‹ Scènes de la vie militaireChapitre 10 sur 45 · XII · texte numérisé non relu

XII

— Et monsieur se fait attendre! dit-elle avec une cruelle ironie.

— Oh ! s'il pouvait ne pas venir ! s'écria Francine.

— S'il ne venait pas, dit Marie d'une voix sourde, j'irais audevant de lui, moi! Mais non, il ne peut tarder maintenant... Francine, suis-je bien belle?

— Vous êtes bien pâle!

— Vois! reprit mademoiselle de Verneuil, cette chambre parfumée, ces fleurs, ces lumières, cette vapeur enivrante : tout ici pourra-t-il bien donner l'idée d'une vie céleste à celui que je veux plonger cette nuit dans les délices de l'amour?

— Qu'y a-t-il donc, mademoiselle?

— Je suis trahie, trompée, abusée, jouée, rouée, perdue, et je veux le tuer, le déchirer!... Mais oui, il y avait toujours dans ses manières un mépris qu'il cachait mal, et que je ne voulais pas voir! Oh! j'en mourrai! — Sotte que je suis! dit-elle en riant; il vient, j'ai la nuit pour lui apprendre que, mariée ou non, un homme qui m'a possédée ne peut plus nvanandonner. Je lui mesurerai la vengeance à l'offense, et il périra désespéré. Je lui croyais quelque grandeur dans l'âme, mais c'est sans doute le fils d'un laquais! 11 m'a certes bien habilement trompée; car j'ai peine à croire encore que l'homme capable de me livrer à Pille-Miche sans pitié puisse descendre à des fourberies dignes de Scapin. Il est si facile de se jouer d'une femme aimante, que c'est la dernière des lâchetés. Qu'il me tue, bien; mais mentir, lui que j'avais tant grandi! A l'échafaud! àl'échafaud! Ah! je voudrais le voir guillotiner. Suis-je donc si cruelle? Il ira mourir, couvert de caresses, de baisers qui lui auront valu vingt ans de vie...

— Marie, dit Francine avec une douceur angélique, comme tant d'autres, soyez victime de votre amant, mais ne vous faites ni sa maîtresse ni son bourreau. Gardez son image au fond de votre cœur, sans vous la rendre à vous-même cruelle. S'il n'y avait aucune joie dans un amour sans espoir, que deviendrions-nous, pauvres femmes que nous sommes? Ce Dieu, Marie, auquel vous ne pensez jamais, nous récompensera d'avoir obéi à notre vocation sur la terre : aimer et souffrir!

— Petite chatte, répondit mademoiselle de Verneuil en caressant la main de Francine, ta voix est bien douce et bien séduisaatel

La raison a bien des attraits sous ta forme! Je voudrais bien t' obéir...

— Vous lui pardonnez, vous ne le livrerez pas?

— Tais-toi, ne me parle plus de cet homme-là. Comparé à lui, Corentin est une noble créature... Me comprends-tu?

Elle se leva en cachant sous une figure horriblement calme et l'égarement qui la saisit et une soif inextinguible de vengeance. Sa démarche, lente et mesurée, annonçait je ne sais quoi d'irrévocable dans ses résolutions. En proie à ses pensées, dévorant son injure et trop fière pour avouer le moindre de ses tourments, elle alla au poste de la porte Saint-Léonard pour y demander la demeure du commandant. A peine était- elle sortie de sa maison, que Corentin y entra.

— Oh! monsieur Corentin, s'écria Francine, si vous vous intéressez à ce jeune homme, sauvez-le! mademoiselle va le livrer. Ce misérable papier a tout détruit.

Corentin prit négligemment la lettre en demandant :

— El où est-elle allée?

— Je ne sais.

— Je cours, dit-il, la sauver de son propre désespoir.

11 disparut en emportant la lettre, franchit la maison avec rapidité, et dit au petit gars qui jouait devant la porte :

— Par où s'est dirigée la dame qui vient de sortir?

Le fils de Galope-Chopine fit quelques pas avec Corentin pour lui montrer la rue en pente qui menait à la porte Saint-Léonard.

— C'est par là, dit-il sans hésiter, en obéissant à la vengeance que sa mère lui avait soufflée au cœur.

En ce moment, quatre hommes déguisés entrèrent chez mademoiselle de Verneuil, sans avoir été vus ni par le petit gars ni par Corentin.

— Retourne à ton poste, reprit l'espion. Aie l'air de t'amuser à faire tourner le loqueteau des persiennes, mais veille bien, et regarde partout, même sur les toits...

Corentin s'élança rapidement dans la direction indiquée par le petit gars, crut reconnaître mademoiselle de Verneuil au milieu du brouillard, et la rejoignit effectivement au moment où elle atteignait le poste Saint-Léonard.

— Où allez-vous? dit-il en lui offrant le bras. Vous êtes pâle» qu'est-il donc arrivé? Est-il convenable de sortir ainsi toute seule?" prenez mon bras.

— Où est le commandant? lui demanda-t-elle.

A peine mademoiselle de Verneuil avait-elle achevé sa phrase» qu'elle entendit le mouvement d'une reconnaissance militaire en dehors de la porte Saint-Léonard, et distingua bientôt la grossevoix de Hulot au milieu du tumulte.

— Tonnerre de Dieu! s' écria-t-il, jamais je n'ai vu moins clair qu'en ce moment à faire la ronde. Ce ci-devant a commandé le temps...

— De quoi vous plaignez-vous? répondit mademoiselle de Verneuil en lui serrant fortement le bras, ce brouillard peut cacher la vengeance aussi bien que la perfidie... Commandant, ajouta-t-elle à voix basse, il s'agit de prendre avec moi des mesures telles, que le Gars ne puisse pas échapper aujourd'hui.

— Est-il chez vous? lui demanda-t-il d'une voix dont l'émotion accusait son étonnement.

— Non, répondit-elle, mais vous me donnerez un homme sûr, et je l'enverrai vous avertir de l'arrivée de ce marquis.

— Qu'allez-vous faire? dit Corentin avec empressement à Marie; un soldat chez vous l'effaroucherait, mais un enfant, et j'en trouverai un, n'inspirera pas de défiance...

— Commandant, reprit mademoiselle de Verneuil, grâce à ce brouillard que vous maudissez, vous pouvez, dès à présent, cerner ma maison. Mettez des soldats partout. Placez un poste dans l'église Saint-Léonard pour vous assurer de l'esplanade sur laquelle donnent les fenêtres de mon salon. Apostez des hommes sur la Promenade; car, quoique la fenêtre de ma chambre soit à vingt pieds du sol, le désespoir prête quelquefois la force de franchir les distances les plus périlleuses. Écoutez : je ferai probablement sortir ce monsieur par la porte de ma maison; ainsi, ne donnez qu'à un homme courageux la mission de la surveiller; car, dit-elle en poussant un soupir, ou ne peut pas lui refuser de la bravoure , et il se défendra !

— Gudin? cria le commandant.

Aussitôt le jeune Fougerais s'élança du milieu de la troupa

revenue avec Hulot et qui avait gardé ses rangs à une certaine distance.

— Écoule, mon garçon, lui dit le vieux militaire à voix basse, ce tonnerre de ûlle nous livre le Gars sans que je sache pourquoi, c'est égal, ça n'est pas notre affaire. Tu prendras dix hommes avec toi et tu te placeras de manière à garder le cul-de-sac au fond duquel est la maison de cette ûlle; mais arrange-toi pour qu'on ne voie ni loi ni tes hommes.

— Oui, mon commandant, je connais le terrain.

— Eh bien, mon enfant, reprit Hulot, Beau-Pied viendra t'averlir de ma part du moment où il faudra jouer du bancal. Tâche de joindre toi-même le marquis, et, si tu peux le tuer, afin que je n'aie pas à le fusiller juridiquement, tu seras lieutenant dans quinze jours, ou je ne me nomme pas Hulot. — Tenez, mademoiselle, voici un lapin qui ne boudera pas, dit-il à la jeune fille en lui montrant Gudin. Il fera bonne garde devant votre maison, et, si le ci-devant en sort ou veut y entrer, il ne le manquera pas.

Gudin partit avec une dizaine de soldats.

— Savez-vous bien ce que vous faites? disait tout bas Corentin à mademoiselle de Verneuil.

Elle ne lui répondit pas, et vit partir avec une sorte de contentement les hommes qui, sous les ordres du sous-lieutenant, allèrent ■se placer sur la Promenade, et ceux qui, suivant les instructions de Hulot, se postèrent le long des flancs obscurs de l'église Saint- Léonard.

— Il y a des maisons qui tiennent à la mienne, dit-elle au commandant, cernez-les aussi. Ne nous préparons pas de repentir en négligeant une seule des précautions à prendre.

— Elle est enragée, pensa Hulot.

— Ne suis-je pas prophète? lui dit Corentin à l'oreille. Quant à celui que je vais mettre chez elle, c'est le petit gars au pied sanglant; ainsi...

Il n'acheva pas. Mademoiselle de Verneuil s'était, par un mouvement soudain, élancée vers sa maison, où il la si»ivit en sifilant comme un homme heureux; quand il la rejoignit, elle avait déjà atteint le seuil de la porte, où Corentin retrouva le fils de Galope- ^hopioe.

— Mademoiselle, lui dit-il, prenez avec vous ce petit garçon, vaus ne pouvez pas avoir d'émissaire plus innocent et plus actif que lui. — Quand tu auras vu le Gars entré, quelque chose qu'on te dise, sauve-toi, viens me trouver au corps de garde, je te donnerai de quoi manger de la galette pendant toute ta vie.

A ces mots, soufflés, pour ainsi dire, dans Toreille du petit gars, Corentin se sentit presser fortement la main par le jeune Breton, qui suivit mademoiselle de Verneuil.

— Maintenant, mes bons amis, expliquez-vous quand vous voudrez ! s'écria Corentin lorsque la porte se ferma. Si tu fais l'amour, mon petit marquis, ce sera sur ton suaire.

Mais Corentin, qui ne put se résoudre à quitter de vue cette maison fatale, se rendit sur la Promenade, où il trouva le commandant occupé à donner quelques ordres. Bientôt la nuit vint. Deux heures s'écoulèrent sans que les différentes sentinelles, placées de distance en distance, eussent rien aperçu qui pût faire soupçonner que le marquis avait franchi la triple enceinte d'hommes attentifs et cachés qui cernaient les trois côtés par lesquels la tour du Papegaut était accessible. Vingt fois Corentin était allé de la Promenade au corps de garde, vingt fois son attente avait été trompée, et son jeune émissaire n'était pas encore venu le trouver. Abîmé dans ses pensées, l'espion marchait lentement sur la Promenade en éprouvant le martyre que lui faisaient subir trois passions terribles dans leur choc : l'amour, l'avarice, l'ambition. Huit heures sonnèrent à toutes les horloges. La lune se levait fort tard. Le brouillard et la nuit enveloppaient donc dans d'effroyables ténèbres les lieux où le drame conçu par cet homme allait se dénouer. L'agent supérieur de la police sut imposer silence à ses passions, il se croisa fortement les bras sur la poitrine, et ne quitta pas des yeux la fenêtre qui s'élevait comme un fantôme lumineux au-dessus de cette tour. Quand sa marche le conduisait du côté des vallées au bord des précipices, il épiait machinalement le brouillard sillonné par les lueurs pâles de quelques lumières qui brillaient çà et là dans les maisons

• de la ville ou des faubourgs, au-dessus et au-dessous du rempart.

' Le silence profond qui régnait n'était troublé que par le murmure du iNançon, par les coups lugubres et périodiques du beffroi, par

les pas lourds des sentinelles, ou par le bruii des armes, quand on venait d'heure en heure relever les postes. Tout était devenu solennel, les hommes et la nature.

— 11 fait noir comme dans la gueule d'un loup, dit en ce moment Pille-Miche,

— Va toujours, répondit Marche-à-Terre, et ne parle pas plus qu'un chien mort.

— J'ose à peine respirer, répliqua le chouan.

— Si celui qui vient de laisser rouler une pierre veut que son cœur herve de gaîne à mon couteau, il n'a qu'à recommencer! dit Marche-à-Terre d'une voix si basse, qu'elle se confondait avec le frissonnement des eaux du Nançon.

— Mais c'est moi, dit Pille-Miche.

— Eli bien, vieux sac à sous, reprit le chef, glisse sur ton ventre comme une anguille de haie, sinon nous allons laisser là nos carcasses plus tôt qu*il ne faudra.

— Hé! Marche-à-Terre, dit en continuant l'incorrigible Pille- Miche, qui s'aida de ses mains pour se hisser sur le ventre et arriva sur la ligne où se trouvait son camarade, à l'oreille duquel il parla d'une voix si étouffée, que les chouans par lesquels ils étaient suivis n'entendirent pas une syllabe; hé! Marche-à-Terre, s'il faut en croire notre grande garce, il doit y avoir un fier butin là-haut. Veux-tu faire part à nous deux?

— Écoute, Pille-Miche! dit Marche-à-Terre en s'arrêtant à plat ventre.

Toute la troupe imita ce mouvement, tant les chouans étaient excédés par les difficultés que le précipice opposait à leur marche.

— Je te connais, reprit Marche-à-Terre, pour être un de ces bons Jean-prend-tout qui aiment autant donner des coups que d'en recevoir, quand il n'y a que cela à choisir. Nous ne venons pas ici pour chausser les souliers des morts, nous sommes diables contre diables, et malheur à ceux qui auront les griffes courtes! La grande garce nous envoie ici pour sauver le Gars. Il est là, liens, lève ton nez de chien et regarde cette fenêtre, au-dessus de la tour!...

En ce moment, minuit sonna. La lune se leva et donna au

brouillard l'apparence d'une fumée blanche. Pille-Miche serra violemment le bras de Marche-à-Terre et lui montra silencieusement, à dix pieds au-dessus d'eux, le fer triangulaire de quelques baïonnettes luisantes.

— Les bleus y sont déjà, dit Pille-Miche; nous n'aurons rien de force.

— Patience! répondit Marche-à-Terre; si j'ai bien tout examiné ce matin, nous devons trouver au bas de la tour du Papegaut, entre les remparts et la Promenade, une petite place où l'on met toujours du fumier, et l'on peut se laisser tomber là-dessus comme sur un lit.

— Si saint Labre, dit Pille-Miche, voulait changer en bon cidre le sang qui va couler, les Fougerais en trouveraient demain une bien bonne provision.

Marche-à-Terre couvrit de sa large main la bouche de son ami; puis un avis sourdement donné par lui courut do rang en rang jusqu'au dernier des chouans, suspendus dans les airs sur les bruyères des schistes. En effet, Corentin avait une oreille trop exercée pour n'avoir pas entendu le froissement de quelques arbustes tourmentés par les chouans, ou le bruit léger des cailloux qui roulèrent au bas du précipice, et il était au bord de l'esplanade. Marche-à-Terre, qui semblait posséder le don de voir dans l'obscurité, ou dont les sens, continuellement en mouvement, devaient avoir acquis la finesse de ceux des sauvages, avait entrevu Corentin; comme un chien bien dressé, peut-être l'avait-il senti. Le diplomate de la police eut beau écouter le silence et regarder le mur naturel formé par les schistes, il n'y put rien découvrir. Si la lueur douteuse du brouillard lui permit d'apercevoir quelques chouans, il les prit pour des fragments du rocher, tant ces corps humains gardèrent bien l'apparence d'une nature inerte. Le danger de la troupe dura peu. Core/Jin fut attiré par un bruit très-distinct qui se fit entendre à l'autre extrémité de la Promenade, au point où cessait le mur de soutènement et où commençait la pente rapide du rocher. Un sentier tracé sur le bord des schistes et qui communiquait à l'escalier de la Reine aboutissait précisément à ce point d'intersection. Au moment où Corentin y arriva, il vit une figure s'élevant comme par enchantement, et, quand il avança la main pour s'emparer de

cet être fantastique ou réel auquel il ne supposait pas de bonnes intention, il rencontra les formes rondes et moelleuses d'une femme.

— Que le diable vous emporte, ma bonne! dit-il en murmurant. Si vous n'aviez pas eu affaire à moi, vous auriez pu attraper une Jaalje dans la tête... Mais d'où venez-vous et où allez-vous à cette heure-ci? Êtes-vous muette? — C'est cependant bien une femme? ne dit-il à lui-même.

Le silence devenant suspect, l'inconnue répondit d'une voix qui annonçait un grand effroi :

— Ah! mon bonhomme, je revenons de la veillée.

— C'est la prétendue mère du marquis! se dit Corentin. Voyons ce qu'elle va faire. — Eh bien, allez par là, la vieille, reprit-il à haute voix en feignant de ne pas la reconnaître. A gauche donc, si vous ne voulez pas être fusillée!

Il resta immobile; mais, en voyant madame du Gua qui se dirigeait vers la tour du Papegaut, il la suivit de loin avec une adresse diabolique. Pendant cette fatale rencontre, les chouans s'étaient très-habilement postés sur les tas de fumier vers lesquels Marcheà-Terre les avait guidés.

— Voilà la grande garce! se dit tout bas Marche-à-Terre en se dressant sur ses pieds le long de la tour, comme aurait pu faire un ours. — Nous sommes là, dit-il à la dame.

— Bien ! répondit madame du Gua. Si tu peux trouver une •échelle dans la maison dont le jardin aboutit à six pieds au-dessous <lu fumier, le Gars sera sauvé. Vois-tu cet œil-de-bœuf là-haut? il donne dans un cabinet de toilette attenant à la chambre à coucher, c'est là qu'il faut arriver. Ce pan de la tour au bas duquel vous êtes -est le seul qui ne soit pas cerné. Les chevaux sont prêts, et, si tu as gardé le passage du Nançon, en un quart d'heure nous devons le mettre hors de danger, malgré sa folie. Mais, si cette catin veut ie suivre, poignardez-la!

Corentin , apercevant dans l'ombre quelques-unes des formes indistinctes qu'il avait d'abord prises pour des pierres , se mou- \o\t avec adresse, alla sur-le-champ au poste de la porte Saint- Léonard, où il trouva le commandant dormant tout habillé sur la lit de camp.

— Laissez-le donc! dit brutalement Beau-Pied à Corenlin, il ne fait que de se poser là.

— Les chouans sont ici! cria Corentin dans l'oreille de Hulot.

— Impossible, mais tant mieux! fit le commandant, tout endormi qu'il était; au moins l'on se battra!

Lorsque Hulot arriva sur la Promenade, Corentin lui montra dans l'ombre la singulière position occupée par les chouans.

— Ils auront trompé ou étouffé les sentinelles que j'ai placées entre l'escalier de la Reine et le château, s'écria le commandant. Ah! quel tonnerre de brouillard! Mais, patience! je vais envoyer, au pied du rocher, une cinquantaine d'hommes, sous la conduite d'un lieutenant. Il ne faut pas les attaquer là, car ces animaux-là sont si durs, qu'ils se laisseraient rouler jusqu'en bas du précipice comme des pierres, sans se casser un membre.

La cloche fêlée du beffroi sonnait deux heures lorsque le commandant revint sur la Promenade, après avoir pris les précautions militaires les plus sévères, afin de se saisir des chouans commandés par Marche- à -Terre. En ce moment, tous les postes ayant été doublés, la maison de mademoiselle de Verneuil était devenue le centre d'une petite armée. Le commandant trouva Corentin absorbé dans la contemplation de la fenêtre qui dominait la tour du Papegaut.

— Citoyen, lui dit Hulot, je crois que le ci-devant nous embête» car rien n'a encore bougé.

— Il est là! s'écria Corenlin en montrant la fenêtre. J'ai vu l'ombre d'un homme sur les rideaux... Je ne comprends pas ce qu'est devenu mon petit gars : ils l'auront tué ou séduit. Tiens, commandant, vois-tu? voici un homme! marchons!

— Je n'irai pas le saisir au lit, tonnerre de Dieu! Il sortira, s'il est entré; Gudin ne le manquera pas, répliqua Hulot, qui avait ses raisons pour attendre.

— Allons, commandant, je t'enjoins, au nom de la loi, de marcher à l'instant sur cette maison.

— Tu es encore un joli coco pour vouloir me faire aller!

Sans s'émouvoir de la colère du commandant, Corentin lui dit froidement :

— Tu m'obéiras ! Voici un ordre en bonne forme, signé du mi-

nistre de la guerre, qui t'y forcera, reprit-il en tirant de sa poche un papier. Est-ce que tu t'imagines que nous sommes assez simples pour laisser cette fille agir comme elle l'entend? C'est la guerre civile que nous étouffons, et la grandeur du résultat absout la petitesse des moyens.

— Je prends la liberté, citoyen, de t'envoyer faire..., tu me comprends? Suffît. Pars du pied gauche, laisse-moi tranquille et plus vite que ça.

— Mais lis ! dit Coreutin.

— Ne m'embête pas de tes fonctions, s'écria Hulot, indigné de recevoir des ordres d'un être qu'il trouvait si méprisable.

En ce moment, le fils de Galope-Chopine se trouva au milieu d'eux comme un rat qui serait sorti de terre.

— Le Gars est en route ! s'écria-t-il.

— Par où?

— Par la rue Saint-Léonard.

— Beau -Pied, dit Hulot à l'oreille du caporal qui se trouvait auprès de lui, cours prévenir ton lieutenant de s'avancer sur la maison et de faire un joli petit feu de file, tu m'entends! — Par file à gauche, en avant sur la tour, vous autres! s'écria le commandant.

Pour la parfaite intelligence du dénoûment, il est nécessaire de rentrer dans la maison de mademoiselle de Verneuil avec elle.

Quand les passions arrivent à une catastrophe, elles nous soumettent à une puissance d'enivrement bien supérieure aux mesquines irritations du vin ou de l'opium. La lucidité que contractent alors les idées, la délicatesse des sens trop exaltés, produisent les effets les plus étranges et les plus inattendus. En se trouvant sous la tyrannie d'une même pensée, certaines personnes aperçoivent clairement les objets les moins perceptibles, tandis que les choses les plus palpables sont pour elles comme si elles n'existaient pas. Mademoiselle de Verneuil était en proie à cette espèce d'ivresse qui fait de la vie réelle une vie semblable à celle des somnambules, lorsque après avoir lu la lettre du marquis elle s'empressa de tout ordonner pour qu'il ne pût échapper à sa vengeance, comme naguère elle avait tout préparé pour la première fête de son amour. Mais, quand elle vit sa maison soigneusement entourée, par ses

•ordres, d'un triple rang de baïonnettes, une lueur soudaine brilla •dans son âme. Elle jugea sa propre conduite et pensa avec une -sorte d'horreur qu'elle venait de commettre un crime. Dans un •premier mouvement d'anxiété, elle s'élança vivement vers le seuil de sa porte, et y resta pendant un moment immobile, en s'efforçant de réfléchir sans pouvoir achever un raisonnement. Elle dou- •tait si complètement de ce qu'elle venait de faire, qu'elle chercha pourquoi elle se trouvait dans l'aniichambre de sa maison, en tenant un enfant inconnu par la main. Devant elle, des milliers <l'étincelles nageaient en l'air comme des langues de feu. Elle se mit à marcher pour secouer l'horrible torpeur dont elle était enveloppée; mais, semblable à une personne qui sommeille, aucun objet ne lui apparaissait avec sa forme ou sous ses couleurs vraies. Elle serrait la main du petit garçon avec une violence qui ne lui était pas ordinaire, et l'entraînait par une marche si précipitée, qu'elle semblait avoir l'activité d'une folle. Elle ne vit rien de tout •ce qui était dans le salon quand elle le traversa , et cependant ■elle y fut saluée par trois hommes qui se séparèrent pour lui •donner passage.

— La voici ! dit l'un d'eux.

— Elle est bien belle ! s'écria le prêtre.

— Oui, répondit le premier; mais comme elle est pâle et agitée!...

— Et distraite ! ajouta le troisième, elle ne nous voit pas.

A la porte de sa chambre, mademoiselle de Verneuil aperçut la 'iîgure douce et joyeuse de Francine, qui lui dit à l'oreille :

— 11 est là, Marie...

Mademoiselle de Verneuil se réveilla, put réfléchir, regarda l'enfant qu'elle tenait, le reconnut et répondit à Francine :

— Enferme ce petit garçon, et, si tu veux que je vive, garde-toi Men de le laisser s'évader.

En prononçant ces paroles avec lenteur, elle avait fixé les yeux -sur la porte de sa chambre, où ils restèrent attachés avec une si -effrayante immobilité, qu'on eût dit qu'elle voyait sa victime à travers l'épaisseur des panneaux. Elle poussa doucement la porte «t la ferma sans se retourner, car elle aperçut le marquis debout devant la cheminée. Sans être trop recherchée, la toilette du gen-

tilhomme avait un certain air de fête et de parure qui ajoutait encore à l'éclat que toutes les femmes trouvent à leurs amants. Acet aspect, mademoiselle de Verneuil retrouva toute sa présence d'esprit. Ses lèvres, fortement contractées, quoique entr'ouvertes, laissèrent voir l'émail de ses dents blanches et dessinèrent un sourire arrêté dont l'expression était plus terrible que voluptueuse. Elle marcha d'un pas lent vers le jeune homme, et, lui montranL du doigt la pendule :

— Un homme digne d'amour vaut bien la peine qu'on l'attende,, dit-elle avec une fausse gaieté.

Mais, abattue par la violence de ses sentiments, elle tomba sur le. sofa qui se trouvait auprès de la cheminée.

— Ma chère Marie, vous êtes bien séduisante quand vous êtes en colère! dit le marquis en s'asseyant auprès d'elle, lui prenant une main qu'elle laissa prendre et implorant un regard qu'elle refusait... J'espère, continua-t-il d'une voix tendre et caressante,, que Marie sera dans un instant bien chagrine d'avoir dérobé sa tête à son heureux mari.

En entendant ces mots, elle se tourna brusquement et le regardadans les yeux.

— Que signifie ce regard terrible? reprit-il en riant. Mais ta. main est brûlante!... Mon amour, qu'as-tu?

— Mon amour! répondit-elle d'une voix sourde et altérée.

— Oui, dit-il en se mettant à genoux devant elle et lui prenant les deux mains qu'il couvrit de baisers, oui, mon amour, je suis à toi pour la vie.

Elle le poussa violemment et se leva. Ses traits se contractèrent,, elle rit comme rient les fous et lui dit :

— Tu n'en crois pas un mot, homme plus fourbe que le plusignoble scélérat !

Elle sauta vivement sur le poignard qui se trouvait auprès d'un vase de fleurs, et le fit briller à deux doigts de la poitrine du jeune homme surpris.

— Bah! dit-elle en jetant cette arme, je ne t'estime pas assez: pour te tuer! Ton sang est même trop vil pour être versé par des soldats, et je ne vois pour loi que le bourreau...

Ces paroles furent péniblement prononcées d'un ton bas, et elle

trépignait comme un enfant gâté qui s'impatiente. Le marquis s'approcha d'elle en cherchant à la saisir.

— Ne me touchez pas! s'écria-t-elle en se reculant par un mouvement d'horreur.

— Elle est folle! dit tout haut le marquis au désespoir.

— Oui, folle, répéta-t-elle, mais pas encore assez pour être ton jouet... Que ne pardonnerais-je pas à la passion! mais vouloir me posséder sans amour, et récrire à cette...

— A qui donc ai-je écrit? demanda-t-il avec un étonneraent qui certes n'était pas joué.

— A cette femme chaste qui voulait me tuer !

Là, le marquis pâlit, serra le dos du fauteuil qu'il tenait de manière à le briser, et s'écria :

— Si madame du Gua a été capable de quelque noirceur... Mademoiselle de Verneuil chercha la lettre et ne la retrouva

plus; elle appela Francine et la Bretonne vint.

— Où est cette lettre?

— M. Corentin Ta prise.

— Corentin! Ah! je comprends tout : il a fait la lettre, et m'a trompée comme il trompe, avec un art diabolique...

Après avoir jeté un cri perçant, elle alla tomber sur le sofa, et un déluge de larmes sortit de ses yeux. Le doute, comme la certitude, était horrible. Le marquis se précipita aux pieds de sa maîtresse, la serra contre son cœur en lui répétant dix fois ces mots, les seuls qu'il pût prononcer :

— Pourquoi pleurer, mon ange? Où est le mal? Tes injures sont pleines d'amour. Ne pleure donc pas, je t'aime! je t'aime toujours!

Tout à coup, il se sentit presser par elle avec une force surnaturelle, et, au milieu de ses sanglots :

— Tu m'aimes encore?... dit-elle.

— Tu en doutes! répondit-il d'un ton presque mélancolique. Elle se dégagea brusquement de ses bras et se sauva, comme

effra\ée et confuse, à deux pas de lui.

— Si j'en doute?... s'écria-t-elle.

Elle vit le marquis souriant avec une si douce ironie, que les paroles expirèrent sur ses lèvres. Elle se laissa prendre par la main et conduire jusque sur le seuil de la porte. Marie aperçut au

fond du salon un autel dressé à la hâte pendant son absence. Le prêtre était en ce moment revêtu de son costume sacerdotal. Des ■cierges allumés jetaient sur le plafond un éclat aussi doux que Tespérance. Elle reconnut, dans les deux hommes qui l'avaient saluée, le comte, de Bauvan et le baron du Guénic, deux témoins choisis par Montauran.

— Me refuseras-tu toujours? lui dit tout bas le marquis.

A cet aspect, elle fit tout à coup un pas en arrière ])our regagner sa chambre, tomba sur les genoux, leva les mains vers le marquis et lui cria :

— Ah! pardon! pardon! pardon!...

Sa voix s'éteignit, sa tête se pencha en arrière, ses yeux se fermèrent, et elle resta entre les bras du marquis et de Francine comme si elle eût expiré. Quand elle rouvrit les yeux, elle rencontra le regard du jeune chef, un regard plein d'une amoureuse bonté.

— Marie, patience ! cet orage est le dernier, dit-il.

— Le dernier! répéta-t-elle.

Francine et le marquis se regardèrent avec surprise, mais elle leur imposa silence par un geste.

— Appelez le prêtre, dit-elle, et laissez-moi seule avec lui. Ils se retirèrent.

— Mon père, dit-elle au prêtre, qui apparut soudain devant elle, mon père, dans mon enfance, un vieillard à cheveux blancs, semblable à vous, me répétait souvent qu'avec une foi bien vive on obtenait tout de Dieu : est-ce vrai?

— C'est vrai, répondit le prêtre. Tout est possible à celui qui a tout créé.

Mademoiselle de Verneuil se précipita à genoux avec un incroyable enthousiasme :

— 0 mon Dieu! dit-elle dans son extase, ma foi en toi est égale à mon amour pour lui ! Inspire-moi ! Fais ici un miracle, ou prends ma vie !

— Vous serez exaucée, dit le prêtre.

Mademoiselle de Verneuil vint s'offrir à tous les regards en s'appuyant sur le bras de ce vieux prêtre à cheveux blancs. Une émotion profonde et secrète la livrait à l'amour d'un amant, plus bril-

lante qu'en aucun jour passé, car une sérénité pareille à celle que les peintres se plaisent à donner aux martyrs imprimait à sa figureun caractère imposant. Elle tendit la main au marquis, et il» s'avancèrent ensemble vers l'autel, où ils s'agenouillèrent. Ce ma riage, qui allait être bénit à deux pas du lit nuptial, cet autel élevé à la hâte, cette croix, ces vases, ce calice apportés secrètement par un prêtre, cette fumée d'encens répandue sous des corniches qui n'avaient encore vu que la fumée des repas, ce prêtre qui ne portait qu'une élole par-dessus sa soutane, ces cierges dans un salon,. tout formait une scène touchante et bizarre qui achève de peindre^ ces temps de triste mémoire où la discorde civile avait renversé les institutions les plus saintes. Les cérémonies religieuses avaient alors toute la grâce des mystères. Les enfants étaient ondoyés dansles chambres où gémissaient encore les mères. Comme autrefois,le Seigneur allait, simple et pauvre, consoler les mourants. Enfin les jeunes filles recevaient pour la première fuis le poin sacré dansle lieu même où elles jouaient la veille. L'union du marquis et de mademoiselle de Verneuil allait être consacrée, comme tant d'autresunions, par un acte contraire à la législation nouvelle; mais, plus tard, ces mariages, bénits pour la plupart au pied des chênes,, furent tous scrupuleusement reconnus. Le prêtre qui conservait ainsi les anciens usages jusqu'au dernier moment était un de ces hommes fidèles à leurs principes au fort des orages. Sa voix, pure du serment exigé par la République, ne répandait à travers la tempête que des paroles de paix. Il n'attisait pas, comme l'avait fait l'abbé Gudin, le feu de l'incendie; mais il s'était, avec beaucoupd'autres, voué à la dangereuse mission d'accomplir les devoirs du sacerdoce pour les âmes restées catholiques. Afin de réussir dans ce périlleux ministère, il usait de tous les pieux artifices nécessités par la persécution, et le marquis n'avait pu le trouver que dans une de ces excavations qui, de nos jours encore, portent le nom de la cachetle du prêtre. La vue de cette figure pâle et souffranteinspirait si bien la prière et le respect, qu'elle suffisait pour donner à cette salle mondaine l'aspect d'un saint lieu. L'acte de malheur et de joie était tout prêt. Avant de commencer la cérémonie, le prêtre demanda, au milieu d'un profond silence, les noms de la fiancée.

' — Marie-Nathalie, fille de mademoiselle Blanche de Castéran, ■décédée abbesse de Notre-Dame de Séez, et de Victor-Amédée, duc de Verneuil.

— Née?

— A la Chasterie, près d'Alençon.

— Je ne croyais pas, dit tout bas le baron au comte, que Montauran ferait la sottise de Tépouser!... La fille naturelle d'un duc, fi donc!

— Si c'était du roi, encore passe, répondit le comte de Bauvan en souriant; mais ce n'est pas moi qui le blâmerai. L'autre me plaît, et c'est sur cette Jument de Charette que je vais maintenant faire la guerre. Elle ne roucoule pas, celle-là!...

Les noms du marquis avaient été remplis à l'avance; les deux amants signèrent et les témoins après. La cérémonie commença. En ce moment, Marie entendit seule le bruit des fusils et celui de la marche lourde et régulière des soldats qui venaient sans doute relever le poste de bleus qu'elle avait fait placer dans l'église. Elle tressaillit et leva les yeux sur la croix de l'autel.

— La voilà une sainte, dit tout bas Francine.

— Qu'on me donne de ces saintes-là, et je serai diablement dévot! ajouta le comte à voix basse.

Lorsque le prêtre fit à mademoiselle de Verneuil la question d'usage, elle répondit par un oui accompagné d'un soupir profond. Elle se pencha à l'oreille de son mari et lui dit :

— Dans peu, vous saurez pourquoi je manque au serment que j'avais fait de ne jamais vous épouser.

Lorsque, après la cérémonie, l'assemblée passa dans une salle où le dîner avait été servi, et, au moment oi!i les convives s'assirent, Jérémie arriva tout épouvanté. La pauvre mariée se leva brusquement, alla au-devant de lui, suivie de Francine, et, sous un de ces prétextes que les femmes savent si bien trouver, elle pria le marquis de faire tout seul pendant un moment les honneurs du repas, et emmena le domestique avant qu'il eût commis une indiscrétion qui serait devenue fatale.

— Ah! Francine, se sentir mourir, et ne pas pouvoir dire : Je Hieurs!... s'écria mademoiselle de Verneuil, qui ne reparut plus.

Celte absence pouvait trouver sa justification dans la cérémonie XII. 20

qui venait d'avoir lieu. A la fin au repas, et au moment où l'inquiétude du marquis était au comble, Marie revint dans tout l'éclat du vêtement des mariées. Sa figure était joyeuse et calme, tandis que Francine, qui l'accompagnait, avait une terreur si profonde empreinte sur tous les traits, qu'il semblait aux convives voir dans ces deux figures un tableau bizarre où l'extravagant pinceau de Salvator Rosa aurait représenté la Vie et la Mort se tenant par la main.

— Messieurs, dit-elle au prêtre, au baron, au comte, vous serez mes hôtes pour ce soir, car il y aurait trop de danger pour vous à sortir de Fougères. Cette bonne fille a mes instructions et conduira chacun de vous à son appartement. — Pas de rébellion, ditelle au prêtre qui allait parler; j'espère que vous ne désobéirez pas à une femme le jour de ses noces.

Une heure après, elle se trouva seule avec son amant dans la chambre voluptueuse qu'elle avait si gracieusement disposée. Ils arrivèrent enfin à ce lit fatal où, comme dans un tombeau, se brisent tant d'espérances, où le réveil à une belle vie est si incertain, où meurt, où naît l'amour, suivant la portée des caractères qui ne s'éprouvent que là. Marie regarda la pendule et se dit : « Six heures à vivre ! »

— J'ai donc pu dormir?... s'écria-t-elle vers le matin, réveillée en sursaut par un de ces mouvements soudains qui nous font tressaillir lorsqu'on a fait la veille un pacte en soi-même afin de s'éveiller le lendemain à une certaine heure. — Oui, j'ai dormi, répéta-t-elle en voyant à la lueur des bougies que l'aiguille de la pendule allait bientôt marquer deux heures du matin.

Elle se retourna et contempla le marquis endormi, la tête appuyée sur une de ses mains, à la manière des enfants, et de l'autre serrant celle de sa femme en souriant à demi, comme s'il se fût endormi au milieu d'un baiser.

— Ah ! se dit-elle à voix basse, il a le sommeil d'un enfant! Mais pouvait-il se défier de moi, de moi qui lui dois un bonheur sans nom?

Elle le poussa légèrement, il se réveilla et acheva de sourire. 11 baisa la main qu'il tenait, et regarda cette malheureuse femme avec des yeux si étincelants, que, n'en pouvant soutenir le voluptueux éclat, elle déroula lentement ses larges paupières, comme

pour s'interdire à elle-même une dangereuse contemplation; mais, en voilant ainsi le feu de ses regards, elle excitait si bien le désir en paraissant s'y refuser, que, si elle n'avait pas eu de profondes terreurs à cacher, son mari aurait pu l'accuser d'une trop grande coquetterie. Ils relevèrent ensemble leurs têtes charmantes, et se fiient mutuellement un signe de reconnaissance plein des plaisirs qu'ils avaient goûtés ; mais, après un rapide examen du délicieux tableau que lui offrait la figure de sa femme, le marquis, attribuant à un sentiment de mélancolie les nuages répandus sur le front de Marie, lui dit d'une voix douce :

— Pourquoi cette ombre de tristesse, mon amour?

— Pauvre Alphonse, oi^i crois-tu donc que je t'aie mené?... demanda-t-elle en tremblant.

— Au bonheur...

— A la mort!

Et, tressaillant d'horreur, elle s'élança hors du lit ; le marquis étonné la suivit, sa femme l'amena près de la fenêtre. Après un geste délirant qui lui échappa, Marie releva les rideaux et lui montra du doigt, sur la place, une vingtaine de soldats. La lune, ayant dissipé le brouillard, éclairait de sa blanche lumière les habits, les fusils, l'impassible Corentin, qui allait et venait comme un chacal attendant sa proie, et le commandant, les bras croisés, immobile, le nez en l'air, les lèvres retroussées, attentif et chagrin.

— Eh! laissons-les, Marie, et reviens...

— Pourquoi ris-tu, Alphonse? c'est moi qui les ai placés làl

— Tu rêves ?

— Non.

Ils se regardèrent un moment, le marquis devina tout, et, la serrant dans ses bras :

— Va! je t'aime toujours, dit-il.

— Tout n'est donc pas perdu ! s'écria Marie. — Alphonse, dit-elle après une pause, il y a de l'espoir.

En ce moment, ils entendirent distinctement le cri sourd de la chouette, et Francine sortit tout à coup du cabinet de toilette.

— Pierre est là! dit-elle avec une joie qui tenait du délire.

La marquise et Francine revêtirent Montauran d'un costume de

chouan, avec cette étonnante promptitude qui n'appartient qu'aux femmes. Lorsque la marquise vit son mari occupé à charger les armes que Francine apporta, elle s'esquiva lestement, après avoir fait un signe d'intelligence à sa fidèle Bretonne. Francine conduisit alors le marquis dans le cabinet de toilette attenant à la chambre. Le jeune chef, en voyant une grande quantité de draps fortement attachés, put se convaincre de l'active sollicitude avec laquelle la Bretonne avait travaillé à tromper la vigilance des soldats.

— Jamais je ne pourrai passer par là, dit le marquis en examinant l'étroite baie de l'œil-de-bœuf.

Eu ce moment, une grosse figure noire en remplit entièrement l'ovale, et une voix rauque, bien connue de Francine, cria doucemont :

— Dépêchez-vous, mon général ! ces crapauds de bleus se remuent..,

— Oh! encore un baiser! dit une voix tremblante et douce.

Le marquis, dont les pieds atteignaient l'échelle libératrice, mais qui avait encore une partie du corps engagée dans l'œilde-bœuf, se sentit pressé par une étreinte de désespoir. 11 jeta un cri en reconnaissant ainsi que sa femme avait pris ses habits; il voulut la retenir, mais elle s'arracha brusquement de ses bras, et il se trouva forcé de descendre, 11 gardait à la main un lambeau d'étoffe, et, la lueur de la lune venant à l'éclairer soudain, il s'aperçut que ce lambeau devait appartenir au gilet qu'il avait porté la veille.

— Halte! feu de peloton!...

Ces mots, prononcés par Hulot au milieu d'un silence qui avait quelque chose d'horrible, rompirent le charme sous l'empire duquel semblaient être les hommes et les lieux. Une salve de balles arrivant du fond de la vallée jusqu'au pied de la tour succéda aux décharges que firent les bleus placés sur la Promenade. Le feu des républicains n'offrit aucune interruption et fut continu, impitoyable. Les victimes ne jetèrent pas un cri. Entre chaque décharge, le silence était effrayant.

Cependant, Corentin. ayant entendu tomber du haut de l'échelle un des personnages aériens qu'il avait signalés au commandant, soupçonna quelque piège.

— Pas un de ces animaux-là ne chante, dit-il à Hulot; nos deux amants sont bien capables de nous amuser ici par quelque ruse, tandis qu'ils se sauvent peut-être par un autre côté...

L'espion, impatient d'éclaircir le mystère, envoya le fils de Galope-Cliopine chercher des torches. La supposition de Corentin avait été si bien comprise de Hulot, que le vieux soldat, préoccupé par le bruit d'un engagement très-sérieux qui avait lieu devant le poste de Saint-Léonard, s'écria :

— C'est vrai, ils ne peuvent pas être deux. Et il s'élança vers le corps de garde.

— On lui a lavé la tête avec du plomb, mon commandant, lui dit Beau-Pied, qui venait à la rencontre de Hulot; mais il a tué Gudin et blessé deux hommes. Ah ! l'enragé ! il avait enfoncé trois rangées de nos lapins, et aurait gagné les champs sans le factionnaire de la porte Saint-Léonard, qui l'a embroché avec sa baïonnette.

En entendant ces paroles, le commandant se précipita dans le corps de garde, et vit sur le lit de camp un corps ensanglanté que l'on venait d'y placer; il s'approcha du prétendu marquis, leva le chapeau qui en couvrait la figure, et tomba sur une chaise.

— Je m'en doutais, s'écria-t-il en se croisant les bras avec force; elle l'avait, sacré tonnerre! gardé trop longtemps.

Tous les soldats restèrent immobiles. Le commandant avait fait dérouler les longs cheveux noirs d'une femme. Tout à coup, le silence fut interrompu par le bruit d'une multitude armée. Corentin entra dans le corps de garde en précédant quatre soldats qui, sur leurs fusils placés en forme de civière, portaient Montauran, auquel plusieurs coups de feu avaient cassé les deux cuisses et les bras. Le marquis fut déposé sur le lit de camp auprès de sa femme , il l'aperçut et trouva la force de lui prendre la main par un geste convulsif. La mourante tourna péniblement la tête, reconnut son mari, frissonna par une secousse horrible à voir, et murmura ces paroles d'une voix presque éteinte :

— Un jour sans lendemain!... Dieu m'a trop bien exaucée!

— Commandant, dit le marquis en rassemblant toutes ses forces H sans quitter la main de Marie, je compte sur votre probité pour annoncer ma mort à mon jeune frère, qui se trouve à Londres.

Écrivez-lai que, s'il veut obéira mes dernières paroles, il ne portera pas les armes contre la France, sans néanmoins jamais abandonner le service du roi.

— Ce sera fait, dit Hulot en serrant la main du mourant-

— Portez-les à Thôpital voisin, s'écria Corentin.

Hulot prit l'espion par le bras, de manière à lui laisser l'empreinte de ses ongles dans la chair, et lui dit :

— Puisque ta besogne est finie par ici, fiche-moi le camp! et regarde bien la figure du commandant Hulot, pour ne jamais te trouver sur son passage, si tu ne veux pas qu'il fasse de ton ventre le fourreau de son bancal.

Et déjà le vieux soldat tirait son sabre.

— Voilà encore un de mes honnêtes gens qui ne feront jamais fortune, se dit Corentin quand il fut loin du corps de garde.

Le marquis put encore remercier par un signe de tête son adversaire, en lui témoignant cette estime que les soldats ont pour <le loyaux ennemis.

En 1827, un vieil homme, accompagné de sa femme, marchandait des bestiaux sur le marché de Fougères, et personne ne lui disait rien, quoiqu'il eût tué plus de cent personnes; on ne lui rappelait même point son surnom de Marche-à-Terre. La personne à qui l'on doit de précieux renseignements sur tous les personnages de cette Scène le vit emmenant une vache, et allant de cet air simple, ingénu, qui fait dire : « Voilà un bien brave homme! »

Quant à Cibot, dit Pille-Miche, on a déjà vu comment il a fini. Peut-être Marche-à-Terre essaya-t-il, mais vainement, d'arracher son compagnon à l'échafaud, et se trouvait-il >ur la place d'Alençon lors de l'effroyable tumulte qui fut un des événements du fameux procès Rifoël, Briond et la Chanterie.

Fougères, août 1827,

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