‹ Scènes de la vie militaireChapitre 36 sur 45 · XII · texte numérisé non relu

XII

que ma petite fortune mettait à ma disposition me ramenait souvent à Mongenod.

» — Sans, Mongenod, j'aurais pu faire bien davantage, disais-je. Si un malhonnête homme ne m'avait pas enlevé quinze cents francs de rente, ai-je souvent pensé, je sauverais telle famille.

» Excusant alors mon impuissance par une accusation, ceux à qui je n'offrais que des paroles pour consolation maudissaient Mongenod avec moi. Ces malédictions me soulageaient le cœur.

» Un matin, en janvier 1816, ma gouvernante m'annonce..., qui? Mongenod! M. Mongenod! Et qui vois-je entrer?... la belle femme alors âgée de trente-six ans, et accompagnée de trois enfants; puis Mongenod, plus jeune que quand il était parti, car la richesse et le bonheur répandent une auréole autour de leurs favoris. Parti maigre, pâle, jaune, sec, il revenait gros, gras, fleuri comme un prébendier, et bien vêtu. Il se jeta dans mes bras, et, se trouvant reçu froidement, il me dit pour premières paroles :

» — Ai-je pu venir plus tôt, mon ami? Les mers ne sont libres que depuis 1815, encore m'a-t-il fallu dix-huit mois pour réaliser ma fortune, clore mes comptes et me faire payer. J'ai réussi, mon ami! Quand j'ai reçu ta lettre, en 1806, je suis parti sur un vaisseau hollandais pour t'apporter moi-même une petite fortune; mais la réunion de la Hollande à l'Empire français m'a fait prendre par les Anglais, qui m'ont conduit à la Jamaïque, d'où je me suis échappé par hasard. De retour à New-York, je me suis trouvé viciime de faillites ; car, en mon absence, la pauvre Charlotte n'avait pas su se défier des intrigants. J'ai donc été forcé de recommencer l'édifice de ma fortune. Enfin, nous voici de retour. A la manière dont te regardent ces enfants, tu dois bien deviner qu'on leur a souvent parlé du bienfaiteur de la famille!

n — Oh! oui, monsieur, dit la belle madame Mongenod, nous n'avons pas passé un seul jour sans nous souvenir de vous. Votre part a été faite dans toutes les affaires. Nous avons aspiré tous au bonheur que nous avons en ce moment, de vous offrir votre fortune, sans croire que cette dime du seiçjneur puisse jamais acquitter la dette de la reconnaissance.

» En achevant ces mots, madame Mongenod me tendit cette ma-

gnifiqiie cassette que vous voyez, dans laquelle se trouvaient cent cinquante billets de mille francs.

» — Tu as bien souffert, mon pauvre Alain, je le sais; mais nous devinions tes souffrances , et nous nous sommes épuisés en combinaisons pour te faire parvenir de l'argent sans y avoir pu réussir, reprit Mongenod. Tu n'as pas pu te marier, tu me l'as dit ; mais voici notre fille aînée, elle a été élevée dans l'idée de devenir ta femme, et a cinq cent mille francs de dot...

» — Dieu me garde de faire son malheur! m'écriai-je vivement en contemplant une ûlle aussi belle que l'était sa mère à cet âge.

)) Et je l'attirai sur moi pour l'embrasser au front.

)) — N'ayez pas peur, ma belle enfant! lui dis-je. Un homme de cinquante ans à une fille de dix-sept ans, et un homme aussi laid que je le suis..., m'écriai-je, jamais!

» — Monsieur, me répondit-elle, le bienfaiteur de mon père ne sera jamais laid pour moi.

)) Cette parole, dite spontanément et avec candeur, me fit comprendre que tout était vrai dans le récit de Mongenod; je lui tendis alors la main, et nous nous embrassâmes de nouveau.

» — Mon ami, lui dis-je, j'ai des torts envers toi, car je l'ai souvent accusé, maudit...

» — Tu le devais, Alain, me répondit-il en rougissant ; tu souffrais, et par moi...

» Je lirai d'un carton le dossier de Mongenod et je lui rendis les pièces, en acquittant sa lettre de change.

» — Vous allez déjeuner tous avec moi, dis-je à la famille.

» — A la condition de venir dîner chez madame, une fois qu'elle sera installée, me dit Mongenod, car nous sommes arrivés d'hier. Ngus allons acheter un hôtel, et je vais ouvrir une maison de banque à Paris pour l'Amérique du Nord, afin de la laisser à ce gaillard-là, dit-il en me montrant son fils aîné, qui avait quinze ans.

» Nous passâmes ensemble le reste de la journée et nous allâmes le soir à la comédie, car Mongenod et sa famille étaient affamés de spectacle. Le lendemain, je plaçai la somme sur le grand-livre, et j'eus environ quinze mille francs de rente en tout. Cette fortune me permit de ne plus tenir de livres le soir, et de donner la démission de ma place, au grand contentement des surnuméraires.

Après avoir fondé la maison de banque Mongenod et compagnie, qui a fait d'énormes bénéfices dans les premiers emprunts de la Restauration, mon ami est mort en 1827, à soixante-trois ans. Sa fille, à laquelle il a donné plus tard un million de dot, a épousé le vicomte de Fontaine. Le fils, que vous connaissez, n'est pas encore marié; il vit avec sa mère et son jeune frère. Nous trouvons chez eux toutes les sommes dont nous pouvons avoir besoin. Frédéric, car le père lui avait donné mon nom en Amérique, Frédéric Mongenod est, à trente-sept ans, un des plus habiles et des plus probes banquiers de Paris. Il n\' a pas longtemps que madame Mongenod a fini par m'avouer qu'elle avait vendu ses cheveux pour deux écus de six livres, afin d'avoir du pain. Elle donne tous les ans vingtquatre voies de bois, que je distribue aux malheureux, pour la demi-voie que je lui ai jadis envoyée... »

— Ceci m'explique alors vos relations avec la maison Mongenod, dit Godefroid, et votre fortune...

Le bonhomme regarda Godefroid en souriant toujours avec la même expression de douce malice.

— Continuez,... reprit Godefroid, en voyant à l'air de M. Alain qu'il n'avait pas tout dit.

— Ce dénoûment, mon cher Godefroid, fit sur moi la plus profonde impression. Si l'homme qui avait tant souffert, si mon ami me pardonna mon injustice, moi, je ne me la pardonnai point.

— Oh! fît Godefroid.

— Je résolus de consacrer tout mon superflu, environ dix mille francs par an, à des actes de bienfaisance raisonnes, reprit tranquillement M. Alain. Je rencontrai, vers ce temps, un juge du tribunal de première instance de la Seine, nommé Popinot, que nous avons eu le chagrin de perdre il y a trois ans, et qui, pendant quinze années, exerça la charité la plus active dans le quartier Saint-Marcel. Il eut, avec notre vénérable vicaire de Notre-Dame et Madame, la pensée de fonder l'œuvre à laquelle nous coopérons, et qui, depuis 1825, a secrètement produit quelque bien. Cette œuvre a eu dans madame de la Chanterie une âme, car elle est véritablement l'âme de cette entreprise. Le vicaire a su nous rendre plus religieux que nous ne l'étions d'abord, en nous démontrant la nécessité d'être vertueux nous-mêmes pour pouvoir inspirer la

vertu, pour enfin prêcher d'exemple. Plus nous avons cheminé dans cette voie, plus nous nous sommes réciproquement trouvés heureux. Ce fut donc le repentir que j'eus d'avoir méconnu le cœur de mon ami d'enfance qui me donna l'idée de consacrer aux pauvres, par moi-même, la fortune qu'il me rapportait et que j'acceptais sans me révolter contre Ténormité de la somme rendue à la place de celle que j'avais prêtée : la destination^conciliait tout.

Ce récit, fait sans aucune emphase et avec une touchante bonhomie dans l'accent, dans le geste, dans le regard, aurait inspiré à Godefroid le désir d'entrer dans cette sainte et noble association, si déjà sa résolution n'eût été prise.

— Vous connaissez peu le monde, dit Godefroid, puisque vous avez eu de tels scrupules pour ce qui ne pèserait sur aucune conscience.

— Je ne connais que les malheureux, répondit le bonhomme, Je ne désire pas connaître un monde où l'on craint si peu de se mal juger les uns les autres... Voici bientôt minuit, et j'ai mon chapitre de Vlmitaiion de Jésus-Christ à méditer... Bonne nuit.

Godefroid prit la main du bonhomme et la lui serra par un mouvement plein d'admiration.

— Pouvez-vous me dire l'histoire de madame de la Chanterie? demanda Godefroid.

— C'est impossible sans son consentement, répondit le bonhomme, car elle touche à l'un des événements les plus terribles de la politique impériale. Ce fut par mon ami Bordin que j'ai connu Madame; il a eu tous les secrets de cette noble vie, c'est lui qui m'a, pour ainsi dire, amené dans cette maison.

— Quoi qu'il en soit, répliqua Godefroid, je vous remercie de m'avoir raconté votre vie, il s'y trouve des leçons pour moi.

— Savez-vous quelle en est la morale?

— Mais, dites, répondit Godefroid, car je pourrais y voir autre chose que ce que vous y voyez!...

— Eh bien, le plaisir, dit le bonhomme, est un accident dans la vie du chrétien, il n'en est pas le but, et nous comprenons cela trop tard.

— Et qu'arrive-t-il quand on se christianise? demanda Godefroid.

— Tenez! fit le bonhomme.

Il indiqua du doigt à Godefroid une inscription en lettres d'or sur un fond noir que le nouveau pensionnaire n'avait pu voir, puisqu'il entrait pour la première fois dans la chambre du bonhomme. Godefroid, qui se retourna, lut : tralNSire benefaciendo.

— Voilà, mon enfant, le sens qu'on donne alors à la vie. C'est notre devise. Si vous devenez un des nôtres, ce sera là tout votre brevet. Nous lisons cet avis que nous nous donnons à nous-mêmes à toute heure, en nous levant, en nous couchant, en nous habillant... Ah! si vous saviez quels immenses plaisirs comporte l'accomplissement de cette devise!...

— Comme quoi? dit Godefroid, espérant des révélations.

— D'abord, nous sommes aussi riches que le baron de Nucingen... .Mais Y Imitation de Jésus-Chi'ist nous défend d'avoir rien à nous, nous ne sommes que dispensateurs, et, si nous avions un seul mouvement d'orgueil, nous ne serions pas dignes d'être des dispensateurs. Ce ne serait pas transira benefaciendo, ce serait jouir par la pensée. Que vous vous disiez avec un certain gonflement de narines : « Je joue le rôle de la Providence! » comme vous auriez pu le penser si vous eussiez été ce matin à ma place en rendant la viu à une famille, vous devenez un Sardanapale! un mauvais! Aucun de ces messieurs ne pense plus à lui-même en faisant le bien; il faut dépouiller toute vanité, tout orgueil, tout amour-propre, et c't-st ditïicile, allez!...

Godefroid souhaita le bonsoir à M. Alain, et revint chez lui vivement touché de ce récit ; mais sa curiosité fut plus irritée que satis" faite, car la grande figure du tableau que présentait cet intérieur était madame de la Chanierie. La vie de cette femme avait pour lui tant de prix, qu'il faisait de cette information le but de son séjour à l'hôtel de la Chanterie. Il entrevoyait bien déjà dans l'association de ces cinq personnes une vaste entreprise de charité , mais il y pensait beaucoup moins qu'à son liéroïne.

Le néophyte passa quelques jours à observer mieux qu'il ne l'avait fait jusqu'alors les gens d'élite an milieu desquels il se trouvait, et il devint l'objet d'un phénomène moral que les philanthropes modernes ont dédaigné, par ignorance peut-être. La sphère où il vivait eut une action positive sur Godefroid. La loi qui

L'ENVERS DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 63t

régit la nature physique relativement à l'influence des milieux atmosphériques pour les conditions d'existence des êtres qui s'y développent, régit également la nature morale; d'où il suit que la réunion des condamnés est un des plus grands crimes sociaux, et que leur isolement est une expérience d'un succès douteux. Les - condamnés devraient être livrés à des institutions religieuses et environnés des prodiges du bien, au lieu de rester au milieu des miracles du mal. On peut attendre en ce genre un dévouement entier de la part de l'Église ; si elle envoie des missionnaires au milieu des nations sauvages ou barbares, avec quelle joie ne donnerait-elle pas à des ordres religieux la mission de recevoir les sauvages de la civilisation pour les catéchiser! car tout criminel est athée, et souvent sans le savoir. Godefroid trouva ces cinq personnes douées des qualités qu'elles exigeaient de lui; toutes étaient sans orgueil, sans vanité, vraiment humbles et pieuses, sans aucune de ces prétentions qui constituent la dévotion, en prenant ce mot dans son acception mauvaise. Ces vertus étaient contagieuses; il fut pris du désir d'imiter ces héros inconnus, et il finit par étudier passionnément le livre qu'il avait commencé par dédaigner. En quinze jours, il réduisit la vie au simple , à ce qu'elle est réellement quand on la considère au point de vue élevé où vous mène l'esprit religieux. Enfin sa curiosité, si mondame d'abord, excitée par tant de motifs vulgaires, se purifia; s'il n'y renonça point, c'est qu'il était difficile de se désintéresser à l'endroit de madame de la Chanterie; mais il montra, sans le vouloir, une discrétion qui fut appréciée par ces hommes, en qui l'Esprit divin développait une profondeur inouïe dans les facultés, comme chez tous les religieux» d'ailleurs. La concentration des forces morales, par quelque système que ce soit, en décuple la portée.

— Notre ami n'est pas encore converti, disait le bon abbé de Vèze; mais il demande à l'être...

Une circonstance imprévue hâta la révélation de l'histoire de madame de la Chanterie à Godefroid, en sorte que l'intérêt capital qu'elle présenta fut satisfait promptement.

Paris s'occupait alors du dénoùment à la barrière Saint-Jacques d'un de ces horribles procès criminels qui marquent dans les annales de nos cours d'assises. Ce procès avait tiré son prodigieux

intérêt des criminels eux-mêmes, dont l'audace, dont l'esprit supérieur à celui des accusés ordinaires , dont les cyniques réponses épouvantèrent la société. Chose digne de remarque, aucun journal n'entrait à l'hôtel de la Chanterie, et Godefroid n'entendit parler du rejet du pourvoi en cassation formé par les condamnés que par son maître en tenue de livres, car le procès avait eu lieu bien avant son entrée chez madame de la Chanterie.

— Rencontrez-vous, dit-il à ses futurs amis, des gens comme ces atroces coquins, et, quand vous en rencontrez, comment vous y prenez-vous avec eux?

— D'abord, dit M. Nicolas, il n'y a pas d'atroces coquins, il y a des natures malades à mettre à Charenton ; mais, en dehors de ces rares exceptions médicales, nous ne voyons que des gens sans religion, ou des gens qui raisonnent mal; et la mission de l'homme charitable est de redresser les âmes, de remettre dans le bon chemin les égarés.

— Et, dit l'abbé de Vèze, tout est possible à l'apôtre, il a Dieupour lui...

— Si l'on vous envoyait à ces deux condamnés, demanda Godefroid, vous n'en obtiendriez rien!

— Le temps manquerait, fit observer le bonhomme Alain.

— En général, dit M. Nicolas, on livre à la religion des âmes qui sont dans l'impénitence finale, et pour un temps insuflisant à faire des prodiges. Les gens de qui vous parlez, entre nos mains, seraient devenus des hommes très-distingués, ils sont d'une immense énergie; mais, dès qu'ils ont commis un assassinat, il n'est plus possible de s'en occuper, la justice humaine se les approprie...

— Ainsi, dit Godefroid, vous êtes contre la peine de mort?... M. Nicolas se leva vivement et sortit.

— Ne parlez jamais de la peine de mort devant M. Nicolas! 11 areconnu, dans un criminel à l'exécution duquel il avait été charge de veiller, son enfant naturel...

— Et il était innocent! ajouta M. Joseph.

En ce moment, madame de la Chanterie, qui s'était absentée pour quelques instants, revint au salon.

— Enfin, avouez, dit Godefroid en s'adressant à M. Joseph, que

la société ne peut pas subsister sans ia peine de mort, et que ceux à qui, demain matin, l'on coupera...

Godefroid se sentit fermer la bouche avec force par une mainvigoureuse, et l'abbé de Vèze emmena madame de la Chanteriepâle et quasi mourante.

— Qu'avez-vous fait!... dit à Godefroid M.Joseph. — Emmenezle, Alain! dit-il en retirant la main avec laquelle il avait bâillonné Godefroid.

Et il suivit l'abbé de Vèze chez Madame.

— Venez, dit M. Alain à Godefroid; vous nous avez obligés à^ vous confier les secrets de la vie de Madame,

Les deux amis se trouvèrent alors, au bout de quelques instants, dans la chambre de M. Alain, comme ils y étaient lorsque le vieillard avait dit son histoire au jeune homme.

— Eh bien? dit Godefroid, dont la figure annonçait son désespoir d'avoir été la cause de ce qui, dans cette sainte maison, pouvait s'appeler une catastrophe.

— J'attends que Manon vienne nous rassurer, répondit le bonhomme en écoutant le bruit des pas de la domestique dans l'escalier.

— Monsieur, madame va bien... M. l'abbé l'a trompée sur ce qu'on disait! dit Manon en jetant un regard presque courroucé sur Godefroid.

— Mon Dieu! s'écria ce pauvre jeune homme, à qui des larmes vinrent aux yeux.

— Allons, asseyez-vous, lui dit M. Alain en s'asseyant lui-même. Et il fit une pause pour recueillir ses idées.

— Je ne sais pas, dit le bon vieillard, si j'aurai le talent qu'exigeune vie si cruellement éprouvée pour être racontée dignement; vous m'excuserez quand vous ne trouverez pas la parole d'un sr pauvre orateur à la mesure des actions et des catastrophes. Songez' que je suis sorti du collège depuis longtemps, et que je suis l'enfant d'un siècle oii Ton s'occupait plus de la pensée que de l'effet, un siècle prosaïque où l'on ne savait dire les choses que par leur nom.

Godefroid fit un mouvement d'adhésion où le bonhomme Alain put voir une admiration sincère et qui voulait dire : « J'écoute. »•

— Vous venez de le voir, mon jeune ami, reprit le vieillard, il ^tait impossible que vous restassiez plus longtemps parmi nous sans connaître quelques-unes des affreuses particularités de la vie de cette sainte femme. Il est des idées, des allusions, des paroles fatales qui sont complètement interdites dans cette maison, sous peine de rouvrir chez Madame des blessures dont les douleurs, une ou deux fois renouvelées, pourraient la tuer...

— 0 mon Dieu ! s'écria Godefroid, qu'ai-je donc fait?...

— Sans M. Joseph, qui vous a coupé la parole en pressentant que vous alliez vous occuper du fatal instrument de mort, vous eussiez foudroyé cette pauvre Madame... Il est temps que vous sachiez tout ; car vous nous appartiendrez, nous en avons aujourd'hui tous 4a conviction.

» Madame de la Chanterie, dit-il après une pause, est is-ue d'une des premières familles de la basse Normandie. Elle est, t-n son nom, mademoiselle Barbe-Philiberte de Champignelles, d'une branche cadette de cette maison. Aussi fut-elle destinée à prendre le voile si son mariage ne pouvait se faire avec les renonciations d'usage à la légitime, comme cela se pratiquait chez les familles pauvres. Un sieur de la Chanterie, dont la famille était tombée dans une profonde obscurité, quoiqu'elle date de la croisade de Philippe-Auguste, voulut remonter au rang que lui méritait cette iincienneté dans la province de Normandie. Ce gentilhomme avait doublement dérogé, car il avait amassé quelque trois cent mille écus dans les fournitures des armées du roi, lors de la guerre du Hanovre. Trop confiant dans de telles richesses, grossies par les rumeurs de la province, le fils menait à Paris une vie assez inquiétante pour un père de famille. Le mérite de mademoiselle de Champignelles obtenait quelque célébrité dans le Bessin. Le vieillard, dont le petit fief de la Chanterie se trouve entre Caen et Saint-Lô, entendit déplorer devant lui qu'une si parfaite demoiselle, si capable de rendre un homme heureux, allât finir ses jours dans un couvent; et, sur un désir qu'il témoigna de rechercher cette demoiselle, on lui donna l'espoir d'obtenir des Champignelles, pourvu que ce fût sans dot, la main de mademoiselle Philiberie pour son fils. 11 se rendit à Bayeux, il se ménagea quelques entrevues avec la famille de Champignelles, et fut séduit par les grandes

qualités de la jeune personne. A seize ans, mademoiselle de Champignelles annonçait tout ce qu'elle devait être. On devinait en elle une piété solide, un bon sens inaltérable, une droiture inflexible, et Tune de ces âmes qui ne doivent jamais se détacher d'une affection, fût-elle ordonnée. Le vieux noble, enrichi par ses maltôtes aux armées, aperçut en cette charmante fille la femme qui pouvait contenir son ûls par l'autorité de la venu, par Tascendant d'un caractère ferme sans raideur : car, vous Tavez vue, nulle n'est plus douce que madame de la Chanterie; mais aussi nulle ne fut plus confiante qu'elle, elle a jusqu'au diclin de la vie la candeur de l'innocence; elle ne voulait pas croire jadis au mal, elle a dû le peu de défiance que vous lui connaissez à ses malheurs. Le vieillard s'engagea, vis-à-vis des Champignelles, à donner quittance au contrat de la légitime de mademoiselle Philiberte; mais, en revanche, les Champignelles, alliés à de grandes maisons, promirent de faire ériger le fief de la Chanterie en baronnie, et ils tinrent parole. La tante du futur époux, madame de Boisfrelon, la femme du conseiller au parlement mort dans l'appartement que vous occupez, promit de léguer sa fortune à son neveu. Quand tous ces arrangements furent pris entre les deux familles, le père fit venir son fils. Maître des requêtes au grand conseil, et âgé de vingt-cinq ans au moment de son mariage, le jeune homme avait fait de nombreuses folies avec les jeunes seigneurs de l'époque, en vivant à leur manière : aussi le vieux maltôtier avait-il déjà plusieurs fois payé des dettes considérables. Ce pauvre père, en prévision de nouvelles fautes chez son fils, était assez enchanté de reconnaître à sa future belle-fille une certaine fortune; mais il eut tant de méfiance, qu'il substitua le fief de la Chanterie aux enfants mâles à naître du mariage...

)) La Révolution, dit le bonhomme Alain en forme de parenthèse, a rendu la précaution inutile.

» Doué d'une beauté d'ange, d'une adresse merveilleuse à tous les exercices du corps, le jeune maître des requêtes possédait le don de séduction, reprit-il. Mademoiselle de Champignelles devint donc, vous le croirez facilement, très-éprise de son mari. Le vieillard, extrêmement heureux des commencements de ce mariage, et croyant à une réforme chez son fils, envoya lui-même les nouveaux

mariés à Paris. Ceci se passait au commencement de l'année 1788. Ce fut presque une année de bonheur. Madame de là Chanterie connut les petits soins, les attentions les plus délicates qu'un homme plein d'amour puisse prodiguer à une femme aimée uniquement. Quelque courte qu'elle ait été, la lune de miel a lui sur le cœur de cette si noble et si malheureuse femme. Vous saver qu'alors les mères nourrissaient elles-mêmes leurs enfants, et Madame eut une fille. Cette période, pendant laquelle une femme devait être l'objet d'un redoublement de tendresse, fut au contraire le commencement de malheurs inouïs. Le maître des requêtes fut obligé de vendre tous les biens dont il pouvait disposer pour payer d'anciennes dettes qu'il n'avait pas avouées, et de nouvelles dettes de jeu. Puis l'Assemblée nationale prononça bientôt la dissolution du grand conseil, du parlement, de toutes les charges de justice, si chèrement achetées. Le jeune ménage, augmenté d'une fille, fut donc sans autres revenus que ceux des biens substitués et celui de la dot reconnue à madame de la Chanterie. En vingt mois, cette charmante femme, à l'âge de dix-sept ans et demi, se vit obligée de vivre, elle et la fille qu'elle nourrissait, du travail de ses mains, dans un obscur quartier où elle se retira. Elle se vit alors entièrement abandonnée de son mari, qui tomba, de degré en degré, dans la société des créatures de la pire espèce. Jamais Madame ne fit un reproche à son mari, jamais elle ne se donna le moindre tort. Elle nous a dit que, pendant ces mauvais jours, elle priait Dieu pour son cher Henri...

» Ce mauvais sujet s'appelait Henri, fit observer M. Alain; c'est un nom à ne jamais prononcer, pas plus que celui d'Henriette. Je reprends.

» Ne quittant sa petite chambre de la rue de la Corderie-du- Temple que pour aller chercher sa subsistance ou son ouvrage, madame de la Chanterie suffisait à tout, grâce à cent livres par mois que son beau-père, touché de tant de vertu, lui faisait passer. Néanmoins, en prévoyant que cette ressource pourrait lui manquer» la pauvre jeune femme avait pris la dure profession de faiseuse de corsets, et travaillait pour une célèbre couturière. En effet, le vieux traitant mourut, et sa succession fut dévorée par son fils, à la faveur des lois du renversement de la monarchie. L'ancien maître des

requêtes, devenu l'un des plus féroces présidents de tribunal révolutionnaire qui existât, fut la terreur de la Normandie et put ainsi satisfaire toutes ses passions. A son tour emprisonné lors de la chute de Robespierre, la haine de son département le vouait à une mort certaine. Madame de la Chanterie apprend par une lettre d'adieu le sort qui attend son mari. Aussitôt, après avoir confié sa petite fille à une voisine, elle se rend dans la ville où le misérable ^toit détenu, munie de quelques louis qui composaient sa fortune; ces louis lui servirent à pénétrer dans la prison. Elle réussit à faire sauver son mari, qu'elle habilla avec ses vêtements à elle, dans <les circonstances presque semblables à celles qui, plus tard, servirent si bien madame de la Valette. Elle fut condamnée à mort, mais on eut honte de donner suite à cette vengeance, et le tribunal, jadis présidé par son mari, facilita sous main sa sortie de prison. Elle revint à Paris, à pied, sans secours, en couchant dans des fermes et souvent nourrie par charité.

— Mon Dieu ! s'écria Godefroid.

— Attendez! reprit le bonhomme, ce n'est rien. En huit ans, la pauvre femme revit trois fois son mari. La première fois, monsieur resta deux fois vingt-quatre heures dans le modeste logement de sa femme, et il lui prit tout son argent, en la comblant de marques de tendresse et lui faisant croire à une conversion complète.

» — J'étais, dit-elle, sans force contre un homme pour qui je priais tous les jours et qui occupait exclusivement ma pensée.

» La seconde fois, M. de la Chanterie arriva mourant, et de quelle maladie!... Elle le soigna, le sauva; puis elle essaya de le rendre à des sentiments et à une vie convenables. Après avoir promis tout ce que cet ange demandait, le révolutionnaire se replongea dans d'effroyables désordres, et n'échappa même à l'action du ministère public qu'en venant se réfugier chez sa femme, où il mourut en sûreté...

» Oh! ce n'est rien, s'écria le bonhomme en voyant l'étonnement peint sur la figure de Godefroid. Personne, dans le monde où il vivait, ne savait cet homme marié. Deux ans après la mort du misérable, madame de la Chanterie apprit qu'il existait une seconde madame de la Chanterie, veuve comme elle et comme elle ruinée.

Ce bigame avait trouvé deux anges incapables de le trahir... » Vers 1803, reprit M. Alain après une pause, M. de Boisfrelon, oncle de madame de la Chanteiie, ayant été rayé de la liste des émigrés, vint à Paris et lui remit une somme de deux cent mille francs que lui avait jadis confiée le vieux traitant, avec mission de la garder pour les enfants de sa nièce. 11 engagea la veuve à revenir en Normandie, oîi elle acheva l'éducation de sa fille, et où, toujours conseillée par l'ancien magistrat, elle acheta, dans d'excellentes conditions, une terre patrimoniale.

— Ah! s'écria Godefroid.

— Ce n'est rien encore, dit le bonhomme Alain, vous n'êtes pas arrivé aux ouragans. Je reprends. En 1807, après quatre années de repos, madame de la Chanteiie maria sa fille unique à un gentilhomme dont la piété, les antécédents, la fortune, offraient des garanties de toute espèce; un homme qui, selon le dicton populaire, ttait la coqueluche de la meilleure compagnie du chef-lieu de préfecture où Madame et sa fille passaient l'hiver. Notez que cette compagnie se composait de sept ou huit familles comptées dans la haute noblesse de France, les d'Esgiignon, les Troisville, les Casieran, les Nouâtre, etc. Au bout de dix-huit mois, cet homme laissa sa femme et disparut dans Paris, où il changea de nom. Madame de la Chanterie ne put apprendre les causes de cette séparation qu'à la clarté de la foudre et au milieu de la tempête. Sa fille, élevée avec des soins minutieux et dans les sentiments religieux les plus purs, garda sur cet événement un silence absolu. Ce défaut de confiance frappa sensiblement madame de la Chanterie. Déjà plusieurs fois, elle avait reconnu dans sa fille quelques indices qui trahissaient le caractère aventureux du père, mais augmenté d'une fermeté presque virile. Ce mari s'en alla de son plein gré, laissant ses affaires dans une situation pitoyable. Madame de la Chanterie est encore étonnée aujourd'hui de cette catastro[.he, à laquelle aucune puissance humaine n'aurait pu remédier. Les gens qu'elle consulta prudemment avaient tous dit que la fortune du futur était claire et liquide, en terres, sans hypothèques, alors que le bien se trouvait, depuis dix ans, devoir au delà de sa valeur. Aussi les immeubles furent-ils vendus, et la pauvre mariée, réduite à sa seule fortune, revint-elle chez sa mère. Madame de la Chanterie a su plus tard que

cet homme avait été soutenu par les gens les plus honorables du pays dans l'intérêt de leurs créances; car ce misérable leur devait à tous des sommes plus ou moins considérables. Aussi, dès son arrivée dans la province, madame de la Chanterie avait-elle été regardée comme une proie. Néanmoins, il y eut, à cette catastrophe, d'autres raisons qui vous seront révélées par une pièce confidentielle mise sous les yeux de J'empereur. Cet homme avait, d'ailleurs, depuis longtemps capté la bienveillance des sommités royalistes du département par son dévouement à la cause royale pendant les temps les plus orageux de la Révolution. L'un des émissaires les plus actifs de Louis XVllI, il avait trempé, dès 1793, dans toutes les conspirations, en s'en retirant si savamment, avec tant d'adresse, qu'il finit par inspirer des soupçons. Remercié de ses services par Louis XVIH, et mis en dehors de toute affaire, il était revenu dans ses propriétés, déjà grevées depuis longtemps. Ces antécédents» obscurs alors (les initiés aux secrets du cabinet royal gardèrent le silence sur un si dangereux coopérateur), rendirent cet homme l'objet d'une espèce de culte dans une ville dévouée aux Bourbons, et où les moyens les plus cruels de la chouannerie étaient admis comme de bonne guerre. Les d'Esgrignon, les Casteran, le chevalier de Valois, enfin l'aristocratie et l'Église ouvrirent leurs bras à ce diplomate royaliste et le mirent dans leur giron. Cette protection fut corroborée du désir que les créanciers eurent d'être payés. Ce misérable, le pendant de feu de la Chanterie, sut se contenir durant trois années, il afficha la plus haute dévotion et imposa silence à ses vices. Pendant les premiers mois que les nouveaux mariés passèrent ensemble, il eut une espèce d'action sur sa femme ; il essaya de la corrompre par ses doctrines, si tant est que l'athéisme soit une doctrine, et par le ton plaisant avec lequel il parlait des principes les plus sacrés. Ce diplomate de bas étage eut, dès son retour au pays, une liaison intime avec un jeune homme, criblé de dettes comme lui, mais qui se recommandait par autant de franchise et de courage qu'il a montré, lui, d'hypocrisie et de lâcheté. Cet hôte, dont les agréments et le caractère, la vie aventureuse devaient influencer une jeune fille, fut, entre les mains du mari, comme un instrument, et il s'en servit pour appuyer ses infâmes théories. Jamais la fille ne fit connaître à la mère l'abîme

où le hasard l'avait jetée, car il faut renoncera parler de prudence iiumaine en songeant aux minutieuses précautions prises par madame de la Clianterie quand il fut question de marier sa fille unique. Ce dernier coup, dans une vie aussi dévouée, aussi pure, aussi religieuse que celle d'une femme éprouvée par tant de malheurs, rendit madame de la Chanterie d'une défiance envers -elle-même qui l'isola d'autant plus de sa fille, que sa fille, en échange de sa mauvaise fortune, exigea presque sa liberté, domina sa mère, et la brusqua même quelquefois. Atteinte ainsi dans toutes ses affections, trompée et dans son dévouement et dans son amour pour son mari, à qui elle avait sacrifié sans une plainte son bonheur, sa fortune et sa vie; trompée dans l'éducation exclusivement religieuse qu'elle avait donnée à sa fille, trompée par la -société même dans l'affaire du mariage, et n'obtenant pas justice -dans le cœur où elle n'avait semé que de bons sentiments, elle s'unit étroitement à Dieu, dont la main l'atteignait si fortement. Cette quasi-religieuse allait à l'église tous les matins, elle accomplissait les austérités claustrales, et faisait des économies pour soulager les pauvres.

» Y a-t-il jusqu'à présent une vie plus sainte et plus éprouvée que celle de cette noble femme, si douce avec l'infortune, si courageuse dans le danger et toujours si chrétienne? dit le bonhomme en regardant Godefroid étonné. Vous connaissez Madame, vous savez si elle manque de sens, de jugement, de réflexion; elle a toutes ces qualités au plus haut degré. Eh bien, ces malheurs, qui suffiraient à faire dire d'une existence qu'elle surpasse toutes les autres en adversités, ne sont rien en comparaison de ce que Dieu réservait à cette femme. — Occupons-nous exclusivement de la fille de madame de la Chanterie, continua le bonhomme en reprenant son récit.

n A dix-huit ans, époque de son mariage, mademoiselle de la Chanterie, était une jeune fille d'une complexion excessivement délicate, brune, à couleurs éclatantes, svelte et de la plus jolie figure. Au-dessus d'un front d'une forme élégante, on admirait les plus beaux cheveux noirs en harmonie avec des yeux bruns et -d'une expression gaie. Une sorte de mignardise dans la physionomie trompait sur son véritable caractère et sur sa mâle décision.

Elle avait de petites mains, de petits pieds, quelque chose de mince, de frêle dans toute sa personne qui excluait toute idée de force et de vivacité. Ayant toujours vécu près de sa mère, elle était d'une parfaite innocence de mœurs et d'une piété remarquable. Cette jeune personne, de même que madame de la Chanterie, était attachée aux Bourbons jusqu'au fanatism.e, ennemie de la Révolution française, et ne reconnaissait la domination de Napoléon que comme une plaie que la Providence infligeait à la France en punition des attentats de 1793. Cette conformité d'opinion de la bellemère et du gendre fut, comme toujours en pareille occurrence, une raison déterminante pour le mariage, auquel s'intéressa d'ailleurs toute l'aristocratie du pays. L'ami de ce misérable avait commandé, lors de la reprise des hostilités en 1799, une bande de chouans. Il paraît que le baron (le gendre de madame de la Chanterie était baron) n'avait d'autre dessein, en liant sa femme et son ami, que de se servir de cette affection pour leur demander aide et secours. Quoique criblé de dettes et sans moyens d'existence, ce jeune aventurier vivait très-bien, et pouvait en effet facilement secourir le fauteur des conspirations royalistes.

» Ceci veut quelques mots sur une association qui fit dans ce temps bien du tapage, dit M. Alain en interrompant son récit. Je veux vous parler des chauffeurs. Chaque province de l'Ouest fut alors plus ou moins atteinte par ces brigandages, dont l'objet était beaucoup moins le pillage qu'une résurrection de la guerre royaliste. On profita, dit-on, du grand nombre de réfractaires à la loi sur la conscription, exécutée alors, comme vous le savez, jusqu'à l'abus. Entre Mortagne et Rennes, au delà même et jusque sur les bords de la Loire, il y eut des expéditions nocturnes, qui, dans cette portion de la Normandie, frappèrent principalement sur les détenteurs de biens nationaux. Ces bandes répandirent une terreur profonde dans les campagnes. Ce n'est pas vous tromper que de vous faire observer que, dans certains départements, l'action de la justice fut pendant longtemps paralysée. Ces derniers retentissements de la guerre civile ne firent pas autant de bruit que vous pourriez le croire, habitués que nous sommes aujourd'hui à l'effrayante publicité donnée par la presse aux moindres procès politiques ou particuliers. Le système du gouvernement impérial était xii. » 41

celui de tous les gouvernements absolus. La censure ne laissait rien publier de tout ce qui concernait la politique, excepté les faits accomplis, et encore étaient-ils travestis. Si vous vous donniez la peine de feuilleter le Moniteur, les autres journaux existants, et même ceux de l'Ouest, vous ne trouveriez pas un mot des quatre ou cinq procès criminels qui coûtèrent la vie à soixante ou quatrevingts brigands. Ce nom, donné, pendant l'époque révolutionnaire, aux Vendéens, aux chouans et à tous ceux qui prirent les armes pour la maison de Bourbon, fut maintenu judiciairement sous l'Empire aux royalistes victimes de complots isolés. Pour quelques caractères passionnés, l'empereur et son gouvernement, c'était l'ennemi, tout paraissait être de bonne prise de ce qui se prenait sur lui. Je vous explique ces opinions sans prétendre les justifier, et je reprends.

» Maintenant, dit-il après une de ces pauses nécessaires dans les longs récits, admettez de ces royalistes ruinés par la guerre civile de 1793, soumis à des passions violentes; admettez des natures d'exception dévorées de besoins, comme celles du gendre de madame de la Chanterie et de cet ancien chef, et vous pourrez comprendre conlment ils pouvaient se décider à commettre, dans leur intérêt particulier, les actes de brigandage que leur opinion politique autorisait contre le gouvernement impérial, au profit de la bonne cause. Ce jeune chef s'occupait donc à ranimer les brandons de la chouannerie, pour agir au moment opportun. 11 y eut alors une crise terrible pour l'empereur, quand, enfermé dans l'ile de Lobau, il parut devoir succomber à l'attaque simultanée de l'Angleterre et de l'Autriche. La victoire de Wagram rendit la conspiration faite à l'intérieur à peu près inutile. Cette espérance d'allumer la guerre civile en Bretagne, en Vendée et dans une partie de la Normandie eut une fatale coïncidence avec le dérangement des affaires du baron, qui se flatta de faire entreprendre une expédition dont les profits seraient exclusivement appliqués à sauver ses propriétés. Par un sentiment plein de noblesse, sa femme et son ami refusèrent de détourner, dans un intérêt privé, les sommes à prendre à main armée aux recettes de l'État et destinées à solder It'S réfractaires et les chouans, à se procurer des armes et des munitions pour opérer une levée de boucliers. Quand, après des dis-

-eussions envenimées, le jeune chef, appuyé par la femme, eut refusé positivement au mari de lui réserver une centaine de mille francs en écus, dont le recouvrement allait se faire pour le compte de l'armée royale, sur une des recettes générales de l'Ouest, le baron disparut pour éviter les ardentes poursuites de plusieurs prises de corps. Les créanciers en voulaient airx biens de la femme, et ce misérable avait tari la source de l'intérêt qui porte une épouse à se sacrifier pour son mari. Voilà ce qu'ignorait la pauvre madame de la Chanterie; mais ceci n'est rien en comparaison de la trame cachée sous cette explication préliminaire.

» Ce soir, dit le bonhomme après avoir regardé l'heure à sa petite pendule, l'heure est déjà trop avancée, et nous en ainions pour trop longtemps si je voulais vous raconter le reste de cette histoire. Le vieux Bordin, mon ami, que la conduite du fameux procès Simeuse avait illustré dans le parti royaliste, et qui plaida dans l'affaire criminelle dite des chauffeurs de Mortagne, m'a, lors de mon installation ici, communiqué deux pièces que j'ai gardées, car il mourut quelque temps après. Vous y trouverez les faits beaucoup plus succinctement rédigés que je ne pourrais vous les dire. Ces faits sont si nombreux, que je me perdrais dans les détails, et j'en aurais pour plus de deux heures à parler; tandis que, là, vous les aurez sous une forme sommaire. Demain matin, je vous achô^ verai ce qui concerne madame de la Chanterie, car vous serez assez instruit par cette lecture pour que je puisse finir en quelques mots.

Le bonhomme remit des papiers jaunis par le temps à Godefroid, qui, après avoir souhaité le bonsoir à son voisin, se retira dans sa chambre, où il lut avant de s'endormir les deux pièces que voici :

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