‹ Scènes de la vie militaireChapitre 39 sur 45 · DEUXIÈME ÉPISODE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME ÉPISODE

l'initié

De même que le mal, le sublime a sa contagion. Aussi, lorsque le pensionnaire de madame de la Chanterie eut habité cette vieille et silencieuse maison pendant quelques mois, après la dernière confidence du bonhomme Alain, qui lui donna le plus profond respect pour les quasi-religieux avec lesquels il se trouvait, éprouvat-il ce bien-être de l'âme que donnent une vie réglée, des habitudes douces et l'harmonie des caractères chez ceux qui nous entourent. En quatre mois, Godefroid, qui n'entendit pas un éclat de voix ni une discussion, finit par s'avouer à lui-même que, depuis l'âge de raison, il ne se souvenait point d'avoir éié si complètement non pas heureux, mais tranquille. Il jugeait sainement du monde, en le voyant de loin. Enfin, le désir qu'il nourrissait depuis trois mois de participer aux œuvres de ces mystérieux personnages devint une passion; et, sans être un grand philosophe, chacun.

peut soupçonner la force que prennent les passions dans la solitude.

Un jour donc, jour devenu solennel par la toute-puissance de l'esprit, après s'être sondé le cœur, avoir consulté ses forces. Godefroid monta chez le bon vieil Alain, celui que madame de la Chanterie nommait son agneau, celui qui, de tous les commensaux du logis, lui semblait le moins imposant, le plus abordable, dans l'intention d'obtenir du bonhomme quelques lumières sur les conditions du sacerdoce que ces espèces de frères en Dieu exerçaient dans Paris. Les allusions déjà faites à un temps d'épreuves lui pronostiquaient une initiation à laquelle il s'attendait. Sa curiosité n'avait pas été contentée par ce que lui avait dit le vénérable vieillard sur les motifs de son agrégation à l'œuvre de madame de la Chanterie ; il voulait en savoir davantage.

Pour la troisième fois, Godefroid se trouva devant le bonhomme Alain, à dix heures et demie du soir, au moment où le vieillard allait faire sa lecture de Vlmitation. Cette fois, le doux initiateur ne put retenir un sourire, et, voyant le jeune homme, il lui dit, sans le laisser parler :

— Pourquoi vous adressez-vous à moi, mon cher garçon, au lieu devons adresser à Madame? Je suis le plus ignorant, le moins spirituel, le plus imparfait de la maison... Voici trois jours que Madame et mes amis lisent dans votre cœur, ajouta-t-il d'un petit air fin.

— Et qu'ont-ils vu?... demanda Godefroid.

— Ah ! répondit le bonhomme sans aucun détour, ils ont deviné chez vous une envie assez naïve d'appartenir à notre petit troupeau. Mais ce sentiment n'est pas encore chez vous une bien ardente vocation. Oui, reprit-il vivement à un geste de Godefroid, vous avez plus de curiosité que de ferveur. Enfin, vous n'êtes pas tellement détaché de vos anciennes idées, que vous n'ayez entrevu je ne sais quoi d'aventureux, de romanesque, comme on dit, dans les incidents de notre vie...

Godefroid ne put s'empêcher de rougir.

— Vous voyez dans nos occupations une similitude avec celles des califes des Mille et une Nuits, et vous éprouvez par avance une sorte de satisfaction à jouer le rôle d'un bon génie dans les romans

de bienfaisance que vous vous plaisez à inventer!... Allons, mon fils, votre rire de confusion me prouve que nous ne nous sommes pas trompés. Comment croyez-vous pouvoir dérober un sentiment à des gens dont le métier est de deviner les mouvements les plus cachés des âmes, les ruses de la pauvreté, les calculs de l'indigence, et qui sont des espions honnêtes, chargés de la police du bon Dieu, de vieux juges dont le code ne contient que des absolutions, des docteurs en toute souffrance dont l'unique remède est l'argent sagement employé? Mais, voyez-vous, mon enfant, nous no querellons pas les motifs qui nous amènent un néophyte, pourvu qu'il nous reste et qu'il devienne un frère de notre ordre. Nous vous jugerons à l'œuvre. Il y a deux curiosités, celle du bien et celle du mal; vous avez en ce moment la bonne. Si vous devez être un ouvrier de notre vigne, le jus des grappes vous donnera la soif perpétuelle du fruit divin. L'initiation est, comme en toute science naturelle, facile en apparence et difficile en réalité. C'est en bienfaisance comme en poésie. Rien de plus facile que d'attraper l'apparence. Mais ici, comme au Parnasse, nous ne nous contentons que de la perfection. Pour devenir un des nôtres, vous devez acquérir une grande science de la vie, et de quelle vie, bon Dieu! la vie parisienne, qui défie la sagacité de M. le préfet de police et de ses messieurs. N'avons-nous pas à déjouer la conspiration permanente du mal, à la saisir dans ses formes si changeantes, qu'on les croirait infinies? La charité, dans Paris, doit être aussi savante que le vice, de même que l'agent de police doit être aussi rusé que le voleur. Chacun de nous doit être candide et défiant, avoir le jugement sûr et rapide autant que le coup d'oeil. Aussi, mon enfant, somines-nous tous vieux et vieillis; mais nous sommes si contents des résultats que nous avons obtenus, que nous ne voulons pas mourir sans laisser de successeurs; et vous nous êtes d'autant plus cher à tous, que vous serez, si vous persistez, noire premier élève. 11 n'y a pas de hasard pour nous, nous vous devons à Dieu! Vous êtes une bonne nature aigrie; et, depuis que vous demeurez ici, les mauvais levains se sont afl'aiblis. La nature divine de Madame a réagi sur vous. Hier, nous avons tenu conseil; et, puisque j'ai votre confiance, mes bons frères ont décidé de me donner à vous comme tuteur et instituteur... Ètes-vous content? XII. 43

— Ah ! mon bon monsieur Alain , vous avez éveillé par votre éloquence une...

— Ce n'est pas moi, mon enfant, qui parle bien, c'est les choses qui sont éloquentes... On est toujours sûr d'être grandiose en obéissant à Dieu, en imitant Jésus-Christ, autant que des hommes le peuvent, aidés par la foi...

— Eh bien, ce moment a décidé de ma vie, et je me sens la ferveur d'un néophyte! s'écria Godefroid, Moi aussi, je veux passer ma vie à bien faire...

— C'est le secret de rester en Dieu, répliqua le bonhomme. Avez-vous étudié cette devise : Transire benefacicndo? Transire veut dire, aller au delà de ce monde en y laissant une longue traînée de bienfaits.

— J'ai bien compris, et j'ai mis de moi-même la devise de l'ordre devant mon lit

— C'est bien... Cette action, si légère en elle-même, est beaucoup à mes yeux! Donc, mon enfant, j'ai votre première affaire, votre premier duel avec la misère, et je vais vous mettre le pied à l'étrier... Nous allons nous quitter... Oui, moi-même, je suis détaché du couvent pour prendre place au cœur d'un volcan. Je vais devenir contre-maître dans une grande fabrique dont tous les ouvriers sont infectés des doctrines communistes, et qui lèvent une destruction sociale, regorgement des maîtres, sans savoir que ce serait la mort de l'industrie, du commerce, des fabriques .. Je resterai là, qui sait? peut-être un an, à tenir la caisse, les livres, et à pénétrer dans cent ou cent vingt ménages de pauvres gens, égarés sans doute par la misère avant de l'être par de mauvais livres. Néanmoins, nous nous verrons ici tous les dimanches et les jours de fête... Comme nous habiterons le même quartier, je vous indique l'église Saint-Jacques du Haut-Pas comme lieu de rendez-vous : j'y entendrai la messe tous les jours, à sept heures et demie du matin. Si vous me rencontrez ailleurs, vous ne me reconnaîtrez jamais, à moins que vous ne me voyiez me frotter les mains à la façon des gens satisfaits. C'est un de nos signes. Nous avons, comme les sourds-muets, un langage par gestes, dont la nécessité vous sera bientôt et surabondanimt^nt démontrée.

Godefroid fit un geste que le bonhomme Alain interpréta, car il sourit et reprit aussitôt la parole :

— Maintenant, voici votre affaire. Nous n'exerçons ni la bienfaisance ni la philanthropie que vous connaissez, et qui se divisent en plusieurs branches exploitées par des filous de probité comme autant de commerces; mais nous pratiquons la charité telle que l'a définie notre grand et sublime saint Paul ; car, mon enfant, nous croyons que la charité peut seule panser les plaies de Paris. Ainsi, pour nous, le malheur, la misère, la souffrance, le chagrin, le mal, de quelque cause qu'ils procèdent, dans quelque classe sociale qu'ils se manifestent, ont les mêmes droits à nos yeux. Quelles que soient surtout sa croyance ou ses opinions , un malheureux est, avant tout, un malheureux; et nous ne devons lui faire tourner la face vers notre sainte mère l'Église qu'après l'avoir sauvé du désespoir ou de la faim. Et, encore, devons-nous le convertir plus par l'exemple et par la douceur qu'autrement; car nous croyons que Dieu nous aide en ceci. Toute contrainte est donc mauvaise. De toutes les misères parisiennes, les plus difficiles à découvrir et les plus âpres sont celles des gens honnêtes, celles des hautes classes de la bourgeoisie dont les familles viennent à tomber dans l'iiidigence, car elles mettent leur honneur à la cacher. Ces malheurs-là, mon cher Godefroid, sont l'objet d'une sollicitude particulière. En effet, les personnes secourues ont de l'intelligence et du cœur, elles nous rendent avec usure les sommes que nous leur avons prêtées; et, dans un temps donné, ces restitutions couvrent les pertes que nous faisons avec les infirmes, les fripons, ou ceux que le malheur a rendus stupides. Nous obtenons bien quelquefois des renseignements par nos propres obligés; mais notre œuvre est devenue si vaste, les détails en sont si multipliés, que nous n'y suffisions plus. Aussi, depuis sept à huit mois, avons-nous un médecin à nous dans chaque arrondissement de Paris. Chacun de nous est chargé de quatre arrondissements. Nous donnons à chaque médecin une indemnité de trois mille francs par an, pour s'occuper de nos pauvres. Il nous doit son temps et ses soins préférablement à tout; mais nous ne l'empêchons pas de soigner d'autres malades. Savezvous que nous n'avons pas pu trouver douze hommes si précieux, douze braves gens, en huit mois, malgré les ressources que nous

offraient nos amis et nos propres connaissances! Ne nous fallait-il pas des personnes d'une discrétion absolue, de mœurs pures, de^ science éprouvée, actives, aimant à faire le bien? Or, quoiqu'il y ait dans Paris dix mille individus plus ou moins aptes à nous servir, ces douze élus ne se rencontrent pas en un an.

— Notre Sauveur a eu de la peine à rassembler ses apôtres^ et encore s'y était- il fourré un traître et un incrédule! dit Godefroid.

— Enfin, depuis quinze jours, nos arrondissements sont tou3pourvus d'un visiteur, reprit le bonhomme en souriant, c'est le nom que nous donnons à nos médecins; aussi, depuis une quinzaine, avons-nous un surcroît de besogne : mais nous redoublons d'activité. — Si je vous confie ce secret de notre ordre naissant, c'est que vous devez connaître le médecin de l'arrondissement où vous allez, d'autant plus que les renseignements viennent de lui. Ce visiteur se nomme Berton, le docteur Berton, il demeure rue d'Enfer. Et, maintenant, voici le fait. Le docteur Berton soigne une dame dont la maladie défie, en quelque sorte, la science . Ceci nenous regarde pas, mais bienla Faculté; notre affaire, à nous, estde découvrir la misère de la famille de cette malade, que le docteur soupçonne être effroyable, et surtout cachée avec une énergie, avec une fierté qui veulent tous nos soins. Autrefois, j'aurais suffi, mon enfant, à celte tâche; aujourd'hui, l'œuvre à laquelle je me dévoue exige un aide pour mes quatre arrondissements, et vous serez cet aide. Notre famille demeure rue Notre-Dame des Champs, dans une maison qui donne sur le boulevard du Mont-Parnasse.- Vous y trouverez bien une chambre à louer, et vous tâcherez de savoir la vérité pendant le temps que vous habiterez ce logis. Soyez d'une avarice sordide pour vous; mais, quant à l'argent à donner,, ne vous en inquiétez point, je vous remettrai les sommes que nous jugerons nécessaires, tout examen fait des circonstances, entre nous. Mais étudiez bien le moral de ces malheureux. Le cœur, la noblesse des sentiments, voilà nos hypotiièques! Avares pour nous,, généreux avec les souffrants, nous devons être prudents et même calculateurs, car nous puisons dans le trésor des pauvres. Ainsi,, demain matin, partez, et songez à toute la puissance dont vous disposez. Les frères sont avec vous!...

— Ah! s'écria Godefroid, vous me donnez un tel plaisir de bien faire et d'être digne de vous appartenir un jour, que, vraiment, je n'en dormirai pas...

— Ah! mon enfant, une dernière recommandation! La défense -de me reconnaître, sans le signal, concerne également ces messieurs. Madame, et même les gens de la maison. C'est une néces- -sité de l'incognito absolu qui nous est nécessaire dans nos entreprises, et nous sommes si souvent obligés de le garder, que nous ■en avons fait une loi. D'ailleurs, nous devons rester ignorés, perdus dans Paris... Songez aussi, cher Godefroid, à l'esprit de notre ordre, qui consiste à ne jamais paraître des bienfaiteurs, à garder un rôle obscur, celui d'intermédiaires. Nous nous présentons toujours comme les agents d'une personne pieuse, sainte (ne travaillons-nous pas pour Dieu?), afin qu'on ne se croie pas obligé à de la reconnaissance envers nous, ou qu'on ne nous prenne point pour des personnages riches. L'humilité traie, sint;ère, et non la fausse humilité des gens qui s'effacent pour être ■mis en lumière, doit vous inspirer et régir toutes vos pensées... Vous pouvez être content d'avoir réussi; mais, tant que vous sentirez en vous un mouvement de vanité, d'orgueil, vous ne serez pas digne d'entrer dans l'ordre. Nous avons connu deux hommes parfaits: l'un, qui fut un de nos fondateurs, le juge Popinot; quant à l'autre, qui s'est révélé par ses œuvres, c'est un médecin de campagne qui a laissé son nom écrit dans un canton. Celui-ci, mon cher Godefroid, est un des plus grands hommes de notre temps ; il a fait passer toute une contrée de l'état sauvage à l'état •prospère, de l'état irréligieux à l'état catholique, de la barbarie à 4a civilisation. Les noms de ces deux hommes sont gravés dans nos •cœurs, et nous nous les proposons comme modèles. Nous serions ;bien heureux si nous pouvions avoir un jour sur Paris l'influence que ce médecin de campagne a eue sur son canton. Mais, ici, la plaie est immense, au-dessus de nos force? .quant à présent. Que 'Dieu nous conserve longtemps Madame , qu'il nous envoie quelques aides comme vous, et peut-être laisserons-nous une institution qui fera bénir sa sainte religion! Allons, adieu... Votre initiation commence... Ah! je suis bavard comme un professeur, et j'oublie l'essentiel : tenez, voici l'adresse de cette famille, dit-il ea

remettant à Godefroid un carré de papier-, j'y ai ajouté le numéro de la maison oîi demeure M. Berlon, rue d'Enfer... Maintenant, allez prier Dieu qu'il vous vienne en aide.

Godefroid prit les mains du bon vieillard et les lui serra tendrement, en lui souhaitant le bonsoir et lui prolestant de ne manquer à aucune de ses recommandations.

— Tout ce que vous m'avez dit, ajouta-t-il, est gravé dans ma mémoire pour toute ma vie...

Le vieillard sourit, sans exprimer aucun doute, et se leva pour aller s'agenouiller à son prie-Dieu. Godefroid rentra dans sa chambre, joyeux de participer enfin aux mystères de cette maison, et d'avoir une occupation qui, dans la disposition d'âme où il su trouvait, devenait un plaisir.

Le lendemain matin , au déjeuner , le bonhomme Alain manquait, mais Godefroid ne fit aucune allusion à la cause de son absence; il ne fut pas questionné non plus sur la mission que le vieillard lui avait confiée : il reçui ainsi sa première leçon de discrétion. Néanmoins, après le déjeuner, il prit à part madame de la Chanterie, et lui dit qu'il allait être absent pour quelques jours.

— Bien, mon enfant! lui répondit madame de la Chanterie. Tâchez de faire honneur à votre parrain, car M. Alain a répondu de vous à ses frères.

Godefroid dit adieu aux trois autres frères, qui lui firent un salut affectueux, par lequel ils semblaient bénir son début dans celte pénible carrière.

L'association, une des plus grandes forces sociales et quia fait l'Europe du moyen âge, repose sur des sentiments qui, depuis 1792, n'existent plus en France, où l'individu a triomphé de l'État. L'association exige, d'abord, une nature de dévouement qui n'y est pas comprise; puis une foi candide contraire à l'esprit de la nation; enfin, une discipline contre laquelle tout regimbe, et que la religion catholique peut seule obtenir. Dès qu'une association se forme dans notre pays, chaque membre, en rentrant chez soi d'une assemblée où les plus beaux sentiments ont éclaté, pense à faire litière de ce dévouement collectif, de celle réunion de forces, et il s'ingénie à traire à son profit la vache commune, qui, ne pouvant sufûie à tant d'adresse individuelle, meurt étique.

On ne sait pas combien de sentiments généreux ont été flétris, combien de germes ardents ont péri, combien de ressorts ont été brisés, perdus pour le pays, par les infâmes déceptions de la charbonnerie française, par les souscriptions patriotiques du Champd'Asile et autres tromperies politiques qui devaient être de grand:de nobles drames, et qui ne furent que des vaudevilles de police correctionnelle. 11 en fut des associations industrielles comme des associations politiques. L'amour de soi s'est substitué à l'amour du corps collectif. Les corporations et les hanses du moyen âge, auxquelles on reviendra, sont impossibles encore; aussi les seules SOCIÉTÉS qui subsistent sont-elles des institutions religieuses, auxquelles on fait la plus rude guerre en ce moment, c. r la tendance naturelle des malades est de s'attaquer aux remèdes et souvent aux médecins. La France ignore l'abnégation. Aussi, toute association ne peut- elle vivre que par le sentiment religieux, le seul qui dompte les rébellions de l'esprit, les calculs de l'ambition et les avidités de tout genre. Les chercheurs de mondes ignorent que l'association a des mondes à donner.

En marchant dans les rues, Godefroid se sentait un tout autre homme. Qui l'eût pu pénétrer aurait admiré le phénomène coûteux de la communication du pouvoir collectif. Ce n'était plus un homme, mais bien un être décuplé, se sachant le représentant de cinq personnes dont les forces réunies appuyaient ses actions, et qui marchaient avec lui. Portant ce pouvoir dans son cœur, il éprouvait une plénitude de vie, une puissance noble qui l'exaltait. Ce fut, comme il le dit plus tard, l'un des plus beaux moments de son existence; car il jouissait d'un sens nouveau, celui d'une omnipotence plus certaine que celle des despotes. Le pouvoir moral est comme la pensée, sans limites.

— Vivre pour autrui, se dit-il, agir en commun comme un seul homme, et agir à soi seul comme tous ensemble ! avoir pour chef la Charité, la plus belle, la plus vivante des figures idéales que nous ayons faite des vertus catholiques, voilà vivre!... Allons, réprimons cette joie puérile, et dont rirait le père Alain... N'est-ce pas singulier, cependant, que ce soit en voulant m'annuler que j'aie trouvé ce pouvoir tant désiré depuis si longtemps? Le monde des malheureux va m' appartenir!

11 fît le trajet du cloître Notre-Dame à l'avenue de l'Observatoire dans une telle exaltation, qu'il ne s'aperçut point de la longueur du chemin.

Arrivé rue Notre-Dame des Champs, dans la partie aboutissant à la rue de l'Ouest, qui, ni l'une ni l'autre, n'étaient encore pavées à cette époque, il fut surpris de trouver de tels bourbiers dans un endroit si magnifique. On ne marchait alors que le long des enceintes en planches qui bordaient des jardins marécageux, ou le long des maisons, par d'étroits sentiers bientôt gagnés par des eaux stagnantes qui les convertissaient en ruisseaux.

A force de chercher, il finit par trouver la maison indiquée, et il y arriva non sans peine. C'était évidemment une ancienne fabrique abandonnée. Le bâtiment, assez étroit, se présentait comme une longue muraille percée de fenêtres, sans aucun ornement; mais ces ouvertures carrées n'exislaient pas au rez-de-chaussée, où l'on ne voyait qu'une misérable porte bâtarde.

Godefioid supposa que le propriétaire avait ménagé de petits logements dans ce local pour en tirer parti , car il y avait au-dessus de la porte une affiche faite à la main et ainsi conçue : Plusieurs chambres à louer. Godefroid sonna, mais personne ne vint; et comme il attendait, un individu qui passait lui fit observer que la maison avait une autre entrée sur le boulevard où il trouverait à qui parler.

Godefroid suivit ce conseil, et vit, au fond d'un jardinet qui longeait le boulevard, la façade de cette construction, quoique cachée par les arbres. Le jardinet, assez mal tenu, se trouvait en pente, car il existe entre le boulevard et la rue Notre-Dame des Champs une assez forte diff^érence de hauteur qui faisait de ce petit jardin une espèce de fossé. Godefroid descendit alors dans une allée, au bout de laquelle il vit une vieille femme dont les vêtements délabrés étaient en parfaite harmonie avec la maison.

— N'est-ce pas vous qui avez sonné rue Notre-Dame? demandât-elle.

— Oui, madame... Êtes-vous chargée de faire voir les logements? Sur la réponse de cette portière d'un âge douteux, Godefroid

.s'enquit si la maison était habitée par des gens tranquilles; il se livrait à des occupations qui exigeaient le silence et le repos ; il était

garçon, et voulait s'arranger avec la concierge pour qu'elle fît son ménage.

A cette insinuation, la portière prit un air gracieux et dit :

— Monsieur est bien tombé en venant ici ; car, excepté les jours <le Chaumière, le boulevard est désert comme les marais Pontins...

— Vous connaissez les marais Pontins? dit Godefroid.

— Non, monsieur; mais j'ai là-haut un vieux monsieur dont la fille a pour état d'être à l'agonie, et qui dit cela ; je le répète. Ce pauvre vieillard sera bien content de savoir que monsieur aime et •désire le repos; car un locataire qui serait un général Tempête lui avancerait sa fille... Nous avons, au second, deux espèces d'écrivains; mais ils rentrent, le jour, à minuit; et, la nuit, ils s'en vont à huit heures du matin. Ils se disent auteurs; mais je ne sais p^s où ni quand ils travaillent.

En parlant ainsi, la portière avait conduit Godefroid par un de •ces affreux escaliers de briques et de bois si mal mariés, qu'on ne sait si c'est le bois qui veut quitter les briques ou les briques qui s'ennuient d'être prises dans le bois, et alors ces deux matériaux -se fortifient l'un contre l'autre par des provisions de poussière en été, de boue en hiver. Les murs, en plâtre fendillé, offraient aux regards plus d'inscriptions que l'Académie des belles-lettres n'en a inventées. La portière s'arrêta sur le premier palier.

— Voici, monsieur, deux chambres coniiguës et très-propres qui «donnent sur le carré de M. Bernard. C'est le vieux monsieur en question, un homme bien comme il faut. C'est un monsieur décoré, mais qui a eu des malheurs, à ce qu'il paraît, car il ne porte jamais son décor... lis ont d'abord été servis par un domestique qui était de la province, et ils l'ont renvoyé il y a de ça trois ans... Le jeune fils de la dame suffit pour lors à tout : il fait le ménage...

Godefroid fit un geste.

— Oh ! s'écria la portière, soyez tranquille, ils ne vous diront rien, ils ne parlent à personne. Ce monsieur est là depuis la révolution de Juillet, il est venu en 1831... C'est des gens de province qui auront été ruinés par le changement de gouvernement ; ils sont fiers, ils sont tsciturnes comme des poissons... Depuis quatre ans, monsieur, ils n'ont pas accepté de moi le plus petit service, de peur d'avoir à le payer... Cent sous au jour de l'an, voilà tout ce que je

gagne avec eux... Parlez-moi des auteurs! j'ai dix francs par mois, rien que pour dire qu'ils sont déménagés du dernier terme à tous ceux qui viennent les demander.

Ce bavardage fit espérer à Godefroid une alliée dans cette portière, qui lui dit, tout en lui vantant la salubrité des deux chambres et des deux cabinets, qu'elle n'était pas portière, mais bien la femihe de confiance du propriétaire, pour qui elle gérait en quelque sorte la maison.

— On peut avoir confiance en moi, monsieur, allez! car madame Vauthier aimerait mieux ne rien avoir, que d'avoir un sou à autrui !

Madame Vauthier fut bientôt d'accord avec Godefroid, qui ne A^oulut louer ce logement qu'au mois et meublé. Ces misérables chambres d'étudiants ou d'auteurs malheureux se louaient meublées ou non meublée.^. Les vastes greniers qui s'étendaient sur tout le bâtiment contenaient les meubles. Mais M. Bernard avait meublé lui-même le logement qu'il occupait.

En faisant causer la dame Vauthier, Godefroid devina que son ambition était de tenir une pension bourgeoise; mais, depuis cinq ans, elle n'avait pu rencontrer dans ses locataires un seul commei.sal. Elle demeurait au rez-de-chaussée, sur le boulevard, et gardait ainsi elle-même la maison, à l'aide d'un gros chien, d'une grosse servante et d'un petit domestique qui faisait les bottes, les chambres et les commissions, deux pauvres gens comme elle, en harmonie avec la misère de la maison, avec celle des locataires, avec l'air sauvage et désolé du jardin qui précédait la maison.

Tous deux étaient des enfants abandonnés de leurs familles, et à qui la veuve Vauthier donnait la nourriture pour tous gages, et quelle nourriture! Le garçon, que Godefroid entrevit, poitait une blouse déguenillée pour livrée, des chaussons au lieu de souliers, et dehors il allait en sabots. Ébouriffé comme un moineau qui sort de prendre un bain, les mains noires, il allait travailler à mesurer du bois dans un des chantiers du boulevard, après avoir fait le service du matin-, et, après sa journée, qui, chez les marchands de bois, était finie à quatre heures et demie, il reprenait ses occupations domestiques. 11 allait cherch-r à la fontaine de l'Observatoire l'eau nécessaire à la maison , et que la veuve fournissait aux lo:a-

taires , ainsi que de petites falouides sciées et fabriquées par lui, Népomucène, ainsi s'appelait cet esclave de la veuve Vauthier, apportait sa journée à sa maîtresse. En été, ce pauvre abandonné devenait garçon chez les marchands de vin de la barrière, les dinii.i.ches et les lundis. La veuve l'habillait alors convenablement. Quant à la grosse fille, elle faisait la cuisine sous la direction de la veuve Vauthier, qu'elle aidait dans son industrie le reste du temps; car cette veuve avait un état, elle faisait des chaussons de lisière pour les vendeurs ambulants.

Godefroid apprit tous ces détails en une heure de temps, car la veuve le promena partout, lui montra la maison en lui en expliquant la transformation. Jusqu'en 1828, une magnanerie avait été établie là, moins pour faire de la soie que pour obtenir ce qu'on nomme de la graine. Onze arpents plantés en mûriers dans la plaine de Montrouge, et trois arpents rue de l'Ouest, convertis plus tard en maisons, avaient alimenté cette fabrique d'oeufs de vers à soie. Au moment où la veuve expliquait à Godefroid que M. Barbet, qui prêtait de l'argent à un Italien nommé Fresconi, l'entrepreneur de cette fabrique, n'avait recouvré ses fonds, hypothéqués sur les constructions et les terrains, que par la vente de ces trois arpents qu'elle lui montrait de l'autre côté de la rue Psotre-Dame des Champs, un grand vieillard sec, dont les cheveux étaient entièrement blancs, se montra dans le bout de la rue qui aboutit au carrefour de la rue de l'Ouest.

— Ah bien, il arrive à propos! s'écria la Vauthier; tenez, voilà votre voisin , M. Bernard... — Monsieur Bernard, lui dit-elle dès ipie le vieillard fut à portée de l'entendre, vous ne serez plus seul , voici monsieur qui vient de louer le logement en face du vùire...

M. Bernard leva les yeux sur Godefroid dans une appréhension qu'il était facile de pénétrer, il avait l'air de se dire : « Le malheur que je craignais est donc enfin arrivé 1... »

— Monsieur, dit-il à haute voix, vous comptez demeurer ici?

— Oui, monsieur, répondit honnêtement Godefroid. Ce n'est pas l'asile des gens qui font partie des heureux du monde, et c'est ce que j'ai trouvé de moins cher dans le quartier. Madame Vauthier n'a pas la prétention de loger des millionnaires... Adieu, ma bonne

madame Vauthier; disposez tout de manière que je puisse m'installer ce soir à six heures, je reviendrai très-exactement à celte Jieure-là.

Et Godefroid se dirigea vers le carrefour de la rue de l'Ouest, -^v. allant avec lenteur, car l'anxiété peinte sur la physionomie du grand vieillard sec lui fit croire qu'ils allaient avoir ensemble une explication. En effet, après quelque hésitation, M. Bernard retourna -sur ses pas et marcha de manière à rejoindre Godefroid.

— Le vieux moucliard! il va l'empêcher de revenir,... se dit la ■dame Vauthier; voilà deux fois qu'il me joue ce tour-là... Mais ■patience! dans cinq jours, il doit payer son loyer, et, s'il ne le solde pas recta, je le flanque à la porte. M. Barbet est une espèce de tigre qu'on n'a pas besoin d'exciter, et... Mais je voudrais bien savoir ce qu'il lui dit... Félicité!... Félicité! vilaine gaupe! arriveras-tu?... cria la veuve de sa voix rêche et formidable, car elle ■avait pris sa petite voix flûtée pour parler avec Godefroid.

La servante, grosse fille rousse et louche, accourut.

— Veille bien à tout ici pour quelques instants, m'entends-tu? je reviens dans cinq minutes.

Ft la dame Vauthier, ancienne cuisinière du libraire Barbet, un des plus durs prêteurs à la petite semaine, se glissa sur les pas de ses deux locataires, de manière à les épier de loin, et à pouvoir retrouver Godefroid lorsque la conversation entre M. Bernard et lui serait finie.

M. Bernard allait lentement, comme un homme indécis ou comme un débiteur qui cherche des raisons à donner à un créan- ■cier qui vient de le quitter dans de mauvaises dispositions.

Godefroid, quoiqu'en avant de cet inconnu, le regardait en feignant d'examiner le quartier. Aussi, ne fut-ce qu'au milieu de la grande allée du jardin du Luxembourg que M. Bernard aborda <îodefroid.

— Pardon, mo^^sieur, dit M. Bernard en saluant Godefroid, qui lui rendit son salut , mille pardons de vous arrêter sans avoir riionneur d'être connu de vous; mais votre dessein de loger dans •J'affreuse maison où je me trouve est-il bien arrêté?

— Mais, monsieur...

— Oui, reprit Is vieillard en interrompant Godefroid par un geste

d'autorité, je sais que vous pouvez me demander à quel titre je me mêle de vos affaires, de quel droit je vous interroge,.. Écoutez, monsieur, vous êtes jeune, et je suis bien vieux, j'ai plus que mon âge, et je suis âgé déjà de soixante-sept ans, on m'en donnerait quatre-vingts... L'âge et les malheurs autorisent bien des choses, puisque la loi exempte les septuagénaires de certains services publics; mais je ne vous parle pas des droits qu'ont les têtes blanchies , il s'agit de vous. Savez-vous que le quartier où vous voulez demeurer est désert à huit heures du soir, et que l'on y court des dangers, dont le moindre est d'être volé?... Avez-vous fait attention à ces espaces sans habitations, à ces cultures, à ces jardins?..» Vous pouvez me dire que j'y demeure ; mais, moi, monsieur, je nesors plus de chez moi passé six heures du soir... Vous me ferez observer qu'il y a deux jeunes gens logés au second étage, audessus de l'appartement que vous allez prendre... mais, monsieur, ces deux pauvres écrivains sont sous le coup de lettres de change, poursuivis par des créanciers; ils se cachent, et, partis au jour, ils reviennent à minuit, ne craignant ni les voleurs ni les assassins; d'ailleurs, ils vont toujours ensemble et sont armés... C'est mol qui leur ai obtenu de la préfecture de police l'autorisation de porter des armes...

— Eh! monsieur, dit Godefroid, je ne crains pas les voleurs, par des raisons semblables à celles qui rendent ces messieurs invulnérables, et j'ai pour la vie un si grand mépris, que, si l'on m'assassinait par erreur, je béniiMis le meurtrier...

— Vous n'avez cependant pas l'air très-malheureux, répliqua le vieillard, qui avait examiné Godefroid,

— J'ai tout au plus de quoi vivre, de quoi manger du pain, et je suis venu là, monsieur, à cause du silence qui y règne. Mais puis-je vous demander quel intérêt vous avez à m'éloigner de cette maison?

Le grand vieillard hésitait à répondre; il voyait venir madame Vauthier; mais Godefroid, qui l'examinait attentivement, fut surpris du degré de maigreur auquel les chagrins, la faim peut-être, peutêtre le travail, l'avaient fait arriver; il y avait trace de toutes ces causes d'affaiblissement sur cette figure, où la peau desséchée se collait avec ardeur sur les os, comme si elle avait été exposée au.\

feux de l'Afrique. Le front, haut et d'un aspect menaçant, abritait sous sa coupole deux yeux d'un bleu d'acier, deux yeux froids, I durs, sagaces et perspicaces comme ceux des sauvages, mais meurtris par un profond cercle noir très-ridé. Le nez, grand, long et mince, et le menton, très-relevé, donnaient à ce vieillard une ressemblance avec le masque si connu, si populaire attribué ù don Quichotte; mais c'était don Quichotte méchant, sans illusions, un don Quichotte terrible.

Ce vieillard, malgré cette sévérité générale, laissait percer la crainte et la faiblesse que prête l'indigence à tous les malheureux. Ces deux sentiments produisaient comme des lézardes dans cette face construite si solidement, que le pic dévastateur de la misère semblait s'y ébrécher. La bouche était éloquente et sérieuse. Don Quichotte se compliquait du président de Montesquieu.

Tout le vêtement était de drap noir, mais de drap qui montrait la corde. L'habit, de coupe ancienne, le pantalon, montraient quelques reprises maladroitement travaillées. Les boutons venaient d'être renouvelés. L'habit, boutonné jusqu'au menton, ne laissait pas voir la couleur du linge, et la cravate, d'un noir rougi, cachait l'industrie d'un faux col. Ce noir, porté depuis longues années, puait la misère. Mais le grand air de ce vieillard mystérieux, sa démarche, la pensée qui habitait son front et se manifestait dans ses yeux, excluaient l'idée de pauvreté. L'observateur eût hésité à classer ce Parisien.

M. Bernard paraissait tellement absorbé, qu'il pouvait être pris pour un professeur du quartier, pour un savant plongé dans des méditations jalouses et tyranniques; aussi Godefroid fut-il pris d'un violent intérêt et d'une curiosité que sa mission de bienfaisance aiguillonnait encore.

— Monsieur, si j'étais sûr que vous chf rchiez le silence et la retraite, je vous dirais : « Logez-vous près de moi, » reprit le vieillard en continuant. Louez cet appartement, dit-il en élevant la voix de manière à se faire entendre de la Vauthier, qui passait et ■ qui l'écoutait en effet. Je suis père, monsieur, et je n'ai plus au .' monde que ma fille et son fils pour m'aider à supporter les misères de la vie; or, ma fille a besoin de silence et d'une absolue tranquillité... Tous ceux qui sont venus jusqu'à présent pour se loger

dans l'appartement que vous voulez prendre se sont rendus aux raisons et à la prière d'un père au désespoir; il leur était indifférent de se loger dans telle ou telle rue d'un quartier vraiment désert, et où les logements à bon marché ne manquent pas plus que les pensions à des prix modérés. Mais je vois en vous une volonté bien arrêtée, et, je vous en supplie, monsieur, ne me trompez pas; car, autrement, je serais forcé de partir et d'aller hors barrière... D'abord, un déménagement peut me coûter la vie de ma fille, dit-il d'une voix altérée; puis qui sait si les médecins qui déjà viennent voir ma fille pour l'amour de Dieu voudront passer les barrières?...

Si cet homme avait pu pleurer, il aurait eu les joues couvertes de larmes en disant ces dernières paroles; mais, selon une expression devenue aujourd'hui vulgaire, il eut des larmes dans la voix, et se couvrit le front de sa main, qui ne laissait voir que des os et des muscles.

— Quelle maladie a donc madame votre fille? demanda Godefroid d'un air insinuant et sympathique.

— Une maladie terrible à laquelle les médecins donnent tous les noms, ou, pour mieux dire, qui n'a pas de nom... Ma fortune a passé...

Il se reprit pour dire, avec un de ces gestes qui n'appartiennent qu'aux malheureux :

— Le peu d'argent que j'avais, car je me suis trouvé sans fortune en 1830, renversé d'une haute position, enfin tout ce que je possédais a été dévoré promptement par ma fille, qui déjà, monsieur, avait ruiné sa mère et la famille de son mari... Aujourd'hui, la pension que je touche suffit à peine à payer les nécessités de l'état où se trouve ma pauvre sainte fille... Elle a usé chez moi la faculté de pleurer... J'ai subi mille tortures, monsieur, je suis de granit pour n'être pas mort, ou, plutôt. Dieu conserve le père à l'enfant pour qu'elle ait une garde, une providence, car sa mèis est morte à la peine... Ah! vous êtes venu, jeune homme, dans le moment où le vieil arbre qui n'a jamais plié sent la hache de la misère, aiguisée par la douleur, entamer le cœur... Et, moi qui n'ai jamais proféré de plaintes, je vais vous parler de cette maladie afin de vous empêcher de venir dans cette maison, ou, si vous persistez,

pour vous montrer la nécessité de ne pas troubler notre repos.. ^ En ce moment, monsieur, ma fille aboie comme un chien, jour et nuit!...

— Elle est folle ? dit Godefroid.

— Elle a toute sa raison, et c'est une sainte, répondit le vieillard. Vous allez tout à l'heure croire que je suis fou, quand je vous aurai tout dit. Monsieur, ma fille unique est née d'une mère qur jouissait d'une excellente santé. Je n'ai dans ma vie aimé qu'une seule femme, c'était la mienne ; je l'ai choisie. J'ai fait un mariage d'inclination en épousant la fille d'un des plus braves colonels de la garde impériale, un Polonais, ancien officier d'ordonnance del'empereur, le brave général Tarlovski. Les fonctions que j'exerçais exigent une grande pureté de mœurs-, mais je n'ai pas le cœur fait à loger beaucoup de sentiments, et j'ai fidèlement aimé ma femme, qui méritait un pareil amour. Je suis père comme j'ai étémari, c'est tout vous dire en un mot. Ma fille n'a jamais quitté sa mère, et jamais enfant n'a vécu plus chastement, plus chrétiennement que cette chère fille. Elle est née plus que jolie, belle ; et son mari, jeune homme des mœurs duquel j'étais sûr, car il était le fils d'un de mes amis, un président de cour royale, n'a pu certes contribuer en rien à la maladie de ma fille.

Godefroid et M. Bernard firent une pause involontaire en se regardant tous deux.

— Le mariage, vous le savez, change quelquefois beaucoup les jeunes personnes, reprit le vieillard. La première grossesse s'est bien passée, et a produit un fils, mon petit-fils, qui demeure avec moi maintenant, seul rejeton de deux familles qui se sont alliées. La seconde grossesse fut accompagnée de symptômes si extraordinaires, que les médecins, étonnés tous, les ont attribués à la bizarrerie des phénomènes qui se manifestent quelquefois dans cet état, et qu'ils consignent aux fastes de la science. Ma fille accoucha d'un enfant mort, et, à la lettre, tordu, étouffé par des mouvements intérieurs. La maladie commençait, la grossesse n'y était pour rien... Peut-être êtes-vous étudiant en médecine?

Godefroid fit un geste qui pouvait s'interpréter par une afiirmation tout aussi bien que par une négation.

— Après cet accouchement terrible, laborieux, reprit M. 13er-

nard, — un accouchement, monsieur, qui fit une impression si violente sur mon gendre, qu'il a commencé la mélancolie dont le ^ pauvre garçon est mort, — ma fille, au bout de deux ou trois mois, 1 se plaignit d'une faiblesse générale qui affectait particulièrement : les pieds, lesquels, selon son expression, lui paraissaient être comme du coton. Cette atonie s'est changée en paralysie, mais quelle paralysie, monsieur! On peut plier les pieds à ma fille sous elle, les tordre sans qu'elle le sente. Le membre existe et n'a en apparence ni sang, ni muscles, ni os. Cette affection, qui ne se rap- -porte à rien de connu, a gagné les bras, les mains, et nous avons •cru à quelque maladie de l'épine dorsale. Médecins et remèdes n'ont fait qu'empirer cet état, et ma pauvre fille ne pouvait plus bouger sans se démettre soit les reins, soit les épaules ou les bras. Nous avons eu pendant longtemps, chez nous, un excellent chirur- •gien, presque à demeure, occupé, de concert avec le médecin ou les médecins (car il nous en est venu par curiosité), à remettre les membres à leur place,... le croiriez-vous, monsieur, trois ou quatre fois par jour!... Ah!... Cette maladie a tant de formes, que j'oubliais de vous dirs que, durant la période de faiblesse, avant la paralysie des membres, il s'est manifesté chez ma fille les cas de catalepsie les plus bizarres... Vous savez ce qu'est la catalepsie. Ainsi, elle restait les yeux ouverts, immobiles, quelques jours, dans la position où cet état la prenait. Elle a subi les faits les plus monstrueux de cette affection, et elle a eu jusqu'à des attaques de tétanos. Cette phase de la maladie m'a suggéré l'idée d'employer le magnétisme à sa guérison, lorsque je la vis paralysée si singulièrement. Ma fille, monsieur, fut d'une clairvoyance miraculeuse ; son âme a été le théâtre de tous les prodiges du somnambulisme •comme son corps est le théâtre de toutes les maladies...

Godefroid se demanda en lui-même si le vieillard avait toute sa raison.

— Vraiment, moi qui, nourri de Voltaire, de Diderot et d'Helvétius, suis un enfant du xvni* siècle, dit-il en continuant sans faire attention à l'expression des yeux de Godefroid, moi qui suis un fils de la Révolution, je me moquais de tout ce que l'antiquité -et le moyen âge racontent des possédés : eh bien, monsieur, la possession peut seule expliquer l'état dans lequel est mon enfant XII. 44

Somnambule, elle n'a jamais pu nous dire la cause de ses soufrances; elle ne les voyait point, et toutes les méthodes de traitement qu'elle nous a dictées, quoique scrupuleusement suivies, ne lui firent aucun bien. Par exemple, elle voulut être enveloppée dans un porc fraîchement égorgé ; puis elle ordonna de lui plonger dans les jambes des pointes de fer aimanté fortement et rougi au feu;... de faire fondre le long de son dos de la cire à cacheter... Et quels désastres, monsieur! Les dents sont tombées! Elle devient sourde, puis muette; et puis, après six mois de mutisme absolu, de surdité complète, tout à coup l'ouïe et la parole lui reviennent. Elle a recouvré capricieusement, comme elle le perd, l'usage de ses mains; mais les pieds sont, depuis sept ans, demeurés perdus. Elle a subi des symptômes et des attaques d'iiydrophobie bien prononcés, bien caractérisés. Non-seulement la vue de l'eau, le bruit de l'eau, l'aspect d'un verre, d'une tasse, la mettaient eu fureur, mais encore elle a contracté l'aboiement des chiens, un aboiement mélancolique, les hurlements qu'ils font entendre lorsqu'on joue de l'orgue. Elle a été plusieurs fois à l'agonie et administrée, et elle revenait à la vie pour souffrir avec toute sa raison, avec toute sa clarté d'esprit; car les facultés de l'âme et du cœur sont encore inattaquées... Si elle a vécu, monsieur, elle a causé la mort de son mari, de sa mère,, qui n'ont pas pu supporter de pareilles crises... Hélas! monsieur, ce que je vous dis là n'est rien ! Toutes les fondions naturelles sont perverties, et la médecine peut seule vous expliquer les étranges aberrations des organes... Et c'est dans cet état que j'ai dû l'amener de province à Paris, en 1829; car les deux ou trois médecins célèbres de Paris à qui je me suis adressé, Desjjiein, Bianchon et Haudry, tous ont cru qu'on voulait les mystifier. Le magnétisme était alors très-énergiquement nié par les académies; et, sans mettre la bonne foi des médecins de la i^rovince et la mienne en doute, ils supposaient une inobservation, ou, si vous voulez, une exagération assez commune dans les familles ou chez les malades. Mais ils ont été forcés de changer d'avis, et c'est à ces phénomènes que sont dues les recherches faites dans ces derniers temps sur les maladies nerveuses, car ils ont classé cet état bizarre dans les névroses. La dernière consultation que ces messieurs ont faite a eu pour résultat de supprimar la

médecine ; ils ont décidé qu'il fallait suivre la nature, l'étudier; et, depuis, je n'ai plus eu qu'un médecin, le dernier est le médecin des pauvres de ce quartier. Il suffit, en effet, de soulager les douleurs, de les pallier, puisqu'on n'en connaît pas les causes.

Ici le vieillard s'arrêta, comme oppressé de cette épouvantable confidence.

— Depuis cinq ans, reprit-il, ma fille vit dans des alternatives de mieux et de rechutes continuelles; mais aucun phénomène nouveau ne s'est produit. Elle souffre plus ou moins, par le fait de ces attaques nerveuses si variées que je vous ai brièvement indiquées; mais les jambes et la perturbation des fonctions naturelles sont constantes. La gêne où nous sommes, et qui n'a fait que s'accroître, nous a forcés de quitter l'appartement que j'avais pris, en 1829, dans le quartier du Roule; et, comme ma fille ne peut supporter le changement, que deux fois déjà j'ai failli la perdre en l'emmenant à Paris et en la transportant du quartier Beaujon ici, j'ai tout de suite pris le logement où je suis, en prévision des malheurs qui n'ont pas tardé longtemps à fondre sur moi; car, après trente ans de service, on m'a fait attendre le règlement de ma pension jusqu'en 1833. Ce n'est que depuis six mois que je la touche, et le nouveau gouvernement a joint à tant de rigueurs celle de ne m'accorder que le minimum.

Godefroid fit un geste d'élonnement qui demandait une confidence totale, et le vieillard le comprit ainsi, car il répondit sur-lechamp, non sans laisser échapper un regard accusateur vers le ciel :

— Je suis une des mille victimes des réactions politiques. Je cache un nom objet de bien des vengeances, et, si les leçons de l'expérience ne doivent pas toujours être perdues d'une génération à l'autre, souvenez-vous, jeune homme, de ne jamais vous prêter aux rigueurs d'aucune politique... Non que je me repente d'avoir fait mon devoir, ma conscience est parfaitement en repos, mais les pouvoirs aujourd'hui n'ont plus cette solidarité qui lie les gouvernements entre eux, quoique différents ; et, si l'on récompense le zèle, c'est l'effet d'une peur passagère. L'instrument dont on s'est servi, quelque fidèle qu'il soit, est tôt ou tard entièrement oublié. Vous voyez en moi l'un des plus fermes soutiens du gouvernement des Bourbons de la branche aînée, comme je le fus du pouvoir

impérial, et je suis dans la misère! Trop lier pour tendre /a main, jamais on ne songera que je souffre des maux inouïs. 11 y a cinq jours, monsieur, le médecin du quartier qui soigne ma fille, ou, si vous voulez, qui l'observe, m'a dit qu'il était hors d'état de guérir une maladie dont les formes variaient tous les qumze jours. Selon lui, les névroses sont le désespoir de la médecine, car les causes s'en trouvent dans un système inexplorable. Il m'a conseillé d'avoir recours à un médecin juif qui passe pour un empirique; mais il m*a fait observer que c'était un étranger, un Polonais réfugié, que les médecins sont très-jaloux de quelques cures extraordinaires dont on parle beaucoup, et que certaines personnes le croient trèssavant, très-habile. Seulement, il est exigeant, défiant, il choisit ses malades, il ne perd pas son temps; enfin, il est... communiste... Il se nomme Halpersohn. Mon petit-fils est allé déjà voir ce médecin deux fois inutilement, car nous n'avons pas encore eu sa visite, je comprends pourquoi!...

— Pourquoi? demanda Godefroid.

— Oh! mon petit-fils, qui a seize ans, est encore plus mal vêtu que je ne le suis; et, le croiriez-vous, monsieur, je n'ose pas me présenter chez ce médecin : ma mise est trop peu d'accord avec ce qu'on attend d'un homme de mon âge, sérieux comme je le suis. S'il voit le grand-père dénué comme me voilà, lorsque le petit-fils s'est montré tout aussi mal, le médecin donnera-t-il à ma fille les soins nécessaires? 11 agira comme on agit avec les pauvres... Ec pensez, mon cher monsieur, que j'aime ma fille pour toutes les douleurs qu'elle m'a faites, de même que je l'aimais jadis pour toutes les félicités qu'elle me prodiguait. Elle est devenue angélique. Hélas ! ce n'est plus qu'une âme, une âme qui rayonne sur son fils et sur moi; le corps n'existe plus, car elle a vaincu la douleur... Jugez quel spectacle pour un père ! Le monde, pour ma fille, c'est sa chambre! il y faut des fleurs, qu'elle aime; elle lit beaucoup; et, quand elle a l'usage de ses mains, elle travaille comme une fée... Elle ignore la profonde misère dans laquelle nous sommes plongés... Aussi notre existence est-elle si bizarre, que nous ne pouvons admettre personne chez nous... Me comprenez-vous bien, monsieur? Devinez-vous qu'un voisin est impossible? Je lui demanderais tant de choses, que je lui aurais trop d'obligations, et il me

serait impossible de m'acquitter. D'abord, le temps me manque pour tout : je fais réducation de mon petit-fils, et je travaille. tant, tant, monsieur, que je ne dors pas plus de trois ou quatre heures par nuit...

— Monsieur, dit Godefroid en interrompant le vieillard, qu'il avait écouté patiemment en l'observant avec une douloureuse attention, je serai votre voisin, et je vous aiderai...

Le vieillard laissa échapper un geste de fierté, d'impatience même, car il ne croyait à rien de bon des hommes.

— Je vous aiderai, reprit Godefroid en prenant les mains au vieillard et les lui serrant avec une pieuse affection , mais comme je puis vous aider... Écoutez-moi. Que comptez-vous faire de votre petit-fils?

— 11 va bientôt entrer à l'École de droit, car il prendra la carrière du Palais.

— Votre petit-fils vous coûtera six cents francs par an, alors... Le vieillard garda le silence.

— Moi, dit Godefroid en continuant après une pause, je n'ai rien, mais je puis beaucoup; je vous aurai le médecin juif! Et, si votre fille est guérissable, elle sera guérie. Nous trouverons le moyen de récompenser cet Halpersohn.

— Oh ! si ma fille était guérie, je ferais un sacrifice que je ne puis faire qu'une fois! s'écria le vieillard. Je vendrais la poire conservée pour la soif!

— Vous garderez la poire...

— Oh! la jeunesse! la jeunesse!... s'écria le vieillard en branlant la tête... Adieu, monsieur, ou plutôt au revoir. Voici l'heure de la bibliothèque, et, comme j'ai vendu tous mes livres, je suis forcé d'y aller tous les jours pour mes travaux... Je vous tiens compte de ce bon mouvement que vous venez d'avoir ; mais nous verrons si vous m'accordez les ménagements que je dois demander à mon voisin. Voilà tout ce que j'attends de vous...

— Oui, laissez-moi, monsieur, être votre voisin ; car, voyez-vous, Barbet n'est pas homme à subir des non-valeurs pendant longtemps, et vous pourriez rencontrer un plus mauvais compagnon de misère que moi... Maintenant, je ne vous demande pas de croire en moi, mais de me permettre de vous être utile...

— Et dans quel intérêt? s'écria le vieillard, qui se disposait à descendre les marches du cloître des Chartreux, par où Ton passait alors de la grande allée du Luxembourg dans la rue d'Enfer.

— N'avez-vous donc, dans vos fonctions, obligé personne?

Le vieillard regarda Godefroid les sourcils contractés, les yeux pleins de souvenirs, comme un homme qui compulse le livre de sa vie en y cherchant l'action à laquelle il pourrait devoir une si rare reconnaissance, et il se retourna froidement, après un salut empreint de doute.

— Allons, pour une première entrevue, il ne s'est pas extrêmement effarouché, se dit l'initié.

Godefroid se rendit aussitôt rue d'Enfer, à l'adresse indiquée' par M. Alain, et y trouva le docteur Berton, homme froid et sévère, qui l'étonna beaucoup en lui assurant l'exactitude de tous les détails donnés par M. Bernard sur la maladie de sa fille; et il obtint l'adresse d'Halpersohn.

Ce médecin polonais, devenu depuis si célèbre, demeurait alors à Chaillot, rue Marbeuf, dans une petite maison isolée, où il occupait le premier étage. Le général Roman Zarnovicki logeait au rezde-chaussée, et les domestiques de ces deux réfugiés habitaient les combles de ce petit hôtel, qui n'avait qu'un étage. Godefroid ne vit pas cette fois le docteur, il apprit qu'il était allé assez loin, en province, appelé par un riche malade; mais il fut presque content de ne pas le rencontrer, car, dans sa précipitation, il avait oublié de se munir d'argent et fut obligé de retourner à l'hôtel de la Chanterie pour en prendre chez lui.

Ces courses et le temps de dîner dans un restaurant de la rue de rOdéon firent atteindre à Godefroid l'heure où il devait entrer en possession de son logement, au boulevard du Mont-Parnasse. Rien n'était plus misérable que le mobilier avec lequel madame Vauthier avait garni les deux chambres. Il semblait que cette femme eût pour habitude de louer des logements qu'on n'habitait pas. Évidemment, le lit, les chaises, les tables, la commode, le secrétaire, les rideaux provenaient de ventes faites par autorité de justice, où l'usurier les avait gardés pour son compte, en n'en trouvant pas la valeur intrinsèque, cas assez fréquent.

Madame Vauthier, les poings sur les hanches, attendait des

Temcrcîments ; elle prit donc le sourire de Godefroid pour un sourire da surprise.

— Ah! je vous ai choisi tout ce que nous avons de plus beau, mon cher monsieur Godefroid, dit-elle d'un air triomphant. Voilà de jolis rideaux de soie, et un lit en acajou qui n'est pas piqué des vers!... il a appartenu au prince de Wissembourg et vient de son hôtel. Quand il a quitté la rue Louis-le-Grand, en 1809, j'étais fille de cuisine chez lui... De là, je suis entrée, pour lors, chez mon propriétaire.

Godefroid arrêta le flux des confidences en payant son moi? d'avance et donna, d'avance aussi, les six francs qu'il devait à madame Vauthier pour qu'elle fît son ménage. En ce moment, il entendit aboyer, et, s'il n'avait pas été prévenu par M. Bernard, il aurait pu croire que son voisin gardait un chien chez lui.

— Est-ce que ce chien-là jappe la nuit?...

— Oh ! soyez tranquille, monsieur, prenez patience, il n'y a plu? que cette semaine à souffrir. M. Bernard ne pourra pas payer son terme et il sera mis dehors... Mais c'est des gens bien singulier?, allez! Je n'ai jamais vu leur chien. Ce chien est des mois..., qu'estce que je dis, des mois? des six mois sans qu'on l'entende! c'est à croire qu'ils n'ont pas de chien. Cet animal ne quitte pas la chambre de la dame... Il y a une dame bien malade, allez! Elle n'est pas sortie de sa chambre depuis qu'elle y est entrée... Le vieux M, Bernard travaille beaucoup, et son fils aussi, qui est externe au collège Louis-le-Grand, où il achève sa philosophie, à seize ans! C'est crâne, ça! mais aussi ce petit môme travaille comme un enragé!.,. Vous allez les entendre déménager les fleurs qui sont chez la dame, car ils ne mangent que du pain, le grand-père et le petit-fils, mais ils achètent des fleurs et des friandises pour la dame... Il faut que cette dame soit bien mal, pour ne pas être sortie d'ici depuis qu'elle y est entrée; et, à entendre M. Berton, le médecin qui vient la voir, elle n'en sortira que les pieds en avant.

— Et que fait-il, ce M. Bernard?

— C'est un savant, à ce qu'il paraît; car il écrit, il va travailler aux bibliothèques, et monsieur lui prête de l'argent sur ce qu'il compose.

— Qui, monsieur?

— Mon propriétaire, M. Barbet, l'ancien libraire; il était établi» depuis seize ans. C'est un Normand qui vendait de la salade dans les rues et qui s'est mis bouquiniste, en 1818, sur les quais; puis^ il a eu une petite boutique, et il est maintenant bien riche... C'est une manière de juif qui fait trente-six métiers, puisqu'il était, comme associé avec l'Italien qui a bâti cette baraque pour loger des vers à soie...

— Ainsi cette maison est le refuge des auteurs malheureux? dil- Godefroid.

— Est-ce que monsieur aurait le malheur d'en être un? de» manda la veuve Vauihier.

— Je n'en suis qu'au début, répondit Godefroid.

— Oh! mon cher monsieur, pour le mal que je vous veux^ restez-en là!... Journaliste, par exemple, je ne dis pas...

Godefroid ne put s'empêcher de rire, et il souhaita le bonsoir à celte cuisinière qui, sans le savoir, représentait la bourgeoisie.. En se couchant dans cette affreuse chambre carrelée en briquesrouges qui n'avaient pas seulement été mises en couleur, et tendued'un papier à sept sous le rouleau, Godefroid regretta non-seulemewi son petit appartement de la rue Chanoinesse, mais encoreet surtout la société de madame de la Chanterie. 11 sentit en son» âme un grand vide. 11 avait déjà pris des habitudes d'esprit, et il ne se souvint pas d'avoir éprouvé de pareils regrets pour quoique ce soit de sa vie antérieure. Cette comparaison, si courte, fut d'un effet prodigieux sur son âine : il comprit que nulle vie ne pouvait valoir colle qu'il voulait embrasser, et sa résolution de devenirun émule du bon père Alain fut inébranlable. Sans avoir la vocation, il eut la volonté.

Le lendemain , Godefroid , habitué par sa nouvelle vie à selever de très-grand matin, vit par sa fenêtre un jeune hommed'environ dix -sept ans, vêtu d'une blouse, qui revenait sansdoute d'une fontaine publique en tenant une cruche pleine d'eau^ à chaque main. La figure de ce jeune homme, qui ne se savait pas vu, laissait paraître ses sentiments, et jamais Godefroid n'avait rien observé de si naïf, mais aussi rien de si triste. Les grâces de la jeunesse étaient comprimées par la misère, par

l'étude et par de grandes fatigues physiques. Le petit -fils de M. Bernard était remarquable par un teint d'une excessive blancheur, que rehaussaient encore des cheveux très-bruns. 11 fit irois voyages ; au dernier, il vit décharger une voie de bois neuf que Godefroid avait demandée la veille, car l'hiver tardif de 1838 commençait à se faire sentir, et il avait neigé légèrement pendant la nuit.

Népomucène, qui venait de commencer sa journée en allant chercher ce bois, sur lequel madame Vauthier avait prélevé largement sa redevance, causait avec le jeune homme, en attendant que le scieur lui eût fourni la charge qu'il allait monter. 11 était facile de deviner que le froid, venu subitement, causait des inquiétudes au petit-fils de M. Bernard, et que la vue de ce bois, autant que le ciel grisâtre, lui rappelait la nécessité de faire sa provision. Mais tout à coup le jeune homme, comme s'il se fût reproché deperdre un temps précieux, reprit ses deux cruches et rentra précipitamment dans la maison. 11 était en effet sept heures et demie, et, en les entendant sonner à l'horloge du couvent de la Visitation^ il songea qu'il fallait être au collège Louis-le-Grand à huit heures et demie.

Au moment où le jeune homme rentra, Godefroid allait ouvrir à madame Vauthier, qui venait apporter du feu à son nouveau locataire, en sorte que Godefroid fut témoin d'une scène qui eut lieu sur le palier. Un jardinier du voisinage, après avoir sonné plusieurs fois à la porte de M. Bernard sans avoir fait venir personne, car la sonnette était enveloppée de papier, eut une dispute assez grossière avec le jeune homme en lui demandant de l'argent dû pour la location des fleurs qu'il fournissait. Comme ce créancier élevait la voix, M. Bernard parut.

— Auguste, dit-il à son petit-fils, habille-toi, l'heure d'aller au collège est venue.

Il prit les deux cruches et les rentra dans la première pièce do son appartement, où se voyaient des fleurs dans des jardinières; puis il ferma la porte et revint parler au jardinier. La porte de Godefroid était ouverte, car Népomucène avait commencé ses voyages et entassait le bois dans la première pièce. Le jardinier s'était tu devant M. Bernard, qui, vêtu d'une robe de chambre eo

soie couleur violette, boutonnée jusqu'au menton, avait un air imposant.

— Vous pouvez bien nous demander ce que nous vous devons sans crier, dit M. Bernard.

— Soyez juste, mon cher monsieur, répliqua le jardinier : vous deviez me payer toutes les semaines, et voilà trois mois, dix semaines, que je n'ai rien reçu, et vous me devez cent vingt francs. Nous sommes habitués à louer nos fleurs à des gens riches qui nous donnent notre argent dès que nous le demandons, et voilà cinq fois que je viens! Nous avons nos loyers à payer, nos ouvriers, et je ne suis guère plus riche que vous. Ma femme, qui vous donnait du lait et des œufs, ne viendra pas non plus ce matin : vous lui devez trente francs, et elle aime mieux ne pas venir que de vous tourmenter, car elle est bonne, m.a femme! Si on l'écoutait. le commerce ne serait pas possible. C'est pour cela que, moi qui n'entends pas de cette oreille-là, vous comprenez...?

En ce moment, Auguste sortit, vêtu d'un méchant petit habit vert et d'un pantalon en drap de même couleur, d'une cravate noire et de bottes usées. Ces vêtements, quoique soigneusement brossés, accusaient une détresse arrivée au dernier degré, car ils étaient trop courts et trop étroits ; en sorte que l'étudiant semblait devoir les faire craquer au moindre mouvement. Les coutures devenues blanches, les contours recroquevillés, les boutonnières crevées, malgré les raccommodages, y montraient aux yeux les moins exercés les ignobles stigmates de l'indigence. Cette livrée contrastait avec la jeunesse d'Auguste, qui s'en alla, mordant un morceau de pain rassis où ses belles et fortes dents laissaient leur empreinte. Il déjeunait ainsi pendant le trajet du boulevard du Mont-Parnasse à la rue Saint-Jacques, tout en tenant ses livres et ses papiers sous le bras, et coiffé d'une casquette, aussi trop petite pour sa forte tête, d'où s'échappait sa magnifique chevelure noire.

Eu passant devant son grand-père, il échangea, mais rapidement, un regard d'une effroyable tristesse; car il le voyait aux prises avec une difficulté presque insurmontable, et dont les conséquences étaient terribles. Pour laisser place à l'élève de philosophie, le jardinier se recula jusqu'à la porte de Godefroid; et, au

moment où cet homme se trouvait sur la porte, Népomucène, chargé de bois, embarrassa le palier, eu sorte que le créancier recula jusqu'à la fenêtre.

— Monsieur Bernard, cria la veuve Vauthier, croyez-vous que M. Godefroid ait loué son logement pour que vous y teniez vos séances ?

— Pardon, madame, répondit le jardinier, le carré s'lsi trouvé plein...

— Je ne dis pas cela pour vous, monsieur Cartier, dit la veuve.

— Restez! s'écria Godefroid en s'adressant au jardinier. — Et vous, mon cher voisin, ajouta-t-il en regardant M. Bernard, que •cette injure atroce trouvait insensible, s'il vous convient de vous expliquer dans cette chambre avec votre jardinier, venez-y.

Le grand vieillard, hébété de douleur, jeta sur Godefroid un coup d'œil qui contenait mille remercîments.

— Quant à vous, ma chère madame Vauthier, ne soyez pas si rude pour monsieur, qui, d'abord, est un vieillard et à qui, de plus, vous avez l'obligation de me voir loger ici.

— Ah bah! s'écria la veuve,

— Puis, si les gens qui ne sont pas riches ne s'aident pas entre eux, qui donc les aidera? Laissez-nous, madame Vauthier; je soufflerai mon feu moi-même. Voyez à faire mettre mon bois dans votre cave, je crois que vous en aurez bien soin.

Madame Vauthier disparut; car Godefroid, en lui donnant le bois à serrer, venait de fournir pâture à son avidité.

— Entrez par ici, messieurs, dit Godefroid, qui ht un signe au jardinier en présentant deux chaises au débiteur et au créancier.

Le vieillard conversa debout, mais le jardinier s'assit.

— Voyons, mon cher, reprit Godefroid, les riches ne payent pas aussi régulièrement que vous le dites, et il ne faut pas tourmenter un digne homme pour quelques louis. Monsieur touche sa pension tous les six mois, et il ne peut pas vous faire une délégation pour une si misérable somme; mais, moi, j'avancerai l'argent, si vous le voulez absolument.

— M. Bernard a touché l'argent de sa pension il y a vingt jours environ, et il ne m'a pas payé... Je serais fâché de lui faire de la peine...

— Comment! vous lui fournissez des fleurs depuis...

— Oui, monsieur, depuis six ans, et il m'a toujours bien payé, M. Bernard, qui prêtait l'oreille à tout ce qui se passait chez lui,

sans écouter celt3 discussion, entendit des cris à travers les cloisons, et il s'en alla tout effrayé, sans dire mot.

— Allons, allons, mon brave homme, apportez de belles fleurs, vos plus belles fleurs, ce matin même, à M. Bernard, et que voire femme envoie de bons œufs et du lait; je vous payerai ce soir, moi!

Cartier regarda singulièrement Godefroid.

— Vous en savez sans doute plus que madame Vauthier, qui m'a fait prévenir de me dépêcher si je voulais être payé, dit-il. Ni elle, ni moi, monsieur, nous ne pouvons nous expliquer pourquoi des gens qui mangent du pain, qui l'amassent des épluchures de légumes, des restes de carottes, de navets et de pommes de terre au coin des portes des restaurateurs,... oui, monsieur, j'ai surpris le petit avec un vieux cabas qu'il emplissait;.,, eh bien, pourquoices gens-là dépensent près de cent francs par mois de fleurs... On dit que le vieux n'a que trois mille francs de pension.

— En tout cas, répliqua Godefroid, ce n'est pas à vous de trouver mauvais qu'ils se ruinent en fleurs...

— Sans doute, monsieur, pourvu que je sois payé.

— Apportez-moi votre mémoire.

— Très-bien, monsieur,... dit le jardinier avec une teinte de respect. .Monsieur veut sans doute voir la dame cachée?...

— Allons, mon cher ami, vous vous oubliez! répliqua sèchement Godefroid. Retournez chez vous, choisissez vos plus belles fleurs pour remplacer celles que vous devez reprendre. Si vous pouvez me donner à moi de bonne crème et des œufs frais, vous aurez ma pratique, et j'irai voir ce matin votre établissement.

— C'est un des plus beaux de Paris, monsieur, et j'expose au Luxembourg. Mon jardin, qui a trois arpents, est situé sur le boulevard, derrière le jardin de la Grande-Chaumière.

— Bien, monsieur Cartier. Vous êtes, à ce que je vois, plus riche que je ne le suis... Ayez donc des égards pour nous, car qui sait si nous n'aurons pas quelque besoin les uns des autres?

Le jardinier sortit, fort inquiet de ce que pouvait être Godefroid.

— J'ai pourtant été comme cela! se dit Godefroid en soufflant son feu. Quel admirable représentant du bourgeois d'aujourd'hui : commère, curieux, dévoré d'égalité, jaloux de la pratique, furieux de ne pas savoir pourquoi un pauvre malade reste dans sa chambre sans se montrer, et cachant sa fortune, vaniteux au point de la découvrir pour pouvoir se mettre au-dessus de son voisin. Cet ■homme doit être au moins lieuienant dans sa compagnie. Avec quelle facilité se joue, à toutes les époques, la scène de M. Dimanche! Encore un instant et je me faisais un ami du sieur Cartier...

Le grand vieillard interrompit ce soliloque de Godefroid, qui prouve combien ses idées étaient changées depuis quatre mois.

— Pardon, mon voisin, dit-il d'une voix troublée, je vois que vous venez de renvoyer le jardinier satisfait, car il m'a salué poliment. En vérité, jeune homme, la Providence semble vous avoir envoyé exprès ici pour nous, au moment même où nous succombions. Hélas! une indiscrétion de cet homme vous a fait deviner bien des choses. Il est vrai que j'ai touché le semestre de ma pension il y a quinze jours, mais j'avais des dettes plus pressantes que celle-là, et il a fallu réserver la somme de notre loyer, sous peine d'être chassés d'ici. Vous, à qui j'ai confié l'état dans lequel est ma fille, et qui l'avez entendue...

11 regarda d'un air inquiet Godefroid, qui fit un signe affirmatif.

— Eh bien, jugez si ce ne serait pas le coup de la mort,... car il faudrait la mettre dans un hôpital!... Mon petit-fils et moi, nous redoutions cette matinée, et ce n'était pas Cartier que nous craignions le plus, mais le froid...

— Mon cher monsieur Bernard, j'ai du bois, prenez-en, dit Godefroid.

— Comment, s'écria le vieillard, reconnaître jamais de tels services?,..

— En les acceptant sans façon, répliqua vivement Godefroid, et en m'accordant toute confiance.

— Mais quels sont mes droits à tant de générosité? demanda M. Bernard, redevenant défiant. Ma fierté, celle de mon petit-fils, sont vaincues! s'écria-t-il, car nous sommes déjà descendus à des explications avec les deux ou trois créanciers que nous avons. Les malheureux n'ont pas de créanciers; il faut, pour en avoir, une

certaine splendeur extérieure que nous avons perdue... Mais je n'ai pas encore abdiqué mon bon sens, ma raison,... ajouta-t-il comme s'il se fût parlé à lui-même.

— Monsieur, répondit gravement Godefroid, le récit que vous m'avez fait hier tirerait des larmes à un usurier !

— Non, non;... car Barbet, ce libraire, notre propriétaire, spécule sur ma misère et la fait espionner par cette Vauthier, son ancienne servante.

— Comment peut-il spéculer sur vous? demanda Godefroid.

— Je vous dirai cela plus tard, répondit le vieillard. Ma fille peut avoir froid, et, puisque vous le permettez, je suis dans une situation à recevoir l'aumône, même de mon plus cruel ennemi...

— Je vais vous porter du bois, dit Godefroid, qui traversa le palier en tenant une dizaine de bûches qu'il déposa dans la première pièce de l'appartement du vieillard.

M. Bernard en avait pris autant, et, quand il vit cetle petite provision de bois, il ne put réprimer le sourire niais et quasiment imbécile par lequel les gens sauvés d'un danger mortel, et qui leur semblait inévitable, expriment leur joie, car il y a de la terreur encore dans cette joie.

— Acceptez tout de moi, mon cher monsieur Bernard, sans aucune défiance, et, quand votre fille sera sauvée, quand vous serez heureux, je vous expliquerai tout; mais, jusque-là, laissez-moi faire... Je suis allé chez le médecin juif, et malheureusement Halpersohn est absent; il ne revient que dans deux jours...

En ce moment, une voix, qui parut être à Godefroid et qui réellement était d'un timbre frais et mélodieux, cria : « Papa! papa! » sur deux notes expressives.

En parlant au vieillard, Godefroid avait déjà remarqué, dans les rainures de la porte qui faisait face à la porte d'entrée, les lignes blanches d'une peinture soignée qui révélait de grandes dilTérences entre la chambre de la malade et les autres pièces de ce logement; mais sa curiosité, si vivement excitée, fut alors portée au plus haut degré ; sa mission de bienfaisance n'était plus qu'un prétexte, le but fut de voir la malade. 11 se refusait à croire qu'une créature douée d'une semblable voix pût être un objet de dégoût.

— Vous vous donnez vraiment trop de peine, papa!... disait la voix. Pourquoi ne pas avoir plus de domestiques que vous n'en avez... A votre âge!... mon Dieu!...

— Tu sais bien, ma chère Vanda, que je ne veux pas que d'autres que ton fils et moi te servent.

Ces deux phrases que Godefroid entendit à travers la porte, ou plutôt devina, car une portière étouffait les sons, lui fit pressentir la vérité. La malade, entourée de luxe, devait ignorer la situation réelle de son père et de son fils. La douillette de soie de M. Bernard, les fleurs, et sa conversation avec Cartier, avaient déjà donné quelques soupçons à Godefroid, qui restait là, presque hébété de ce prodige d'amour paternel. Le contraste entre la chambre de la malade telle qu'il se la figurait et le reste était d'ailleurs étourdissant. Qu'on en juge :

Par la porte de la troisième chambre, que le vieillard avait laissée entr'ouverte , Godefroid aperçut deux couchettes jumelles en bois peint comme les couchettes des pensions infimes, et garnies d'une paillasse et d'un mince matelas, sur lesquels il n'y avait qu'une couverture. Un petit poêle en fonte, pareil à ceux sur le couvercle desquels les portiers font leur cuisine, et au bas duquel se voyait une dizaine de mottes, eût expliqué le dénûment de M. Bernard, sans les autres détails, tout à fait en harmonie avec cet horrible poêle.

En avançant d'un pas, Godefroid vit la poterie des plus pauvres ménages : des jattes en terre vernie où nageaient des pommes de terre dans de l'eau sale. Deux tables en bois noiiTi, chargées de papiers, de livres, et placées devant la croisée qui donnait rue Notre-Dame des Champs, indiquaient les occupations nocturnes du père et du fils. Il y avait sur les deux lab'.es deux chandeliers en ftr battu comme en ont les pauvres, et dans lesquels Godefroid apeiçut des chandelles du moindre prix, c'est-à-dire do celles dont la livre se compose de huit chandelles.

Sur une troisième table, qui servait de table de cuisine, brillaient deux couverts et une petite cuiller en vermeil, des assiettes, un bol, des tasses en porcelaine de Sèvres, un double couteau de vermeil et d'acier dans son écrin, enfin la vaisselle de la malade.

Le. poêle était allumé, l'eau contenue dans le fourneau fumait

faiblement. Une armoire en bois peint contenait sans cloute le linge et les eflets de la fille de M. Bernard; car, sur le lit du père, il vit l'habillement qu'il lui avait vu la veille posé en travers en façon de couvre-pied.

D'autres bardes, placées de la même manière sur le lit du petitfils, faisaient présumer que toute leur garde-robe était là; car, sous le lit, Godefroid aperçut des chaussures. Le carreau, balayé sans doute rarement, ressemblait à celui des classes dans les pensionnats. Un pain de six livres enlamé se voyait sur une planche au-dessus de la table. Enfin c'était la misère à son dernier période, la misère parfaitement organisée, avec la froide décence du parti pris de la supporter; la misère hâtée qui veut, qui doit et qui ne peut pas tout faire chez elle, et qui alors intervertit les usages de tous ses pauvres meubles. Aussi, une odeur forte et nauséabonde s'exhalait-elle de cette pièce, rarement nettoyée.

L'antichambre, où se trouvait Godefroid, était au moins conve- -nable, et il devina qu'elle servait à cacher les horreurs de la pièce où ■demeuraient le petit-fils et le grand-père. Cette antichambre, tendue d'un papier quadrillé dans le genre écossais, était garnie de quatre chaises en noyer, d'une petite table, et ornée de la gravure en couleur du portrait de l'empereur, fait par Horace Vernet ; du portrait de Louis XVllI, de celui de Charles X et du prince Poniatovski, sans doute l'ami du beau-père de M. Bernard. La fenêire était décorée de rideaux en calicot bordés de bandes rouges et à franges.

Godefroid, qui surveillait Népomucène, l'entendant monter une charge de bois, lui fit signe de la décharger tout doucement dans l'antichambre de M. Bernard, et, par une attention qui prouvait quelques progrès chez l'initié , il ferma la porte du taudis pour ■ que le garçon de la veuve Vauthier ne sût rien de la misère du vieillard.

L'antichambre était alors encombrée de trois jardinières pleines des plus magnifiques fleurs, deux oblongues et une ronde, toutes trois en bois de palissandre et d'une grande élégance; aussi Népomucène ne put-il s'empêcher de dire, après avoir posé son bois sur le carreau :

— Est-ce gentil!... Ça doit-il coûter cher!...

^ Jean , ne faites donc pas tant de bruit!... cria M. Bernard.

— Entendez-vous? dit Népomucène à Godefroid. Il est toqué, pour sûr, le vieux bonhomme!...

— Sais-tu comment tu seras à son âge?...

— Oh! que oui, je le sais! répondit Népomucène. Je serai dans un sucrier»

— Dans un sucrier?...

— Oui, l'on aura sans doute fait du noir avec mes os. J'ai vu les charretiers des raffineurs assez souvent à Montsouris venir chercher du noir pour leurs fabriques, et ils m'ont dit qu'ils en employaient à faire le sucre.

Et il alla chercher une autre charge de bois, après cette réponse philosophique.

Godefroid tira discrètement la porte de M. Bernard et le laissa seul avec sa fille. Madame Vauthier, qui pendant ce temps avait fait le déjeuner de son nouveau locataire, vint le servir, aidée de Félicité. Godefroid , plongé dans ses réflexions , regardait le feu de sa cheminée. Il était absorbé par la contemplation de cette misère qui contenait tant de misères différentes, mais où il entrevoyait aussi les joies ineffables des mille triomphes remportés par l'amour filial et paternel. C'était comme des perles semées sur de la bure.

— Quels romans, parmi les plus célèbres, valent ces réalités? se disait-il. Quelle belle vie, que celle où l'on épouse de pareilles existences , où l'âme en pénètre les causes et les effets en y remédiant, en calmant les douleurs, en aidant au bien!... Aller ainsi s'incarner au malheur, s'initier à de tels intérieurs! Agir perpétuellement dans les drames renaissants dont la peinture nous charme chez les auteurs célèbres!... Je ne croyais pas que le bien fût plus piquant que le vice.

— Monsieur est-il content?... demanda madame Vauthier, qui, aidée de Félicité, venait d'apporter la table près de Godefroid.

Godefroid aperçut alors une excellente tasse de café au lait, accompagnée d'une omelette fumante, de beurre frais et de petits radis roses.

— Où diable avez-vous péché ces radis ?demanda Godefroid.

— Ils m'ont été donnés par M. Cartier, répondit-elle, j'en ai fait hommage à monsieur.

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