‹ Scènes de la vie militaireChapitre 43 sur 45 · XII · texte numérisé non relu

XII

-as SCÈNES DE LA VIE POLITIQUE.

vous inquiète; aussi ne serez -vous pas étonné de ma manière d'agir. Voici vos deux cents francs, et voici trois billets de mille francs-, ajouta-t-il en tirant de son portefeuille les billets que madame de la Chanterie lui avait remis pour dégager l'ouvrage de M. Bernard; mais, dans le cas où vous auriez des craintes sur ma solvabilité, je vous offrirais, pour garants de l'exécution de nos conventions, MM. Mongenod, banquiers, rue de la Victoire.

— Je les connais, répondit Halpersohn en serrant les dix pièces d'or dans sa poche.

— 11 ira chez eux, pensa Godefroid.

— Et où demeure la malade? demanda le médecin en se levant comme un homme qui connaît le prix du temps.

— Venez par ici, monsieur, dit Godefroid en passant le premier pour montrer le chemin.

Le juif examina d'un œil soupçonneux et sagace les lieux par lesquels il passa, car il avait le coup d'oeil de l'espion; aussi vit-il fort bien les horreurs de l'indigence par la porte de la pièce où couchaient le magistrat et son petit-fils; par malheur, M. Bernard était allé prendre le costume avec lequel il paraissait chez sa fille, et, dans son empressement à venir ouvrir la porte, il ferma mal celle de son chenil.

Il salua noblement Halpersohn , et ouvrit avec précaution la chambre de sa fille.

— Vanda, mon enfant, voici le médecin, dit-il.

Et il se rangea pour laisser passer Halpersohn, qui conservait sa pelisse. Le juif fut surpris du contraste de cette pièce, qui, dans ce quartier, dans cette maison surtout, était une anomalie; mais l'étonnement d'Halpersohn dura peu, car il avait vu souvent, chez les juifs d'Allemagne et de Russie, de semblables oppositions entre une excessive misère apparente et des richesses cachées. En marchant de la porte au lit de la malade, il ne cessa de la regarder, et, en arrivant à son chevet, il lui dit en polonais :

— Vous êtes Polonaise ?

— Non pas moi, mais ma mère.

— Qui votre grand-père, le général Tarlovski, avait-il épousé?

— Une Polonaise.

• — De quelle province?

— Une Sobolevska de Pinsk,

— Bien... Monsieur est votre père?

— Oui, monsieur.

— Monsieur, demanda-t-il, madame votre femme...?

— Elle est morte, répondit M. Bernard.

— Était-elle très-blanche? dit Halpersohn avec un k'ger mouve- 'nient d'impatience d'être interrompu.

— Voici son portrait, répondit M. Bernard en allant décrocher un ■jnagnifique cadre où se trouvaient plusieurs belles miniatures.

Halpersohn tàtail la tête et maniait la chevelure de la malade , tout en regardant le portrait de Vanda Tarlovska, née comtesse Sobolevska.

— Racontez-moi les désordres causés par la maladie.

Et il se mit dans la bergère en regardant Vanda fixement p 'iidant les vingt minutes que dura le récit alternatif du père et de la fille.

— Quel âge a madame?

— Trente-huit ans.

— Ah! bon, s'écria-t-il en se levant, je réponds de la guérir. Je n'assure pas de lui rendre l'exercice de ses jambes, mais, pour guérie, elle le sera. Seulement, il faut la mettre dans une maison de santé de mon quartier.

— Mais, monsieur, ma fille n'est pas transportable,..

— Je vous réponds d'elle, dit sentencieusement Halpersohn; mais je ne vous réponds de votre fille qu'à ces conditions... Savezvous qu'elle va troquer sa maladie actuelle contre une autre maladie épouvantable, et qui durera peut-être un an, ou tout au moins six mois?... Vous pouvez venir voir madame, puisque vous •êtes son père.

— Est-ce sûr? demanda M. Bernard.

— Sûr! répéta le juif. Madame a dans le corps un principe, une humeur nationale, il faut l'en délivrer. Quand vous viendrez, vous me l'amènerez, rue Basse-Saint-Pierre, à Chaillot, maison de santé du docteur Halpersohn.

— Mais comment?

— Sur un brancard, comme on transporte tous les malades aux liôpitaux.

— Mais le trajet la tuera...

— Non.

Et Halpersohn, en disant ce non sec, était à la porte, où Gode» froid le rejoignit dans l'escalier.

Le juif, qui étouffait de chaud, lui dit à l'oreille :

— Outre les mille écus, ce sera quinze francs par jour; on paye trois mois d'avance.

— Bien, monsieur. — Et, demanda Godefroid en montant sur le marchepied du cabriolet où le docteur s'était élancé, vous répondez, de la guérison?

— J'en réponds, répliqua le Polonais. Vous aimez cette dame?

— Non, dit Godefroid.

— Vous ne répéterez pas ce que je vais vous conlier, car je ne vous le dis que pour vous prouver que je suis sûr de la guérison, et, si vous faisiez une indiscrétion, vous tueriez cette dame...

Godefroid lui répondit par un seul geste.

— Elle est depuis dix-sept ans victime du principe de la plique polonaise, qui produit tous ces ravages; j'en ai vu de plus terribles exemples. Or, moi seul aujourd'hui sais comment faire sortir la plique de manière à pouvoir la guérir, car on n'en guérit pas toujours. Vous voyez, monsieur, que je suis bien désintéressé. Si cette dame était une gi'ande dame, une baronne de Nucingen ou toute autre femme ou fille des Crésus modernes, cette cure me serait payée cent, deux cent mille francs, enfin tout ce que je demanderais!... Mais c'est un petit malheur

— Et le trajet?...

— Bah! elle aura l'air de mourir, mais elle ne mourra pas!... Elle a de la vie pour cent ans, une fois guérie. Allons, Jacques!... vite, rue Monsieur,... et vite!... dit-il au cocher.

Et il laissa Godefroid sur le boulevard, où l'initié resta stupide à regarder s'enfuir le cabriolet.

— Qu'esi-ce donc que ce drôle d'homme vêtu de peau d'ours? demanda la mère Vauthier, à qui rien n'échappait. Est-ce vrai, ce que m'a dit le cocher du cabriolet, que c'est le plus fameuxmédecin de Paris?

— Et qu'est-ce que cela vous fait, mère Vauthier?

— Ah 1 rien du tout ! répondit-elle en grimaçant.

— Vous avez eu bien tort de ne pas vous mettre de mon côté, dit Godefroid en revenant à pas lents vers la maison; vous auriez plus gagné qu'avec MM. Barbet et Métivier, de qui vous n'aurez rien.

— Est-ce que je suis pour ces messieurs? reprit-elle en haussant l«s épaules. M. Barbet est mon propriétaire, voilà tout !

Il fallut deux jours pour décider M. Bernard à se séparer de sa fille et la transporter à Chaillot. Godefroid et l'ancien magistrat firent la route chacun d'un côté du brancard, couvert en coutil rayé de blanc et de bleu, sur lequel était la chère malade, quasi liée au matelas, tant le père craignait les soubresauts d'une attaque de nerfs. Enfin, parti à trois heures, le convoi parvint à la maison de santé vers cinq heures, à la chute du jour. Godefroid paya, sur quittance, les quatre cent cinquante francs du trimestre exigé; puis, quand il descendit pour donner le pourboire des deux porteurs, il fut rejoint par M. Bernard, qui prit sous le matelas un paquet cacheté très-volumineux et qui le tendit à Godefroid.

— L'un de ces gens va vous aller chercher un cabriolet, dit le vieillard, car vous ne pourriez pas porter longtemps ces quatre volumes. Voici mon ouvrage, remettez-le à mon censeur, je le lui confie pour toute cette semaine. Je vais rester au moins huit jours dans ce quartier, car je ne veux pas laisser ainsi ma fille à l'abandon. Je connais mon petit-fils, il peut garder la maison, surtout aidé par vous; d'ailleurs, je vous le recommande. Si j'étais encore ce que je fus, je vous demanderais le nom de mon critique, de cet ancien magistrat, car il en est peu que je ne connaisse...

— Oh ! ce n'est pas un mystère, dit Godefroid en interrompant M. Bernard. Du moment que vous avez en moi cette entière confiance, je puis vous dire que votre censeur est l'ancien président Lecamus de Très nés.

— Oh! de la cour royale de Paris! Prenez!.... allez! c'est un des plus beaux caractères de ce temps-ci... Lui et feu Popinot, le juge au tribunal de première instance, ont été des magistrats dignes des plus beaux jours des anciens parlements. Toutes mes craintes, si j'en avais conservé, seraient dissipées... Et où demeure»t-il ? Je voudrais l'aller remercier de la peine qu'il aura prise.

— Vous le trouverez rue Chanoinesse, sous le nom de M. Nico«

las... J'y vais à l'instant. — Et votre compromis avec vos coquins?...

— Auguste vous le remettra, dit le vieillard, qui rentra dans la cour de la maison de santé.

Un cabriolet trouvé sur le quai de Billy, et ramené par un des commissionnaires, arrivait; Godefroid y monta et stimula le cocher par la promesse d'un bon pourboire s'il arrivait rue Chanoinesse à temps, car Godefroid voulait y dîner.

Une demi-heure après le départ de Yanda, trois hommes velusde drap noir, que la Vauthier introduisit par la rue Notre-Damedes Champs, où ils attendaient sans doute le moment favorable, montèrent l'escalier, accompagnés de ce Judas femelle, et frappèrent doucement à la porte du logement de M. Bernard. Comme ce jour était précisément un jeudi, le collégien avait pu garder la maison. Il ouvrit, et ces trois hommes se glissèrent comme des ombres dans la première pièce.

— Que voulez-vous, messieurs? demanda le jeune homme.

— Nous sommes bien ici chez M. Bernard,... c'est-à-dire chez. M. le baron?...

— Mais que voulez-vous?

. — Ah! vous le savez bien, jeune homme, car on nous a dit quevotre grand-père vient de partir avec un brancard couvert... Qa ne nous étonne pas! mais il est dans son droit. Je suis huissier, je viens tout saisir ici... Lundi, vous avez eu sommation de payer trois mille francs de principal, plus les frais, à M. Métivier, sous peine de la contrainte par corps que nous avons dénoncée; et, comme un ancien marchand d'oignons se connaît en ciboules, le débiteur a pris la clef des champs pour éviter celle de Clichy. Mais, si nous ne l'avons pas, nous aurons pied ou aile de son riche mobilier, car nous savons tout , jeune homme , et nous allons verbaliser.

— Voilà des papiers timbrés que votre grand-papa n'a jamais voulu prendre , dit alors la Vauthier en fourrant dans la main d'Auguste trois exploits.

— Restez, madame, nous allons vous constituer gardienne judiciaire. La loi vous accorde quarante sous par jour, ce n'est pas à dédaigner.

— Ah ! je verrai donc ce qu'il y a dans la belle chambre !... s'écria la Vauthier.

— Vous n'entrerez pas dans la chambre de ma mère ! s'écria d'une voix formidable le jeune homme en s'élançant entre la porte et les trois hommes noirs.

Sur un signe de l'huissier, les deux praticiens et le premier clerc qui survint saisirent Auguste.

— Pas de rébellion, jeune homme; vous n'êtes pas le maître ici ; nous dresserions procès-verbal, et vous iriez ccucher à la préfecture...

En entendant ce mot redoutable, Auguste fondit en larmes.

— Ah! quel bonheur, disait-il, que maman soit partie! cela l'aurait tuée!

Une espèce de conférence se tenait entre les praticiens, l'huissier et la Vauthier. Auguste comprit, quoiqu'ils parlassent à voix basse, qu'on voulait surtout saisir les manuscrits de son grandpère , et il ouvrit alors la porte de la chambre.

— Entrez, messieurs, et ne gâtez rien, dit-il. On vous payera demain matin.

Puis il s'en alla tout pleurant dans le taudis, où, saisissant les notes de son grand-père, il les mit dans le poêle, qu'il savait être sans une étincelle de feu.

Cette action fut faite si rapidement, que l'huissier, gaillard fin, rusé, digne de ses clients Barbet et Métivier, trouva le jeune homme en pleurs sur une chaise, lorsqu'il se précipita dans le taudis, après avoir jugé que les manuscrits ne se trouvaient point dans l'antichambre. Quoiqu'on ne puisse point saisir les livres ni les manuscrits, le réméré souscrit par l'ancien magistrat eût justiûé cette manière de procéder. Mais il était facile d'opposer des moyens dilatoires à cette saisie, ce que M. Bernard n'eût pas manqué de faire. De là la nécessité d'agir avec sournoiserie. Aussi, la veuve Vauthier avait-elle merveilleusement servi son propriétaire en ne remettant passes significations aux locataires; elle comptait les jeter dans l'appartement en y entrant à la suite des gens de justice, ou dire, au besoin, à M. Bernard qu'elle croyait ces actes faits contre les deux auteurs, qui depuis deux jours étaient absents.

Le procès-verbal de saisie prit environ une heure; car l'huissier

n'omit rien et regarda la valeur des objets saisis comme suffisante à payer la dette. Une fois l'huissier parti, le pauvre jeune homme prit les exploits et courut pour retrouver son grand-père à la maison de santé; car l'huissier lui dit que, sous des peines graves, la Vauthier devenait responsable des objets saisis. Il put donc quitter le logis sans avoir rien à redouter.

L'idée de savoir son grand-père traîné en prison pour dettes rendit le pauvre enfant exactement fou, mais fou comme les jeunes gens sont fous, c'est-à-dire qu'il était en proie à l'une de ces exaltations dangereuses et funestes oii toutes les puissances de la jeunesse fermentent à la fois et peuvent faire commettre de mauvaises actions, aussi bien que des traits d'héroïsme. Quand le pauvre Auguste fut arrivé rue Basse-Saint-Pierre, le concierge lui dit qu'il ignorait ce qu'était devenu le père de la malade amenée à cinq heures, mais que l'ordre de M. Halpersohn était de ne laisser personne, pas même le père, voir cette dame d'ici à huit jours, solis peine de mettre sa vie en danger.

Cette réponse acheva de porter au comble l'exaspération d'Auguste. 11 reprit le chemin du boulevard du Mont-Parnasse en marchant dans son désespoir et en roulant les desseins les plus extravagants. Il arriva vers huit heures et demie du soir, presque à jeun, et tellement épuisé par la faim et par la douleur, qu'il écouta la Vauthier lorsqu'elle lui proposa de prendre part à son souper, qui consistait en un ragoût de mouton aux pommes de terre. Le pauvre enfant tomba quasi mort sur une chaise, chez cette atroce femme. Encouragé par le patelinage et les paroles mielleuses de cette vieille, il répondit à quelques questions adroitement faites sur Godefroid, et il fit entendre que c'était le locataire qui, demain, allait payer les dettes de son grand-père, car on lui devait les changements heureux survenus dans leur position depuis une semaine. La veuve écoutait ces propos d'un air dubitatif, en forçant Auguste à boire quelques verres de vin.

Vers dix heures, on entendit le roulement d'un cabriolet qui arrêta devant la maison, et la veuve s'écria :

— Oh ! c'est M. Godefroid.

Aussitôt Auguste prit la clef de l'appartement et monta pour rencontrer le protecteur de sa famille; mais il trouva la figure de

Godefroid tellement changée, qu'il hésitait à lui parler, lorsque le danger de son grand-père décida ce généreux enfant.

Voici ce qui s'était passé rue Chanoinesse et la cause de la sévérité répandue sur la figure de Godefroid.

Arrivé à temps, le néophyte avait trouvé madame de la Chanterie et ses fidèles au salon, et il y avait pris à part M. Nicolas pour lui remettre les quatre volumes de Y Esprit des lois modernes. M. Nicolas porta sur-le-champ ce paquet cacheté dans sa chambre et descendit pour dîner; puis, après avoir causé pendant la première partie de la soirée, il remonta dans l'intention de commencer la lecture de cet ouvrage.

Godefroid fut très-étonné lorsque, quelques instants après la disparition de M. Nicolas, il fut prié par Manon, de la part de l'ancien pré^'dent, de venir lui parler. Il monta chez M. Nicolas, conduit par Manon, et il ne put faire aucune attention à l'intérieur de ce logement, tant il fut saisi par la figure bouleversée de cet homme si placide et si ferme.

— Saviez-vous, demanda M. Nicolas redevenu président, saviezvous le nom de l'auteur de cet ouvrage?

— M. Bernard, répondit Godefroid; je ne le connais que sous ce^ nom. Je n'ai pas ouvert le paquet...

— Ah ! c'est vrai, se dit M. Nicolas, je l'ai décacheté moi-même. Vous n'avez pas cherché, reprit-il, à connaître ses antécédents?

— Non. Je sais qu'il a épousé par amour la fille du général Tarlovski; que sa fille se nomme, comme la mère, Vanda; le petit-fils, Auguste, et le portrait que j'ai vu de M. Bernard est, je crois, celui d'un président de cour royale en robe rouge.

— Tenez, lisez! dit M. Nicolas, qui montra le titre de l'ouvrage €crit en caractères dus à la calligraphie d'Auguste, et disposés ainsi :

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