‹ Scènes de la vie militaireChapitre 42 sur 45 · XII · texte numérisé non relu

XII

— Géricault, dit-elle, était de Rouen, et, sa famiUe ayant eu quelques obligations à mon père, le premier président, il nous remercia par ce chef-d'œuvre , où vous me voyez à l'âge de seize ans.

— Vous avez un fort beau tableau, dit Godefroid, il est tout à fait inconnu de ceux qui se sont occupés des œuvres si rares de ce génie.

— Ce h ist plus pour moi, dit-elle, qu'une chose d'affection, car je ne vis que par le cœur; et j'ai la plus belle vie, ajouta-t-elle en regardant son père et lui jetant toute son âme dans ce regard. Ah! monsieur, si vous saviez ce qu'est mon père! Qui jamais pourrait croire que ce grand et sévère magistrat, à qui l'empereur a eu tant d'obligations, qu'il lui a donné cette tabatière, et que Charles X a cru le récompenser par ce cabaret de Sèvres-là, ditelle en montrant la console; que ce ferme soutien du pouvoir et des lois, ce savant publiciste, a, dans un cœur de rocher, les délicatesses d'un cœur de mère? — Oh! papa! papa! embrasse-moi,... viens! je le veux, si tu m'aimes.

Le vieillard se leva, se pencha sur le lit et prit un baiser sur le front blanc, vaste, poétique de sa fille, de qui les fureurs maladives ne ressemblaient pas toujours à cette tempête d'aiïection.

Le vieillard se promena par la chambre, il avait aux pieds des pantoufles brodées par sa fille et il ne faisait aucun bruit.

— Et quelles sont vos occupations ? demanda-t-elle à Godefroid après une pause.

— Madame, je suis employé, par des personnes pieuses, à secourir les gens très-malheureux.

— Ah! la belle mission, monsieur! dit-elle. Croyez-vous que l'idée de me vouer à cette occupation m'est venue?... Mais quelles sont les idées que je n'ai pas eues? reprit-elle en faisant un mouvement de tête. La douleur est comme un flambeau qui nous éclaire la vie... Si donc je recouvrais la santé...

— Tu t'amuserais, mon enfant, interrompit le vieillard.

— Certainement, répondit-elle, j'en ai le désir, mais en aurais-je la faculté? Mon fils sera, je l'espère, un magistrat digne de ses deux grands-pères, il me quittera. Que faire?... Si Dieu me rend la vie, je la lui consacrerai! Oh! après vous avoir donné tout ce

que vous en voudrez ! s'écria-t-elle en regardant son père et son fils. Il y a des moments, mon père, où les idées de M. de Maistre me travaillent, et je crois que j'expie quelque chose.

— Voilà ce que c'est que de tant lire! s'écria le vieillard évidemment chagriné.

— Ce brave général polonais, mon arrière-grand-père, a trempé fort innocemment dans le partage de la Pologne.

— Allons, voilà la Pologne! fit Bernard.

— Que veux-tu, papa! mes souffrances sont infernales, elles donnent horreur de la vie, elles me dégoûtent de moi-même. Eh bien , en quoi les ai-je méritées? De telles maladies ne sont pas un simple dérangement de santé, c'est l'organisation tout entière pervertie, et...

— Chante l'air national que chantait ta pauvre mère, tu feras plaisir à monsieur, à qui j'ai parlé de ta voix, dit le vieillard, qui voulait évidemment distraire sa fille des idées dans lesquelles elle s'engageait.

Vanda se mit à chanter, d'un ton bas et doux, une chanson en langue polonaise qui fit rester Godefroid stupide d'admiration et saisi de tristesse. Cette mélodie, assez semblable aux airs traînants et mélancoliques de la Bretagne, est une de ces poésies qui vibrent dans le cœur longtemps après qu'on les a entendues. En écoutant Vanda, Godefroid la regardait, mais il ne put soutenir les regards extatiques de ce reste de femme, quasi folle, et il arrêta sa vue sur des glands qui pendaient de chaque côté du ciel de lit.

— Ah ! ah ! fit Vanda, qui se mit à rire de l'attention de Godefroid. vous vous demandez à quoi cela sert?

— Vanda! dit le père, allons, calme-toi, ma fille! Tiens, voici le thé. — Ceci, monsieur, est une bien coûteuse machine, dit-il à Godefroid. Ma fille ne peut pas se lever, et elle ne peut pas non plus rester dans son lit sans qu'on le fasse ou qu'on en change les draps. Ces cordons répondent à des poulies, et, en passant sous elle un carré de peau maintenu aux quatre coins par des anneaux qui s'accrochent à quatre cordes, nous pouvons l'enlever sans fatigue pour elle, ni pour nous.

— On m'enlève!... répéta follement Vanda. Heureusement, Auguste parut, apportant une théière qu'il mit

sur une petite table, où il déposa le cabaret de porcelaine de Sèvres et qu'il couvrit de pâtisseries, de sandwichs. 11 apporta la crème et le beurre. Cette vue changea tout à fait les dispositions de la malade qui tournaient h une crise.

— Tiens, Vanda , voilà le nouveau roman de Nathan. Si tu t'éveilles cette nuit, tu auras de quoi lire.

— La Perle de Dol! Ah ! cela doit être une histoire d'amour... — Auguste, dis donc, j'aurai un accordéon!

Auguste leva la tête brusquement et regarda son grand-père d'un air singulier.

— Voyez, comme il aime sa mère ! reprit Vanda. — Viens m'embrasser, mon petit chat. Non, ce n'est pas ton grand-père, c'est monsieur que tu dois remercier, car notre voisin doit m'en prêter un demain matin. — Comment est-ce fait, monsieur?

Godefroid, sur un signe du vieillard, expliqua longuement l'accordéon, tout en savourant le thé fait par Auguste, et qui, d'une qualité supérieure, était exquis.

Vers dix heures et demie, l'initié se retira, lassé du spectacle de cette lutte insensée du grand -père et du fils, admirant leur héroïsme et cette patience de tous les jours à jouer un double rôle, également accablant.

— Eh bien, lui dit M. Bernard, qui le suivit chez lui, vous comprenez, monsieur, la vie que je mène! C'est à toute heure les émotions du voleur, attentif à tout. Un mot, un geste, tueraient ma fille ! Une babiole de moins parmi celles qu'elle a l'habitude de voir révélerait tout à cet esprit, qui voit à travers les murs.

— Monsieur, répondit Godefroid, lundi Halpersohn prononcera \\T votre fille , car il est arrivé. Je doute que la science puisse réta- 4ir ce corps...

— Oh! je n'y compte pas, dit avec un soupir l'ancien magistrat; mais qu'on lui rende la vie supportable... Je comptais, monsieur, sur votre intelligence, et je voulais vous remercier, car vous avez tout compris... Ah! voilà l'accès! s'écria-t-il en entendant un cri à travers les murs; elle a excédé ses forces...

Et, serrant la main de Godefroid, le vieillard courut chez lui. A huit heures du matin, le lendemain, Godefroid frappait à la porte du célèbre médecin polonais. Il fut conduit par un valet de

chambre au premier étage du petit hôtel, qu'il avait pu examiner pendant le temps que le portier mit à trouver et à prévenir le domestique.

Heureusement, comme il s'en doutait, l'exactitude de Godefroid lui sauva l'ennui d'attendre; il était, sans doute, le premier venu. D'une antichambre fort simple, il passa dans un grand cabinet où il aperçut un vieillard en robe de chambre, qui fumait une longue pipe. La robe de chambre, en alépine noire, devenue luisante, portait la date de rémigration polonaise.

— Qu'y a-t-il pour votre service? lui dit le médecin juif, car vous n'êtes pas malade...

Et il arrêta sur Godefroid un regard qui avait l'expression curieuse et piquante des yeux du juif polonais, ces yeux qui semblent avoir des oreilles.

Halpersohn était, au grand étonnement de Godefroid, un homme de cinquante-six ans, à petites jambes turques et dont le buste était large , puissant. Il y avait en cet homme quelque chose d'oriental, car sa figure avait dû, dans la jeunesse, être fort belle; il en restait un nez hébraïque, long et recourbé comme un sabre de Damas. Le front, vraiment polonais, large et noble, mais ridé comme un papier froissé, rappelait celui de saint Joseph des vieux maîtres italiens. Les yeux, vert de mer et enchâssés, comme ceux des perroquets, par des membranes grisâtres et froncées, exprimaient la ruse et l'avarice à un degré supérieur. Enfin, la bouche, fendue comme une blessure, ajoutait à cette physionomie sinistre tout le mordant de la défiance.

Cette face pâle et maigie, car Halpersohn était d'une remarquable maigreur, surmontée de cheveux gris mal peignés, avait pour ornement une longue barbe très-fournie, noire, mélangée de blanc, qui cachait la moitié du visage, en sorte qu'on n'en voyait que le front, les yeux, le nez, les pommettes et la bouche.

Cet ami du révolutionnaire Lelewel portait une calotte en velours noir qui, mordant par une pointe sur le front, en faisait ressortir la couleur blonde, digne des pinceaux de Rembrandt.

La question que fit ce médecin, devenu si célèbre autant par ses talents que par son avarice, causa quelque surprise à Godefroid, qui se dit en lui-même :

— Me prendrait-il pour un voleur C

La réponse à cette question se trouvait sur la table et sur la cheminée du docteur. Godefroid croyait arriver le premier, il arrivait le dernier. Les consultants avaient déposé sur la cheminée et sur le bord de la table d'assez grosses offrandes, car Godefroid aperçut des piles de pièces de vingt francs, de quarante francs et deux billets de mille francs. Était-ce là le produit d'une matinée? Il en douta beaucoup, et il crut à quelque savante invention d'esprit. Peut-être l'avare mais infaillible docteur tenait-il à forcer ainsi ses recettes en laissant croire à ses clients, choisis parmi les riches, qu'on lui donnait des rouleaux au lieu de papillotes.

Moïse Halpersohn devait d'ailleurs être payé largement, car il guérissait, et guérissait précisément les maladies désespérées auxquelles la médecine renonçait. On ignore, en Europe, que les peuples slaves possèdent beaucoup de secrets; ils ont une collection de remèdes souverains, fruits de leurs relations avec les Chinois, les Persans, les Cosaques, les Turcs et les Tartares. Certaines paysannes, qui passent pour sorcières, guérissent radicalement la rage en Pologne, avec des sucs d'herbes. 11 existe dans ce pays un corps d'observations sans code, sur les effets de certaines plantes, de quelques écorces d'arbres réduites en poudre, que l'on se transmet de famille en famille, et il s'y fait des cures miraculeuses.

Halpersohn, qui passa, pendant cinq ou six ans, pour un médicastre, à cause de ses poudres, de ses médecines, possédait la science innée des grands médecins. Non-seulement il était savant et avait beaucoup observé, mais encore il avait parcouru l'Allemagne, la Russie, la Perse, la Turquie, où il avait recueilli bien des traditions ; et, comme il connaissait la chimie, il devint la bibliothèque vivante de ces secrets épars chez les bonnes femmes, comme on dit en France, de tous les pays où il avait porté ses pas, à la suite de son père, marchand ambulant de son état.

11 ne faut pas croire que la scène où, dans Richard en Palestine, Baladin guérit le roi d'Angleterre soit une fiction. Halpersohn possède une bourse de soie qu'il trempe dans l'eau pour la colorer légèrement, et certaines fièvres cèdent à cette eau bue par le malade. La vertu des plantes, selon cet homme, est infinie, et les guérisons des plus affreuses maladies sont possibles. Cependant,

lui, comme ses confrères, s'arrête quelquefois devant des incompréhensibilités. Halpersohn aime l'invention de l'homœopathie, plus à cause de sa thérapeutique que pour son système médical; il correspondait alors avec Hedenius de Dresde, Chelius d'Heidelberg et les célèbres médecins allemands, tout en tenant la main fermée , quoique pleine de découvertes. Il ne voulait pas faire d'élèves.

Le cadre était, d'ailleurs, en harmonie avec ce portrait échappé d'une toile de Rembrandt. Le cabinet, tendu d'un papier qui simulait du velours vert, était mesquinement meublé d'un divan vert. Le tapis vert mélangé montrait la corde. Un grand fauteuil en cuir noir, pour les consultants, se trouvait devant la fenêtre, drapée de rideaux verts. Un fauteuil de bureau, de forme romaine, en acajou et couvert d'un maroquin vert, était le siège du docteur.

Entre la cheminée et la table longue sur laquelle il écrivait, une caisse commune en fer, placée en face delà cheminée, au milieu de la paroi opposée, supportait une pendule en granit de Vienne sur laquelle s'élevait un groupe en bronze, représentant l'Amour jouant avec la Mort, le présent d'un grand sculpteur allemand que Halpersohn avait sans doute guéri. Le chambranle de la cheminée avait une coupe entre deux flambeaux pour tout ornement. De chaque côté du divan, deux encoignures en ébène servaient à mettre des plateaux, sur lesquels Godefroid vit des cuvettes d'argent, des carafes et des serviettes.

Cette simplicité, qui tenait presque de la nudité, frappa beaucoup Godefroid, pour qui tout voir fut l'affaire d'un coup d'œil, et il recouvra son sang-froid.

— Monsieur, je me porte parfaitement bien : aussi ne viens-je pas pour moi, mais pour une femme à qui vous auriez dû, depuis longtemps, faire une visite. 11 s'agit d'une dame qui demeure sur le boulevard du Mont-Parnasse...

— Ah! oui, cette dame m'a déjà plusieurs fois envoyé son fils. Eh bien, monsieur, qu'elle vienne à ma consultation.

— Qu'elle vienne! répéta Godefroid indigné; mais, monsieur, <!lle n'est pas transportable de son lit sur un fauteuil ; il faut la soulever avec des sangles 1

— Vous n'êtes pas médecin, monsieur? demanda le docteur juif avec une singulière grimace, qui rendit son masque encore plus méchant qu'il ne l'était.

— Si le baron de Nucingen vous faisait dire qu'il souffre et veut vous visiter, répondriez-vous : « Qu'il vienne! »

— J'irais, répliqua froidement le juif en lançant un jet de salive dans un crachoir hollandais en acajou plein de sable.

— Vous iriez, reprit doucement Godefroid, parce que le baron de INucingen a deux millions de rente, et...

— Le reste ne fait rien à l'affaire, j'irais.

— Eh bien, monsieur, vous viendrez voir la malade du boulevard du Mont-Parnasse par la même raison. Sans avoir la fortune du baron de iSucingen, je suis ici pour vous dire que vous mettrez vous-même le prix à la guérison, ou à vos soins, si vous échouez... Je suis prêt à vous payer d'avance ; mais comment, monsieur, vous qui êtes un émigré polonais, un communiste, je crois, ne feriezvous pas un sacrifice à la Pologne ? car cette dame est la petite-fille du général Tarlovski, l'ami du prince Ponialovski.

— Monsieur, vous êtes venu pour me demander ae guérir cette dame, et non pour me donner des conseils. En Pologne, je suis Polonais ; à Paris, je suis Parisien. Chacun fait le bien à sa manière, et croyez que l'avidité qu'on me prête a sa raison. Le trésor que j'amasse a sa destination, elle est sainte. Je vends la santé ; les riches peuvent la payer, je la leur fais acheter... Les pauvres ont leurs médecins... Si je n'avais pas un but, je n'exercerais pas la médecine... Je vis sobrement et je passe mon temps à courir; je suis paresseux et j'étais joueur... Concluez, jeune homme!... Vousn'avez pas l'âge où l'on peut juger les vieillards.

Godefroid garda le silence.

— Vous demeurez avec la petite-fille de cet imbécile qui n'avait de courage que pour se battre, et qui a livré son pays à Catherine H?

— Oui, monsieur.

— Soyez chez vous lundi, à trois heures, dit-il en quittant sa pipe et en prenant son agenda, sur lequel il traça quelques mots. Vous me remettrez, à mon arrivée, deux cents francs; et, si je vous promets la guérison, vous me donnerez mille écus... Il m'a

été dit, reprit-il, que cette dame est rapetissée comme si elle était tombée au feu.

— Monsieur, c'est, croyez-en les plus célèbres médecins de Paris» une névrose dont les désordres sont tels, qu'ils les ont niés tant qu'ils ne les ont pas vus.

— Ah ! je me rappelle maintenant les détails que ce petit boahomme m'en a donnés... A demain, monsieur.

Godefroid sortit après avoir salué cet homme aussi singulier qu'extraordinaire. Rien en lui ne sentait, n'indiquait un médecin, pas même ce cabinet nu, et dont le seul meuble qui frappât la vue était cette formidable caisse de Huret ou de Fichet.

Godefroid put arriver assez à temps au passage Vivienne pour acheter, avant que la boutique fermât, un magnifique accordéon, qu'il fit partir devant lui pour M. Bernard, en en indiquant l'adresse.

Puis il alla rue Chanoinesse, en passant par le quai des Augustins, où il espérait trouver encore ouvert un des magasins descommissionnaires en librairie; il en vit effectivement un, où il eut une longue conversation avec un jeune commis sur les livres dejurisprudence.

11 trouva madame de la Chanterie et ses amis au retour de la grand'messe; et, au premier regard qu'elle lui jeta, Godefroid répondit par un hochement de tête significatif.

— Eh bien, lui dit-il, notre cher père Alain n'est pas avec vous?

— Il ne viendra pas ce dimanche-ci, répondit madame de la Chanterie; vous ne le verrez que d'aujourd'hui en huit... A moinsque vous n'alliez où il vous a donné rendez-vous.

— Madame, dit tout bas Godefroid, vous savez qu'il ne m'intimide pas comme ces messieurs, et je comptais lui faire ma confession.

— Et moi ?

— Oh ! vous, je vous dirai tout, car j'ai bien des choses à raconter. Pour mon début, j'ai trouvé la plus extraordinaire de toutesles infortunes, un sauvage accouplement de la misère et du luxe; puis des figures d'une sublimité qui dépasse toutes les inventionsde nos romanciers les plus en vogue.

— La nature, et surtout la nature morale, est toujours au-dessus de l'art, autant que Dieu est au-dessus de ses créatures. Mai?, voyons, dit madame de la Chanterie, venez me raconter votre expédition dans les terres inconnues où vous avez fait votre premier voyage.

M. Nicolas et M. Joseph, car l'abbé de Vèze était resté pour quelques moments à Notre-Dame, laissèrent madame de la Chanterie seule avec Godefroid, qui, sous le coup des émotions qu'il venait de ressentir la veille, raconta tout dans les plus petits détails avec la force, avec l'action et la verve que donne la première impression d'un pareil spectacle et de son cadre d'hommes et de choses. 11 eut un grand succès, car la douce et calme madame de la Chanterie pleura, quelque accoutumée qu'elle fût à descendre dans l'abîme des douleurs.

— Vous avez bien fait, dit-elle, d'envoyer l'accordéon.

— Je voudrais faire bien plus, répondit Godefroid, puisque cette famille est la première qin m'ait fait connaître les plaisirs de la charité; je désire procurer à ce sublime vieillard la plus grande partie des bénéfices de son grand ouvrage. Je ne sais si vous avez assez de confiance dans ma capacité pour me mettre à même d'entreprendre une pareille affaire. D'après les renseignements que je viens de prendre, il faudrait environ neuf mille francs pour fabriquer ce livre à quinze cents exemplaires, et leur moindre valeur serait alors de vingt-quatre mille francs. Comme nous devons préalablement payer les trois mille et quelques cents francs qui grèvent le manuscrit, c'est donc douze mille francs à risquer. Oh ! madame, si vous saviez quels regrets amers j'ai eus, en venant du quai des Augustins ici, d'avoir dissipé si follement ma petite fortune! L'esprit de la charité m'est comme apparu, et m'a enflammé de l'ardeur de l'initié; je veux renoncer au monde, je veux embrasser la vie de ces messieurs, et je serai digne de vous. J'ai béni plusieurs fois depuis deux jours le hasard qui m'a conduit ici. Je vous obéirai en tout, jusqu'à ce que vous me trouviez capable d'être un des vôtres.

— Eh bien, répondit gravement madame de la Chanterie après avoir réfléchi , écoutez-moi, car j'ai des choses importantes à vous révéler. Vous avez été séduit, mon enfant, par la poésie du mal-

heur... Oui, souvent le malheur a de la poésie; car, pour moi, la poésie est un certain excès dans le sentiment, et la douleur est un sentiment. On vit tant par la douleur !...

— Oui, madame, j'ai été pris du démon de la curiosité... Que voulez-vous! je n'ai pas encore l'habitude de pénétrer au cœur des existences malheureuses, et je n'y vais pas avec la tranquillité de vos trois pieux soldats du Seigneur. Mais, sachez-le bien, c'est après l'épuisement de cette irritation que je me suis voué à votre œuvre!...

— Écoutez, mon cher ange, dit madame de la Chanterie, qui prononça ces trois mots avec une douce sainteté dont fut singulièrement touché Godefroid, nous nous sommes interdit, mais absolument (nous ne forçons point les mots ici,... ce qui est interdit n'occupe pas même notre pensée...); donc, nous nous sommes interdit d'entrer dans des spéculations. Imprimer un livre pour le vendre, en attendre des bénéfices, c'est une affaire, et les opérations de ce genre nous jetteraient dans les embarras du commerce. Certes, ceci me semble assez faisable, nécessaire même. Croyez-vous que ce soit le preiîiier cas qui se présente? Nous avons vingt fois, cent fois aperçu le moyen de sauver ainsi des familles, des maisons! Or, que serions-nous devenus avec des affaires de ce genre ? Nous aurions été négociants... Commanditer le malheur, ce n'est pas travailler soi-même, c'est mettre le malheur à même de travailler. Dans quelques jours, vous rencontrerez des misères plus âpres que celle-ci; ferez-vous la même chose? Vous seriez accablé! Songez, mon enfant, que MM. Mongenod ne peuvent plus, depuis un an, se charger de notre comptabilité. Vous aurez la moitié de votre temps pris par la tenue de nos livres. Nous avons aujourd'hui près de deux mille débiteurs dans Paris; et au moins faut-il que, pour ceux qui peuvent nous rendre, nous sachions le chiffre de leur dette... Nous ne demandons jamais, nous attendons. Nous calculons que la moitié de l'argent donné se perd. L'autre moitié nous revient quelquefois doublé... Ainsi, supposez que ce magistral meure, voilà douze mille francs bien aventurés. Mais que sa fille soit guérie, que son petit-fils réussisse, et qu'il devienne un jour magistrat,... eh bien, s'il a de l'honneur, il se souviendra de la dette, et il nous rendra l'argent des pauvres avec usure. Savez-

vous que plus d'une famille, tirée de la misère et mise par nou» sur le chemin de la fortune par des prêts sans intérêts, a fait la part des pauvres, et nous a rendu les sommes doublées et quelquefois triplées?... Voilà nos seules spéculations! D'abord, songez, quant à ce qui vous préoccupe (et vous devez vous en préoccuper), que la vente de l'ouvrage de ce magistrat dépend de la bonté decelte œuvre; l'avez-vous lue? Puis, si le livre est excellent, combien d'excellents livres sont restés un, deux ou trois ans sans avoir le succès qu'ils méritaient ! Combien de couronnes mises sur des tombeaux ! Et je sais que les libraires ont des façons de traiter, de réaliser, qui funt de leur commerce le plus chanceux et le plusdifficile à débrouiller de tous les commerces parisiens. M. Nicolas vous parlera de ces difficultés, inhérentes à la nature des livres. Ainsi, vous le voyez, nous sommes raisonnables, nous avons l'expérience de toutes les misères, comme celle de tous les commerces^ car nous étudions Paris depuis longtemps... Les Mongenod nous aident; nous avons en eux des flambeaux, et c'est par eux que nous savons que la Banque de France a le commerce de la librairie en suspicion constante, quoique ce soit un des plus beaux commerces, mais il est mal fait... Quant aux quatre mille francs nécessaires pour sauver cette noble famille des horreurs de l'indigence, car il faut que ce pauvre enfant et son grand-père se nourrissent et puissent s'habiller convenablement, je vais vous les donner... 11 est des souffrances, des misères, des plaies que nouspansons immédiatement, sans hésitation, sans chercher à savoir qui nous secourons : religion, honneur, caractère, tout est indifférent; mais, dès qu'il s'agit de prêter l'argent des pauvres pour aider le malheur sous la forme agissante de l'industrie, du commerce,.., oh ! alors, nous cherchons des garanties avec la rigidité des usuriers. Aussi, pour le surplus, bornez votre enthousiasme à trouver à ce vieillard le plus honnête libraire possible. Ceci regarde M. Nicolas. 11 connaît des avocats, des professeurs, auteurs de livres sui la jurisprudence ; et, dimanche prochain, il aura bien certainement un bon conseil à vous donner... Soyez tranquille, si c'est possible, cette difficulté sera résolue. Cependant, peut-être seraitil bon que M. Nicolas lût l'ouvrage de ce magistrat... Si cela se peut, obtenez-en la communication...

Oodefroid restait stupéfait du bon sens de cette femme, qu'il croyait uniquement animée par l'esprit de cliarité. L'initié plia le genou, baisa l'une des belles mains de madame de la Chanterie en Jui disant :

— Vous êtes donc aussi la raison?

— 11 faut être tout dans notre état, reprit-elle avec la gaieté douce particulière aux vraies saintes.

Il y eut un moment de silence, que Godefroid interrompit en s'écriant :

— Deux mille débiteurs, avez-vous dit, madame? deux raille ■comptes!... répéta-t-il; mais c'est immense!

— Oh! deux mille comptes et qui peuvent donner lieu, répon- -dit-elle, à des restitutions basées, comme je viens de vous le dire, sur la délicatesse de nos obligés ; car nous avons bien trois mille autres familles qui ne nous rendront jamais que des actions de -grâces. Aussi sentons-nous , je vous le répète, la nécessité d'avoir des livres. Et, si vous avez une discrétion à toute épreuve, vous serez notre oracle financier. Nous sommes obligés de tenir un journal, un grand-livre, un livre de comptes courants et un livre de caisse. Nous avons bien des notes , mais nous perdons trop de temps à chercher... Voilà ces messieurs, reprit-elle.

Godefroid, grave et pensif, prit peu de part d'abord à la conversation; il était abasourdi par la révélation que madame de la Chanterie venait de lui faire d'un ton qui prouvait qu'elle voulait le jécompenser de son ardeur.

— Deux mille familles obligées! se disait-il; mais, si elles coûtent autant que va nous coûter M. Bernard, nous avons donc des jnillions semés dans Paris?

Ce sentiment fut un des derniers mouvements de l'esprit du monde, qui s'éteignait insensiblement chez Godefroid. En réfléchissant, il comprit que les fortunes réunies de madame de la Chanterie, do MM. Alain, Nicolas, Joseph et celle du juge Popinot, les 4ons recueillis par l'abbé de Vèze et les secours prêtés par la maison Mongenod avaient dû produire un capital considérable; et que, depuis douze ou quinze ans, ce capital, accru par ceux d'entre les obligés qui se montraient reconnaissants, avait dû grossir à la façon xles boules de neige, puisque ces charitables personnes n'en dis-

trayaient rien. Il voyait clair peu à peu dans cette œuvre immense» et son désir d'y coopérer s'en accrut.

11 voulut, sur les neuf heures, retourner à pied au boulevard du Mont-Parnasse; mais madame de la Clianterie, craignant la solitude du quartier, le contraignit à prendre un cabriolet. En descendant de voiture, quoique les volets fussent si soigneusement fermés qu'il ne passait pas une ligne de lueur, Godefroid entendit les sons de l'instrument ; et, quand il fut sur le palier, Auguste, qui sans doute guettait l'arrivée de Godefroid, entr'ouvrit la porte de l'appartement et lui dit :

— Maman voudrait bien vous voir, et mon grand-père vous offre une tasse de thé.

En entrant, Godefroid trouva la malade transfigurée par le plaisir de faire de la musique; le visage étincelait et les yeux brillaient comme deux diamants.

— J'aurais dû vous attendre pour vous donner les premiers accords; mais je me suis jetée sur ce petit orgue comme un affamé se jette sur un festin. Vous avez une âme à me comprendre, et alors je suis pardonnée.

Et Vanda fit un signe à son fils, qui vint se placer de manière à presser la pédale par laquelle respira le soufflet intérieur de l'instrument; et, les yeux au ciel, comme sainte Cécile, la malade, dont les doigts avaient retrouvé momentanément de la force et de l'agilité, répéta des variations sur la Prière de Moïse, que son fils était allé lui acheter, et qu'elle avait composées en quelques heures. Godefroid reconnut un talent identique à celui de Chopin. C'était une âme qui se manifestait par des sons divins où dominait une douceur mélancolique. M. Bernard avait salué Godefroid par un regard où se peignait un sentiment inexprimé depuis longtemps. Si les larmes n'eussent pas été à jamais taries chez ce vieillard desséché par tant de douleurs cuisantes, ce regard aurait été mouillé, cela se devinait.

M. Bernard jouait avec sa tabatière, en contemplant sa fille dans une indicible extase.

— Demain, madame, dit Godefroid lorsque la musique eut cessé, demain votre sort sera fixé, car je vous apporte une bonne nouvelle. Le célèbre Halpersohn viendra demain, à trois heures. — Et il m'a

L'ENVERS DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE. 73i> promis, ajouta-t-il à Toreille de M. Bernard, de me dire la vérité. Le vieillard se leva, prit Godefroid par la main et l'entraîna dans un coin de la chambre, du côté de la cheminée, il tremblait.

— Ah! quelle nuit vais-je passer! C'est un arrêt définitif! lui ditil à l'oreille. Ma fille sera guérie ou condamnée!...

— Prenez courage, répondit Godefroid, et, après le thé, venez chez moi.

— Cesse, cesse, ma fille,... dit le vieillard, tu te donneras des crises. A ce développement de forces succédera l'abattement.

Il fit enlever l'instrument par Auguste, et présenta la tasse de tlié destinée à sa fille avec toute la câlinerie d'une nourrice qui veut prévenir l'impatience d'un petit enfant.

— Comment est-il, ce médecin? demanda-t-elle, déjà distraite par la perspective de voir un être nouveau.

Vanda, comme tous les prisonniers, était dévorée de curiosité. Quand les autres phénomènes physiques de sa maladie cessaient, ils semblaient se reporter dans le moral, et alors elle concevait des caprices étranges, des fantaisies violentes. Elle voulait voir Rossini; elle pleurait de ce que son père, qu'elle croyait tout-puissant, refusait de le lui amener.

Godefroid fit alors une description minutieuse du médecin juif et de son cabinet, car elle ignorait les démarches de son père. M. Bernard avait recommandé le silence à son petit-fils sur ses visites chez Halpersohn, tant il avait craint d'exciter chez sa fille des espérances qui ne se seraient pas réalisées. Vanda restait comme aiiachée aux paroles qui sortaient de la bouche de Godefroid, elle était charmée, et elle tomba dans une espèce de folie, tant son désir de voir cet étrange Polonais devint ardent.

— La Pologne a souvent fourni de ces êtres singuliers, mystérieux, dit l'ancien magistrat. Aujourd'hui, par exemple, outre ce médecin, nous avons Hoëné Vronski le mathématicien illuminé, le poëte Mickievicz, Tovianski l'inspiré, Chopin au talent surnaturel. Les grandes commotions nationales produisent toujours des espèces de géants tronqués.

— Oh! cher papa, quel homme vous êtes! Si vous mettiez par écrit tout ce que nous vous entendons dire, seulement pour rn'amuser, vous feriez une fortune;... — car, figurez-vous, monsieur.

<|ue mon bon vieux père invente pour moi des histoires admirables îorsque je n'ai plus de romans à lire, et il m'endort ainsi. Sa voix me berce, et il calme souvent mes douleurs par son esprit... Qui jamais le récompensera!... — Auguste, mon enfant, tu devrais baiser pour moi les marques des pas de ton grand-père.

Le jeune homme tourna vers sa mère ses beaux yeux humides, et ce regard, où débordait une compassion longtemps comprimée, fut tout un poëme. Godefroid se leva, prit la main d'Auguste et la lui serra.

— Dieu, madame, a mis deux anges près de vous !.;. s'écria-t-il.

— Oui, je le sais. Aussi me reproché-je souvent de les faire enrager. — Viens, cher Augustin, embrasse ta mère... — C'est un enfant, monsieur, dont seraient fières toutes les mères. C'est pur comme i'or, c'est franc, c'est une âme sans péché; mais une âme un peu trop passionnée, comme celle de la maman. Dieu m'a peut-être clouée dans un lit pour me préserver des sotiises que commettent les femmes... qui ont trop de cœur,... ajouta-t-elle en souriant.

Godefroid répondit par un sourire et par un salut.

— Adieu, monsieur; et surtout remerciez votre ami, car il fait le bonlieur d'une pauvre infirme.

— Monsieur, dit Godefroid quand il fut chez lui, seul avec M. Bernard qui l'avait suivi , je crois pouvoir vous assurer que vous ne serez point dépouillé par ce trio de braves gens. J'aurai la somme nécessaire, mais il faudra me confier votre traité relaiif au réméré... Pour faire plus pour vous, vous devriez me confier votre ouvrage à lire,... non pas à moi, je n'aurais pas assez de connaissances pour en juger, mais à un ancien magistrat d'une intégrité parfaite, qui se chargera, d'après le mérite de l'œuvre, de trouver une honorable maison avec laquelle vous contracterez équitablement... Je n'insiste pas là-dessus. En attendant, voici cinq cents francs, ajouta-t-il en tendant un billet de banque à l'ancien magistrat stupéfait, pour subvenir à vos besoins les plus pressants. Je ne vous en demande point de reçu, vous ne serez obligé que par votre conscience, et votre conscience ne doit parler qu'au cas où vous retrouveriez quelque aisance... Je me charge de satisfaire Halpersohn...

— Qui donc étes-vous ? dit le vieillard, qui tomba sur une chaise.

— Moi, répondit Godefroid, rien; mais je sers des personnes

puissantes à qui votre détresse est maintenant connue et qui s'iatéressent à vous... Ne m'en demandez pas davantage.

— Quel est donc le mobile de ces gens?... dit le vieillard.

— La religion, monsieur, répliqua Godefroid.

— Serait-ce possible ?... la religion!

— Oui, la religion catholique, apostolique et romaine.

— Et vous appartenez à l'ordre de Jésus?

— Non, monsieur, répondit Godefroid. Soyez sans inquiétude : ces personnes n'ont aucun dessein sur vous, hors celui de vous secourir, et de rendre votre famille au bonheur.

— La philanthropie deviendrait- elle donc autre chose qu'une vanité?...

— Eh I monsieur, ne déshonorez pas, dit vivement Godefroid, la sainte charité catholique, la vertu définie par saint Paul!...

M. Bernard, en entendant cette réponse, se mit à marcher à grands pas dans la chambre.

— J'accepte, dit-il tout à coup, et je n'ai qu'une façon de vous remercier, c'est de vous confier mon ouvrage. Les notes, les citations sont inutiles à un ancien magistrat; et j'ai pour deux mois de travail encore à copier mes citations, comme je vous l'ai dit... A demain, ajouta-t-il en donnant une poignée de main à Godefroid.

— Aurais-je fait une conversion?... se dit Godefroid, qui fut frappé de l'expression nouvelle que la physionomie de ce grand vieillard avait prise à sa dernière réponse.

Le lendemain , à trois heures , un cabriolet de place s'arrêta devant la maison, et Godefroid en vit sortir Halpersohn, enseveli dans une énorme pelisse d'ours. Pendant la nuit, le froid avait redoublé, le thermomètre marquait dix degrés.

Le médecin juif examina curieusement, quoique à la dérobée, la chambre où son client de la veille le recevait, et Godefroid aper(;ut une pensée de dcfiance qui rayonna dans ses yeux, comme une pointe de poignard. Ce rapide pointillement du soupçon fit éprouver un froid intérieur à Godefroid, qui pensa que cet homme devait être impitoyable dans les affaires; et il est si naturel de suoposer le génie uni à la bonté, qu'il eut un nouveau mouvement de déguùt.

— Monsieur, dit-il, je vois que la simplicité de mon apparleiuenl

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