‹ Scènes de la vie militaireChapitre 37 sur 45 · ACTE d'accusation · texte numérisé non relu

ACTE d'accusation

Cour de justice criminelle et spéciale du département de l'Orne.

« Le procureur général près la cour impériale de Caen, nommé pour remplir ses fonctions près la cour criminelle spéciale établie par décret impérial en date de septembre 1809, et siégeant à Alençon, expose à la cour les faits suivants, lesquels résultent de ia procédure :

» Un complot de brigandage, conçu de longue main avec uneprofondeur inouïe, et qui se rattache à un plan de soulèvement des départements de l'Ouest, a éclaté par plusieurs attentats contre des citoyens et leurs propriétés, mais notamment par l'attaque et le vol à main armée d'une voiture qui transportait, le... mai 180.., la recette de Caen pour le compte de l'État. Cet attentat, qui rappelle les déplorables souvenirs d'une guerre civile si heureusement éteinte, a reproduit les conceptions d'une scélératesse que la flagrance des passions ne justifiait plus.

1) De l'origine aux résultats, la trame est compliquée, les détails sont nombreux : l'instruction a duré plus d'une année; mais l'évidence, attachée à tous les pas du crime, en a éclairé les préparatifs, l'exécution et les suites.

» La pensée du complot appartient au nommé Charles -Amédée-Louis-Joseph Rifoël, se disant chevalier du Vissard, né au Vis- , sard, commune de Saint-.Mexme, près d'Ernée, ancien chef de rebelles.

» Ce coupable, à qui Sa Majesté l'empereur et roi avait fait grâce lors de la pacification définitive, et qui n'a reconnu la EQagnaniniité du souverain que par de nouveaux crimes, a subi déjà, par le dernier supplice, le châtiment dû à tant de forfaits; mais il est nécessaire de rappeler quelques-unes de ses actions, car il a influé sur les coupables actuellement déférés à la justice, et il se rattache à chaque particularité du procès.

» Ce dangereux agitateur, caché, selon l'habitude des rebelles, sous le nom de Pierrot, errait dans les départements de l'Ouest, en y recueillant les éléments d'une nouvelle révolte; mais son asile le plus sûr fut le château de Saint -Savin, résidence d'une dame Lechantre et de sa fille, la dame Bryond, sis commune de Suint-Savin, arrondissement de Mortagne, Ce point stratégique se rattache aux plus affreux souvenirs de la rébellion de 1799. Là, le courrier fut assassiné, sa voiture pillée par une bande de brigands, .sous le commandement d'une femme, aidée par le trop fameux Marche-à-Terre. Ainsi, dans ces lieux, le brigandage est en quelque sorte endémique.

» Une intimité que nous n'essayerons pas de qualifier existait depuis plus d'un an entre la dame Bryond et ce nommé RifoëL

» Ce fut dans cette commune qu'eut lieu , dès le mois d'avril 1808, une entrevue entre Rifoël et le nommé Boislaurier, chef supérieur et connu sous le nom d'Auguste dans les funestes rébellions de rOuest, dont l'esprit a dirigé l'affaire actuellement déférée à la cour.

» Ce point obscur des relations de ces deux chefs, victorieusement établi par de nombreux témoins, a d'ailleurs l'autorité de la chose jugée par l'arrêt de condamnation de Rifoël.

» Ce Boislaurier s'entendit dès ce temps avec Rifoël pour agir de concert.

» Tous deux, et seuls d'abord, ils se communiquèrent leurs atroces projets, inspirés par l'absence de Sa Majesté impénale et royale, qui commandait alors ses armées en Espagne. Dès cette époque, ils durent arrêter, comme base fondamentale de leurs opérations, l'enlèvement des recettes de l'État.

» Quelque temps après, le nommé Dubut, de Caen, expédie au château de Saint-Savin un émissaire, le nommé Hiley, dit le Laboureur, connu depuis longtemps comme voleur de diligei¥:es, pour donner des renseignements sur les hommes auxquels on pourrait se fier.

» Ce fut ainsi que, par l'intervention de Hiley, le complot acquit dès l'origine la coopération du nommé Herbomez, surnommé le Général-Hardi, ancien rebelle de la même trempe que Rifoël, et comme lui parjure à l'amnistie.

» Herbomez et Hiley recrutèrent alors dans les communes environnantes sept bandits qu'il faut se hâter de faire connaître, et qui sont :

» 1® Jean Cibot, dit Pille-Miche, l'un des plus hardis brigands du •corps formé par Montauran, en l'an vn, l'un des auteurs de l'attaque et de la mort du courrier de Mortagne ;

» 2"* François Lisieux, surnommé le Grand-Fils, réfractaire du département de la Mayenne;

» 3» Charles Grenier , dit Fleur-de-Genêt , déserteur de la 69« demi-brigade ;

» 4" Gabriel Bruce, dit Gros-Jean, un des chouans les plus féroces oie la division Fontaine ;

» 5" Jacques Horeau, dit le Stuart, ex-lieutenaot de la méma

demi-brigade, l'un des aflidés de Tinténiac , assez connu par saparticipation à l'expédition de Quiberon ;

» 6* Marie-Anne Cabot, dit Lajeunesse, ancien piqueur du sieur Carol, d'Alençon;

» 7° Louis Minard, réfractaire.

» Ces enrôlés furent logés dans trois communes différentes, chez les nommés Binet, Mélin et Laravinière, aubergistes ou cabaretiers, tous dévoués à Rifoël.

» Les arm.es nécessaires furent aussitôt fournies par le sieur Jean-François Léveillé , notaire , incorrigible correspondant des brigands, le lien intermédiaire entre eux et plusieurs chefs cachés; enfin ici par le nommé Félix Courceuil, surnommé le Confesseur, ancien chirurgien des armées rebelles de la Vendée, tous deux d'Alençon.

» Onze fusils furent cachés dans la maison que possédait le sieur Bryond dans le faubourg d'Alençon, et à son insu; car il habitait alors sa campagne entre Alençon et Mortagne.

» Lorsque le sieur Bryond quitta sa femme en l'abandonnant à elle-même dans la fatale route qu'elle devait parcourir, ces fusils, retirés mystérieusement de la maison, furent transportés par la dame Bryond, dans sa voiture, au château de Saint-Savin.

» Ce fut alors qu'eurent lieu, dans le département de l'Orne et les départements circonvoisins, ces faits de brigandage qui ne surprirent pas moins les autorités que les habitants de ces contrées, depuis si longtemps paisibles, et qui prouvent que ces détestables ennemis du gouvernement et de l'Empire français avaient été mis dans le secret de la coalition de 1809 par leurs intelligences avec l'étranger.

» Le notaire Léveillé, la dame Bryond, Dubut, de Caen; Herbomez, de Mayenne ; Boislaurier, du Mans, et Rifoël, furent donc les chefs de l'association, à laquelle adhérèrent les coupables déjà ))unis par l'arrêt qui les a frappés avec Rifoël, ceux qui sont l'objet de la présente accusation, et plusieurs autres qui se sont dérobés par la fuite ou par le silence de leurs complices à l'action de la vindicte publique.

» Ce fut Dubut qui, domicilié près de Caen, signala l'envoi délai recette au notaire Léveillé. Dès lors, D.ibut fait plusicirrs

voyages de Caen à Mortagne, et Léveillé se montre également sur les routes.

» Il faut remarquer ici que, lors du déplacement des fusils, Léveillé, qui vint voir Bruce , Grenier et Cibot dans la maison de Mélin, les ayant trouvés qui arrangeaient les fusils sous un appentis intérieur, aida lui-même à cette opération.

)) Un rendez-vous général fut pris à Mortagne, à l'hôtel de YÉcii, de France. Tous les accusés s'y rencontrèrent sous des déguisements différents. Ce fut alors que Léveillé, la dame Bryond, Dubut, Herbomez, Boislaurier et Hiley, le plus habile des complices secondaires, comme Cibot en est le plus hardi, s'assurèrent de la coopération du nommé Vauthier, dit Vieux-Chêne, ancien domestique du fameux Longuy, valet d'écurie de l'hôtel. Vauthier consentit à prévenir la dame Bryond du passage de la voiture de la recette, qui s'arrête ordinairement à cet hôtel.

» Le moment arriva bientôt d'opérer la réunion des brigands recrutés et qu'on avait dispersés dans plusieurs logis, tantôt dans une commune et tantôt dans une autre, par les soins de Courceuil et de Léveillé. Cette réunion s'effectua sous les auspices de la dame Bryond, qui fournit une nouvelle retraite aux brigands dans une partie inhabitée du château de Saint-Savin, où elle demeurait près de sa mère, à quelques lieues de Mortagne, depuis sa séparation d'avec son mari. Les brigands, Hiley à leur tête, s'y établissent, y passent plusieurs jours. La dame Bryond a soin de préparer ellemême, avec la fille Godard, sa femme de chambre, toutes les choses nécessaires au coucher et à la nourriture de pareils hôtes. Elle fait porter à ce dessein des bottes de foin, elle visite les brigands dans l'asile qu'elle leur procure, et y retourne plusieurs fois avec Léveillé. Les provisions et les vivres furent apportés sous la direction et par les soins de Courceuil, qui recevait les ordres de Rifoël et de Boislaurier.

» L'expédition principale se caractérise, l'armement est accompli; les brigands quittent leur retraite de Saint-Savin; ils opèrent nuitamment en attendant le passage de la recette, et le pays est épouvanté de leurs agressions réitérées.

» Il est indubitable que les attentats commis à la Sartinière, à Vonay, au château de Saint-Seny furent commis par cette bande,

dont l'audace égale la scélératesse, et qui sut imprimer une si grande terreur, que leurs victimes gardèrent toutes le silence, en sorte que la justice s'est arrêtée à des présomptions.

» Mais, tout en mettant à contribution les acquéreurs de biens nationaux, ces brigands exploraient avec soin le bois du Chesnay, choisi pour être le théâtre de leurs crimes.

» Non loin de là se trouve le village de Louvigny, Une auberge y est tenue par les frères Chaussard, anciens gardes-chasse de la terre de Troisville, qui va servir de rendez-vous final aux brigands. Les deux frères connaissaient d'avance le rôle qu'ils devaient jouer; Courceuil et Boislaurier leur avaient fait depuis longtemps des ouvertures pour ranimer leur haine contre le gouvernement de notre auguste empereur, en leur annonçant que, parmi les hôtes qui leur viendraient, se trouveraient des hommes de leur connaissance, le redoutable Hiley et le non moins redoutable Cibot.

» En effet, le 6, les sept bandits, sous la conduite de Hiley, arrivent chez les frères Chaussard, et ils y passent deux jours. Le chef, le 8, emmène son monde, en disant qu'ils vont à trois lieues, et il commande aux deux frères de leur procurer des subsistances, qui furent portées à un embranchement peu distant du village. Hiley revint coucher seul.

» Deux hommes à cheval, qui doivent être la dame Bryond et fiifoël, car il est avéré que cette dame accompagnait Rifoël dans ses expéditions, à cheval et déguisée en homme, arrivent dans la soirée et s'entretiennent avec Hiley.

» Le lendemain, Hiley écrit une lettre au notaire Léveillé, que l'un des frères Chaussard porte , et il rapporte aussitôt une réponse.

» Deux heures après, la dame Bryond et Rifoël, à cheval, viennent parler à Hiley.

» De toutes ces conférences, de ces allées et venues, il résulte la nécessité d'avoir une hache pour briser les caisses. Le notaire reconduit la dame Bryond à Saint-Savin, et l'on y cherche vainement une hache. Le notaire revient, et à moitié route il rencontre Hiley, à qui il venait annoncer que l'on n'avait point de hache.

» Hiley revient à l'auberge, il y demande un souper pour dix personnes, et il introduit les sept brigands, tous armés cette fois.

îliley fait déposer militairement les armes. On s'assied à table, on soupe à la hâte, et Hiley demande qu'on lui fournisse des aliments en abondance pour les emporter. Puis il prend à part Chaussard l'aîné, pour lui demander une hache. L'aubergiste étonné, s'il faut l'en croire, se refuse à la donner. Courceuil et Boislaurier arrivent; la nuit s'écoule, et ces trois hommes la passèrent à marcher dans la chambre en s'entrelenant de leurs complots. Courceuil, dit le Confesseur, le plus subtil de tous ces brigands, s'empare d'une hache; et, sur les deux heures du matin, tous sortent par des issues différentes.

» Les moments acquéraient du prix, l'exécution du forfait était fixée à ce jour fatal. Hiley, Courceuil, Boislaurier, amènent et pla- <;ent leur monde. Hiley s'embusque, avec Minard, Cabot et Bruce, à droite du bois du Chesnay. Boislaurier, Grenier et Horeau se mettent au centre. Courceuil, Herbomez et Lisieux se tiennent au ■déOlé de la lisière. Toutes ces positions sont indiquées sur le plan géométral dressé par l'ingénieur du cadastre et joint aux pièces.

» Cependant, la voiture, partie de Mortagne vers une heure du matin, était conduite par le nommé Rousseau, que les événements accusent assez pour que son arrestation ait paru nécessaire. La voiture, menée lentem,ent, devait arriver vers trois heures dans le bois du Chesnay.

» Un seul gendarme escortait la voiture; on devait aller déjeuner à Donnery. Trois voyageurs faisaient, par occasion, route avec le gendarme.

» Le voiturier, qui avait marché très-lentement avec eux, arrivé au pont du Chesnay, à l'entrée du bois de ce nom , pousse ses chevaux avec une vigueur et une vivacité qui furent remarquées, et il se jette dans un chemin de détour qu'on appelle le chemin de Senzey. La voiture échappe aux regards, sa direction n'est indiquée que par le bruit des grelots; le gendarme et les jeunes gens hâtent le pas pour la rejoindre . Un cri part. Ce cri, c'est : « Halte-là, ») coquins! » Quatre coups de fusil sont tirés.

») Le gendarme, n'étant pas atteint, tire son sabre et court dans la direction qu'il suppose prise par la voiture. Il est arrêté par quatre hommes armés qui font feu sur lui; son ardeur le préserve, car il s'élance pour dire à l'un des jeunes gens d'aller faire sonner

6j8 scènes de la vie POLITIQUE.

le tocsin au Cliesnav; mais deux brigands fondent sur lui et le couchent en joue, il est forcé de faire quelques pas en arrière, et reçoit alors dans l'aisselle gauche , au moment où il veut observer le bois, une balle qui lui a cassé le bras; il tombe et se trouve soudain hors de combat.

» Les cris et la fusillade avaient retenti à Donnery. Le brigadier et un des gendarmes de cette résidence accourent; un feu de peloton les amène du côté du bois opposé à celui où se passait la scène de pillage. Le gendarme essaye de pousser des cris pour intimider les brigands, et simule par ses clameurs l'arrivée de secours fictifs. Il crie :

» — En avant! Par là le premier peloton! Nous les tenons! Par là le second peloton!

)) Les brigands, de leur côté, crient :

» — Aux armes! Ici, camarades! des hommes au plus tôt!

» Le fracas des décharges ne permet pas au brigadier d'entendre les cris du gendarme blessé, ni d'aider à la manœuvre semblable par laquelle l'autre gendarme tenait les brigands en échec; mais il put distinguer un bruit rapproché de lui, provenant du brisement et de l'enfoncement des caisses. Il s'avance de ce côté; quatre bandits armés le tenant en arrêt, il leur crie :

» — Rendez-vous, scélérats!

M Ceux-ci répliquent :

h — N'approche pas, ou tu es mort!

» Le brigadier s'élance, deux coups d'arme à feu sont tirés, et il est atteint, une balle lui traverse la jambe gauche et pénètre dans les flancs de son cheval. Le brave soldat, baigné dans son sang» est forcé de quitter cette lutt.^ in 'gale, et il crie, mais en vain :

» — A moi! Les brigands son: ou Qae ^nay!

') Les bandits, restés maîtres du terrain grâce à leur nombre, fouillent la voiture, placée à dess jin dans un ravin. Ils avaient voilé, par feinte, la tête au voilurier. On défonce les caisses, les sacs d'argent jonchent le terrain. Les chevaux de la voiture sont dételés, et le numéraire est chargé sur les chevaux. On dédaigne trois mille francs de billon, et une somme de cent trois mille francs est enlevée sur quatre chevaux. On se dirige sur le hameau de Men- Deville, qui touche au bourg de Saint-Savin. La horde et le butin

L'ENVERS DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. C3f

s'arrêlent à une maison isolée appartenant aux frères Chaussard, et oia demeure leur oncle, le nommé Bourget, confident du projet dès l'origine. Ce vieillard, aidé par sa femme, accueille les brigands, leur recommande le silence, décharge l'argent, va leur tirer à boire. La femme éiait comme en sentinelle auprès du château. Le vieillard dételle les chevaux, les ramène au bois, les rend au voiturier, délivre deux des jeunes gens qu'on avait garrottés, ainsi que le complaisant voiturier. Après s'être reposés à la hâte, les bandits se remettent en route. Courceuil, Hiley, Boislaurier, passent leurs complices en revue; et, après avoir délivré de faibles et modiques rétributions à chacun d'eux, les brigands s'enfuient, chacun de son côté.

» Arrivés à un endroit nommé le Champ-Landry, ces malfaiteurs, obéissant à cette voix qui précipite tous les misérables dans les contradictions et les faux calculs du crime, jettent leurs fusils dans un champ de blé. Cette action, faite en commun, est le dernier signe de leur mutuelle intelligence. Frappés de terreur par la hardiesse de leur attentat et par le succès même, ils se dispersent.

» Le vol une fois accompli avec les caractères de l'assassinat et de l'attaque à main armée, l'enchaînement d'autres faits se prépare et d'autres acteurs vont agir à propos du recel du vol et de sa destination.

» Eifoël, caché dans Paris, d'oîi sa main dirigeait chaque fil de celte trame, transmet à Léveillé l'ordre de lui faire tenir au plus vite cinquante mille francs.

» Courceuil, propre à toutes les combinaisons de ces forfaits, avait déjà dépêché Hiley pour instruire Léveillé de la réussite et de son arrivée à Mortagne. Léveillé s'y rend.

» Vauihier, sur la fidélité de qui l'on croit pouvoir compter, se charge d'aller trouver l'oncle des Chaussard ; il arrive à cette maison, le vieillard lui dit qu'il faut s'adresser à ses neveux, qui ont remis de fortes sommes à la dame Bryond. Néanmoins, il lui dit d'attendre sur la route, et il lui donne un sac de douze cents francs, que Vauthier apporte à la dame Lcchantre pour sa fille.

» Sur l'instance de Léveilié, Courceuil retourne chez Bourget, qui, coite fois, l'envoie chez ses neveux directement. Chaussard

l'aîné emmène Vauthier dans le bois, lui indique un arbre, et l'on y trouve un sac de mille francs enterré. Enfin, Léveillé, Hiley, Vauthier, font de nouveaux voyages, et chaque fois une somme minime, en comparaison de celle à laquelle se monte le vol, est donnée.

» Madame Lechantre recevait ces sommes à Mortagne; et, sur une lettre d'avis de sa fille, elle les transporta à Saint-Savin, où la dame Bryond était revenue.

» Ce n'est pas ici l'instant d'examiner si la femme Lechantre -n'avait pas des connaissances antérieures du complot.

» Il suffit pour le moment de remarquer que cette dame quitte Mortagne pour venir à Saint-Savin la veille de l'exécution du crime, et en emmène sa fille; que ces dames se rencontrent au milieu de 'la route, et reviennent à Mortagne; que, le lendemain, le notaire, averti par Hiley, se rend d'Âlençon à Mortagne, va sur-le-champ chez elles, et les décide plus tard à transporter les fonds si péniblement obtenus des frères Chaussard et de Bourget, dans une maison d'Alençon dont il sera bientôt question, celle du sieur Pannier, négociant.

» La dame Lechantre écrit au garde de Saint-Savin de la venir chercher, elle et sa fille, à Mortagne pour les conduire, par la traverse, vers Alençon.

» Ces fonds, montant en tout à vingt mille francs, sont chargés .la nuit, et la fille Godard aide à ce chargement.

» Le notaire avait tracé l'itinéraire. On arrive à l'auberge d'un des affidés, le nommé Louis Chargegrain , dans la commune de Littray. Malgré les précautions prises par le notaire, qui vint audevant de la carriole, il se trouva des témoins, et l'on vit descendre les portemanteaux et les sacoches qui contenaient l'argent.

» Mais, au moment oii Courceuil et Hiley, déguisés en femmes, se concertaient, sur une place d'Alençon, avec le sieur Pannier, trésorier des rebelles depuis 179^, et tout acquis à Rifoël, pour savoir comment faire passer à Rifoël la somme demandée, la terreur causée par les arrestations commencées, par les perquisitions fut telle, que la dame Lechantre, troublée, alla de nuit, en fugitive, de l'auberge où elle était, emmenant sa fille par les chemins détournés, abandonnant le notaire Léveillé, pour se réfugier dans

les cachettes pratiquées au château de Saint-Savin. Les mêmes alarmes assiégeaient les autres coupables. Courceuil, Boislaurier et son parent Dubut changeaient deux mille francs d'écus contre de l'or chez un négociant, et s'enfuyaient par la Bretagne en Angleterre.

» En arrivant à Saint-Savin, les dames Lechantre et Bryond apprennent l'arrestation de Bourget, celle du voiturier, celle des réfractaires.

» Les magistrats, la gendarmerie, les autorités frappaient descoups si sûrs, qu'il parut urgent de soustraire la dame Bryond aux investigations de la justice, car elle était l'ubjet du dévouement de tous ces malfaiteurs, subjugués par elle. Aussi la dame Bryond quitte-t-elle Saint-Savin, et se cache-t-elle d'abord dans Alençon, où ses fidèles délibèrent et parviennent à la celer dans la cave de Pannier.

» Ici, de nouveaux incidents se développent.

» Depuis l'arrestation de Tourget et de sa femme, les Chaussard se refusaient à tout nouveau versement, en se prétendant trahis. Cette défection inattendue arrivait au moment où le plus urgent besoin d'argent se déclarait chez tous les complices, ne fût-ce que pour se mettre en sûreté. Rifoël avait soif d'argent. Hiley, Cibot» Léveillé, commençaient à soupçonner les frères Chaussard.

» Ici se place un nouvel incident, qui appelle les rigueurs de la justice.

» Deux gendarmes chargés de découvrir la dame Bryond réussissent à pénétrer chez Pannier, ils y assistent à une délibération.; mais ces hommes, indignes de la confiance de leurs chefs, au lieu d'arrêter la dame Bryond, succombent à ses séductions. Ces indignes militaires, nommés Ratel et Mallet, prodiguent à cette femme les marques du plus vif intérêt, et s'oiïrent à la conduire sans danger auprès des Chaussard, pour les forcer à restitution.

» La dame Bryond part sur un cheval, déguisée en homme, accompagnée de Ratel, de Mallet et de la fille Godard. Elle fait la route de nuit. Elle arrive; elle a seule, avec l'un des frères Chaussard, une conférence animée. Elle s'était armée d'un pistolet, décidée à brûler la cervelle à son complice en cas de refus ; mais elle se fait conduire dans le bois, et en revient avec une lourde sacoche.

Au retour, elle trouve du billon et des pièces de douze sous pour une valeur de quinze cents francs.

» On propose alors une descente de tous les complices qui peuvent être > éunis chez les Chaussard, pour s"emparer d'eux et les soumettre à des tortures.

» Pannier, apprenant cet insuccès, entre en fureur, il éclate en menaces; et la dame Bryond, quoique le menaçant à son tour de la colère de Rifoël, est forcée de fuir.

» Tous ces détails sont dus aux aveux de Ratel.

» Mallet, touché de cette situation, propose un asile à la dame Eryond. Tous vont coucher dans le bois de Troisville. Puis Mallet et Ratel, accompa^és de Hiley et de Cibot, se rendent la nuit chez les frères Chaussard ; mais, cette fois, ils apprennent que les deux frères ont quitté le pays, que le reste de l'argent est certainement déplacé.

» Ce fut le dernier effort du complot pour faire le recouvrement des deniers du vol.

» Maintenant, il convient d'établir la part caractéristique de chacun des auteurs de cet attentat.

» Dubut, Boislaurier, Gentil, Herbomez, Courceuil et Hiley sont les chefs, les uns délibérant, les autre agissant.

» Boislaurier, Dubut et Courceuil, tous trois fugitifs et contumax, sont des habitués de rébellion, des fauteurs de troubles, les implacables ennemis de Napoléon le Grand, de ses victoires, de sa dynastie et de son gouvernement, de nos nouvelles lois, de la constitution de l'Empire.

» Herbomez et Hiley ont audacieusement exécuté, comme bras, ce qu'ils avaient conçu comme tête.

» La culpabilité des sept instruments du crime, de Cibot, Lisieux, Grenier, Bruce, Hureau, Cabot, Minard, est évidente; elle ressort des aveux de ceux d'entre eux qui sont sous la main de la justice, car Lisieux est mort pendant l'instruction, et Bruce est contumax.

» La conduite tenue par Rousseau le voiturier est empreinte de complicité. Sa lenteur pendant la route, la précipitation avec laquelle il a excité ses chevaux à l'entrée du bois, sa persévérance à soutenir qu'il avait eu la tête voilée, tandis que le chef des bri-

gauds lui fit. ôter son mouchoir en lui disant de les reconnaître, selon le témoignage des jeunes gens ; toutes ces particularités sont de violentes présomptions de connivence.

» Quant à la dame Bryond, au notaire Léveillé, quelle complicité fut plus connexe, plus continue que la leur? Us ont constamment fourni les moyens du crime, ils l'ont connu, secouru. Léveillé voyageait à tout propos. La dame Bryond inventait stratagème sur stratagème; elle a risqué tout, jusqu'à sa vie, pour assurer la rentrée des fonds. Elle prête son château, sa voiture, elle est dans le complot dès l'origine; elle n'en a pas détourné le principal chef, quand elle pouvait employer sa coupable influence à Tempêcher. Elle a entraîné sa femme de chambre, la fille Godard. Léveillé a si bien trempé dans l'exécution, qu'il a cherché à procurer la hache que demandaient les brigands.

» La femme Eourget, Vauthier, les Chaussard, Pannier, la dame Lechantre, Mallet et Ratel ont tous participé au crime à des degrés différents, ainsi que les aubergistes Mélin, Binet, Laravinière et Chargegrain.

» Bourget est mort pendant l'instruction, après avoir fait des aveux qui ôtent toute incertitude sur la part [.rise par Vai tliier, par la dame Bryond; et, s'il a tâché d'atténuer les charges qui pèsent sur sa femme et sur ses neveux Chaussard, les motifs de ses réticences sont faciles à comprendre.

1) Mais les Chaussard ont sciemment nourri les brigands, ils les ont vus armés, ils ont été témoins de toutes leurs dispositions, et ils ont laissé prendre la hache nécessaire au brisement des caisses, en sachant quel en serait l'usage. Enfin ils ont recelé, ont vu porter des sommes provenant du vol, et ils en ont caché, dissipé la plus forte part.

)) Pannier, ancien trésorier des rebelles, a caché la dame Bryond; il est l'un des plus dangereux complices de ce crime, il le connaissait dès l'origine. A lui commencent des relations inconnues et qui restent obscures, mais que la justice surveillera. C'est le fidèle de Rifoël, le dépositaire des secrets du parti contre-révolutionnaire dans l'Ouest; il a regretté que Rifoël ait introduit dans le complot des femmes et se soit confié à elles; il a envoyé des sommes à Rifoël, et il a recelé l'argent du vol.

» Quant à la conduite des deux gendarmes, Ratel et Mallet, elle m.érite les dernières rigueurs de la justice : ils ont trahi leurs devoirs. L'un d'eux, prévoyant son sort, s'est suicidé, naais après avoir fait d'importantes révélations. L'autre, Mallet, n'a rien nié; ses aveux épargnent toute incertitude.

» La dame Lechantre, malgré ses constantes dénégations, a tout connu. L'hypocrisie de cette femme, qui tâche d'abriter sa prétendue innocence sous les pratiques d'une menteuse dévotion, a des antécédents qui prouvent sa décision, son intrépidité dans les cas extrêmes. Elle allègue qu'elle a éié trompée par sa fille, qu'elle croyait qu'il s'agissait de fonds appartenant au sieur Bryond. Puise grossière! Si le sieur Bryond avait eu des fonds, il n'eût pas quitté le pays pour éviter d'être témoin de sa déconfiture. La dame Lechantre fat rassurée contre la honte du vol, quand elle le vit approuvé par son allié Boislaurier. Mais comment explique-t-elle la présence de Rifoël à Saint-Savin, les courses et les relations de ce jeune homme avec sa fille, le séjour des brigands servis par la fille Godard, par la dame Bryond? Elle allègue un profond sommeil, elle se retranche dans une prétendue habitude de se coucher à sept heures du soir, et elle ne sait que répondre quand le magistrat instructeur lui fait observer qu'alors elle se levait au jour, et qu'au jour elle devait apercevoir quelques traces du complot et du séjour de tant de gens, s'inquiéter des sorties et des rentrées nocturnes de sa fille. Elle objecte alors qu'elle était en prière. Cette femme est un modèle d'hypocrisie. Enfin, son voyage le jour du crime, le soin qu'elle prend d'emmener sa fille à Mortagne, sa course avec l'argent, sa fuite précipitée quand tout est découvert, le soin qu'elle prend de se cacher, les circonstances mêmes de son arrestation, tout prouve une complicité de longue main. Elle n'a pas agi en mère qui veut éclairer sa fille et l'arracher à son danger, mais en complice qui tremble; et sa complicité n'a pas été l'égarement de la tendresse, elle est le fruit de l'esprit de parti, l'inspiration d'une haine connue contre le gouvernement de Sa Majesté impériale et royale. Ln égarement maternel ne l'excuserait pas, d'ailleurs; et nous ne devons pas oublier que le consentement dsî longue date, prémédité, doit être le signe le plus évident de 1» complicité.

n Ainsi que les éléments du crime, ses artisans sont à découvert. On voit le monstrueux assemblage des délires d'une faction avec tes amorces de la rapine, l'assassinat conseillé par l'esprit de parti, sous l'égide duquel on essaye de se justifier à soi-même les plus ignobles excès. La voix des chefs donne le signal du pillage des deniers publics pour solder des crimes ultérieurs ; de vils et farouches stipendiaires l'effectuent à bas prix, ne reculent pas devant l'assassinat; et des fauteurs de rébellion, non moins coupables, aident au partage, au recel du butin. Quelle société tolérerait de pareils attentats? La justice n'a pas assez de rigueur pour les punir.

» Sur quoi, la cour de justice criminelle et spéciale aura à décider si les nommés Herbomez, Hiley, Cibot, Grenier, Horeau, Cabot, Minard, Mélin, Binet, Laravinière, Rousseau, femme Bryond, Léveillé, femme Bourget, Vauthier, Chaussard aîné, Pannier, veuve Lechantre, Wallet, tous ci-dessus dénommés et qualifiés, accusés présents, et les nommés Boislaurier, Dubut, Courceuil, Bruce, Chaussard cadet, Chargegrain, fille Godard, ces derniers absents et fugitifs, sont ou ne sont pas coupables des faits mentionnés dans le présent acte d'accusation.

» Fait à Caen, au parquet, ce 1" décembre 180...

» Signé baron bourlac. n

Celte pièce judiciaire, beaucoup plus brève et impérieuse que ne le sont les actes d'accusation d'aujourd'hui, si minutieux, si complets sur les plus légères circonstances et surtout sur la vie antérieure au crime des accusés, agita profondément Godefroid. La sécheresse de cet acte, où la plume officielle narrait à l'encre rouge les détails principaux de l'affaire, fut pour son imagination une cause de travail. Les récits contenus, concis, sont pour certains esprits des textes où ils s'enfoncent en en parcourant les mystérieuses profondeurs.

Au milieu de la nuit, aidé par le silence, par les ténèbres, par la corrélation terrible que le bonhomme Alain venait de lui faire pressentir entre cet écrit et madame de la Chanterie, Godefroid appliqua toutes les forces de son intelligence à développer ce thème t-errible.

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