‹ Scènes de la vie militaireChapitre 30 sur 45 · MADAME UI-; LA CIIANTUKIK · texte numérisé non relu

MADAME UI-; LA CIIANTUKIK

Elle avait un visage doureàlre, à teinles à la fuis molles et froides...

i/k.NVEHS KE I.'HISTOIHE COXrEMl'ORAISE.

dans l'escalier, montant aux étages supérieurs, il douta de la vie réelle, il rêvait tout éveillé, il voyait le monde fantastique des romans qu'il avait lus dans ses heures de désœuvrement. Tout Parisien échappé, comme lui, du quartier moderne, au luxe des maisons et des ameublements, à l'éclat des restaurants et des théâtres, au mouvement du cœur de Paris, aurait partagé son opinion. Le martinet tenu par la servante éclairait faiblement le vieil escalier tournant, où les araignées avaient tendu leurs draperies pleines de poussière. Manon portait une cotte à gros plis, en grosse étoffe de bure ; son corsage était carré par derrière comme par devant, et son habillement se remuait tout d'une pièce. Arrivée au troisième étage, qui passait pour être le second, Manon s'arrêta, fit mouvoir les ressorts d'une antique serrure et ouvrit une porte peinte en couleur d'acajou ronceux grossièrement imité.

— Voilà, dit-elle en entrant la première.

Était-ce un avare, était-ce un peintre mort d'indigence , était-ce un cynique à qui le monde était indifférent, ou quelque religieux détaché du monde, qui avait habité cet appartement? On pouvait se faire cette triple question en y sentant l'odeur de la misère, en voyant des taches grasses sur les papiers couverts d'une teinte de fumée, les plafonds noircis, les fenêtres à petites vitres poudreuses, les briques du plancher brunies, les boiseries enduites d'une espèce de glacis gluant. Un froid humide tombait par les cheminées de pierre sculptée peinte, et dont les glaces avaient des trumeaux du xvn^ siècle. L'appartement était en équerre comme la maison qui encadrait la cour intérieure, que Godefroid ne put voir à la nuit.

— Qui donc a demeuré là? demanda Godefroid au prêtre.

— Un ancien conseiller au parlement, grand-oncle de Madame, un M. de Boisfrelon. En enfance depuis la Révolution, ce vieillard est mort en 1832, à quatre-vingt-seize ans, et Madame n'a pu se décider à y mettre aussitôt un étranger; mais elle ne peut plus supporter de non- valeur...

— Oh ! madame fera nettoyer l'appartement et le meublera de manière à satisfaire monsieur, ajouta Manon.

— Cela dépendra de l'arrangement que vous prendrez, dit le prêtre. On trouverait là dedans un beau parloir, une grande chambre à coucher et un cabinet, puis les deux petites pièces e'u

retour sur la cour peuvent faire une belle picce de travail. Telleest la distribution de mon appartement au-dessous et celle de l'appartement au-dessus.

— Oui, dit Manon, l'appartement de M. Alain est tout comme le vôtre, mais il a la vue de la tour.

— Je crois qu'il faudrait revoir le logement et la maison au jour,... dit timidement Godefroid.

— C'est possible, dit Manon.

Le prêtre et Godefroid descendirent en laissant refermer les portes par la servante, qui les rejoignit pour les éclairer. En rentrant dans le salon, Godefroid, aguerri, put, en causant avec madame de la Chanterie, examiner les êtres, les personnes et les choses.

Ce salon avait aux fenêtres des rideaux de vieux lampas rouge à lambrequins, et relevés par des cordons de soie. Le carreau rouge bordait un tapis de vieille tapisserie trop petit pour couvrir tout le plancher. La boiserie était peinte en gris. Le plafond, séparé en deux parties par une maîtresse poutre qui partait de la cheminée, semblait une concession tardivement faite au luxe. Les fauteuils, de bois peint en blanc, étaient garnis en tapisserie. Une mesquine pendule, entre deux flambeaux de cuivre doré, décorait le dessus de la cheminée. Madame de la Chanterie avait près d'elle une vieille table à pieds de biche, sur laquelle étaient ses pelotons de laine dans un panier d'osier. Une lampe hydrostatique éclairait cette scène.

Les trois hommes, assis, fixes, immobiles et silencieux comme des bonzes, avaient, ainsi que madame de la Chanterie, évidemment cessé leur conversation en entendant revenir l'étranger. Tous avaient des figures froides et discrètes, en harmonie avec le salon, la maison et le quartier. Madame de la Chanterie convint de la justesse des observations de Godefroid, et lui répondit qu'elle ne voulait rien faire avant de connaître les intentions de son locataire, ou, pour mieux dire, de son pensionnaire. Si le locataire s'arraDgeait des mœurs de sa maison, il devait devenir son pensionnaire, et ces mœurs différaient tant de celles de Paris! On vivait rue Chauoinesse comme en province : il fallait être, à l'ordinaire, rentré vers les dix heures ; on haïssait le bruit ; on ne voulait ni femmes ni

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/infants, pour ne déranger en rien les habitudes prises. Un ecclésiastique pouvait seul s'accommoder de ce régime. Madame de la Chanterie désirait surtout quelqu'un d'une vie modeste et sans exigence; elle ne pouvait mettre que le strict nécessaire dans l'appartement. M., Alain (elle désigna l'un des quatre assistants) était d'ailleurs content, et elle ferait pour son nouveau locataire comme pour les anciens.

— Je ne crois pas, dit alors le prêtre, que monsieur soit disposé à venir se mettre dans notre couvent.

— Eh! pourquoi pas? dit M. Alain; nous y sommes bien, nous, et nous ne nous en trouvons pas mal.

— Madame, fit Godefroid en se levant, j'aurai l'honneur de venir vous revoir demain.

Quoiqu'il fût un jeune homme, les quatre vieillards et madame .de la Chanterie se levèrent, et le vicaire le reconduisit jusque sur le perron. Un coup de sifflet partit. A ce signal, le portier vint, armé d'une lanterne, prendre Godefroid, le conduisit jusque dans la rue, et referma l'énorme porte jaunâtre, pesante comme celle d'une prison, et décorée de serrureries en arabesques qui remontaient à une époque difficile à déterminer.

Quand Godefroid eut pris place dans un cabriolet et qu'il roula vers Jes régions du Paris vivant, éclairé, chaud, tout ce qu'il venait de voir lui sembla comme un rêve, et ses impressions, quand il se promena sur le boulevard des Italiens, avaient déjà le lointain iVf souvenir. Il se demandait :

— Demain, reirouverai-je ces gens-là?...

Le lendemain, en se levant au milieu des décorations du luxe moderne et des recherches du confort anglais, Godefroid se rappela tous les détails de sa visite au cloître Notre-Dame, et retrouva dans son esprit le sens des choses qu'il avait vues. Les trois inconnus, dont la mise, l'attitude et le silence agissaient encore sur lui, devaient être des pensionnaires, ainsi que le prêtre. La solennité de madame de la Chanterie lui parut venir de la dignité secrète avec laquelle elle portait de grands malheurs. Mais, malgré les explications qu'il se donnait à lui-même, Godefroid ne pouvait s'empêcher de trouver un air de mystère à ces discrètes figures. Il choisissait du regard ceux de ses meubles qui pouvaient être conservés, ceux

qui lui étaient indispensables; mais, en les transportant par la •pensée dans Thorrible logement de la rue Chanoinesse, il se mit à rire du contraste qu'ils y feraient, et résolut de tout vendre pour s'acquitter d'autant, et de se laisser meubler par madame de la Chanterie. Il lui fallait une vie nouvelle, et les objets qui pourraient lui rappeler son ancienne situation devaient être mauvais à voir. Dans son désir de transformation, car il appartenait à ces caractères qui s'avancent du premier bond très-avant dans une situation, au lieu d'y aller pas à pas comme certains autres, il fut pris, pendant son déjeuner, par une idée : il voulut réaliser sa fortune, payer ses dettes, et placer le reste de ses capitaux dans la maison de banque où son père avait eu des relations.

Cette maison était la maison Mongenod et compagnie, établie à Paris depuis 1816 ou 1817, et dont la réputation de probité n'avait jamais reçu la moindre atteinte au milieu de la dépravation commerciale qui, plus ou moins, attaquait certaines maisons de Paris. Ainsi, malgré leurs immenses richesses, les maisons Nucingen et du Tillet, Keller frères, Palma et compagnie, sont entachées d'une mésestime secrète, ou, si vous voulez, qui ne s'exprime que de bouche à oreille. D'affreux moyens avaient eu de si beaux résultats, les succès politiques, les principes dynastiques couvraient si bien de sales origines, que personne, en 183/», ne pense plus à la boue où plongent les racines de ces arbres majestueux, les soutiens de l'État. iSéanmoins, il n'était pas un seul de ces banquiers pour qui l'éloge de la maison Mongenod ne fût une blessure. A l'instar des banquiers anglais, la maison Mongenod ne déploie aucun luxe extérieur; on y vit dans un profond silence; elle se contente de faire la banque avec une prudence, une sagesse, une loyauté qui lui permettent d'opérer avec sécurité d'un bout du monde à l'autre.

Le chef actuel, Frédéric Mongenod, est le beau-frère du vicomte de Fontaine. Ainsi cette nombreuse famille est alliée par le baron de Fontaine à M. Grossetête, le receveur général, frère des Grossetête et compagnie de Limoges; aux Vandenesse, à Planât de Baudry, autre receveur général. Cette parenté, après avoir valu à feu Mongenod père de grandes faveurs dans les opérations financières sous la Restauration, lui avait obtenu la confiance des premières maisons de la vieille noblesse, dont les capitaux et les immenses écouo-

mies allaient dans cette banque. Loin d'ambitionner la pairie, comme les Keller, les Niicingen et les du Tillet, les Mongenod restaient éloignés de la politique et n'en savaient que ce que dcit en savoir la banque.

La maison Mongenod est établie dans un magnifique hôtel, entre cour et jardin, rue de la Victoire, où demeurent madame Mongenod la mère et ses deux fils, tous trois associés. Madame la vicomtesse de Fontaine avait été remboursée lors de la mort de Mongenod père, en 1827. Frédéric Mongenod, beau jeune homme de trentecinq ans environ, d'un abord froid, silencieux, réservé comme un Genevois, propret comme un Anglais, avait acquis auprès de son père toutes les qualités nécessaires à sa difficile profession. Plus instruit que ne l'est généralement un banquier, son éducation avait comporté l'universalité de connaissances qui constitue l'enseignement polytechnique; mais, comme beaucoup de banquiers, il avait une prédilection, un goût en dehors de son commerce, il aimait la mécanique et la chimie. Mongenod le jeune, de dix ans moins âgé que Frédéric, se trouvait, dans le cabinet de son aîné, dans la position d'un premier clerc avec son notaire ou son avoué; Frédéric le formait, comme il avait été lui-même formé par son père, à toutes les sciences du vrai banquier, lequel est à l'argent ce que l'écrivain est aux idées : l'un et l'autre, ils doivent tout savoir.

En disant son nom de famille, Godefroid reconnut en quelle estime était son père, car il put traverser les bureaux et arriver au cabinet de Mongenod. Ce cabinet ne fermait que par des portes de glace, en sorte que, malgré son désir de ne pas écouter, Godefroid entendit la conversation qui s'y tenait.

— Madame , votre compte s'élève à seize cent mille francs au crédit comme au débit, disait Mongenod le jeune; je ne sais pas quelles sont les intentions de mon frère, et lui seul sait si une avance de cent mille francs est possible... Vous avez manqué de prudence... On ne confie pas seize cent mille francs au commerce...

— Trop haut, Louis! dit une voix de femme; ton frère t'a recommandé de ne jamais parler qu'à voix basse. Il peut y avoir du monde dans le petit salon à côté.

Frédéric Mongenod ouvrit en ce moment la porte de communi-

cation entre ses appartements et son cabinet, il aperçut Godefroid et il traversa son cabinet tout en saluant avec respect la personne à qui parlait son frère.

— A qui ai-je l'honneur...? dit-il à Godefroid, qu'il avait fait passer le premier.

Dès que Godefroid se fut nommé, Frédéric le fit asseoir, et, pendant que le banquier ouvrait son bureau, Louis Mongenod et une dame, qui n'était autre que madame de la Chanterie, se levèrent et allèrent à Frédéric. Tous trois, ils se mirent dans l'embrasure d'une fenêtre et parlèrent à voix basse avec madame Mongenod la mère, à qui les affaires étaient toujours confiées. Cette femme avait depuis trente ans donné, soit à son mari, soit à ses fils, des preuves de capacité qui faisaient d'elle un associé gérant, car elle avait la signature. Godefroid vit dans un cartonnier des cartons étiquetés : « Affaires de la Chanterie, » avec les numéros de 1 à 7. Quand la conférence fut terminée par un mot du banquier à son frère : « Eh bien, descends à la caisse, » madame de la Chanterie se retourna, vit Godefroid, retint un geste de surprise, et fit à voix basse des questions à Mongenod, qui répondit en peu de mots également à voix basse.

Madame de la Chanterie était mise en petits souliers de prunelle noire, en bas de soie gris; elle avait sa robe de la veille et se tenait enveloppée de la haute vénitienne, espèce de mantelet qui revenait à la mode. Elle avait une capote de soie verte, dite à la bonne femme, et doublée de soie blanche. Sa figure était encadrée par des flots de dentelles. Elle se tenait droit et dans une attitude qui révélait sinon une haute naissance, du moins les habitudes d'une vie aristocratique. Sans son excessive affabilité, peut-être eût-elle paru pleine de hauteur. Enfin, elle était imposante.

— C'est moins un hasard qu'un ordre de la Providence qui nous rassemble ici, monsieur, dit-elle à Godefroid; car j'étais presque décidée à refuser un pensionnaire dont les mœurs me semblaient antipathiques à celles de ma maison ; mais M. Mongenod vient de me donner des renseignements sur votre famille, qui me...

— Eh! madame..., — monsieur, dit Godefroid en s'adressant à la fois à madame de la Chanterie et au banquier, je n'ai plus de famille, et je venais demander un conseil financier à l'ancien ban-

L'ENVERS DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 58c>

qiiier de mon père pour accorder ma fortune à un nouveau genre <le vie.

Godefroid eut bientôt et en peu de mots raconté son histoire et dit son désir de changer d'existence.

— Autrefois, ajouta-t-il, un homme dans ma situation se serait fait moine; mais nous n'avons plus d'ordres religieux...

— Allez chez madame, si madame veut bien vous accepter pour pensionnaire, dit Frédéric Mongenod après avoir échangé un regard avec madame de la Chanterie, et ne vendez pas vos rentes, laissezles-moi. Donnez-moi la note exacte de vos obligations, j'assignerai des époques de payement à vos créanciers, et vous aurez pour vous environ cent cinquante francs par mois. Il faudra deux ans pour vous liquider. Pendant ces deux ans, là où vous serez, vous aurez eu tout le loisir de penser à une carrière, surtout au milieu des personnes avec lesquelles vous vivrez et qui sont de bon conseil.

Louis Mongenod arriva tenant à la main cent billets de mille francs, qu'il remit à madame de la Chanterie. Godefroid offrit la main à sa future hôtesse et la conduisit à son fiacre.

— A bientôt donc, monsieur, dit-elle d'un son de voix afieecLueux.

— A quelle heure serez-vous chez vous, madame? dit Godefroid.

— Dans deux heures.

— J'ai le temps de vendre mon mobilier, dit-il en la saluant. Pendant le peu de temps qu'il avait tenu le bras de madame de

la Chanterie sur le sien et qu'ils avaient marché tous deux, Godefroid n'avait pu dissiper l'auréole que ces mots : « Votre compte s'élève à seize cent mille francs, » dits par Louis Mongenod, faisaient à cette femme dont la vie se passait au fond du cloître Notre-Dame. Cette pensée : « Elle doit être riche! » changeait entièrement sa manière de voir.

— Quel âge peut-elle avoir? se demandait-il.

Et il entrevit un roman dans un séjour rue Chanoinesse.

— Elle a l'air noble! Fait-elle la banque? se disait-il.

A notre époque, sur mille jeunes gens dans la situation de Godefroid, neuf cent quatre-vingt-dix-neuf eussent eu la pensée d'épouser cette femme.

Un marchand de meubles, qui était un peu tapissier et princi-

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paiement loueur d'appartements garnis, donna trois mille francs environ de tout ce que Godefroid voulait vendre, en le lui laissant encore pendant les quelques jours nécessaires à l'arrangement de riiorrible appartement de la rue Chanoinesse, où ce malade d'esprit se rendit promptement. Il fit venir un peintre dont l'adresse fut donnée par madame de la Chanterie, et qui, pour un prix modique, s'engagea, dans la semaine, à blanchir les plafonds, nettoyer les fenêtres, peindre toutes les boiseries en bois de Spa et mettre le carreau en couleur. Godefroid prit la mesure des pièces pour y mettre partout le même tapis, un tapis vert de l'espèce la moins chère. Il voulait l'uniformité la plus simple dans cette cellule. Madame de la Chanterie approuva cette idée. Elle calcula, Manon aidant, ce qu'il fallait de calicot blanc pour les rideaux des fenêtres et pour ceux d'un modeste lit de fer; puis elle se chargea de les faire acheter et confectionner à un prix dont la modicité surprit Godefroid. Avec les meubles neufs qu'il apportait, son appartement restauré ne lui coûterait pas plus de six cents francs.

— Je pourrai donc en porter mille, environ, chez M. Mongenod.

— Nous menons ici, lui dit alors madame de la Chanterie, une vie chrétienne qui, vous le savez, s'accorde mal avec beaucoup de superfluités, et je crois que vous en conservez encore trop.

En donnant ce conseil à son futur pensionnaire, elle regardait un diamant qui brillait à l'anneau dans lequel était passée la cravate bleue de Godefroid.

— Je ne vous en parle, reprit-elle, qu'en vous voyant dans l'intention de rompre avec la vie dissipée dont vous vous êtes plaint à M. Mongenod.

Godefroid contemplait madame de la Chanterie en savourant les harmonies d'une voix limpide ; il examinait ce visage entièrement blanc, digne d'une de ces Hollandaises graves et froides que le pinceau de l'école flamande a si bien reproduites, et chez lesquelles les rides sont impossibles.

— Blanche et grasse! se disait-il en s'en allant; mais elle a bien des cheveux blancs...

Godefroid, comme toutes les natures faibles, s'était fait facilement à une nouvelle vie en la croyant tout heureuse, et il avait hâte de venir rue Chanoinesse; néanmoins, il eut une pensée de

prudence, ou de défiance, si vous voulez. Deux jours avant son installation, il retourna chez M. Mongeuod pour prendre quelques renseignements sur la maison où il allait entrer. Pendant le peu d'instants qu'il avait passés dans son futur logement pour examiner les changements qui s'y faisaient, il avait remarqué les allées et les venues de plusieurs gens dont la mine et la tournure, sans être mystérieuses, permettaient de croire à l'exercice de quelque profession, à des occupations secrètes chez les habitants de la maison. A cette époque, on s'occupait beaucoup des tentatives de la branche aînée de la maison de Bourbon pour remonter sur le trône, et Godefroid crut à quelque conspiration. Quand il se trouva dans le cabinet du banquier et sous le coup de son regard scrutateur, en lui exprimant sa demande, il eut honte de lui-même, et vit un sourire sardonique dessiné sur les lèvres de Frédéric Mongenod.

— Madame la baronne de la Chanterie, répondit celui-ci, est une des plus obscures personnes de Paris, mais elle en est une des plus honorables. Avez-vous donc des motifs pour me demander des renseignements?

Godefroid se rejeta sur des banalités : il allait vivre pour longtemps avec des étrangers, il fallait savoir avec qui on se liait, etc. Mais le sourire du banquier devenait de plus en plus ironique, ei Godefroid, de plus en plus embarrassé, eut la honte de la démarche sans en tirer aucun fruit, car il n'osa plus faire de questions ni sur madame de la Chanterie ni sur les commensaux.

Deux jours après, par un lundi soir, après avoir dîné pour la dernière fois au café Anglais et vu les deux premières pièces aux Variétés, il vint, à dix heures, coucher rue Chanoinesse, où il fut conduit à son appartement par .Manon.

La solitude a des charmes comparables à ceux de la vie sauvage, qu'aucun Européen n'a quittée après y avoir goûté. Ceci peut paraître étrange, à une époque où chacun vit si bien pour autrui, que tout le monde s'inquiète de chacun, et que la vie privée n'existera bientôt plus, tant les yeux du journal. Argus moderne, gagnent en hardiesse, en avidité; néanmoins, cette proposition s'appuie de Tautorité des six premiers siècles du christianisme, pendant lesquels aucun solitaire ne revint à la vie sociale. 11 est peu de plaies morales que la solitude ne guérisse. Aussi, tout d'abord, Godefroid

fut-il saisi par le calme et le silence profonds de sa nouvelle demeure, absolument comme un voyageur fatigué se délasse dans un bain.

Le lendemain même de son entrée en pension chez madame de la Ciianterie, il fut forcé de s'examiner, en se trouvant séparé de tout, même de Paris, quoiqu'il fût encore à l'ombre de la cathédrale. Là, désarmé de toutes les vanités sociales, il allait ne plus avoir d'autres témoins de ses actes que sa conscience et les commensaux de madame de la Chanterie. C'était quitter le grand chemin du monde et entrer dans, une voie inconnue; mais où cette voie le mènerait-il? à quelle occupation allait-ii se vouer?

Il était depuis deux heures livré à ces réflexions, lorsque Manon, l'unique servante du logis, vint frapper à la porte, et lui dit que le second déjeuner était servi, qu'on l'attendait. Midi sonnait. Le nouveau pensionnaire descendit aussitôt, poussé par le désir de juger les cinq personnes au milieu desquelles il devait passer désormais sa vie. En entrant au salon, il aperçut tous les habitants de la maison debout, et habillés des mêmes vêtements qu'ils portaient Je jour oîi il était venu prendre des renseignements.

— Avez-vous bien dormi? lui demanda madame de la Chanterie.

— Je ne me suis réveillé qu'à dix heures, répondit Godefroid en saluant les quatre commensaux, qui lui rendirent tous son salut avec gravité.

— Nous nous y sommes attendus, dit en souriant le vieillard ■nommé Alain.

— Manon m'a parlé d'un second déjeuner, reprit Godefroid ; il paraît que j'ai déjà, sans le vouloir, manqué à la règle... A quelle •heure vous levez-vous?

— Nous ne nous levons pas absolument comme les anciens moines, répondit gracieusement madame de la Chanterie, mais comme les ouvriers,... à six heures en hiver, à trois heures et demie en été. Notre coucher obéit également à celui du soleil. Nous sommes toujours endormis à neuf heures en hiver, à onze heures en été. Nous prenons tous un peu de lait qui vient de notre ferme, après avoir dit nos prières, à l'exception de M. l'abbé de Vèze, qui dit la première messe, celle de six heures en été, celle de sept

heures en hiver, à Noire-Dame, messe à laquelle ces messieurs assistent tous les jours, ainsi que votre très-humble servante.

Madame de la Chanterie achevait cette explication à table, où ses. cinq convives s'étaient assis.

La salie à manger, entièrement peinte en gris et garnie de boi' séries dont les dessins trahissaient le goût du siècle de Louis XIV, était contiguë à cette espèce d'antichambre où se tenait Manon, et paraissait être parallèle à la chambre de madame de la Clianterie„ qui communiquait sans doute avec le salon. Cette pièce n'avait pas d'autre ornement qu'un vieux cartel. Le mobilier consistait en six chaises dont le dossier, de forme ovale, offrait des tapisseries évidemment faites à la main par madame de la Chanterie; en deux, buffets et une table d'acajou, sur laquelle Manon ne mettait pas de nappe pour le déjeuner. Ce déjeuner, d'une frugalité monastique, se composait d'un petit turbot accompagné d'une sauce blanche, de pommes de terre, d'une salade et de quatre assiettées de fruits : des pêches, du raisin, des fraises et des amandes fraîches; puis, pour hors-d'œuvre, du miel dans son gâteau comme en Suisse, du beurre et des radis, des concombres et des sardines. C'était servi dans cette porcelaine fleuretée de bluets et de feuilles vertes et menues qui, sans doute, fut un grand luxe sous Louis XVI, mais que les croissantes exigences de la vie actuelle ont rendue comn>une.

— Nous faisons maigre, dit M. Alain. Si nous allons à la messe tous les matins, vous devez deviner que nous obéissons aveuglément à toutes les pratiques, même les plus sévères, de l'Église.

— Et vous commencerez par nous imiter, dit madame de la Chanterie en jetant un regard de côté sur Godefroid, qu'elle avait mis près d'elle.

Des quatre pensionnaires, Godefroid connaissait déjà les noms de l'abbé de Vèze et de M. Alain; mais il lui restait à savoir les noms des deux autres personnages. Ceux-là gardaient le silence en mangeant avec cette attention que les religieux paraissent prêter aux plus petits détails de leurs repas.

— Ces beaux fruits viennent-ils aussi de votre ferme, madame? demanda Godeîrjid.

— Oui, moril^ur, répondit-elle. Nous avons notre petite ferme

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modèle, absolument comme le gouvernement; c'est notre maison de campagne, elle est à trois lieues d'ici, sur la route d'Italie, près de Villeneuve-Saint-Georges.

— C'est un bien qui nous appartient à tous et qui doit rester au dernier survivant, dit le bonhomme Alain.

— Oh! ce n'est pas considérable, ajouta madame de laChanterie, qui parut craindre que Godefroid ne prît ce discours comme une amorce.

— il y a, dit un des deux personnages inconnus à Godefroid, trente arpents de terres labourables, six arpents de prés et un enclos de quatre arpents au milieu duquel se trouve notre maison, qui est précédée par la ferme.

— Mais ce bien-là, fit observer Godefroid, doit valoir plus de cent mille francs?

— Oh ! nous n'en tirons pas autre chose que nos provisions, répondit le même personnage.

C'était un homme grand, sec et grave. Au premier aspect, il paraissait avoir servi dans l'armée; ses cheveux blancs disaient assez qu'il avait passé la soixantaine, et son visage trahissait de violents chagrins contenus par la religion.

Le second inconnu, qui semblait tenir à la fois du régent de rhétorique et de l'homme d'affaires, était de taille ordinaire, gras et néanmoins agile ; sa figure offrait les apparences de la jovialité particulière aux notaires et aux avoués de Paris.

Le costume de ces quatre personnages présentait le phénomène de la propreté due à des soins égoïstes. On reconnaissait la même main, celle de Manon, dans les plus petits détails. Leurs habits avaient dix ans peut-être, et se conservaient comme se conservent les habits de curé, par la puissance occulte de la servante et d'un usage constant. Ces gens portaient en quelque sorte la livrée d'un système d'existence, ils appartenaient tous à la même pensée, leurs regards disaient le même mot, leurs figures respiraient une douce ^ résignation, une quiétude provoquante.

— Est-ce une indiscrétion, madame, dit Godefroid, de demander le nom de ces messieurs? Je suis prêt à leur dire ma vie, ne puis-je apprendre de la leur ce que les convenances permettent d'en savoir ?

— Monsieur, répondit madame de la Chanterie en montrant le grand homme sec, se nomme M. Nicolas; il est colonel de gendarmerie en retraite avec le grade de maréchal de camp. — Monsieur, ajouta-elle en désignant le petit homme gras, est un ancien conseiller à la cour royale de Paris , qui s'est retiré de la magistrature en août 1830, il se nomme M. Joseph. Quoique vous ne soyez ici que d'hier, je vous dirai que, dans le monde, M. Nicolas portait le nom de marquis de Montauran, et M. Joseph celui de Lecamus, baron de Tresnes; mais, pour nous comme pour tout le monde, ces noms-là n'existent plus; ces messieurs sont sans héritiers, ils devancent l'oubli qui attend leurs familles, et ils sont tout simplement MM. Nicolas et Joseph, comme vous serez M. Godefroid.

En entendant prononcer ces deux noms, l'un si célèbre dans les fastes du royalisme par la catastrophe qui termina la prise d'armes des chouans au début du Consulat, l'autre si vénéré dans les fastes du vieux parlement de Paris, Godefroid ne put retenir un tressaillement; mais, en regardant ces deux débris des deux plus grandes choses de la monarchie écroulée, la noblesse et la robe, il n'aperçut aucune inflexion dans les traits, aucun changement de physionomie qui révélât en eux une pensée mondaine. Ces deux hommes ne se souvenaient plus ou ne voulaient plus se souvenir de ce qu'ils avaient été. Ce fut une première leçon pour Godefroid.

— Chacun de vos noms, messieurs, est toute une histoire, laur dit-il respectueusement.

— L'histoire de notre temps, répondit M. Joseph, des ruines!

— Vous êtes en bonne compagnie, dit en souriant M. Alain. Celui-ci sera dépeint en deux mots : c'était le petit bourgeois de

Paris, un bon bourgeois à figure de veau relevée par des cheveux blancs, mais affadie par un sourire éternel.

Quant au prêtre, à l'abbé de Vèze, sa qualité disait tout. Le prêtre qui remplit sa mission est connu par le premier regard qu'il vous jette et qu'on lui jette.

Ce qui frappa Godefroid pendant les premiers moments, ce fut le profond respect que les quatre pensionnaires témoignaient à madame de la Chanterie; ils semblaient tous, même le prêtre, malgré le caractère sacré que lui donnaient ses fonctions, se trouver uevant une reine. Godefroid remarqua la sobriété de tous les con-

vives. Chacun mangea véritablement pour se nourrir. Madame de la Chanterie prit, comme tous ses commensaux, une S'^ule pêche,, une demi-grappe de raisin ; mais elle dit à son nouveau pensionnaire de ne pas imiter cette réserve, en lui présentant tour à tour chaque plat.

La curiosité de Godefroid fut excitée au plus haut degré par cedébut. Après le déjeuner, en rentrant au salon, on le laissa seul,, et madame de la Chanterie alla tenir un petit conseil secret, dans l'embrasure d'une des fenêtres, avec les quatre amis. Cette conférence, sans aucune animation, dura près d'une demi-heure. On parlait à voix basse, en échangeant des paroles que chacun semblait avoir mûries. De temps en temps, M. Alain et M. Joseph consultaient un carnet en le feuilletant.

— Voyez le faubourg, dit madame de la Chanterie à M. Nicolas, qui partit.

Ce fut la première parole que Godefroid put saisir.

— Et vous, le quartier Saint-Marceau, reprit-elle en s'adressant à M. Joseph. — Battez le faubourg Saint-Germain et tachez d'y trouver ce qu'il nous faut!... ajouta-t-elle en regardant l'abbé de Vèze, qui sortit aussitôt. — Et vous, mon cher Alain ! dit-elle en souriant au dernier, passez la revue... — Voici les affaires d'aujourd'hui décidées, dit-elle en revenant à Godefroid.

Et elle s'assit dans son fauteuil, prit sur une petite table devant elle du linge taillé, qu'elle se mit à coudre comme si elle eût été à la tâche.

Godefroid, perdu dans ses conjectures et croyant à une conspiration royaliste, prit la phrase de son hôtesse pour une ouverture, et il se mit à l'étudier en s'asseyant près d'elle. 11 fut frappé de la dextérité singulière avec laquelle travaillait cette femme, en, qui tout trahissait la grande dame: elle avait une prestesse d'ouvrière, car tout le monde peut, à certaines façons, reconnaître le faire de l'ouvrier et celui d'un amateur.

— Vous allez, lui dit Godefroid, comme si vous connaissiez ce métier !

— Hélas! répondit-elle sans lever la tête, je l'ai fait jadis par nécessité...

Deux grosses larmes jaillirent des yeux de cette vieille femme

-^t tombèrent du bas de ses joues sur le linge qu'elle tenait.

— Pardonnez-moi, madame! s'écria Godefroid.

Madame de la Chanterie regarda son nouveau pensionnaire et vit sur sa figure une telle expression de regret, qu'elle lui fit un signe amical. Après s'être essuyé les yeux, elle reprit aussitôt le calme qui caractérisait sa figure, moins froide que froidie.

— Vous êtes ici, monsieur Godefroid, car vous savez déjà qu'on ■ne vous nommera que par votre nom de baptême, vous êtes au milieu des débris d'une grande tempête. Nous sommes tous meurtris et atteints dans nos cœurs, dans nos intérêts de famille ou 'dans nos fortunes par cet ouragan de quarante années qui a renversé la royauté, la religion et dispersé les éléments de ce qui faisait la vieille France. Des mots indifférents en apparence nous blessent tous, et telle est la raison du silence qui règne ici. Nous nous parlons rarement de nous-mêmes; nous nous sommes oubliés, «t nous avons trouvé le moyen de substituer une autre vie à notre vie. Et c'est parce que j'ai cru, d'après votre confidence chez Mongenod, à quelque parité entre votre situation et la nôtre, que j'ai décidé mes quatre amis à vous recevoir parmi nous; nous avions •besoin d'ailleurs de trouver un moine de plus pour notre couvent. Mais qu'allez-vous faire ? On n'aborde pas la solitude sans provisions morales.

— Madame, je serais très-heureux, en vous entendant parler ainsi, de vous voir devenir l'arbitre de ma destinée.

— Vous parlez en homme du monde, répondit-elle, et vous tâchez de me flatter, moi, femme de soixante ans!... Mon cher -enfant, reprit-elle, sachez que vous êtes au milieu de gens qui croient fortement à Dieu, qui tous ont senti sa main, et qui se sont livrés à lui presque aussi entièrement que les trappistes. Avôz-vous remarqué la sécurité profonde du vrai prêtre, quand il s'est donné au Seigneur, qu'il en écoute la voix et qu'il s'efforce d'être un -instrument docile aux doigts de la Providence?... 11 n'a plus ni vanité, ni amour-propre, ni rien de ce qui cause (aux gens du .monde des blessures continuelles ; sa quiétude égale celle du ■fataliste, sa résignation lui fait tout supporter. Le vrai prêtre , un ^bbé de Vèze, est alors comme un enfant avec sa mère, car l'Église, mon cher monsieur, est une bonne mère. Eh bien, on

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