‹ Scènes de la vie militaireChapitre 31 sur 45 · XII · texte numérisé non relu

XII

peut se faire prêtre sans tonsure, tous les prêtres ne sont pa:s dans les ordres. Se vouer au bien, c'est imiter le bon prêtre, c'est obéir à Dieu ! Je ne vous prêche pas, je ne veux pas vous convenir, je veux vous expliquer notre vie.

— Instruisez-moi, madame, dit Godefroid subjugué, que je ne manque à aucun article de votre règlement!

— Vous auriez trop à faire, vous l'apprendrez par degrés. Avant tout, ici, ne parlez jamais de vos malheurs, qui sont des enfantillages, comparés aux catastrophes terribles sous lesquelles Dieu a foudroyé ceux avec qui vous êtes en ce moment...

En parlant ainsi, madame de la Chanterie tirait toujours ses points avec une régularité désespérante ; mais, là, elle leva la tête et regarda Godefroid : elle le trouva charmé par la pénétrante douceur de sa voix, qui, disons-le, possédait une onction apostolique. Le jeune malade contemplait avec admiration le phénomène vraiment extraordinaire que présentait cette femme, dont le visage resplendissait. Des teintes rosées s'étaient répandues sur ses joues d'un blanc de cierge, ses yeux brillaient, la jeunesse de l'àme animait ses légères rides devenues gracieuses, et tout en elle sollicitait l'affection. Godefroid mesurait en ce moment la profondeur de l'abîme qui séparait cette femme des sentiments vulgaires ; il la voyait arrivée sur un pic inaccessible oii la religion l'avait conduite, et il était encore trop mondain pour ne pas être piqué au vif, pour ne pas désirer de descendre dans ce fossé, de monter la cime aiguë où madame de la Chanterie était posée et de s'y placer près d'elle. En se livrant à une étude approfondie de cette femme, il lui raconta les déceptions de sa vie et tout ce qu'il n'avait pu dire chez Mongenod, où sa confidence s'était restreinte à l'exposé de sa situation.

— Pauvre enfant !...

Cette exclamation maternelle, tombée des lèvres de madame de la Chanterie, arrivait par moments comme un baume sur le cœur du jeune homme.

— Que puis-je substituer à tant d'espérances trompées, à tant d'affection trahie? demanda-t-il enfin en regardant son hôtesse devenue rêveuse. Je suis venu ici, reprit-il, y réfléchir et prendre un parti. J'ai perdu ma mère, remplacez-la...

— Âiirez-vous, dit-elle, l'obéissance d'an fils?

— Oui, si vous avez toute la tendresse qui la commande.

— Eh bien, nous essayerons, répliqua-t-elle.

Godefroid tendit sa main pour prendre une des mains de son hôtesse, qui la lui offrit en devinant son intention, et il la porta respectueusement à ses lèvres. La mai i de madame de la Chanterie était admirablement belle, sans rides, ni grasse ni maigre, blanche à faire envie à une jeune femme, et d'une tournure à être copiée par un statuaire. Godefroid avait admiré ces mains en les trouvant en harmonie avec les enchantements de la voix , avec le bleu céleste du regarda

— Restez là ! dit madame de la Chanterie en se levant et en rentrant chez elle.

Godefroid éprouva la plus vive émotion, et ne savait à quel ordre d'idées attribuer le mouvement de cette femme; il ne demeura pas longtemps dans ses perplexités, car elle rentra tenant un volume à la main.

— Voici, dit-elle, mon cher enfant, les ordonnances d'un grnnd médecin des âmes. Quand les choses de la vie ordinaire ne nous ont pas donné le bonheur que nous en attendions, il faut chercher le bonheur dans la vie supérieure, et voici la clef d'un nouveau monde. Lisez, soir et matin, un chapitre de ce livre ; mais lisez-le en y prêtant toute votre attention , étudiez-en les paroles comme s'il s'agissait d'une langue étrangère... Au bout d'un mois, vous serez un tout autre homme. Voici vingt ans que je lis tous les j'jurs un chapitre, et mes trois amis, MM. Nicolas, Alain et Joseph, ne manquent pas plus à cette pratique qu'ils ne manquent à se coucher et à se lever ; imitez-les pour l'amour de Dieu , pour l'amour de moi, dit-elle avec une sérénité divine, avec une auguste confiance.

Godefroid retourna le livre et lut au dos, en lettres d'or : hnitation de Jésus-Chrisl. La naïveté de ceite vieille femme, sa candeur juvénile, sa certitude de bienfaisance, confondirent l'cx -dandy. Madame de la Chanterie était absolument dans l'attitude et le ravissement d'une femme qui tendrait cent mille francs à un négociant sur le point de faire faillite.

— Je m'en suis servie, dit-elle, depuis vingt-six ans. Dieu veuille

que ce livre soit contagieux! Allez m'en acheter un autre, car voici l'heure à laquelle vont venir des personnes qui ne doivent pas être vues.

Godefroid salua madame de la Chanierie et remonta dans sa chambre, où il jeta le livre sur une table en s* écriant :

— Pauvre bonne femme, va !...

Le livre, de même que tous les livres fréquemment lus, s'ouvrit à un endroit. Godefroid s'assit comme pour mettre ses idées en ordre, car il avait éprouvé plus d'émotion dans cette matinée que durant les mois les plus agités de sa vie, et sa curiosité surtout n'avait jamais été si vivement excitée. En laissant aller ses yeux au .hasard, ainsi qu'il arrive aux gens dont Tâme est lancée dans la méditation, il regarda machinalement les deux pages que présentait le livre et il lut cet intitulé :

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