‹ Scènes de la vie parisienneChapitre 12 sur 37 · ESTHER · texte numérisé non relu

ESTHER

A la Bourse, le baron de Nucingea fut sj gaillard, si content, si

facile en apparence, et se permit tant de plaisanteries, que du Tillet et les Keller, qui s'y trouvaient, ne purent s'empêcher de lui demander la raison de son hilarité.

— Clieu suis amé... Nus bénirons piendôd la gremaillière, dit-il à du Tillet.

— A combien cela vous revient-il? lui repartit brusquement François Keller, à qui madame Colleville avait coûté, disait-on, vingt-cinq mille francs par an.

— Cliamais cedde phâmme, qui ed ein anche, ne m* a temantè teux liarls.

— Cela ne se fait jamais, lui répondit du Tillet. C'est pour ne jamais rien avoir à demander qu'elles se donnent des tantes ou des mères.

De la Bourse à la rue Taitbout, le baron dit sept fois à son domestique :

— Fus n'allez bas, voueddez tonc le gefall...

Il grimpa lestement, et trouva pour la première fois sa maîtresse belle comme le sont ces filles, dont l'unique occupation est le soin de leur toilette et de leur beauté. Sortie du bain, la fleur était fraîche, parfumée à inspirer des désirs à Robert d'Arbrissel. Esther avait fait une demi-toilette délicieuse. Une redingote de reps noir, garnie en passementerie de soie rose, s'ouvrait sur une jupe de satin gris, le costume que se fit plus tard la belle Amigo dans i Puriiani. Un fichu de point d'Angleterre retombait sur les épaules en badinant. Les manches de la robe étaient pincées par des lisérés pour diviser les bouffants que, depuis quelque temps, les femmes comme il faut avaient substitués aux manches à gigot, devenues par trop monstrueuses. Esther avait fixé par une épingle, sur ses magnifiques cheveux, un bonnet de mahnes, dit à la folle, près de tomber et qui ne tombait pas, mais qui lui donnait l'air d'être en désordre et mal peignée, quoique l'on vît parfaitement les raies blanches de sa petite tête entre les sillons des cheveux.

— N'est-ce pas une horreur de voir madame si belle dans un salon passé comme celui-là? dit Europe au baron en lui ouvrant la porte du salon.

— Eh pienn, fenez rie Sainte-Chorches, dit le baron en restant en arrêt comme un chien devant une perdrix. Le demps est manivigue,

nus nus bromènerons aux Jamps-Elusées, et matame Saind-Esdèfe afee Ichénie dransborderont dudde fodrs doiledde, fodre Huche et nodre thier à la rie Sainte-Chordies.

— Je ferai tout ce que vous voudrez, dit Esther, si vous voulez me faire le plaisir d'appeler ma cuisinière, Asie, et Eugénie, Europe, J'ai surnommé ainsi toutes les femmes qui m'ont servie, depuis les deux premières que j'ai eues. Je n'aime pas le changement...

— Acte,... Irobe,... répéta le baron en se mettant à rire. Gomme fus êdes trôle... fus affez tes imachinassions... Ch' aurais manclié pienn tes tîners afant te nommer eine guisinière Acie.

— C'est notre état d'être drôles, dit Esther. Voyons, une pauvre fille ne peut donc pas se faire nourrir par l'Asie et habiller par l'Europe, quand vous, vous vivez de tout le monde? C'est un mythe, quoi! 11 y a des femmes qui mangeraient la terre, il ne m'ea faut que la moitié... Voilà !

— Quelle phâmme que montame Saind-Esdefe ! se dit le baron en admirant le changement des façons d'Esther.

— Europe, ma fille, il me faut un chapeau, dit Esther. Je dois avoir une capote de satin noir doublée de rose, garnie en dentelles.

— Madame Thomas ne l'a pas envoyée... Allons, baron, viteî haut la patte! commencez votre service d'homme de peine, c'est-àdire d'homme heureux! Le bonheur est lourd!... Vous avez votre cabriolet, allez chez madame Thomas, dit Europe au baron. Vous ferez demander par votre domestique la capote de madame Van Bogseck... Et surtout, lui dit-elle à l'oreille, rapportez-lui le plus beau bouquet qu'il y ait à Paris. Nous sommes en hiver, tâchez d'avoir des fleurs des tropiques.

Le baron descendit et dit à ses domestiques :

— Chez montame Dliomas.

Le domestique mena son maître chez une fameuse pâtissière.

— C'esde eine margeante te moles, vichi pédale, ed non te cadeaux, dit le baron, qui courut au Palais-Royal chez madame Prévôt, où il

I fit composer un bouquet de dix louis, pendant que son domestique : allait chez la fameuse marchande de modes.

En se promenant dans Paris, l'observateur superficiel se demande quels sont les fous qui viennent acheter les fleurs fabuleuses qui

ï-)areiu la boutique de rillustrc bouquetière et les primeurs de l'européen Chevet, le seul, avec le Rocher de Cancale, qui oITre une véritable et délicieuse revue des deux Jiiondes... 11 s'élève tous les jours, à Paris, cent et quelques passions à la ISucingen, qui se prouvent par des raretés que les reines n'osent pas se donner, e: qu'on offre, et à genoux, à des filles qui , selon le mot d'Asie, aiment k flamber. Sans ce petit détail, une honnête bourgeoise ne comprendrait pas comment une fortune se fond entre les mains de ces créatures dont la fonction sociale, dans le système fouriériste, est peut-être de réparer les malheurs de l'avarice et de la cupidité. Ces dissipations sont sans doute au corps social ce qu'un coup de lancette est pour un corps pléthorique. En deux mois, Nucingen venait d'arroser le commerce de plus de deux cent mille francs.

Quand le vieil amoureux revint, la nuit tombait, le bouquet était inutile. L'heure d'aller aux Champs-Elysées, en hiver, est de deux heures à quatre. Néanmoins, la voiture servit à Esther pour se rendre de la rue Taitbout à la rue Saint-Georges, où elle prit possession du bedid balai. Jamais, disons-le, Esther n'avait encore été l'objet d'un pareil culte ni de profusions pareilles, elle en fut surprise; mais elle se garda bien, comme toutes ces royales ingrates, de montrer le moindre étonnement. Quand vous entrez dans Saint-Pierre de Rome, pour vous faire apprécier l'étendue et la hauteur de la reine des cathédrales on vous montre le petit doigt d'une statue qui a je ne sais quelle longueur, et qui vous semble un petit doigt naturel. Or, on a tant critiqué les descriptions, néanmoins si nécessaires à l'histoire de nos mœurs, qu'il faut imiter ici le cicérone romain. Donc, en entrant dans la salle à manger, le .baron ne put s'empêcher de faire manier à Esther l'étoffe des rideaux de fenêtre, drapée avec une abondance royale, doublée en moire blanche et garnie d'une passementerie digne du corsage d'une princesse portugaise. Cette étoffe était une soierie achetée à Canton, oîi la patience chinoise avait su peindre les oiseaux d'Asie avec une perfection dont le modèle n'existe que sur les vélins du moyen âge, ou dana le Missel de Charles-Quint, l'orgueil de la bibliothèque impériale de Vienne.

— File a gcùdé teux mile vrancs Vaune à ein •milort qui Va rab- ■borats tss Inles..',

— Très-bien... Charmant!... Quel plaisir ce sera de boire ici du vin de Champagne! dit Esther. La mousse ne s'y salira pas sur du carreau!

— Oh! madame, dit Europe, mais voyez donc le tapis I...

— Gomme on affait tessinè le dabis bir le tue Dorlonia, mon hâmi, qui le droufe drob cher, cheu l'ai bris bir vus, qui êdes eine reine l dit Nucingen.

Par un effet du hasard, ce tapis, dû à l'un de nos plus ingénieux dessinateurs, se trouvait assorti aux caprices de la draperie chinoise. Les murs, peints par Schinner et Léon de Lora, représentaient de voluptueuses scènes, mises en relief par des ébènes sculptées, acquises à prix d'or chez Dusommerard, et formant des panneaux où de simples filets d'or attiraient sobrement la lumière. Maintenant, vous pouvez juger du reste.

— Vous avez bien fait de m'amener ici, dit Esther; il me faudrabien huit jours pour m'habituer à ma maison, et ne pas avoir l'air d'une parvenue...

— Ma mèson! répétait joyeusement le baron. Fus accebdez. îonc?...

— Mais oui, mille fois oui, animal bête, dit-elle en souriant.

— Hânimâl édait azez...

— Bête est pour la caresse, reprit-elle en le regardant.

Le pauvre loup-cervier prit la main d'Esther et la mit sur son cœur : il était assez animal pour sentir, mais trop bête pour trouver un mot.

— Foyez gomme il pat... bir un bedid mod te dentresse!... dit-il. Et il emmena sa déesse (téeze) dans la chambre à coucher.

— Oh! madame, dit Eugénie, je ne peux pas rester là, moiT L'on a trop envie de se mettre au lit.

— Eh bien, dit Esther, je veux rendre heureux le magicien qui opère de tels prodiges. Allons, mon gros éléphant, après le dîner nous irons ensemble au spectacle. J'ai une fringale de spectacle.

Il y avait précisément cinq ans qu'Esther n'était allée à un théâtre. Tout Paris se portait alors à la Porte-Saint-Martin, pour y voir une de ces pièces auxquelles la puissance des acteurs communique une expression de réalité terrible, Richard Darlinglon^

CPLENDIÎURS ET MlSlilllîS DES COUUTISANES. 19t

Comme toutes les natures ingénues, Esther aimait autant à ressentir les tressaillements de la frayeur qu'à se laisser aller aux larmes de la tendresse.

— Nous irons voir Frederick Lemaître, dit-elle, j'adore cet acteur-là !

— C'esdc eîn trame sofâche, dit Nucingen, qui se vit contraint en un moment de s'afficher.

Le baron envoya son domestique chercher une des deux loges d'avant-scène aux premières. Autre originalité parisienne! Quand le succès, aux pieds d'argile, emplit une salle, il y a toujours une loge d'avant-scène à louer dix minutes avant le lever du rideau; les directeurs la gardent pour eux, quand il ne s'est pas présenté pour la prendre une passion à la Nucingen. Cette loge est, comme la primeur de Chevet, l'impôt prélevé sur les fantaisies de l'Olympe parisien.

11 est inutile de parler du service. Nucingen avait entassé trois services : le petit service, le moyen service, le grand service. L& dessert du grand service était, en entier, assiettes et plats, de ver~ meil sculpté. Le banquier, pour ne pas paraître écraser la table de valeurs d'or et d'argent, avait joint à tous ces services une porcelaine de la plus charmante fragilité, genre Saxe, et qui coûtait plus qu'un service d'argenterie. Quant au nappage, le linge de Saxe, le linge d'Angleterre, de Flandre et de France, rivalisaient de perfection avec leurs fleurs damassées.

Au dîner, ce fut au tour du baron d'être surpris en goûtant la cuisine d'Asie.

— Cheu gombrens, dit-il, birquoi fus la nommez Acie : c'esde eine guizine aciadiqiie.

— Ah! je commence à croire qu'il m'aime, dit Esther à Europe,, il a dit quelque chose qui ressemble à un mot.

— Il y en a blisieurs, remarqua-t-il.

— Eh bien, il est encore plus Turcaret qu'on ne le dit, s'écria la rieuse courtisane à cette réponse digne des naïvetés célèbres échappées au banquier.

La cuisine était épicée de manière à donner une indigestion au baron, pour qu'il s'en allât chez lui de bonne heure ; aussi fut-ce tout ce qu'il rapporta de sa première entrevue avec Esther en fait

A9i SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.

de plaisir. Au spectacle, il fut obligé de boire un nombre infini de verres d'eau sucrée, en laissant Estlier seule pendant les entr'actes. Par une rencontre si prévisible qu'on ne saurait la nommer un hasard, Tullia, Mariette et madame du Val-Noble se trouvaient au spectacle ce jour-là. Richard Darliiigton fut un de ces succès fous, €t znérités d'ailleurs, comme il ne s'en voit qu'à Paris. En voyant ce drame, tous les hommes concevaient qu'on pût jeter sa femme légitime par la fenêtre, et toutes les femmes aimaient à se voir injustement opprimées. Les femmes se disaient : « C'est trop fort! nous ne sommes que poussées... mais ça nous arrive souvent!... » Or, une créature de la beauté d'Esther, mise comme Esther, ne pouvait pas flamber impunément à l'avant-scène de la Porte-Saint- Martin. Aussi, dès le second acte, y eut-il dans la loge des deux danseuses une sorte de révolution causée par la constatation de l'identité de la belle inconnue avec la Torpille.

— Ah çà! d'où sort-elle? dit Mariette à madame du Val-Noble, je la croyais noyée...

— Est-ce elle? Elle me paraît trente-sept fois plus jeune et plus belle qu'il y a six ans.

— Elle s'est peut-être conservée comme madame d'Espard et madame Zayonchek, dans la glace, dit le comte de Brambourg, qui avait conduit les trois femmes au spectacle, dans une loge du rezde-chaussée. — N'est-ce pas le rat que vous vouliez m'envoyer pour empaumer mon oncle? dit-il en s'adressant à Tullia.

— Précisément, répondit la chanteuse. — Du Bruel, allez donc à l'orchestre, voir si c'est bien elle.

— Fait-elle sa tête! s'écria madame du Val-Noble en se servant d'une admirable expression du vocabulaire des filles.

— Oh! s'écria le comte do Bvambourg, elle en aie droit, car elle est avec mon ami W ba^on de h'ucingen. J'y vais...

— Est-ce que ce serait cette prétendue Jeanne d'Arc qui a conquis Nucingen, et avec laquelle on nous embête depuis trois mois?,., dit Manette.

— Bonsoir, \mn cher baron, dit Philippe Bridau en entrant dans la loge de Nucingen. Vous voilà donc marié avec mademoiselle Esther?... — Mademoiselle, je suis un pauvre officier que vous deviez jadis tirer d'un mauvais pas, à Issoudun... Philippe Bridau...

— Connais pas, dit Eslher en braquant ses jumelles sur la salle-.

— Montemisselle, fit observer le baron, ?îe s'abbelle blis Esderdouci gourt; elle ha nom maiame te Jamby (Champy), ein bedid pienn que cheu lui ai agedé...

— Si vous faites bien les choses, dit le comte, ces dames disent que madame de Champy fait trop satéle... — Si vous ne voulez pas vous souvenir de moi, daignerez-vous reconnaître Mariette, Tullia, madame du Val-Noble, ajouta ce parvenu, que le duc de Maufrigneuse avait mis en faveur auprès du dauphin.

— Si ces dames sont bonnes pour moi, je suis disposée à leur être très-agréable, répondit sèchement madame de Champy.

— Bonnes! dit Philippe, elles sont excellentes, elles vous surnomment Jeanne d'Arc.

— Eh pienn, si ces tames feulent fus denir gombanie, dit Nucingen, cheu fus laisserai sèle, gar ch'ai drob manche. Vodre foidire fientra vus bixntre afecvos chens... — Tiaple t'Acie!

— Pour la première fois, vous me laisseriez seule ! dit Estherc Allons donc! il faut savoir mourir sur votre bord. J'ai besoin de mon homme pour sortir. Si j'étais insultée, je crierais donc pour rien?...

L'égoïsme du vieux millionnaire dut céder devant les obligations de l'amoureux. Le baron souffrit et resta. Esther avait ses raisons pour garder son homme. Si elle recevait ses anciennes connaissances, elle ne devait pas être questionnée aussi sérieusement en compagnie qu'elle l'aurait été seule. Philippe Bridau se hâta de revenir dans la loge des danseuses, auxquelles il apprit l'état des choses.

— Ah ! c'est elle qui hérite de ma maison de la rue Saint- Georges! dit au colonel avec amertume madame du Val-Noble, qui, dans le langage de ces sortes de femmes, se trouvait à pied.

— Probablement, répondit-il. Du Tillet m'a dit que le baron y avait dépensé trois fois autant que votre pauvre Falleix.

— Allons donc la voir, dit Tullia.

— Ma foi, non! répliqua Mariette, elle est trop belle; j'irai l'a voir chez elle.

— Je me trouve assez bien pour me risquer, dit Tullia.

Le hardi premier sujet vint donc pendant Tentr'acte, et renou* IX. 13

ve(a connaissance avec Estlier, qui se tint dans les généralités.

— Et d'où reviens-tu, ma chère entant? demanda la danseuse, qui n'en pouvait plus de curiosité.

— Oh! je suis restée pendant cinq ans dans un château des Alpes avec un Anglais jaloux comme un tigre, un nabab; je l'appelais un nabot, car il n'était pas si grand que le bailli de Ferrette. Kl je suis retombée à un banquier, de caraïbe en syllabe, comme dit Florine. Aussi, maintenant que me voilà revenue à Paris, ai-je des envies de m'amuser qui me vont rendre un vrai carnaval. J'aurai maison ouverte. Ah ! il faut me refaire de cinq ans de solitude, et je commence à me rattraper. Cinq ans d'Anglais, c'est trop; d'après les affiches, on doit n'y être que six semaines.

— Est-ce le baron qui t'a donné cette dentelle?

— Non, c'est un reste de nabab... Ai-je du malheur, ma chère ! il était jaune comme un rire d'ami devant un succès, j'ai cru qu'il mourrait en dix mois. Bah! il était fort comme une alpe. Il faut se défier de tous ceux qui se disent malades du foie... Je ne veux plus entendre parler de foie. J'ai eu trop de foi... aux proverbes... Ce nabab m'a volée, il est mort sans faire de testament, et la famille m'a mise à la porte comme si j'avais eu la peste. Aussi ai-je dit à ce gros-là : « Paye pour deux ! ;> Vous avez bien raison de m'nppe- 1er une Jeanne d'Arc, j'ai perdu l'Angleterre! et je mourrai peutêtre brûlée...

— D'amour? dit Tullia.

— Et vive! répondit Esther, que ce mot rendit songeuse.

Le baron riait de toutes ces niaiseries au gros sel, mais il ne les comprenait pas toujours sur-le-champ, en sorte que son rire ressemblait à ces fusées oubliées qui partent après un feu d'artifice.

Nous vivons tous dans une sphère quelconque, et les habitants de toutes les sphères sont doués d'une dose égale de curiosité. Le lendemain, à l'Opéra, l'aventure du retour d'Esther fut la nouvelle des coulisses. Le matin, de deux heures à quatre heures, tout le Paris des Champs-Elysées avait reconnu la Torpille, et savait enfin quel était l'objet de la passion du baron de Nucingen.

— Savcz-vous, disait Blondet à de Marsay dans le foyer de rOpéra, que la Torpille a disparu le lendemain du jour où nous l'avons reconnue ici pour être la maîtresse du petit Rubempré?

A Paris, comme en province, tout se sait, La police de la rue de Jérusalem n'est pas si bien faite que celle du monde, oii chacun s'espionne sans le savoir. Aussi Carlos avait-il bien deviné quel était le danger de la position de Lucien pendant et après la rue Taitbout.

Il n'existe pas de situation plus horrible que celle oii se trouvait madame du Val-Noble, et le mot être à pied la rend à merveille. L'insouciance et la prodigalité de ces femmes les empêchent de songer à l'avenir. Dans ce monde exceptionnel, beaucoup plus comique et spirituel qu'on ne le pense, les femmes qui ne sont pas belles de cette beauté positive, presque inaltérable et facile à reconnaître, les femmes qui ne peuvent être aimées, enfin, que par caprice pensent seules à leur vieillesse et se font une fortune : plus elles sont belles, plus imprévoyantes elles sont. « Tu as donc peur de -devenir laide, que tu te fais des rentes?... » est un mot de Florine à Mariette qui peut faire comprendre une des causes de cette prodigalité. Dans le cas d'un spéculateur qui se tue, d'un prodigue à bout de ses sacs, ces femmes tombent donc avec une effroyable rapidité ■d'une opulence effrontée à une profonde misère. Elles se jettent alors <lans les bras de la marchande à la toilette, elles vendent à vil prix •des bijoux exquis, elles font des dettes, surtout pour rester dans un luxe apparent qui leur permette de retrouver ce qu'elles viennent de perdre : une caisse où puiser. Ces hauts et bas de leur vie expliquent assez bien la cherté d'une liaison presque toujours ménagée, en réalité, comme Asie avait agrafé (autre mot du vocabulaire) Nucingen avec Esther. Aussi ceux qui connaissent bien leur Paris savent-ils parfaitement à quoi s'en tenir en retrouvant aux Champs-Elysées, ce bazar mouvant et tumultueux, telle femme en voiture de louage, après l'avoir vue, un an, six mois auparavant, dans un équipage étourdissant de luxe et de la plus belle tenue. « Quand on tombe à Sainte-Pélagie, il faut savoir rebondir au bois de Boulogne, » -disait Florine en riant avec Blondet du petit vicomte de Porten- •ducre. Quelques femmes habiles ne risquent jamais ce contraste. Elles restent ensevelies en d'affreux hôtels garnis, oij elles expient leurs profusions par des privations comme en souffrent les voyageurs égarés dans un Sahara quelconque; mais elles n'en conçoivent pas la moindre velléité d'économie. Elles se hasardent aux

bals masqués, elles entreprennent un voyage en province, elles se montrent bien mises sur les boulevards par les belles journées. Elles trouvent d'ailleurs entre elles le dévouement que se témoignent les classes proscrites. Les secours à donner coûtent peu de chose à la femme heureuse, qui se dit en elle-même : « Je serai comme ça dimanche. » La protection la plus efficace est néanmoins celle de la marchande à la toilette. Quand cette usurière se trouve créancière, elle remue et fouille tous les cœurs de vieillards en faveur de son hypothèque à brodequins et à chapeaux. Incapable de prévoir le désastre d'un des plus riches et des plus habiles agents de change, madame du Val-Noble fut donc prise en plein désordre. Elle employait l'argent de Falleix à ses caprices, et s'en remettait sur lui pour les choses utiles et pour son avenir. « Comment, disait-elle à Mariette, s'attendre à cela de la part d'un homme qui paraissait si bon ertfant? n Dans presque toutes les classes de la société, le bon enfant est un homme qui a de la largeur, qui prête quelques écus par-ci par-là sans les redemander, qui se conduit toujours d'après les règles d'une certaine délicatesse, en dehors de la moralité vulgaire, obligée, courante. Certaines gens dits vertueux et probes, semblablement à iNucingen, ont ruiné leurs bienfaiteurs, et certaines gens sortis de la police correctionnelle sont d'une ingénieuse probité pour une femme. La vertu complète, le rêve de Molière, Alceste, est excessivement rare; elle se rencontre néanmoins partout, même à Paris. Le bon enfant est le produit d'une certaine grâce dans le caractère qui ne prouve rien. Un homme est ainsi comme le chat est soyeux, comme une pantoufle est faite pour être prête au pied. Donc, dans l'acception du mot « bon enfant » par les femmes entretenues, Falleix devait avertir sa maîtresse de la faillite et lui laisser de quoi vivre. D'Estourny, le galant escroc, était un bon enfant : il trichait au jeu, mais il avait mis de côté trente mille francs pour sa maîtresse. Aussi, dans les Goupers de carnaval, les femmes répondaient-elles à ses accusateurs : (( C'est égal!... vous aurez beau dire, Georges était un bon enfant, il avait de belles manières, il méritait un meilleur sort ! » Les filles se moquent des lois, elles adorent une certaine délicatesse ; elles savent se vendre, comme Esther, pour un beau idéal secret, leur religion à elles. Après avoir à grand'peine sauvé queK

ques bijoux du naufrage, madame du Val-Noble succombait sous le poids terrible de celte accusation : « Elle a ruiné Falleix! » Elle atteignait Tàge de trente ans, et, quoiqu'elle fût dans tout le développement de sa beauté, néanmoins elle pouvait d'autant mieux passer pour une vieille femme, que, dans ces crises, une femme a contre soi toutes ses rivales. Mariette, Florine et Tidlia recevaient bien leur amie à dîner, lui donnaient bien quelques secours; mais, ne connaissant pas le chiffre de ses dettes, elles n'osaient sonder la profondeur de ce gouffre. Six ans d'intervalle constituaient un point d'aiguille un peu trop long dans les fluctualions de la mer parisienne, entre la Torpille et madame du Val- Noble, pour que la femme à pied s'adressât à la femme en voiturej mais la Val-Noble savait Esther trop généreuse pour ne pas songer parfois qu'elle avait, selon son mot, hérité d'elle, et venir à elle dans une rencontre qui semblerait fortuite, quoique cherchée. Pour faire arriver ce hasard, madame du Val-Noble, mise en femme comme il faut, se promenait aux Champs-Elysées tous les jours, ayant au bras Théodore Gaillard, qui a fini par l'épouser, et qui, dans cette détresse, se conduisait très-bien avec son ancienne maîtresse, il lui donnait des loges et la faisait inviter à toutes les parties. Elle se flattait que, par un beau temps, Esther se promènerait, et qu'elles se trouveraient face à face. Esther avait Paccard pour cocher, car sa maison fut, en cinq jours, organisée par Asie, par Europe et Paccard, d'après les instructions de Carlos, de manière à faire de la maison de la rue Saint-Georges une forteresse imprenable. De son côté, Peyrade, mû par sa haine profonde, par son désir de vengeance, et surtout dans le dessein d'établir sa chère Lydie, prit pour but de promenade les Champs-Elysées, dès que Contenson lui dit que la maîtresse de M. de Nucingen y était visible. Peyrade se mettait si parfaitement en Anglais, et parlait si bien en français avec les gazouillements que les Anglais introduisent dans notre langage; il savait si purement l'anglais, il connaissait si complètement les affaires de ce pays, où par trois fois la police de Paris l'avait envoyé, en 1779 et 1786, qu'il soutint son Tôle d'Anglais chez des ambassadeurs et à Londres sans éveiller de soupçons. Peyrade, qui tenait beaucoup de Miisson, le fameux mystificateur, savait se déguiser avec tant d'art, que Contenson, un

jour, ne le reconnut pas. Accompagné de Contenson déguisé en mulâtre, Peyrade examinait, de cet œil qui semble inattentif, mais qui voit tout, Esther et ses gens. 11 se trouva donc naturellement dans la contre-allée où les gens à équipage se promènent quand il fait sec et beau, le jour où Esther y rencontra madame du Val- Noble. Peyrade, suivi de son mulâtre en livrée, marcha sans affectation, et en vrai nabab qui ne pense qu'à lui-même, sur la ligne des deux femmes, de manière à saisir à la volée quelques mots de leur conversation.

— Eh bien, ma chère enfant, disait Esther à madame du Val- Noble, venez me voir. Nucingen se doit à lui-même de ne pas laisser sans un liard la maîtresse de son agent de change...

— D'autant plus qu'on dit qu'il l'a ruiné, dit Théodore Gaillard» et que nous pourrions bien le faire chanter...

— Il dîne chez moi demain, viens, ma bonne, dit Esther. Puis elle lui dit à l'oreille :

— J'en fais ce que je veux, il n'a pas encore ça!

Elle mit un de ses ongles tout ganté sous la plus jolie de ses dents, et fit ce geste assez connu dont la signification énergique veut dire : « Rien du tout! »

— Tu le tiens...

— Ma chère, il n'a encore que payé mes dettes...

— Est-il petite-poche! s'écria Suzanne du Val-Noble.

— Oh ! reprit Esther, j'en avais à faire reculer un ministre des finances. Maintenant, je veux trente mille francs de rente avant le premier coup de minuit. Oh! il est charmant, je n'ai pas à me plaindre... 11 va bien. Dans huit jours, nous pendons la crémaillère, tu en seras... Le matin, il doit m'offrir le contrat de la maison de la rue Saint-Georges. Décemment, on ne peut pas habiter une pareille maison sans trente raille francs de rente à soi, pour les retrouver en cas de malheur. J'ai connu la misère, et je n'en veux plus, 11 y a de certaines connaissances dont on a trop tout de suite.

— Toi qui disais : « La fortune, c'est moi ! » comme tu as changé! s'écria Suzanne.

— C'est l'air de la Suisse, on y devient économe... Tiens, vas-y, ma chère! fais-y un Suisse, et tu en feras peut-être un mari! car ils ne savent pas encore ce que sont des femmes comme nous...

Dans tous les cas, tu en reviendras avec l'amour des rentes sur le grand-livre, un amour honnête et délicat!... Adieu.

Esther remonta dans sa belle voiture attelée des plus magnifiques chevaux gris pommelé qui fussent alors à Paris.

— La femme qui monte en voiture, dit alors Peyrade en anglais à Contenson, est bien, mais j'aime encore mieux celle qui se promène; tu vas la suivre et savoir qui elle est.

— Voici ce que cet Anglais vient de dire en anglais, dit Théodore Gaillard en répétant à madame du Val-JNoble la phrase de Peyrade.

Avant de se risquer à parler anglais, Peyrade avait lâché dans cette langue un mot qui fil faire à Théodore Gaillard un mouvement de physionomie par lequel il s'était assuré que le journaliste savait l'anglais. Madame du Val-Noble alla dès lors très-lentement chez elle, rue Louis-le-Grand, dans un hôtel garni décent, en regardant de côté pour voir si le mulâtre la suivait. Cet établissement appartenait à une malame Gérard que, dans ses jours de splendeur, madame du Val-Noble avait obligée, et qui lui témoignait de la reconnaissance en la logeant d'une façon convenable. Cette bonne femme, bourgeoise honnête et pleine de vertus, pieuse même, acceptait la courtisane comme une femme d'un ordre supérieur ; elle la voyait toujours au milieu de son luxe, elle la prenait pour une reine déchue; elle lui confiait ses filles; et, chose plus naturelle qu'on ne le pense, la courtisane était aussi scrupuleuse en les menant au spectacle que le serait une mère, elle était aimée des deux demoiselles Gérard. Cette brave et digne hôtesse ressemblait à ces sublimes prêtres qui voient une créature à sauver, à aimer, dans ces femmes mises hors la loi. Madame du Val-Noble respectait cette honnêteté, souvent elle l'enviait en causant le soir, et en déplorant ses malheurs. « Vous êtes encore belle, vous pouvez faire une bonne fin, » disait madame Gérard. Madame du Val- Noble n'était d'ailleurs tombée que relativement. La toilette de cette femme, si gaspilleuse et si élégante, était encore assez bien fournie pour lui permettre de paraître, à l'occasion, comme le jour de Richard Darlington, à la Porte-Saint-Martin, dans tout son éclat. Madame Gérard payait encore assez gracieusement les voitures dont la femme à pied avait besoin pour aller dîner en ville, pour se rendre au spectacle et en revenir.

— Eh l)ien, ma chère madame Gérard, dit-elle à cette honnête mère de famille, mon sort va changer, je crois...

— Allons, madame, tant mieux; mais soyez sage, pensez à Tavenir... Ne faites plus de dettes. J'ai tant de mal à renvoyer ceux qui vous cherchent!...

— Eh! ne vous inquiétez pas de ces chiens-Va, qui tous ont gagné des sommes énormes avec moi. Tenez, voici des billets des Variétés pour vos filles, une bonne loge aux deuxièmes. Si quelqu'un me demandait ce soir et que je ne fusse pas rentrée, on laisserait monter tout de même. Adèle, mon ancienne femme de chambre, y sera ; je vais vous l'envoyer.

Madame du Val-Noble, qui n'avait ni tante ni mère, se trouvait forcée de recourir à sa femme de chambre (aussi à pied!) pour faire jouer le rôle d'une Saint-Estève auprès de l'inconnu dont la conquête allait lui permettre de remonter à son rang. Elle alla dîner avec Théodore Gaillard, lequel, pour ce jour-là, se trouvait avoir une parlie, c'est-à-dire un dîner offert par Nathan, qui payait un pari oerdu, une de ces débauches dont on dit aux invités : Il y aura des femmes.

Peyrade ne s'était pas décidé sans de puissantes raisons à donner de sa personne dans le champ de cette intrigue. Sa curiosité, comme celle de Corentin, était d'ailleurs si vivement excitée, que, sans raisons, il se fût encore mêlé volontiers à ce drame. En ce moment, la politique de Charles X avait achevé sa dernière évolution. Après avoir confié le timon des affaires à des ministres de son choix, le roi préparait la conquête d'Alger pour faire servir cette gloire de passe-port à ce qu'on a nommé son coup d'État. Au dedans, personne ne conspirait plus; Charles X croyait n'avoir aucun adversaire. En politique comme en mer, il y a des calmes trompeurs. Corentin était donc tombé dans une inaction absolue. Dans cette situation, un vrai chasseur, pour s'entretenir la main, faute de grives, tue des merles. Domitien, lui, tuait des mouches, faute de chrétiens. Témoin de l'arrestation d'Esther, Contenson avait, avec le sens exquis de l'espion, très-bien jugé cette opération. Ainsi qu'on l'a vu , le drôle n'avait pas pris la peine de gazer son opinion au baron de Nucingen. « Au profit de qui rançonne-t-on la passion du banquier? » fut la première question que se posèrent

les deux amis. Après avoir reconnu dans Asie un personnage de la pièce, Contenson avait espéré, par elle, arriver à l'auteur; mais elle lui coula des mains pendant quelque temps en se cachant comme une anguille dans la vase parisienne, et, lorsqu'il la retrouva cuisinière chez Esther, la coopération de cette mulâtresse lui parut inexplicable. Pour la première fois, les deux artistes en espionnage rencontraient donc un texte indéchiffrable, tout en soupçonnant une ténébreuse histoire. Après trois attaques successives et hardies sur la maison de la rue Taitbout, Contenson trouva le mutisme le plus obstiné. Tant qu'Esther y demeura, le portier sembla dominé par une profonde terreur. Peut-être Asie avait-elle promis des boulettes empoisonnées à toute la famille, en cas d'indiscrétion. Le lendemain du jour où Esther quitta son appartement, Contenson trouva ce portier un peu plus raisonnable, il regrettait beaucoup cette petite dame, qui, disait-il, le nourrissait des restes de sa table. Contenson, déguisé en courtier de commerce, marchandait l'appartement, et il écoutait les doléances du portier en se moquant de lui, mettant en doute tout ce qu'il disait par des Est-ce possible?... (( Oui, monsieur, cette petite dame a demeuré cinq ans ici sans en être jamais sortie, à preuve que son amant, jaloux quoiqu'elle fût sans reproche, prenait les plus grandes précautions pour venir, pour entrer, pour sortir. C'était, d'ailleurs, un très-beau jeune homme. » Lucien se trouvait encore à Marsac, chez sa sœur, madame Séchard; mais, dès qu'il fut revenu, Contenson envoya le portier quai Malaquais, demander à M. de Rubempré s'il consentait à vendre les meubles de l'appartement quitté par madame Van Bogseck. Le portier reconnut alors dans Lucien l'amant mystérieux de la jeune veuve, et Contenson n'en voulait pas savoir davantage. On doit juger de l'étonnement profond, quoique contenu, dont furent saisis Lucien et Carlos, qui parurent croire le portier fou; ils essayèrent de le lui persuader.

En vingt-quatre heures, une contre-police fut organisée par Carlos, qui fit surprendre Contenson en flagrant délit d'espionnage. Contenson, déguisé en porteur de la Halle, avait déjà deux fois apporté les provisions achetées le matin par Asie, et deux fois il était entré dans le petit hôtel de la rue Saint-Georges. Corentin, de son côté, se remuait; mais la réalité du personnage de Carlos Herrera

l'arrêta net, car il sut promptement que cet abbé, l'envoyé secret de Ferdinand VII, était venu vers la fin de l'année 1823 à Paris. Néanmoins, Gorentin dut étudier les raisons qui portaient cet Espagnol à proléger Lucien de Rubempré. Il fut démontré bientôt à Gorentin que Lucien avait eu pendant cinq ans Esther pour maîtresse. Ainsi la substitution de l'Anglaise à Esther avait eu lieu dans les intérêts du dandy. Or, Lucien n'avait aucun moyen d'existence, on lui refusait mademoiselle de Grandlieu pour femme, et il venait d'acheter un million la terre de Rubempré. Gorentin fit mouvoir adroitement le directeur général de la police du royaume, à qui le préfet de police apprit, à propos de Peyrade, qu'en cette affaire les plaignants n'étaient rien moins que le comte de Sérizy et Lucien de Rubempré.

— Nous y sommes! s'étaient écriés Peyrade et Gorentin. Le plan des deux amis fut dessiné dans un moment.

— Gette fille, avait dit Gorentin, a eu des liaisons, elle a des amies. Parmi ces amies, il est impossible qu'il ne s'en trouve pas une dans le malheur ; un de nous doit jouer le rôle d'un riche étranger qui l'entretiendra; nous les ferons camarader. Elles ont toujours besoin les unes des autres pour le trictrac des amants, et nous serons alors au cœur de la place.

Peyrade pensa tout naturellement à prendre son rôle d'Anglais. La vie de débauche à mener, pendant le temps nécessaire à la découverte du complot dont il avait été la victime, lui souriait, tandis que Gorentin, vieilli par ses travaux et assez malingre, s'en souciait peu. En mulâtre, Gontenson échappa sur-le-champ à la contrepolice de Garlos. Trois jours avant la rencontre de Peyrade et de madame du Val-Noble aux Champs-Elysées, le dernier des agents de MM. de Sartine et Lenoir, muni d'un passe-port parfaitement en règle, avait débarqué rue de la Paix, à Y hoiel Mirabeau, venant des colonies par le Havre dans une petite calèche aussi crottée que si elle arrivait du Havre, quoiqu'elle n'eût fait que le chemin de Saint-Denis à Paris.

Garlos Heriera , de son côté , fit viser son passe-port à l'ambassade espagnole , et disposa tout quai Malaquais pour un voyage à . Madrid. Voici pourquoi. Sous quelques jours, Esther allait être propriétaire du petit hôtel de la rue Saint-Georges, elle devait obtenir

une inscription de trente mille francs de rente; Europe et Asie étaient assez rusées pour la lui faire vendre et en remettre secrètement Je prix à Lucien. Lucien, soi-disant riche par la libéralité de sa sœur, achèverait ainsi de payer le prix de la terre de Rubempré. Personne n'avait rien à reprendre dans cette conduite. Esther seule pouvait être indiscrète; mais elle serait morte plutôt que de laisser échapper un mouvement de sourcils. Clotilde venait d'arborer un petit mouchoir rose à son cou de cigogne, la partie éiait donc gagnée à l'hôtel de Grandiieu. Les actions des omnibus donnaient déjà trois capitaux pour un. Carlos, en disparaissant pour quelques jours, déjouait toute malveillance. La prudence humaine avait tout prévu, pas une faute n'était possible. Le faux Espagnol devait partir le lendemain du jour où Peyrade avait rencontré madame du Val-Noble aux Champs-Elysées. Or, dans la nuit même, à deux heures du matin, Asie arriva quai Malaquais en fiacre, et trouva le chauffeur de cette machine fumant dans sa chambre, et se livrant au résumé qui vient d'être traduit en quelques mots, comme un auteur épluchant une feuille de son livre pour y découvrir des fautes à corriger. Un pareil homme ne voulait pas commettre deux fois un oubli comme celui du portier de la rue Taitbout.

— Paccard, dit Asie à Tweille de son maître, a reconnu hier, à deux heures et demie, aux Champs-Elysées, Contenson déguisé en mulâtre et servant de domestique à un Anglais qui, depuis trois jours, se promène aux Champs-Elysées pour observer Esther. Paccard a reconnu ce màtin-là, comme moi quand il était en porteur de la Halle, aux yeux. Paccard a ramené la petite de manière à ne pas perdre de vue notre drôle. Il est à l'hôtel Mirabeau; mais il a échangé de tels signes d'intelligence avec l'Anglais, qu'il est impossible, dit Paccard, que l'Anglais soit un Anglais.

— Nous avons un taon sur le dos, dit Carlos. Je ne pars qu'aprèsdemain. Ce Contenson est bien celui qui nous a lancé jusqu'ici le portier de la rue Taitbout; il faut savoir si le faux Anglais est notre ennemi.

A midi, le mulâtre de M. Samuel Johnson servait gravement son maître, qui déjeunait toujours trop bien, par calcul. Peyrade voulait se faire passer pour un Anglais du genre buveur; il ne sortait

jamais qu'entre deux vins. 11 avait des guêtres en drap noir qui lui montaient jusqu'aux genoux et rembourrées de manière à lui • grossir les jambes; son pantalon était doublé d'une futaine énorme ; il avait un gilet boutonné jusqu'au menton ; sa cravate bleue lui entourait le cou jusqu'à fleur des joues; il portail une petite perruque rousse qui lui cachait la moitié du front; il s'était donné trois pouces de plus environ : en sorte que le plus ancien habitué du café David n'aurait pu le reconnaître. A son habit carré, noir, ample et propre comme un habit anglais, un passant devait le •prendre pour un Anglais millionnaire. Contenson avait manifesté l'insolence froide du valet de confiance d'un nabab, il était muet, rogue, méprisant, peu communicatif, et se permettait des gestes étrangers et des cris féroces. Peyrade achevait sa seconde bouteille quand un garçon de l'hôtel introduisit sans cérémonie dans l'appartement un homme en qui Peyrade, aussi bien que Contenson, reconnut un gendarme en bourgeois.

— Monsieur Peyrade, dit le gendarme en s'adressant au nabab et en lui parlant à l'oreille, j'ai l'ordre de vous amener à la prélecture.

Peyrade se leva sans faire la moindre observation et chercha son chapeau.

— Vous trouverez un fiacre à la porte, lui dit le gendarme dans l'escalier. Le préfet voulait vous faire arrêter, mais il s'est contenté de vous envoyer demander des explications sur votre conduite par l'officier de paix que vous trouverez dans la voiture.

— Dois-je rester avec vous? demanda le gendarme à l'officier de paix quand Peyrade fut monté dans la voiture.

— Non, répondit l'officier de paix. Dites tout bas au cocher d'aller à la préfecture.

Peyrade et Carlos se trouvaient ensemble dans le même fiacre. Carlos tenait à portée un stylet. Le fiacre était mené par un cocher de confiance, capable d'en laisser sortir Carlos sans s'en apercevoir et de s'étonner, en arrivant sur une place, de trouver un cadavre dans sa voiture. On ne réclame jamais un espion. La justice laisse presque toujours ces meurtres impunis, tant il est difficile d'y voir <lair. Peyrade jeta son coup d'oeil d'espion sur le magistrat que lui détachait le préfet de police, Carlos lui présenta des lignes satisfai-

santés : un crâne pelé, sillonné de rides à Tarrière ; des cheveux, poudrés; puis, sur des yeux tendres bordés de rouge et qui voulaient des soins, une paire de lunettes d'or très-légères, très-bureaucratiques, à verres verts et doubles. Ces yeux offraient des certificats de maladies ignobles. Une chemise en percale à jabot plissé dormant, un gilet de satin noir usé, un pantalon d'homme de justice, des bas de ûloselle noirs et des souliers noués par des rubans, une longue redingote noire, des gants à quarante sous, noirs et portés depuis dix jours, une chaîne de montre en or. C'était, ni plus ni moins, le magistrat inférieur appelé très-antinomiquement officier de faix.

— Mon cher monsieur Peyrade, je regrette qu'un homme comme vous soit l'objet d'une surveillance, et que vous preniez à tâche de la justifier. Votre déguisement n'est pas du goût de M. le préfet. Si vous croyez échapper ainsi à notre vigilance, vous êtes dans l'erreur. Vous avez sans doute pris la route d'Angleterre à Beaumontsur-Oise ?

— A Beaumont-sur-Oise?... répondit Peyrade.

— Ou à Saint-Denis? reprit le faux magistrat.

Peyrade se troubla. Cette nouvelle demande exigeait une réponse. Or, toute réponse était dangereuse. Une affirmation devenait une moquerie ; une négation, si l'homme savait la vérité, perdait Peyrade.

— Il est fin, pensa-t-il.

Il essaya de regarder l'ofTicier de paix en souriant, et lui donna son sourire pour une réponse. Le sourire fut accepté sans protêt.

— Dans quel but vous êtes-vous déguisé, avez-vous pris un appartement à l'hôtel Mirabeau, et mis Contenson en mulâtre? demanda l'officier de paix.

— M. le préfet fera de moi ce qu'il voudra, mais je ne dois compte de mes actions qu'à mes chefs, dit Peyrade avec dignité.

— Si vous voulez me donner à entendre que vous agissez pour le compte de la police générale du royaume, dit sèchement le faux agent, nous allons changer de direction, et aller rue de Grenelle au lieu d'aller rue de Jérusalem. J'ai les ordres les plus positifs à votre égard. Mais prenez bien garde ! on ne vous en veut pas énormément, et, en un moment, vous brouilleriez vos cartes. Quant à>

' moi, je ne vous veux pas de mal... Mais marchons!... Dites-moi la vérité.

— La vérité , la voici, dit Peyrade en jetant un regard fin sur les yeux rouges de son cerbère.

La figure du prétendu magistrat resta muette, impassible; il faisait son métier, toute vérité lui paraissait indifférente, il avait l'air de taxer le préfet de quelque caprice. Les préfets ont des lubies.

— Je suis devenu amoureux comme un fou d'une femme, la maîtresse de cet agent de change qui voyage pour son plaisir et pour le déplaisir de ses créanciers, Falleix.

— Madame du Val-Noble, dit roflicier de paix.

— Oui, reprit Peyrade. Pour pouvoir l'entretenir pendant un mois, ce qui ne me coûtera guère plus de mille écus, je me suis rais en nabab et j'ai pris Contenson pour domestique. Cela, monsieur, est tellement vrai, que, si vous voulez me laisser dans le fiacre, où je vous attendrai, foi d'ancien commissaire général de police, montez à l'hôtel, vous y questionnerez Contenson. Non-seulement

• Contenson vous confirmera ce que j'ai l'honneur de vous dire, mais vous verrez venir la femme de chambre de madame du Val-Noble, qui doit nous apporter ce matin le consentement à mes propositions, ou les conditions de sa maîtresse. Un vieux singe se connaît en grimaces : j'ai offert mille francs par mois, une voiture; cela fait quinze cents; cinq cents francs de cadeaux, puis autant en quelques parties, des dîners, des spectacles; vous voyez que je ne me trompe pas d'un centime en vous disant mille écus. Un homme de mon âge peut bien mettre mille écus à sa dernière fantaisie.

— Âh! papa Peyrade, vous aimez encore assez les femmes pour?... Mais vous m'attrapez; moi, j'ai soixante ans, et je m'en prive très-bien... Si cependant les choses sont comme vous le dites, je conçois que, pour vous passer cette fantaisie, il vous a fallu vous donner la tournure d'un étranger.

— Vous comprenez que Peyrade ou le père Cauquoëlle de la rue des Moineaux...

— Oui, ni l'un ni l'autre n'eût convenu à madame du Val-Noble, interrompit Carlos, enchanté d'apprendre l'adresse du père Can- •quoëlle. Avant la Révolution, j'ai eu pour maîtresse une femme,

rcprit-il, qui avait été entretenue par l'exécuteur des hautes œuvres, qu'on appelait alors le bourreau. Un jour, au spectacle, elle se pique avec une épingle, et, comme cela se disait alors, elle s'écrie : « Ah! bourreau! — Est-ce une réminiscence? » lui dit son voisin... Eh bien, mon cher Peyrade, elle a quitté son homme à cause de ce mot. Je conçois que vous ne voulez pas vous exposer à une semblable avanie... Madame du Val-Noble est femme à gens comme il faut, je l'ai vue un jour à l'Opéra, je l'ai trouvée bien belle... Fuites revenir le cocher rue de la Paix, mon cher Peyrade, je vais monter avec vous dans votre appartement et voir les choses par moi même. Un rapport verbal suffira sans doute à M. le préfet.

Carlos sortit de sa poche de côté une tabatière en carton noir doublée de vermeil, il l'ouvrit et offrit du tabac à Peyrade par un geste d'une bonhomie adorable. Peyrade se dit en lui-même :

— Et voilà leurs agents!... Mon Dieu ! si M. Lenoir ou M. de Sartine revenaient au monde, que diraient-ils?

— C'est là sans doute une partie de la vérité, mais ce n'est pas tout, mon cher ami, dit le faux officier de paix en achevant de humer sa prise par le nez. Vous vous êtes mêlé des affaires de cœur du baron de Nucingen, et vous voulez sans doute l'entortiller dans quelque nœud coulant; vous l'avez manqué au pistolet, vous voulez le viser avec du gros canon. Madame du Val-Noble est une amie de madame de Champy...

— Âh diable! ne nous enferrons pas! se dit Peyrade. Il est plus fort que je ne le croyais. 11 me joue : il parle de me faire relâcher, et il continue de me faire causer.

— Eh bien? dit Carlos d'un air d'autorité magistrale,

— Monsieur, il est vrai que j'ai eu le tort de chercher pour le compte de M. de Nucingen une femme de laquelle il était amoureux à en perdre la tête. C'est la cause de la disgrâce dans laquelle je suis; car il paraît que j'ai touché, sans le savoir, à des intérêts très-graves.

Le magistrat subalterne fut impassible.

— Mais je connais assez la police, après cinquante -deux ans d'exercice, reprit Peyrade, pour m'être abstenu depuis la mercuriale que m'a donnée M. le préfet, qui certainement avait raison...

— Vous renonceriez alors à votre caprice si M. le préfet vous le

demandait? Ce serait, je crois, la meilleure preuve à donner de la sincérité de ce que vous me dites.

— Comme il va! comme il va! se disait Peyrade. Ah ! sacrebleu, les agents d'aujourd'hui valent ceux de M. Lenoir!

— Y renoncer? répondit tout haut Peyrade. J'attendrai les ordres de M. le préfet... Mais, si voulez monter, nous voici à l'hôtel.

— Où trouvez-vous donc des fonds? lui demanda Carlos d'un air sagace et à brûle-pourpoint.

— Monsieur, j'ai un ami,... dit Peyrade,

— Allez donc dire cela, reprit Carlos, à un juge d'instruction! Cette audacieuse scène était, chez Carlos, le résultat d'une de ce»

combinaisons dont la simplicité ne pouvait sortir que de la tête d'un homme de sa trempe. Il avait envoyé Lucien, de très-bonne heure, chez la comtesse de Sérizy. Lucien pria le secrétaire particulier du comte d'aller, de la part du comte, demander au préfet des renseignements sur l'agent employé par le baron de Nucingen. Le secrétaire était revenu muni d'une note sur Peyrade, la copie du sommaire écrit sur le dossier :

Dans la police depuis 1778, et venu cT Avignon à Paris deux ans

auparavant.

Sans fortune et sans moralité, dépositaire de secrets d^Etat, Domicilié rue des Moineaux, sous le nom de Canquo'élle, nom du petit bien sur lequel vit sa famille, dans le département de Vaucluse^ famille honorable d'ailleurs.

A été demandé récemment par U7i de ses petits-neveux, nommé Théodose de la Peyrade. (Voir le rapport d'un agent, n° 37 des pièces.)

— C'est lui qui doit être l'Anglais à qui Contenson sert de mulâtre, s'était écrié Carlos quand Lucien lui rapporta les renseignements donnés de vive voix, outre la note.

En trois heures de temps, cet homme, d'une activité de général en chef, avait trouvé par Paccard un innocent complice capable de jouer le rôle d'un gendarme en bourgeois, et s'était déguisé en officier de paix. Il avait hésité trois fois à tuer Peyrade dans le fiacre; mais il s'était interdit de jamais commettre un assassinat par lui-même, il se promit de se défaire à temps de Peyrade en le

•faisant signaler comme un millionnaire à quelques forçats libérés. Peyrade et son mentor entendirent la voix de Contenson qui causait avec la femme de chambre de madame du Val-Noble. Peyrade fit alors signe à Carlos de rester dans la première pièce, en ayant l'air de lui dire ainsi : « Vous allez juger de ma sincérité. »

— Madame consent a tout, disait Adèle. Madame est en ce moment chez une de ses amies, madame de Champy, qui a pour un -an encore un appartement tout meublé rue Taiibout, et qui le lui donnera sans doute. Madame sera mieux là pour recevoir M. Johnson, car les meubles sont encore très-bien, et monsieur pourra les «acheter à madame en s'entendant avec madame de Champy.

— Bon, mon enfant. Si ce n'est pas une carotte, c'en est un feuillage, dit le mulâtre à la fille stupéfaite; mais nous partagerons...

— Eh bien, en voilà un homme de couleur! s'écria mademoiselle Adèle. Si votre nabab est un nabab, il peut bien donner des «leubles à madame. Le bail finit en avril 1830, votre nabab pourra le renouveler, s'il se trouve bien.

— Moa trei-coniente! répondit Peyrade, qui fit son entrée en frappant sur l'épaule de la femme de chambre.

Et il fit un geste d'intelligence à Carlos, qui répondit par un geste d'assentiment en comprenant que le nabab devait rester dans son rôle. Mais la scène changea subitement par l'entrée d'un personnage sur qui Carlos ni le préfet de police ne pouvaient rien. Corentin se montra soudain. Il avait trouvé la porte ouverte, il venait voir en passant comment son vieux Peyrade jouait son rôle de Jiabab.

— Le préfet m^ololondre toujours ! dit Peyrade à l'oreille de Corentin, il m'a découvert en nabab.

— Nous ferons tomber le préfet, répondit Corentin à l'oreille de son ami.

Puis, après avoir salué froidement, il se mit à examiner sournoisement le magistrat.

— Restez ici jusqu'à mon retour; je vais à la préfecture, dit Carlos. Si vous ne me voyez pas, vous pourrez vous passer votre 'fantaisie.

Après avoir dit ces mots à VoveiUe de Peyrade afin de ne pas en IX. U

démolir le personnage aux yeux de la femme de chambre, Carlossortit, ne se souciant pas de rester sous le regard du nouveau venu» dans lequel il reconnut une de ces natures blondes, à œil bleu, terribles à froid.

— C'est l'ofTicier de paix que m'a envoyé le préfet, dit Peyrade à Corentin.

— Ça? répondit Corentin. Tu t'es laissé mettre dedans. Cet homme a trois jeux de cartes dans ses souliers, cela se voit à la position du pied dans le soulier; et, d'ailleurs, un officier de paix n'a pas besoin de se déguiser !

Corentin descendit avec rapidité pour éclaircir ses soupçons;, Carlos montait en fiacre.

— Hé! monsieur l'abbé?... cria Corentin.

Carlos tourna la tête, vit Corentin, et monta dans son fiacre. Néanmoins, Corentin eut le temps de drie par la portière :

— Voilà tout ce que je voulais savoir. — Quai Malaquais! criaf Corentin au cocher en mettant d'infernales railleries dans son accent et dans son regard.

— Allons, se dit Jacques Collin, je suis cuit, ils y sont, il faut les; gagner de vitesse, et surtout savoir ce qu'ils nous veulent.

Corentin avait vu cinq ou six fois l'abbé Carlos Herrera, et le regard de cet homme ne pouvait pas s'oublier. Corentin avait reconnud'abord la carrure des épaules, puis les boursouflures du visage,, et la tricherie des trois pouces obtenus par un talon intérieur.

— Ah! mon vieux, l'on t'a fait poser! dit Corentin en voyant qu'il n'y avait plus dans la chambre à coucher que Peyrade et Contenson.

— Qui? s'écria Peyrade, dont l'accent eut une vibration métallique; j'emploie mes derniers jours à le mettre sur un gril et à l'y retourner.

— C'est l'abbé Carlos Herrera, probablement le Corentin de l'Espagne. Tout s'explique. L'Espagnol est un vicieux de haut bord qui a voulu faire la fortune de ce petit jeune homme en battant monnaie avec le traversin d'une jolie fille... C'est à toi de savoir si tu veux jouter avec un diplomate qui me paraît diablement roué.

— Oh! cria Contenson, il a reçu les trois cent mille francs lejour de l'arrestation d'Esther, il était dans leûacre ! je me souviens

de ces yeux-là, de ce front, de ces marques de petite vérole.

— Ah! quelle dot aurait eue ma pauvre Lydie! s'écria Peyrade.

— Tu peux rester en nabab, dit Corentin. Pour avoir un œil chez Esther, il faut la lier avec la Val-Noble, elle était la vraie maîtresse de Lucien de Rubempré.

— On a déjà chipé plus de cinq cent mille francs au Nucingen, dit Contenson.

— Il leur en faut encore autant, reprit Corentin, la terre de Rubempré coûte un million. Papa, dit-il en frappant sur Tépaule de Peyrade, tu pourras avoir plus de cent mille francs pour marier Lydie.

— Ne me dis pas cela, Corentin. Si ton plan manquait, je ne sais pas de quoi je serais capable...

— Tu les auras peut-être demain! L'abbé, mon cher, est bien fin, nous devons baiser son ergot, c'est un diable supérieur; mais je le tiens, il est homme d'esprit, il capitulera. Tâche d'être aussi bête qu'un nabab, et ne crains plus rien.

Le soir de cette journée, où les véritables adversaires s'étaienr rencontrés face à face et sur un terrain aplani, Lucien alla passer la soirée à l'hôtel de Grandlieu. La compagnie y était nombreuse. A la face de tout son salon, la duchesse garda pendant quelque temps Lucien auprès d'elle, en se montrant excellente pour lui.

— Vous êtes allé faire un petit voyage ? lui dit-elle.

— Oui, madame la duchesse. Ma sœur, dans le désir de faciliter mon mariage, a fait de grands sacrifices, et j'ai pu acquérir la terre de Rubempré, la recomposer en entier. Mais j'ai trouvé dans mon avoué de Paiis un homme habile, il a su m' épargner les prétentions que les détenteurs des biens auraient élevées en sachant le nom de l'acquéreur.

— Y a-t-il un château? dit Clotilde en souriant trop.

— 11 y a quelque chose qui ressemble à un château; mais le plus sage sera de s'en servir comme de matériaux pour bâtir une maison moderne.

Les yeux de Clotilde jetaient des flammes de bonheur à travers ses sourires de contentement.

— Vous ferez ce soir un rubber avec mon père, lui dit-elle tout bas. Dans quinze jours, j'espère que vous serez invité à dîner.

— Eh bien, mon cher monsieur, dit le duc de Grandlicu, vous avez acheté, dit-on, la terre de Rubempré; je vous en fais mon compliment. C'est une réponse à ceux qui vous donnaient des dettes. Nous autres, nous pouvons, comme la France ou l'Angleterre, avoir une dette publique; mais, voyez-vous, les gens sans fortune, les commençants ne peuvent pas se donner ce ton-là...

— Eh! monsieur le duc, je dois encore cinq cent mille francs sur ma terre.

— Eh bien, il faut épouser une fille qui vous les apporte; mais vo'j.s trouverez difiicilement, pour vous, un parti de cette fortune dans notre faubourg, où l'on donne peu de dot aux filles.

— Mais elles ont assez de leur nom, répondit Lucien.

— Nous ne sommes que trois joueurs de wisk, Maufrigneuse, d'Espard et moi, voulez-vous être notre quatrième? dit le duc à Lucien en lui montrant la table à jouer.

Clotilde vint à la table de jeu pour voir jouer son père.

— Elle veut que je prenne ça pour moi, dit le duc en tapotant les mains de sa fille et regardant de côté Lucien, qui resta sérieux.

Lucien, le partenaire de M. d'Espard, pordit vingt louis.

— Ma chère mère, vint dire Clotilde à la duchesse, il a eu l'esprit de perdre.

A onze heures, après quelques paroles d'amour échangées avec mademoiselle de Grandlieu, Lucien revint, se mit au lit en pensant au triomphe complet qu'il devait obtenir dans un mois, car il ne doutait pas d'être accepté comme prétendu de Clotilde, et marié avant le carême de 1830.

Le lendemain, à l'heure où Lucien fumait quelques cigarettes après déjeuner, en compagnie de Carlos devenu très-soucieux, on leur annonça M. de Saint-Estève (quelle épigramme!), qui désirait parler, soit à l'abbé Carlos Herrera, soit à M. Lucien de Rubempré.

— Â-t-on dit, en bas, que je suis parti? s'écria Fabbé.

— Oui, monsieur, répondit le groom,

— Eh bien, reçois cet homme, dit-il à Lucien; mais ne dis pas un seul mot compromettant, ne laisse pas échapper un geste d'étonnement, c'est l'ennemi.

— Tu m'entendras, dit Lucien.

Carlos se cacha dans une f'ièce contiguë, et, par la fente de la

porte, il vit entrer Corentin, qu'il ne reconnut qu'à la voix, tant ce grand homme inconnu possédait le don de transformation! En ce moment, Corentin ressemblait à un vieux chef de division aux finances.

— Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous ^ monsieur, du Corentin ; mais...

— Excusez -moi de vous interrompre, monsieur, dit Lucien; mais...

— Mais il s'agit de votre mariage avec mademoiselle Clotilde de Grandlieu, qui ne se fera pas, dit alors vivement Corentin.

Lucien s'assit et ne répondit rien.

— Vous êtes entre les mains d'un homme qui a le pouvoir, la volonté, la facilité de prouver au duc de Grandlieu que la terre de Rubempré sera payée avec le prix qu'un sot vous a donné de votre maîtresse, mademoiselle Esther, dit Corentin en continuant. On trouvera facilement les minutes des jugements en vertu desquels mademoiselle Esther a été poursuivie , et l'on a les moyens de faire parier d'Estourny. Les manœuvres extrêmement habiles employées contre le baron de Nucingen seront mises au jour... En ce moment , tout peut s'arranger. Donnez une somme de cent mille francs et vous aurez la paix... Ceci ne me regarde en rien. Je suis le chargé d'affaires de ceux qui se livrent à ce chantage, voilà tout.

Corentin aurait pu parler une heure, Lucien fumait sa cigarette d'un air parfaitement insouciant.

— Monsieur, répondit-il, je ne veux pas savoir qui vous êtes, car les gens qui se chargent de commissions semblables ne se nomment d'aucune manière, pour moi, du moins. Je vous ai laissé parler tranquillement : je suis chez moi. Vous ne me paraissez pas dénué de sens, écoutez bien mon dilemme.

Une pause se fît, pendant laquelle Lucien opposa aux yeux de chat que Corentin dirigeait sur lui un regard couvert de glace.

— Ou vous vous appuyez sur des faits entièrement faux, et je ne dois en prendre aucun souci, reprit Lucien; ou vous avez raison, et alors, en vous donnant cent mille francs, je vous laisse le droit de me demander autant de cent mille francs que votre mandataire pourra trouver de Saint-Estèves à m'envoyer... Mais, pour ter-

ininer d'an coup votre estimable négocialion, sachez que moi, Lucien de Rubempré, je ne crains personne. Je ne suis pour rien dans les tripotages dont vous me parlez. Si la maison de Grandlieu fait la difficile, il y a d'autres jeunes personnes très-nobles à épouser; enfin, il n'y a pas d'affront pour moi à rester garçon, surtout en faisant, comme vous le croyez, la traite des blanches avec de pareils bénéfices.

— Si M. l'abbé Carlos Herrera...

— Monsieur, dit Lucien en interrompant Corentin, l'abbé Carlos Herrera se trouve en ce moment sur la route d'Espagne, il n'a rien à faire à mon mariage, ni rien à voir dans mes intérêts. Cet homme d'État a bien voulu m'aider pendant longtemps de ses conseils, mais il a des comptes à rendre à Sa Majesté le roi d'Espagne; si vous avez à causer avec lui, je vous engage à prendre le chemin de Madrid.

— Monsieur, dit nettement Corentin, vous ne serez jamais le mari de mademoiselle Clotilde de Grandlieu.

— Tant pis pour elle, répondit Lucien en poussant vers la porte Corentin avec impatience.

— Avez-vous bien réfléchi? dit froidement Corentin.

— Monsieur, je ne vous reconnais ni le droit devons mêler de mes affaires ni celui de me faire perdre une cigarette, dit Lucien en jetant sa cigarette éteinte.

— Adieu, monsieur, dit Corentin. Nous ne nous reverrons plus;... mais il y aura certes un moment de votre vie où vous donneriez la moitié de votre fortune pour avoir eu l'idée de me rappeler sur l'escalier.

En réponse à cette menace, Carlos lit le geste de couper une tête.

— A l'ouvrage, maintenant! s'écria-t-il en regardant Lucien, devenu blême après cette terrible conférence.

Si, dans le nombre, assez restreint, des lecteurs qui s'occupent de la partie morale et philosophique d'un livre, il s'en trouvait un seul capable de croire à la satisfaction du baron de Nucingen, celui-là prouverait combien il est difficile de soumettre le cœur d'une fille à des maximes physiologiques quelconques. Esther avait résolu de faire payer cher au pauvre millionnaire ce que le mil-

lionnairo appelait son chour te driomve. Aussi, dans les premiers jours de février 1830, la crémaillère n'avait-elle pas encore été pendue dans le bedicl balai. i

— Mais, dit Esther confidentiellement à ses amies qui le redirent au baron, au carnaval, j'ouvre mon établissement, et je veux rendre mon homme heureux comme un coq en plâtre.

Ce mot devint proverbial dans le monde-fille. i

Le baron se livrait donc à beaucoup de lamentations. Comme les gens mariés, il devenait assez ridicule, il commençait à se plaindre devant ses intimes, et son mécontentement transpirait. Cependant, Esther continuait consciencieusement son rôle de Pompadour du prince delà spéculation. Elle avait déjà donné deux ou trois petites soirées, uniquement pour introduire Lucien au logis. Lousteau, Rastignac, du Tillet, Bixiou, Nathan, le comte de Brambourg, la fleur des roués, devinrent les habitués de la maison. Enfin Esther accepta, pour actrices dans la pièce qu'elle jouait, Tuilia, Florentine, Fanny Beaupré, Florine, deux actrices et deux danseuses, puis madame du Val-Noble. Rien n'est plus triste qu'une maison de courtisane sans le sel de la rivalité, le jeu des toilettes et la diversité des physionomies. En six semaines, Esther devint la femme la plus spirituelle, la plus amusante, la plus belle et la plus élégante ■ des parias femelles qui composent la classe des femmes entretenues. Placée sur son vrai piédestal, elle savourait toutes les jouis- ' sances de vanité qui séduisent les femmes ordinaires, mais en femme qu'une pensée secrète mettait au-dessus de sa caste. Elle :gardait en son cœur une image d'elle-même qui tout à la fois la faisait rougir et dont elle se glorifiait, l'heure de son abdication :était toujours présente à sa conscience; aussi vivait-elle comme <iouble, en prenant son personnage en pitié. Ses sarcasmes se ressentaient de la disposition intérieure où la maintenait le profond mépris que l'ange d'amour, contenu dans la courtisane, portait à ce rôle infâme et odieux joué par le corps en présence de l'âme. A la fois le spectateur et l'acteur, le juge et le patient, elle réalisait l'admirable fiction des contes arabes, où s« trouve presque toujours un être sublime caché sous une enveloppe dégradée, et dont le type €st, sons le nom de Nabuchodonosor, dans le livre des livres, la Bible. Après s'être accordé la vie jusqu'au lendemain de l'infidé-

lité, la victime pouvait bien s'amuser un peu du bourreau. D'ailleurs, les lumières acquises par Esther sur les moyens secrètement honteux auxquels le baron devait sa fortune colossale lui ôtèrent tout scrupule, elle se plut à jouer le rôle de la déesse Até, la Vengeance, selon le mot de Carlos. Aussi se faisait-elle tour à tour charmante et détestable pour ce millionnaire, qui ne vivait que par elle. Quand le baron en arrivait à un degré de souffrance auquel il désirait quitter Esther, elle le ramenait à elle par une scène de tendresse.

Herrera, très-ostensiblement parti pour l'Espagne, était allé jusqu'à Tours. Il avait fait continuer le chemin à sa voiture jusqu'à Bordeaux, en y laissant un domestique de place chargé de jouer le rôle de maître, et de l'attendre dans un hôtel de Bordeaux. Puis, revenu par la diligence sous le costume d'un commis voyageur, il s'était secrètement installé chez Esther, d'où, par Asie, par Europe et par Paccard, il dirigeait avec soin ses machinations, en surveillant tout, et particulièrement Peyrade.

Une quinzaine environ avant le jour choisi pour donner sa fête, et qui devait être le lendemain du premier bal de l'Opéra, la courtisane, que ses bons mots commençaient à rendre redoutable, se trouvait aux Italiens, dans le fond de la loge que le baron, forcé d& lui donner une loge, lui avait obtenue au rez-de-chaussée, afin d'y cacher sa maîtresse, et ne pas se montrer en public avec elle à quelques pas de madame de Nucingen. Esther avait choisi sa loge de manière à pouvoir contempler celle de madame de Sérizy, que Lucien accompagnait presque toujours. La pauvre courtisane mettait son bonheur à regarder Lucien les mardis, les jeudis et les samedis, auprès de madame de Sérizy. Esther vit alors, vers les neuf heures et demie, Lucien entrant dans la loge de la comtesse le front soucieux, pâle, et la figure presque décomposée. Ces signes de désolation intérieure n'étaient visibles que pour Esther. La connaissance du visage d'un homme est, chez la femme qui l'aime, comme celle de la pleine mer pour un marin.

— Mon Dieul que peut-il avoir?... qu'est-il arrivé? Aurait-ii besoin de parler à cet ange infernal, qui est un ange gardien pour lui, et qui vit caché dans une mansarde entre celle d'Europe et celle d'Asie?

Occupée de pensées si cruelles, Esther entendait à peine la musique. Aussi peut-on facilement croire qu'elle n'écoutait pas du tout le baron, qui tenait entre ses deux mains une main de son anche, en lui parlant dans son patois de juif polonais, dont les singulières désinences ne doivent pas donner moins de mal à ceux qui leslisent qu'à «eux qui les entendent.

— Esdcr, dit-il en lui lâchant la main, et la repoussant avec un léger mouvement d'humeur, fus ne m'égoudez bas!

— Baron, tenez, vous baragouinez l'amour comme vous baragouinez le français.

— Terteifïe!

— Je ne suis pas ici dans mon boudoir, je suis aux Italiens.^ Si vous n'étiez pas une des caisses fabriquées par Iluret ou par Fichet, qui s'est métamorphosée en homme par un tour de force de la nature, vous ne feriez pas tant de tapage dans la loge d'une femme qui aime la musique. Je crois bien, que je ne vous écoute pas! Vous êtes là, tracassant dans ma robe comme ua hanneton dans du papier, et vous me faites rire de pitié. Vous me dites : Fus êdcs cholie, fus édes à groguer... Vieux fat! si je vous répondais : « Vous me déplaisez moins ce soir qu'hier, rentrons chez nous? » Eh bien, à la manière dont je vous vois soupirer (car, si je ne vous écoute pas, je vous sens), je vois que vous avez énormément dîné, votre digestion commence. Apprenez de moi (je vous coûte assez cher pour que je vous donne de temps en temps un conseil pour votre argent!), apprenez, mon cher, que, quand on a des digestions embarrassées comme le sont les vôtres, il ne vous est pas permis de dire indifféremment , et à des heures indues, à votre maîtresse : Fus édes cholie... Un vieux soldat est mort de cette fatuité-là dans les bras de la Religion, a dit Blondet... 11 est dix heures, vous avez fini de dîner à neuf heures chez du Tillet avec votre pigeon, le comte de Brambourg, vous avez des millions et des truffes à digérer, repassez demain à dix heures!

— Gomme fus édes grleïle!... s'écria le baron, qui reconnut la profonde justesse de cet argument médical.

— Cruelle!... fit Esther en regardant toujours Lucien. N'avezvous pas consulté Bianchon, Desplein, le vieil Haudry?... Depuis

218 SCÈNES DE LA VIE PARISIExNNE.

que vous entrevoyez l'aurore de votre bonheur, savez-vous de quoi "VOUS me faites l'effet?

— Te guoi?

— D'un gros bonhomme enveloppé de flanelle, qui, d'heure en heure, se promène de son fauteuil à sa fenêtre pour savoir si le tliermomètre est à l'article vers à soie, la température que son médecin lui ordonne.

— Denez, fus êdss eine incrade! s'écria le baron, au désespoir •d'entendre une musique que les vieillards amoureux entendent cependant assez souvent aux Italiens.

— Ingrate! dit Esther. Et que m'avez-vous donné jusqu'à présent?... beaucoup de désagrément. Voyons, papa! puis-je être fière de vous? Vous! vous êtes fier de moi, je porte très-bien vos galons et votre livi'ée. Vous avez payé mes dettes!... soit. Mais vous avez chipé assez de millions... (Ah! ah! ne faites pas la moue, vous en êtes convenu avec moi...) pour n'y pas regarder. Et c'est là votre plus beau titre de gloire... Fille et voleur, rien ne s'accorde mieux. Vous avez construit une cage magnifique pour un perroquet qui vous plaît... Allez demander à un ara du Brésil s'il doit de la reconnaissance à celui qui l'a mis dans une cage dorée... — Ne me regardez pas ainsi, vous avez l'air d'un bonze... — Vous montrez votre ara rouge et blanc à tout Paris, Vous dites : « Y a-t-il quelqu'un à Paris qui possède un pareil perroquet?... Et comme il jacasse! comme il rencontre bien dans ses mots!... » Du Tillet entre, il lui dit : « Bonjour, petit fripon... » Mais vous êtes heureux comme un Hollandais qui possède une tulipe unique, comme un ancien nabab, pensionné en Asie par l'Angleterre, à qui un commis voyageur a vendu la première tabatière suisse qui a joué trois ouvertures. Vous voulez mon cœur? Eh bien, tenez, je vais vous donner les moyens de le gagner.

— Tiddes, tiddes !... cheu verai dutbirfus... Ch'aime à êdre pla* ■que bar fus !

— Soyez jeune, soyez beau, soyez comme Lucien de Rubempré, que voilà chez votre femme, et vous obtiendrez gratis ce que vous ne pourrez jamais acheter avec tous vos millions!...

— Cheu fus guidde, gar fraimenle fus êdes ecgsegraple ce soir!,,, dit le loup-cervier, dont la figure s'allongea.

— Eh bien, bonsoir, répondit Esther. Recommandez à Chorchcs de tenir la tête de votre lit très-haut, de mettre les pieds bien en pente, vous avez ce soir le teint à l'apoplexie... Cher, vous ne direz pas que je ne m'intéresse point à votre santé.

Le baron était debout et tenait le bouton de la porte.

— Ici, Nucingen!... fit Esther en le rappelant par un geste hautain.

Le baron se pencha vers elle avec une servilité canine.

— Voulez-vous me voir gentille pour vous et vous donner ce soir chez moi des verres d'eau sucrée en vous chouchoutant, gros monstre?...

— Fus me prissez le cueir...

— Briser le cuir, ça se dit en un seul mot : tanner!... reprit-elle en se moquant de la prononciation du baron. Voyons, amenez-moi Lucien, que je l'invite à notre festin de Balthazar, et que je sois sûre qu'il n'y manquera pas. Si vous réussissez à cette petite négociation, je te dirai si bien que je t'aime, mon gros Frédéric, que tu le croiras...

— Fus êdes eîne engeanderesse, dit le baron en baisant le gant d'Esther. Cheu gonzendirais à andandre eine hire Cinchures, s'il y <ifait tuchurs eine garesse au poud...

— Allons, si je ne suis pas obéie, je,... dit-elle en menaçant le baron du doigt comme on fait avec les enfants.

Le baron hocha la tête en oiseau pris dans un traquenard et qui implore le chasseur.

— Mon Dieu! qu'a donc Lucien? se dit-elle quand elle fut seule, en ne retenant plus ses larmes qui tombèrent, il n'a jamais été si triste !

Voici ce qui, le soir même, était arrivé à Lucien. A neuf heures, Lucien était sorti, comme tous les soirs, dans son coupé, pour aller à l'hôtel de Grandlieu. Réservant son cheval de selle et son ■cheval de cabriolet pour ses matinées, comme font tous les jeunes gens, il avait pris un coupé pour ses soirées d'hiver, et avait choisi chez lé premier loueur de carrosses un des plus magnifiques avec de magnifiques chevaux. Tout lui souriait depuis un mois : il avait dîné trois fois à l'hôtel de Grandlieu, le duc était charmant pour Jui; ses actions dans l'entreprise des omnibus, vendues trois cent

mille francs, lui avaient permis de payer encore un tiers du prix de sa terre; Clotilde de Grandlieu, qui faisait de délicieuses toilettes, avait dix pois de fard sur la figure quand il entrait dans le salon,, et avouait hautement d'ailleurs sa passion pour lui. Quelques personnes assez haut placées parlaient du mariage de Lucien et de mademoiselle de Grandlieu comme d'une chose probable. Le duc de Chaulieu, l'ancien ambassadeur en Espagne et ministre desaffaires étrangères pendant un moment, avait promis à la duchesse de Grandlieu de demander au roi le titre de marquis pour Lucien. Après avoir dîné chez madame de Sérizy, Lucien était donc allé, ce soir-là, de la rue de la Chaussée-d'Antin au faubourg Saint-Germain y faire sa visite de tous les jours. Il arrive, son cocher demande la porte, elle s'ouvre, il arrête au perron. Lucien, en descendant de voiture, voit dans la cour quatre équipages. En apercevant M. de Rubempré, l'un des valets de pied, qui ouvrait et fermait la porte du péristyle, s'avance, sort sur le perron et se met devant la porte, comme un soldat qui reprend sa faction.

— Sa Seigneurie n'y est pas! dit-il.

— Madame la duchesse reçoit, fait observer Lucien au valet»

— Madame la duchesse est sortie, répond gravement le valet.

— Mademoiselle Clotilde...

— Je ne pense pas que mademoiselle Clotilde reçoive monsieur en l'absence de madame la duchesse...

— Mais il y a du monde, réplique Lucien foudroyé.

— Je ne sais pas, répondit le valet de pied, en tâchant d'être à la fois bête et respectueux.

Il n'y a rien de plus terrible que l'étiquette pour ceux qui l'admettent comme la loi la plus formidable de la société. Lucien devina facilement le sens de cette scène, atroce pour lui : le duc et la duchesse ne voulaient pas le recevoir; il sentit sa moelle épinièrese gelant dans les anneaux de sa colonne vertébrale, et une petite sueur froide lui mit quelques perles au front. Ce colloque avait lieu devant son valet de chambre à lui, qui tenait la poignée d& îa portière et qui hésitait à la fermer; Lucien lui fit signe qu'il allait repartir; mais, en remontant, il entendit le bruit que font des gens en descendant un escalier, et le valet de pied vint crier successivement : u Les gens de M. le duc de Chaulieu l — Les.

gens do madame la vicomtesse de Grandlieii! » Lucien ne dit qu'un mot à son domestique : « Vite aux Italiens!... » Malgré sa prestesse, Tinforluné dandy ne put éviter le duc de Chaulieu et son fils le duc de Rhétoré, avec lesquels il fut forcé d'échanger des saluts, car ils ne lui dirent pas un mot. Une grande catastrophe à la cour, la chute d'un favori redoutable, est souvent consommée au seuil d'un cabinet par le mot d'un huissier à visage de plâtre.

— Comment faire savoir ce désastre à l'instant à mon conseiller ? s'était dit Lucien en allant aux Italiens. Que se passe-t-il?...

Il se perdait en conjectures. Voici ce qui venait d'avoir lieu. Le matin même, à onze heures, le duc de Grandlieu cuvait dit, en entrant dans le petit salon où l'on déjeunait en famille, à Clotilde, après l'avoir embrassée :

— Mon enfant, jusqu'à nouvel ordre, ne t'occupe plus du sire de î^ubempré.

Puis il avait pris la duchesse par la main et l'avait emmenée dans une embrasure de croisée pour lui dire quelques mots à voix basse, qui firent changer de couleur ^a pauvre Clotilde. Mademoiselle de Grandlieu observait sa mère écoutant le duc, et elle lui vit sur la figure une vive surprise.

— Jean, avait dit le duc à l'un des domestiques, tenez, portez ce petit mot à M. le duc de Chaulieu, priez-le de vous donner réponse par oui ou par non. — Je l'invite à venir dîner avec nous aujourd'hui, dit-il à sa femme.

Le déjeuner avait été profondément triste. La duchesse parut pensive, le duc sembla fâché contre lui-même, et Clotilde eut beaucoup de peine à retenir ses larmes.

— Mon enfant, votre père a raison, obéissez-lui, avait dit d'une voix attendrie la mère à sa fille. Je ne puis vous dire, comme lui : « Ne pensez pas à Lucien! » Non, je comprends ta douleur. (Clotilde baisa la main de sa mère.) Mais je te dirai, mon ange : « Attends, sans faire une seule démarche, souffre en silence, puisque ta i'aimes, et sois confiante en la sollicitude de tes parents! » Les grandes dames, mon enfant, sont grandes parce qu'elles savent toujours faire leur devoir dans toutes les occasions, et avec noblesse.

— De quoi s'agit-il?... avait demandé Clotilde, pâle comme un lys.

— De choses trop graves pour qu'on puisse t'eu parler, moa

cœur, avait répondu la duchesse ; car, si elles sont fausses, ta pen. sée en serait inutilement salie ; et, si elles sont vraies, tu dois les ignorer.

A six heures, le duc de Chaulieu était venu trouver dans son cabinet le duc de Grandlieu, qui l'attendait.

— Dis donc, Henri... (Ces deux ducs se tutoyaient et s'appelaient par leurs prénoms. C'est une de ces nuances inventées pour marquer les degrés de l'intimité, repousser les envahissements de la familiarité française et humilier les amours-propres.) ... Dis donc, Henri, je suis dans un embarras si grand, que je ne peux prendre conseil que d'un vieil ami qui connaisse bien les affaires, et tuen as la triture. Ma fille Clotilde aime, comme tu le sais, ce petit Ruberapré qu'on m'a quasi contraint de lui promettre pour mari^ J'ai toujours été contre ce mariage; mais, enfin, madame de Grandlieu n'a pas su se défendre de l'amour de Clotilde. Quand cfr garçon a eu acheté sa terre, quand il l'a eu payée aux trois quarts, il n'y a plus eu d'objections de ma part. Voici que j'ai reçu hier ai* soir une lettre anonyme (tu sais le cas qu'on en doit faire) où l'en m'affirme que la fortune de ce garçon provient d'une source impure, et qu'il nous ment en nous disant que sa sœur lui donne les fonds nécessaires à ses acquisitions. On me somme, au nom du bonheur de ma fille et de la considération de notre famille, de prendre des renseignements, en m'indiquant les moyens de m'éclairer» Tiens, lis d'abord.

— Je partage ton opinion sur les lettres anonymes, mon cher Ferdinand, avait répondu le duc de Chaulieu après avoir lu la lettre; mais, tout en les méprisant, on doit s'en servir. 11 en est de ces lettres absolument comme des espions. Ferme ta porte à ce garçon, et voyons à prendre des renseignements... Eh bien, j'ai ton affaire. Tu as pour avoué Derville, un homme en qui nous avons toute confiance ; il a les secrets de bien des familles, il peut bien porter celui-là. C'est un homme probe, un homme de poids, un hommed'honneur; il est fin, rusé; mais il n'a que la finesse des affaires, tu ne dois l'employer que pour obtenir un témoignage auquel tu puisses avoir égard. Nous avons au ministère des affaires étrangères, par la police du royaume, un homme unique pour découvrir les secrets d'État, nous l'envoyons souvent en mission. Préviens.

Derville qu'il aura, pour cette afTaiie, un lieutenant. Notre espion est un monsieur qui se présentera décoré de la croix de la Légion d'iionneur, il aura l'air d'un diplomate. Ce drôle sera le chasseur, et Derville assistera tout simplement à la chasse. Ton avoué te dira si la montagne accouche d'une souris, ou si tu dois rompre avec ce petit Rubempré. En huit jours, tu sauras à quoi t'en tenir.

— Le jeune homme n'est pas encore assez marquis pour se formaliser de ne pas me trouver chez moi pendant huit jours, avait dit le duc de Grandlieu.

— Surtout si tu lui donnes ta fille, avait répondu l'ancien ministre. Si la lettre anonyme a raison, que que ça te fait? Tu feras voyager Clotilde avec ma belle-fille Madeleine, qui veut aller en Italie...

— Tu me tires de peine ! et je ne sais encore si je dois te remercier...

— Attendons l'événement.

— Ah! s'était écrié le duc Ue Grandlieu, quel est le nom de ce monsieur? Il faut l'annoncer à Derville... Envoie-le-moi demain, sur les quatre heures, j'aurai Derville, je les mettrai tous deux en rapport.

— Le nom vrai, dit l'ancien ministre, est, je crois, Corentin... (un nom que tu ne dois pas avoir entendu), mais ce monsieur viendra chez toi bardé de son nom ministériel. Il se fait appeler M. de Saint quelque chose... — Ah! Saint-Yves! Sainte-Valère,. l'un ou l'autre. — Tu peux te fier à lui, Louis XVllI s'y fiait entièrement.

Après cette conférence, le majordome reçut l'ordre de fermer la porte à M. de Rubempré, ce qui venait d'être fait.

Lucien se promenait dans le foyer des Italiens comme un homme ivre. Il se voyait la fable de tout Paris. Il avait dans le duc de Rhétoré l'un de ces ennemis impitoyables et auxquels il faut sourire sans pouvoir s'en venger, car leurs atteintes sont conformes aux lois du monde. Le duc de Rhétoré savait la scène qui venait de se passer sur le perron de l'hôtel de Grandlieu. Lucien, qui sentait la nécessité d'instruire de ce désastre subit son conseiller-privé-intimeactuel, craignit de se compromettre en se rendant chez Esther, où peut-être il trouverait du monde. 11 oubliait qu'Esther était là, tant.

224 SCÈNES DE LA VIE l'AIUSIENNE.

ses idées se confondaient; et, an milieu de tant de perplexités, il lui fallut causer avec Rastignac, qui, ne sachant pas encore la nouvelle, le félicitait sur son prochain mariage. En ce moment, Nucingen se montra souriant à Lucien, et lui dit :

— Fulez-fus me vaire le blésir te fenir foir monlame te Jamby, qui feut fus eînfider elle-même à la bentaison te nodre gremaillière...

— Volontiers, baron, répondit Lucien, à qui le financier apparut comme un ange sauveur.

— Laissez-nous, dit Esther h M. de Nucingen quand elle le vit entrant avec Lucien; allez voir madame du Val-Noble, que j'aperçois dans une loge des troisièmes avec son nabab... 11 pousse bien des nababs dans les Indes, ajouta-t-elle en regardant Lucien d'un air d'intelligence.

— Et celui-là, dit Lucien en souriant, ressemble terriblement au vôtre.

— Et, dit Esther en répondant à Lucien par un autre signé d'intelligence tout en continuant de parler au baron, amenez-la-moi •avec son nabab, il a grande envie de faire votre connaissance; on le dit puissamment riche. La pauvre femme m'a déjà chanté je ne sais combien d'élégies, elle se plaint que ce nabab ne va pas ; et, si vous le débarrassiez de son lest, il serait peut-être plus leste.

— Fus nus brenez tonc bir tes foUèrs, dit le baron en sortant.

— Qu'as-tu, mon Lucien?... dit Esther dans l'oreille de son ami en la lui effleurant avec ses lèvres dès que la porte de la loge fut fermée.

— Je suis perdu! On vient de me refuser l'entrée de l'hôtel de Grandlieu, sous prétexte qu'il n'y avait personne. Le duc et la duchesse y étaient, et cinq équipages piaffaient dans la cour...

— Comment! le mariage manquerait? dit Esther d'une voix émue, car elle entrevoyait le paradis.

— Je ne sais pas encore ce qui se trame contre moi...

— Mon Lucien, lui répondit-elle d'une voix adorablement câline, pourquoi te chagriner? tu feras un plus beau mariage plus tard... Je te gagnerai deux terres...

— Donne à souper ce soir, afin que je puisse parler secrètement ^ Carlos, et surtout invite le faux Anglais et la Val-Noble. Ce

nabab a causé ma ruine, il est notre ennemi, nous le tiendrons, et nous...

Mais Lucien s'arrêta en faisant un geste de de'sespoir.

— Eh bien, qu'y a-t-il? demanda la pauvre ûlle, qui se sentait comme dans un brasier.

— Oh! madame de Sérizy me voit! s'écria Lucien, et, pour comble de malheur, le duc de Rhétoré, l'un des témoins de ma déconvenue, est avec elle.

En effet, en ce moment même, le duc de Rhétoré jouait avec la douleur de la comtesse de Sérizy.

— Vous laissez Lucien se montrer dans la loge de mademoiselle Esther? disait le jeune duc en désignant et la loge et Lucien. Vous qui vous intéressez à lui, vous devriez l'avertir que cela ne se faitpas. On peut souper chez elle, on peut même y... Mais, en và'ité, je ne m'étonne plus du refroidissement des Grandlieu pour ce garçon : je viens de le voir refusé à la porte, sur le perron...

— Ces filles-là sont bien dangereuses! dit madame de Sérizy, qui tenait sa lorgnette braquée sur la loge d'Esther.

— Oui , dit le duc, autant pour ce qu'elles peuvent que pour ce qu'elles veulent...

— Elles le ruineront! dit madame de Sérizy, car elles sont, m'at-on dit, aussi coûteuses quand on ne les paye pas que quand on les paye.

— Pas pour lui!... répondit le jeune duc en faisant l'étonné. Elles sont loin de lui coûter de l'argent, elles lui en donneraient au besoin, elles courent toutes après lui.

La comtesse eut autour de la bouche un petit mouvement nerveux qui ne pouvait pas être compris dans la catégorie de ses sourires.

— Eh bien, dit Esther, viens souper à minuit. Amène Blondet et Rastignac. Ayons au moins deux personnes amusantes, et ne soyons pas plus de neuf.

— Il faudrait trouver un moyen d'envoyer chercher Europe par le baron, sous prétexte de prévenir Asie, et tu lui dirais ce qui vient de m'arriver, enfin que Carlos en soit instruit avant d 'avojr le nabab sous sa coupe.

— Ce sera fait, dit Esther.

Ainsi Peyrade allait probablement se trouver, sans le savoir, sous le même toit que son adversaire. Le tigre venait dans l'antre du lion, et d'un lion accompagné de ses gardes.

Quand Lucien rentra dans la loge de madame de Sérizy, au lieu de tourner la tête vers lui, de lui sourire et de ranger sa robe pour lui faire place à côté d'elle, elle affecta de ne pas faire la moindre attention à celui qui entrait, elle continua de lorgner dans la salle ; mais Lucien s'aperçut au tremblement des jumelles que la comtesse était en proie à l'une de ces agitations formidables par lesquelles s'expient les bonheurs illicites. Il n'en descendit pas moins sur le devant de la loge, à côté d'elle, et se campa dans l'angle opposé, laissant entre la comtesse et lui un petit espace vide; il s'appuya sur le bord de la loge, y mit son coude droit et le menton sur sa main gantée ; puis il se posa de trois quarts, attendant un mot. Au milieu de l'acte, la comtesse ne lui avait encore rien dit et ne l'avait pas encore regardé.

— Je ne sais pas, lui dit-elle enfin, pourquoi vous êtes ici; votre place est dans la loge de mademoiselle Esther...

— J'y vais, dit Lucien, qui sortit sans regarder la comtesse.

— Ah! ma chère, dit madame du Val-Noble en entrant dans la loge d' Esther avec Peyrade, que le baron de Nucingen ne reconnut pas, je suis enchantée de te présenter M. Samuel Johnson; il est admirateur des talents de M. de Nucingen.

— Vraiment, monsieur, dit Esther en souriant à Peyrade.

— 0 ! yes, bocop, dit Peyrade.

— Eh bien, baron, voilà un français qui ressemble au vôtre à peu près comme le bas breton ressemble au bourguignon. Ça va bien m'amuser de vous entendre causer finances... Savez-vous ce que j'exige de vous, monsieur le nabab, pour faire connaissance avec mon baron? dit-elle en souriant.

0!... je vos mercie, vos mè présenterez au si7' beronnette.

— Oui, reprit-elle. Il faut me faire le plaisir de souper chez moi... 11 n'y a pas de poix plus forte que la cire du vin de Champagne pour lier les hommes, elle scelle toutes les affaires, et surtout celles où l'on s'enfonce. Venez ce soir, vous trouverez de bons garçons! — Et, quant à toi, mon petit Frédéric, dit-elle à l'oreille du baron, vous avez votre voiture, courez rue Saint-Georges et

ramenez-moi Europe, j'ai deux mots à lui dire pour mon souper... J'ai retenu Lucien, il nous amènera deux gens d'esprit... — Nous ferons poser l'Anglais, dit-elle à l'oreille de madame du Val-Noble. Peyrade et le baron laissèrent les deux femmes seules.

— Ah! ma chère, si tu fais jamais poser ce gros infàme-là, tu auras de l'esprit, dit la Val-Noble.

— Si c'était impossible, tu me le prêterais huit jours, répondit Esther en riant.

— Non, tu ne le garderais pas une demi-journée, répliqua madame du Val-Noble; je mange un pain trop dur, mes dents s'y cassent. Je ne veux plus, de ma vie vivante, me charger de faire le bonheur d'aucun Anglais... C'est tous des égoïstes froids, des pourceaux habillés...

— Comment, pas d'égards? dit Esther en souriant.

— Au contraire, ma chère, ce monstre-là ne ra'a pas encore dit toi.

— Dans aucune situation? dit Esther.

— Le misérable m'appelle toujours madame, et garde le plus beau sang-froid du monde au moment où tous les hommes sont plus ou moins gentils. L'amour, tiens, ma foi, c'est pour lui comme de se faire la barbe. 11 essuie ses rasoirs, il les remet dans l'étui, se regarde dans la glace et a l'air de se dire : « Je ne me suis pas coupé. » Puis il me traite avec un respect à rendre une femme folle. Cet infâme miiord Pot-au-feu ne s'amuse-il pas à faire cacher ce pauvre Théodore, et à le laisser debout dans mon cabinet de toilette pendant des demi-journées! Enfin, il s'étudie à me contrarier en tout. Et avare... comme Gobseck et Gigonnet ensemble. Il me mène dîner, il ne paye pas la voiture qui me ramène, si par hasard je n'ai pas demandé la mienne.

— Eh bien, dit Esther, que te donne-t-il pour ce service-là?

— Oh! ma chère, absolument rien. Cinq cents francs, tout sec, par mois, et il me paye le remise. Mais qu'est-ce que c'est?... une voiture comme celles qu'on loue aux épiciers le jour de leur mariage pour aller à la mairie, à l'église et au Cadrmi bleu... 11 me taonne avec le respect. Si j'essaye d'avoir mal aux nerfs €t d'être mal disposée, il ne se fâche pas, il me dit : le veuie que milédy fesse sa petite valoir, por que vienne n'est plus détestabel,

228 SCÈNES D\i LA VIE PARISIENNE.

— no gentlemen — que de dire a ioune genli phâmme : u Vos élé ioune bellôt dé collône, ioune mercliendise!... Eh! eh! vos été à ein membcr of Society dé temprence, and anlislavery . » Et mon drôle reste pâle, sec, froid, en me faisant ainsi comprendre qu'il a du respect pour moi comme il en aurait pour un nègre, et que cela ne tient pas à son cœur, mais à ses opinions d'abolitioniste.

— Il est impossible d'être plus infâme, dit Esther; mais je le ruinerais, ce chinois-là I

— Le ruiner? objecta madame du Val-Noble, il faudrait qu'il m'aimât!... Mais, toi-même, tu ne voudrais pas lui demander deux liards. Il t'écouterait gravement, et te dirait, avec ces formes britanniques qui font trouver les gifles aimables, qu'il te paye assez cher, por le petit chose qu'été lé amor dans son paour existence.

— Dire que, dans notre état, on peut rencontrer des hommes comme celui-là! s'écria Esther.

— Ah! ma chère, tu as eu de la chance, toi!... Soigne bien toa Nucingen.

— Mais il a une idée, ton nabab !

— C'est ce que m'a dit Adèle, répondit madame du Val-Noble.

— Tiens, cet homme-là, ma chère, aura pris le parti de se faire haïr par une femme, et de se faire renvoyer en tant de temps, dit Esther.

— Ou bien, il veut faire des affaires avec Nucingen, et il m'aura prise en sachant que nous étions liées; c'est ce que croit Adèle, reprit madame du Val-Noble. Voilà pourquoi je te le présente ce soir. Ah ! si je pouvais être certaine de ses projets, comme je m'entendrais joliment avec toi et Nucingen !

— Tu ne t'emportes pas? dit Esther, tu ne lui dis pas son fait de temps en temps?

— Tu l'essayerais, tu es bien fine,... eh bien, malgré ta gentillesse, il te tuerait avec ses sourires glacés. Il te répondrait : Yeu souis anlislavery, et vos été libre... Tu lui dirais les choses les plus drôles, il te regarderait et dirait : Yéry good! et tu t'apercevrais que tu n'es pas autre chose à ses yeux qu'un polichinelle.

— Et la colère ?

— Même chose ! Ce serait un spectacle pour lui. On peut l'opérer à gauche, sous le sein, on ne lui fera pas le moindre mal ; ses

SPLENDEURS ET MISÈHES DES COUUTISANES. 229

viscères doivent être en fer-blanc. Je le lui ai dit. Il m'a répondu : Yen souis trei-contente de celle dispeusilionne physicale... Et toujours poli. Ma chère, il a l'âme gantée... Je continue encore quelques jours d'endurer ce martyre pour satisfaire ma curiosité. Sans cela, j'aurais fait déjà souffleter milord par Philippe, qui n'a pas son pareil à l'épée : il n'y a plus que cela...

— J'allais te le dire! s'écria Esther; mais tu devrais auparavant savoir s'il sait boxer, car ces vieux Anglais, ma chère, ça garde un fonds de malice.

— Celui-là n'a pas son double!... Non, si tu le voyais me demandant mes ordres, et à quelle heure il peut se présenter, pour venir me surprendre (bien entendu!), et déployant les formules de respect, soi-disant des gentlemen, tu dirais : « Voilà une femme adorée, » et il n'y a pas une femme qui n'en dirait autant...

— Et l'on nous envie, ma chère! fit Esther.

— Ah bien!... s'écria madame du Val-Noble. Tiens, nous avons toutes plus ou moins , dans notre vie , appris le peu de cas qu'on fait de nous; mais, ma chère, je n'ai jamais été si cruellement, si profondément, si complètement méprisée par la brutalité, que je le suis par le respect de cette grosse outre pleine de porto. Quand il est gris, il s'en va,por ne pas être displaisante, dit-il à Adèle, et ne pas être à deux jouissances à la fois : la femme et le vin. Il abuse de mon fiacre, il s'en sert plus que moi... Oh! si nous pouvions le faire rouler ce soir sous la table!... mais il boit dix bouteilles et il n'est que gris; il a l'œil trouble et il y voit clair.

— C'est comme ces gens dont les fenêtres sont sales à l'extérieur, dit Esther, et qui, du dedans, voient ce qui se passe dehors... Je connais cette propriété de l'homme : du Tiliet a cette qualité superlativement.

— Tâche d'avoir du Tiliet, et, à eux deux Nucingen, s'ils pouvaient le fourrer dans quelques-unes de leurs combinaisons, je serais au moins vengée!... ils le réduiraient à la mendicité! Ah I ma chère, tomber à un hypocrite de protestant, après ce pauvre Falleix, qui était si drôle, si bon enfant, si gouailleur!... Avonsnous ri!... On dit les agents de change tous bêtes... Eh bien, celuilà n'a manqué d'esprit qu'une fois...

— Quand il t'a laissée sans le sou? c'est ce qui t'a fait connaître les désagréments du plaisir.

Europe, amenée par M. de Nucingen, passa sa tête vipérine par la porte; et, après avoir entendu quelques phrases que lui dit sa maîtresse à l'oreille, elle disparut.

A onze heures et demie du soir, cinq équipages étaient arrêtés rue Saint-Georges, à la porte de l'illustre courtisane : c'était celui de Lucien, qui vint avec Raslignac, Blondet et Bixiou, celui de du Tillet, celui du baron de Nucingen, celui du nabab et celui de Florine, que du Tillet racola. La triple clôture des fenêtres était déguisée par les plis des magnifiques rideaux de la Chine. Le souper devait être servi à une heure, les bougies flambaient, le petit salon et la salle à manger déployaient leurs somptuosités. On se promit une de ces nuits de débauche auxquelles ces trois femmes et ces hommes pouvaient seuls résister. On joua d'abord, car il fallait attendre environ deux heures.

— Jouez-vous, milord? dit du Tillet à Peyrade.

— le aye iouîè avec OXonnell, Pitt, Fox, Canning, lort Brougham^ lort...

— Dites tout de suite une infinité de lords, lui dit Bixiou.

— Lorl Fitz-William, lort Ellenborough, lort Hertfort, lort... Bixiou regarda les souliers de Peyrade et se baissa.

— Que cherches-tu? lui dit Blondet.

— Parbleu! le ressort qu'il faut pousser pour arrêter la machine,, dit Florine.

— Jouez-vous vingt francs la fiche? dit Lucien.

— le ioue tôt ce que vos vodrez peirdre...

— Est-il fort?... dit Esther à Lucien. Ils le prennent tous pour un Anglais!...

Du Tillet, Nucingen, Peyrade et Rastignac se mirent à une table de whist. Florine, madame du Val-Noble, Esther, Blondet, Bixiou, restèrent autour du feu à causer. Lucien passa le temps à feuilleter un magnifique ouvrage à gravures.

— Madame est servie, dit Paccard dans une magnifique tenue. Peyrade fut mis à gauche de Florine et flanqué de Bixiou, à qui

Esther avait recommandé de faire boire outre mesure le nabab en le déliant. Bixiou possédait la propriété de boire indéfiniment..

Jamais, dans toute sa vie, Peyrade n'avait vu pareille splendeur, ni goûté pareille cuisine, ni vu de si jolies femmes.

— J'en ai ce soir pour les mille écus que me coûte déjà la Val- Noble, pensa-t-il, et, d'ailleurs, je viens de leur gagner mille francs.

— Voilà un exemple à suivre, lui cria madame dn Val-Noble, qui se trouvait à côté de Lucien et qui montra par un geste les magnificences de la salle à manger.

Esther avait mis Lucien à côté d'elle et lui tenait le pied entre les siens sous la table.

— Entendez-vous? dit la Val-Noble en regardant Peyrade, qui faisait l'aveugle, voilà comment vous devriez m'arranger une maison! Quand on revient des Indes avec des millions et qu'on veut faire des affaires avec des Nucingen, on se met à leur niveau.

— le souis of Society dé temprence...

— Alors vous allez boire joliment! dit Bixiou, car c'est bien chaud, les Indes, mon oncle!

La plaisanterie de Bixiou pendant le souper fut de traiter Peyrade comme un de ses oncles, revenu des Indes.

— Montame ti Fal-Nople m'a tidde que fus afiez tes itées?... demanda Nucingen en examinant Peyrade.

— Voilà ce que je voulais entendre, dit du Tillet à Rastignac, les deux baragouins ensemble.

— Vous verrez qu'ils finiront par se comprendre, dit Bixiou, qui devina ce que du Tillet venait de dire à Rastignac.

— Sir beronnelle, ie aye conciu eine litle spécouléchienne, ô ! véry comforlable... bocob trei-profitable, and ritche dé bénéfices...

— Vous allez voir, dit Blondet à du Tillet, qu'il ne parlera pas une minute sans faire arriver le Parlement et le gouvernement anglais,

— Ce êdre dans lé China... por lé opiume...

— Vi, cheu gonnais, dit aussitôt Nucingen en homme qui possédait son globe commercial; mais le coufememeni anclès a vaid un moyen t'agtion te Vabium pir s'oufrir la Chine, et ne nus bermeddrait boint...

-^ Nucingen lui a pris la parole sur le gouvernement, dit du Tillet à Blondet.

— Ah I vous avez fait le commerce de l'opium! s'écria madame

dn Val-Noble ; je comprends maintenant pourquoi vous êtes si stupéfiant, il vous en est resté dans le cœur...

— Foyer /cria le baron au soi-disant marchand d'opium et lui montrant madame d.i Val-Noble, fus êdes gomme moi : chamais les milionaii'es ne beufent se vaire amer les phâmmes.

— le aimé bocop el savent, milèdy, répondit Peyrade.

— Toujours à cause de la tempérance, dit Bixiou, qui venait d'entonner à Peyrade sa troisième bouteille de vin de Bordeaux, et qui lui fit entamer une bouteille de vin de Porto.

— 0! s'écria Peyrade, it is vcry vine de Pôrlîugaî of Englelerre. Blondet, du Tillet et Bixiou échangèrent un sourire. Peyrade

avait la puissance de tout travestir en lui, même l'esprit. Il y a peu d'Anglais qui ne vous soutiennent que l'or et l'argent sont meilleurs en Angleterre que partout ailleurs. Les poulets et les œufs venant de Normandie et envoyés au marché de Londres autorisent les Anglais à soutenir que les poulets et les œufs de Londres sont supérieurs {very fines) à ceux de Paris qui viennent des mêmes pays. Esther et Lucien restèrent stupéfaits devant cette perfection de costume, de langage et d'audace. On buvait, on mangeait, tant et si bien en causant et en riant, qu'on atteignit quatre heures du malin. Bixiou crut avoir remporté l'une de ces victoires si plaisamment racontées par Brillât-Savarin. Mais, au moment où il se disait en offrant à boire à son oncle : a J'ai vaincu l'Angleterre!... » Peyrade répondit à ce féroce railleur un Toujours, mon garçon! qui ne fut entendu que de Bixiou.

— Hé! les autres, il est Anglais comme moi!... Mon oncle est un Gascon!... je ne pouvais pas en avoir d'autre!

Bixiou se trouvait seul avec Peyrade, ainsi personne n'entendit cette révélation. Peyrade tomba de sa chaise par terre. Aussitôt Paccard s'empara de Peyrade et le monta dans une mansarde, oii il s'endormit d'un profond sommeil. A six heures du soir, le nabab se sentit réveiller par l'application d'un linge mouillé avec lequel on le débarbouillait, et il se trouva sur un mauvais lit de sangle, face à face avec Asie, masquée et en domino noir.

— Ah çà! papa Peyrade, comptons nous deux! dit-elle.

— Où suis-je?... dit-il en regardant autour de lui.

— Écoutez-moi, ça vous dégrisera, répondit Asie. Si vous n'ai-

mez pas madame du Val-Noble, vous aimez votre fille, n'est-ce pas?

— Ma fille? s'écria Peyrade en rugissant.

— Oui, mademoiselle Lydie...

— Eh bien?

— Eh bien, elle n'est plus rue des Moineaux, elle est enlevée. Peyrade laissa échapper un soupir semblable à celui des soldats

qui meurent d'une vive blessure sur le champ de bataille.

— Pendant que vous contrefaisiez l'Anglais, on contrefaisait Peyrade. Votre petite Lydie a cru suivre son père, elle est en lieu sûr... Oh! vous ne la trouverez jamais! à moins que vous ne répariez le mal que vous avez fait...

-- Quel mal?

— On a refusé hier, chez le duc de Grandliea, la porte à M. Lucien de Rubempré. Ce résultat est dû à tes intrigues et à l'homme que tu nous as détaché. Pas un mot. Écoute! dit Asie en voyant Peyrade ouvrant la bouche. — Tu n'auras ta fille, pure et sans tache, reprit Asie en appuyant sur les idées par l'accent qu'elle mit à chaque mot, que le lendemain du jour où M. Lucien de Rubempré sortira de Saint-Thomas d'Aquin marié à mademoiselle Clotilde. Si dans dix jours Lucien de Rubempré n'est pas reçu, comme par le passé, dans la maison de Grandlieu, tu mourras d'abord de mort violente, sans que rien puisse te préserver du coup qui te menace... Puis, quand tu te sentiras atteint, on te laissera le temps, avant de mourir, de songer à cette pensée : « Ma fille est une prostituée pour le reste de ses jours!... » Quoique tu aies été assez bête pour laisser cette prise à nos griffes, il te reste encore assez d'esprit pour méditer sur cette communication de notre gouvernement. N'aboie pas, ne dis pas un mot, va changer de costume chez Contenson, retourne chez toi, et Katt te dira que, sur un mot de toi, ta petite Lydie est descendue et n'a plus été revue. Si tu te plains, si tu fais une démarche, on commencera par où je t'ai dit qu'on finirait avec ta fille, elle est promise à de Marsay. Avec le père Canquoëlle, il ne faut pas faire de phrases ni prendre des mitaines, n'est-ce pas?... Descends, et songe bien à ne plus tripoter nos affaires.

Asie laissa Peyrade dans un état à faire pitié, chaque mot fut un coup de massue. L'espion avait deux larmes dans les yeux et deux

larmes au bas de ses joues réunies par deux traînées IniKiides.

— On attend M. Johnson pour dîner, dit Europe en montrant sa tête un instant après.

Peyrade ne répondit pas, il descendit, alla par les rues jusqu'à une place de fiacres, il courut se déshabiller chez Gontenson, à qui il ne dit pas une parole, il se remit en père Canquoëlle, et fut à huit heures chez lui. Il monta les escaliers le cœur palpitant. Quand la Flamande entendit son maître, elle lui dit si naïvement : « Eb bien, mademoiselle, où est-elle? » que le vieil espion fut obligé de s'appuyer. Le coup dépassa ses forces. Il entra chez sa fille, finit par s'y évanouir de douleur en trouvant l'appartement vide, et ea écoutant le récit de Katt, qui lui raconta les circonstances d'un enlèvement aussi habilement combiné que s'il l'eût inventé lui-même.

— Allons, se dit-il, il faut plier, je me vengerai plus tard, allonschez Corentin... Voilà la première fois que nous trouvons des adversaires. Corenlin laissera ce beau garçon libre de se marier avec des impératrices, s'il veut!... Ah! je comprends que ma fille l'ait aimé à la première vue... Oh! le prêtre espagnol s'y connaît... Du courage, papa Peyrade, dégorge ta proie !

Le pauvre père ne se doutait pas du coup affreux qui l'attendait. Arrivé chez Corentin, Bruno, le domestique de confiance qui connaissait Peyrade, lui dit :

— Monsieur est parti. .

— Pour longtemps?

— Pour dix jours.

— Où?

— Je ne sais pas.

— Oh ! mon Dieu, je deviens stupide! je demande où?... comme si nous le leur disions, pensa-t-il.

Quelques heures avant le moment où Peyrade allait être réveillé dans sa mansarde de la rue Saint-Georges, Corentin, venu de sa campagne de Passy, se présentait chez le duc de Grandlieu, sous le costume d'un valet de chambre de bonne maison. A une boutonnière de son habit noir se voyait le ruban de la Légion d'honneur. Il s'était fait une petite figure de vieillard, à cheveux poudrés, Irèsridée, blafarde. Ses yeux étaient voilés par des lunettes en écaille. Enfin il avait l'air d'un vieux chef de bureau. Quand il eut dit sva

nom (M. de Saint-Denis), il fut conduit dans le cabinet du duc de Grandiieii, où il trouva Dervilîe lisant la lettre qu'il avait dictée lui-même à l'un de ses agents, le numéro chargé des écritures. Le duc prit à part Corentin pour lui expliquer tout ce que savait Corentin. M. de Saint-Denis écouta froidement, respectueusement, en s'amusant à étudier ce grand seigneur, à pénétrer jusqu'au tuf vêtu de velours, à mettre à jour cette vie, alors et pour toujours occupée de whist et de la considération de la maison de Grandiieu. Les grands seigneurs sont si naïfs avec leurs inférieurs, que Corentin n'eut pas beaucoup de questions à soumettre humblement à M. de Grandiieu pour en faire jaillir des impertinences.

— Si vous m'en croyez, monsieur, dit Corentin à Dervilîe, après avoir été présenté convenablement à l'avoué, nous partirons ce soir même pour Angoulême par la diligence de Bordeaux, qui va tout aussi vite que la malle, nous n'aurons pas à séjourner plus de six heures pour y obtenir les renseignements que veut M. le duc. Ne suflît-il pas, si j'ai bien compris Votre Seigneurie, de savoir si la sœur et le beau-frère de M. de Rubempré ont pu lui donner douze cent mille francs?... dit-il en regardant le duc.

— Parfaitement compris, répondit le pair de France.

— Nous pourrons être ici dans quatre jours, reprit Corentin en regardant Dervilîe, et nous n'aurons, ni l'un ni l'autre, laissé nos affaires pour un laps de temps pendant lequel elles pourraient souffrir.

— C'était la seule objection que j'avais à faire à Sa Seigneurie, dit Dervilîe. Il est quatre heures, je rentre dire un mot à mon premier clerc, faire mon paquet de voyage; et, après avoir dîné, je serai à huit heures... Mais aurons-nous des places? dit-il à M. de Saint-Denis en s'interrompant.

— J'en réponds, dit Corentin; soyez à huit heures dans la cour des Messageries du grand bureau. S'il n'y pas de places, j'en aurai fait faire, car voilà comme il faut servir monseigneur le duc de Grandiieu...

— Messieurs, dit le duc avec une grâce infinie, je ne vous remercie pas encore...

Corentin et l'avoué, qui prirent ce mot pour une phrase de congé, saluèrent et sortirent. Au moment où Peyrade interrogeait le

tlomestique de Corentin, M. de Saint-Denis et Derville, placés dans le coupé de la diligence de Bordeaux, s'observaient en silence à la sortie de Paris. Le lendemain matin, d'Orléans à Tours, Derville, ennuyé, devint causeur, et Corentin daigna l'amuser, mais en gardant sa distance; il lui laissa croire qu'il appartenait à la diplomatie, et s'attendait à devenir consul général par la protection du duc de Grandlieu. Deux jours après leur départ de Paris, Corentin et Derville arrêtaient à Mansle, au grand étonnement de l'avoué, qui croyait aller à Angoulême.

— Nous aurons dans cette petite ville, dit Corentin à Derville, des renseignements positifs sur madame Séchard.

— Vous la connaissez donc? demanda Derville, surpris de trouver Corentin si bien instruit.

— J'ai fait causer le conducteur en m'apercevant qu'il est d'Angoulême. 11 m'a dit que madame Séchard demeure à Marsac, et Marsac n'est qu'à une lieue de Mansle. J'ai pensé que nous serions mieux placés ici qu'à Angoulême pour démêler la vérité.

— Au surplus, pensa Derville, je ne suis, comme me l'a dit M. le duc, que le témoin des perquisitions à faire par cet homme de confiance...

L'auberge de Mansle, appelée la Belle Étoile, avait pour maître un de ces gras et gros hommes qu'on a peur de ne pas retrouver au retour, et qui sont encore, dix ans après, sur le seuil de leur porte, avec la même quantité de chair, le même bonnet de coton, le même tablier, le même couteau, les mêmes cheveux gras, le même triple menton, et qui sont stéréotypés chez tous les romanciers, depuis l'immortel Cervantes jusqu'à l'immortel Walter Scott. Ne sont-ils pas tous pleins de prétentions en cuisine, n'ont-ils pas tous tout à vous servir et ne fmissent-ils pas tous par vous donner un poulet étique et des légumes accommodés avec du beurre fort? Tous vous vantent leurs vins fins, et vous forcent à consommer les vins du pays. Mais, depuis son jeune âge, Corentin avait appris à tirer d'un aubergiste des choses plus essentielles que des plats douteux et des vins apocryphes. Aussi se donna-t-il pour un homme très-facile à contenter et qui s'en remettait absolument à la discrétion du meilleur cuisinier de Mansle, dit-il à ce gros homme.

— Je n'ai pas de peine à être le meilleur, je suis le seul, répondit l'hôte.

— Servez-nous dans la salle à côté, dit Corentin, en faisant un clignement d'yeux à Derville, et surtout ne craignez pas de mettre le feu à la cheminée, il s'agit de nous débarrasser de l'onglée.

— Il ne faisait pas chaud dans le coupé, dit Derville.

— Y a-t-il loin d'ici à Marsac? demanda Corentin à la femme de l'aubergiste, qui descendit des régions supérieures en appre nant que la diligence avait débarqué chez elle des voyageurs à coucher.

— Monsieur, vous allez à Marsac? demanda l'hôtesse.

— Je ne sais pas, répondit-il d'un petit ton sec. — La distance d'ici à Marsac est-elle considérable? redemanda Corentin après avoir laissé le temps à la maîtresse de voir son ruban rouge.

— En cabriolet, c'est l'affaire d'une petite demi-heure, dit la femme de l'aubergiste.

— Croyez-vous que M. et madame Séchard y soient en hiver?

— Sans aucun doute, ils y passent toute l'année...

— Il est cinq heures, nous les trouverons bien encore debout à neuf heures.

— Oh! jusqu'à dix heures, ils ont du monde tous les soirs, le curé, M. Marron le médecin...

— C'est de braves gens? dit Derville.

— Oh! monsieur, la crème ! répondit la femme de l'aubergiste, des gens droits, probes... et pas ambitieux, allez! M. Séchard, quoiqu'à son aise, aurait eu des millions, à ce qu'on dit, s'il ne s'était pas laissé dépouiller d'une invention qu'il a trouvée dans la papeterie, et dont profitent les frères Cointet...

— Ah ! oui, les frères Cointet ! dit Corentin.

— Tais-toi donc, dit l'aubergiste. Qu'est-ce que cela fait à ces messieurs, que M. Séchard ait droit ou non à un brevet d'invention pour faire du papier? ces messieurs ne sont pas des marchands de papier... Si vous comptez passer la nuit chez moi — h. la Belle Etoile, — dit l'aubergiste en s'adressant à ses deux voyageurs, voici le livre, je vous prierai de vous inscrire. Nous avons un brigadier qui n'a rien à faire et qui passe son temps à nous tracasser...

— Diable I diable! je croyais les Séchard très-riches, dit Coren-

tin pendant que Derville écrivait ses noms et sa qualité d'avoué près le tribunal de première instance de la Seine.

— Il y en a, répondit l'aubergiste, qui les disent millionnaires; mais vouloir empêcher les langues d'aller, c'est entreprendre d'empêcher la rivière de couler. Le père Séchard a laissé deux cent mille francs de biens au soleil, comme on dit, et c'est assez beau déjà pour un homme qui a commencé par être ouvrier. Eh bien, il avait peut-être autant d'économies,... car il a fini par tirer dix douze mille francs de ses biens. Donc, une supposition qu'il ait été assez bête pour ne pas placer son argent pendant dix ans, c'est le compte! Mais mettez trois cent mille francs, s'il a fait l'usure, comme on l'en soupçonne, voilà toute l'affaire. Cinq cent mille francs, c'est bien loin d'un million. Je ne demanderais pour fortune que la différence, je ne serais pas à la Belle Étoile.

— Comment, dit Corentin, M. David Séchard et sa femme n'ont pas deux ou trois millions de fortune?...

— Mais, s'écria la femme de l'aubergiste, c'est ce qu'on donne à MM. Cointet, qui l'ont dépouillé de son invention, et il n'a pas eu d'eux plus de vingt mille francs... Où donc voulez-vous que ces honnêtes gens aient pris des millions? Ils étaient bien gênés pendant la vie de leur père. Sans Kolb, leur régisseur, et madame Kolb, qui leur est tout aussi dévouée que son mari, ils auraient eu bien de la peine à vivre. Qu'avaient-ils donc, avec la Verberie?... mille écus de rente!...

Corentin prit à part Derville et lui dit :

— In vino veritas ! la vérité se trouve dans les bouchons. Pour mon compte, je regarde une auberge comme le véritable état civil d'un pays, le notaire n'est pas plus instruit que l'aubergiste de tout ce qui se passe dans un petit endroit... Voyez! nous sommes censés connaître les Cointet, Kolb, etc. Un aubergiste est le répertoire vivant de toutes les aventures, il fait la police sans s'en douter. Un gouvernement doit entretenir tout au plus deux cents espions; car, dans un pays comme la France, il y a dix millions d'honnêtes mouchards. Mais nous ne sommes pas obligés de nous fier à ce rapport, quoique déjà l'on saurait dans cette petite ville quelque chose des douze cent mille francs disparus pour payer la terre de Rubempré... Nous ne resterons pas ici longtemps...

SPLENDEURS Eï MISERES DES COURTISANES. 239

— Je l'espère, dit Derville.

— Voilà pourquoi, reprit Corentin. J'ai trouvé le moyen le plus naturel pour faire sortir la vérité de la bouche des époux Séchard. Je compte sur vous pour appuyer, de votre autorité d'avoué, la petite ruse dont je me servirai pour vous faire entendre un couipte clair et net de leur fortune. — Après le dîner, nous partirons pour aller chez M. Séchard, dit Corentin à la femme de Taubergiste, vous aurez soin de nous préparer des lits, nous voulons chacun notre chambre. A la Belle Étoile, il doit y avoir de la place.

— Oh! monsieur, dit la femme, nous avons trouvé l'enseigne.

— Oh! le calembour existe dans tous les départements, dit Corentin, vous n'en avez pas le monopole.

— Vous êtes servis, messieurs, dit l'aubergiste.

— Et où diable ce jeune homme aurait-il pris son argent?... L'anonyme aurait-il raison, serait-ce la monnaie d'une belle fille? dit Derville à Corentin en s'attablant pour dîner.

— Ah! ce serait le sujet d'une autre enquête, dit Corentin. Lucien de Rubempré vit, m'a dit M. le duc de Chaulieu, avec une juive convertie, qui se faisait passer pour Hollandaise, et nommée Esther Van Bogseck.

— Quelle singulière coïncidence ! dit l'avoué, je cherche l'héritière d'un Hollandais appelé Gobseck, c'est le même nom avec un changement de consonnes...

— Eh bien, dit Corentin, je vous aurai des renseignements sur ia filiation à mon retour à Paris.

Une heure après, les deux chargés d'affaires de la maison de Grandlieu partaient pour la Verberie, maison de M. et madame Séchard. Jamais Lucien n'avait éprouvé des émotions aussi profondes que celles dont il fut saisi à la Verberie par la comparaison de sa destinée avec celle de son beau-frère. Les deux Parisiens allaient y trouver le même spectacle qui, quelques jours auparavant, avait frappé Lucien. Là, tout respirait le calme et l'abondance. A l'heure où les deux étrangers devaient arriver, le salon de la Verberie était occupé par une société de quatre personnes : le curé de Marsac, jeune prêtre de vingt-cinq ans qui s'était fait, à la prière de madame Séchard, le précepteur de son fils Lucien ; le médecin du pays, nommé M. Marron ; le maire de la commune, cl

un Nieiix colonel retiré du service, qui cultivait les roses dans une petite propriélé située en face de la Verberie, de l'autre côté de la route. Tous les soirs d'hiver, ces personnes venaient faire un innocent boston à un centime la fiche, prendre les journaux ou rapporter ceux qu'elles avaient lus. Quand M. et madame Séchard achetèrent la Verberie, belle maison bâtie en tufeau et couverte en ardoises , ses dépendances d'agrément consistaient en un jardin de deux arpents. Avec le temps, en y consacrant ses économies, la belle madame Séchard avait étendu son jardin jusqu'à un petit cours d'eau, en sacrifiant les vignes qu'elle achetait et les convertissant en gazons et en massifs. En ce moment, la Verberie, entourée d'un parc d'environ vingt arpents, clos de murs, passait pour la propriété la plus importante du pays. La maison de feu Séchard et ses dépendances ne servaient plus qu'à l'exploitation de vingt et quelques arpents de vignes laissés par lui, outre cinq métairies d'un produit d'environ six mille francs, et dix arpents de prés situés de l'autre côté du cours d*eau, précisément en face du parc de la Verberie; aussi madame Séchard comptait-elle bien les y comprendre l'année prochaine. Déjà, dans le pays, on donnait à la Verberie le nom de château, et l'on appelait Eve Séchard la dame de Marsac. En satisfaisant sa vanité, Lucien n'avait fait qu'imiter les paysans et les vignerons. Courtois, propriétaire d'un moulin assis pittoresquement à quelques portées de fusil des prés de la Verberie, était, dit-on, en marché pour ce moulin avec madame Séchard. Cette acquisition probable allait finir de donner à la Verberie la tournure d'une terre du premier ordre dans le département. Madame Séchard, qui faisait beaucoup de bien et avec autant de discernement que de grandeur, était aussi estimée qu'aimée. Sa beauté, devenue magnifique, atteignait alors son plus grand développement. Quoique âgée d'environ vingt-six ans, elle avait gardé la fraîcheur de la jeunesse en jouissant du repos et de l'abondance que donne la vie de campagne. Toujours amoureuse de son mari, elle respectait en lui l'homme de talent assez modeste pour renoncer au tapage de la gloire; enfin, pour la peindre, il suffit peut-être de dire que, dans toute sa vie, elle n'avait pas à compter un seul battement de cœur qui ne fût inspiré par ses enfants ou par son mari. L'impôt que ce ménage payait au mal-

heur, on le devine, c'était le chagrin profond que causait la vie de Lucien, dans laquelle Eve Séchard pressentait des mystères et les redoutait d'autant plus, que, pendant sa dernière visite, Lucien brisa sèchement à chaque interrogation de sa sœur en lui disant que les ambitieux ne devaient compte de leurs moyens qu'à euxmêmes. En six ans, Lucien avait vu sa sœur trois fois, et il ne lui avait pas écrit plus de six lettres. Sa première visite à la Verberie •eut lieu lors de la mort de sa mère, et la dernière avait eu pour objet de demander le service de ce mensonge si nécessaire à sa politique. Ce fut entre M., madame Séchard et leur frère le sujet «d'iuie scène assez grave, qui laissa des doutes affreux au cœur de cette douce et noble existence.

L'intérieur de la maison, transformé tout aussi bien que Texte- Tieur, sans présenter de luxe, était confortable. On en jugera par un coup d'œil rapide jeté sur le salon où se tenait en ce moment la compagnie. Un joli tapis d'Aubusson, des tentures en croisé de coton gris ornées de galons en soie verte, des peintures imitant le bois de Spa, un meuble en acajou sculpté, garni de casimir gris à passementeries vertes, des jardinières pleines de fleurs, malgré la saison, offraient un ensemble doux à l'œil. Les rideaux des fenêtres en soie verte, la garniture de la cheminée, l'encadrement des glaces, étaient exempts de ce faux goût qui gâte tout en province; enfin les moindres détails, élégants et propres, tout reposait l'âme et les regards par l'espèce de poésie qu'une femme aimante et spirituelle peut et doit introduire dans son ménage.

Madame Séchard, encore en deuil de son père, travaillait au coin du feu à un ouvrage en tapisserie, aidée par madame Kolb, la iemme de charge, sur qui elle se reposait de tous les détails de la maison. Au moment où le cabriolet atteignit les premières habitations de Marsac, la compagnie habituelle de la Verberie s'augmenta de Courtois, le meunier, veuf de sa femme, qui voulait se retirer des affaires et qui espérait bien vendre sa propriété, à laquelle madame Eve paraissait tenir, et Courtois savait le pourquoi.

— Voilà un cabriolet qui arrête ici! dit Courtois en entendant à la porte un bruit de voiture; et, à la ferraille, on peut présumer iïu'il est du pays...

Page 1