XII
lement, cette chère abbesse implora pour moi l'homme qui l'avait abandonnée; car elle me savait sans amis, sans fortune, sans avenir... Cet homme, toujours présent sous le toit de la mère de Francine, aux soins de qui je fus remise, avait oublié son enfant. ÎSéanmoins, le duc m'accueillit avec plaisir et me reconnut, parce que j'étais belle et que, peut-être, il se revoyait jeune en moi. C'était un de ces seigneurs qui, sous le règne précédent, mirent leur gloire à montrer comment on pouvait se faire pardonner un crime en le commettant avec grâce. Je n'ajouterai rien; il fut mon père! Cependant, laissez-moi vous expliquer comment mon séjour à Paris a dû me gâter l'âme. La société du duc de Verneuil et celleoù il m'introduisit étaient engouées de cette philosophie moqueusedont s'enthousiasmait la France, parce qu'on l'y professait partout avec esprit. Les brillantes conversations qui flattèrent mon oreille se recommandaient par la finesse des aperçus, ou par un mépris spirituellement formulé pour ce qui était religieux et vrai. Les hommes, en se moquant des sentiments, les peignaient d'autant mieux qu'ils ne les éprouvaient pas; et ils séduisaient autant par leurs expressions épigrammatiques que par la bonhomie avec laquelle ils savaient mettre toute une aventure dans un mot; m:ns souvent ils péchaient par trop d'esprit, et fatiguaient les femmes en faisant de l'amour un art plutôt qu'une affaire de cœur. J'ai faiblement résisté à ce torrent. Cependant, mon âme, pardonnezmoi cet orgueil, était assez passionnée pour sentir que l'esprit avait desséché tous les cœurs; mais la vie que j'ai menée alors a eu pour résultat d'établir une lutte perpétuelle entre mes sentiments naturels et les habitudes vicieuses que j'y ai contractées. Quelques gens supérieurs s'étaient plu à développer en moi cette liberté de pensée, ce mépris de l'opinion pubhque, qui ravissent à la femme une certaine modestie d'àme sans laquelle elle perd de son charme. Hélas! le malheur n'a pas eu le pouvoir de détruire les défauts que me donna l'opulence. — Mon père, poursuivit- elle après avoir laissé échapper un soupir, le duc de Verneuil, mourut après m' avoir reconnue et avantagée par un testament qui diminuait considérablement la fortune de mon frère, son fils légitime. Je me trouvai un matin sans asile ni protecteur. Mon frère attaquait le testament qui me faisait riche. Trois années passées auprès d'une famille
opulente avaient développé ma vanité. En satisfaisant à tontes mes fantaisies, mon père m'avait créé des besoins de luxe, des habitudes desquelles mon âme, encore jeune et naïve, ne s'expliquait ni les dangers ni la tyrannie. Un ami de mon père, le maréchal duc de Lenoncourt, âgé de soixante et dix ans, s'offrit à me servir de tuteur. J'acceptai ; je me retrouvai, quelques jours après le commencement de cet odieux procès, dans une maison brillante où je jouissais de tous les avantages que la cruauté d'un frère me refusait sur le cercueil de notre père. Tous les soirs, le vieux maréchal venait passer auprès de moi quelques heures, pendant lesquelles ce vieillard ne me faisait entendre que des paroles douces et consolantes. Ses cheveux blancs et toutes les preuves touchantes qu'il me donnait d'une tendresse paternelle m'engageaient à reporter sur son cœur les sentiments du mien, et je me plus à me croire sa fille. J'acceptais les parures qu'il m'offrait, et je ne lui cachais aucun de mes caprices en le voyant si heureux de les satisfaire. Un soir, j'appris que tout Paris me croyait la maîtresse de ce pauvre vieillard. On me prouva qu'il était hors de mon pouvoir de reconquérir une innocence de laquelle chacun me dépouillait gratuitement. L'homme qui avait abusé de mon inexpérience ne pouvait pas être un amant et ne voulait pas être mon mari. Dans la semaine où je- lis celte horrible découverte, la veille du jour fixé pour mon union avec celui de qui je sus exiger le nom, seule réparation qu'il me pût offrir, il partit pour Coblenlz. Je fus honteusement chassée de la petite maison où le maréchal m'avait mise, et qui ne lui appartenait pas. Jusqu'à présent, je vous ai dit la vérité comme si j'étais devant Dieu; mais, maintenant, ne demandez pas à une infortunée le compte des souffrances enseveUes dans sa mémoire. Un jour, monsieur, je me trouvai mariée à Danton. Quelques jours plus tard, l'ouragan renversait le chêne immense autour duquel j'avais tourné mes bras. En me revoyant plongée dans la plus profonde misère, je résolus celte fois de mourir. Je ne sais si l'amour de la vie, si l'espoir de fatiguer le malheur et de trouver, au fond de cet abîme sans fin, un bonheur qui me fuyait, furent à mon insu mes conseillers, ou si je fus séduite par les raisonnements d'un jeune homme de Vendôme qui, depuis deux ans, s'est attaché à moi comme un serpent à un arbre, en croyant sans doute qu'un
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extrême malheur peut me donner à lui; enfin, j'ignore comment j'ai accepté l'odieuse mission d'aller, pour trois cent mille francs, me faire aimer d'un inconnu que je devais livrer. Je vous ai vu, monsieur, et vous ai reconnu tout d'abord par un de ces pressentiments qui ne nous trompent jamais; cependant, je me plaisais à douter, car plus je vous aimais, plus la certitude m'était affreuse. En vous sauvant des mains du commandant Hulot, j'abjurai donc mon rôle, et résolus de tromper les bourreaux au lieu de tromper leur victime. J'ai eu tort de me jouer ainsi des hommes, de leur vie, de leur politique et de moi-même avec l'insouciance d'une fille qui ne voit que des sentiments dans le monde. Je me suis crue aimée, et me suis laissée aller à l'espoir de recommencer ma vie; mais tout, et jusqu'à moi-même peut-être, a trahi mes désordres passés, car vous avez dû vous défier d'une femme aussi passionnée que je le suis. Hélas! qui n'excuserait pas et mon amour et ma dissimulation? Oui, monsieur, il me sembla que j'avais fait un pénible sommeil, et qu'en me réveillant je me retrouvais à seize ans. N'étais-je pas dans Alençon, où mon enfance me livrait ses chastes et purs souvenirs? J'ai eu la folle simplicité de croire que l'amour me donnerait un baptême d'innocence. Pendant un moment, j'ai pensé que j'étais vierge encore, puisque je n'avais pas encore aimé. Mais, hier au soir, votre passion m'a paru vraie, et une voix m'a crié : « Pourquoi le tromper? » Sachez-le donc, monsieur le marquis, repritelle d'une voix gutturale qui sollicitait une réprobation avec fierté, sachez-le bien, je ne suis qu'une créature déshonorée, indigne de vous. Dès ce moment, je reprends mon rôle de fille perdue, fatiguée que je suis de jouer celui d'une femme que vous aviez rendue à toutes les saintetés du cœur. La vertu me pèse. Je vous mépriserais, si vous aviez la faiblesse de m' épouser. C'est une sottise que peut faire un comte de Bauvan ; mais vous, monsieur, soyez digne de votre avenir, et quittez-moi sans regret. La courtisane, voyezvous, serait trop exigeante; elle vous aimerait tout autrement que la jeune enfant simple et naïve, qui s'est senti au cœur, pendant un moment, la délicieuse espérance de pouvoir être votre compagne, de vous rendre toujours heureux, de vous faire honneur, de devenir une noble, une grande épouse, et qui a puisé dans ce sentiment le courage de ranimer sa mauvaise nature de vice et d'in-
famie, afin de mettre entre elle et vous une éternelle barrière. Je vous sacrifie honneur et fortune. L'orgueil que me donne ce sacrifice me soutiendra dans ma misère, et le destin peut disposer de mon sort à son gré. Je ne vous livrerai jamais. Je retourne à Paris. Là, votre nom sera pour moi tout un autre moi-même, et la magnifique valeur que vous saurez lui imprimer me consolera de tous mes chagrins. Quant à vous, vous êtes homme, vous m'oublierez... Adieu.
Elle s'élança dans la direction des vallées de Saint-Sulpice, et disparut avant que le marquis se fût levé pour la retenir; mais elle revint sur ses pas, profita des cavités d'une roche pour se cacher, leva la tête, examina le marquis avec une curiosité mêlée de doute, et le vit marchant sans savoir où il allait, comme un homme accablé.
— Serait-ce donc une tête faible?... se dit-elle lorsqu'il eut disparu et qu'elle se sentit séparée de lui. Me comprendra-t-il ?
Elle tressaillit. Puis tout à coup elle se dirigea seule vers Fougères à grands pas, comme si elle eût craint d'être suivie par le marquis dans celte ville où il aurait trouvé la mort.
— Eh bien, Francine, que t'a-t-il dit?... demauda-t-elle à sa fidèle Bretonne lorsqu'elles furent réunies.
— Hélas! -Marie, il m"a fait pitié. Vous autres grandes dames, vous poignardez un homme à coups de langue.
— Comment donc était-il en t'abordant?
— Est-ce qu'il m'a vue?... 0 Marie, il t'aime!
— Oh ! il m'aime ou il ne m'aime pas! répondit-elle, deux mots qui pour moi sont le paradis ou l'enfer. Entre ces deux extrêmes, je ne trouve pas une place où je puisse poser mon pied.
Après avoir ainsi accompli son terrible destin, Marie put s'abandonner à toute sa douleur, et sa figure, jusque-là soutenue par tant de sentiments divers, s'altéra si rapidement, qu'après une journée pendant laquelle elle flotta sans cesse entre un pressentiment de bonheur et le désespoir, elle perdit l'éclat de sa beauté et cette fraîcheur dont le principe est dans l'absence de toute passion ou dans l'ivresse de la félicité. Curieux de connaître le résultat de sa folle entreprise, Hulot et Corentin étaient venus voir Marie peu de temps après son arrivée : elle les reçut d'un air riant.
— Eh bien, dit-elle au commandant, dont la figure soucieuse avait une expression très-interrogative, le renard revient à portée de vos fusils, et vous allez bientôt remporter une bien glorieuse victoire.
— Qu'est-il donc arrivé? demanda négligemment Corentin en jetant à mademoiselle de Verneuil un de ces regards obliques par lesquels ces espèces de diplomates espionnent la pensée.
— Ah! répondit-elle, le Gars est plus que jamais épris de ma personne, et je l'ai contraint à nous accompagner jusqu'aux portes de Fougères.
— Il paraît que votre pouvoir a cessé là, reprit Corentin, et que la peur du ci-devant surpasse encore l'amour que vous lui inspirez.
Mademoiselle de Verneuil jeta un regard de mépris sur Corentin.
— Vous le jugez d'après vous-même, lui répondit-elle.
— Eh bien, dit-il sans s'émouvoir, pourquoi ne l'avez-vous pas amené jusque chez vous?
— S'il m'aimait véritablement, commandant, dit-elle à Hulot en lui lançant un coup d'œil plein de malice, m'en voudriez-vous beaucoup de le sauver en l'emmenant hors de France?
Le vieux soldat s'avança vivement vers elle et lui prit la main pour la baiser, avec une sorte d'enthousiasme; puis il la regarda fixement et lui dit d'an air sombre :
— Vous oubliez mes deux amis et mes soixante-trois hommes!
— Ah ! commandant, dit-elle avec toute la naïveté de la passion, il n'en est pas comptable, il a été joué par une mauvaise femme, la maîtresse de Charette, qui boirait, je crois, le sang des bleus...
— Allons, Marie, reprit Corentin, ne vous moquez pas du commandant, il n'est pas encore au fait de vos plaisanteries.
— Taisez-vous, lui répondit-elle, et sachez que le jour où vous m'aurez un peu trop déplu n'aura pas de lendemain pour vous.
— Je vois, mademoiselle, dit Hulot sans amertume, que je dois m'apprêter à combattre.
— Vous n'êtes pas en mesure, cher colonel. Je leur ai vu plus de six mille hommes à Saint-James, des troupes régulières, de l'artillerie et des officiers anglais. Mais que deviendraient ces gens-là sans lui? Je pense comme Fouché, sa tête est tout.
— Eh bien, l'aurons-nous? demanda Corentin impatienté.
— Je ne sais pas, répondit-elle avec insouciance.
— Des Anglais! cria Hiilot en colère, il ne lui manquait plus que <ja pour être un brigand fini! Ah! je vais l'en donner, moi, des Anglais!... — Il paraît, citoyen diplomate, que tu te laisses périodiquement mettre en déroute par cette fille-là, dit Hulot à Corentin quand ils se trouvèrent à quelques pas de la maison.
— 11 est tout naturel, citoyen commandant, répliqua Corentin <i'un air pensif, que, dans tout ce qu'elle nous a dit, tu n'aies vu que du feu. Vous autres troupiers, vous ne savez pas qu'il existe plusieurs manières de guerroyer. Employer habilement les passions ■des hommes ou des femmes comme des ressorts que l'on fait mouvoir au profit de l'État, mettre les rouages à leur place dans cette grande machine que nous appelons un gouvernement, et se plaire à y renfermer les plus indomptables sentiments comme des détentes que l'on s'amuse à surveiller, n'est-ce pas créer, et, comme Dieu, se placer au centre de l'univers?...
— Tu me permettras de préférer mon métier au tien, répliqua sèchement le militaire. Ainsi, vous ferez tout ce que vous voudrez ■avec vos rouages ; mais je ne connais d'autre supérieur que le ministre de la guerre; j'ai mes ordres, je vais me mettre en campagne avec des lapins qui ne boudent pas, et prendre en face l'ennemi que tu veux saisir par derrière,
— Oh ! tu peux te préparer à marcher, reprit Corentin. D'après ce que cette fille m'a laissé deviner, quelque impénétrable qu'elle te semble, tu vas avoir à escarmoucher, et je te procurerai avant peu le plaisir d'un tête-à-tête avec le chef de ces brigands.
— Comment ça? demanda Hulot en reculant pour mieux regar- ■der cet étrange personnage.
— Mademoiselle de Verneuil aime le Gars, répondit Corentin -d'une voix sourde, et peut-être en est-elle aimée ! Un marquis, cordon rouge, jeune et spirituel, qui sait même s'il n'est pas riche encore, combien de tentations! Elle serait bien sotte de ne pas agir pour son compte, en tâchant de l'épouser plutôt que de nous le livrer I Elle cherche à nous amuser. Mais j'ai lu dans les yeux de cette fille quelque incertitude. Les deux amants auront vraisemblablement «n rendez-vous, et peut-être est-il déjà donné. Eh bien, demain, je tiendrai mon homme par les deux oreilles. Jusqu'à présent, il
n'était que l'ennemi de la République, mais il est devenu le mie» depuis quelques instants ; or, ceux qui se sont avisés de se mettre entre celte fille et moi sont tous morts sur l'échafaud.
En achevant ces paroles, Corentin retomba dans des réflexions qui ne lui permirent pas de voir le profond dégoût qui se peignit SU4" le visage du loyal militaire au moment où il découvrit la profondeur de cette intrigue et le mécanisme des ressorts employés par Fouché. Aussi, Hulot résolut-il de contrarier Corentin en tout ce qui ne nuirait pas essentiellement aux succès et aux vœux du gouvernement, et de laisser à l'ennemi de la République les moyens de périr avec honneur les armes à la main, avant d'être la proifr du bourreau de qui ce sbire de la haute police s'avouait être le pourvoyeur.
— Si le premier consul m'écoutait , dit-il en tournant le dos à Corentin, il laisserait ces renards-là combattre les aristocrates, ilssont dignes les uns des autres, et il emploierait les soldats à tout autre chose.
Corentin regarda froidement le militaire, dont la pensée avait éclairé le visage, et alors ses yeux reprirent une expression sardonique qui révéla la supériorité de ce Machiavel subalterne.
— Donnez trois aunes de drap bleu à ces animaux-là, et mettezleur un morceau de fer au côté, se dit-il, ils s'imaginent qu'en politique on ne doit tuer les hommes que d'une façon...
Puis il se promena lentement pendant quelques minutes, et se dit tout à coup :
— Oui, le moment est venu, cette femme sera donc à moiî Depuis cinq ans, le cercle que je trace autour d'elle s'est insensiblement rétréci, je la tiens, et avec elle j'arriverai dans le gouvernement aussi haut que Fouché... Oui, si elle perd le seul homme qu'elle ait aimé, la douleur me la livrera corps et âme. Il ne s'agit? plus que de veiller nuit et jour pour surprendre son secret.
Un moment après, un observateur aurait distingué la figure pâle de cet homme à travers la fenêtre d'une maison d'où il pouvait apercevoir tout ce qui entrait dans l'impasse formée par la rangée de maisons parallèle à Saint-Léonard. Avec la patience du chat qui guette la souris, Corentin était encore, le lendemain matin, attentif au moindre bruit et occupé à soumettre chaque passant au^
plus sévère examen. La journée qui commençait était un jour de marché. Quoique, dans ce temps calamiteux, les paysans se hasardassent difficilement à venir en ville, Corentin vit un homme à figure ténébreuse, couvert d'une peau de bique, et qui portait à son bras un petit panier rond de forme écrasée, se dirigeant vers la maison de mademoiselle de Verneuii, après avoir jeté autour de lui des regards assez insouciants. Corentin descendit dans Tintenlion d'attendre le paysan à sa sortie; mais, tout à coup, il sentit que, s'il pouvait arriver à l'improviste chez mademoiselle de Verneuii, il surprendrait peut-être d'un seul regard les secrets cachés dans le panier de cet émissaire. D'ailleurs, la renommée lui avait appris qu'il était presque impossible de lutter avec succès contre les impénétrables réponses des Bretons et des iNormands.
— Galope-Chopine! s'écria mademoiselle de Verneuii lorsque- Francine introduisit le chouan. — Serais-je donc aimée? se dit-elle à voix basse.
Un espoir instinctif répandit les plus brillantes couleurs sur son teint et la joie dans son cœur. Galope-Chopine regarda alternativement la maîtresse du logis et Francine, en jetant sur cette dernière des yeux pleins de méfiance; mais un signe de mademoiselle de Verneuii le rassura.
— Madame, dit-il, approchant deux heures, il sera chez moi et vous y attendra.
L'émotion ne permit pas à mademoiselle de Verneuii de faire d'autre réponse qu'une inclination de tête, mais un Samoyède en eût compris toute la portée. En ce moment, les pas de Corentin retentirent dans le salon. Galope-Chopine ne se troubla pas le moins du monde lorsque le regard autant que le tressaillement de mademoiselle de Verneuii lui indiqua un danger, et, dès que l'espion montra sa face rusée, le chouan éleva la voix de manière à fendre la tête.
— Ah! ah! disait-il à Francine, il y a beurre de Bretagne et beurre de Bretagne. Vous voulez du gibarry et vous ne donnez quo onze sous de la livre? il ne fallait pas m'envoyer quérir ! C'est de bon beurre, (ja, dit-il en découvrant son panier pour montrer deux petites mottes de beurre façonnées par Barbette. — Faut être juste», ma bonne dame, allons, mettez un sou de plus.
Sa voix caverneuse ne trahit aucune émotion, et ses yeux verts, ombragés de gros sourcils grisonnants, soutinrent sans faiblir le regard perçant de Corentin.
— Allons, tais-toi, bonhomme, tu n'es pas venu ici vendre du beurre, car tu as affaire à une femme qui n'a jamais rien marchandé de sa vie. Le métier que lu fais, mon vieux, te rendra quelque jour plus court de la lête.
Et Corentin, le frappant amicalement sur l'épaule, ajouta :
— On ne peut pas être longtemps à la fois l'homme des chouans et l'homme des bleus.
Galope-Chopine eut besoin de toute sa présence d'esprit pour dévorer sa rage et ne pas repousser celte accusation, que son avarice rendait juste. 11 se contenta de répondre :
— Monsieur veut se gausser de moi...
Corentin avait tourné le dos au chouan ; mais, tout en saluant mademoiselle de Verneuil, dont le cœur se serra, il pouvait facilement l'examiner dans la glace. Galope-Chopine, qui ne se crut plus vu par l'espion, consulta par un regard Francine, et Francine lui indiqua la porte en disant :
— Venez avec moi, mon bonhomme, nous nous arrangerons" toujours bien.
Rien n'avait échappé à Corentin, ni la contraction que le sourire de mademoiselle de Verneuil déguisait mal, ni sa rougeur et le changement de ses traits, ni l'inquiétude du chouan, ni le geste de Francine, il avait tout aperçu. Convaincu que Galope-Chopine était un émissaire du marquis, il l'arrêta par les longs poils de sa peau de chèvre au moment où il sortait, le ramena devant lui et le regarda fixement en lui disant :
— Où demeures-tu, mon cher ami? j'ai besoin de beurre...
— Mon bon monsieur , répondit le chouan , tout Fougères sait où je demeure, je suis quasiment de...
— Corentin! s'écria mademoiselle de Verneuil en interrompant la réponse de Galope-Chopine, vous êtes bien hardi de venir chez moi à cette heure, et de me surprendre ainsi! A peine suis-je habillée... Laissez ce paysan tranquille, il ne comprend pas plus vos ruses que je n'en conçois les motifs. — Allez, brave homme!
Galope-Chopine hésita un instant à partir. L'indécision naturelle
ou jouée d'un pauvre diable qui ne savait à qui obéir trompait déjà Corentin, lorsque le chouan, sur un geste impératif de la jeune fille, s'éloigna à pas pesants. En ce moment, mademoiselle de Verneuil et Corentin se contemplèrent en silence. Cette fois, les yeux limpides de Marie ne purent soutenir l'éclat du feu sec que distillait le regard de cet homme. L'air résolu avec lequel l'espion pénétra dans la chambre, une expression de visage que Marie ne lui connaissait pas, le son mat de sa voix grêle, sa démarche, tout l'effraya; elle comprit qu'une lutte secrète commençait entre eux, •et qu'il déployait contre elle tous les pouvoirs de sa sinistre iniluence; mais, si elle eut en ce moment une vue distincte et complète de l'abîme au fond duquel elle se précipitait, elle puisa des forces dans son amour pour secouer le froid glacial de ses pressentiments.
— Corentin, reprit-elle avec une sorte de gaieté, j'espère que vous allez me laisser faire ma toilette.
— Marie..., dit-il, oui, permettez-moi de vous nommer ainsi,... vous ne me connaissez pas encore ! Écoutez, un homme moins perspicace que je ne le suis aurait déjà découvert votre amour pour le marquis de Montauran. Je vous ai à plusieurs reprises offert et mon cœur et ma main. Vous ne m'avez pas jugé digne de vous, et peut-être avez-vous raison; mais, si vous vous trouvez trop haut placée, trop belle ou trop grande pour moi, je saurai bien vous faire descendre jusqu'à moi. Mon ambition et mes maximes vous ont donné peu d'estime pour moi; et, franchement, vous avez tort. Les hommes ne valent pas ce que je les estime, presque rien. J'arriverai certes à une haute position dont les honneurs vous flatteront. Qui pourra mieux vous aimer, qui vous laissera plus souverainement maîtresse de lui, si ce n'est l'homme par qui vous êtes aimée depuis cinq ans? Quoique je risque de vous voir prendre de moi une idée qui me sera défavorable, car vous ne concevez pas qu'on puisse renoncer par excès d'amour à la personne qu'on idolâtre, je vais vous donner la mesure du désintéressement avec lequel je vous adore. N'agitez pas ainsi votre jolie tête. Si le marquis vous aime, épousez-le; mais, auparavant, assurez-vous bien de sa sincérité. Je serais au désespoir de vous savoir trompée, car je préfère votre bonheur au mien. Ma résolution peut vous étonner,
mais ne l'attribuez qu'à la prudence d'un homme qui n'est pas assez niais pour vouloir posséder une femme malgré elle. Aussi est-ce moi, et non vous, que j'accuse de l'inutilité de mes efforts. J'ai espéré vous conquérir à force de soumission et de dévouement, car, depuis longtemps, vous le savez, je cherche à vous rendre heureuse suivant mes principes; mais vous n'avez voulu me récompenser de rien.
— Je vous ai souffert près de moi, dit-elle avec hauteur.
— Ajoutez que vous vous en repentez.
— Après l'infâme entreprise dans laquelle vous m'avez engagée^ dois-je encore vous remercier...?
— En vous proposant une entreprise qui n'était pas exempte de blâme pour des esprits timorés, reprit-il audacieusement, je n'avais que votre fortune en vue. Pour moi, que je réussisse ou que j'échoue, je saurai faire servir maintenant toute espèce de résultat au succès de mes desseins. Si vous épousiez Montauran, je serais charmé deservir utilement la cause des Bourbons, à Paris, où je suis membre du club de Clichy. Or, une circonstance qui me mettrait en correspondance avec les princes me déciderait à abandonner les intérêts d'une République qui marche à sa décadence. Le général Bonaparte est trop habile pour ne pas sentir qu'il lui est impossible d'être à la fois en Allemagne, en Italie, et ici où la Révolution succombe. Il n'a fait sans doute le 18 brumaire que pour obtenir des Bourbons de plus forts avantages en traitant de la France avec eux, car c'est un garçon très-spirituel et qui ne manque pas de portée; mais les hommes politiques doivent le devancer dans la voie où il s'engage. Trahir la France est encore un de ces scrupules que nous autres, gens supérieurs, laissons aux sots. Je ne vous cache pas que j'ai les pouvoirs nécessaires pour entamer des négociations avec les chefs des chouans, aussi bien que pour les faire périr; car Fouché, mon protecteur, est un homme assez profond, il a toujours joué un double jeu; pendant la Terreur, il était à la fois pour Robespierre et pour Danton...
— Que vous avez lâchement abandonné! dit-elle.
— Niaiserie, répondit Corentin; il est mort, oubliez-le. Allons, parlez-moi à cœur ouvert, je vous en donne l'exemple. Ce chef de Uciui-brigade est plus rusé qu'il ne le paraît, et, si vous vouliez.
LES CHOUANS. 2o3
tromper sa surveillance, je ne vous serais pas inutile. Songez qu'il a infesté les vallées de contre-chouans et surprendrait bien promptement vos rendez-vous! En restant ici, sous ses yeux, vous êtes à la merci de sa police. Voyez avec quelle rapidité il a su que ce <;houan était chez vous! Sa sagacité militaire ne doit-elle pas lui faire comprendre que vos moindres mouvements lui indiqueront ceux du marquis, si vous en êtes aimée?...
Mademoiselle de Verneuil n'avait jamais entendu de voix si doucement affectueuse, Corentin était tout bonne foi, et paraissait plein de confiance. Le cœur de la pauvre fille recevait si facilement des impressions généreuses, qu'elle allait livrer son secret au serpent qui l'enveloppait dans ses replis; cependant, elle pensa que rien jie prouvait la sincérité de cet artificieux langage, elle ne se fit donc aucun scrupule de tromper son surveillant.
— Eh bien, répondit-elle, vous avez deviné, Corentin. Oui, j'aime le marquis; mais je n'en suis pas aimée! du moins, je le crains ; aussi, le rendez-vous qu'il me donne me semble-t-il cacher quelque piège.
— Mais, répliqua Corentin, vous nous avez dit hier qu'il vous avait accompagnée jusqu'à Fougères... S'il eût voulu exercer des violences contre vous, vous ne seriez pas ici.
— Vous avez le cœur sec, Corentin. Vous pouvez établir de savantes combinaisons sur les événements de la vie humaine, et non sur ceux d'une passion. Voilà peut-être d'où vient la constante répugnance que vous m'inspirez. Puisque vous êtes si clairvoyant, cherchez à comprendre comment un homme de qui je me suis séparée violemment avant-hier m'attend avec impatience aujourd'hui sur la route de Mayenne, dans une maison de Florigny, vers le soir...
A cet aveu, qui semblait échappé dans un emportement assez naturel à cette créature franche et passionnée, Corentin rougit, car il était encore jeune; mais il jeta sur elle, et à la dérobée, un de ces regards perçants qui vont chercher l'âme. La naïveté de mademoiselle de Verneuil était si bien jouée, qu'elle trompa l'espion, et il répondit avec une bonhomie factice :
— Voulez-vous que je vous accompagne de loin? J'aurais avec moi des soldats déguisés, et nous serions prêts à vous obéir.
So4 SCÈNES DE LA VIE MILITAIRE.
— J'y consens, dit-elle; mais, promettez-moi, sur votre honneur... Oh! non, je n'y crois pas!... par votre salut, mais vous ne croyez pas en Dieu !... par votre âme, vous n'en avez peut-être pas! Quelle assurance pouvez-vous donc me donner de votre fidélité? Et je me fie à vous, cependant, et je remets en vos mains plus que ma vie, ou mon amour ou ma vengeance!
Le léger sourire qui apparut sur la figure blafarde de Corentin fit connaître à mademoiselle de Verneuil le danger qu'elle venait d'éviter. Le sbire, dont les narines se contractaient au lieu de se dilater, prit la main de sa victime, la baisa avec les marques du respect le plus profond, et la quitta en lui faisant un salut qui n'était pas dénué de grâce.
Trois heures après cette scène, mademoiselle de Verneuil, quj craignait le retour de Corentin, sortit furtivement par la porte Saint- Léonard et gagna le petit sentier du Nid-aux-Crocs, qui conduisait dans la vallée du Nançon. Elle se crut sauvée en marchant sans témoins à travers le dédale des sentiers qui nienaient à la cabane de Galope-Chopine, où elle allait gaiement, conduite par l'espoir de trouver enfin le bonheur, et par le désir de soustraire son amant au sort qui le menaçait. Pendant ce temps, Corentin était à la recherche du commandant. Il eut de la peine à reconnaître lîulot, en le trouvant sur une petite place où il s'occupait de quelques préparatifs militaires. En effet, le brave vétéran avait fait un sacrifice dont le mérite sera difficilement apprécié. Sa queue et ses moustaches étaient coupées, et ses cheveux, soumis au régime ecclésiastique, avaient un œil de poudre. Chaus?é de gros souliers ferrés, ayant troqué son vieil uniforme bleu et son épée contre une peau de bique, armé d'une ceinture de pistolets et d'une lourde carabine, il passait en revue deux cents habitants de Fougères, dont les costumes auraient pu tromper l'œil du chouan le plus exercé. L'esprit belliqueux de cette petite ville et le caractère breton se déployaient dans celte scène, qui n'était pas nouvelle. Çà et là, quelques mères, quelques sœurs apportaient à leurs fils, à leurs frères une gourde d'eau-de-vie ou des pistolets oubliés. Plusieurs vieillards s'enquéraient du nombre et de la bonté des cartouches de ces gardes nationaux déguisés en contre-chouans, et dont la gaieté annonçait plutôt une partie de chasse qu'uae expéditiou
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dangereuse. Ponr eux, les rencontres de la chouannerie, où les Bretons des villes se battaient avec les Bretons des campagnes, semblaient avoir remplacé les tournois de la chevalerie. Cet enthousiasme patriotique avait peut-être pour principe quelques acqui* sillons de biens nationaux. Néanmoins, les bienfaits de la Révolution, -mieux appréciés dans les villes, l'esprit de parti, un certain amour national pour la guerre entraient aussi pour beaucoup dans cette ardeur. Hulot, émerveillé, parcourait les rangs en demandant des renseignements à Gudin, sur lequel il avait reporté tous les sentiments d'amitié jadis voués à Merle et à Gérard. Un grand nombre d'habitants examinaient les préparatifs de l'expédition, en comparant la tenue de leurs tumultueux compatriotes à celle d'un bataillon de la demi-brigade de Hulot, Tous immobiles et silencieusement alignés, les bleus attendaient, sous la conduite de leurs officiers, les ordres du commandant, que les yeux de chaque soldat suivaient de groupe en groupe. En parvenant auprès du vieux chef de demi-brigade, Corentin ne put s'empêcher de sourire du changement opéré sur la figure de Hulot. Il avait l'air d'un portrait qui ne ressemble plus à l'original.
— Qu'y a-t-il donc de nouveau? lui demanda Corentin.
— Viens faire avec nous le coup de fusil, et tu le sauras, lui répondit le commandant.
— Oh! je ne suis pas de Fougères, répliqua Corentin.
— Cela se voit bien, citoyen, lui dit Gudin.
Quelques rires moqueurs partirent de tous les groupes voisins.
— Crois-tu, reprit Corentin, qu'on ne puisse servir la France qu'avec des baïonnettes?...
Puis il tourna le dos aux rieurs, et s'adressa à une femme pour apprendre le but et la destination de cette expédition,
— Hélas! mon bonhomme, les chouans sont déjà à Florigny ! On dit qu'ils sont plus de trois mille et s'avancent pour prendre Fougères.
— Florigny! s'écria Corentin pâlissant. Le rendez-vous n'est pas là!... Est-ce bien, reprit-il, Florigny, sur la route de Mayenne?
— Il n'y a pas deux Florigny, lui répondit la femme en lui montrant le chemin terminé par le sommet de la Pèleriae.
2r,6 SCÈNES DE LA VIE MILITAIRE.
— Est-ce le marquis de Montauran que vous cherchez? demanda Corentin au commandant.
— Un peu, répondit brusquement Ilulot.
— Il n'est pas à Florigny, répliqua Corentin. Dirigez sur ce point votre bataillon et la garde nationale; mais gardez avec vous quelques-uns de vos contre-chouans, et attendez-moi.
— 11 est trop malin pour être fou, s'écria le commandant en voyant Corentin s'éloigner à grands pas. C'est bien le roi des €spions!
En ce moment, Hulot donna l'ordre du départ à son bataillon. Les soldats républicains marchèrent sans tambour et silencieusement le long du faubourg étroit qui mène à la route de Mayenne, €n dessinant une longue ligne bleue et rouge à travers les arbres et les maisons; les gardes nationaux déguisés les suivaient; mais Hulot resta sur la petite place, avec Gudin et une vingtaine des plus adroits jeunes gens de la ville, en attendant Corentin, dont l'air mystérieux avait piqué sa curiosité. Francine apprit elle-même le ■départ de mademoiselle de Verneuil à cet espion sagace, dont tous les soupçons se changèrent en certitude, et qui sortit aussitôt pour recueillir des lumières sur une fuite à bon droit suspecte. Instruit, par les soldats de garde au poste Saint-Léonard, du passage de la belle inconnue par le Nid-aux-Crocs, Corentin courut vers la Promenade, et y arriva malheureusement assez à propos pour apercevoir de là les moindres mouvements de Marie. Quoiqu'elle eût mis une robe et une capote vertes pour être vue moins facilement, les soubresauts de sa marche presque folle faisaient reconnaître, à travers les haies dépouillées de feuilles et blanches de givre, le point vers lequel ses pas se dirigeaient.
— Ah! s'écria-t-il, tu dois aller à Florigny et tu descends dans le val de Gibarry!... Je ne suis qu'un sot, elle m'a joué. Mais, patience, j'allume ma lampe le jour aussi bien que la nuit.
Corentin, devinant alors à peu près le lieu du rendez-vous des deux amants, accourut sur la place au moment où Hulot allait la quitter et rejoindre ses troupes.
— Halte, mon général! cria-t-il au commandant, qui se retourna. En un instant, Corentin instruisit le soldat des événements dont
ia trame, quoique cachée, laissait voir quelques-uns de ses fils; et
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Hulot, frappé par la perspicacité du diplomate, lui saisit vivement le bras :
— Mille tonnerres! citoyen curieux, tu as raison. Les brigands font, là-bas une fausse attaque! Les deux colonnes mobiles que j'ai envoyées inspecter les environs, entre la route d'Antrain et de Vitré, ne sont pas encore revenues; ainsi, nous trouverons dans la campagne des renforts qui ne nous seront sans doute pas inutiles, car le Gars n'est pas assez niais pour se risquer sans avoir avec lui ses sacrées chouettes. — Gudin, dit-il au jeune Fougerais, cours avertir le capitaine Lebrun qu'il peut se passer de moi à Florigny pour y frotter les brigands, et reviens plus vite que ça. Tu connais les sentiers; je l'attends pour aller à la chasse du ci-devant et venger les assassinats de la Vivetière. — Tonnerre de Dieu, comme il court! reprit-il en voyant partir Gudin, qui disparut comme par enchantement. Gérard aurait-il aimé ce garçon-là!
A son retour, Gudin trouva la petite troupe de Hulot augmentée de quelques soldats pris aux différents postes de la ville. Le commandant dit au jeune Fougerais de choisir une douzaine de ses compatriotes les mieux dressés au difficile métier de contre-chouan, et lui ordonna de se diriger par la porte Saint-Léonard, afin de longer le revers des montagnes de Saint-Sulpice qui regardait la grande vallée du Couësnon, et sur lequel était située la cabane de Galope-Chopine ; puis il se mit lui-même à la tête du reste de la troupe, et sortit par la porte Saint-Sulpice pour aborder les montagnes à leur sommet, où, suivant ses calculs, il devait rencontrer les gens de Beau-Pied, qu'il se proposait d'employer à renforcer un cordon de sentinelles chargées de garder les rochers, depuis le faubourg Saint-Sulpice jusqu'aux ISid-aux-Crocs. Corentin , certain d'avoir remis la destinée du chef des chouans entre les mains de ses plus implacables ennemis, se rendit promptement sur la Promenade pour mieux saisir l'ensemble des dispositions militaires de Hulot. 11 ne tarda pas à voir la petite escouade de Gudin débouchant par la vallée du Nançon et suivant les rochers du côté de la grande vallée du Couësnon, tandis que Hulot, débusquant le long du château de Fougères, gravissait le sentier périlleux qui conduisait sur le sommet des montagnes de Saint-Sulpice. Ainsi, les deux troupes XII- 47
se déployaient sur deux lignes parallèles. Tous les arbres et les buissons, décorés par le givre de riches arabesques, jetaient sur la campagne un reflet blanchâtre qui permettait de bien voir, comme des lignes grises, ces deux petits corps d'armée en mouvement. Arrivé sur le plateau des rochers, Hulot détacha de sa troupe tous les soldats qui étaient en uniforme, et Corentin les vit établissant, par les ordres de l'habile commandant, une ligne de sentinelles ambulantes séparées chacune par un espace convenable, dont la première devait correspondre avec Gudin et la dernière avec Hulot, de manière qu'aucun buisson ne devait échapper aux baïonnettes de ces trois lignes mouvantes qui allaient traquer le Gars à travers les montagnes et les champs.
— Il est rusé, ce vieux loup de guérite! s'écria Corentin en perdant de vue les dernières pointes de fusils qui brillèrent dans les ajoncs; le Gars est cuit. Si Marie avait livré ce damné marquis, nous eussions, elle et moi, été unis par le plus fort des liens, une infamie... Mais elle sera bien à moi!...
Les douze jeunes Fougerais conduits par le sous-lieutenant Gudin atteignirent bientôt le versant que forment les rochers de Saiut- Sulpice , en s'abaissant par petites collines dans la vallée de Gibarry. Gudin, lui, quitta les chemins, sauta lestement l'échalier du premier champ de genêts qu'il rencontra, et où il fut suivi par six de ses compatriotes; les six autres se dirigèrent, d'après ses ordres, dans les champs de droite, afin d'opérer les recherches de chaque côté des chemins. Gudin s'élança vivement vers un pommier qui se trouvait au milieu des genêts. Au bruissement produit par la marche des six contre-chouans qu'il conduisait à travers celte forêt de genêts en tâchant de lyt pas en agiter les touffes givrées, sept ou huit hommes, à la tête desquels était Beau-Pied, se cachèrent derrière quelques châtaigniers par lesquels la haie de ce champ était couronnée. Malgré le reflet blanc qui éclairait la campagne et malgré leur vue exercée, les Fougerais n'aperçurent pas d'abord les contre-chouans, qui s'étaient fait un rempart des arbres,
— Chut! les voici, dit Beau-Pied, qui le premier leva la tète. Les brigands nous ont excédés, mais, puisque nous les avons lu bout de nos fusils, ne les manquons pas, ou, nom d'une pi?«3 !
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t^.\s ne serions pas même susceptibles d'être soldats du pape ! Cependant, les yeux perçants de Gadin avaient fini par découvrir quelques canons de fusils dirigés vers sa petite escouade. En ce moment, par une amère dérision, huit grosses voix crièrent: « Qui vive?» et huit coups de fusil partirent aussitôt. Les balles siftlèrent autour des contre-chouans. L'un d'eux en reçut une dans le bras et un autre tomba. Les cinq Fougerais qui restaient sains et saufs ripostèrent par une décharge en répondant : « Amis ! » Puis ils mar- <;hèrent rapidement sur leurs ennemis supposés, afin de les atteindre avant qu'ils eussent rechargé leurs armes.
— Nous ne savions pas si bien dire! s'écria le jeune sous-lieutenant en reconnaissant les uniformes et les vieux chapeaux de sa demi-brigade. Nous avons agi en vrais Bretons, nous nous sommes battus avant de nous expliquer.
Les huit soldats restèrent stupéfaits en reconnaissant Gudin.
— Dame , mon officier, qui diable ne vous prendrait pas pour des brigands, sous vos peaux de bique! s'écria douloureusement Beau-Pied.
— C'est un malheur, et nous en sommes tous innocents, puisque vous n'étiez pas prévenus de la sortie de nos contre-chouans. Mais où en êtes-vous? lui demanda Gudin.
— Mon officier, nous sommes à la recherche d'une douzaine de chouans qui s'amusent à nous échiner. Nous courons comme des rats empoisonnés; mais, à force de sauter ces échaliers et ces haies, que le tonnerre confonde! nos compas s'étaient rouilles et- nous nous reposions. Je crois que les brigands doivent être maintenant dans les environs de cette baraque d'où vous voyez sortir de la fumée.
— Bon! s'écria Gudin. Vous autres, dit-il aux huit soldats et à Beau-Pied, vous allez vous replier sur les rochers de Saint-Sulpice, à travers les champs, et vous y appuierez la ligne de sentinelles que le commandant y a établie. Il ne faut pas que vous restiez avec nous autres, puisque vous êtes en uniforme. Nous voulons, mille cartouches ! venir à bout de ces chiens-là, le Gars est avec eux! Les camarades vous en diront plus long que je ne vous en dis. Filez sur la droite, et n'administrez pas de coups de fusil à six de nos peaux de bique que vous pourrez rencontrer. Vous
reconnaîtrez nos contre-chouans à leurs cravates, qui sont rouléesen corde sans nœud.
Gudin laissa ses deux blessés sous le pommier, en se dirigeant vers la maison de Galope-Chopine, que Beau-Pied venait de lui indiquer et dont la fumée lui servit de boussole. Pendant que lejeune oflicier était mis sur la piste des chouans par une rencontre assez commune dans cette guerre, mais qui aurait pu devenir plusmeurtrière, le petit détachement que commandait Hulot avait atteint sur sa ligne d'opérations un point parallèle à celui où Gudin était parvenu sur la sienne. Le vieux militaire, à la tête de ses contre-chouans, se glissait silencieusement le long des haies avec toute l'ardeur d'un jeune homme, il sautait les échaliers encore assez légèrement en jetant ses yeux fauves sur toutes les hauteurs, et prêtant, comme un chasseur, l'oreille au moindre bruit. Au troisième champ dans lequel il entra, il aperçut une femme d'une trentaine d'années, occupée à labourer la terre à la houe, et qui, toute courbée, travaillait avec courage, tandis qu'un petit garçon âgé d'environ sept à huit ans, armé d'une serpe, secouait le givre de quelques ajoncs qui avaient poussé çà et là, les coupait et les mettait en tas. Au bruit que fit Hulot en retombant lourdement de l'autre côté de l'échalier, le petit gars et sa mère levèrent la tête. Hulot prit facilement cette jeune femme pour ime vieille. Des rides venues avant le temps sillonnaient le froiU et la peau du cou de la Bretonne; elle était si grotesquement vêtue d'une peau de bique usée, que, sans une robe de toile jaune et sale, marque distinctive de son sexe, Hulot n'aurait su à quel sexe la paysanne appartenait, car les longues mèches de ses cheveux noirs étaient cachées sous un bonnet de laine rougo. Les haillons dont le petit gars était à peine couvert en laissaient, voir la peau.
— Ho ! la vieille, fit Hulot d'un ton bas à celte femme en s'approchant d'elle, où est le Gars?
En ce moment, les vingt contre-chouans qui suivaient Hulot franchirent les enceintes du champ.
— Ah! pour aller au Gars, faut que vous retourniez d'où vous venez, répondit la femme après avoir jeté un regard de défiauce sur la troupe.
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— Est-ce que je le demande le chemin du faubourg du Gars à Fougères, vieille carcasse! répliqua brutalement Hulot. Par sainte Anne d'Auray ! as-tu vu passer le Gars?
— Je ne sais pas ce que vous voulez dire, répondit la femme en se courbant pour reprendre son travail.
— Garce damnée, veux-tu donc nous faire avaler par les bleus qui nous poursuivent? s'écria Hulot.
A ces paroles, la femme releva la tête et jeta un nouveau regard de méfiance sur les contre-chouans en leur répondant :
— Comment les bleus peuvent-ils être à vos trousses? j'en viens de voir passer sept ou huit qui regagnent Fougères par le chemin d'en bas.
— Ne dirait-on pas qu'elle va nous mordre avec son nez? reprit Hulot. Tiens, regarde, vieille bique!
Et le commandant lui montra du doigt, à une cinquantaine de pas en arrière, trois ou quatre de ses sentinelles, dont les chapeaux, les uniformes et les fusils étaient faciles à reconnaître.
— Veux-tu laisser égorger ceux que Marche-à-Terre envoie au secours du Gars, que les Fougerais veulent prendre? reprit-il avec colère.
— Ah! excusez, répondit la femme; mais il est si facile d'être trompé! De quelle paroisse êtes-vous donc? demanda-t-elle.
— De Saint-Georges, s'écrièrent deux ou trois Fougerais en basbreton, et nous mourons de faim.
— Eh bien, tenez, répliqua la femme, voyez-vous cette fumée, là-bas? c'est ma maison. En suivant les routins de droite, vous y arriverez par en haut. Vous trouverez peut-être mon homme en route. Galope-Chopine doit faire le guet pour avertir le Gars, puisque vous savez qu'il vient aujourd'hui chez nous, ajouta-t-ellc avec orgueil.
— Merci, bonne femme, répondit Hulot. — En avant, vous autres, tonnerre de Dieu ! ajouta-t-il en parlant à ses hommes, nous le tenons!
A ces mots, le détachement suivit au pas de course le commandant, qui s'engagea dans les sentiers indiqués. En entendant le juron si peu catholique du soi-disant chouan, la femme de Galope- Xhopine pâlit. Elle regarda les guêtres et les peaux de bique des
jeunes Foiigerais, s'assit par terre, serra son enfant dans ses bras et dit :
— Que la sainte vierge d'Auray et le bienheureux saint Labre aient pitié de nous ! Je ne crois pas que ce soient nos gens, leurs souliers sont sans clous... Cours par le chemin d'en bas prévenir ton père, il s'agit de sa tête! dit-elle au petit garçon, qui disparut comme un daim à travers les genêts et les ajoncs.
Cependant, mademoiselle de Verneuil n'avait rencontré sur sa route aucun des partis, bleus ou chouans, qui se pourchassaient les uns les autres dans le labyrinthe de champs situés autour de la cabane de Galope-Chopine. En apercevant une colonne bleuâtre s'élevant du tuyau à demi détruit de la cheminée de cette triste habitation , son cœur éprouva une de ces violentes, palpitations dont les coups précipités et sonores semblent monter dans le coiv comme par flots. Elle s'arrêta , s'appuya de la main sur une branche d'arbre, et contempla cette fumée qui devait également servir de fanal aux amis et aux ennemis du jeune chef. Jamais elle n'avait ressenti d'émotion si écrasante.
— Ah! je l'aime trop! se dit-elle avec une sorte de désespoir;, aujourd'hui, je ne serai peut-être plus maîtresse de moi...
Tout à coup, elle franchit l'espace qui la séparait de la chaumière et se trouva dans la cour, dont la fange avait été durcie par la gelée. Le gros chien s'élança encore contre elle en aboyant ; mais, sur un seul mot prononcé par Galope-Chopine, il remua la queue et se tut. En entrant dans la chaumine, mademoiselle de Verneuil y jeta un de ces regards qui embrassent tout. Le marquis n'y était pas. -Marie respira plus librement. Elle reconnut avec plaisir que le chouan s'était efforcé de restituer quelque propreté à la sale et unique chambre de sa tanière. Galope-Chopine saisit sa canardière, salua silencieusement son hôtesse et sortit avec son chien; elle le suivit jusque sur le seuil, et le vit s'en allant par le sentier qui commençait à droite de sa cabane, et dont l'entrée était défendue par un gros arbre pourri en y formant un échalier presque ruiné. De là, elle put apercevoir une suite de champs dont les échaliers présentaient à l'œil comme une enfilade de portes, car la nudité des arbres et des haies permettait de bien voir les moindres accidents du paysage. Quand le 1^'gc chapeau de Galope-Chopine eut
tout, à fait disparu, mademoiselle de Verneuil se retourna vers la gauche pour voir l'église de Fougères ; mais le hangar la lui .cachait entièrement. Elle jeta les yeux sur la vallée du Couësnon, qui S'offrait à ses regards comme une vaste nappe de mousseline dont la blancheur rendait plus terne encore un ciel gris et chargé de neige. C'était une de ces journées où la nature semble muette, et où les bruits sont absorbés par l'atmosphère. Aussi, quoique les bleus et. leurs contre-chouans marchassent dans la campagne sur trois lignes, en formant un triangle qu'ils resserraient en s'approchant de la cabane, le silence était si profond, que mademoiselle de Verneuil se sentit émue par des circonstances qui ajoutaient à ses angoisses une sorte de tristesse physique. Il y avait du malheur dans l'air. Enfin, à l'endroit où un petit rideau de bois terminait l'enfilade d'échaliers, elle vit un jeune homme sautant les barrières comme un écureuil, et courant avec une étonnante rapidité.
— C'est lui ! se dit-elle.
Simplement vêtu comme un chouan, le Gars portait son tromblon en bandoulière derrière sa peau de bique, et, sans la grâce de ses mouvements , il aurait été méconnaissable. Marie se retira précipitamment dans la cabane, en obéissant à l'une de ces déterminations instinctives aussi peu explicables que l'est la peur; mais bientôt le jeune chef fut à deux pas d'elle devant la cheminée, où brillait un feu clair et pétillant. Tous deux se trouvèrent sans voix, craignirent de se regarder ou de faire un mouvement. Une même espérance unissait leur pensée, un même doute les séparait, c'était une angoisse, c'était une volupté.
— Monsieur, dit enfin mademoiselle de Verneuil d'une voix éume, le soin de votre sûreté m'a seul amenée ici.
— Ma sûreté? demanda-t-il avec amertume.
— Oui, répondit-elle; tant que je resterai à Fougères, votre vie esi compromise, et je vous aime trop pour n'en pas partir ce soir; ne m'y cherchez donc plus.
— Partir, cher ange!... Je vous suivrai.
— Me suivre! y pensez-vous?... et les bJeus?
— iiti! ma chère Marie, qu'y a-t-il de commun entre les bleus et notre, amour?
~ Mais il me semble qa'il est difficile que vous restiez en
France, près de moi, et plus difficile encore que vous en sortiez avec moi.
— Y a-t-il donc quelque chose d'impossible à qui aime bien?
— Ah! oui, je crois que tout est possible... N'ai-je pas eu le courage de renoncer à vous, pour vous!
— Quoi ! vous vous êtes donnée à un être affreux que vous n'aimiez pas, et vous ne voulez pas faire le bonheur d'un homme qui vous adore, de qui vous remph'rez la vie, et qui jure de n'être jamais qu'à vous?... Écoute-moi, Marie, m'aimes-tu?
— Oui, dit-elle.
— Eh bien, sois à moi.
— Avez-vous oublié que j'ai repris le rôle infâme d'une courtisane, et que c'est vous qui devez être à moi? Si je veux vous fuir, c'est pour ne pas laisser retomber sur votre tête le mépris que je pourrais encourir; sans cette crainte, peut-être...
— Mais si je ne redoute rien?
— Et qui m'en assurera? Je suis défiante. Dans ma situation, qui ne le serait pas?... Si l'amour que nous inspirons ne dure pas, au moins doit-il être complet, et nous faire supporter avec joie l'injustice du mondO; Qu'avez-vous fait pour moi?... Vous me désirez. Croyez-vous vous être élevé par là bien au-dessus de ceux qui m'ont vue jusqu'à présent? Avez-vous risqué, pour une heure de plaisir, vos chouans, sans plus vous en soucier que je ne m'inquiétais des bleus massacrés quand tout fut perdu pour moi? Et si je vous ordonnais de renoncer à toutes vos idées, à vos espérances, à votre roi, qui m'offusque et qui peut-être se moquera de vous quand vous périrez pour lui, tandis que je saurais mourir pour vous avec un saint respect? Enfin, si je voulais que vous envoyassiez votre soumission au premier consul pour que vous pussiez me suivre à Paris?... Si j'exigeais que nous allassions en Amérique y vivre loin d'un monde où tout est vanité, afin de savoir si vous m'aimez bien pour moi-même, comme en ce moment je vous aime? Pour tout dire en un mot, si je voulais, au lieu de m'élever à vous, que vous tombassiez jusqu'à moi, que feriez-vous?
— Tais-toi, Marie, ne te calomnie pas. Pauvre enfant, je t'ai devinée! Va, si mon premier désir est dc-renu de la passion, ma passion est maintenant de l'amour. Chère âme de mon âme, je le
-sais, lu es aussi noble que ton nom, aussi grande que belle; je suis assez noble et me sens assez grand moi-même pour l'imposer au monde. Est-ce parce que je pressens en toi des voluptés inouïes et -incessantes? est-ce parce que je crois rencontrer en ton âme ces précieuses qualités qui nous font toujours aimer la même femme? j'en ignore la cause, mais mon amour est sans bornes, et il me ■semble que je ne puis plus me passer de toi. Oui, ma vie serait pleine de dégoût si tu n'étais toujours près de moi...
— Comment, près de vous?
— 0 Marie, tu ne veux donc pas deviner ton Alphonse?
— Ah! croiriez-vous me flatter beaucoup en m'oiïrant voire nom, votre main? dit-elle avec un apparent dédain, mais en regardant fixement le marquis pour en surprendre les moindres pensées. Et 5avez-vous si vous m'aimerez dans six mois, et alors quel serait mon avenir?... Non, non, une maîtresse est la seule femme qui -soit sûre des sentiments qu'un homme lui témoigne; car le devoir, les lois, le monde, l'intérêt des enfants, n'en sont pas les tristes auxiliaires, et, si son pouvoir est durable, elle y trouve des flatteries et un bonheur qui font accepter les plus grands chagrins du ■jnonde. Être votre femme et avoir la chance de vous peser un jour!... A cette crainte je préfère un amour passager, mais vrai, -quand même la mort et la misère en seraient la fin. Oui, je pourrais être, mieux que toute autre, une mère vertueuse, une épouse •dévouée; mais, pour entretenir de tels sentiments dans l'âme d'une femme, il ne faut pas qu'un homme l'épouse dans un accès de passion. D'ailleurs, sais-je moi-même si vous me plairez demain? Non, je ne veux pas faire votre malheur, je quitte la Bretagne, dit-elle en apercevant de l'hésitation dans son regard, je retourne à Paris, ■€t vous ne viendrez pas me chercher là...
— Eh bien, après-demain, si dès le matin tu vois de la fumée •sur les rochers de Saint-Sulpice, le soir je serai chez toi, amant, époux, ce que tu voudras que je sois. J'aurai tout bravé!
— Mais, Alphonse, tu m'aimes donc bien, dit-elle avec ivrease, pour risquer ainsi ta vie avant de me la donner?
11 ne répondit pas, il la regarda, elle baissa les yeux; mais il lut ■sur l'ardent visage de sa maîtresse un délire égal au sien, et alors il lui lendit les bras. Une sorte Je folie entraîna Marie, qui alla
lOQîb'îr mollement sur le sein du marquis, décidée à s'abandonner à lui pour faire de cette faute le plus grand des bonheurs, en y risquant tout son avenir, qu'elle rendait plus certain si elle sortait victorieuse de cette dernière épreuve. Mais à peine sa tête s'étaitelle posée sur l'épaule de son amant, qu'un léger bruit retentit au dehors. Elle s'arracha de ses bras comme si elle se fût réveillée, et s'élança hors de la chaumière. Elle put alors recouvrer un peu de sang-froid et penser à sa situation.
— Il m'aurait acceptée et se serait moqué de moi, peut-être, se dit-elle. Ah! si je pouvais le croire, je le tuerais. — Ah! pas encore cependant, reprit-elle en apercevant Beau-Pied, à qui elle fit un signe que le soldat comprit à merveille.
Le pauvre garçon tourna brusquement sur ses talons, en feignant de n'avoir rien vu. Tout à coup, mademoiselle de Verneuil rentra dans la chambre, en invitant le jeune chef à garder le plus profond silence, par la manière dont elle se pressa les lèvres sous l'index de sa main droite.
— Ils sont là! dit-elle avec terreur et d'une voix sourde.
— Qui?
— Les bleus.
— Ah! je ne mourrai pas sans avoir...?
— Oui, prends...
H la saisit froide et sans défense, et cueillit sur ses lèvres un baiser plein d'horreur et de plaisir, car il pouvait être à la fois le premier et le dernier. Puis ils allèrent ensemble sur le seuil de la porte, en y plaçant leurs têtes de manière à tout examiner sans être vus. Le marquis aperçut Gudin à la tête d'une douzaine d'hommes qui tenaient le bas de la vallée du Couësnon. Il se tourna vers l'enfilade des échaliers, le gros tronc d'arbre pourri était gardé par sept soldats. Il monta sur la pièce de cidre, enfonça le toit de bardeau pour sauter sur l'éminence ; mais il retira précipitamment sa tête du trou qu'il venait de faire : Hulot couronnait la hauteur et lui coupait le chemin de Fougères. En ce moment, il regarda sa maîtresse, qui jeta un cri de désespoir : elle entendait les trépignements des trois détachements réunis autour de la maison.
— Sors la première, lui dit-il, tu me préserveras.
En enlendant ce mot, pour elle sublime, elle se plaça tout heureuse en face de la porte, pendant que le marquis armait son tromblon. Après avoir mesuré l'espace qui existait entre le seuil de la cabane et le gros tronc d'arbre, le Gars se jeta devant les sept bleus, les cribla de sa mitraille et se fit un passage au milieu d'eux. Les trois troupes se précipitèrent autour de l'échalier que le chef avait sauté, et le virent alors courant dans le champ avec une incroyable célérité.
— Feu, feu, mille noms d'un diable! Vous n'êtes pas Français! Feu donc, mâtins! cria Hulot d'une voix tonnante.
Au moment où il prononçait ces paroles du haut de l'éminence, ses hommes et ceux de Gudin firent une décharge générale, qui heureusement fut mal dirigée. Déjà le marquis arrivait à l'échalier qui terminait le premier champ ; mais, au moment où il passait dans le second, il faillit être atteint par Gudin, qui s'était élancé sur ses pas avec violence. En entendant ce redoutable adversaire à quelques toises, le Gars redoubla de vitesse. Néanmoins, Gudin et le marquis arrivèrent presque en même temps à l'échalier; mais Montauran lança si adroitement son tromblon à la tête de Gudin, qu'il le frappa et en retarda la marche. 11 est impossible de dépeindre l'anxiété de Marie et l'intérêt que manifestaient à ce spectacle Hulot et sa troupe. Tous, ils répéiaient silencieusement, à leur insu, les gestes des deux coureurs. Le Gars et Gudin parvinrent ensemble au rideau blanc de givre formé par le petit bois; mais rolTicier rétrograda tout à coup et s'effaça derrière un pommier. Une vingtaine de chouans, qui n'avaient pas tiré de peur de tuer leur chef, se montrèrent et criblèrent l'arbre de balles. Toute la petite troupe de Hulot s'élança au pas de course pour sauver Gudin, qui, se trouvant sans armes, revenait de pommier en pommier, en saisissant, pour courir, le moment où les chasseurs du Roi rechargeaient leurs armes. Son danger dura peu. Les contrechouans mêlés aux bleus, et Hulot à leur tête, vinrent soutenir le jeune officier à la place où le marquis avait jeté, son tromblon. En ce moment, Gudin aperçut son adversaire, tout épuisé, assis sous un dès arbres du petit bouquet de bois; il laissa ses camarades se canardant avec les chouans retranchés derrière une haie latérale du champ, il les tourna et se diri^^ea vers le marquis avec la
vivacité d'une bête fauve. En voyant cette manœuvre, les chasseurs du Roi poussèrent d'effroyables cris pour avertir leur chef; puis, après avoir tiré sur les contre-chouans avec le bonheur qu'ont les braconniers, ils essayèrent de leur tenir tête; mais ceux-ci gravirent courageusement la haie qui servait de rempart à leurs ennemis, et y prirent une sanglante revanche. Les chouans gagnèrent alors le chemin qui longeait le champ dans l'enceinte duquel cette scène avait lieu, et s'emparèrent des hauteurs que Hulot avait commis la faute d'abandonner. Avant que les bleus eussent eu le temps de se reconnaître, les chouans avaient pris pour retranchements les brisures que formaient les arêtes de ces rochers à l'abri desquels ils pouvaient tirer sans danger sur les hommes de Hulot, si ceux-ci faisaient mine de vouloir venir les y combattre. Pendant que Hulot, suivi de quelques soldats, allait lentement vers le petit bois pour y chercher Gudin, les Fuugerais demeurèrent pour dépouiller les chouans morts et achever les vivants. Dans cette épouvantable guerre, les deux partis ne faisaient pas de prisonniers. Le marquis sauvé, les chouans et les hleus reconnurent mutuellement la force de leurs positions respectives et l'inutilité de la lutte, en sorte que chacun ne songea -qu'à se retirer.
— Si je perds ce jeune homme-là, s'écria Hulot en regardant le -bois avec attention, je ne veux plus faire d'amis!
— Ah ! ah ! dit un des jeunes gens de Fougères, occupé à dé- •pouiller les morts, voilà un oiseau qui a des plumes jaunes...
Et il montrait à ses compatriotes une bourse pleine de pièces d'or qu'il venait de trouver dans la poche d'un gros homme vêtu de noir.
— Mais qu'a-t-il donc là? dit un autre, qui tira un bréviaire de la redingote du défunt. — C'est pain bénit, C'est un prêtre! s'écriat-il en jetant le bréviaire à terre.
— Le voleur, il nous fait banqueroute ! dit un troisième en ne trouvant que deux écus de six francs dans les poches du chouan q\i'i\ déshabillait.
— Oui, mais il a une fameuse paire de souliers, répondit un sol- «dat, qui se mit en devoir de les prendre.
— Tu les auras s'ils tombent dans ton lot, lui répliqua l'un des
Foiigerais en les arrachant des pieds du mort et les lançant au tasdes effets déjà rassemblés.
Un quatrième contre-chouan recevait l'argent, afin de faire les parts lorsque tous les soldats de l'expédition seraient réunis. Quand Hulot revint avec le jeune officier, dont la dernière entreprise pour joindre le Gars avait été aussi périlleuse qu'inutile, il trouva une vingtaine de ses soldats et une trentaine de contre-chouans devant onze ennemis morts dont les corps avaient été jetés dans un sillon, tracé au bas de la haie.
— Soldats, s'écria Hnlot d'une voix sévère, je vous défends de partager ces haillons. Formez vos rangs, et plus vite que ça!
— Mon commandant, dit un soldat en montrant à Hulot ses souliers au bout desquels les cinq doigts de ses pieds se voyaient à nu, bon pour l'argent; mais cette chaussure-là, ajouta-t-il en montrant avec la crosse de son fusil la paire de souliers ferrés, cettechaussure-là, mon commandant, m'irait comme un gant.
— Tu veux à tes pieds des souliers anglais! lui répliqua Hulot.
— Comment! dit respectueusement un des Fougerais , nousiavons, depuis la guerre, toujours partagé le butin...
— Je ne vous empêche pas, vous autres, de suivre vos usages, répliqua durement Hulot en l'interrompant.
— Tiens, Gudin, voilà une bourse, là, qui contient pas mal delouis ; tu as eu de la peine, ton chef ne s'opposera pas à ce que tu.. la prennes, dit à l'officier l'un de ses anciens camarades.
Hulot regarda Gudin de travers et le vit pâlissant.
— C'est la bourse de mon oncle! s'écria le jeune homme.
Tout épuisé qu'il était par la fatigue, il fit quelques pas vers lemonceau de cadavres, et le premier corps qui s'offrit à ses regards fut précisément celui de son oncle; mais à peine en vit-il le visagerubicond sillonné de bandes bleuâtres, les bras raidis et la plaiefaite par le coup de feu, qu'il jeta un cri étouffé et s'écria :
— Marchons, mon commandant!
La troupe de bleus se mit en route. Hulot soutenait son jeunî ami en lui donnant le bras,
— Tonnerre de Dieu! cela ne sera rien, lui disait le vieux soldat.
— Mais il est mort! répondit Gudin, mort! C'était mon seul.
■270 SCÈNES Dl- LA VIE MILITAIRE.
parent, et, malgré ses malédictions, il m'aimait. Le roi revenu, tout le pays aurait voulu ma tête, le bonhomme m'aurait caché sous sa soutane.
— Est-il bête ! disaient les gardes nationaux restés à se partager les dépouilles ; le bonhomme est riche, et, comme ça, il n'a pas eu le temps de faire un testament par lequel il l'aurait déshérité.
Le partage fait, les contre chouans rejoignirent le petit bataillon de bleus et le suivirent de loin.
Une horrible inquiétude se glissa, vers la nuit, dans la chaumière de Galope-Chopine, où jusqu'alors la vie avait été si naïvement insoucieuse. Barbette et son petit gars, portant tous deux sur leur dos, l'une sa pesante charge d'ajoncs, l'autre une provision d'herbes pour les bestiaux, revinrent à l'heure où la famille prenait le repas du soir. En entrant au logis, la mère et le fils cherchèrent en vain Galope-Chopine; et jamais cette misérable chambre ne leur parut si grande, tant elle était vide. Le foyer sans feu, l'obscurité, le silence, tout leur prédisait quelque malheur. Quand la nuit fut venue, Barbette s'empressa d'allumer un feu clair et deux oribus, nom donné aux chandelles de résine dans le pays compris entre les rivages de l'Armorique jusqu'en haut de la Loire, et encore usité en deçà d'Amboise, dans les campagnes du Vendemois. Barbette mettait à ces apprêts la lenteur dont sont frappées les actions quand un sentiment profond les domine; elle écoutait le moindre bruit ; mais, souvent trompée par le sifflement des rafales, elle allait sur la porte de sa misérable hutte et en revenait toute triste. Elle nettoya deux pichets, les remplit de cidre et les posa sur la longue table de noyer. A plusieurs reprises, elle regarda son garçon, qui surveillait la cuisson des galettes de sarrasin, mais sans pouvoir lui parler. Un instant, les yeux du petit gars s'arrêtèrent sur les deux clous qui servaient à supporter la canardière de son père, et Barbette frissonna en voyant, comme lui, cette place vide. Le silence n'était interrompu que par les mugissements des vaches, ou par les gouttes de cidre qui tombaient périodiquement de la bonde du tonneau. La pauvre femme soupira en apprêtant dans trois écuelles de terre brune une espèce de soupe composée de lait, de galette coupée par petits morceaux et de châtaignes cuites.
— Ils se sont battus dans la pièce qui dépend de la Béraudière, <V\t le petit gars.
— Vas-y donc voir, répondit la mère.
Le gars y courut, reconnut au clair de la lune le monceau de cadavres, n'y trouva point son père, et revint tout joyeux en sifflant : il avait ramassé quelques pièces de cent sous foulées aux pieds par les vainqueurs et oubliées dans la boue. Il trouva sa mère assise sur une escabelle et occupée à filer du chanvre au coin du feu. Il fit un signe négatif à Barbette, qui n'osa croire à quelque chose d'heureux; puis, dix heures ayant sonné à Saint-Léonard, le petit gars se coucha, après avoir marmotté une prière à la sainte Vierge d'Auray. Au jour, Barbette, qui n'avait pas dormi, poussa un cri de joie en entendant retentir dans le lointain un bruit de gros souliers ferrés qu'elle reconnut, et Galope-Chopine montra bientôt sa mine renfrognée.
— Grâce à saint Labre, à qui j'ai promis un beau cierge, le Gars a été sauvé! ^'oubIie pas que nous devons maintenant trois cierges au saint.
Puis Galope-Chopine saisit un pichet et l'avala tout entier sans reprendre haleine. Lorsque sa femme lui eut servi sa soupe, l'eut débarrassé de sa canardière et qu'il se fut assis sur le banc de noyer, il dit en s'approchant du feu :
— Comment les bleus et les contre-chouans sont-ils donc venus ici? On se battait à Florigny. Quel diable a pu leur dire que le Gars était chez nous? car il n'y avait que lui, sa belle garce et nous qui le savions...
La femme pâlit.
— Les contre-chouans m'ont persuadé qu'ils étaient des gars de Saint-Georges, répondit-elle en tremblant, et c'est moi qui leur ;.i dit où était le Gars.
Galope-Chopine pâlit à son tour, et laissa son écuelle sur le bord de la table.
— Je t'ai envoyé not' gars pour te prévenir, repiit Barbette effrayée, il ne t'a pas rencontré.
Le chouan se leva et frappa si violemment sa femme, qu'elle alla tomber, à demi morte, sur le lit.
— Garce maudite, tu m'as tué! dit-il.
Mais, saisi d'épouvante, il prit sa femme dans ses bras :
— Barbîtte! s'écria-t-il, Barbette!... Sainte Vierge! j'ai eu la main trop lourde!
— Crois-tu, lui dit-elle en rouvrant les yeux, que Marche-à-Terrevienne à le savoir?
— Le Gars, répondit le chouan, a dit de s'enquérir d'où venaîfc cette trahison.
— L'a-t-il dit à Marche-à-Terre?
— Pille-Miche et Marche-à-Terre étaient à Florigny. Barbette respira plus librement.
— S'ils touchent à un seul cheveu de ta tête, dit-elle, je rincerat leurs verres avec du vinaigre.
— Ah! je n'ai plus faim! s'écria tristement Galope-Chopine.
Sa femme poussa devant lui un autre pichet plein, il n'y fit pas même attention. Deux grosses larmes sillonnèrent alors les joues de Barbette et humectèrent les rides de son visage fané.
— Écoute, ma femme, il faudra demain matin amasser des fagots au cJrel de Saint-Léonard, sur les rochers de Saint-Sulpice, et y mettre le feu. C'est le signal convenu entre le Gars et le vieux, recteur de Saint-Georges, qui viendra lui dire une messe.
— 11 ira donc à Fougères?
— Oui, chez sa belle garce. J'ai à courir aujourd'hui à cause de ça ! Je crois bien qu'il va l'épouser et l'enlever, car il m'a dit d'aller louer des chevaux et de les égailler sur la route de Saint- Malo.
Là-dessus, Galope-Chopine fatigué se coucha pour quelques heures; puis il se remit en course. Le lendemain matin, il rentra après s'être soigneusement acquitté des commissions que le marquis lui avait confiées. En apprenant que Marche-à-Terre et Pille-Miche ne s'étaient pas présentés, il dissipa les inquiétudes de sa femme, qui partit, presque rassurée, pour les rochers de Saint-Sulpice, où la veille elle avait préparé sur le mamelon qui faisait face à Saint- Léonard quelques fagots couverts de givre. Elle emmena par la main son petit gars qui portait du feu dans un sabot cassé. A peine son fils et sa femme avaient-ils disparu derrière le toit du hangar, que Galope-Chopine entendit deux hoiîimes sautant le dernier des échaliers en enfilade, et insensiblement il vit, à travers un
brouillard assez épais, des formes anguleuses se dessinant comme des ombres indistinctes.
— C'est Pille-Miche et Marche- à-Terre! se dit-il mentalement.
Et il tressaillit. Les deux chouans montrèrent dans la petite cour leurs visages ténébreux, qui ressemblaient assez, sous leurs grands chapeaux usés, à ces figures que des graveurs ont faites avec des paysages.
— Bonjour, Galope-Chopine, dit gravement Marche-à-Terre.
— Bonjour, monsieur Marche-à-Terre, répondit humblement le mari de Barbette. Voulez-vous entrer ici et vider quelques pichets? J'ai de la galette froide et du beurre fraîchement battu.
— Ce n'est pas de refus, mon cousin, dit Pille-Miche.
Les deux chouans entrèrent. Ce début n'avait rien d'effrayant ■pour Galope-Chopine, qui s'empressa d'aller à sa grosse tonne emplir trois pichets, pendant que Marche-à-Terre et Pille-Miche, assis de chaque côté de la longue table sur les bancs luisants, se coupaient des galettes et les garnissaient d'un beurre gras et jaunâtre qui, sous le couteau, laissait jaillir de petites bulles de lait. Galope-Chopine posa les pichets pleins de cidre et couronnés de mousse devant ses hôtes, et les trois chouans se mirent à manger; mais, de temps en ^mps, le maître du logis jetait un regard de côté sur Marche-à-Terre en s'empressant de satisfaire sa soif.
— Donne-moi ta chinchoire, dit Marche-à-Terre à Pille-Miche. Et, après en avoir secoué fortement plusieurs chinchées dans le
ereux de sa main, le Breton aspira son tabac en homme qui voulait se préparer à quelque action grave.
— Il fait froid, dit Pille-Miche en se levant pour aller fermer la partie supérieure de la porte.
Le jour^ terni par le brouillard, ne pénétra plus dans la chambre que par la petite fenêtre, et n'éclaira que faiblement la table et les deux bancs-, mais le feu y répandit des lueurs rougeâtres. En ce moment, Galope-Chopine, qui avait achevé de remplir une seconde fois les pichets de ses hôtes, les mettait devant eux ; mais ils refusèrent de boire, jetèrent leurs larges chapeaux et prirent tout à coup un air solennel. Leurs gestes et le regard par lequel •ils se consultèrent firent frissonner Galope-Chopine, qui crut aper- XII. 48
cevoir du sang sous les bonnets de laine rouge dont ils étaient coiffés.
— Apporte-nous ton couperet, dit Marche-à-Terre.
— Mais, monsieur Marche-à-Terre, qu'en voulez-vous donc faire?
— Allons, cousin, tu le sais bien, dit Pille-Miche en serrant sa chinchoire que lui rendit Marche-à-Terre; tu es jugé.
Les deux chouans se levèrent ensemble en saisissant leurs carabines.
— Monsieur Marche-à-Terre, je n'ai rin dit sur le Gars...
— je te dis d'aller chercher ton couperet, répondit le chouan. Le malheureux Galope-Chopine heurta le bois grossier de la
couche de son garçon, et trois pièces de cent sous roulèrent sur le plancher; Pille-Miche les ramassa.
— Oh! oh! les bleus t'ont donné des pièces neuves! s'écria Marche-à-Terre.
— Aussi vrai que voilà l'image de saint Labre, répliqua Galope- Chopine, je n'ai rin dit. Barbette a pris les contre-chouans pour les gars de Saint-Georges, voilà tout.
— Pourquoi parles-tu d'affaires à ta femme? répondit brutalement Marche-à-Terre.
— D'ailleurs, cousin, nous ne te demandons pas de raisons, mais ton couperet. Tu es jugé.
A un signe de son compagnon, Pille-Miche l'aida à saisir la victime. En se trouvant entre les mains des deux chouans, Galope- Chopine perdit toute force, tomba sur ses genoux et leva vers ses bourreaux des mains désespérées :
— Mes bons amis, mon cousin, que voulez-vous que devienne mon petit gars?
— J'en prendrai soin, dit Marche-à-Terre.
— Mes chers camarades, reprit Galope-Chopine devenu blême, jl; ne suis pas en état de mourir. Me laisserez-vous partir sans confession? Vous avez le droit de prendre ma vie, mais non celui de me faire perdre la bienheureuse éternité.
— C'est juste, dit Marche-à-Terre en regardant Pille-Miche.
Les deux chouans restèrent un moment dans le plus grand em- Larras, et sans pouvoir résoudre ce cas de conscience. Galope-
Chopine écouta le moindre bruit causé par le vent, comme s'il eût conservé quelque espérance. Le son de la goutte de cidre qui tom' bait périodiquement du tonneau lui fit jeter un regard machinal sur la pièce et soupirer tristement. Tout à coup, Pille-Miche prit le. patient par un bras, l'entraîna dans un coin et lui dit :
— Confesse-moi tous tes péchés , je les redirai à un prêtre de la véritable Église, il me donnera l'absolution; et, s'il y a des pénitences à faire, je les ferai pour toi.
Galope-Chopine obtint quelque répit, par sa manière d'accuser ses péchés; mais, malgré le nombre et les circonstances des crimes, il finit par atteindre au bout de son chapelet.
— Hélas! dit-il en terminant, après tout, mon cousin, puisque je te parle comme à un confesseur, je t'assure par le saint nom de Dieu, que je n'ai guère à me reprocher que d'avoir, par-ci par-là, un peu trop beurré mon pain, et j'atteste saint Labre, que voici au-dessus de la cheminée, que je n'ai rin dit sur le Gars. Non, mes bons amis, je n'ai pas trahi.
— Allons, c'est bon, cousin, relève-toi; tu t'entendras sur tout cela avec le ^on Dieu, dans le temps comme dans le temps.
— Mais laissez-moi dire un petit brin d'adieu à Barbe...
— Allons, répondit Marche-à-Terre, si tu veux qu'on ne t'en veuille pas plus qu'il ne faut, comporte-toi en Breton, et finis proprement.
Les deux chouans saisirent de nouveau Galope-Chopine, le couchèrent sur le banc, où il ne donna plus d'autres signes de résistance que ces mouvements convulsifs produits par l'instinct de l'animal ; enfin il poussa quelques hurlements sourds qui cessèrent aussitôt que le son lourd du couperet eut retenti. La tête fut tranchée d'un seul coup. Mardi e-à-Terre prit cette tête par une touffe de cheveux, sortit de la chaumière, chercha et trouva dans le grossier chambranle de la porte un grand clou, autour duquel il tortilla les cheveux qu'il tenait , et y laissa pendre cette tête sanglante, à laquelle il ne ferma seulement pas les yeux. Les deux chouans se lavèrent les mains, sans aucune précipitation, dans une grande terrine pleine d'eau, reprirent leurs chapeaux, leurs carabines, et franchirent l'échalier en sifflant l'air de la ballade du Capitaine, Pille-Miche entonna d'une voix enrouée, au bout du champ, ces
Strophes prises au hasard dans cette naïve chanson, dont les rustiques cadences furent emportées par le vent :
A la première ville, Son amant l'habille Tout en satin blanc;
A la seconde ville, Son amant l'habille En or, en argent.
Elle était si belle,
Qu'on lui tendait les voiles
Dans tout le régiment.
Cette mélodie devint insensiblement confuse à mesure que les deux chouans s'éloignaient ; mais le silence de la campagne était si profond, que plusieurs notes parvinrent à l'oreille de Barbette, qui revenait alors au logis en tenant son petit gars par la main. Une paysanne n'entend jamais froidement ce chant, si populaire dans l'ouest de la France ; aussi Barbette commença-t-elle involontairement les premières strophes de la ballade :
Allons, partons, belle, Partons pour la guerre, Partons, il est temps.
Brave capitaine.
Que ça ne te fasse pas de peiae^
Ma fille n'est pas pour toî.
Tu ne l'auras sur terre, Tu ne l'auras sur mer.
Si ce n'est par trahison.
Le père prend sa fille, Puis la déshabille Et la jette à l'eau.
Capitaine, plus sage.
Se jette à la nage, La ramène à bord.
Allons, partons, belle.
Partons pour la guerre,
Partons, il est temps. .;-. .,
A la première ville, etc.
Au moment où Barbette se retrouvait en chantant à la reprise de la ballade par où avait commencé Pille-Miche, elle était arrivée dans sa cour: sa langue se glaça, elle resta immobile, et un grand cri, soudain réprimé, sortit de sa bouche béante.
— Qu* as-tu donc, ma chère mère? demanda l'enfant.
— Marche tout seul, s'écria sourdement Barbette en lui retirant la main et le poussant avec une incroyable rudesse; tu n'as plus ni père ni mère !
L'enfant, qui se frottait l'épaule en criant, vit la tête clouée, et son frais visage garda silencieusement la convulsion nerveuse que les pleurs donnent aux traits. Il ouvrit de grands yeux, regarda longtemps la tête de son père avec un air stupide qui ne trahissait aucune émotion; puis sa figure, abrutie par l'ignorance, arriva jusqu'à exprimer une curiosité sauvage. Tout à coup, Barbette reprit la main de son enfant, la serra violemment, et l'entraîna d'un pas rapide dans la maison. Pendant que Pille-Miche et Marche-à-Terre couchaient Galope-Chopine sur le banc, un de ses souliers était tombé sous son cou de manière à se remplir de sang, et ce fut le premier objet que vit sa veuve.
— Ote ton sabot, dit la mère à son fils. Mets ton pied là dedans. Bien. Souviens-toi toujours, s'écria-t-elle d'un son de voix lugubre, du soulier de ton père, et ne t'en mets jamais un au pied sans te rappeler celui qui était plein du sang versé par les chuins, et tue les chuins!
En ce moment, elle agita sa tête par un mouvement si convulsif, que les mèches de ses cheveux noirs retombèrent sur son cou et donnèrent à sa figure une expression sinistre.
— J'atteste saint Labre, reprit-elle, que je te voue aux bleus. Tu seras soldat pour venger ton père. Tue, tue les chuins, et fuis comme moi. Ah! ils ont pris la tête de mon homme, je vais donner celle du Gars aux bleus.
Elle sauta d'un seul bond sur le lit, s'empara d'un petit sac d'argent dans une cachette, reprit la main de son fils étonné, l'entraîna violemment sans lui laisser le temps de reprendre son sabot, et ils marchèrent tous deux d'un pas rapide vers Fougères, sans que l'un ou l'autre retournât la tête vers la chaumière qu'ils abandonnaient. Quand ils arrivèrent sur le sommet des rochers de
Saint-Sulpice, Barbette attisa le feu des fagots, et son gars l'aida à les couvrir de genêts verts chargés de givre, aûn d'en rendre la fumée plus forte.
— Ça durera plus que ton père, plus que moi et plus que le Gars! dit Barbette d'un air farouche en montrant le feu à son fils.
Au moment où la veuve de Galope-Chopine et son fils au pied sanglant regardaient, avec une sombre expression de vengeance et de curiosité, tourbillonner la fumée, mademoiselle de Verneuil avait les yeux attachés sur cette roche, et tâchait, mais en vain, d'y découvrir le signal annoncé par le marquis. Le brouillard, qui s'était insensiblement accru, ensevelissait toute la région sous un voile dont les teintes grises cachaient les masses du paysage les plus près de la ville. Elle contemplait tour à tour, avec une douce anxiété, les rochers, le château, les édifices, qui ressemblaient dans ce brouillard à des brouillards plus noirs encore. Auprès de Fa fenêtre, quelques arbres se détachaient de ce fond bleuâtre comme ces madrépores que la mer laisse entrevoir quand elle est calme. Le soleil donnait au ciel la couleur blafarde de l'argent lerni, ses rayons coloraient d'une rougeur douteuse les branches nues des arbres, où se balançaient encore quelques dernières feuilles. Mais des sentiments trop délic'eux agitaient Tàme de Marie, pour qu'elle vît de mauvais présages dans ce spectacle, en désaccord avec le bonheur dont elle se repaissait par avance. Depuis deux jours, ses idées s'étaient étrangement modifiées. L'âpreté, les éclats désordonnés de ses passions avaient lentement subi l'influence de l'égale température que donne à la vie un véritable amour, La certitude d'être aimée, qu'elle était allée chercher à travers tant de périls, avait fait naître en elle le désir de rentrer dans les conditions sociales qui sanctionnent le bonheur, et d'où elle n'était sortie que par désespoir. N'aimer que pendant un moment lui sembla de l'impuissance. Puis elle se vit soudain reportée, du fond de la société où le malheur l'avait plongée, dans le haut rang où son père l'avait un moment placée. Sa vanité , comprimée par les cruelles alternatives d'une passion tour à tour heureuse ou méconnue, s'éveilla, lui fit voir tous les bénéfices d'une grande position. En quelque sorte née marquise, épouser Montauran , n'était-ce pas, pour elle, agir et vivre dans la sphère qui lui était
propre? Après avoir connu les hasards d'une vie tout aventureuse, elle pouvait, mieux qu'une autre femme, apprécier la grandeur des sentiments qui font la famille. Puis le mariage, la maternité et ses soins étaient pour elle moins une tâche qu'un repos. Elle aimait cette vie vertueuse et calme entrevue à travers ce dernier orage, comme une femme lasse de la vertu peut jeter un regard de convoitise sur une passion illicite. La vertu était pour elle une nouvelle séduction.
— Peut-être, dit-elle en revenant de la fenêtre sans avoir vu de feu sur la roche de Saint-Sulpice, ai-je été bien coquette avec lui? Mais aussi n'ai-je pas su combien je suis aimée!... — Francine, ce n'est plus un songe, je serai ce soir la marquise de Montauran! Qu'ai-je donc fait pour mériter un si complet bonheur? Oh! je l'aime, et l'amour seul peut payer l'amour. Néanmoins, Dieu veut sans doute me récompenser d'avoir conservé tant de cœur malgré tant de misères, et me faire oublier mes souffrances : car, tu le sais, mon enfant, j'ai bien souiïert!
— Ce soir, marquise de Montauran, vous, Marie? Âh! tant que ce ne sera pas fait, moi, je croirai rêver. Qui donc lui a dit tout ce que vous valez?
— Mais, ma chère enfant, il n'a pas seulement de beaux yeux, il a aussi une âme. Si tu l'avais vu, comme moi, dans le danger! Oh! il doit bien savoir aimer, il est si courageux!
— Si vous l'aimez tant, pourquoi souffrez-vous donc qu'il vienne à Fougères?
— Est-ce que nous avons eu le temps de nous dire un mot quand nous avons été surpris? D'ailleurs, n'est-ce pas une preuve d'amour, et en a-t-on jamais assez?... En attendant, coiffe-moi.
Mais elle dérangea cent fois, par des mouvements comme électriques, les heureuses combinaisons de sa coiffure, en mêlant des pensées encore orageuses à tous les soins de la coquetterie. En crêpant les cheveux d'une boucle, ou en rendant ses nattes plus brillantes, elle se demandait, par un reste de défiance, si le marquis ne la trompait pas, et alors elle pensait qu'une semblable rouerie devait être impénétrable, puisqu'il s'exposait audacieusement à une vengeance immédiate en venant la trouver à Fougères. En étudiant malicieusement, à son miroir, les effets d'un regard
oblique, d'un sourire, d'un léger pli du front, d'une attitude de' colère, d'amour ou de dédain, elle cherchait une ruse de femme pour sonder jusqu'au dernier moment le cœur du jeune chef.
— Tu as raison, Francine, dit-elle; je voudrais, comme toi, que ce mariage fût fait. Ce jour est le dernier de mes jours nébuleux,, il est gros de ma mort ou dp. notre bonheur... Le brouillard est odieux, ajouta-t-elle en regardait de nouveau vers les sommets de Saint-Sulpice, toujours voilés.
Elle se mit à draper elle-même les rideaux de soie et de mousseline qui décoraient la fenêtre, en se plaisant à intercepter le jour de manière à produire dans la chambre un volupteux clair-obscur,
— Francine, dit-elle, ôie ces babioles qui encombrent la cheminée, et n'y laisse que la pendule et les deux vases de Saxe, dans lesquels j'arrangerai moi-même les fleurs d'hiver que Corentin m'a trouvées... Sors toutes les chaises, je ne veux voir ici que le canapé et un fauteuil. Quand tu auras fini, mon enfant, tu brosseras le tapis de manière à en ranimer les couleurs; puis tu garniras de bougies les bras de cheminée et les flambeaux...
Marie regarda longtemps et avec attention la vieille tapisserie tendue sur les murs de cette chambre. Guidée par un goût inné, elle sut trouver, parmi les brillantes nuances de la haute lisse, les teintes qui pouvaient servir à lier cette antique décoration aux meubles et aux accessoires de ce boudoir par l'harmonie des couleurs ou par le charme des oppositions. La même pensée dirigea l'arrangement des fleurs dont elle chargea les vases contournés qui ornaient la chambre. Le canapé fut placé près du feu. De chaque côté du lit, qui occupait la paroi parallèle à celle où était la cheminée, elle mit, sur deux petites tables dorées, de grands vases de Saxe remplis de feuillages et de fleurs qui exhalèrent les plus doux parfums. Elle tressaillit plus d'une fois en disposant les plis onduleux du lampas vert au-dessus du lit, et en étudiant les sinuosités de la draperie à fleurs sous laquelle elle le cacha. De semblables préparatifs ont toujours un indéhnissable secret de bonheur, et amènent une irritation si délicieuse, que souvent, au milieu deces voluptueux apprêts, une femme oublie tous ses doutes, comme mademoiselle de Verneuil oubliait alors les siens. N'existe-t-il pa» uu sentiment religieux dans celte multitude de soins pris pour ud.
être aimé qui n'est pas là pour les voir et les récompenser, mais qui doit les payer plus tard par ce sourire approbateur qu'obtiennent ces gracieux préparatifs, toujours si bien compris! Les femmes se livrent alors, pour ainsi dire, par avance à l'amour, et il n'en est pas une seule qui ne se dise, comme mademoiselle de Verneuil lepensait : « Ce soir, je serai bien heureuse ! » La plus innocente d'entre elles inscrit alors cette suave espérance dans les plis les moins saillants de la soie ou de la mousseline; puis, insensiblement, l'harmonie qu'elle établit autour d'elle imprime à tout unephysionomie oîi respire l'amour. Au sein de cette sphère voluptueuse, pour elle, les choses deviennent des êtres, des témoins; et déjà elle en fait les complices de toutes ses joies futures. A chaque mouvement, à chaque pensée, elle s'enhardit à voler l'avenir. Bientôt elle n'attend plus, elle n'espère pas, mais elle accuse le silence, et le moindre bruit lui doit un présage; enfin, le doutevient poser sur son cœur une main crochue, elle brûle, elle s'agite^ elle se sent tordue par une pensée qui se déploie comme une force purement physique; c'est tour à tour un triomphe et un supplice,, que sans l'espoir du plaisir elle ne supporterait point. Vingt fois, mademoiselle de Verneuil avait soulevé les rideaux, dans l'espérance devoir une colonne de fumée s'élevant au-dassus des rochers; mais le brouillard semblait de moment en moment prendre denouvelles teintes grises, dans lesquelles son imagination finit par lui montrer de sinistres présages. Enfin, dans un moment d'impatience, elle laissa tomber le rideau, en se promettant bien de neplus venir le relever. Elle regarda d'un air boudeur cette chambre à laquelle elle avait donné une âme et une voix, se demanda si ceserait en vain, et cette pensée la fit songer à tout.
— Ma petite, dit-elle à Francine en l'attirant dans un cabinet de toilette contigu à sa chambre et qui était éclairé par un œil-debœuf donnant sur l'angle obscur où les fortifications de la ville sejoignaient aux rochers de la Promenade, range-moi cela, que tout soit propre! Quant au salon, tu le laisseras, si tu veux, en désordre, ajouta-t-elle en accompagnant ces mois d'un de ces sourires que les femmes réservent pour leur intimité, et dont jamais lea hommes ne peuvent connaître la piquante finesse.
— Ah 1 combien vous êtes jolie! s'écria la petite Bretonne»
— Eh! folles que nous sommes toutes, notre amant ne sera-t-il pas toujours notre plus belle parure?
Francine la laissa mollement couchée sur l'ottomane, et se retira pas à pas, en devinant que, aimée ou non, sa maîtresse ne livrerait jamais Montauran.
— Es-tu sûre de ce que tu me débites là, ma vieille? disait Hulot à Barbette, qui l'avait reconnu en entrant à Fougères.
— Avez-vous des yeux? Tenez , regardez les rochers de Saint- Sulpice, là, mon bonhomme, au dret de Saint-Léonard.
Corentin tourna les yeux vers le sommet, dans la direction indiquée par le doigt de Barbette; et, comme le brouillard commençait à se dissiper, il put voir assez distinctement la colonne de fumée blanchâtre dont avait parlé la veuve de Galope-Chopine.
— Mais quand viendra-t-il, hé! la vieille? Sera-ce ce soir ou cette nuit?
— Mon bonhomme, répondit Barbette, je n'en sais rin.
— Pourquoi trahis-tu ton parti? dit vivement Hulot, après avoir attiré la paysanne à quelques pas de Corentin.
— Ah! monseigneur le général, voyez le pied de mon gars! eh bien, il est trempé dans le sang de mon homme tué par les chuins, sous votre respect, comme un veau, pour le punir des trois mois que vous m'avez arrachés, avant-hier, quand je labourais. Prenez mon gars, puisque vous lui avez ôté son père et sa mère, mais faites-en un vrai bleu, mon bonhomme, et qu'il puisse tuer beaucoup de chuins! Tenez, voilà deux cents écus, gardez-les-lui; en les ménageant, il ira loin avec ça, puisque son père a été douze ans à les amasser.
Hulot regarda avec étonnement cette paysanne pâle et ridée, dont les yeux étaient secs.
— Mais toi, dit-il, toi, la mère, que vas-tu devenir? 11 vaut mieux que tu conserves cet argent.
— Moi, répondit-elle en branlant la tête avec tristesse, je n'ai plus besoin de rin! Vous me clancheriez au fin fond de la tour de Mélusine (et elle montra une des tours du château), que les chuins sauraient ben m'y venir tuer!
Elle embrassa son gars avec une sombre expression de douleur, le regarda, versa deux larmes, le regarda encore, et disparut.
LES CHOUANS. i93
— Commandant, dit Corentin , voici une de ces Dccasions qui, pour être mises à profit, demandent plutôt deux bonnes têtes qu'une. Nous savons tout et nous ne savons rien. Faire cerner dès à présent la maison de mademoiselle de Verneuil, ce serait la mettre contre nous. Nous ne sommes pas, toi, moi, tes contrechouans et tes deux bataillons, de force à lutter contre cette fillelà, si elle se met en tête de sauver son ci-devant. Ce garçon est homme de cour, et par conséquent rusé; c'est un jeune homme, et il a du cœur. Nous ne pourrons jamais nous en emparer à son entrée à Fougères. Il s'y trouve d'ailleurs peut-être déjà. Faire des visites domiciliaires? Absurdité! Ça n'apprend rien, ça donne l'éveil et ça tourmente les habitants.
— Je m'en vais, dit Hulot impatienté, donner au factionnaire du poste Saint-Léonard la consigne d'avancer sa promenade de trois pas de plus, et il arrivera ainsi en face de la maison de mademoiselle de Verneuil. Je conviendrai d'un signe avec chaque sentinelle, je me tiendrai au corps de garde, et, quand on m'aura signalé l'entrée d'un jeune homme quelconque, je prends un caporal et quatre hommes, et... ,
— Et, fit Corentin en interrompant l'impétueux soldat, si le jeune homme n'est pas le marquis, si le marquis n'entre pas par la porte, s'il est déjà chez mademoiselle de Verneuil, si..., si...?
Là, Corentin regarda le commandant avec un air de supériorité qui avait quelque chose de si insultant, que le vieux militaire s'écria :
— Mille tonnerres de Dieu ! va te promener, citoyen de l'enfer! Est-ce que tout cela me regarde? Si ce hanneton-là vient tomber dans un de mes corps de garde, il faudra bien que je le fusille; si j'apprends qu'il est dans une maison, il faudra bien aussi que j'aille le cerner, le prendre et le fusiller! Mais du diable si je me creuse la cervelle pour mettre de la boue sur mon uniforme...
— Commandant, la lettre des trois ministres t'ordonne d'obéir à mademoiselle de Verneuil.
— Citoyen, qu'elle vienne elle-même, je verrai ce qu'- j'aurai à faire.
— Eh bien, citoyen, répliqua Corentin avec hauteur, elle ne tardera pas. Elle te dira, elle-même, l'heure et le moment où le ci-
devant sera entré. Peut-être même ne sera-t-elle tranquille quequand elle t'aura vu posant les sentinelles et cernant sa maison!
— Le diable s'est fait homme ! se dit douloureusement le vieux chef de demi-brigade en voyant Corentin qui remontait à grand* pas l'escalier de la Reine, où cette scène avait eu lieu, et qui regagnait la porte Saint-Léonard. — Il me livrera le citoyen Montauran, pieds et poings liés, reprit Hulot en se parlant à lui-même, et je me trouverai embêté d'un conseil de guerre à présider. — Après tout, disait-il en haussant les épaules, le Gars est un ennemi de la- République, il m'a tué mon pauvre Gérard, et ce sera toujours un noble de moins... Au diable!
Il tourna lestement sur les talons de ses bottes, et alla visiter tous les postes de la ville en sifflant la Marseillaise.
Mademoiselle de Verneuil était plongée dans une de ces méditations dont les mystères restent comme ensevelis dans les abîmes de l'âme, et dont les mille sentiments contradictoires ont souvent prouvé à ceux qui en ont été la proie qu'on peut avoir une vie orageuse et passionnée entre quatre murs, sans même quitter l'ottomane sur laquelle se consume alors l'existence. Arrivée au dénoûment du drame qu'elle était venue chercher, celte fille en faisait tour à tour passer devant elle les scènes d'amour et de colère qui avaient si puissamment animé sa vie pendant les dix jours écoulés depuis sa première rencontre avec le marquis. En ce moment, le bruit d'un pas d'homme retentit dans le salon qui précédait sa chambre, elle tressaillit; la porte s'ouvrit, elle tourna vivement la. tête et vit Corentin.
— Petite tricheuse! dit en riant l'agent supérieur de la police,. l'envie de me tromper vous prendra-t-elle encore? Ah! Marie t Marie! vous jouez un jeu bien dangereux en ne m'intéressant pas à votre partie, en en décidant les coups sans me consulter. Si le marquis a échappé à son sort...
— Cela n'a pas été votre faute, n'est-ce pas? répondit mademoiselle de Verneuil avec une ironie profonde. Monsieur, reprit-elled'une voix grave, de quel droit venez-vous encore chez moi?
— Chez vous? demanda-t-il d'un ton amer.
— Vous m'y faites songer, répliqua-t-elle avec noblesse, je ne suis pas chez moi. Vous avez peut-être sciemment choisi ceita
maison pour y commettre plus sûrement vos assassinats; je vais -en sortir. J'irais dans un désert pour ne plus voir des...
— Des espions, dites! reprit Corentin. Mais cette maison n'est ni à vous ni à moi, elle est au gouvernement; et, quant à en sortir, vous n'en feriez rien, ajouta-t-il en lui lançant un regard diabolique.
Mademoiselle de Verneuil se leva par un mouvement d'indignation, s'avança de quelques pas; mais, tout à coup, elle s'arrêta en voyant Corentin qui leva le rideau de la fenêtre et se prit à sourire en l'invitant à venir près de lui.
— Voyez-vous cette colonne de fumée? dit-il avec le calme profond qu'il savait conserver sur sa figure blême, quelque profondes que fussent ses émotions.
— Quel rapport peut-il exister entre mon départ et de mauvaises herbes auxquelles on a mis le feu? demanda-t-clle.
— Pourquoi votre voix est-elle si altérée? répondit Corentin. Pauvre petite, ajouta-t-il d'une voix douce, je sais tout! Le marquis vient aujourd'hui à Fougères, et ce n'est pas dans l'intention de nous le livrer que vous avez arrangé si voluptueusement ce boudoir, ces fleurs et ces bougies...
Mademoiselle de Verneuil pâlit en voyant la mort du marquis écrite dans les yeux de ce tigre à face humaine, et ressentit pour son amant un amour qui tenait du délire. Chacun de ses cheveux lui versa dans la tête une atroce douleur qu'elle ne put soutenir, et elle tomba sur l'ottomane. Corentin resta un moment les bras croisés sur la poitrine, moitié content d'une torture qui le vengeait de tous les sarcasmes et du dédain par lesquels cette femme l'avait accablé, Dioitié chagrin de voir souffrir une créature dont le joug lui plaisait toujours, quelque lourd qu'il fût.
— Elle l'aime! dit-il d'une voix sourde.
— L'aimer! s'écria-t-elle, eh! qu'est-ce que signifie ce mot!... Corentin, il est ma vie, mon âme, mon souille!...
Elle se jeta aux pieds de cet homme, dont le calme l'épouvantait.
— Ame de boue, lui dit-elle, j'aime mieux m'avilir pour lui obtenir la vie, que de m'avilir pour la lui ôter! Je veux le sauver au prix de tout mon sang... Parle, que te faut-il?
Corentin'tressaillit.
— Je venais prendre vos ordres, Marie, dit-il d'un son de voix
286 SCÈNES DE Ll VIE MILITAIRE.
plein de douceur et en la relevant avec une gracieuse politesse. Oui, Marie, vos injures ne m'empêcheront pas d'être tout à vous, pourvu que vous ne me trompiez plus. Vous savez, Marie, qu'on ne me dupe jamais impunément.
— Ah ! si vous voulez que je vous aime, Corenlin, aidez-moi à le sauver.
— Eh bien, à quelle heure vient le marquis? dit-il en s'elTorçant de faire cette demande d'un ton calme.
— Hélas! je n'en sais rien...
Ils se regardèrent tous deux en silence.
— Je suis perdue ! se disait mademoiselle de Verneuil.
— Elle me trompe, pensait Corentin. — Marie, reprit-il, j'aF deux maximes : l'une, de ne jamais croire un mot de ce que disent les femmes, c'est le moyen de ne pas être leur dupe; l'autre, de toujours chercher si elles n'ont pas quelque intérêt à faire le contraire de ce qu'elles ont dit et à se conduire en sens inverse des actions dont elles veulent bien nous confier le secret. Je crois que nous nous entendons maintenant?
— A merveille, répliqua mademoiselle de Verneuil. Vous voulez des preuves de ma bonne foi; mais je les réserve pour le moment où vous m'en aurez donné de la vôtre...?
— Adieu, mademoiselle, dit sèchement Corentin.
— Allons, reprit la jeune fille en souriant, asseyez-vous, mettez-vous là et ne boudez pas, sinon je saurais bien me passer de vous pour sauver le marquis. Quant aux trois cent mille francs que vous voyez toujours étalés devant vous, je puis vous les mettre en or, là, sur cette cheminée, à l'instant où le marquis sera en sûreté.
Corentin se leva, recula de quelques pas et regarda mademoiselle de Verneuil.
— Vous êtes devenue riche en peu de temps! dit-il d'un ton don» l'amertume était mal déguisée.
— Montauran, dit Marie en souriant de pitié, pourra vous offrir lui-même bien davantage pour sa rançon. Ainsi, prouvez-moi que vous avez les moyens de le garantir de tout danger, et...
— Ne pouvez-vous pas, s'écria tout à coup Corentin, le faire évader au moment même de son arrivée, puisque Hulot eu ignore l'heure, et...?
!î s'arrêta, comme s'il se reprochait à lui-même d'en trop dire.
— Mais est-ce bien vous qui me demandez une ruse, reprit-il en souriant de la manière la plus naturelle? Écoutez, Marie, je suis certain de votre loyauté. Promettez-moi de me dédommager de tout ce que je perds en vous servant, et j'endormirai si bien cette buse de commandant, que le marquis sera libre à Fougères comme à Saint-James.
— Je vous le promets, répondit la jeune fille avec une sorte^de solennité.
— iSon pas ainsi, dit-il. Jiirez-le-moi par votre mère!
Mademoiselle de Verneuil tressaillit; et, levant une main tremblante, elle fit le serment demandé par cet homme, dont les manières venaient de changer subitement.
— Vous pouvez disposer de moi, dit Corentin. Ne me trompez pas, et vous me bénirez ce soir.
— Je vous crois, Corentin, s'écria mademoiselle de Verneuil tout attendrie.
Elle le salua par une douce inclination de tête, et lui sourit avec une bonté mêlée de surprise en lui voyant sur la figure une expression de tendresse mélancolique.
— Quelle ravissante créature! s'écria Corentin en s' éloignant. Na l'aurai-je donc jamais, pour en faire à la fois l'instrument de ma fortune et la source de mes plaisirs?... Se mettre à mes pieds, elle !... Oh ! oui, le marquis périra... Et si je ne puis obtenir cette femme qu'en la plongeant dans un bourbier, je l'y plongerai. — Enfin, se dit-il à lui-même en arrivant sur la place, où ses pas le conduisirent à son insu, elle ne se défie peut-être plus de moi. Cent mille écus à l'instant! Elle me croit avare. C'est une ruse, ou elle l'a épousé.
Corentin, perdu dans ses pensées, n'osait prendre une résolution. Le brouillard, que le soleil avait dissipé vers le milieu du jour, reprenait insensiblement toute sa force, et devint si épais, que Corentin n'apercevait plus les arbres, même à une faible distance.
— Voilà un nouveau malheur, se dit-il en rentrant à pas lents cliez lui. Il est impossible d'y voir à six pas. Le temps protège nos amants. Surveillez donc une maison gardée par un tel brouillard! — Qui vive? s'écria-t-il en saisissant le bras d'un inconnu qui
semLlait avoir grimpé sur la Promenade à travers les roclie? les f)lus périlleuses.
— C'est moi, répondit naïvement une voix enfantine.
— Ah ! c'est le petit gars au pied rouge. Ne veux-tu pas venger ton père? lui demanda Corentin.
— Oui! dit l'enfant.
— C'est bien. Connais-tu le Gars?
— Oui.
— C'est encore mieux. Eh bien, ne me quitte pas; sois exact à faire tout ce que je te dirai, tu achèveras l'ouvrage de ta mère, et lu gagneras des gros sous. Aimes-tu les gros sous?
— Oui.
— Tu aimes les gros sous et tu veux tuer le Gars, je prendrai soin de toi. — Allons, se dit en lui-même Corentin après une pause, Marie, tu nous le livreras toi-même! Elle est trop violente pour juger le coup que je m'en vais lui porter; d'ailleurs, la passion ne réfléchit jamais. Elle ne connaît pas l'écriture du marquis; voici donc le moment de tendre le piège dans lequel son caractère la fera donner tête baissée. Mais, pour assurer le succès de ma ruse, Hulot m'est nécessaire, et je cours le voir.
En ce moment, mademoiselle de Verneuil et Francine délibéraient sur les moyens de soustraire le marquis à la douteuse générosité de Corentin et aux baïonnettes de Hulot.
— Je vais aller le prévenir, s'écriait la petite Bretonne.
— Folle, sais-tu donc où il est? Moi-même, aidée par tout rinstinct du cœur, je pourrais bien le chercher longtemps sans le rencontrer.
Après avoir inventé bon nombre de ces projets insensés, si faciles à exécuter au coin du feu, mademoiselle de Verneuil s'écria :
— Quand je le verrai, son danger m'inspirera!
Puis elle se plut, comme tous les esprits ardents, à ne vouloir prendre son parti qu'au dernier moment, se fiant à son étoile ou à cet instinct d'adresse qui abandonne rarement les femmes. Jamais, peut-être, son cœur n'avait subi de si fortes contractions. Tantôt elle restait comme stupide, les yeux fixes, et tantôt, au moindre hiwh, elle tressaillait comme ces arbres presque déracinés que les i)ùcherons agitent fortement avec une corde pour en hâter la chute.
Tout à coup, une détonation violente, produite par la décharge d'une douzaine de fusils, retentit dans le lointain. Mademoiselle de Verneuil pâlit, saisit la main de Francine et lui dit :
— Je meurs,... ils me l'ont tué!
Le pas pesant d'un soldat se fit entendre dans le salon. Francine, épouvantée, se leva et introduisit un caporal. Le républicain, après avoir fait un salut militaire à mademoiselle de Verneuil, lui présenta des lettres dont le papier n'était pas très-propre. Le soldat, ne recevant aucune réponse de la jeune fille, lui dit en se retirant :
— Madame, c'est de la part du commandant. Mademoiselle de Verneuil, en proie à de sinistres presseniiments,
lut cette lettre, écrite probablement à la hâte par Hulot :
« Mademoiselle, mes contre-chouans se sont emparés d'un des messagers du Gars, qui vient d'être fusillé. Parmi les lettres interceptées, celle que je vous transmets peut vous être de quelque utilité; etc. »
— Grâce au Ciel, ce n'est pas lui qu'ils ont tué! s'écria-t-elle en jetant cette lettre au feu.
Elle respira plus librement, et lut avec avidité le billet qu'on venait de lui envoyer; il était du marquis et semblait adressé à madame du Gua :
« Non, mon ange, je n'irai pas ce soir à la Vivetière. Ce soir, vous perdez votre gageure avec le comte, et je triomphe de la République en la personne de cette fille délicieuse, qui vaut certes bien une nuit, convenez-en. Ce sera le seul avantage réel que je remporterai dans cette campagne, car la Vendée se soumet. 11 n'y a plus rien à faire en France, et nous repartirons sans doute ensemble pour l'Angleterre. Mais à demain les alTaires sérieuses! »
Le billet lui échappa des mains, elle ferma les yeux, garda un profond silence et resta penchée en arrière, la tête appuyée sur un coussin. Après une longue pause, elle leva les yeu.x sur la pendule, qui alors marquait quatre heures.