IX. 4S
pour les intrigues ni de connaisseur en passions, un banquier esù très-mal mené quand il aime, et très-embarrassé dans le manège de la femme. ISucingen n'inventa donc rien de mieux que ce qu'il avait déjà fait : donner de l'argent à un Frontin quelconque, mâle ou femelle, pour agir ou pour penser à sa place. Madame de Saint- Estève pouvait seule exploiter le moyen trouvé par la baronne. Le banquier regretta bien amèrement de s'être brouillé avec l'odieuse marchande à la toilette. Néanmoins, confiant dans le magnétisme de sa caisse et dans les calmants signés Garai, il sonna son valet de chambre et lui dit de s'enquérir, rue Neuve-Saint-Marc, de cette horrible veuve, en la priant de venir. A Paris, les extrêmes se rencontrent par les passions. Le vice y soude perpétuellement le riche au pauvre, le grand au petit. L'impératrice y consulte mademoiselle Lenormand. Enfin le grand seigneur y trouve toujours ua Raraponneau de siècle en siècle.
Le nouveau valet de chambre revint deux heures après.
— Monsieur le baron, dit-il, madame de Saint-Estève est ruinée.
— Ah! dant mie ! dit le baron joyeusement, cheu la dîens!
— La brave femme est, à ce qu'il paraît, un peu joueuse, reprit le valet. De plus, elle se trouve sous la domination d'un petit comédien des théâtres de la banlieue, que, par décence, elle fait passer pour son filleul. 11 paraît qu'elle est excellente cuisinière, elle cherche une place.
— Zes tiaples te chènies sîpaldemes ont dus tisse manières te cagner te l'archante, ed tousse manières te le tébenser, se dit le baron sans se douter qu'il se rencontrait avec Panurge.
Il renvoya son domestique à la recherche de madame de Saint- Estève, qui ne vint que le lendemain. Questionné par Asie, le nouveau valet de chambre apprit à cet espion femelle les terribles résultats des lettres écrites par la maîtresse de M. le baron.
— Monsieur doit bien aimer cette femme-là, dit en terminant le valet de chambre, car il a failli mourir. Moi, je lui donnais le conseil de n'y pas retourner, il se verrait bientôt cajolé. Une femme qui coûte à M. le baron déjà cinq cent mille francs, dit-on, sans compter ce qu'il vient de dépenser dans le petit hôtel de la rue Saint-Georges! Mais cette femme-là veut de l'argent, et rien que
de l'argent. En sortant de chez monsieur, madame la baronne disait en riant : « Si cela continue, cette fille-là me rendra veuve. »
— Diable! répondit Asie, il ne faut jamais tuer la poule aux œufs d'or.
— M. le baron n'espère plus qu'en vous, dit le valet de chambre.
— Ah! c'est que je me connais à faire marcher les femmes !...
— Allons, entrez, dit le valet de chambre en s'humiliant devant cette puissance occulte.
— Eh bien, dit la fausse Saint-Estève en entrant d'un air humble chez le malade, M. le baron éprouve donc des petites contrariétés? Que voulez-vous! tout le monde est atteint par son faible. Moi aussi, j'ai évu des malheurs. En deux mois, la roue de fortune a drôlement tourné pour moi ! me voilà cherchant une place... Nous n'avons été raisonnables ni l'un ni l'autre. Si iM. le baron voulait me placer en qualité de cuisinière chez madame Esther, il aurait en moi la plus dévouée des dévouées, et je lui serais bien utile pour surveiller Eugénie et madame.
— Il ne s'achit boind te cela, dit le baron. Cheunebuis barfenir à édre le maîdre, et cheu suis mené gomme...
— Une toupie, interrompit Asie. Vous avez fait aller les autres, papa, la petite vous tient et vous polissonne... Le Ciel est juste !
— Chiste? fit le baron. Cheu ne d'ai bas vait fenir bir endenire le la morale...
— Bah! mon fils, un peu de morale ne gâte rien. C'est le sel de la vie pour nous autres, comme le vice pour les dévots. Voyons, avez-vous été généreux? Vous avez payé ses dettes...
— un dit piteusement le baron.
— C'est bien. Vous avez dégagé ses effets, c'est mieux; mais, convenez-en, ce n'est pas assez : ça ne lui donne encore rien à faire, et ces créatures aiment à flamber...
— Cheu lui brébare eine sirbrise , rie Sainle-Chorches... Elle le said,... dit le baron. Mais dieu ne feux bas édre ein chopart.
— Eh bien, quittez-la...
— Ch'ai beur qu'elle me laisse hâler! s'écria le baron.
— Et nous en voulons pour notre argent, mon fils, répondit Asie. Écoutez. Nous en avons carotté de ces millions au public, mon petit ! On dit que vous en possédez vingt-cinq.
Le baron ne put s'empêcher de sourire.
— Eh bien, il faut en lâcher un...
— Cheu lelâgeraispienn, répondit le baron, mais cheu ne l'aurai bas plitôt lâgé gaon en lemantera ein segond.
— Oui, je comprends, répondit Asie, vous ne voulez pas dire B, de peur d'aller jusqu'au Z. Esther est une honnête fille cependant...
— Drès-honnéde fUe! s'écria le banquier; elle fcud pienn s'ccztgur der, mais gomme on s^aguidde Ceine tedde.
— Enfin, elle ne veut pas être votre maîtresse, elle a de la répugnance. Et je le conçois, l'enfant a toujours obéi à ses fantaisies. Quand on n'a connu que de charmants jeunes gens, on se soucie peu d'un vieillard... Vous n'êtes pas beau, vous êtes gros comme Louis XVllI, et un peu bêta, comme tous ceux qui cajolent la fortune au lieu de s'occuper des femmes. Eh bien, si vous ne regardez pas à six cent mille francs , dit Asie , je me charge de la faire devenir pour vous tout ce que vous voudrez qu'elle soit.
— Ziz sanie mile vrancsl... s'écria le baron en faisant un léger sursaut. Esder me goàde ein jnilion téchâ!...
— Le bonheur vaut bien seize cent mille francs, mon gros corrompu. Vous connaissez des hommes, dans ce temps-ci, qui certainement ont mangé plus d'un et de deux millions avec leurs maîtresses. Je connais même des femmes qui ont coûté la vie, et pour qui l'on a craché sa tête dans un panier... Vous savez ce médecin qui a empoisonné son ami?... il voulait la fortune pour faire le bonheur d'une femme.
— Ui, cheu le zais; mais, si cheu suis amûreusse, cheu ne suis pas pède, izi ti moins, gar guand cheu la fois, cheu lui tonnerais mon bordefeille...
— Écoutez, monsieur le baron, dit Asie en prenant une pose de Sémiramis, vous avez été assez rincé comme ça. Aussi vrai que je me nomme Saint-Esiève, dans le commerce s'entend, je prends votre parti.
— Pienn .'... cheu de règombenserai.
— Je le crois, car je vous ai montré que je savais me venger. D'ailleurs, sachez-le, papa, dit-elle en lui jetant un regard effroyable, j'ai les moyens de vous souffler madame Esther comme on mouche une chandelle. Et je connais ma femme ! Quand la petite gueuse
vous aura donné le bonheur, elle vous sera plus nécessaire encore qu'elle ne vous l'est en ce moment. Vous m'avez bien payée, vous vous êtes fait tirer l'oreille, mais enfin vous avez financé! Moi, j'ai rempli mes engagements, pas vrai? Eli bien, tenez, je vais vous proposer un marché.
— Foyons?
— Vous me placez cuisinière chez madame, vous me prenez pour dix ans, j'ai mille francs de gages, vous payez les cinq dernières années d'avance,... un denier à Dieu, quoi! Une fois chez madame, je saurai la déterminer aux concessions suivantes. Par exemple, vous lui forez arriver une toilette délicieuse de chez madame Auguste, qui connaît les goûts et les façons de madame, et vous donnez des ordres pour que le nouvel équipage suit à la porte à quatre heures. Après la Bourse, vous montez chez elle, et vous allez faire une petite promenade au bois de Boulogne. Eh bien, cette femme dit ainsi qu'elle est votre maîtresse, elle s'engage au vu et au su de tout Paris... — Cent mille francs... — Vous dînerez avec elle (je sais faire de ces dîners-là); vous la menez au spectacle, aux Variétés, à l'avant-scène, et tout Paris dit alors : « Voilà ce vieux filou de Nucingen avec sa maîtresse... » C'est flatteur de faire croire ça? — Tous ces avantages-là, je suis bonne femme, sont compris dans les premiers cent mille francs... En huit jours, en vous conduisant ainsi, vous aurez fait bien du chemin.
— Ch' aurai bayé sanle mile vrancs...
— Dans la seconde semaine, reprit Asie, qui n'eut pas l'air d'avoir entendu cette piteuse phrase, madame se décidera, poussée par ces préliminaires, à quitter son petit appartement et à s'installer dans l'hôtel que vous lui offrez. Votre Esther a revu le monde, elle a retrouvé ses anciennes amies, elle voudra briller, elle fera les honneurs de son palais! C'est dans l'ordre... — Encore cent raille irancsl — Dame, vous êtes chez vous, Esther est compromise... elle est à vous. Reste une bagatelle dont vous faites le principal, vieux éléphant! (Ouvre-t-il des yeux, ce gros monstre-là!) Eh bien, je m'en charge. — Quatre cent mille... — Ah ! pour ça, mon gros, tu ne les lâches que le lendemain... Est-ce de la probité?... J'ai plus de confiance en toi que tu n'en as en moi. Si je décide madame à se montrer comme votre maîtresse, à se compromettre, à prendre
482 SCÈNES DE LA VIE PAulSIENNE.
tout ce que vous lui offrirez, et peut-être aujourd'hui, vous me croirez bien capable de l'amener à vous livrer le passage du grand Saint-Bernard. Et c'est difficile, allez!... il y a là, pour faire passer votre artillerie, autant de tirage que pour le premier consul dans les Alpes.
— Et birquoi?..,
— Elle a le cœur plein d'amour, rasibus, comme vous dites, ■^ous autres qui savez le latin, répondit Asie. Elle se croit une reine Je Saba parce qu'elle s'est lavée dans les sacrifices qu'elle a faits à son amant... une idée que ces femmes-là se fourrent dans la tête! Ah! mon petit, il faut être juste, c'est beau ! Cette farceuse-là mourrait de chagrin de vous appartenir, je n'en serais pas étonnée ; mais ce qui me rassure, moi, je vous le dis pour vous donner du cœur, il y a chez elle un bon fond de fille.
— Ti has, dit le baron, qui écoutait Asie dans un profond silence et avec admiration, le chénie te la gorribtion, gomme ch'ai le chigue te la bangue.
— Est-ce dit, mon bichon? reprit Asie.
— Fa bir cinguande mile vrancs au lier de santé mile!... Et cheu tonnerai oint santé mile le lentemain te mon drioinve.
— Eh bien, je vais aller travailler, répondit Asie... Ah ! vous pouvez venir ! reprit Asie avec respect. Monsieur trouvera madame déjà douce comme un dos de chatte, et peut-être disposée à lui être agréable.
— Fa, fa, ma ponne, dit le banquier en se frottant les mains. Et, après avoir souri à cette affreuse mulâtresse, il se dit :
— Gomme on a réson fafoirpeaugoub t'archante!
Et il sauta hors de son lit, alla dans ses bureaux et reprit le maniement de ses immenses affaires, le cœur gai.
Rien ne pouvait être plus funeste à Esther que le parti pris par Nucingen. La pauvre courtisane défendait sa vie en se défendant contre l'infidélité. Carlos appelait bégaeulisme cette défense si naturelle. Or, Asie alla, non sans employer les précautions usitées en pareil cas, apprendre à Carlos la conférence qu'elle venait d'avoir avec le baron, et tout le parti qu'elle en avait tiré. La colère de cet homme fut, comme lui, terrible; il vint aussitôt en voiture, les stores baissés, chez Esther, en faisant entr?* la voiture sous la
porte. Encore presque blanc quand il monta, ce double faussaire se présenta devant la pauvre fille; elle le regarda, elle se trouvait debout, elle tomba sur un fauteuil, les jambes comme cassées.
— Qu'avez-vous, monsieur? lui dit-elle en tressaillant de tous ses membres.
— Laisse-nous, Europe, dit-il à la femme de chambre.
Esther regarda cette fille comme un enfant aurait regardé sa mère, de qui quelque assassin le séparerait pour pouvoir le tuer.
— Savez-vous où vous enverrez Lucien? reprit Carlos quand il se trouva seul avec Esther,
— Où?... demanda-t-elle d'une voix faible en se hasardant à regarder son bourreau.
— Là d'où je viens, mon bijou.
Esther vit tout rouge en regardant l'homme.
— Aux galères! ajouta-t-il à voix basse.
Esther ferma les yeux, ses jambes s'allongèrent, ses bras pendirent, elle devint blanche. L'homme sonna, Prudence vint.
— Fais-lui reprendre connaissance, dit-il froidement, je n'ai pas fini.
11 se promena dans le salon en attendant. Prudence-Europe fut obligée de venir prier monsieur de porter Esther sur le lit; il la prit avec une facilité qui dénotait une force athlétique. Il fallut aller chercher ce que la pharmacie a de plus violent pour rendre Esther au sentiment de ses maux. Une heure après, la pauvre fille était €n état d'écouter ce cauchemar vivant, assis au pied du lit, le regard fixe et éblouissant comme deux jets de plomb fondu.
— Mon petit cœur, reprit-il, Lucien se trouve entre une vie splendide, honorée, heureuse, digne, et le trou plein d'eau, de vase et de cailloux où il allait se jeter quand je l'ai rencontré. La maison de Grandlieu demande à ce cher enfant une terre d'un million avant de lui obtenir le titre de marquis et de lui tendre cette grande perche, appelée Clotilde, à l'aide de laquelle il montera au pouvoir. Grâce à nous deux, Lucien vient d'acquérir le manoir maternel, le vieux château de Rubempré, qui n'a pas coûté grand'chose, trente mille francs; mais son avoué, par d'heureuses négociations, a fini par y joindre pour un million de propriétés, sur lesquelles on a payé trois cent mille francs. Le château, les frais, les
primes à ceux qu'on a mis en avant pour déguiser l'opération aux gens du pays, ont absorbé le reste. Nous avons bien, il est vrai, cent mille francs dans les affaires qui, d'ici à quelques mois, vaudront deux à trois cent mille francs; mais il restera toujours quatre cent mille francs à payer... Dans trois jours, Lucien revient d'Angoulême, oii il est allé, car il ne doit pas être soupçonné d'avoir trouvé sa fortune en cardant vos matelas...
— Oh! non, dit-elle en levant les yeux par un mouvement sublime.
— Je vous le demande, est-ce le moment d'effrayer le baron? dit-il tranquillement; et vous avez failli le tuer avant-hier ! il s'est évanoui comme une femme en lisant votre seconde lettre. Vous avez un fier style, je vous en fais mes compliments. Si le baron était mort, que devenions-nous? Quand Lucien sortira de Saint- Thomas d'Aquin, gendre du duc de Grandlieu, si vous voulez entrer dans la Seine,... eh bien, mon amour, je vous offre la main pour faire le plongeon ensemble. C'est une manière d'en finir. Mais réfléchissez donc un peu ! Ne vaudrait-il pas mieux vivre en disant à toute heure : « Cette brillante fortune, cette heureuse famille... » car il aura des enfants; — des enfants!.., avez-vous pensé jamais au plaisir de passer vos mains dans la chevelure de ses enfants?
Esther ferma les yeux et frissonna doucement.
— Eh bien, en voyant l'édifice de ce bonheur, on se dit : « Voilà mon œuvre ! »
Il se fit une pause, pendant laquelle ces deux êtres se regardèrent,
— Voilà ce que j'ai tenté de faire d'un désespoir qui se jetait à l'eau, reprit Carlos. Suis-je un égoïste, moi? Voilà comme on aime! On ne se dévoue ainsi que pour les rois; mais je l'ai sacré roi, Lucien ! On me riverait pour le reste de mes jours à mon ancienne chaîne, il me semble que je pourrais y rester tranquille en me disant : « Il est au bal, il est à la cour. » Mon âme et ma pensée triompheraient pendant que ma guenille serait livrée aux argousins! Vous êtes une misérable femelle, vous aimez en femelle! Mais l'amour, chez une courtisane, devrait être, comme chez toutes les créatures dégradées, un moyen de devenir mère, en dépit de la nature qui vous frappe d'infécondité! Si jamais on retrouvait, sous la peau de l'abbé Carlos Herrera, le condamné que j'étais aupara-
vant, savez-vous ce que je ferais pour ne pas compromettre Lucien? Eslher attendit la réponse dans une sorte d'anxiété.
— Eh bien, reprit-il après une légère pause, je mourrais comme les nègres, en avalant ma langue. Et vous, avec vos simagrées, vous indiquez ma trace. Que vous avais-je demandé?... de reprendre la jupe de la Torpille pour six mois, pour six semaines, et de vous en servir pour pincer un million... Lucien ne vous oubliera jamais 1 Les hommes n'oublient pas l'être qui se rappelle à leur souvenir par le bonheur dont on jouit tous les matins en se réveillant toujours riche. Lucien vaut mieux que vous... Il a commencé par aimer Coralie, elle meurt, bon; mais il n'avait pas de quoi la faire enterrer, il n'a pas fait conmie vous tout à l'heure, il ne s'est pas évanoui, quoique poëte; il a écrit six chansons gaillardes, et il en a eu trois cents francs avec lesquels il a pu payer le convoi de Coralie. J'ai ces chansons-là, je les sais par cœur. Eh bien, composez vos chansons : soyez gaie, soyez folle! soyez irrésistible et... insatiable! Vous m'avez entendu? ne m'obligez plus à parler... Baisez papa. Adieu...
Quand, une demi-heure après, Europe entra chez sa maîtresse» elle la trouva devant un crucifix agenouillée dans la pose que le plus religieux des peintres a donnée à Moïse devant le buisson d'Horeb, pour en peindre la profonde et entière adoration devant Jéhovah. Après avoir dit ses dernières prières, Esther renonçait à sa belle vie, à l'honneur qu'elle s'était fait, à sa gloire, à ses vertus, à son amour. Elle se leva.
— Oh! madame, vous ne serez plus jamais ainsi! s'écria Prudence Servien, stupéfaite de la sublime beauté de sa maîtresse.
Elle tourna promptement la psyché pour que la pauvre fille pût se voir. Les yeux retenaient encore un peu de l'âme qui s'envolait au ciel. Le teint de la juive étincelait. Trempés de larmes absorbées par le feu de la prière, ses cils ressemblaient à un feuillage après une pluie d'été, le soleil de l'amour pur les brillantait pour la dernière fois. Les lèvres gardaient comme une expression des dernières invocations aux anges, à qui sans doute elle avait emprunté la palme du martyre en leur confiant sa vie sans souillure. Enfin, elle avait la majesté qui dut briller chez Marie Stuart au moment où elle dit adieu à sa couronne, à la terre et à l'amour.
— J'aurais voulu que Lucien me vît ainsi, dit-elle en laissant échapper un soupir étouffé. — Maintenant, reprit-elle d'une voix vibrante, blaguons...
En entendant ce mot, Europe resta tout hébétée, comme elle eût pu l'être en entendant blasphémer un ange.
— Eh bien, qu'as-tu donc à regarder si j'ai dans la bouche des clous de girofle au lieu de dents? Je ne suis plus maintenant qu'une infâme et immonde créature, une fille, une voleuse, et j'attends milord. Ainsi, fais chauffer un bain et apprête-moi ma toilette. Il est midi, le baron viendra sans doute après la Bourse, je vais lui dire que je l'attends, et j'entends qu'Asie lui apprête un dîner un peu chouelte, je veux le rendre fou, cet homme... Allons, va, va, ma fille... Nous allons rire, c'est-à-dire nous allons travailler.
Elle se mit à sa table et écrivit la lettre suivante :
« Mon ami, si la cuisinière que vous m'avez envoye'e n'avait jamais été à mon service, j'aurais pu croire que votre intention était de me faire savoir combien de fois vous vous êtes évanoui avant-hier en recevant mes trois poulets. (Que voulez-vous! j'étais très-nerveuse ce jour-là, je repassais les souvenirs de ma déplorable existence.) Mais je connais la sincérité d'Asie. Je ne me repens donc plus de vous avoir fait quelque chagrin, puisqu'il a servi à me prouver combien je vous suis chère. Nous sommes ainsi, nous -autres pauvres créatures méprisées : une affection vraie nous touche bien plus que de nous voir l'objet de dépenses folles. Pour moi, j'ai toujours eu peur d'être comme le portemanteau où vous accrochiez vos vanités. Ça m'ennuyait de ne pas être autre chose pour vous. Oui, malgré vos belles protestations, je croyais que vous me preniez pour une femme achetée. Eh bien, maintenant, vous me trouverez bonne fille, mais à condition de toujours m'obéir un petit peu. Si cette lettre peut remplacer pour vous les ordonnances du médecin, vous me. le prouverez en venant me voir après la Bourse. Vous trouverez sous les armes, et parée de vos dons, celle qui se dit, pour la vie, votre machine à plaisir,