‹ Scènes de la vie militaireChapitre 29 sur 45 · GODEFROID · texte numérisé non relu

GODEFROID

Olîrail ce visage qui se icuconlie chez taut d'hiomines qu'il est devenu le type parisien.

l'e.weus HE L'msroiHE contemporais^.

L'ENVERS DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. Îi73

Après avoir mis dans cet attachement le dernier enjeu de sa vie, il éprouva le plus amer des désespoirs. Sa mère mourut, et il se trouva, lui, dont les besoins avaient suivi le mouvement du luxe, avec cinq mille francs de rente pour toute fortune, et avec la certitude de ne jamais pouvoir réparer une perte quelconque en se reconnaissant incapable de l'activité que veut ce mot terrible : faire fortune !

La faiblesse impatiente et chagrine ne consent pas tout à coup à s'effacer. Aussi, pendant son deuil, Godefroid chercha-t-il des hasards dans Paris : il dhiait à des tables d'hôte, il se liait inconsidérément avec des étrangers, il recherchait le monde et ne rencontrait que des occasions de dépense. En se promenant sur les boulevards, il souffrait tant en lui-même, que la vue d'une mère accompagnée d'une fille à marier lui causait une sensation aussi douloureuse que celle qu'il éprouvait à l'aspect d'un jeune homme allant au Bois à cheval, d'un parvenu dans son élégant équipage, ou d'un employé décoré. Le sentiment de son impuissance lui disait qu'il ne pouvait prétendre ni à la plus honorable des positions secondaires, ni à la plus facile destinée; et il avait assez de cœur pour en être constamment blessé, assez d'esprit pour faire en lui-même des élégies pleines de fiel.

Inhabile à lutter contre les choses, ayant le sentiment des facultés supérieures, mais sans le vouloir qui les met en action, se sentant incomplet, sans force pour entreprendre une grande chose, ■comme sans résistance contre les goûts qu'il tenait de sa vie antérieure, de son éducation ou de son insouciance, il était dévoré par trois maladies, dont une seule suffît à dégoûter de l'existence un jeune homme déshabitué de la foi religieuse. Aussi Godefroid offrait-il ce visage qui se rencontre chez tant d'hommes, qu'il est devenu le type parisien : on y aperçoit des ambitions trompées ou mortes, une misère intérieure, une haine endormie dans l'indolence d'une vie assez occupée par le spectacle extérieur et journalier de Paris, une inappétence qui cherche des irritations, la plainte sans le talent, la grimace de la force, le venin de mécomptes antérieurs qui excite à sourire de toute moquerie, à conspuer tout ce qui grandit, à méconnaître les pouvoirs les plus nécessaires, se réjouir de leurs embarras, et ne tenir à aucune forme sociale. Ce

\nal parisien est à la conspiration active et permanente des gens d'énergie ce que l'aubier est à la sève de l'arbre : il la conserve» la soutient et la dissimule.

Lassé de lui-même, Godefroid voulut, un matin, donner un sens à sa vie en rencontrant un de ses camarades qui avait été la tortue de la fable de la Fontaine comme il en était le lièvre. Dans une de ces conversations provoquées par une reconnaissance entre amis de collège et tenue en se promenant, au soleil, sur le boulevard des Italiens, il fut atterré de trouver tout arrivé celui qui, doué en apparence de moins de moyens, de moins de fortune que lui» s'était mis à vouloir chaque matin ce qu'il voulait la veille. Le malade résolut alors d'imiter cette simplicité d'action.

— La vie sociale est comme la terre, lui avait dit son camarade» elle nous donne en raison de nos efforts.

Godefroid s'était endetté déjà. Pour première punition, pour première tâche, il s'imposa de vivre à l'écart en payant sa dette sur son revenu. Chez un homme habitué à dépenser six mille francs quand il en avait cinq, ce n'était pas une petite entreprise que de se réduire à vivre de deux mille francs. Il lut tous les matins les Petites Affiches, espérant y trouver un asile oîi ses dépenses pussent être fixées, où il pût jouir de la solitude nécessaire à un homme qui voulait se replier sur lui-même, s'examiner, se donner une vocation. Les mœurs des pensions bourgeoises du quartier Latin choquèrent sa délicatesse, les maisons de santé lui parurent malsaines, et il allait retomber dans les fatales irrésolutions des gens sans volonté, lorsqu'il fut frappé par l'annonce suivante :

Petit logement de soixante et dix francs far mois, pouvant convenir à un ecclésiastique. On veut un locataire tranquille; il trouverait la table, et l'on meublerait V appartement à des prix modères en cas de convenance mutuelle.

S'adresser rue Chano inesse , pi'cs Notre-Dame , à M. Millet, épicier, qui donnera tous les renseignements désirables.

Séduit par la bonhomie cachée sous cette rédaction et par le parfum de bourgeoisie qui s'en exhalait, Godefroid était venu vers quatre heures chez l'épicier, qui lui avait dit que madame de la

Chanlerie dînait en ce moment et ne recevait personne pendant ses repas. Cette dame était visible le soir, après sept heures, ou le matin, de dix heures à midi. Tout en parlant, M. Millet examinait Godefroid et lui faisait subir, selon l'expression des magistrats, un premier degré d'instruction. « Monsieur était-il garçon? Madame voulait une personne de mœurs réglées; on fermait la porte à onze heures au plus tard. »

— Monsieur, dit-il en terminant, me paraît, d'ailleurs, d'un âge à convenir à madame de la Ghanterie.

— Quel âge me donnez-vous donc? demanda Godefroid.

— Quelque chose comme quarante ans, répondit l'épicier. Cette naïve réponse jeta Godefroid dans un accès de misanthropie

et de tristesse; il alla dîner sur le quai de la Tournelle, et revint contempler iNotre^Dame au moment où les feux du soleil couchant ruisselaient en se brisant dans les arcs -boutants multipliés du chevet. Le quai se trouve' alors dans l'ombre quand les tours brillent bordées de lueurs, et ce contraste frappa Godefroid, en proie à toutes les amertumes que la cruelle naïveté de l'épicier avait remuées.

Ce jeune homme llottait donc entre les conseils du désespoir et la voix touchante des harmonies religieuses mises en branle par la cloche de la cathédrale, quand, au milieu des ombres, du silence, aux clartés de la lune, il entendit la phrase du prêtre. Q^'oique peu dévot, comme la plupart des enfants de ce siècle, sa sensibilité s'émut à cette parole, et il revint rue Ghanoînesse, où il ne voulait déjà plus aller.

Le prêtre et Godefroid furent aussi étonnés l'un que l'autre d'entrer dans la rue Massillon, qui fait face au petit portail nord de la cathédrale, de tourner ensemble dans la rue Chanoinesse, à l'endroit où, vers la rue de la Colombe, elle finit pour devenir la rue des Marmousets. Quand Godefroid s'arrêta sous le porche cintré ■ de la maison où demeurait madame de la Ghanterie, le prêtre se retourna vers Godefroid en l'examinant à la lueur d'un réverbère qui sera sans doute un des derniers à disparaître au cœur du vieux Paris.

— Vous venez voir madame de la Ghanterie, monsieur? dit lô prêtre.

— Oui, répondit Godefroid. La parole que je viens de vous entendre dire à cet ouvrier m'a prouvé que celle maison, si vous y -demeurez, doit être salutaire à l'âme.

— Vous avez donc été témoin de ma défaite, dit le prêtre en ievant le marteau, car je n'ai pas réussi?

— Il me semble bien plutôt que c'est l'ouvrier, car il vous demandait de l'argent assez éuergiquemenl.

— Hélas! répondit le prêtre, un des plus grands malheurs des révolutions, en France, c'est que chacune d'elles est une nouvelle prime donnée à l'ambition des classes inférieures. Pour sortir de sa condition, pour arriver à la fortune, que l'on regarde aujourd'hui Ncomme la seule garantie sociale, cet ouvrier se livre à ces combinaisons monstrueuses qui, si elles ne réussissent pas, doivent amener le spéculateur à rendre des comptes à la justice humaine. Voilà ce que produit quelquefois l'obligeance.

Le portier ouvrit une lourde porte, et le prêtre dit à Godefroid :

— Monpieur vient peut-être pour le petit appartement?

— Oui, monsieur.

Le prêtre et Godefroid traversèrent alors une assez vaste cour -au fond de laquelle se dessinait en noir une haute maison flanquée d'une tour carrée encore plus élevée que les toits, et d'une vétusté remarquable. Quiconque connaît l'histoire de Paris sait que le sol s'y est tellement exhaussé devant et autour de la cathédrale, qu'il n'existe pas vestige des douze degrés par lesquels on y montait jadis. Aujourd'hui, la base des colonnes du porche est de niveau avec le pavé. Donc, le rez-de-chaussée primitif de cette maison <ioit en faire à présent les caves. Il se trouve un perron de quelques marches à l'entrée de cette tour, où monte en spirale «ne vieille vis le long d'un arbre sculpté en façon de sarment. Ce style, qui rappelle celui des escaliers du roi Louis XII au château de Blois, remonte au xiv^ siècle. Frappé de mille symptômes d'antiquité, Godefroid ne put s'empêcher de dire en souriant au prêtre ;

— Cette tour n'est pas d'hier 1

— Elle a soutenu, dit-on, l'attaque des Normands et aurait fait partie d'un premier palais des rois de Paris; mais, selon les tradiiions, elle aurait été plus certainement le logis du fameux chanoine Fulbert, l'oncle d'Héloïse.

En achevant ces mots, le prêtre ouvrit la porte de Tappartement qui paraissait être le rez-de-chaussée, et qui, sur la première comme sur la seconde cour, car il existe une petite cour intérieure, se trouve au premier étage.

Dans cette première pièce travaillait, à la lueur d'une petite lampe, une domestique coiffée d'un bonnet de batiste à tuyaux gaufrés pour tout ornement; elle ficha une de ses aiguilles dans ses cheveux, et garda son tricot à la main, tout en se levant pour ouvrir la porte d'un salon éclairé sur la cour intérieure. Le costume de cette femme rappelait celui des sœurs grises.

— Madame, je vous amène un locataire, dit le prêtre en introduisant Godefroid dans cette pièce, où il vit trois personnages assis sur des fauteuils auprès de madame de la Chanterie.

Les trois personnages se levèrent, la maîtresse de la maison se leva; puis, quand le prêtre eut avancé pour Godefroid un fauteuil, quand le futur locataire se fut assis, sur un geste de madame de la Chanterie accompagné de ce vieux mot : « Seyez-vous, monsieur, » le Parisien se crut à une énorme distance de Paris, en basse Bretagne ou au fond du Canada.

Le silence a peut-être ses degrés. Peut-être Godefroid, déjà saisi par le silence des rues Massillon et Chanoinesse, oi!i il ne roule pas deux voitures par mois, saisi par le silence de la cour et de la tour, dut-il se trouver comme au cœur du silence, dans ce salon gardé par tant de vieilles rues, de vieilles cours et de vieilles murailles.

Cette partie de l'île qui se nomme le Cloître a conservé le caractère commun à tous les cloîtres, elle semble humide, froide, et demeure dans le silence monastique le plus profond aux heures les plus bruyantes du jour. Oiî doit remarquer, d'ailleurs, que toute cette portion de la Cité, serrée entre le flanc de ISotre-Dame et la rivière , est au nord et dans l'ombre de la cathédrale. Les vents d'est s'y engouffrent sans rencontrer d'obstacle, et les brouillards de la Seine y sont en quelque sorte retenus par les noires parois de la vieille église métropoHtaine. Ainsi personne ne s'étonnera du sentiment qu'éprouva Godefroid en comparaissant, dans ce vieux logis, en présence de quatre personnes silencieuses et aussi solennelles que l'étaient les choses elles-mêmes. Il ne regarda point siï. 37

autour de lui, pris de curiosité pour madame de la Chanterie, dont le nom l'avait intrigué déjà. Cette dame était évidemment une personne de l'autre siècle, pour ne pas dire de l'autre monde. Elle avait un visage douceâtre , à teintes à la fois molles et froides, un nez aquilin, un front plein de douceur, des yeux bruns, un double menton : le tout encadré de boucles de cheveux argentés. On ne pouvait donner à sa robe que le vieux nom de fourreau, tant elle y était serrée selon la mode du xviu^ siècle. L'étoffe, de soie couleur carmélite à longues raies vertes fines et multipliées, semblait être de ce même temps. Le corsage, fait en corps de jupe, se cachait sous une mantille de pou-de-soie bordée de dentelle noire et attachée sur la poitrine par une épingle à miniature. Les pieds, chaussés de brodequins de velours noir, reposaient sur un petit coussin. De même que sa servante, madame de la Chanterie tricotait des bas, et avait sous son bonnet de dentelle une aiguille fichée dans ses boucles crêpées.

— Vous avez vu M. Millet? dit-elle à Godefroid de cette voix de tête particulière aux douairières du faubourg Saint-Germain, en le voyant presque interdit et comme pour lui donner la parole.

— Oui, madame.

— J'ai peur que l'appartement ne vous convienne guère, repritelle en remarquant l'élégance, la nouveauté, la fraîcheur de l'habillement de son futur locataire.

Godefroid avait des bottes vernies, des gants jaunes, de riches boutons de chemise et une jolie chaîne de montre passée dans une des boutonnières de son gilet de soie noire à fleurs bleues. Madame de la Chanterie prit dans une de ses poches un petit sifflet d'argent et sifQa. La domestique entra.

— Manon, ma fille, fais voir l'appartement à monsieur. — Voulez-vous, cher vicaire, y accompagner monsieur? reprit-elle en s'adressant au prêtre. — Si par hasard, dit-elle en se levant de nouveau et en regardant Godefroid, le logement vous agrée, nous pourrons causer des conditions.

Godefroid salua et sortit. 11 entendit le bruit de ferraille causé par les clefs que Manon prenait dans un tiroir, et il lui vit allumer la chandelle d'un grand martinet de cuivre jaune Manon alla la première, sans proférer une parole. Quand Godefreid se retroiiva

Page 1