M ESTHER
A Id première lettre, le baron entra dans une de ces colères froides qui peuvent tuer les millionnaires, il se regarda dans la glace, il sonna.
— Ein pain te biets!... cria-t-il à son nouveau valet de chambre. Pendant qu'il prenait le bain de pieds, la seconde lettre vint, il
la lut, et tomba sans connaissance. On porta le millionnaire dans son lit. Quand le financier revint à lui, madame de Nucingen était assise au pied du lit.
— Cette fille a raison! lui dit-elle. Pourquoi voulez-vous acheter l'amour?... cela se vend-il au marché? Voyons voire lettre.
Le baron donna les divers brouillons qu'il avait faits; madame de Nucingen les lut en souriant. La troisième lettre arriva.
— C'est une fille étonnante ! s'écria la baronne après avoir lu cette dernière lettre.
— Gue vaire, montame? demanda le baron à sa femme.
— Attendre.
— Addentre! reprit-il, la nadure est îmbidoyaple...
— Tenez, mon cher, dit la baronne, vous avez fini par être excellent pour moi, je vais vous donner un bon conseil.
— Vus esdes eine ponne phâmme!... dit-il. Vaides les teddes, cheu les baye...
Ce qui vous est arrivé à la réception des lettres de cette fille
touche plus une femme que des millions dépensés, ou que toutes les lettres, tant belles soient-elles ; tâchez qu'elle l'apprenne indirectement, vous la posséderez peut-être! et... n'ayez aucun scrupule, elle n'en mourra point, dit-elle en toisant son mari.
Madame de Nucingen ignorait entièrement la nalure-fille.
Gomme montame te Nichinguenne a te l'esbrit! se dit le baroa
quand sa femme l'eut laissé seul.
Mais, plus le banquier admira la finesse du conseil que la baronne venait de lui donner, moins il devina la manière de s'en servir; et non-seulement il se trouvait stupide, mais encore il se le disait à lui-même.
La stupidité de l'homme d'argent, quoique devenue quasi proverbiale, n'est cependant que relative. 11 en est des facultés de notre esprit comme des aptitudes de notre corps. Le danseur a sa force aux pieds, le forgeron a la sienne dans les bras; le fort de la
Halle s'exerce à porter des fardeaux, le chanteur travaille son larynx, et le pianiste se cémente le poignet. Un banquier s'habitue à combiner les affaires, à les étudier, à faire mouvoir les intérêts, comme un vaudevilliste se dresse à combiner des situations, à étudier des sujets, à faire mouvoir des personnages. On ne doit pas plus demander au baron de Nucingen l'esprit de conversation qu'on ne doit exiger les images du poëte dans l'entendement du mathématicien. Combien se rencontre-t-il par époque de poètes qui soient ou prosateurs ou spirituels dans le commerce de la vie à la manière de madame Cornuel? BufTon était lourd, Newton n'a pas aimé, lord Byron n'a guère aimé que lui-même, Rousseau fut sombre et quasi fou, la Fontaine était distrait. Également distribuée, la force humaine produit les sots, ou la médiocrité partout; inégale, elle engendre ces disparates auxquelles on donne le nom de génie, et qui, si elles étaient visibles, paraîtraient des difformités. La même loi régit le corps : une beauté parfaite est presque toujours accompagnée de froideur ou de sottise. Que Pascal soit à la fois un grand géomètre et un grand écrivain, que Beaumarchais soit un grand homme d'affaires, que Zamet soit un profond courtisan ; ces rares exceptions confirment le principe de la spécialité des intelligences. Dans la sphère des calculs spéculatifs, le banquier déploie donc autant d'esprit, d'adresse, de finesse, de qualités, qu'un habile diplomate dans celle des intérêts nationaux. Sorti de son cabinet, s'il était encore remarquable, un banquier serait alors un grand homme. Nucingen multiplié par le prince de Ligne, par Mazarin ou par Diderot, est une formule humaine presque impossible, et qui cependant s'est appelée Périclès, Aristote, Voltaire et Napoléon. Le rayonnement du soleil impérial ne doit pas faire tort à l'homme privé, l'empereur avait du charme, il était instruit et spirituel. M. de Nucingen, purement banquier, sans aucune invention hors de ses calculs, comme la plupart des banquiers, ne croyait qu'aux valeurs certaines. En fait d'art, il avait le bon sens de recourir, l'or à la main, aux experts en toute chose, prenant le meilleur architecte, le meilleur chirurgien, le plus fort connaisseur en tableaux, en statues, le plus habile avoué, dès qu'il s'agissait de bâtir une maison, de surveiller sa santé, d'une acquisition de curiotsités 00 d'une terre. Mais, comme il n'existe pas d'expert juré