XII
A cette exclamation, qui parvint à l'oreille du jeune chef des chouans et de son féroce aide de camp, les royalistes firent un mouvement rétrograde, que réprima bientôt un cri bestial jeté par Marche-à-Terre. Sur deux ou trois ordres donnés à voix basse par le chef et transmis par Marche-à-Terre aux chouans en bas-breton, ils opérèrent leur retraite avec une habileté qui déconcerta les républicains et même leur commandant. Au premier ordre, les plus valides des chouans se mirent en ligne et présentèrent un front respectable, derrière lequel les blessés et le reste des leurs se retirèrent pour charger leurs fusils. Puis tout à coup, avec cette agilité dont l'exemple a déjà été donné par Marche-à-Terre, les blessés gagnèrent le haut de l'éminence qui flanquait la route à droite, et y furent suivis par la moitié des chouans, qui la gravirent lestement pour en occuper le sommet, en ne montrant plus aux bleus que leurs têtes énergiques. Là, ils se firent un rempart des arbres, et dirigèrent les canons de leurs fusils sur le reste de Tescorte, qui, d'après les commandements réitérés de Hulot, s'était rapidement mis en ligne, afin d'opposer sur la route un front égal à celui des chouans. Ceux-ci reculèrent lentement et défendirent le terrain en pivotant de manière à se ranger sous le feu de leurs camarades. Quand ils atteignirent le fossé qui bordait la route, ils grimpèrent à leur tour le talus élevé dont la lisière était occupée par les leurs, et les rejoignirent en essuyant bravement le feu des républicains, qui les fusillèrent avec assez d'adresse pour joncher de corps le fossé. Les gens qui couronnaient l'escarpement répondirent par un feu non moins meurtrier. En ce moment, la garde nationale de Fougères arriva sur le lieu du combat au pas de course, et sa présence termina l'affaire. Les gardes nationaux et quelques soldats échauffés dépassaient déjà la berme de h route pour s'engager dans les bois; mais le commandant leur cria de sa voix martiale :
— Voulez-vous vous faire démolir, là-bas !
Ils rejoignirent alors le bataillon de la République, à qui le champ de bataille était resté, non sans de grandes pertes. Tous les vieux chapeaux furent mis au bout des baïonnettes, les fusils se hissèrent, et les soldais crièrent unanimement, à deux reprises : « Vive la République ! » Les blessés eux-mêmes, assis sur l'accote-
ment de la route, partagèrent cet enthousiasme, et Hulot pressa la main de Gérard en lui disant :
— Hein ! voilà ce qui s'appelle des lapins!
Merle fut chargé d'ensevelir les morts dans un ravin de la route. D'autres soldats s'occupèrent du transport des blessés. Les charrettes et les chevaux des fermes voisines furent mis en réquisition, et l'on s'empressa d'y placer les camarades souffrants sur les dépouilles des morts. Avant de partir, la garde nationale de Fougères remit à Hulot un chouan dangereusement blessé qu'elle avait pris au bas de la côte abrupte par où s'échappèrent les chouans, et où il avait roulé, trahi par ses forces expirantes.
— Merci de votre coup de main, citoyens, dit le commandant. Tonnerre de Dieu ! sans vous, nous pouvions passer un rude quart d'heure. Prenez garde à vous ! la guerre est commencée. Adieu, mes braves.
Puis Hulot, se tournant vers le prisonnier :
— Quel est le nom de ton général? lui demanda-t-il.
— Le Gars.
— Qui?... Marche-à-Terre?
— Non, le Gars.
— D'où le Gars est-il venu?
A cette question, le chasseur du Roi, dont la figure rude et sauvage était abattue par la douleur, garda le silence, prit son chapelet et se mit à réciter des prières.
— Le Gars est sans doute ce jeune ci-devant à cravate noire? Il a été envoyé par le tyran et ses alliés Pitt et Cobourg...
A ces mots, le chouan, qui n'en savait pas si long, releva fièrement la tête :
— Envoyé par Dieu et le roi!
H prononça ces paroles avec une énergie qui épuisa ses forces. Le commandant vit qu'il était difficile de questionner un homme mourant dont toute la contenance trahissait un fanatisme obscur, et détourna la tête en fronçant le sourcil. Deux soldats, amis de ceux que Marche-à-Terre avait si brutalement dépêchés d'un coup de fouet sur l'accotement de la route, car ils y étaient morts, se reculèrent de quelques pas, ajustèrent le r!aouan, dont les yeux fixes ne se baissèrent pas devant les canons dirigés sujc \ui, le tiré-
rent à bout portant, et il tomba. Lorsque les soldats s'approchèrent pour le dépouiller, il cria fortement encore :
— Vive le roi !
— Oui, oui, sournois, dit la Clef-des-Cœurs, va-l'en manger de la galette chez ta bonne Vierge... iNe vient-il pas nous crier au nez : « Vive le tyran! » quand on le croit frit!
— Tenez, mon commandant, dit Beau-Pied, voici les papiers dl^ brigand.
— Oh! oh! s'écria la Clef-des-Cœurs, venez donc voir ce fantassin du bon Dieu, qui a des couleurs sur l'estomac!
Hulot et quelques soldats vinrent entourer le corps entièrement nu du chouan, et ils aperçurent sur sa poitrine une espèce de tatouage de couleur bleuâtre qui représentait un cœur enflammé. C'était le signe de ralliement des initiés de la confrérie du Sacré' Cœur. Au-dessous de cette image, Hulot put lire : Marie Lavibrequin, sans doute le nom du chouan.
— Tu vois bien, la Cief-des-Cœurs ! dit Beau-Pied. Eh bien, tu resterais cent décades sans deviner à quoi sert ce fourniment-là.
— Est-ce que je me connais aux uniformes du pape! répliqua la Clef-des-Cœurs,
— Méchant pousse-caillou, tu ne t'instruiras donc jamais? reprit Beau-Pied. Comment ne vois-tu pas qu'on a promis à ce coco-là qu'il ressusciterait, et qu'il s'est peint le gésier pour se reconnaître.
A cette saillie, qui n'était pas sans fondement, Hulot lui-même ne put s'empêcher de partager l'hilarité générale. En ce moment. Merle avait achevé de faire ensevelir les morts, et les blessés avaient été, tant bien que mal, arrangés dans deux charrettes par leurs camarades. Les autres soldats, rangés d'eux-mêmes sur deux files le long de ces ambulances improvisées, descendaient le revers de la montagne qui regarde le Maine, et d'où l'on aperçoit la belle vallée de la Pèlerine, rivale de celle du Couësnon. Hulot, accompagné de ses deux amis Merle et Gérard, suivit alors lentement ses soldats, en souhaitant d'arriver sans malheur à Ernée, où les blessés devaient trouver des secours. Ce combat, presque ignoré ai> milieu des grands événements qui se préparaient en France, prit le nom du lieu où il fut livré. Cependant, il obtint quelque atten-
tion dans l'Ouest, dont les habitants, occupés de cette seconde prise d'armes, y remarquèrent un changement dans la manière dont les chouans recommençaient la guerre. Autrefois, ces gens-là n'eussent pas attaqué des détachements si considérables. Selon les conjectures de Hulot, le jeune royaliste qu'il avait aperçu devait être le Gars, nouveau général envoyé en France par les princes, et qui, -selon la coutume des chefs royalistes, cachait son titre et son nom sous un de ces sobriquets appelés noms de guerre. Cette circonstance rendait le commandant aussi inquiet après sa triste victoire qu'au moment où il soupçonna l'embuscade; il se retourna à plusieurs reprises pour contempler le plateau de la Pèlerine, qu'il laissait derrière lui et d'où arrivait encore, par intervalles, le son étouffé du tambour de la garde nationale qui descendait dans la vallée du Couësnon en même temps que les bleus descendaient dans la vallée de la Pèlerine.
— Y a-t-il un de vous, dit-il brusquement à ses deux an^s, qui ■puisse deviner le motif de l'attaque des chouans? Pour eux, les coups de fusil sont un commerce, et je ne vois pas encore ce qu'ils gagnent à ceux-ci. Ils auront au moins perdu cent hommes, et nous, ajouta-t-il en retroussant sa joue droite et clignant des yeux pour sourire, nous n'en avons pas perdu soixante. Tonnerre de Dieu! je ne comprends pas la spéculation. Les drôles pouvaient bien se dispenser de nous attaquer, nous aurions passé comme des lettres à la •poste, et je ne vois pas à quoi leur a servi de trouer nos hommes.
Et il montra par un geste triste les deux charrettes de blessés.
— Ils auront peut-être voulu nous dire bonjour, ajouta-t-il.
— Mais, mon commandant, ils y ont gagné nos cent cinquante serins, répondit Merle.
— Les réquisitionnaires auraient sauté comme des grenouilles dans le bois, que nous ne serions pas allés les y repêcher, surtout après avoir essuyé une bordée, répliqua Hulot. — Non, non, reprit-il, il y a quelque chose là-dessous.
Il se retourna encore vers la Pèlerine.
— Tenez, s'écria-t-il, voyez!
Quoique les trois officiers fussent déjà éloignés de ce fatal plateau, leurs yeux exercés reconnurent facilement Marche-à-Terre et ^quelques chouans qui l'occupaient de nouveau.
— Allez au pas accéléré ! cria Hulot à sa troupe, ouvrez le compas et faites marcher vos chevaux plus vite que ça. Ont-ils lesjambes gelées? Ces bêtes-là seraient-elles aussi des Pitt et Cobourg?
Ces paroles imprimèrent à la petite troupe un mouvement rapide.
— Quant au mystère dont l'obscurité me paraît didlcile à percer, Dieu veuille, mes amis, dit-il aux deux officiers, qu'il ne se débrouille point par des coups de fusil à Ernée. J'ai bien peur d'apprendre que la route de Mayenne nous est encore coupée par les sujets du roi.
Le problème de stratégie qui hérissait la moustache du commandant Hulot ne causait pas, en ce moment, une moins vive inquiétude aux gens qu'il avait aperçus sur le sommet de la Pèlerine. Aussitôt que le bruit du tambour de la garde nationale fougeraise n'y retentit plus, et que Marche-à-Terre eut aperçu les bleus au bas de la longue rampe qu'ils avaient descendue, il fit entendre gaiement le cri de la chouette, et les chouans reparurent, mais moins nombreux. Plusieurs d'entre eux étaient sans doute occupés à panser les blessés dans le village de la Pèlerine, situé sur le revers de la montagne qui regarde la vallée du Couësnon. Deux ou trois chefs des chasseurs du Roi vinrent auprès de Marche-à-Terre.
A quatre pas d'eux, le jeune noble, assis sur une roche de granit, semblait absorbé dans les nombreuses pensées excitées par les difficultés que son entreprise présentait déjà. Marche-à-Terre fit avec sa main une espèce d'auvent au-dessus de son front pour se garantir les yeux de l'éclat du soleil, et contempla tristement la route que suivaient les républicains à travers la vallée de la Pèlerine. Ses petits yeux noirs et perçants essayaient de découvrir ce qui se passait sur l'autre rampe, à l'horizon de la vallée.
— Les bleus vont intercepter le courrier, dit d'une voix farouchecelui des chefs qui se trouvait le plus près de Marche-à-Terre.
— Par sainte Anne d'Auray! demanda un autre, pourquoi nous as-tu fait battre? Était-ce pour sauver ta peau?
Marche-à-Terre lança sur le questionneur un regard comme venimeux et frappa le sol de sa lourde carabine.
— Suis-je le chef? dit-il.
Puis, après une pause :
— Si vous vous étiez battus tous comme moi, pas un de ces bleus-là n'aurait échappé, reprit-il en montrant les restes du détachement de Hulot. Peut-être alors la voiture serait-elle arrivée jusqu'ici,
— Crois-tu, reprit un troisième, qu'ils penseraient à l'escorter ou à la retenir si nous les avions laissés passer tranquillement? Tu as voulu sauver ta peau de chien, parce que tu ne croyais pas les bleus en route. — Pour la santé de son groin, ajouta l'orateur en se tournant vers les autres, il nous a fait saigner, et nous perdrons encore vingt mille francs de bon or...
— Groin toi-même ! s'écria Marche-à-Terre en se recalant de trois pas et ajustant son agresseur. Ce n'est pas les bleus que tu hais, c'est l'or que tu aimes. Tiens, tu mourras sans confession, vilain damné qui n'as pas communié cette année !
Cette insulte irrita le chouan au point de le faire pâlir, et un sourd grognement sortit de sa poitrine pendant qu'il se mit en mesure d'ajuster Marche-à-Terre. Le jeune chef s'élança entre eux, il leur fit tomber les armes des mains en frappant leurs carabines avec le canon de la sienne; puis il demanda l'explication de cette dispute, car la conversation avait été tenue en bas-breton, idiome qui ne lui était pas très-famiUer.
— Monsieur le marquis, dit Marche-à-Terre en achevant son discours, c'est d'autant plus mal à eux de m'en vouloir, que j'ai laissé en arrière Pille-Miche, qui saura peut-être sauver la voiture des griffes des voleurs.
Et il montra les bleus, qui, pour ces fidèles serviteurs de l'autel et du trône, étaient tous les assassins de Louis XVI, et des brigands.
— Comment! s'écria le jeune homme en colère, c'est donc pour arrêter une voiture que vous restez encore ici, lâches qui n'avez pu remporter une victoire dans le premier combat où j'ai commandé! Mais comment triompherait-on avec de semblables intentions? Les défenseurs de Dieu et du roi sont-ils donc des pillards? Par sainte Anne d'Auray! nous avons à faire la guerre à la République et non aux diligences. Ceux qui désormais se rendront coupables d'attaques si honteuses ne recevront pas l'absolution et ne profiteront pas des faveurs réservées aux braves serviteurs du roi.
Un sourd miirnnire s'éleva du sein de cette troupe. Il était facile de voir que l'autorité du nouveau chef, si diflicile à établir sur ces hordes indisciplinées, allait être compromise. Le jeune homme, auquel ce mouvement n'avait pas échappé, cherchait déjà à sauver l'honneur du commandement, lorsque le trot d'un cheval retentit au milieu du silence. Toutes les têtes se tournèrent dans la direction présumée du personnage qui survenait. C'était une jeune femme assise en travers sur un petit cheval breton, qu'elle mit au galop pour arriver promptement auprès de la troupe des chouans en y apercevant le jeune homme.
— Qu'avez-vous donc? demanda-t-elle en regardant tour à tour les chouans et leur chef.
— Croiriez-vous, madame, qu'ils attendent la correspondance de Mayenne à Fougères dans l'intention de la piller, quand nous venons d'avoir, pour délivrer nos gars de Fougères, une escarmouche qui nous a coûté beaucoup d'hommes sans que nous ayons pu détruire les bleus.
— Eh bien, oij est le mal? demanda la jeune dame, à laquelle un tact naturel aux femmes révéla le secret de la scène. Vous avez perdu des hommes, nous n'en manquerons jamais. Le courrier porte de l'argent, et nous en manquerons toujours! Nous enterrerons nos hommes qui iront au ciel, et nous prendrons l'argent qui ira dans les poches de tous ces braves gens. Où est la difficulté?
Les chouans approuvèrent ce discours par des sourires unanimes.
— N'y a-t-il donc rien là dedans qui vous fasse rougir? demanda le jeune homme à voix basse. Ètes-vous donc dans un tel besoin d'argent, qu'il vous faille en prendre sur les routes?
— J'en suis tellement affamée, marquis, que je mettrais, je crois, mon cœur en gage s'il n'était pas pris, dit-elle en lui souriant avec coquetterie. Mais d'où venez-vous donc, pour croire que vous vous servirez des chouans sans leur laisser piller par-ci par-là quelques bleus? Ne savez-vous pas le proverbe : Voleur comme une chouette. Or, qu'est-ce qu'un chouan? D'ailleurs, dit-elle en élevant la voix, n'est-ce pas une action juste? Les bleus n'ont-ils pas pris tous les biens de l'Église et les nôtres?
Un autre murmure, bien différent du grognement par lequel les chouans avaient répondu au marquis, accueillit ces paroles. Le
jeune homme, dont le front se rembrunissait, prit alors la jeune dame à part et lui dit avec la vive bouderie d'un homme bien élevé :
— Ces messieurs viendront-ils à la Vivetière au jour fixé?
— Oui, dit-elle, tous, l'Intimé, Grand-Jacques et peut-être Fertlinand,
— Permettez donc que j'y retourne ; car je ne saurais sanctionner de tels brigandages par ma présence... Oui, madame, j'ai dit ■brigandages. Il y a de la noblesse à être volé, mais...
— Eh bien, dit-elle en l'interrompant, j'aurai votre part, et je vous remercie de me l'abandonner. Ce surplus de prise me fera grand bien. Ma mère a tellement tardé à m'envoyer de l'argent, xjue je suis au désespoir.
— Adieu! s'écria le marquis.
Et il disparut; mais la jeune dame courut vivement après lui.
— Pourquoi ne restez-vous pas avec moi? demanda-t-elle en lai lançant le regard à demi despotique, à demi caressant par lequel les femmes qui ont des droits au respect d'un homme savent si bien exprimer leurs désirs.
— M'allez-vous pas piller la voiture?
— Piller? répliqua-t-elle, quel singulier terme! Laissez-moi vous expliquer...
— Rien, dit-il en lui prenant les mains et en les lui baisant avec la galanterie superficielle d'un courtisan. — Écoutez-moi, continua-t-il après une pause, si je demeurais là pendant la capture de cette diligence, nos gens me tueraient, car je les...
— Vous ne les tueriez pas, reprit-elle vivement, car ils vous lieraient les mains, avec les égards dus à votre rang, et, après avoir levé sur les républicains une contribution nécessaire à leur équipement, à leur subsistance, à des achats de poudre, ils vous obéiraient aveuglément.
— Et vous voulez que je commande ici? Si ma vie est nécessaire à la cause que je défends, permettez-moi de sauver l'honneur de mon pouvoir. En me retirant, je puis ignorer cette lâcheté. Je reviendrai pour vous accompagner.
Et il s'éloigna rapidement. La jeune dame écouta le bruit des pas avec un sensible déplaisir. Quand le bruissement des feuilles
séchées eut insensiblement cessé, elle resta comme interdite, puis elle revint en grande hâte vers les chouans. Elle laissa brusquement échapper un geste de dédain, et dit à Marche-à-Terre, qui l'aidait à descendre de cheval :
— Ce jeune homme-là voudrait pouvoir faire une guerre régulière à la République!... ah bien! encore quelques jours et il changera d'opinion. — Comme il m'a traitée, se dit-elle après une pause.
Elle s'assit sur la roche qui avait servi de siège au marquis, et attendit en silence l'arrivée de la voiture. Ce n'était pas un des moindres phénomènes de l'époque que cette jeune dame noble, jetée par de violentes passions dans la lutte des monarchies contre l'esprit du siècle, et poussée par la vivacité de ses sentiments à des actions dont, pour ainsi dire, elle n'était pas complice; semblable en cela à tant d'autres qui furent entraînées par une exaltalion souvent fertile en grandes choses. Comme elle, beaucoup de femmes jouèrent des rôles ou héroïques ou blâmables dans cette tourmente. La cause royaliste ne trouva pas d'émissaires ni plus dévoués ni plus actifs que ces femmes, mais aucune des héroïnes de ce parti ne paya les erreurs du dévouement, ou le malheur de ces situations interdites à leur sexe, par une expiation aussi terrible que le fut le désespoir de cette dame, lorsque, assise sur le granit de la route, elle ne put refuser son admiration au noble dédain et à la loyauté du jeune chef. Insensiblement, elle tomba dans une profonde rêverie. D'amers souvenirs lui firent désirer l'innocence de ses premières années et regretter de n'avoir pas été une victime de cette Révolution dont la marche, alors victorieuse» ne pouvait pas être arrêtée par de si faibles mains.
La voiture qui entrait pour quelque chose dans l'attaque des chouans avait quitté la petite ville d'Ernée quelques instants avant l'escarmouche des deux partis. Rien ne peint mieux un pays que l'état de son matériel social. Sous ce rapport, cette voiture mérite une mention honorable. La Révolution elle-même n'eut pas le pouvoir de la détruire, elle roule encore de nos jours. Lorsque Tiirgot remboursa le privilège qu'une compagnie obtint sous Louis XIV, de transporter exclusivement les voyageurs par tout le royaume, et qu'il institua les entreprises nommées les turgotines, les vieux carrosses des sieurs de Vousges, Chanteclaire et veuve
Lacombe refluèrent dans les provinces. Une de ces mauvaises voitures établissait donc la communication entre Mayenne et Fougères. Quelques entêtés l'avaient jadis nommée, par antiphrase, la turgoline, pour singer Paris ou en haine d'un ministre qui tentait des innovations. Cette turgotine était un méchant cabriolet à deux roues très-hautes, au fond duquel deux personnes un peu grasses auraient difficilement tenu. L'exiguïté de celte frêle machine ne permettant pas de la charger beaucoup, et le coffre qui formait le siège étant exclusivement réservé au service de la poste, si les voyageurs avaient quelque bagage, ils étaient obligés de 1& garder entre leurs jambes, déjà torturées dans une petite caisse que sa forme faisait assez ressembler à un soufflet. Sa couleur primitive et celle des roues fournissaient aux voyageurs une insoluble énigme. Deux rideaux de cuir, peu maniables malgré de longs services, devaient protéger les patients contre le froid et la pluie. Le conducteur, assis sur une banquette semblable à celle des plus mauvais coucous parisiens, participait forcément à la conversation par la manière dont il était placé entre ses victimes bipèdes et quadrupèdes. Cet équipage offrait de fantastiques similitudes avec ces vieillards décrépits qui ont essuyé bon nombre de catarrhes, d'apoplexies, et que la mort semble respecter, il geignait en marchant, il criait par moments. Semblable à un voyageur pris par un lourd sommeil, il se penchait alternativement en arrière et en avant, comme s'il eût essayé de résister à l'action violente de deux petits chevaux bretons qui le traînaient sur une route passablement raboteuse. Ce monument d'un autre âge contenait trois voyageurs, qui, à la sortie d'Ernée, où l'on avait relayé, continuèrent avec le conducteur une conversation entamée avant le relais.
— Comment voulez-vous que les chouans se soient montrés par ici? disait le conducteur. Ceux d'Ernée viennent de me dire que le commandant Hulot n'a pas encore quitté Fougères.
— Oh! oh! l'ami, lui répondit le moins âgé des voyageurs, tu ne risques que ta carcasse! Si tu avais, comme moi, trois cents écus sur toi, et que tu fusses connu pour être un bon patriote, tu ne serais pas si tranquille.
— Vous êtes, en tout cas, bien bavard, répondit le conducteur en hochant la tête.
— Brebis comptées, le loup les mange, répondit le second personnage.
Ce dernier, vOta de noir, paraissait avoir une quarantaine d'années et devait être quelque recteur des environs. Son menton s'appuyait sur un double étage, et son teint fleuri devait appartenir ù l'ordre ecclésiastique. Quoique gros et court, il déployait une certaine agilité chaque fois qu'il fallait descendre de voiture ou y remonter.
— Seriez-vous des chouans? s'écria l'homme aux trois cents «eus, dont l'opulente peau de bique couvrait un pantalon de bon drap et une veste fort propre qui annonçaient quelque riche cultivateur. Par l'âme de saint Robespierre! je jure que vous seriez mal reçus...
Puis il promena ses yeux gris du conducteur au voyageur, en leur montrant deux pistolets à sa ceinture.
— Les Bretons n'ont pas peur de cela, dit avec dédain le recteur. D'ailleurs, avons-nous l'air d'en vouloir à votre argent?
Chaque fois que le mot argent était prononcé, le conducteur devenait taciturne, et le recteur avait précisément assez d'esprit pour douter que le patriote eût des écus et pour croire que leur guide en portait.
— Es-tu chargé aujourd'hui, Coupiau? demanda l'abbé.
— Oh! monsieur Gudin, je n'ai quasiment rin, répondit le conducteur.
L'abbé Gudin, ayant interrogé la figure du patriote et celle de Coupiau, les trouva, pendant cette réponse, également imperturbables.
— Tant mieux pour toi, répliqua le patriote; je pourrai prendre •alors mes mesures pour sauver mon avoir en cas de malheur.
Une dictature si despotiquement réclamée révolta Coupiau, qui reprit brutalement :
— Je suis le maître de ma voiture, et, pourvu que je vous conduise...
— Es-tu patriote? es-tu chouan? lui demanda vivement son adversaire en l'interrompant.
— Ni l'un ni l'autre, lui répondit Coupiau. Je suis postillon, et Breton, qui plus est; partant, je ne crains ni les bleus ni les gentilshommes.
— Tu veux dire les gens-pille-hommes, reprit le patriote avec ironie.
— Ils ne font que reprendre ce qu'on leur a ôté, dit vivement le recteur.
Les deux voyageurs se regardèrent, s'il est permis d'empruntei ce terme à la conversation, jusque dans le blanc des yeux. Il existait au fond de la voiture un troisième voyageur qui gardait, au. milieu de ces débats, le plus profond silence. Le conducteur, le patriote et même Gudin ne faisaient aucune attention à ce muet personnage. C'était, en effet, un de ces voyageurs incommodes et peu sociables qui sont dans une voiture comme un veau résigné que l'on mène, les pieds liés, au marché voisin. Ils commencent par s'emparer de toute leur place légale et finissent par dormir, sans aucun respect humain, sur les épaules de leurs voisins. Le patriote, Gudin et le conducteur l'avaient donc laissé à lui-même sur la foi de son sommeil, après s'être aperçus qu'il était inutile de parler à, un homme dont la figure pétrifiée annonçait une vie passée à mesurer des aunes de toile et une intelligence occupée à les vendre tout bonnement plus cher qu'elles ne coiJtaient. Ce gros petit homme, pelotonné dans son coin, ouvrait de temps en temps sespetits yeux d'un bleu de faïence, et les avait successivement portés sur chaque interlocuteur avec des expressions d'effroi, de doute et de défiance pendant cette discussion. Mais il paraissait ne craindre que ses compagnons de voyage et se soucier fort peu des chouans. Quand il regardait le conducteur, on eût dit de deux francs-maçons. En ce moment, la fusillade de la Pèlerine commença. Coupiau, déconcerté, arrêta sa voiture.
— Oh! oh! dit l'ecclésiastique, qui paraissait s'y connaître, c'est un engagement sérieux, il y a beaucoup de monde.
— L'embarrassant, monsieur Gudin, est de savoir qui l'emportera! s'écria Coupiau.
Cette fois, les figures furent unanimes dans leur anxiété.
— Entrons la voiture, dit le patriote, dans cette auberge là-bas. et nous l'y cacherons en attendant le résultat de la bataille.
Cet avis parut si sage, que Coupiau s'y rendit. Le patriote aida le conducteur à cacher la voiture à tous les regards derrière un tas de fagots. Le prétendu recteur saisit une occasion de dire tout bas à Coupiau :
— Est-ce qu'il aurait réellement de l'argent?
Eh! monsieur Gudin, si ce qu'il en a entrait dans les poches
de Votre Révérence, elles ne seraient pas lourdes.
Les républicains, pressés de gagner Ernée, passèrent devant l'auberge sans y entrer. Au bruit de leur marche précipitée, Gudin et l'aubergiste, stimulés par la curiosité, avancèrent sur la porte de la cour pour les voir. Tout à coup, le gros ecclésiastique courut à un soldat qui restait en arrière :
— Eh bien, Gudin, s'écria-t-il , entêté, tu vas donc a.ec les bleus!... Mon enfant, y penses-tu?
— Oui, mon oncle, répondit le caporal. J'ai juré de défendre la France.
— Eh! malheureux, tu perds ton âme! dit l'oncle en essayant de réveiller chez son neveu les sentiments religieux, si puissants dans le cœur des Bretons.
— Mon oncle, si le roi s'était mis à la tète de ses armées, je ne dis pas que...
— Eh! imbécile, qui te parle du roi? Ta République donnet-elle des abbayes? Elle a tout renversé. A quoi veux-tu parvenir? Reste avec nous; nous triompherons, un jour ou l'autre, et tu deviendras conseiller à quelque parlement.
— Des parlements?... dit Gudin d'un ton moqueur. Adieu, mon -oncle.
— Tu n'auras pas de moi trois louis vaillant, dit l'oncle en colère. Je te déshérite !
— Merci, dit le républicain.
Ils se séparèrent. Les fumées du cidre versé par le patriote à Coupiau pendant le passage de la petite troupe avaient réussi à obscurcir rinlelligence du conducteur; mais il se réveilla tout joyeux quand l'aubergiste, après s'être informé du résultat de la lutte, annonça que les bleus avaient eu l'avantage. Coupiau remit alors en route sa voiture, qui ne tarda pas à se montrer au fond de la vallée de la Pèlerine, où il était facile de l'apercevoir et des plateaux du Maine et de ceux de la Bretagne, semblable à un débris de vaisseau qui nage sur les flots après une tempête.
Arrivé sur le sommet d'une côte que les bleus gravissaient alors ■et d'où l'on apercevait encore la Pèlerine dans le lointain, Huloi
se retourna pour voir si les chouans y séjournaient toujours; le soleil, qui faisait reluire les canons de leurs fusils, les lui indiqua comme des points brillants. En jetant un dernier regard sur la vallée qu'il allait quitter pour entrer dans celle d'Ernée, il crut distinguer sur la grande route l'équipage de Coupiau.
— N'est-ce pas la voiture de Mayenne? demanda-t-il à ses deux amis.
Les deux officiers, qui dirigèrent leurs regards sur la vieille lurgoline, la reconnurent parfaitement.
— Eh bien, dit Hulot, comment ne l'avons-nous pas rencontrée? Ils se regardèrent en silence.
— Voilà encore une énigme! s'écria le commandant. Je commence à entrevoir la vérité cependant.
En ce moment, Marche-à-Terre, qui reconnaissait aussi la turgotine, la signala à ses camarades, et les éclats d'une joie générale tirèrent la jeune dame de sa rêverie. L'inconnue s'avança et vit la voiture qui s'approchait du revers de la Pèlerine avec une fatale rapidité. La malheureuse turgotine arriva bientôt sur le plateau. Les chouans, qui s'y étaient cachés de nouveau, fondirent alors sur leur proie avec une avide célérité. Le voyageur muet se laissa couler au fond de la voiture et se blottit soudain en cherchant à garder l'apparence d'un ballot.
— Ah bien! s'écria Coupiau de dessus son siège en leur désignant le paysan , vous avez senti le patriote que voilà, car il a de l'or, un plein sac!
Les chouans accueillirent ces paroles par un éclat de rire général et s'écrièrent :
— Pille-Miche ! Pille-Miche ! Pille-Miche !
Au milieu de ce rire, auquel Pille-Miche lui-même répondit comme un écho, Coupiau descendit tout honteux de son siège. Lorsque le fameux Cibot, dit Pille-Miche, aida son voisin à quitter la voiture, il s'éleva un murmure de respect.
— C'est l'abbé Gudin! crièrent plusieurs hommes.
A ce nom respecté , tous les chapeaux furent ôtés, les chouans s'agenouillèrent devant le prêtre et lui demandèrent sa bénédiction, que l'abbé leur donna gravement.
<— 11 tromperait saint Pierre et lui vêlerait les clefs du paradis,
dit le recteur en frappant sur Tépaule de Pille-Miche. Sans lui, les bleus nous interceptaient.
Mais, en apercevant la jeune dame, l'abbé Gudin alla s'entretenir avec elle à quelques pas de là. Marche-à-Terre, qui avait ouvert lestement le coffre du cabriolet, fit voir avec une joie sauvage un sac dont la forme annonçait des rouleaux d'or. Il ne resta pas longtemps à faire les parts. Chaque chouan reçut de lui son contingent avec une telle exactitude, que ce partage n'excita pas la moindre querelle. Puis il s'avança vers la jeune dame et le prêtre,, en leur présentant six mille francs environ.
— Puis-je accepter en conscience, monsieur Gudin? dit-elle en sentant le besoin d'une approbation.
— Comment donc, madame? L'Église n'a-t-elle pas, autrefois, approuvé la confiscation du bien des protestants ; à plus forte raison, celle des révolutionnaires, qui renient Dieu, détruisent les chapelles et persécutent la religion.
L'abbé Gudin joignit l'exemple à la prédication en acceptant sans scrupule la dîme de nouvelle espèce que lui offrait Marche-à-Terre.
— Au reste, ajouta-t-il, je puis maintenant consacrer tout ce que je possède à la défense de Dieu et du roi : mon neveu part avec les bleus!
Coupiau se lamentait et criait qu'il était ruiné.
— Viens avec nous, lui dit Marche-à-Terre, tu auras ta part.
— Mais on croira que j'ai fait exprès de nie laisser voler, si je reviens sans avoir essuyé de violence.
— N'est-ce que ça?... dit Marche-à-Terre.
Il fit un signal, et une décharge cribla la turgotine. A cette fusillade imprévue, la vieille voiture poussa un cri si lamentable, que les chouans, naturellement superstitieux, reculèrent d'effroi ; mais Marche-à-Terre avait vu sauter et retomber dans un coin de la caisse la figure pâle du voyageur taciturne.
— Tu as encore une volaille dans ton poulailler? dit tout bas Marche-à-Terre à Coupiau.
Pille-Miche, qui comprit la question, cligna des yeux en signe d'intelligence.
— Oui, répondit le conducteur; mais je mets pour condition à mon enrôlement avec vous autres que vous me laisserez conduire
ce brave homme sain et sauf à Fougères. Je m'y suis engagé au nom de la sainte d'Auray.
— Qui est-ce? demanda Pille-Miche.
— Je ne puis pas vous le dire, répondit Coupiau.
— Laisse-le donc! reprit Marche-à-Terre en poussant Pille-Miche par le coude; il a juré par sainte Anne d'Auray, faut qu'il tienne ses promesses.
— Mais, dit le chouan en s'adressant à Coupiau, ne descends pas trop vite la montagne, nous allons te rejoindre, et pour cause. Je veux voir le museau de ton voyageur, et nous lui donnerons un passe-port.
En ce moment, on entendit le galop d'un cheval dont le bruit se l'approchait vivement de la Pèlerine. Bientôt le jeune chef apparut. La dame cacha promptement le sac qu'elle tenait à la main.
— Vous pouvez garder cet argent sans scrupule, dit le jeune homme en ramenant en avant le bras de la dame. Voici une lettre que j'ai trouvée pour vous parmi celles qui m'attendaient à la Vivelière, elle est de madame votre mère.
Après avoir tour à tour regardé les chouans qui regagnaient le bois et la voiture qui descendait la vallée du Couësnon, il ajouta :
— Malgré ma diligence, je ne suis pas arrivé à temps. Fasse le Ciel que je me sois trompé dans mes soupçons !
— C'est l'argent de ma pauvre mère! s'écria la dame après avoir .décacheté la lettre, dont les premières lignes lui arrachèrent cette
exclamation.
Quelques rires étouffés retentirent dans le bois. Le jeune homme lui-même ne put s'empêcher de sourire en voyant la dame gardant à la main le sac qui renfermait sa part dans le pillage de son propre argent. Elle-même se mit à rire.
— Eh bien, marquis, Dieu soit loué! pour cette fois, je m'en tire sans blâme, dit-elle au chef.
— Vous mettez donc de la légèreté en toute chose, même dans vos remords?... dit le jeune homme.
Elle rougit et regarda le marquis avec une contrition si véritable, qu'il en fut désarmé. L'abbé rendit poliment, mais d'un air équi- XII. 4
voqiie, la dîme qu'il venait d'accepter; puis il suivit le jeune clief^ qui se dirigeait vers le chemin détourné par lequel il était venu. Avant de les rejoindre, la jeune dame fit un signe à Marche-à-Terre, qui vint près d'elle.
— Vous vous porterez en avant de Mortagne, lui dit-elle à voix basse. Je sais que les bleus doivent envoyer incessamment à Alen- (^on une forte somme en numéraire pour subvenir aux préparatifs de la guerre. Si j'abandonne à tes camarades la prise d'aujourd'hui, c'est à condition qu'ils sauront m'en indemniser. Surtout, que le Gars ne sache rien du but de cette expédition, peut-être s'y opposerait-il; mais, en cas de malheur, je l'adoucirai.
— Madame, dit le marquis, sur le cheval duquel elle se mit en croupe en abandonnant le sien à l'abbé, nos amis de Paris m'écrivent de prendre garde à nous. La République veut essayer de nous combattre par la ruse et par la trahison.
— Ce n'est pas trop mal, répondit-elle. Us ont d'assez bonnes idées, ces gens-là 1 Je pourrai prendre part à la guerre et trouver des adversaires.
— Je le crois! s'écria le marquis. Pichegru m'engage à être scrupuleux et circonspect dans mes amitiés de toute espèce. La République me fait l'honneur de me supposer plus dangereux que tous les Vendéens ensemble, et compte sur mes faiblesses pour s'emparer de ma personne.
— Vous défieriez-vous de moi ? dit-elle en lui frappant le cœur avec la main par laquelle elle se cramponnait à lui.
— Seriez-vous là, madame?... dit-il en tournant vers elle son front, qu'elle embrassa.
— Ainsi, reprit l'abbé, la police de Fuuché sera plus dangereuse pour nous que ne le sont les bataillons mobiles et les contrechouans.
— Comme vous le dites, mon révérend.
— Ah ! ah ! s'écria la dame, Fouché va donc envoyer des femmes contre vous?... Je les attends, ajouta-t-elle d'un son de voix profond et après une légère pause.
A trois ou quatre portées de fusil du plateau désert que les chefs abandonnaient, il se passait une de ces scènes qui, pendant quelque temps encore, deviinoiii assez fréquentes sur les grandes routes.
Au sortir du petit village de la Pèlerine, Pille-Miche et Marche-à- Terre avaient arrêté de nouveau la voilure dans un enfoncement du chemin. Coupiau était descendu de son siège après une molle résistance. Le voyageur taciturne, exhumé de sa cachette par les deux chouans, se trouvait agenouillé dans un genêt.
— Qui es-tu? lui demanda Marche-à-Terre d'une voix sinistre. Le voyageur gardait le silence, lorsque Pille-Miche recommença
la question en lui donnant un coup de crosse.
— Je suis, dit-il alors en jetant un regard sur Coupiau, Jacques Finaud, un pauvre marchand de toile.
Coupiau fit un signe négatif, sans croire enfreindre ses promesses. Ce signe éclaira Pille-Miche, qui ajusta le voyageur, pendant que Marche-à-Terre lui signifiait catégoriquement ce terrible ultimatum :
— Tu es trop gras pour avoir les soucis des pauvres ! Si tu te fais encore demander ton véritable nom, voici mon ami Pille-Miche qui, par un seul coup de fusil, acquerra l'estime et la reconnaissance de tes héritiers. — Qui es-tu? ajouta- t-il après une pause.
— Je suis d'Orgemont, de Fougères.
— Ah ! ah ! s'écrièrent les deux chouans.
— Ce n'est pas moi qui vous ai nommé, monsieur d'Orgemont, dit Coupiau. La sainte Vierge m'est témoin que je vous ai bien défendu.
— Puisque vous êtes M. d'Orgemont, de Fougères, reprit Marcheà-Terre d'un air respectueusement ironique, nous allons vous laisser aller bien tranquillement. Mais, comme vous n'êtes ni un bon chouan ni un vrai bleu, quoique ce soit vous qui ayez acheté les biens de l'abbaye de Juvigny, vous nous payerez, ajouta le chouan en ayant l'air de compter ses associés, trois cents écus de six francs pour votre rançon. La neutralité vaut bien cela.
— Trois cents écus de six francs! répétèrent en chœur le malheureux banquier, Pille-Miche et Coupiau, mais avec des expressions diverses.
— Hélas! mon cher monsieur, dit d'Orgemont, je suis ruiné. Uemprunl forcé de cent millions fait par cette République du diable, qu' me taxe à une somme énorme, m'a mis à sec.
— Combien t'a-t-elle donc demandé, ta République?
Mille écus, mon cher monsieur, répondit le banquier d'un air
piteux en croyant obtenir une remise.
Si la République t'arrache des emprunts forcés si considérables, tu vois bien qu'il y a tout à gagner avec nous autres, notre gouvernement est moins cher. Trois cents écus, est-ce donc trop pour ta peau?
— Où les prendrai-je?
— Dans ta caisse, dit Pille-Miche. Et que tes écus ne soient pas rognés, ou nous te rognerons les ongles au feu !
— Où vous les payerai-je? demanda d'Orgemont.
— Ta maison de campagne de Fougères n'est pas loin de la ferme de Gibarry, où demeure mon cousin Galope-Chopine, autrement dit le grand Cibot, lu les lui remettras, dit Pille-Miche.
— Cela n'est pas régulier, dit d'Orgemont.
— Qu'est-ce que cela nous fait! reprit Marche-à-Terre. Songe que, s'ils ne sont pas remis à Galope-Chopine d'ici à quinze jours, nous te rendrons une petite visite qui te guérira de la goutte, si tu l'as aux pieds. — Quant à toi, Coupiau, poursuivit-il en s'adressant au conducteur, ton nom désormais sera Mène-à-Bien.
A ces mots, les deux chouans s'éloignèrent. Le voyageur remonta dans la voiture, qui, grâce au fouet de Coupiau, se dirigea rapidement vers Fougères.
— Si vous aviez eu des armes, lui dit Coupiau, nous aurions pu nous défendre un peu mieux.
— Imbécile, j'ai dix mille francs là! répliqua d'Orgemont en montrant ses gros souliers. Est-ce qu'on peut se défendre avec une si forte somme sur soi?
Mène-à-Bien se gratta l'oreille et regarda derrière lui, mais ses nouveaux camarades avaient complètement disparu.
Halot et ses soldats s'arrêtèrent à Ernée pour déposer les blessés à l'hôpital de cette petite ville; puis, sans que nul événement fâcheux interrompît la marche des troupes républicaines, elles arrivèrent à Mayenne. Là, le commandant put, le lendemain, résoudre tous ses doutes relativement à la marche du messager; car, le lendemain, les habitants apprirent le pillage de la voiture. Peu de jours après, les autorités dirigèrent sur Mayenne assez de conscrits patriotes pour que Hulot pût y remplir le cadre de sa demi-
brigade. Bientôt se succédèrent des ouï-dire peu rassurants sur rinsurrection. La révolte était complète sur tous les points où , pendant la dernière guerre, les chouans et les Vendéens avaient établi les principaux foyers de cet incendie. En Bretagne, les royalistes s'étaient rendus maîtres de Pontorson, afin de se mettre en communication avec la mer. La petite ville de Saint-James, située entre Pontorson et Fougères, avait été prise par eux, et ils paraissaient vouloir en faire momentanément leur place d'armes , le centre de leurs magasins ou de leurs opérations. De là, ils pouvaient correspondre sans danger avec la Normandie et le Morbihan. Les chefs subalternes parcouraient ces trois pays pour y soulever les partisans de la monarchie et arriver à mettre de l'ensemble dans leur entreprise. Ces menées coïncidaient avec les nouvelles de la Vendée, où des intrigues semblables agitaient la contrée, sous l'influence de quatre chefs célèbres, MM. l'abbé Vernal, le comte de Fontaine, de Châtillon et Suzannet. Le chevalier de Valois, le marquis d'Esgrignon et les Troisville étaient, disait-on, leurs correspondants dans le département de l'Orne. Le chef du vaste plan d'opérations qui se déroulait lentement, mais d'une manière formidable, était réellement le Gars, surnom donné par les chouans à M. le marquis de Montauran, lors de son débarquement. Les renseignements transmis aux ministres par Hulot se trouvaient exacts en tout point. L'autorité de ce chef envoyé du dehors avait été aussitôt reconnue. Le marquis prenait même assez d'empire sur les chouans pour leur faire concevoir le véritable but de la guerre, et leur persuader que les excès dont ils se rendaient coupables souillaient la cause généreuse qu'ils avaient embrassée. Le caractère hardi, la bravoure, le sang-froid, la capacité de ce jeune seigneur, réveillaient les espérances des ennemis de la République et flattaient si vivement la sombre exaltation de ces contrées, que les moins zélés coopéraient à y préparer des événements décisifs pour la monarchie abattue. Hulot ne recevait aucune réponse aux demandes et aux rapports réitérés qu'il adressait à Paris. Ce silence étonnant annonçait, sans doute, une nouvelle crise révolutionnaire. — En serait-il maintenant, disait le vieux chef à ses amis, en fait de gouvernement comme en fait d'argent : met-on à néant toutes les pétitions?
Mais le bruit du magique retour du général Bonaparte et des événements du 18 brumaire ne tarda pas à se répandre. Les commandants militaires de l'Ouest comprirent alors le silence des ministres. Néanmoins, ces chefs n'en furent que plus impatients d'être délivrés de la responsabilité qui pesait sur eux, et devinrent assez curieux de connaître les mesures qu'allait prendre le nouveau gouvernement. En apprenant que le général Bonaparte avait été nommé premier consul de la République, ies militaires éprouvèrent une joie très-vive : ils voyaient, pour la première fois, un des leurs arrivant au maniement des affaires. La France, qui avait fait une idole de ce jeune général, tressaillit d'espérance. L'énergie de la nation se renouvela. La capitale, fatiguée de sa sombre attitude, se livra aux fêtes et aux plaisirs, desquels elle était depuis si longtemps sevrée. Les premiers actes du Consulat ne diminuèrent aucun espoir, et la liberté ne s'en effaroucha pas. Le premier consul fit une proclamation aux habitants de l'Ouest. Ces éloquentes allocutions adressées aux masses, et que Bonaparte avait, pour ainsi dire, inventées, produisaient, dans ces temps de patriotisme et de miracles, des effets prodigieux. Sa voix retentissait dans le monde comme la voix d'un prophète, car aucune de ses proclamations n'avait encore été démentie par la victoire :
« Habitants,
» Une guerre impie embrase une seconde fois les départements de l'Ouest.
» Les artisans de ces troubles sont des traîtres vendus à l'Anglais ou des brigands qui ne cherchent dans les discordes civiles que l'aliment et l'impunité de leurs forfaits.
» A de tels hommes, le gouvernement ne doit ni ménagements ni déclaration de ses principes.
» Mais il est des citoyens chers à la patrie qui ont été séduits par !eurs artifices ; c'est à ces citoyens que sont dues les lumières et la vérité.
» Des lois injustes ont été promulguées et exécutées; des actes arbitraires ont alarmé la sécurité des citoyens et la liberté des consciences; partout, des inscriptions hasardées sur des liste? d'émigrés
ont frappé des citoyens; enfin, de grands principes d'ordre social ont été violés.
)> Les consuls déclarent que, la liberté des cultes étant garantie par la Constitution, la loi du 11 prairial an m, qui laisse aux citoyens l'usage des édifices destinés" aux cultes religieux, sera exécutée.
» Le gouvernement pardonnera : il fera grâce au repentir, l'indulgence sera entière et absolue; mais il frappera quiconque, après cette déclaration, oserait encore résister à la souveraineté nationale. »
— Eh bien, disait Hulot après la lecture publique de ce discours consulaire, est-ce assez paternel? Vous verrez cependant que paf un brigand royaliste ne changera d'opinion !
Le commandant avait raison. Cette proclamation ne servit qu'à raffermir chacun dans son parti. Quelques jours après, Hulot et ses collègues reçurent des renforts. Le nouveau ministre de la guerre leur manda que le général Brune était désigné pour aller prendre le commandement r'.es troupes dans l'ouest de la France. Hulot, dont l'expérience était connue, eut provisoirement l'autorité dans les départements de l'Orne et de la Mayenne. Une activité inouïe anima bientôt tous les ressorts du gouvernement. Une circulaire du ministre de la guerre et du ministre de la police générale annonça que des mesures vigoureuses, confiées aux chefs des commandements militaires, avaient été prises pour étouffer l'insurrection dans son principe. Mais les chouans et les Vendéens avaient déjà profité de l'inaction de la République pour soulever les campagnes et s'en emparer entièrement; aussi une nouvelle proclamation consulaire fut-elle adressée. Cette fois, le général parlait aux troupes :
« Soldats,
» Il ne reste plus dans l'Ouest que des brigands, des émigrés., des stipendiés de l'Angleterre.
)) L'armée est composée de plus de soixante mille braves ; que j'apprenne bientôt que les chefs des rebelles ont vécu,. La gloire ne s'acquiert que par les fatigues; si on pouvait l'aoïuérir en
tenant son quartier général dans les grandes villes, qui n'en aurait pas?...
» Soldats, quel que soit le rang que vous occupiez dans l'armée, la reconnaissance de la nation vous attend. Pour en être dignes, il faut braver l'intempérie des saisons, les glaces, les neiges, le froid excessif des nuits-, surprendre vos ennemis à la pointe du jour et exterjuiner ces misérables, le déshonneur du nom français.
» Faites une campagne courte et bonne ; soyez inexorables pour les brigands, mais observez une discipline sévère.
» Gardes nationales, joignez les efforts de vos bras à celui destroupes de ligne.
» Si vous connaissez parmi vous des hommes pa'rtisans des brigands, arrêtez-les! Que nulle part ils ne trouvent d'asile contre le- Sûldat qui va les poursuivre; et, s'il était des traîtres qui osassent les recevoir et les défendre, qu'ils périssent avec eux! »
— Quel compère! s'écria Hulot; c'est comme à l'armée d'Italie, il sonne la messe et il la dit. Est-ce parler, cela?
— Oui, mais il parle tout seul et en son nom, dit Gérard, qui commençait à s'alarmer des suites du 18 brumaire.
— Eh ! sainte guérite, qu'est-ce que cela fait, puisque c'est un militaire? s'écria Merle.
A quelques pas de là, plusieurs soldats s'étaient attroupés devant la proclamation affichée sur le mur. Or, comme pas un d'eux, ne savait lire, ils la contemplaient, les uns d'un air insouciant, les autres avec curiosité, pendant que deux ou trois cherchaient parmi les passants un citoyen qui eût la mine d'un savant.
— Vois donc, la Clef-des-Cœurs, ce que c'est que ce chiffon de papier-là, dit Beau-Pied d'un air goguenard à son camarade.
— C'est bien facile à deviner, répondit la Clef-des-Cœurs.
A ces mots, tous regardèrent les deux camarades, toujours prêts â jouer leurs rôles.
— Tiens, regarde, reprit la Clef-des-Cœurs en montrant en tête de la proclamation une grossière vignette où, depuis peu de jours, un compas remplaçait le niveau de 1793. Cela veut dire qu'il faudi'a que, nous autres troupiers, nous marchions ferme! Ils ont misla uu compas toujours ouvert, c'est un emblème.
— Mon garçon, ça ne te va pas, de faire le savant! Cela s'appelle un problème. J'ai servi d'abord dans l'artillerie, ajouta Beau- Pied, mes officiers ne mangeaient que de ça.
— C'est un emblème.
— C'est un problème.
— Gageons !
— Quoi?
— Ta pipe allemande.
— Tôpe !
— Sans vous commander, mon adjudant, n'est-ce pas que c'est un emblème, et non un problème, demanda la Clef-des-Cœurs à Gérard, qui, tout pensif, suivait Hulot et Merle.
— C'est l'un et l'autre, répondit-il gravement.
— L'adjudant s'est moqué de nous, dit Beau-Pied. Ce papierlà veut dire que notre général d'Italie est passé consul, ce qui est un fameux grade, et que nous allons avoir des capotes et des souliers.