XII
— Et que me demandez-vous pour un déjeuner pareil, tous les jours? dit Godefroid.
— Dame, monsieur, soyez juste : il est bien difficile de vous le fournir pour moins de trente sous.
— Va pour trente sous! dit Godefroid; mais d'où vieot qu'on ne demande que quarante-cinq francs par mois pour le dîner, à côté d'ici, chez madame Machillot, ce qui fait trente sous par jour?...
— Oh! quelle différence, monsieur, de prépai'er à dîner pour quinze personnes, ou de vous aller chercher tout ce qu'il faut poiu" un déjeuner! Voyez, un petit pain, des œufs, du beurre, allumer le feu, du sucre, du lait, du café!... Songez qu'on vous demande seize sous pour une simple tasse de café au lait sur la place de rOdéon, et vous donnez un ou deux sous au garçon!... Ici, vous n'avez aucun embarras; vous déjeunez chez vous, en pantoufles.
— Allons, c'est bien, répondit Godefroid.
— Sans madame Cartier, qui me fournit le lait et les œufs, les herbes, je ne m'en tirerais pas. Faut aller voir leur établissement, monsieur. Ah! c'est une belle chose! Ils occupent cinq garçons jardiniers, et Népomucène y va tirer de Teau tout l'été; on me le loue pour arroser... Ils font beaucoup d'argent avec les melons et les fraises... Il paraît que monsieur s'intéresse beaucoup à M. Bernard?... demanda d'une voix douce la veuve Vauthier; car, pour répondre comme cela de leurs dettes... Monsieur ne sait peutêtre pas tout ce qu'ils doivent... Il y a la dame du cabinet de lecture de la place Saint-Michel qui vient tous les trois ou quatre jours pour trente francs, et elle en a bien besoin. Dieu de Dieu ! lit-elle, cette pauvre dame malade! Elle lit, elle lit! Enfin, à deux sous le volume, trente francs en trois mois...
— C'est cent volumes par mois! dit Godefroid.
— Ah! voilà le vieux qui va chercher la crème et le petit pain de madame!... reprit la veuve Vauthier. C'est pour le thé, car elle ne vit que de thé, cette dame ! elle en prend deux fois par jour, et deux fois par semaine il lui faut des douceurs... Elle est friande! Le vieux lui achète des gâteaux, des pâtés de chez le pâtissier de la rue de Buci. Oh! quand il s'agit d'elle, il ne regarde à rien. Il dit que c'est sa fille!... Plus souvent qu'on fait tout ce qu'il fait, à son âge, pour sa fille!... Il s'extermine, lui et 6ûu Auguste, pour
€lle... Monsieur est-il comme moi? je donnerais bien vingt francs pour la voir. iM. Berton dit que c'est un monstre, une chose à montrer pour de l'argent. Ils ont bien fait de venir dans un quartier comme le nôtre, où il n'y a point de monde... Comme ça, monsieur compte dîner chez madame Machillot?
— Oui, je compte aller m'arranger là...
— Monsieur, ce n'est pas pour vous détourner de cette intention; •mais, gargote pour gargote, vous feriez mieux d'aller dîner rue de Tournon; vous ne seriez point engagé pour un mois et vous auriez un meilleur ordinaire...
— Où, rue de Tournon?
— Chez le successeur de la mère Girard... C'est là que vont souvent ces messieurs d'en haut, et ils sont contents, mais contents comme il n'est pas possible.
— Eh bien, mère Vauthier, je suivrai votre conseil et j'irai dîner là...
— Mon cher monsieur, dit la concierge enhardie par l'air de bonhomie que Godefroid prenait avec intention, la, sérieusement, est-ce que vous seriez assez jobard pour vouloir payer les dettes de M. Bernard?... Ça me ferait bien du chagrin; car, songez, mon brave monsieur Godefroid, qu'il a bien près de soixante et dix ans, qu'après lui, bernique! plus de pension. Et avec quoi serez-vous remboursé?... Les jeunes gens sont bien imprudents! Savez-vous qu'il doit plus de mille écus?
— Et à qui? demanda Godefroid.
— Oh! à qui? ce n'est pas mes affaires, répondit mystérieusement la Vauthier; suffit qu'il les doit, et, entre nous, il n'est pas à la noce, il ne trouvera pas un liard de crédit dans le quartier, à cause de cela...
— Mille écus! répéta Godefroid; ah! soyez bien tranquille, si j'avais mille écus, je ne serais pas votre locataire. Moi, voyez-vous, je ne puis pas voir la souffrance des autres, et, pour quelques cenis francs que ça me coûtera, je saurai que mon voisin, un homme à cheveux blancs! a du pain et du bois... Que voulez-vous! on perd cela souvent aux cartes... Mais trois mille francs,... y pensez-vous, bon Dieu !...
La mère Vauthier, trompée par la feinte franchise de Godefroid,
laissa paraître sur son visage douceâtre un rire de satisfaction qui confirma les soupçons du locataire. Godefroid fut persuadé que cette vieille était la complice d'une trame ourdie contre le pauvre M. Bernard.
— C'est singulier, monsieur, quelles imaginations on se fourre dans la tête! Vous allez me dire que je suis bien curieuse! mais, en vous voyant hier causant avec M. Bernard, je me suis figuré que vous étiez commis de librairie, car c'est ici le quartier. J'ai logé ua prote d'imprimerie, que son imprimerie était rue de Vaugirard, et il avait le même nom que vous...
— Qu'est-ce que cela vous fait, mon état? dit Godefroid.
— Bah! que vous me le disiez, que vous ne me le disiez pas, répliqua la Vauthier, je le saurai toujours... Voilà M. Bernard, par exemple, eh bien, pendant dix-huit mois, je n'ai riea su de ce qu'il était; mais, le dix-neuvième mois, j'ai fini par découvrir qu'il avait été magistrat, juge ou n'importe quoi dans la justice, et qu'il écrit là-dessus... Qu'y gagne-t-il? je le dis! Et, s'il me l'avait confié, je me tairais... Voilà!
— Je ne suis pas encore commis libraire, mais je le serai peutêtre bientôt.
— La, je m'en doutais ! dit vivement la veuve Vauthier en seretournant et quittant le lit qu'elle faisait pour avoir un prétexte de rester avec son locataire. Vous êtes venu pour couper l'herbesous le pied à... Bon! un homme averti en vaut deux ..
— Halte-là! s'écria Godefroid en se mettant entre la Vauthier et la porte. Voyons, quel intérêt vous donne-t-on là dedans?
— Tiens! tiens! répondit la vieille en guignant Godefroid, vousêtes fièrement malin, tout de même !
Elle alla fermer la porte de la première pièce au verrou, puis elle revint s'asseoir sur une chaise devant le feu.
— Ma parole d'honneur, comme je m'appelle Vauthier, je vous ai pris pour un étudiant jusqu'à ce que je vous aie vu donnant votre bois au père Bernard. Ah! vous êtes un finaud! Nom d'une pipe, êtes-vous comédien!... Je vous prenais pour un jobard! Voyons, m'assurez-vous mille francs? Aussi vrai que le jour nous éclaire, mon vieux Barbet et M. Métivier m'ont promis cinq, cents francs pour veiller au grain.