KE CHERCHEZ QUE CE QUI EST ÉTERNEL
— Et l'ont-ils trouvé ici?... se demanda-t-il.
Il sortit pour aller chercher un bel exemplaire de Vlmilation de Jésus-Christ, en pensant que madame de la Chanterie avait à en lire un chapitre le soir ; il descendit et gagna la rue. 11 resta pendant quelques instants à deux pas de la porte, indécis sur le chemin à prendre, en se demandant à quel endroit, dans quelle librairie il irait acheter son livre, et il entendit alors le bruit lourd de la massive porte cochère qui se fermait.
Deux hommps sortaient de l'hôtel de la Chanterie, car, si l'on a bien saisi le caractère de cette vieille maison, on y aura reconnu celui qui distingue les anciens hôtels. Manon, en venant avertir Godefroid le matin, lui avait demandé comment il avait passé sa première nuit à l'hôtel de la Chanterie, évidemment en riant. Godefroid suivit sans aucune idée d'espionnage les deux hommes, qui le prirent pour un passant et qui, dans ces rues désertes, parlèrent assez haut pour qu'il pût entendre leur conversation.
Les deux inconnus retournaient par la rueMassillon, pour longer Notre-Dame et traverser le Parvis,
— Eh bien, tu vois, mon vieux, qu'il est assez facile de leur attraper des sous... P'aut dire comme eux, voilà tout!
— Mais nous devons.
— A qui?
— A cette dame...
— Je voudrais bien me voir poursuivi par cette vieille carcasse, je la...
— Ta la..., ta la payerais...
— Ta as raison, car, en payant, j'aurais plus tard encore plus qu'aujourd'hui.
— Ne vaudrait-il pas mieux nous conduire par leurs conseils et arriver à faire un bon établissement?
— Ah bah !
— Puisqu'ils nous trouveraient des bailleurs de fonds, a-t-elle dit.
— Il faudrait quitter aussi la vie...
— La vie m'ennuie, c'est pas être un homme que d'être toujours dans les vignes...
— Oui ; mais l'abbé n'a-t-il pas lâché l'autre jour le père Marin, il lui a tout refusé.
— Ah bah! le père Marin voulait faire des filouteries qui ne peuvent réussir qu'aux millionnaires.
En ce moment, ces deux hommes, dont la tenue indiquait des contre-maîtres d'atelier, retournèrent brusquement sur leurs pas pour aller chercher le quartier de la place Maubert par le pont de l'Hôtel-Dieu ; Godefroid s'écarta, mais, en se voyant suivis de si près par lui, tous deux échangèrent un regard de défiance et leur visage exprima le regret d'avoir parlé.
Godefroid fut d'autant plus intéressé par cette conversation qu'elle lui rappela la scène de l'abbé de Vèze et de l'ouvrier le jour de sa première visite.
— Que se passe-t-il donc chez madame de la Chanterie? se demanda-t-il encore.
En méditant cette question, il alla jusque chez un libi'aire de la rue Saint-Jacques, et revint avec un exemplaire très-riche de la plus belle édition qu'on ait faite en France de Y Imitation de Jésus- Christ. En venant à pas lents pour se trouver à l'heure exacte du
dîner, il rappelait en lui-même ses sensations pendant cette matinée, et il en ressentait une extrême fraîcheur d'âme. Il était pris d'une curiosité profonde, mais sa curiosité pâlissait néanmoins sous un désir inexplicable : il était attiré vers madame de la Chanterie, il éprouvait une violente envie de s'attacher à elle, de se dévouer pour elle, de lui plaire, de mériter ses éloges; bref, il était atteint d'amour platonique , il pressentait des grandeurs inouïes dans cette âme, il voulait la connaître dans son entier. H était impatient de pénétrer les secrets de l'existence de ces purs catholiques. Enfin, dans cette petite réunion de fidèles, la majesté de la religion pratiquée était si bien alliée à ce que la femme française a de majestueux, qu'il résolut de mettre tout en œuvre pour s'y faire agréger. Ces sentiments eussent été bien prompts chez un Parisien occupé; mais Godefroid était, comme on l'a vu, dans la situation des naufragés qui s'attachent aux plus flexibles branches en les croyant solides, et il avait une âme labourée, prête à recevoir toute semence.
Il trouva les quatre amis au salon, et il présenta le livre à madame de la Chanterie en lui disant :
— Je n'ai pas voulu vous en priver pour ce soir...
— Dieu veuille , répondit-elle en regardant le magnifique volume, que ce soit votre dernier accès d'élégance !
En voyant chez ces quatre personnages les moindres choses des vêtements réduites au propre et à l'utile, en trouvant ce système appliqué rigoureusement dans les moindres détails de la maison, Godefroid comprit la valeur de ce reproche si gracieusement exprimé.
— Madame, dit-il, les gens que vous avez obligés ce matin sont des monstres; j'ai, sans le vouloir, entendu les propos qu'ils tenaient en sortant d'ici, et il y régnait la plus noire ingratitude.
— C'est les deux serruriers de la rue Mouffetard, dit madame de la Chanterie à M. Nicolas, cela vous regarde...
— Le poisson se sauve plus d'une fois avant d'être pris, fit observer en riant M. Alain.
La parfaite insensibilité de madame de la Chanterie en apprenant l'ingratitude immédiate des gens à qui, sans doute, elle avait donné de l'argent surprit Godefroid, qui devint pensif.
Le dîner fut égayé par M. Alain et par l'ancien conseiller; mais le militaire resta grave, triste et froid ; il portait sur sa figure Tempreinte ineffaçable d'un chagrin amer, d'une douleur éternelle. Madame de la Chanterie avait des attentions égales pour tous. Godefroid se sentit observé par ces gens, dont la prudence égalait la piété; sa vanité lui fit imiter leur réserve, et il mesura strictement ses paroles.
Cette première journée devait être beaucoup plus animée que les suivantes. Godefroid, qui se vit mis en dehors de toutes les conférences sérieuses, fut obligé, pendant les quelques heures de la matinée et de la soirée, où il était seul chez lui, d'ouvrir Vlniitalion de Jésus-Christ , et il finit par étudier ce livre comme on étudie un livre, quand on n'en possède qu'un et qu'on se trouve emprisonné. Il en est alors de ce livre comme d'une femme, quand on est avec elle dans la solitude : de même qu'il faut haïr ou adorer la femme, de même on se pénètre de l'esprit de l'auteur ou on n'en lit pas dix lignes.
Or, il est impossible de ne pas être saisi par V Imitation, qui est au dogme ce que l'action est à la pensée. Le catholicisme y vibre, s'y meut, s'agite, s'y prend corps à corps avec la vie humaine. Ce livre est un ami sûr. Il parle à toutes les passions, à toutes les difficultés, même mondaines ; il résout toutes les objections, il est plus éloquent que tous les prédicateurs, car sa voix est la vôtre, elle s'élève dans votre cœur, et vous l'entendez par l'âme. C'est, enfin, l'Évangile traduit, approprié à tous les temps, superposé à toutes les situations. Il est extraordinaire que l'Église n'ait pas canonisé Gerson, car l'Esprit-Saint animait évidemment sa plume.
Pour Godefroid, l'hôtel de la Chanterie renfermait une femme, outre le livre ; et il s'éprenait de jour en jour davantage de cette femme ; il découvrait en elle des fleurs ensevelies sous la neige des hivers, il entrevoyait les délices de celte amitié sainte que la religion permet, à laquelle les anges sourient, qui liait d'ailleurs ces cinq personnes, et contre laquelle rien de mauvais ne pouvait prévaloir. Il est un sentiment supérieur à tous les autres, un amour d'âme à âme qui ressemble à ces fleurs si rares, nées sur les pics les plus élevés de la terre, et dont un ou deux exemples
sont offerts à rhumanité de siècle en siècle, par lequel souvent des amants se sont unis, et qui rend raison des attachementsfidèles, inexplicables par les lois ordinaires du monde. C'est un attachement sans aucun mécompte, sans brouilles, sans vanité, sans luttes, sans contrastes même, tant les natures morales se sont également confondues. Ce sentiment immense, infini, né de la charité catholique, Godefroid en entrevoyait les délices. 11 ne pouvait pas croire, par moments, au spectacle qu'il avait sous lesyeux, et il cherchait des raisons à l'amitié sublime de ces cinq personnes, étonné de trouver de vrais catholiques, des chrétiens du premier temps de l'Église dans le Paris de 1835.
Huit jours après son entrée au logis, Godefroid avait été témoin' d'un tel concours de gens, il avait surpris des fragments de conversation où il s'agissait de choses si graves, qu'il entrevit une prodigieuse activité dans la vie de ces cinq personnes. 11 s'aperçut que chacune d'elles dormait six heures au plus. Toutes, elles avaient déjà fait, en quelque sorte, une première journée, lors du second déjeuner. Des étrangers apportaient ou remportaient des sommes, parfois importantes. Le garçon de caisse de Mongenod venait souvent, et toujours de grand matin, de manière que son service ne souffrît pas de ces courses, en dehors des habitudes de la maison de banque.
M. Mongenod lui-même vint un soir, et Godefroid remarqua chea lui, pour M. Alain, des nuances de familiarité filiale, mêlées au profond respect qu'il lui témoignait, comme aux trois autres pensionnaires de madame de la Chanterie.
Ce soir-là, le banquier ne fit à Godefroid que des questions banales : « S'il se trouvait bien ici?, s'il y resterait? » etc., en l'engageant à persévérer dans sa résolution.
— 11 ne me manque qu'une seule chose pour être heureux, dii Godefroid.
— Et laquelle? demanda le banquier.
— Une occupation.
— Une occupation ! s'écria l'abbé de Vèze. Vous avez donc changé d'avis, vous étiez venu dans notre cloître y chercher le repos...
— Le repos, sans la prière qui vivifiait les monastères, sans la
méditation qui peuplait les thébaïdes, devient une maladie, dit sentencieusement M. Joseph.
— Apprenez la tenue des livres , dit en souriant M. Mongenod, vous pourrez devenir dans quelques mois très-utile à mes amis...
— Oh ! avec bien du plaisir, s'écria Godefroid.
Le lendemain était un dimanche, madame de la Chanterie exigea de son pensionnaire qu'il lui donnât le bras pour aller à la grand'm esse.
— C'est, dit-elle, la seule violence que je veuille vous faire. Maintes fois, durant cette semaine, j'ai voulu vous parler de votre salut ; mais je ne crois pas le moment venu. Vous seriez bien occupé si vous partagiez nos croyances, car vous partageriez aussi nos travaux.
A la messe, Godefroid observa la ferveur de MM. Nicolas, José];!)' et Alain ; mais, comme, pendant ces quelques jours, il avait pu se convaincre de la supériorité, de la perspicacité, de l'étendue des connaissances, du grand esprit de ces messieurs, il pensa que, s'ils s'humiliaient ainsi, la religion catholique avait des secrets qui jusqu'alors lui avaient échappé.
— C'est, après tout, se dit-il eu lui-même, la religion des Bossuet, des Pascal, des Racine, des saint Louis, des Louis XIV, des Raphaël, des Michel-Ange, des Ximenès, des Bavard, des du Guesclin, et je ne saurais, moi chélif, me comparer à ces intelligences, à ces hommes d'État, à ces poètes, à ces capitaines.
S'il ne devait pas résulter un enseignement profond de ces menus détails, il serait imprudent de s'y arrêter par le temps qui court, mais ils sont indispensables à l'intérêt de cette histoire, à laquelle le public actuel croira déjà difficilement, et qui débute par un fait presque ridicule : l'empire que prenait une femme de soixante ans sur un jeune homme désabusé de tout.
— Vous n'avez pas prié, dit madame de la Chanterie à Godefroid sur la porte de Notre-Dame; pour personne, pas même pour le repos de l'âme de votre mère !
Godefroid rougit et garda le silence.
— Faites-moi le plaisir, lui dit madame de la Chanterie, de monter chez vous et de ne pas descendre au salon avant uue
heure. Si vous m'aimez, ajouta-t-elle , vous méditerez le chapitre de V Imitation, le premier du troisième livre, intitulé De la conversion iniérieure.
Godefroid salua froidement et monta chez lui.
— Que le diable les emporte ! se dit-il en se livrant à une colère sérieuse. Que veulent-ils de moi, ici ? que s'y trafique-t-il ?... Bah ! toutes les femmes, même les dévotes, ont les mêmes ruses ; et si Madame, dit-il en appelant son hôtesse du nom que lui donnaient ses pensionnaires, ne veut pas de moi, c'est qu'il se trame quelque chose contre moi.
Dans cette pensée, il essaya de regarder par sa fenêtre dans le salon, mais la disposition des lieux ne lui permit pas d'y voir. Il descendit un étage et remonta vivement chez lui ; car il pensa que, d'après la rigidité des principes des habitants de la maison, un acte d'espionnage le ferait congédier aussitôt. Perdre l'estime de ces cinq personnes lui sembla tout aussi grave que de se déshonorer publiquement. Il attendit environ trois quarts d'heure, et résolut de surprendre madame de la Chanterie en devançant l'heure indiquée. Il inventa de se justifier par un mensonge, en disant que sa montre allait mal, et il l'avança de vingt minutes. Puis il descendit en ne faisant pas le moindre bruit. Il arriva jusqu'à la porte du salon et l'ouvrit brusquement.
Il vit alors un homme assez célèbre, jeune encore, un poète qu'il avait rencontré souvent dans le monde, Victor de Vernisset, un genou en terre devant madame de la Chanterie et lui baisant le bas de sa robe. Le ciel tombant en éclats, comme s'il eût été de cristal, ainsi que le croyaient les anciens, eût moins surpris Godefroid que ce spectacle. Il conçut les plus affreuses pensées, et il y eut une réaction plus terrible encore quand, au premier sarcasme qui lui vint sur les lèvres, et qu'il allait prononcer, il vit dans un coin M. Alain comptant des billets de mille francs.
En un moment Vernisset fut sur ses deux pieds, et le bonhomme Alain resta saisi. .Madame de la Chanterie, elle, lança sur Godefroid un regard qui le pétrifia, car la double expression du visage de son nouvel hôte ne lui avait pas échappé.
— Monsieur, dit-elle au jeune poëte en lui montrant Godefroid, est un des nôtres...
— Vous êtes bien heureux, mon cher, dit Vernisset, vous êtes ^ sauvé! — Mais, madame, reprit-il en se tournant vers madame m de la Chanterie, quand tout Paris m'aurait vu, j'en serais ravi, rien ne peut m' acquitter envers vous !... Je vous suis acquis à jamais! je vous appartiens entièrement. Commandez-moi quoi que
ce soit, j'obéirai ! Ma reconnaissance sera sans bornes. Je vous doisla vie, elle est à vous...
— Allons, dit le bon Alain, jeune homme, soyez sage; seulement, travaillez, et surtout n'attaquez jamais la religion dans vos œuvres.... Enfin, souvenez-vous de votre dette!
Et il lui tendit une enveloppe grossie par les billets de banque qu'il avait comptés. Victor de Vernisset eut les yeux mouillés de larmes; il baisa respectueusement la main de madame de la Chanterie, et il partit après avoir échangé une poignée de main avec M. Alain et Godefroid.
— Vous n'avez pas obéi à Madame, dit solennellement le bon homme, dont le visage eut une expression triste que Godefroid ne lui avait pas encore vue, c'est une faute capitale; encore une semblable et nous nous quitterons... Ce sera bien dur pour vous, après nous avoir paru digne de notre confiance...
— Mon cher Alain, dit madame de la Chanterie, ayez pour moi la bonté de vous taire sur cette étourderie... H ne faut pas trop demander à un nouvel arrivé, qui n'a pas eu de grands malheurs, qui n'a point de religion, qui n'a qu'une excessive curiosité pour toute vocation, qui ne croit pas encore en nous.
— Pardonnez-moi, madame, répondit Godefroid ; je veux dès cemoment être digne de vous, je me soumets à toutes les épreuves que vous jugerez nécessaires avant de m'initier au secret de vos occupations, et, si M. l'abbé de Vèze veut entreprendre de m' éclairer, je lui livrerai mon âme et ma raison.
Ces paroles rendirent madame de la Chanterie si heureuse, que ses joues se couvrirent d'une petite rougeur; elle saisit la main de Godefroid, la lui serra, puis elle lui dit avec une étrange émotion :
— C'est bien !
Le soir, après le dîner, Godefroid vit venir un vicaire général du diocèse de Paris, deux chanoines, deux anciens maires de Paris, et
«ne dame de charité. On ne joua point; la conversation générale fut gaie, sans être futile.
Une visite qui surprit étrange aient Godefroid fut celle de la comtesse de Cinq-Cygne, l'une des sommités aristocratiques, et dont le salon était inabordable pour la bourgeoisie et pour les parvenus. La présence de cette grande dame dans le salon de madame de la Chanterie était déjà bien extraordinaire; mais la manière dont ces deux femmes s'abordèrent et se traitèrent fut pour Godefroid quelque chose d'inexplicable, car elle attestait une intimité, des relations constantes qui donnaient une immense valeur à madame de la Chanterie. Madame de Cinq-Cygne fut gracieuse et affectueuse avec les quatre amis de son amie, et marqua du respect à M. M- -colas. On voit que la vanité sociale gouvernait encore Godefroid, ■qui, jusqu'alors assez indécis, résolut de se prêter, avec ou sans conviction, à tout ce que madame de la Chanterie et ses amis exigeraient de lui, pour arriver à se faire affilier par eux à leur ordre, ou à se faire initier à leurs secrets, en se promettant alors seulement de prendre un parti.
Le lendemain, il alla chez le teneur de livres que madame de la Chanterie lui indiqua, convint avec lui des heures auxquelles ils travailleraient ensemble, et il eut ainsi l'emploi de tout son temps, car l'abbé de Vèze le catéchisait le matin, il allait passer tous les jours deux heures chez le teneur de livres, et il travaillait, entre le déjeuner et le dîner, aux écritures commerciales imaginaires que son maître lui faisait tenir.
Quelques jours se passèrent ainsi, pendant lesquels Godefroid sentit le charme d'une vie où chaque heure a son emploi. Le retour de travaux connus à des moments déterminés, la régularité rend raison de bien des existences heureuses, et prouve combien les fondateurs des ordres religieux avaient profondéuient médité sur la nature de l'homme. Godefroid, qui s'était promis à lui-même d'écouter l'abbé de Vèze, avait déjà des craintes sur sa vie future, et commençait à trouver qu'il ignorait la gravité des questions religieuses. Enfin, de jour en jour, madame de la Chanterie, près de laquelle il restait environ une heure après le second déjeuner, lui laissait découvrir de nouveaux trésors en elle; il n'avait jamais imaginé de bonté si complète ni si étendue. Une femme de l'âge i
fiOft sel-: N lis \)\. I,A vu; I'OLITIOUE.
qiio rnad.'iiiK; df; l;i (^li;iiil.(:ri<: p.'ir.ii.s s.'iit .-ivoir n'a plus .'jurnino df-s f)CtitC.SSCS (h: la j'tiiiic fi;iiiiiii; ; f,'«;sl, iiiif; aiiiic fjiii vous olfn; I(juU;s |i: (J<;li(;al.c.sse3 ffiiiiiniiicH, qui (l{;|jioi(; les gràctiS, les n;(:li(irclios qu< la nature inspiro à la femme [lour riiorrimc, et qui ne les veinl plus; elle est exécrable eu pail.iiic, car leutes ses prétentions sul< sistont sous l'épiderme, on sont mortes; et madame de la Clianieri' était parfaite. Klle semblait n'avoir jamais eu de jeuness(!, soi. ref^ard m; parlait jamais du passe;. Loin d'apaiscT la curiosité di- (jodelVoid, la connaissance d(; plus en plus intime de ce sublini' caractère, les découvertes de cliarpie jom- redoublaient son désir d'ap[)rendre la vie antéii(;ure de cette femm(î, (ju'il Irouvait sainte. Avait-elle jamais aimé? avait-elle été maii(':(;V avait-elle été mère? bien en elle ne trahissait la vieille lille, elle d(!j)loyait les gràcid'tme femme bien née, et l'on devinait, dans sa robust(î santé, dan. le pli(';nfjmène extraordinaire de sa conversation, uncj vie céleste, une sorte d'ignorance dt; la vie. Kxcepté le gai bonbomme Alain, tous CCS êtres avaient soidb:rt; mais M. Nicolas lui-même semblait donner la palme du martyre à madame de la Cbanlerie; ci, néanmoins, le souvenir do ses malheurs était si bien conteim j.ar I ri'signation catholique, par ses occupations secrètes, qu'(;lle semblait avoir (île toujoms lieiireiise.
— Wjus êtes, lui dit un joui' (iddi'boid, la vi(5 de vos amis, von él(;s lô lien (pii les unit; vous ét<:s, pour ainsi dire. In fennne d' ménage d'une grande œuvre ; v.i, comme nous sommes tous mortels, je me demande ce que deviendiaii, voire association sans vous...
— C'est ce (pii les effraye ; mais la Providence, à laquelle non avons dû noire teneur de livres, dit-ell(! en souriant, y pourvoira. D'ailleurs, je chercherai...
— Voire leiieur de livres sera-t-il bienlôt au service de voir maison de ceunnierce'/ demanda (îo(l(;lroi(i en riant.
— (j'.ù di'îpeiid (le lui, répondit-elle en soiniant. Qu'il soit sinc('!rcmciil religieux, (ju'il soil pieux, (ju'il n'aii pins le moindre amoiiipropi'e, qu'il m; s'in(pii('!t(! plus des licbesses du notre maison, (pi'il songe il s'élever au-dessus des p(;(it(îs consiib'M-ations sociales en so servant des deux ailes que Dieu nous a données...
— hesqu(!lles?
— La sim[)licité, la pureté, répondit madame de* la Cliantcrie.
Votre ignorance me dit assez que vous négligez la lecture de notre livre, ajouLa-t-elle en riant de l'innocent subterfuge auquel elle avait eu recours pour savoir si Godefroid lisait Vlmitatiun de Jésus- Chrisl. Enfin, pénétrez-vous de l'épître de saint Paul sur la charité. Ce n'est pas vous, dit-elle avec une expression sublime, qui serez à nous, c'est nous qui serons à vous, et il vous sera permis de compter les plus immenses richesses qu'aucun souverain ait possédées ; vous en jouirez comme nous en jouissons; et laissez-moi vous dire, si vous vous souvenez des Mille et une Nuits, que les trésors d'Aladin ne sont rien, comparés à ce que nous possédons... .^ussi, depuis un an, ne savons-nous plus comment faire, nous n'y suffisons plus : il nous fallait un teneur de livres.
En parlant, elle étudiait le visage de Godefroid, qui ne savait que penser de cette étrange confidence ; mais, comme la scène de madame de la Chanterie et de madame Mongenod la mère lui revenait souvent dans la mémoire, il restait entre le doute et la croyance.
— Ah ! vous seriez bien heureux 1 dit-elle.
Godefroid fut tellement dévoré de curiosité, que, dès ce moment, il résoJut de faire fléchir la discrétion des quatre amis et de les interroger sur eux-mêmes. Or, de tous les commensaux de madame de la Chanterie, celui vers qui Godefroid se sentait le plus entraîné, et qui paraissait aussi devoir exciter le plus de sympathies chez les gL'US de toute classe, était le bon, le gai, le simple M. Alain. Par quelle voie la Providence avait-elle amené cet être si candide dans ce monastère sans clôture, dont les religieux agissaient sous l'empire d'une règle observée, au milieu de Paris, en toute liberté, comme s'ils eussent eu le supérieur le plus sévère? Quel drame, quel événement lui avait fait quitter son chemin dans le monde, pour prendre ce sentier si pénible à parcourir à travers les malheurs d'une capitale?
Un soir, Godefroid voulut faire une visite à son voisin, dans l'intention de satisfaire une curiosité plus éveillée par l'impossibilité de toute catastrophe dans cette existence, qu'elle ne l'eût été par l'attente du récit de quelque terrible épisode dans la vie d'un corsaire. Au mot <( Entrez ! » donné comme réponse à deux coups frappés Qiscrètement, Godefroid tourna la clef, qui restait toujours dans la
serrure, et trouva M. Alain assis au coin de son feu, lisant, avant de se covicher, un chapitre de Vlmitation de Jésus-Christ, à la lueur -de deux bougies coiffées chacune d'un de ces garde-vue verts, mobiles, dont se servent les joueurs de whist.
Le bonhomme était en pantalon à pieds, dans sa robe de chambre de molleton grisâtre, et tenait ses pieds à la hauteur du feu sur un coussin fait, ainsi que ses pantoufles, par madame de la Chanterie, en tapisserie au petit point. Cette belle tête de vieillard, sans autre accompagnement qu'une couronne de cheveux blancs presque semblable à celle d'un vieux moine, se détachait en clair sur le fond brun de la tapisserie de l'immense fauteuil.
M. Alain posa doucement sur la petite table à colonnes torses son livre usé aux quatre coins, et montra de l'autre main son second fauteuil au jeune homme, en ôtant les lunettes qui luipin- •çaient le bout du nez.
— Souffrez-vous, pour être sorti de chez vous à cette heure? demanda-t-il à Godefroid.
— Cher monsieur Alain, répondit franchement Godefroid, je suis tourmenté par une curiosité qu'un seul mot de vous fera trèsinnocente ou très-indiscrète, et c'est assez vous dire en quel esprit je vous adresserai ma question.
— Oh! oh! quelle est-elle? fit-il en regardant le jeune homme d'un air presque malicieux.
— Quel est le fait qui vous a conduit à mener la vie que vous menez ici? Car, pour embrasser la doctrine d'un pareil renoncement à tout intérêt, on doit être dégoûté du monde , y avoir été blessé ou bien y avoir blessé les autres.
— Eh quoi! mon enfant, répondit le vieillard en laissant errer sur ses larges lèvres un de ces sourires qui rendaient sa bouche vermeille une des plus affectueuses que le génie des peintres ait pu rêver, ne peut-on se sentir ému d'une pitié profonde au spectacle des misères que Paris enferme dans ses murs? Saint Vincent de Paul a-t-il eu besoin de l'aiguillon du remords ou de la vanité blessée pour se vouer aux enfants abandonnés?
— Ceci me ferme d'autant plus la bouche, que, si jamais une âme a ressemblé à celle de ce héros chrétien, c'est assurément la vôtre, répondit Godefroid.
Malgré la dureté que l'âge avait imprimée à la peau de son visage presque jaune et ridé, le vieillard rougit excessivement; car il semblait avoir provoqué cet éloge, auquel sa modestie bien connue permettait de croire qu'il n'avait pas songé. Godefroid savait bien que les commensaux de madame de la Chanterie étaient sans aucun goût pour cet encens. Néanmoins, l'excessive simplicité du bonhomme Alain fut plus embarrassée de ce scrupule qu'une jeune fille n'aurait pu l'être d'avoir conçu quelque pensée mauvaise.
— Si je suis encore bien loin de lui au moral, répliqua M. Alain, 33 suis bien sûr de lui ressemblcj" au physique...
Godefroid voulut parler, mais il en fut empêché par un geste du vieillard, dont le nez avait en effet l'apparence tuberculeuse de celui du saint, et dont la figure, semblable à celle d'un vieux vigneron, était le vrai duplicata de la grosse figure commune du fondateur des Enfants trouvés.
— Quant à moi, vous avez raison, dit-il en continuant; ma vocation pour notre œuvre fut déterminée par un sentiment de repentir, à cause d'une aventure...
— Vous, une aventure! s'écria doucement Godefroid, à qui ce mot fit oublier ce qu'il voulait d'abord répondre au vieillard.
— Oh! mon Dieu, ce que je vais vous raconter vous paraîtra sans doute une bagatelle, une niaiserie ; mais, au tribunal de la conscience, il en fut autrement. Si vous persistez dans votre désir de participer à nos oeuvres, après m'avoir écouté, vous comprendrez que les sentiments sont en raison de la force des âmes, et que le fait qui ne tourmente pas un esprit fort peut très-bien troubler la conscience d'un faible chrétien.
Après cette espèce de préface, on ne saurait exprimer à quel degré de curiosité le néophyte arriva. Quel était le crime de ce bonhomme, que madame de la Chanterie appelait son agneau paS" cal? C'était aussi intéressant qu'un livre intitulé les Crimes d'un mouton. Les moutons sont peut-être féroces envers les herbes et les fleurs? A entendre un des plus doux républicains de ce temps-ci, le meilleur des êtres serait encore cruel envers quelque chose. Mais le bonhomme Alain ! lui, qui, semblable à l'oncle Tobie de Sterne, n'écrasait pas une mouche après avoir été piqué vingt fois par elle! cette belle âme, avoir été torturée par un repentir! XII. 39
Cette réflexion représente le point d'orgue que fit le vieillard après ces mots : « Écoutez-moi ! » et pendant lequel il avança son coussin sous les pieds de Godefroid pour le partager avec lui.
— J'avais alors un peu plus de trente ans, dit-il, nous étions en 98, autant qu'il m'en souvient, une époque où les jeunes gens devaient avoir l'expérience des gens de soixante ans. Un matin, un peu avant l'heure de mon déjeuner, à neuf heures, ma vieille femme de ménage m'annonce un des quelques amis que j'avais conservés au milieu des orages de la Révolution. Aussi mon premier mot fut une invitation à déjeuner. Mon ami, nommé Mongenod, garçon de vingt-huit ans, accepte, mais d'un air gêné; je ne l'avais pas vu depuis 1793...
— Mongenod!... s'écria Godefroid, le...?
— Si vous voulez savoir la fin avant le commencement, interrompit le vieillard en souriant, comment vous dire mon histoire?
Godefroid fit un mouvement qui promettait un silence absolu.
— Quand Mongenod s'assied, reprit le bonhomme Alain, je m'aperçois que ses souliers sont horriblement usés. Ses bas mouchetés avaient été si souvent blanchis, que j'eus de la peine à reconnaître qu'ils étaient de soie. Sa culotte de Casimir abricot, sans aucune fraîcheur, annonçait un long usage, encore attesté par des changements de couleur à des places dangereuses, et les boucles, au lieu d'être d'acier, me parurent être de fer cominun ; celles des souliers étaient de même métal. Son gilet blanc à fleurs, devenu jaune à force d'être porté, comme sa cliemise dont le jabot dormant était fripé, trahissait une horrible mais décente misère. Enfin l'aspect de la houppelande (on nommait ainsi une redingote ornée d'un seul collet en façon de manteau à la Crispin) acheva de me convaincre que mon ami était tombé dans le malheur. Cette houppelande, de drap noisette, excessivement râpée, admirablement bien brossée, avait un col gras de pommade ou de poudre, et des boutons de métal blanc devenu rouge. Enfin, toute cette friperie était si honteuse, que je n'osais plus y jeter les yeux. Le claque, une espèce de demi-cercle de feutre qu'on gardait alors sous le bras au lieu de le mettre sur la tête, avait dû voir plusieurs gouvernements. Néanmoins, mon ami venait sans doute de dépenîsr quelques sous pour sa coiffure chez un barbier, car il
^tait rasé. Ses cheveux, ramasse's par derrière, attachés par un peigne et poudrés avec hixe, sentaient la pommade. Je vis bien deux chaînes parallèles sur le devant de sa culotte, deux chaînes d'acier terni, mais aucune apparence de montre dans les goussets. Nous étions, en hiver, et Mongenod n'avait point de manteau, car quelques larges gouttes de neige fondue et tombées des toits, le long desquels il avait dû marcher, jaspaient le collet de sa houppelande. Lorsqu'il ôta de ses mains ses gants de poil de lapin et que je vis sa main droite, j'y reconnus les traces d'un travail quelconque, mais d'un travail pénible. Or, son père, avocat au grand conseil, lui avait laissé quelque fortune, cinq à six mille livres de rente. Je compris aussitôt que Mongenod venait me faire un emprunt. J'avais dans une cachette deux cents louis d'or, une somme énorme pour ce temps-là, car elle valait je ne sais plus combien de cent mille francs en assignats. Mongenod et moi, nous avions étudié <lans le même collège, celui des Grassins, et nous nous étions retrouvés chez le même procureur, un honnête homme, le bonhomme Bordin. Quand on a passé sa jeunesse et fait les folies de son adolescence avec un camarade, il existe entre vous et lui des sympathies presque sacrées; sa voix, ses regards vous remuent au cœur de certaines cordes qui ne vibrent que sous l'efTort des souvenirs qu'il ranime. Quand bien même on a eu des motifs de plainte contre un tel camarade, tous les droits de l'amitié ne sont pas prescrits; mais il n'y avait pas eu la moindre brouille entre nous. A la mort de son père, en 1787, Mongenod s'était trouvé plus riche que moi; quoique je ne lui eusse jamais rien emprunté, parfois je lui avais dû de ces plaisirs que la rigueur paternelle m'interdisait. Sans mon généreux camarade, je n'aurais pas vu la première représentation du Mariage de Figaro. Mongenod fut alors ce qu'on appelait un charmant cavalier, il avait des galanteries; je lui reprochais sa facilité à se lier et sa trop grande obligeance; sa bourse s'ouvrait facilement, il vivait à la grande, il vous aurait servi de témoin après vous avoir vu deux fois... — Mon Dieu, vous me remettez là dans les sentiers de ma jeunesse! s'écria le bonhomme Alain en jetant à Godefroid un gai sourire et faisant u: • pause.
— M'en voulez-vous? dit Godefroid.
— Oh! non, et, à la minutie de mon récit, vous voyez combien cet événement tient de place dans ma vie... — Mongenod, doué d'un cœur excellent et homme de courage, un peu voltairien, fut disposé à faire le gentilhomme, reprit M. Alain; son éducation aux Grassins, où se trouvaient des nobles, et ses relations galantes lui avaient donné les mœurs polies des gens de condition, que l'on appelait alors aristocrates. Vous pouvez maintenant imaginer combien fut grande ma surprise en apercevant chez Mongenod les symptômes de misère qui dégradaient pour moi le jeune, l'élégant Mongenod de 1787, quand mes yeux quittèrent son visage pour examiner ses vêtements. Néanmoins, comme à cette époque de misère publique quelques gens rusés prenaient des dehors misérables, et comme il y avait pour d'autres des raisons suffisantes de se déguiser, j'attendis une explication, mais en la sollicitant.
)> — Dans quel équipage te voilà, mon cher Mongenod ! lui dis-ja^ en acceptant une prise de tabac qu'il m'offrit dans une tabatière de similor.
» — Bien triste! répondit-il. Il ne me reste qu'un ami,... et cet ami, c'est toi. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour éviter d'en arriver là, mais je viens te demander cent louis. La somme est forte, dit-il en me voyant étonné; mais, si tu ne m'en donnais que cinquante, je serais hors d'état de te les rendre jamais; tandis que, si j'échoue dans ce que j'entreprends, il me restera cinquante louis pour tenter la fortune en d'autres voies; et je ne sais pas encore ce que le désespoir m'inspirera.
j) — Tu n'as rien? lis-je.
» — J'ai, répondit-il en réprimant une larme, cinq sous de reste sur ma dernière pièce de monnaie. Pour me présenter chez toi, j'ai fait cirer mes souliers et je suis entré chez un coifieur. J'ai ce que je porte. Mais, reprit-il en faisant un geste, je dois mille écus eu assignats à mon hôtesse, et notre gargotier m'a refusé crédit hier^ Je suis donc sans aucune ressource !
» — Et que comptes-tu faire? dis-je en m'immisçant déjà dans «on for intérieur.
» — M'engager comme soldat, si tu me refuses...
» — Toi, soldat! toi, Mongenod !
» — Je me ferai tuer, ou je deviendrai le général Mongenod.
» — Eh bien, lui dis-je tout ému, déjeune en toute tranquillité, f ai cent louis...
» Là, dit le bonhomme en regardant Godefroid d'un air fin, je crus nécessaire de faire un petit mensonge de prêteur.
» — C'est tout ce que je possède au monde, dis-je à Mongenod; j'attendais le moment où les fonds publics arriveraient au plus bas prix possible pour placer cet argent, mais je le mettrai dans tes mains, et tu me considéreras comme ton associé, laissant à ta conscience le soin de me rendre le tout en temps et lieu. La conscience d'un honnête homme, ajoutai-je, est le meilleur grandlivre.
» Mongenod me regardait fixement en m' écoutant, et paraissait s'incruster mes paroles au cœur. 11 avança sa main droite, j'y mis ma main gauche, et nous nous serrâmes nos mains, moi trèsattendri, lui sans retenir cette fois deux grosses larmes qui coulèrent sur ses joues déjà flétries. La vue de ces deux larmes me navra îe cœur. Je fus encore plus touché quand, oubliant tout dans ce moment, Mongenod tira pour s'essuyer les yeux un mauvais mouchoir des Indes tout déchiré.
1) — Reste là! lui dis-je en me sauvant pour aller à ma cachette, le cœur ému comme si j'avais entendu une femme m'avouant qu'elle m'aimait. Je revins avec deux rouleaux de chacun cinquante louis.
» — Tiens, compte-les...
» Il ne voulut pas les compter, et regarda tout autour de lui pour trouver une écritoire, afin de me faire, dit-il, une reconnaissance. Je me refusai nettement à prendre aucun papier.
H •— Si je mourais, lui dis-je, mes héritiers te tourmenteraient. Ceci doit rester entre nous.
» En me trouvant si bon ami, Mongenod quitta le masque cha- •grin et crispé par l'inquiétude qu'il avait en entrant, il devint gai. Ma femme de ménage nous servit des huîtres, du vin blanc, une omelette, des rognons à la brochette, un reste de pâté de Chartres que ma vieille mère m'avait envoyé; puis un petit dessert, le café, les liqueurs des Iles. Mongenod, à jeun depuis deux jours, se restaura. En parlant de notre vie avant la Révolution, nous restâmes attablés jusqu'à trois heures après midi, comme ks meilleurs amis
du monde. iMongenod me raconta comment il avait perdu sa fortune. D'abord, la réduction des rentes sur Thôtel de ville lui avait enlevé les deux tiers de ses revenus, car son père avait placé sur la ville la plus forte partie de ses capitaux; puis, après avoir vendu sa maison rue de Savoie, il avait été forcé d'en recevoir le prix en assignats ; il s'était alors mis en tête de faire un journal, la Sentinelle, qui l'avait obligé de fuir après six mois d'existence. En ce moment, il fondait tout son espoir sur la réussite d'un opéracomique intitulé les Péruviens. Cette dernière confidence me fit trembler. Mongenod, devenu auteur, ayant mangé son argent dans la Sentinelle, et vivant sans doute au théâtre, en relation avec les chanteurs de Feydeau, avec des musiciens et le monde bizarre qui se cache derrière le rideau de la scène, ne me sembla plus mon même Mongenod. J'eus un léger frisson. Mais le moyen de reprendre mes cent louis ? Je voyais chaque rouleau dans chaque poche de la culotte comme deux canons de pistolet. Mongenod partit. Quand je me trouvai seul, sans le spectacle de cette âpre et cruelle misère, je me mis à réfléchir malgré moi, je me dégrisai.
» — Mongenod, pensai-je, s'est sans doute dépravé profondément, il m'a joué quelque scène de comédie!
» Sa gaieté, quand il m'avait vu lui donnant débonnairement une somme si énorme, me parut alors être la joie des valets de théâtre attrapant quelque Géronte. Je finis par où j'aurais dû commencer, je me promis de prendre des renseignements sur mon ami Mongenod, qui m'avait écrit son adresse au dos d'une carte à jouer. Je ne voulus point l'aller voir le lendemain par une espèce de délicatesse, il aurait pu voir de la défiance dans ma promptitude. Deux jours après, diverses préoccupations me prirent tout entier, et ce ne fut qu'au bout de quinze jours que, ne voyant plus Mongenod, je vins, un matin, de la Croix-Rouge, où je demeurais alors, rue des Moineaux, où il demeurait. Mongenod logeait dans une maison garnie du dernier ordre, mais dont la maîtresse était une fort honnête femme, la veuve d'un fermier général mort sur l'échafaud , et qui -, complètement ruinée , commençait avec quelques louis le chanceux métier de locataire principal. Elle a eu, depuis, sept maisons dans le quartier Saint-Hocli, et a fait fortune.
» — Le citoyen Mongenod n'y est pas, mais il y a du monde, me dit cette dame.
» Le dernier mot excite ma curiosité. Je monte au cinquième étage. Une charmante personne vient m'ouvrir la porte!... oh! mais une jeune personne de \a plus grande beauté, qui, d'un air assez soupçonneux, resta sur le seuil de la porte entre-bâillée.
» — Je suis Alain, l'ami de Mongenod, dis-je.
» Aussitôt la porte s'ouvre, et j'entre dans un affreux galetas, où cette jeune personne maintenait néanmoins une grande propreté. Elle m'avance une chaise devant une cheminée pleine de cendres, sans feu, et dans un coin de laquelle j'aperçois un vulgaire réchaud de terre. On gelait.
» — Je suis bien heureuse, monsieur, me dit-elle en me prenant les mains et en me les serrant avec affection, d'avoir pu vous témoigner ma reconnaissance, car vous êtes notre sauveur. Sans vous, peut-être n'aurais-je jamais revu Mongenod... 11 se serait,... quoi!.., jeté à la rivière. Il était au désespoir quand il est parti pour vous aller voir...
» En examinant cette jeune personne, je fus assez étonné de lui voir sur la tête un foulard, et, sous le foulard, derrière la tête et le long des tempes, une ombre noire; mais, à force de regarder, je découvris qu'elle avait la tête rasée.
)) — Êtes-vous malade dis-je en constatant cette singularité.
» Elle jeta un coup d'oeil dans la mauvaise glace d'un trumeau crasseux, se mit à rougir, puis des larmes lui vinrent aux yeux.
» — Oui, monsieur, répondit-elle vivement; j'avais d'horribles douleurs de tête, j'ai été forcée de faire raser mes beaux cheveux, qui me tombaient aux talons...
1) — Est-ce à madame Mongenod que j'ai l'honneur de parler? demandai-je.
» — Oui, monsieur, me répondit-elle en me lançant un regard vraiment céleste.
)> Je saluai cette pauvre petite femme. Je descendis dans l'intention de faire causer l'hôtesse, mais elle était sortie. 11 me semblait que cette jeune femme avait dû vendre ses cheveux pour avoir du pain. J'allai de ce pas chez un marchand de bois, et j'envoyai une
demi-voie de bois, en priant le charretier et les scieurs de donner à la petite femme une facture acquittée au nom du citoyen Mongenod. — Là finit la période de ce que j'ai longtemps appelé ma béiisc, fit le bonhomme Alain en joignant les mains et les levant un peu par un mouvement de repentance.
Godefroid ne put s'empêcher de sourire, et il était, comme on va le voir, dans une grande erreur en souriant.
— Deux jours après, reprit le bonhomme, je rencontrai l'une de ces personnes qui ne sont ni amies ni indifférentes, et avec lesquelles nous avons des relations de loin en loin, ce qu'on nomme enfin une connaissance, un M. Barillaud, qui, par hasard, à propos des Péruviens, se dit ami de l'auteur.
)) — Tu connais le citoyen Mongenod? lui dis-je.
» Dans ce temps-là, nous étions encore obligés de nous tutoyer tous, dit-il à Godefroid en façon de parenthèse.
» Ce citoyen me regarda, dit M. Alain en reprenant son récit, et s'écria :
» — Je voudrais bien ne pas l'avoir connu, car il m'a plusieurs fois emprunté de l'argent et me témoigne assez d'amitié pour ne pas me le rendre. C'est un drôle de garçon; un bon enfant, mais des illusions !... oh ! une imagination de feu... Je lui rends justice, il ne veut pas tromper; mais, comme il se trompe lui-même sur toutes choses, il arrive à se conduire en homme de mauvaise foi.
» — Mais que te doit-il?
» — Bah! quelque cent écus... C'est un panier percé. Personne ne sait où passe son argent, car il ne le sait peut-être pas luimême.
» — Â-t-il des ressources?
» — Eh oui ! me dit Barillaud en riant. Dans ce moment, il parle d'acheter des terres chez les sauvages, aux États-Unis.
» J'emportai cette goutte de vinaigre que la médisance m'avait jetée au cœur et qui fit aigrir toutes mes bonnes dispositions. J'allai voir mon ancien patron, qui me servait de conseil. Dès que je lui eus confié le secret de mon prêt à Mongenod et la manière dont j'avais agi :
» — Cominent, s'écria-t-il, c'est un de mes clercs qui se conduit ainsi! Mais il fallait remettre au lendemain et venir me voir.
"Vous auriez appris que j'ai consigné Mongenod à ma porte. Il m'a déjà, depuis un an, emprunté plus de cent écus en argent, une somme énorme! Et, trois jours avant d'aller déjeuner avec vous, il m'a rencontré dans la rue et m'a dépeint sa misère avec des mots si navrants, que je lui ai donné deux louis!
» — Si je suis la dupe d'un habile comédien, c'est tant pis pour lui, non pour moi! lui dis-je. Mais que faire?
» — Au moins faut-il obtenir de lui quelque titre, car un débiteur, quelque mauvais qu'il soit, peut devenir bon, et alors on est payé.
» Là-dessus, Bordin tira d'un carton de son secrétaire une chemise sur laquelle je vis écrit le nom de Mongenod; il me montra trois reconnaissances de cent livres chacune :
» — La première fois qu'il viendra, je lui ferai joindre les intérêts, les deux louis que je lui ai donnés et ce qu'il me demandera; puis, du tout, il souscrira une acceptation, en reconnaissant que les intérêts courent depuis le jour du prêt. Au moins, serai-je en règle et aurai-je un moyen d'arriver au payement.
» — Eh bien, dis-je à Bordin, pournez-vous me mettre en règle «omme vous le serez? car vous êtes un honnête homme, et ce que vous faites est bien.
» — Je reste ainsi maître du terrain, me répondit l'ex-procureur. ■Quand on se comporte comme vous l'avez fait, on est à la merci d'un homme qui peut se moquer de vous. Moi, je ne veux pas qu'on se moque de moi! Se moquer d'un ancien procureur au Châtelet?.., tarare! Tout homme à qui vous prêtez une somme comme vous avez étourdiment prêté la vôtre à Mongenod finit, au bout d'un certain temps, par la croire à soi. Ce n'est plus votre argent, c'est son argent, et vous devenez son créancier, un homme incommode. Un débiteur cherche alors à se débarrasser de vous en s'arrangea nt avec sa conscience; et, sur cent hommes, il y en a soixante et quinze qui tâchent de ne plus vous rencontrer durant le reste de leurs jours...
» — Vous ne reconnaissez donc que vingt-cinq pour cent d'honnêtes gens?
» — Ai-je dit cela? répondit-il en souriant avec malice. C'est beaucoup I
» Quinze jours après, je reçus une lettre par laquelle Bordin me priait de passer chez lui pour retirer mon titre. J'y allai.
» — J'ai tâché de vous rattraper cinquante louis, me dit-il. (Je lui avais confié ma conversation avec Mongenod.) Mais les oiseaux sont envolés. Dites adieu à vos jaunets! Vos serins des Canaries ont regagné les climats chauds. Nous avons affaire à un aigrefin. Ne m'a-t-il pas soutenu que sa femme et son beau-père étaient partis aux États-Unis avec soixante de vos louis pour y acheter des terres, et qu'il comptait les y rejoindre, soi-disant pour faire fortune afin de revenir payer ses dettes, dont l'état, parfaitement en règle, m'a été confié par lui, car il m'a prié de savoir ce que deviendraient ses créanciers. Voici cet état circonstancié, me dit Bordin en me montrant une chemise sur laquelle il lut le total : — Dix-sept mille francs en argent! une somme avec laquelle on aurait une maison valant deux mille écus de rente!
» Et, après avoir replacé le dossier, il me remit une lettre de change d'une somme équivalant à cent louis en or, exprimée en assignats, avec une lettre par laquelle Mongenod reconnaissait avoir reçu cent louis en or, et m'en devoir les intérêts.
» — Me voilà donc en règle? dis-je à Bordin.
» — Il ne vous niera pas la dette, me répondit mon ancien patron; mais où il n'y a rien, le roi, c'est-à-dire le Directoire perd ses droits.
» Je sortis sur ce mot. Croyant avoir été volé par un moyen qui échappe à la loi, je retirai mon estime à Mongenod et je me résignai très-philosophiquement.
» Si je m'appesantis sur ces détails si vulgaires, et en apparence si légers, ce n'est pas sans raison, reprit le bonhomme en regardant Godefroid -, je cherche à vous expliquer comment je fus conduit à agir comme agissent la plupart des hommes, au hasard et au mépris des règles que les sauvages observent dans les moindres choses. Bien des gens se justifieraient en s'appuyant sur un homme grave comme Bordin ; mais, aujourd'hui, je me trouve inexcusable. Dès qu'il s'agit do condamner un de nos semblables en lui refusant à jamais notre estime, on ne peut s'en rapporter qu'à soi-même, et encore!... Devons-nous faire de notre cœur un tribunal où nous citions notre prochain? Où serait la loi? quelle serait notre mesure
d'appréciation? Ce qui chez nous est faiblesse ne sera-t-il pas force chez le voisin ? Autant d'êtres, autant de circonstances différentes pour cliaque fait, car il n'est pas deux accidents semblables dans l'humanité. La société seule a sur ses membres le droit de répression; car celui de punition, je le lui conteste: réprimer lui suffit, et comporte d'ailleurs assez de cruautés.
» En écoutant les propos en l'air d'un Parisien et en admirant la sagesse de mon ancien patron, je condamnai donc Mongenod, reprit le bonhomme en continuant son histoire après en avoir lire ce sublime enseignement. On annonça les Péruviens. Je m'attendis à recevoir un billet de Mongenod pour la première représentation, je m'établissais une sorte de supériorité sur lui. Mon ami me semblait, à raison de son emprunt, une espèce de vassal qui me devait une foule de choses, outre les intérêts de mon argent. Nous agissons tous ainsi! Non-seulement Mongenod ne m'envoya point de billet, mais je le vis venir de loin dans le passage obscur pratiqua sous le théâtre Feydeau, bien mis, élégant presque; il feignit de ne pas m'avoir aperçu ; puis, quand il m'eut dépassé, lorsque je voulus courir à lui , mon débiteur s'était évadé par un passage transversal. Cette circonstance m'irrita vivement. Mon irritation, loin d'être passagère, s'accrut avec le temps. Voici comment. Quelques jours après cette rencontre, j'écrivis à Mongenod à peu près en ces termes :
« Mon ami, vous ne devez pas me croire indifférent à tout ce qui
» peut vous arriver d'heureux ou de malheureux. Les Péruviens
» vous donnent-ils de la satisfaction? Vous m'avez oublié, c'était
» votre droit, pour la première représentation, où je vous aurais
)) tant applaudi! Quoi qu'il en soit, je souhaite que vous y trouviez
» un Pérou, car j'ai l'emploi de mes fonds, et je compte sur vous
» à l'échéance.
» Votre ami,