harmonie consolante. ' Tenez, j’avais refusé tantôt do vous raconter l’histoire de I fray Epigmenio ; réflexion faite, j’aime encore mieux entendre j le son de ma propre voix que le sifflement du vent dans les sapins. Et puis j’y songe : c’est dans lo couvent du Desierto, voisin de cette forêt, que s’est passée, précisément à l’époque de l’année où nous sommes, la partie la plus intéressante de la vie du révérend.

— Il est certain , dis-je, que cette circonstance devrait ajouter un intérêt particulier à votre récit ; mais en ce mo-

FRAY SERAl'lU.

luent je me seus fort peu disposé à l’entendre. Cependant, s’il peut vous être agréable de raconter cette histoire, je...- — Fray Epigmenio, reprit le franciscain en m’interrompant, n’a jamais été, même dans sa jeunesse, qu’un assez triste compagnon. C’est vous dire qu’il ne me ressemblait en rien. Loin d’avoir voulu, comme moi, se faire soldat avant d’endosser le froc, il était entré bien jeune encore en qualité de novice au couvent des frères carmélites surnommé el Desierlo. Au temps dont je parle, c’est-à-dire il y a cinquante ans, le Desierto n’était pas abandonné comme aujourd’hui. C’était une retraite habitée par plusieurs religieux qui voulaient, en s’éloignant des villes, apporter dans la pratique de la règle un raffinement d’austérité. Vous devinez quelle influence cette solitude sauvage pouvait exercer sur un cerveau malade. Moi-même je ne répondrais pas de ma raison si je devais passer ma vie en pareil lieu. Les supérieurs du jeune novice s’alarmèrent bientôt de l’exaltation farouche qui avait pris chez lui la place d’une solide piété. Ils représentèrent à Epigmenio que le démon, jaloux de ses mérites, lui tendrait quelque piège où il succomberait. L’avertissement était sage; Epigmenio n’écouta rien. Bien plus, il s’isola presque entièrement de ses frères, et s’enferma plus obstinément que jamais dans sa cellule, espèce de sombre cachot dont les fenêtres s’ouvraient sur le bois qui entoure le couvent. C’était la plus triste cellule de ce triste cloître, et fray Epigmenio l’avait choisie de préférence à celles dont les croisées donnaient sur le jardin. La vue des fleurs semblait à ce rigide cénobite une distraction trop mondaine. Des flots de verdure noire constamment agités par le veut et encadrés dans un amphithéâtre de rochers aux formes fantastiques, voilà le paysage sur lequel Epigmenio avait presque sans cesse les yeux Axés. Je vous l’ai dit, la tête la plus saine n’aurait pu résister longtemps à ces influences combinées de la solitude et de la prière. Le moine avoua plus

lard que des visions étranges passaient devant ses yeux pendant ces longues journées de contemplation et de silence. Des voix mystérieuses frappaient ses oreilles , et ce n’était pas toujours les concerts des anges qu’il entendait ; les murmures de la forêt se transformaient en soupirs voluptueux, en voix féminines, qui montaient jusqu’à lui avec l’âcre senteur des sapins ; souvent même des figures tentatrices lui apparaissaient sous les feuillages éclairés par la lune.... »

A ce moment, le franciscain s’interrompit brusquement, et, se tournant vers moi : c M’écoutez-vous? me dit-il.

— J’avoue, répondis-je, que j’écoute plus attentivement encore l’eau, dont le bruit augmente singulièrement sous nos pieds, et je trouve que nous sommes fort à plaindre de n’avoir pas ici un de ces beaux clairs de lune dont vous parlez.

— Fray Epigmenio, reprit Serapio sans faire attention à ma remarque, se crut un saint, puisque des tentations pareilles venaient l’assaillir; il crut pouvoir lutter contre le démon, comme les ermites des anciennes légendes. Un jour, à l’heure où le soleil allait se coucher, il ne se contenta pas d’attendre le tentateur dans sa cellule , il voulut le braver dans cette forêt même, peuplée de si étranges fantômes. Il y avait déjà quelque temps qu’il errait sous la voûte épaisse des sapins lorsque des sanglots étouffés retentirent non loin de lui. Il s’arrêta pour prêter l’oreille, puis s’avança du côté d’où ces gémissements semblaient venir. Pendant longtemps ses recherches furent inutiles; enfin il arriva, de détour en détour, à un carrefour du bois au milieu duquel gisait, sur le gazon, un homme qui l’invita de la main à s’approcher de lui. Fray Epigmenio hésita un moment. L’inconnu était un homme de haute taille, vêtu d’un riche costume de velours noir ; une pâleur mortelle était répandue sur sa physionomie, et il serrait avec angoisse contre sa poitrine un mouchoir ensanglanté. Enfin, après s’être signé dévotement, Fray Epigmenio se décida à s’approcher du blessé, c Au nom de Dieu, » lui de-

FRAY SERAPIO. 7i

manda-t-il , < de quelle mauvaise rencontre êtes-vous vie- « time? » Le saint nom de Dieu parut causer à l’étranger une émotion pénible ; ce fut d’une voix éteinte qu’il apprit à Epigmenio qu’il voyageait avec sa fille, et que des voleurs venaient de le dévaliser après l’avoir frappé d’un coup de poignard. Il ajouta que ce n’était pas pour lui qu’il invoquait des secours, mais pour la faible créature qui était à ses côtés, et en même temps , écartant les branches d’un buisson près duquel il était couché, il montra à fray Epigmenio une jeune fille étendue sans connaissance sur l’herbe, à quelques pas do lui. Les rayons de la lune tombaient en plein sur son beau visage et sur sa robe blanche. Vous comprenez quel dut être le trouble d’Epigmenio à la vue de cette jeune fille, qui lui rappelait les plus adorables visions de ses nuits. 11 se remit pourtant après un court silence, et représenta à l’étranger que le couvent du Desierto était encore éloigné; que, fût-il même plus près, une femme ne saurait y recevoir l’hospitalité. L’inconnu se plaignit alors de ne pouvoir même continuer sa route; car il n’avait plus son cheval, qui s’était échappé au moment de l’attaque des voleurs. Rassemblant toutes ses forces, il déclara que sa blessure le faisait moins souffrir et qu’il allait profiter de ce soulagement passager pour se mettre à la recherche de l’animal. Le moine, de son côté, s’éloigna en promettant, s’il trouvait le cheval échappé, de le ramener au lieu où ils laissaient tous deux la jeune fille évanouie. Que vous dirai-je ? Fray Epigmenio chercha longtemps et inutilement. Dans tous les endroits que la lune éclairait, une bizarre hallucination lui montrait la robe blanche de la jeune fille qu’il venait de quitter. Bientôt, soit qu’il eût perdu sa route, soit qu’une puissance irrésistible l’entraînât, le moine se retrouva près de l’endroit où reposait la compagne toujours évanouie de l’étranger. Seulement, celui-ci n’était plus là. Une tentation terrible menaçait la vertu du révérend. Il y avait là devant lui une

femme jeune et belle, dont la chevelure noire flottait déroulée sur de blanches épaules. Jamais la lune n’avait eu de plus magiques reflets, jamais les bois n’avaient exhalé une senteur plus enivrante. Fray Épigmenio , épouvanté , appela l’étranger de toutes ses forces, mais l’écho seul lui répondit. »

Un éclair éblouissant vint interrompre, à cet endroit, le récit du moine, et nous annoncer que l’orage redoublait. Cette nouvelle interruption devait se prolonger bien au delà de nos prévisions. Une eau fangeuse gagnait déjà nos étriers. Nos chevaux, immobiles dépuis longtemps, venaient enfin de se retourner pour présenter leur poitrail au fil de l’eau, dont l’impétuosité croissait de minute en minute avec de sourds grondements. Autour de nous, dans l’épaisseur du bois, le fracas des torrents se mêlait de plus en plus terrible à la sauvage harmonie des vents , qui soufflaient de tous les points de l’horizon.

« L’eau monte ! s’écria fray Serapio, et nos chevaux seront bientôt sans force contre elle. »

Presque au môme instant, une eau glacée vint mouiller nos pieds et nous arracher un cri de saisissement. Nos chevaux firent une brusque conversion, et, soit guidés par leur instinct, soit emportés par la force du courant, ils commencèrent à descendre la pente du ravin. Un autre cri de détresse, que le vent nous apporta, nous apprit que le torrent entraînait aussi nos compagnons d’infortune. Un second éclair vint illuminer la forêt et fut suivi d’un éclat de tonnerre qui vibra longtemps dans l’espace. Une odeur sulfureuse se répandit dans l’air; presque aussitôt, à notre inexprimable satisfaction, un sapin frappé à quelques pas de nous par la foudre s’enflamma rapidement et ne tarda pas à jeter autour de lui une large zone de lumière.

« Nous sommes sauvés! cria fray Serapio; j’aperçois près d’ici un talus moins escarpé, que nos chevaux pourront gravir. »

FRAY SERAPIÜ.

Déjà nos compagnons avaient en effet franchi les bords du torrent ; ils nous invitaient, du geste et de la voix, à les imiter. Mon cheval, raidissant alors ses jarrets par un effort désespéré, atteignit à son tour le sommet du talus. Je fus suivi de près par fray Serapio, qui , deux fois repoussé par cette berge glissante, était revenu à l’assaut une troisième fois et s’était comporté, dans cette occasion difficile, en véritable cavalier mexicain. Nous n’étions pas cependant à l’abri de nouveaux dangers. Un moment avait suffi pour nous tirer d’une situation désespérée, mais il fallait se hâter de chercher un abri ; il ne pouvait plus être question de pousser jusqu’à l’hacienda. Le ciel, qui s’était éclairci, nous montra une route battue qui longeait le ravin. Cette route devait nous mener aux ruines du Desierto, du couvent même où fray Epigmenio avait prononcé ses vœux. Nous nous élançâmes dans le sentier battu, certains, cette fois, de ne plus nous égarer, et, quelques minutes après avoir échappé au danger d’une submersion imminente, notre petite troupe s’arrêta, avec une satisfaction profonde , devant les murs ruinés de l'antique monastère.

Le Desierto.

Après avoir attaché nos chevaux dans la cour extérieure du couvent, nous choisîmes, à l’entrée du bâtiment, la cellule qui nous offrait l’abri le plus commode. Les premiers moments de halte furent consacrés à un échange de réflexions moitié bouffonnes et moitié sérieuses, sur le danger auquel nous venions d’échapper. Don Romulo avoua qu’il avait pris part à dix-sept conspirations, qu’il avait été banni, avec des circonstances aggravantes, de trois républiques, le Pérou, l’Équateur et la Colombie, mais que les moments qu’il venait

de passer devaient être comptés parmi les plus pénibles de sa vio si pleine d’émotions. Quant au moine, à l’étudiant et à l’officier, ils confessèrent de bonne grâce que si, à l’approche du danger, l’insouciance s’était montrée dans leurs discours, elle était loin de régner dans leur âme. Ces premières confidences échangées, nos yeux se portèrent plus tranquillement sur l’édifice en ruines où le hasard nous avait forcés de chercher un asile.

Situé au milieu d’un paysage qui rappelle celui de la Grande-Chartreuse de Grenoble, le couvent du Desierto est encore, à l’extérieur, assez bien conservé. Ses coupoles et ses clochers dominent comme autrefois les massifs de sapins qui l’entourent ; quoique près d’un demi-siècle se soit écoulé depuis que les moines l’ont abandonné, le lierre n’a pas encore voilé entièrement les baies des cellules désertes. La mousse verdâtre qui tapisse les murs atteste seule le défaut d’entretien et les ravages du temps. Il faut franchir cette première enceinte encore debout et pénétrer dans l’intérieur du couvent, pour avoir le spectacle de la destruction et de la tristesse qui l’accompagne. Les coupoles dégradées laissent pénétrer le jour sans obstacle par de larges ouvertures, le» pilastres des cloîtres s’écroulent, les degrés de pierre sont descellés, des monceaux de ruines encombrent le chœur et la nef de l’église, un épais manteau de pariétaires couvre ces débris. Les vapeurs qui s’amassent sur le sommet de la montagne où s’élève le couvent tombent en une pluie fine sur les dalles déchaussées et répandent partout une humidité glaciale. Au-dessus du maître autel, à travers une des nombreuses fissures du dôme, ces vapeurs condensées s’échappent et tombent goutte à goutte avec la régularité d’une clepsydre, comme pour marquer la fuite des heures et rompre, par le léger bruit qu’elles font en tombant sur le marbre, le lugubre silence qui règne dans cette morne solitude. Tel est le couvent du Desierto vu à la clarté du jour et par un temps

FHAY SËRAPiü.

serein. Qu’on imagine maintenant l’aspect de cette retraite à l’heure où nous y avions cherché un refuge, lorsque l’orage, qui durait depuis le commencement de la nuit, se calmait à peine. Qu’on fasse pénétrer les pâles clartés de la lune sous ces arceaux déserts , qu’on fasse siffler dans la nef abandonnée, dans la cage vide de l’orgue , dans les cellules dépeuplées, les derniers rugissements de la tourmente : on aura une idée du gtte qui nous était offert pour achever la nuit.

Nous grelottions tous sous nos habits trempés, et une de nos premières occupations fut de chercher les matériaux nécessaires pour allumer du feu. Nous nous partageâmes l’exploration du couvent. Je m’engageai seul dans une des parties les plus ruinées de l’édiûce. Le souvenir du vieux moine do Saint-François m’était revenu à l’esprit, et je me plaisais à évoquer cette bizarre image en parcourant les galeries abandonnées. Autour de moi, les piliers du cloître allongeaient de grandes ombres sur le terrain blanchi par la lune. Tout était silencieux comme dans une nécropole. Les courtines de lierre frémissaient seules sous le vent. Du cloitre, j’entrai dans un vaste corridor ; à travers de larges crevasses à la voûte, quelques rayons de la lune pénétraient furtivement. Dans le lointain, je crus remarquer sur les dalles quelques lueurs rougeâtres à côté de ces blanches clartés; j’entendis aussi un hennissement qui ne semblait pas venir de la cour où nous avions attaché nos chevaux. Au môme instant, mes compagnons me rappelèrent, et je m’empressai de les rejoindre. Ils avaient réuni quelques fagots de menu bois ; ce n’était pas néanmoins le résultat le plus intéressant do leurs recherches. L’offîcier don Blas affirmait qu’il avait aperçu au clair de lune un cheval qui n’était pas l’un des nôtres. L’étudiant prétendait avoir rencontré le spectre de l’un des moines enterrés dans le couvent. Un court silence accueillit ces bizarres récits. Don Romulo le rompit le premier : c Voilà décidément une société bien mêlée ; le cheval de

7ü SCÈNES DE LA VIE MEXICAINE.

quelque bandit et le fantôme d’un moine, des spectres et des malfaiteurs 1 »

Nous engageâmes fray Serapio à prononcer dans son formidable latin la classique formule d’exorcisme ; mais le moine , nous répondit brusquement :

« Mon latin n’éloignerait pas le spectre dont il est question, il l’attirerait au contraire. Et Dieu veuille qu’il ne paraisse pas ! Sachez-le bien, il n’y a pas ici de revenant. Le fantôme qu’a vu le seigneur don Blas est une réalité. C’est mon supérieur, le révérend père Epigmenio, qu’un vœu de pénitence, prononcé à la suite d’une peccadille de jeunesse, ramène ici chaque année, au retour de la semaine sainte. S’il m'aper- | çoit, comment justifier mon déguisement et ma folle excursion? » I

La réponse du franciscain nous rassurait complètement, et son inquiétude n’excita en nous qu’une très-médiocre compassion. Voulant néanmoins éviter entre les deux moines une rencontre et peut-être un conflit désagréable, nous choisimes pour y faire du feu une des cellules les plus retirées du couvent, et nous nous étendîmes autour du foyer, sur nos manteaux humides. Bientôt l’étudiant, l’officier et le gentilhomme dormirent profondément ; le moine et moi, nous restions seuls éveillés. Fray Serapio, attentif au moindre bruit, tremblait sans cesse d’étre surpris par son inflexible supérieur ; pour moi, j’étais sous l’impression de l’histoire, si malencontreusement interrompue, de fray Epigmenio. Voyant que le franciscain ne dormait pas, je le pressai d’achever son récit. Mon compagnon, qui ne pouvait fermer l’œil, fut heureux de trouver ce moyen d’occuper son insomnie, et il s’exécuta d’assez bonne grâce, après s’être mis sur son séant et s’être rapproché du feu.

c J’ai laissé, reprit-il, fray Epigmenio au moment où le hasard livrait à sa générosité une femme évanouie. Sa première pensée fut de prendre la fuite ; la seconde fut de rester,

FRAY SERAPIO.

et il resta. Il cessa même d’appeler le chevalier blessé, dont il ne souhaitait plus le retour, et lorsque la jeune fille, sortant de sa léthargie, eut ouvert sur lui des yeux chargés de langueur, le révérend père perdit la tête. Si à ce moment-là l’étranger se fût montré, le moine l’eût étranglé ; mais vous avez sans doute deviné que l’homme aux vêtements noirs n’était autre que le diable lui-même. >

Pour toute réponse à cette assertion fort inattendue, je me contentai de secouer la tête. Fray Serapio, qui cachait sous ses prétentions de séducteur un grand fond de crédulité superstitieuse, crut sans doute que j’adhérais à sa pensée sur le caractère du mystérieux inconnu. Il continua :

« La tentation avait été trop bien conduite pour que fray Epigmenio ne sortît pas vaincu de sa lutte avec le mauvais esprit. Non-seulement le malheureux succomba, mais il fut même si complètement ensorcelé, qu’il trouva moyen de cacher pendant un mois entier, dans le couvent du Desierto, celle qui avait été l’instrument de sa chute. Pendant tout ce mois, sa conduite extérieurement n’avait pas changé ; il affectait même plus de sévérité dans son maintien, et les remords qui le tourmentaient secrètement donnaient à ses traits une expression plus sombre. Le ciel et l’enfer se partageaient son âme. Écouta-t-il enfin la voix de l’orgueil plus que celle du repentir ? Le fait est que ses hésitations cessèrent un jour , et ce jour-là il avait pris une résolution inébranlable, terrible. Que voulez-vous ? Fray Epigmenio ne devait rien faire comme les autres. Il avoua publiquement sa faute , et livra au saint-office'

L’inquisition, fondée au Mexique en 1 57 i , eut pour premier inquisiteur don Pedro MoyadeConlreras. Eile fut supprimée après la conquête de l’indépendance mexicaine, de iS09 à tsto, et son ancien palais, situé dans 1a rue de Santo-Domingo, sert aujourd’hui de douane. Sur l’un des panneaux de la porte, des hérétiques enveloppés jusqu’à mi-corps dans les flammes sont le seul emblème qui rappelle la destination première de l’édiflcc.

la femme dont le démon s’était, disait-il, servi contre lui. Il l’accusait de sortilège, de magie : il avait peut-être raison. Dès ce moment, on admira plus que jamais une vertu qui se relevait avec tant d’éclat. L’inquisition instruisit néanmoins le procès du moine comme celui de la séductrice; car le saint tribunal, dans son impartialité, voyait deux coupables où le public n’en voyait qu’un. Le moine attendit le jugement dans son cloître, la femme au fond d’un cachot. Quelques semaines d’une pénible attente se passèrent. Un soir, la cellule de fray Epigmenio fut le théâtre d’une scène où l’intervention du diable ne se révèle pas moins clairement que dans la rencontre de la forêt. Courbé sur son crucifix, le moine redemandait à Dieu le calme que sou âme avait perdu. Tout à coup un bruit de pas le fait tressaillir. Un homme était devant lui, le contemplait avec des yeux ardents, et cet homme n’était autre que l’étranger qui s’était montré au reclus une première fois dans la forêt, un mois auparavant. Il était vêtu de même, et plus pâle encore que la nuit où le moine l’avait trouvé baigné dans son sang. Fray Epigmenio fit un pas en arrière, mais l’étranger ne bougea pas. La formule d’exorcisme, péniblement balbutiée, ne le fit pas reculer davantage. Alors le moine appela au secours; niais il était trop tard. Quand on entra dans la cellule, l’étranger avait disparu; Epigmenio, frappé d’un coup de poignard, était évanoui auprès de son prie-Dieu, et, sur le mur, on pouvait voir l’empreinte des doigts du meurtrier, qui s’était sans doute échappé en appuyant au lambris sa main sanglante. Cette empreinte, le temps ne l’a pas effacée : vous pourrez la voir encore.

— Je devine la fin de l’histoire, dis-je à fray Serapio : la ' femme fut condamnée comme sorcière, et le moine fut absous.

— La femme, reprit fray Serapio, avoua dans les tourments sa connivence avec le diable, connivence qu’elle fut

FRAY SERAPIO.

condamnée à expier en acte public ; mais elle n’attendit pas le châtiment : les gardiens la trouvèrent un matin étranglée dans son cachot avec les tresses de ces beaux cheveux noirs qui avaient fait perdre la tête à fray Epigmenio. Quant à ce dernier, sa blessure était légère ; il se rétablit promptement. Condamné à cinq ans de travaux subalternes dans le couvent de Saint-François de Mexico, il s’y chargea du soin des jardins. Presque à la même époque, l’inquisition cessa d’exister, et le couvent du Desierto fut abandonné comme trop insalubre. Depuis longtemps, un pèlerinage que fray Epigmenio fait chaque année à la même époque dans ce couvent ruiné perpétue seul le souvenir de cet événement. *

Fray Serapio se tut. J’étais accablé de sommeil; il me sembla que lui aussi tombait de fatigue, et je crus devoir lui épargner mes réflexions sur le récit que je venais d’entendre. Déjà j’étais couché à côté de mes compagnons profondément endormis , quand le franciscain me secoua par le bras et m’invita précipitamment à le suivre. Je me levai et me plaçai avec lui à une fenêtre d’où la vue plongeait sur les cours intérieures du couvent, que blanchissaient les premières clartés du jour. Le moine dont la figure triste et sévère m’avait si souvent frappé dans mes promenades au jardin de Saint-François traversait en ce moment une de ces enceintes. Nous remarquâmes que ses pas étaient plus chancelants , sa taille plus courbée que de coutume. Quand il se fut éloigné : « Suivez-moi , nie dit fray Serapio , dans la cellule qui fut la sienne et qu’il vient de quitter. » Cette cellule, où nous arrivâmes bientôt, ne se distinguait en rien des autres. Les murs étaient complètement nus ; le vent sifflait à travers les plantes parasites qui croissaient entre les pierres disjointes. Une torche de sapin plantée dans un des interstices de la muraille achevait- de brûler; fray Serapio raviva la flamme près de s’éteindre , et , avec toute l’obstination d’un cicerone consciencieux , il prétendit me faire re-

connaître sur la muraille la trace des cinq doigts de l’inconnu qui avait poignardé le moine dans sa prison. Je vouhjs bien , par condescendance , renoncer à voir l’effet de l’humidité dans les taches noirâtres qui semblaient à mon compagnon l’empreinte exacte de la main de Satan. Je saisis cependant cette occasion pour faire remarquer à l’excellent fray Serapio que l’histoire de son malheureux confrère s’expliquait parfaitement sans l’intervention du diable. Probablement les supérieurs de fray Epigmenio , jaloux de sa vertu rigide , lui avaient tendu le piège assez grossier où il était tombé. On avait trouvé un compère adroit et une fdle complaisante ; malheureusement le fanatisme brutal du moine avait tout gâté. L’inquisition , qu’on ne voulait pas mêler dans tout ceci , avait eu vent de l’affaire. La comédie avait alors tourné au drame. La vengeance du père qui s’était repenti d’avoir vendu sa fdle , la fin malheureuse de cette dernière, la vie de fray Epigmenio désormais flétrie et désolée , telles avaient été les suites de cette honteuse intrigue tramée à l’ombre du cloître même où nous nous trouvions. Tel fut le commentaire que je soumis à fray Serapio; * mais celui-ci, par entêtement aussi bien que par crédulité , se garda bien d’admettre mon interprétation.

Le lendemain , nous arrivâmes à l’hacienda de l’ami de don Diego Mercado , où une cordiale réception nous fit oublier, les fatigues et les agitations de la nuit précédente.

De retour à Mexico , je continuai mes visites au couvent de Saint-Frantois, et , je l’avoue , je lus avec plus d’intérêt I les récits conservés dans ses précieuses archives; car j’avias pu me convaincre que l’antique fanatisme espagnol , dont ces récits énuméraient les actes , vit encore profondément dans une partie de la population du Mexique. Entre le passé et le présent des cloîtres de cet étrange pays , il y a un lien étroit , que les mœurs légères de quelques moines , rencontrés en passant dans les rues de Mexico , ne m’avaient

FRAY.SERAPIO.

pas fait soupçonner. L’inquisition a disparu , mais en laissant dans le clergé une trace profonde , une tradition singulièrement vivace de démoralisation , d’ignorance superstitieuse et de fanatisme.

Chaque fois que je me rendais au couvent de Saint-François , je rencontrais fray Epigmenio , tantôt errant dans le cloître, tantôt rêvant sous la tonnelle du jardin. Un jour, cependant , je parcourus tout le couvent sans que le vieux moine se présentât sur mon passage. Au moment ou je me retirais , fray Serapio vint au-devant de moi. La présence du franciscain dans son couvent était un de ces cas trop rares pour que je ne l’interrogeasse pas sur le motif de cette pieuse dérogation à ses habitudes.

c Hélas 1 s’écria Serapio d’une voix dolente,' ne m’en parlez pas.... fray Epigmenio n’en fait jamais d’autres. Il vient de mourir. Une fièvre lente le minait depuis longtemps ; ce matin elle l’a achevé , et c’est moi qui dois veiller le corps du révérend père. Pouvait-on me jouer un tour plus affreux ?

— Je ne vous comprends pas, lui dis-je. Serait-ce par hasard au pauvre fray Epigmenio que vous en voudriez?

— Et à qui donc , si ce n’est à lui ? Savez-vous ce que la veillée de cette nuit me fait perdre? Un rendez-vous charmant , mon cher. »

Et pour commentaire sur ces derniers mots , fray Serapio me lança un regard expressif qui complétait sa demi-confidence. Je ne me sentis pas la force de reprocher au moine son dévergondage dont il se vantait d’un ton si cavalier. En ce moment même , les premiers tintements du glas interrompirent notre entretien.

. c Adieu , me dit fray Serapio ; celle cloche m’appelle à mon poste , et je vous quitte. >

Je lui serrai la main , et je ne [)us m’empêcher en m’éloignant de songer au bizarre contraste nue présentaient ces 226 f

deux liommos, habitants du même couvent, soumis à la mémo règle, tous deux méconnaissant la sainteté de leur mission , l’un mariant le libertinage à une pieuse crédulité , l’autre poussant la piété jusqu’au fanatisme et la faisant dégénérer en cruauté, c Ce contraste, me disais-je tristement, résumerait-il toute la vie du moine mexicain ? Qui me dira combien de malheureux , dans les innombrables cloîtres du Mexique , ont commencé comme le premier pour finir comme le second ? »

Parmi les personnages qui ont figuré dans ce récit , un seul devait voir une vie paisible succéder à une jeunesse aventureuse : c’était l’étudiant don Diego Mercado , qui , appartenant à une riche famille de Mexico , avait toujours regardé l’avenir sans inquiétude. Quant à l’officier don Blas , il devait mourir ignoré dans une obscure rencontre avec des voleurs de grand chemin. La destinée de don Romulo a été à la fois plus brillante et plus agitée. Après avoir pris part à dix-sept conspirations et s’étre vu banni de trois républiques, don Romulo, compromis dans une nouvelle intrigue politique , a quitté le Mexique comme il avait quitté le Pérou , la Colombie et l’Équateur. Rentré enfin dans ce dernier État, sa patrie, il y a été élevé à la présidence, et cette fois, en présence de son propre gouvernement ^ il a dû renoncer à scs principes subversifs. Nous no savons cependant si sa conversion a été bien complète. Il est des agitateurs politiques que l’exercice môme du pouvoir ne corrige pas, et qui préfèrent encore aux profits de l’intrigue les joies qu’elle leur procure, les ruines qu’elle entasse autour d’eux.

Digilized by Googlt

Page 1