XII
loup, il y fait noir comme dans un four, et il faut y allumer une chandelle. Heureusement, reprit-il, que nous tenons le haut de cette côte!...
11 la décora d'une épithète énergique, et ajouta :
— Je finirai peut-être bien par y voir clair.
Le commandant, attirant à lui les deux officiers, cerna Marche-à- Terre; le gars feignit de croire qu'il les gênait, il se leva promptement.
— Reste-là, chenapan! lui cria Hulot en le poussant et le faisant retomber sur le talus où il s'était assis.
Dès ce moment, le chef de demi-brigade ne cessa de regarder attentivement l'insouciant Breton.
— Mes amis, reprit-il alors en parlant à voix basse aux deux officiers, il est temps de vous dire que la boutique est enfoncée là-bas. Le Directoire, par suite d'un remue-ménage qui a eu lieu aux Assemblées, a encore donné un coup de balai à nos affaires. Ces pentarques, ou pantins, c'est plus français, de directeurs viennent de perdre une bonne lame, Bernadette n'en veut plus.
— Qui le remplace ? demanda vivement Gérard.
— Milel-Mureau, une vieille perruque. On choisit là un bien mauvais temps pour laisser naviguer des mâchoires! Voilà des fusées anglaises qui partent sur les côtes. Tous ces hannetons de Vendéens et de chouans sont en l'air, et ceux qui sont derrière ces marionnettes-là ont bien su prendre le moment où nous succombons.
— Comment? dit Merle.
— Nos armées sont battues sur tous les points, reprit Hulot en étouffant sa voix de plus en plus. Les chouans ont déjà intercepté deux fois les courriers, et je n'ai reçu mes dépêches et les derniers décrets qu'au moyen d'un exprès envoyé par Bernadette au moment où il quittait le ministère. Des amis m'ont heureusement écrit confidentiellement sur cette débâcle. Fouché a découvert que le tyran Louis XVlll a été averti par des traîtres de Paris d'envoyer un chef à ses canards de l'intérieur. On pense que Barras trahit la République. Bref, Pitt et les princes ont envoyé, ici, un ci-devant, homme vigoureux, plein de talent, qui voudrait, en réunissant les efforts des Vendéens et ceux des chouans, abattre le bonnet de la
République. Ce camarade-là a débarqué dans le Morbihan, je l'ai su le premier, je l'ai appris aux malins de Paris; le Gars est le nom qu'il s'est donné. Tous ces animaux-là, dit-il en montrant Marcheà-Terre, chaussent des noms qui donneraient la colique à un honnête patriote, s'il les portait. Or, notre homme est dans ce district. L'arrivée de ce chouan-là — et il indiqua de nouveau Marche-à- Terre — m'annonce qu'il est sur notre dos. Mais on n'apprend pas à un vieux singe à faire la grimace, et vous allez m'aider à ramener mes linottes à la cage, et pus vite que ça! Je serais un joli coco si je me laissais engluer comme une corneille par ce ci-devant qui arrive de Londres sous prétexte d'avoir à épousseter nos chapeaux!
En apprenant ces circonstances secrètes et critiques, les deux officiers, sachant que leur commandant ne s'alarmait jamais en vain, prirent alors cette contenance grave qu'ont les militaires au fort du danger, lorsqu'ils sont fortement trempés et habitués à voir un peu loin dans les affaires humaines. Gérard, que son grade, supprimé depuis, rapprochait de son chef, voulut répondre, et demander toutes les nouvelles politiques dont une partie était évidemment passée sous silence ; mais un signe de Hulot lui imposa silence ; et tous les trois ils se mirent à regarder Marche-à-Terre. Ce chouan ne donna pas la moindre marque d'émotion en se voyant sous la surveillance de ces hommes aussi redoutables par leur intelligence que par leur force corporelle. La curiosité des deux officiers, pour lesquels cette sorte de guerre était nouvelle, fut vivement excitée par le commencement d'une affaire qui offrait un intérêt presque romanesque : aussi voulurent-ils en plaisanter; mais, au premier mot qui leur échappa, Hulot les regarda gravement et leur dit :
— Tonnerre de Dieu ! n'allons pas fumer sur le tonneau de poudre, citoyens. C'est s'amuser à porter de l'eau dans un panier que d'avoir du courage hors de propos. — Gérard, dit-il ensuite en se penchant à l'oreille de son adjudant, approchez-vous insensiblement de ce brigand; et, au moindre mouvement suspect, tenezvous prêt à lui passer votre épée au travers du corps. Quant à moi, je vais prendre des mesures pour soutenir la conversation, si nos inconnus veulent bien l'entamer.
Gérard inclina légèrement la tête en signe d'obéissance, puis il se mit à contempler les points de vue de cette vallée, avec laquelle
on a pu se familiariser; il parut vouloir les examiner plus attentivement et marcha, pour ainsi dire, sur lui-même et sans affectation; mais on pense bien que le paysage était la dernière chose qu'il observa. De son côté, Marche-à-Terre laissa complètement ignorer si la manœuvre de l'officier le mettait en péril ; à la manière dont il jouait avec le bout de son fouet, on eût dit qu'il péchait à la ligne dans le fossé.
Pendant que Gérard essayait ainsi de prendre position devant le chouan, le commandant dit tout bas à Merle :
— Donnez dix hommes d'élite à un sergent et allez les poster vous-même au-dessus de nous, à l'endroit du sommet de cette côte où le chemin s'élargit en formant un plateau, et d'où vous apercevrez un bon ruban de queue de la route d'Ernée. Choisissez une place où le chemin ne soit pas flanqué de bois et d'où le sergent puisse surveiller la campagne. Appelez la Clef-des-Cœurs, il est intelligent... 11 n'y a point de quoi rire, je ne donnerais pas un décime de notre peau, si nous ne prenons pas notre bisque.
Pendant que le capitaine Merle exécutait cet ordre avec une promptitude dont l'importance fut comprise, le commandant agita la main droite pour réclamer un profond silence des soldats qui l'entouraient et causaient en jouant. Il ordonna, par un autre geste, de reprendre les armes. Lorsque le calme fut établi, il porta les yeux d'un côté de la route à l'autre, écoutant avec une attention inquiète, comme s'il espérait surprendre quelque bruit étouffé, quelques sons d'armes ou des pas précurseurs de la lutte attendue. Son œil noir et perçant semblait sonder les bois à des profondeurs extraordinaires; mais, ne recueillant aucun indice, il consulta le sable de la route, à la manière des sauvages, pour tâcher de découvrir quelques traces de ces invisibles ennemis dont l'audace lui était connue. Désespéré de ne rien apercevoir qui justifiât ses craintes, il s'avança vers les côtés de la route, en gravit les légères collines avec peine, puis il en parcourut lentement les sommets. Tout à coup, il sentit combien son expérience était utile au salut de sa troupe, et descendit. Son visage devint plus sombre; car, dans ces temps-là, les chefs regrettaient toujours de ne pas garder pour eux seuls la tâche la plus périlleuse. Les autres officiers et les soldats, ayant remarqué la préoccupation d'un chef dont le carac-
tère leur plaisait et dont la valeur était connue, pensèrent alors que son extrême attention annonçait un danger; mais, incapables d'en soupçonner la gravité, s'ils restèrent immobiles et retinrent presque leur respiration, ce fut par instinct. Semblables à ces chiens qui cherchent à deviner les intentions de l'habile chasseur dont l'ordre est incompré^Tensible, mais qui lui obéissent ponctuellement, ces soldats regardèrent alternativement la vallée du Couësnon, les bois de la route, et la figure sévère de leur commandant en tâchant d'y lire leur sort, ils se consultaient des yeux, et plus d'un sourire se répétait de bouche en bouche.
Quand Hulot fit sa grimace, Beau-Pied, jeune sergent qui passait pour le bel esprit de la compagnie, dit à voix basse :
— Où diable nous sommes-nous donc fourrés, pour que ce vieux troupier de Hulot nous fasse une mine si marécageuse? Il a l'air d'un conseil de guerre !
Hulot ayant jeté sur Beau-Pied un regard sévère, le silence exigé sous les armes régna tout à coup. Au milieu de ce silence solennel, les pas tardifs des conscrits, sous les pieds desquels le sable criait sourdement, rendaient un son régulier qui ajoutait une vogue émotion à cette anxiété générale. Ce sentiment indéfinissable sera compris seulement de ceux qui, en proie à une attente cruelle, ont senti, dans le silence des nuits, les larges battements de leur cœur redoublés par quelque bruit dont le retour monotone semblait leur verser la terreur, goutte à goutte. En se replaçant au milieu de la route, le commandant commençait à se demander : « Me trompé-je? » Il regardait déjà avec une colère concentrée, qui lui sortait en éclairs par les yeux, le tranquille et stupide Marche-à-Terre; mais l'ironie sauvage qu'il sut démêler dans le regard terne du chouan lui persuada de ne pas discontinuer de prendre ses mesures salutaires. En ce moment, après avoir accompli les ordres de Hulot, le capitaine Merle revint auprès de lui. Les muets acteurs de cette scène, semblable à mille autres qui rendirent cette guerre la plus dramatique de toutes, attendirent alors avec impatience de nouvelles impressions, curieux de voir s'illuminer par d'autres manœuvres les points obscurs de leur situation niilitaiie.
— Nous avons bien fait, capitaine, dit le commandant, de mettre
à la queue du détachement le petit nombre de patriotes que nous comptons parmi ces réquisitionnaires. Prenez encore une douzaine de bons lurons, à la tête desquels vous mettrez le sous-lieutenant Lebrun, et vous les conduirez rapidement à la queue du détachement; ils appuieront les patriotes qui s'y trouvent, et feront avancer, et vivement, toute la troupe de ces oiseaux-là, afin de la ramasser en deux temps vers la hauteur occupée par les camarades. Je vous attends.
Le capitaine disparut au milieu de la troupe. Le commandant regarda tour à tour quatre hommes intrépides dont l'adresse et l'agilité lui étaient connues, il les appela silencieusement en les désignant du doigt et leur faisant ce signe amical qui consiste à ramener l'index vers le nez, par un mouvement /apide et répété; ils vinrent.
— Vous avez servi avec moi sous Hoche, leur dit-il, quand nous avons mis à la raison ces brigands qui s'appellent les chasseurs du, Roi; vous savez comment ils se cachaient pour canarder les bleus!
A cet éloge de leur savoir-faire, les quatre soldats hochèrent la tète en faisant une moue significative. Ils montraient de ces figures héroïquement martiales dont l'insouciante résignation annonçait que, depuis la lutte commencée entre la France et l'Europe, leurs idées n'avaient pas dépassé leur giberne en arrière et leur baïonnette en avant. Les lèvres ramassées comme une bourse dont on serre les cordons, ils regardaient leur commandant d'un' air attentif et curieux.
— Eh bien, reprit Hulot, qui possédait éminemment l'art de parler la langue pittoresque du soldat, il ne faut pas que de bons lapins comme nous se laissent embêter par des chouans, et il y en a ici, ou je ne me nomme pas Hulot. Vous allez, à vous quatre, battre les deux côtés de cette route. Le détachement va filer le câble. Ainsi, suivez ferme, tâchez de ne pas descendre la garde, et éclairez-moi cela, vivement!
Puis il leur montra les dangereux sommets du chemin. Tous, en guise de remercîment, portèrent le revers de la main devant leurs vieux chapeaux à trois cornes dont le haut bord, battu par la pluie et affaibli par l'âge, se courbait sur la forme. L'un d'eux, nommé Larose, caporal connu de Hulot, lui dit, en faisant sonner son fusil :
— un va leur sifïler un air de clarinette, mon commandant.
Ils partirent, les uns à droite, les autres à gauche. Ce ne fut pas -sans une émotion secrète que la compagnie les vit disparaître des deux côtés de la route. Cette anxiété fut partagée par le commandant, qui croyait les envoyer à une mort certaine. 11 eut même un frisson involontaire lorsqu'il ne vit plus la pointe de leurs chapeaux. Officiers et soldats écoutèrent le bruit graduellement affaibli des pas dans les feuilles sèches, avec un sentiment d'autant plus aigu qu'il était caché plus profondément. 11 se rencontre à la ;,^aerre des scènes où quatre hommes risqués causent plus d'effroi •que les milliers de morts étendus à Jemmapes. Ces physionomies militaires ont des expressions si multipliées, si fugitives, que leurs peintres sont obligés d'en appeler aux souvenirs des soldats, et de laisser les esprits pacifiques étudier ces figures si dramatiques, car ces orages si riches en détails ne pourraient être complètement décrits sans d'interminables longueurs.
Au moment où les baïonnettes des quatre soldats ne brillèrent plus, le capitaine Merle revenait, après avoir accompli les ordres du commandant avec la rapidité de l'éclair. Hulot, par deux ou trois commandements, mit a'ors le reste de sa troupe en bataille au milieu du chemin; puis il t lonna de regagner le sommet de la Pèlerine, où stationnait sa petite avant-garde; mais il marcha le dernier et à reculons, afin d'observer les plus légers changements qui surviendraient sur tous les points de cette scène, que la nature avait faite si ravissante et que l'homme rendait si terrible. Il atteignit l'endroit où Gérard gardait .Marche-à-Terre, lorsque ce dernier, qui avait suivi, d'un œil indifférent en apparence, toutes les manœuvres du commandant, mais qui regardait alors avec une incroyable intelligence les deux soldats engagés dans les bois situés sur la droite de la route, se mit à sifïler trois ou quatre fois de manière à produire le cri clair et perçant de la chouette. Les trois célèbres contrebandiers dont les noms ont déjà été cités employaient ainsi, pendant la nuit, certaines intonations de ce cri pour s'avertir des embuscades, de leurs dangers et de tout ce qui les intéressait. De là leur était venu le surnom de chuin, qui signifie chouette ou hibou dans le patois de ce pays. Ce mot corrompu servit à nommer ceux qui, dans la première guerre, imitèrent les
allures et les signaux de ces trois frères. En entendant ce sidlenient suspect, le commandant s'arrêta pour regarder fixement Marche-à-Terre. 11 feignit d'être la dupe de la niaise attitude du chouan, afin de le garder près de lui comme un baromètre qui lui indiquât les mouvements de l'ennemi. Aussi arrêta-t-il la main de- Gérard, qui s'apprêtait à dépêcher le chouan. Puis il plaça deux soldats à quelques pas de l'espion, et leur ordonna, à haute et intelligible voix, de se tenir prêts à le fusiller au moindre signe qui lui échapperait. Malgré son imminent danger, Marche-à-Terrene laissa paraître aucune émotion, et le commandant, qui l'éiudiait, s'aperçut de cette insensibilité.
— Le serin n'en sait pas long! dit-il à Gérard. Ah! ah! il n'est pas facile de lire sur la figure d'un chouan ; mais celui-ci s'est trahi par le désir de montrer son intrépidité. Vois-tu, Gérard, s'il avait joué la terreur, j'allais le prendre pour un imbécile. Lui et moi, nous aurions fait la paire. J'étais au bout de ma gamme. Oh! nous allons être attaqués! Mais qu'ils viennent! maintenant, je suis prêt.
Après avoir prononcé ces paroles à voix basse et d'un air detriomphe, le vieux militaire se frotta les mains, regarda Marche-à- Terre d'un air goguenard; puis il se croisa les bras sur la poitrine, resta au milieu du chemin entre ses deux officiers favoris, et attendit le résultat de ses dispositions. Sûr du combat, il contempla ses soldats d'un air calme.
— Oh! il va y avoir du foutreau, dit Beau-Pied à voix basse, le commandant s'est frotté les mains.
La situation critique dans laquelle se trouvaient placés le commandant Hulot et son détachement est une de celles où la vie est si réellement mise au jeu, que les hommes d'énergie tiennent à- . honneur de s'y montrer pleins de sang-froid et libres d'esprit. Làse jugent les hommes en dernier ressort. Aussi le commandant, plus instruit du danger que ses deux ofliciers, mit-il de l'amourpropre à paraître le plus tranquille. Les yeux tour à tour fixés sur Marche-à-Terre, sur le chemin et sur les bois, il n'attendait pas sans angoisse le bruit de la décharge générale des chouans qu'il croyait cachés, comme des lutins, autour de lui; mais sa figurerestait impassible. Au moment où tous les yeux des soldats étaient
LES CFIOUANS. SS-
attachés sur les siens, il plissa légèrement ses joues brunes marquées de petite vérole, retroussa fortement sa lèvre droite, cligna des yeux, grimace toujours prise pour un sourire par ses soldats;, puis il frappa Gérard sur l'épaule en lui disant :
— Maintenant, nous voilà calmes; que vouliez-vous me dire tout à l'heure?
— Dans quelle crise nouvelle sommes-nous donc, mon commandant?
— La chose n'est pas neuve, répond-il à voix basse. L'Europe est toute contre nous, et, cette fois, elle a beau jeu. Pendant que les directeurs se battent entre eux comme des chevaux sans avoine dans une écurie, et que tout tombe par lambeaux dans leur gouvernement, ils laissent les armées sans secours. Nous sommesabîmés en Italie! Oui, mes amis, nous avons évacué Mantoue à la suite des désastres de la Trébia, et Joubert vient de perdre la bataille de Novi. J'espère que Masséna gardera les défilés de la Suisse, envahis par Souvorov. Nous sommes enfoncés sur le Rhin. Le Directoire y a envoyé Moreau. Ce lapin défendra-t-il les frontières?... je le veux bien ; mais la coalition finira par nous écraser,, et, malheureusement, le seul général qui puisse nous sauver est au diable, là-bas, en Egypte!... Comment reviendrait-il, au surplus? l'Angleterre est maîtresse de la mer.
— L'absence de Bonaparte ne m'inquiète pas, commandant, répondit le jeune adjudant Gérard, chez qui une éducation soignée avait développé un esprit supérieur. Notre Révolution s'arrêterait donc? Ah! nous ne sommes pas seulement chargés de défendre leterritoire de la France, nous avons une double mission. Ne devonsnous pas aussi conserver l'âme du pays, ces principes généreux de liberté, d'indépendance, cette raison humaine, réveillée par nos Assemblées, et qui gagnera, j'espère, de proche en proche? La France est comme un voyageur chargé de porter une lumière, elle la garde d'une main et se défend de l'autre ; si vos nouvelles sont vraies, jamais, depuis dix ans, nous n'aurions été entourés de plus de gens qui cherchent à la souffler. Doctrines et pays, tout est près de périr.
— Hélas, oui! dit en soupirant le commandant Hulot. Ces polichinelles de directeurs ont su se brouiller avec tous les hommes
qui pouvaient bien mener la barque. Bernadotle, Carnot; tout, jusqu'au citoyen Talleyrand, nous a quittés. Bref, il ne reste plus qu'un seul bon patriote, l'ami Fouché, qui tient tout par la police; voilà un homme! Aussi est-ce lui qui m'a fait prévenir à temps de cette insurrection. Encore, nous voilà pris, j'en suis sûr, dans quelque traquenard.
— Oh ! si l'armée ne se mêle pas un peu de notre gouvernement, dit Gérard, les avocats nous remettront plus mal que nous ne l'étions avant la Révolution. Est-ce que ceschafouins-là s'entendent à commander!
— j'ai toujours peur, reprit Hulot, d'apprendre qu'ils traitent avec les Bourbons. Tonnerre de Dieu! s'ils s'entendaient, dans quelle passe nous serions ici, nous autres?
— Non, non, commandant, nous n'en viendrons pas là, dit Gérard. L'armée, comme vous le dites, élèvera la voix, et, pourvu qu'elle ne prenne pas ses expressions dans le vocabulaire de Pichegru, j'espère que nous ne nous serons pas hachés pendant dix ans pour, après tout, faire pousser du lin et le voir filer à d'autres.
— Oh! oui, s'écria le commandant, il nous en a f'^rieusement coûté pour changer de costume.
— Eh bien, dit le capitaine Merle, agissons toujours ici en bons patriotes, et tâchons d'empêcher nos chouans de communiquer avec la Vendée; car, s'ils s'entendent et que l'Angleterre s'en mêle, cette fois je ne répondrais pas du bonnet de la République, une et indivisible.
Là, le cri de la chouette, qui se fit entendre à une distance assez éloignée, interrompit la conversation. Le commandant, plus inquiet, examina derechef Marche-à-Terre, dont la figure impassible ne donnait, pour ainsi dire, pas signe de vie. Les conscrits, ra^^semblés par un officier, étaient réunis comme un troupeau de bétail au milieu de la route, à trente pas environ de la compagnie en bataille. Puis derrière eux, à dix pas, se trouvaient les soldats et les patriotes commandés par le lieutenant Lebrun. Le commandant jeta les yeux sur cet ordre de bataille et regarda une dernière fois le piquet d'hommes postés en avant sur la route. Content de ses dispositions, il se retournait pour ordonner de se mettre en
marche, lorsqu'il aperçut les cocardes tricolores des deux soldat? qui revenaient après avoir fouillé les bois situés sur la gauche. Le commandant, ne voyant point reparaître les deux éclaireurs de droite, voulut attendre leur retour.
— Peut-être est-ce de là que la bombe va partir, dit-il à ses deux officiers en leur montrant le bois où ses deux enfants perdus étaient comme ensevelis.
Pendant que les deux tirailleurs lui faisaient une espèce de rapport, Hulot cessa de regarder Marche-à-Terre. Le chouan se mit alors à siffler vivement, de manière à faire retentir son cri à une distance prodigieuse; puis, avant qu'aucun de ses surveillants l'eût même couché .en joue, il leur avait appliqué un coup de fouet qui les renversa sur la berme. Aussitôt, des cris ou plutôt des hurlements sauvages surprirent les républicains. Une décharge terrible, partie du bois qui surmontait le talus où le chouan s'était assis, abattit sept ou huit soldats. Marche-à-Terre, sur lequel cinq ou six hommes tirèrent sans l'atteindre, disparut dans le bois après avoir grimpé le talus avec la rapidité d'un chat sauvage; se? sabots roulèrent dans le fossé, et il fut aisé de lui voir alors aux pieds les gros souliers ferrés que portaient habituellement les chasseurs du Roi. Aux premiers cris jetés par les chouans, tous les conscrits sautèrent dans le bois à droite, semblables à ces troupes d'oiseaux qui s'envolent à l'approche d'un voyageur.
— Feu sur ces mâtins-là ! cria le commandant.
La compagnie tira sur eux, mais les conscrits avaient su se mettre tous à l'abri de cette fusillade en s'adossant à des arbres; €t, avant que les armes eussent été rechargées, ils avaient disparu.
— Décrétez donc des légions départementales, hein! dit Hulot à Gérard. Il faut être bête comme un Directoire pour vouloir compter sur la réquisition de ce pays-ci. Les Assemblées feraient mieux de ne pas nous voter tant d'habits, d'argent, de munitions, et de nous en donner.
— Voilà des crapauds qui aiment mieux leurs galettes que le pain de munition, dit Beau-Pied, le malin de la compagnie.
A ces mots, des huées et des éclats de rire partis du sein de la troupe républicaine honnirent les déserteurs, mais le silence se
rétablit tout à coup. Les soldats virent descendre péniblement diî talus les deux chasseurs que le commandant avait envoyés battre les bois de la droite. Le moins blessé des deux soutenait son camarade, qui abreuvait le terrain de son sang. Les deux pauvres soldats étaient parvenus à moitié de la pente lorsque Marche-à-Terre montra sa face hideuse : il ajusta si bien les deux bleus, qu'il les acheva d'un seul coup, et ils roulèrent pesamment dans le fossé- A peine avait-on vu sa grosse tête, que trente canons de fusils se levèrent; mais, semblable à une figure fantasmagorique, il avait disparu derrière les fatales touffes de genêts. Ces événements, qui exigent tant de mots, se passèrent en un moment ; puis, en un moment aussi, les patriotes et les soldats de Tarrière-garde rejoignirent le reste de l'escorte.
— En avant! s'écria Hulot.
La compagnie se porta rapidement à l'endroit élevé et découvert où le piquet avait été placé. Là, le commandant mit la compagnie en bataille ; mais il n'aperçut aucune démonstration hostile de la part des chouans, et crut que la délivrance des conscrits était le seul but de cette embuscade.
— Leurs cris, dit-il à ses deux amis, m'annoncent qu'ils ne sont pas nombreux. Marchons au pas accéléré, nous atteindrons peutêtre Ernée sans les avoir sur le dos.
Ces mots furent entendus d'un conscrit patriote, qui sortit des rangs et se présenta devant Hulot.
— Mon général, dit-il, j'ai déjà fait cette guerre-là en contrechouan. Peut-on vous toucher deux mots?
— C'est un avocat, cela se croit toujours à l'audience, dit le commandant à l'oreille de Merle. — Allons, plaide, répondit- il aa jeune Fougerais.
— Mon commandant, les chouans ont sans doute apporté des armes aux hommes avec lesquels ils viennent de se recruter. Or, si nous levons la semelle devant eux, ils iront nous attendre à chaquecoin de bois, et nous tueront jusqu'au dernier avant que nous arrivions à Ernée. 11 faut plaider, comme tu le dis, mais avec des cartouches. Pendant l'escarmouche, qui durera encore plus de temps que tu ne le crois, l'un de mes camarades ira chercher la garde nationale et les compagnies franches de Fougères. Quoique-
aous ne soyons que des conscrits, tu verras alo.s si nous sommes -de la race des corbeaux.
— Tu crois donc les chouans bien nombreux?
— Juges-en toi-même, citoyen commandant!
Il amena Hulot à un endroit du plateau où le sable avait été remué comme avec un râteau; puis, après le lui avoir fait remarquer, il le conduisit assez avant dans un sentier où ils virent les vestiges du passage d'un grand nombre d'hommes. Les feuilles y étaient empreintes dans la terre battue.
— Ceux-là sont les gars de Vitré, dit le Fougerais; ils sont allés se joindre aux bas Normands.
— Comment te nommes-tu, citoyen? demanda Hulot.
— Gudin, mon commandant.
— Eh bien, Gudin, je te fais caporal de tes bourgeois. Tu m'as i'air d'un homme solide. Je te charge de choisir celui de tes camarades qu'il faut envoyer à Fougères. Tu te tiendras à côté de moi. D'abord, va avec tes réquisitionnaires prendre les fusils, les gibernes et les habits de nos pauvres camarades que ces brigands viennent de coucher dans le chemin. Vous ne resterez pas ici à manger des coups de fusil sans en rendre.
Les intrépides Fougerais allèrent chercher la dépouille des morts, et la compagnie entière les protégea par un feu bien nourri dirigé sur le bois, de manière qu'ils réussirent à dépouiller les morts sans perdre un seul homme.
— Ces Bretons-là, dit Hulot à Gérard, feront de fameux fantassins, si jamais la gauielle leur va.
L'émissaire de Gudin partit en courant par un sentier détourné •dans les bois de gauche. Les soldats, occupés à visiter leurs armes, s'apprêtèrent au combat; le commandant les passa en revue, leur sourit, alla se planter à quelques pas en avant avec ses deux ofliciers favoris, et attendit de pied ferme l'attaque des chouans. Le silence régna de nouveau pendant un instant, mais il ne fut pas <le longue durée. Trois cents chouans, dont les costumes étaient identiques avec ceux des réquisitionnaires, débouchèrent par les bois de la droite et vinrent sans ordre, en poussant de véritables hurlements, occuper toute la route devant le faible bataillon des bleus. Le commandant rangea ses soldats en deux parties égales
qui présentaient chacune un front de dix hommes. Il plaça au milieu de ces deux troupes ses douze réquisitionnaires équipés en toute hâte, et se mit à leur tête. Cette petite armée était protégée par deux ailes de vingt-cinq hommes chacune, qui manœuvrèrent sur les deux côtés du chemin sous les ordres de Gérard et de Merle. Ces deux officiers devaient prendre à propos les chouans en flanc et les empêcher de s'égailler. Ce mot du patois de ces contrées exprime l'action de se répandre dans la campagne, où chaque paysan allait se poster de manière à tirer les bleus sans danger; les troupes républicaines ne savaient plus alors où prendre leurs ennemis.
Ces dispositions, ordonnées par le commandant avec la rapidité voulue en cette circonstance, communiquèrent sa confiance aux soldats, et tous marchèrent en silence sur les chouans. Au bout de quelques minutes exigées par la marche des deux corps l'un vers l'autre, il se fit une décharge à bout portant qui répandit la mort dans les deux troupes. En ce moment, les deux ailes républicaines auxquelles les chouans n'avaient rien pu opposer, arrivèrent sur leurs flancs, et, par une fusillade vive et serrée, semèrent la mort et le désordre au milieu de leurs ennemis. Cette manœuvre rétablit presque Téquilibre numérique entre les deux partis. Mais le caractère des chouans comportait une intrépidité et une constance à toute épreuve ; ils ne bougèrent pas, leur perte ne les ébranla point, ils se serrèrent et tâchèrent d'envelopper la petite troupe noire et bien alignée des bleus, qui tenait si peu d'espace, qu'elle ressemblait à une reine d'abeilles au milieu d'un essaim. 11 s'engagea donc un de ces combats horribles où le bruit de la mousqueterie, rarement entendu, est remplacé par le cliquetis de ces luttes à armes blanches pendant lesquelles on se bat corps à corps, et où, à courage égal, le nombre décide de la victoire. Les chouans l'auraient emporté de prime abord, si les deux ailes commandées par Merle et Gérard n'avaient réussi à opérer doux ou trois décharges qui prirent en écharpe la queue de leurs ennemis. Les bleus de ces deux ailes auraient dû rester dans leurs positions et continuer ainsi d'ajuster avec adresse leurs terribles adversaires; mais, animés par la vue des dangers que courait cet héroïque bataillon de soldats alors complètement entouré par les chasseurs
«lu Roi, ils se jetèrent sur la route comme des furieux, la baïonnette en avant, et rendirent la partie plus égale pour quelques instants. Les deux troupes se livrèrent alors à un acharnement aiguisé par toute la fureur et la cruauté de l'esprit de parti qui firent de celle guerre une exception. Chacun, attentif à son danger, devint silencieux. La scène fut sombre et froide comme la mort. Au milieu de ce silence, on n'entendait, à travers le cliquetis des armes et le grincement du sable sous les pieds, que les exclamations sourdes et graves échappées à ceux qui, blessés grièvement ou mourants, tombaient par terre. Au sein du parti républicain, les douze réquisilionnaires défendaient avec un tel courage le commandant, occupé à donner des avis et des ordres multipliés, que plus d'une fois deux ou trois soldats crièrent :
— Bravo, les recrues !
Hulot, impassible et l'œil à tout, remarqua bientôt parmi les chouans un homme qui, entouré comme lui d'une troupe d'élite, devait être le chef. 11 lui parut nécessaire de bien connaître cet officier; mais il fit à plusieurs reprises de vains efforts pour en distinguer les traits, que lui dérobaient toujours les bonnets rouges et les chapeaux à grands bords. Seulement, il aperçut Marche-à- Terre, qui, placé à côté de son général, répétait les ordres d'une voix rauque, et dont la carabine ne restait jamais inactive. Le commandant s'impatienta de cette contrariété renaissante. 11 mit l'épée à la main, anima ses réquisitionnaires, chargea sur le centre des chouans avec une telle furie, qu'il troua leur masse et put entrevoir le chef, dont malheureusement la figure était entièrement cachée par un grand feutre à cocarde blanche. Mais l'inconnu, surpris d'une si audacieuse attaque, fit un mouvement rétrograde en relevant son chapeau avec brusquerie : alors, il fut permis à Hulot de prendre à la hâte le signalement de ce personnage. Ce jeune chef, auquel Hulot ne donna pas plus de vingt-cinq ans, portait une veste de chasse en drap vert. Sa ceinture blanche contenait des pistolets. Ses gros souliers étaient ferrés comme ceux des chouans. Des guêtres de chasseur montant jusqu'aux genoux et s'adaptant à une culotte de coutil très-grossier complétaient ce costume, qui laissait voir une taille moyenne, mais svelte et bien prise. Furieux de voir les bleus arrivés jusqu'à sa personne, il
abaissa son chapeau et s'avança vers eux; mais il fulprompternont entouré par Marche-à-Terre et par quelques chouans alarmés. Iliilot crut apercevoir, à travers les intervalles laissés par les têtes <5ui se pressaient autour de ce jeune homme, un large cordon rouge sur une veste entr'ouverte. Les yeux du commandant, attirés d'abord par cette royale décoration, alors complètement oubliée, se portèrent soudain sur un visage qu'il perdit bientôt de vue, forcé par les accidents du combat de veiller à la sûreté et aux évolutions de sa petite troupe. Aussi, à peine vit-il des yeux étincelants dont la couleur lui échappa, des cheveux blonds et des -traits assez délicats, brunis par le soleil. Cependant, il fut frappé de l'éclat d'un cou nu. dont la blancheur était rehaussée par une cravate noire, lâche ei négligemment nouée. L'attitude fougueuse et animée du jeune chef était militaire, à la manière de ceux qui veulent dans un combat une certaine poésie de convention. Sa main, bien gantée, agitait en l'air une épée qui flamboyait au soleil. Sa contenance accusait tout à la fois de Télégance et de la force. Son exaltation consciencieuse, relevée encore par les charmes de la jeunesse, par des manières distinguées, faisait de cet émigré une gracieuse image de la noblesse française ; il contrastait vivement avec Hulot, qui, à quatre pas de lui, offrait à son tour une image vivante de cette énergique République pour laquelle ce vieux soldat combattait, et dont la figure sévère, l'uniforme bleu à -revers rouges usés, les épaulettes noircies et pendant derrière les épaules peignaient si bien les besoins et le caractère.
La pose gracieuse et l'expression du jeune homme n'échappèrent pas à Hulot, qui s'écria en voulant le joindre :
— Allons, danseur d'Opéra, avance donc, que je te démolisse! Le chef royaliste, courroucé de son désavantage momentané,
■s'avança par un mouvement de désespoir ; mais, au moment où ses gens, le virent se hasardant ainsi, tous se ruèrent sur les bleus. Soudain une voix douce et claire domina le bruit du combat :
— Ici, saint Lescure est mort! Ne le vengerez-vous pas?
A ces mots magiques, l'effort des chouans devint terrible, et les soldats de la République eurent grand'peiue à se maintenir sans ■rompre leur petit ordre de bataille.
— Si ce n'était pas un jeune homme, se disait Hulot en rétro-
gradant pied à pied, nous n'aurions pas été attaqués. A-t-on jamais vu les chouans livrant bataille? Mais tant mieux, on ne nous tuera pas comme des chiens le long de la route.
Puis, élevant la voix de manière à faire retentir les bois :
— Allons, vivement, mes lapins! Allons-nous nous laisser em> bêler par des brigands?
Le verbe par lequel nous remplaçons ici l'expression dont se servit le brave commandant n'en est qu'un faible équivalent; mais les vétérans sauront y substituer le véritable, qui certes est d'un plus haut goût soldatesque.
— Gérard, Merle, reprit le conïmandant, rappelez vos hommes, formez-les en bataillon, reformez-vous en arrière, tirez sur ces chiens-là et finissons-en!
L'ordre de Hulot fut difficilement exécuté; car, en entendant la voix de son adversaire, le jeune chef s'écria :
— Par sainte Anne d'Auray, ne les lâchez pas! Égaillez-vous, mes gars!
Quand les deux ailes commandées par Merle et Gérard se séparèrent du gros de la mêlée, chaque petit bataillon fut alors suivi par des chouans obstinés et bien supérieurs en nombre. Ces vieilles peaux de bique entourèrent de toutes parts les soldais de Merle et de Gérard, en poussant de nouveau leurs cris sinistres ei pareils à des hurlements.
— Taisez-vous donc, messieurs, on ne s'entend pas tuer! s'écria Beau-Pied.
Cette plaisanterie ranima le courage des bleus. Au lieu de se battre sur un seul point, les républicains se défendirent sur trois endroits différents du plateau de la Pèlerine, et le bruit de la fusillade éveilla tous les échos de ces vallées naguère si paisibles. La victoire aurait pu rester indécise pendant des heures entières, ou la lutte se serait terminée faute de combattants. Bleus et chouans déployaient une égale valeur. La furie allait croissant de part et d'autre, lorsque, dans le lointain, un tambour résonna faiblement; et, d'après la direction du bruit, le corps qu'il annonçait devait traverser la vallée du Couësnon.
— C'est la garde nationale de Fougères! s'écria Gudin d'une voix forte; Vannier l'aura rencontrée.