IX. %Q
couvert d'une sueur blanche. Ainsi, cet homme prodigieux devinait vrai dans sa sphère de crime, comme Molière dans la sphère de la poésie dramatique, comme Cuvier avec les créations disparues. Le génie, en toute chose, est une intuition. Au-dessous de ce phénomène, le reste des œuvres remarquables se doit au talent. En ceci consiste la différence qui sépare les gens du premier des gens du second ordre. Le crime a ses hommes de génie. Jacques Collin, aux abois, se rencontrait avec madame Camusot l'ambitieuse et tvec madame de Sérizy, dont l'amour s'était réveillé sous le coup de la terrible catastrophe où s'abîmait Lucien. Tel était le suprêmeeffort de rinlelligence humaine contre l'armure d'acier de la justice.
En entendant crier la lourde ferraille des serrures et des verrous de sa porte, Jacques Collin reprit son masque de mourant; il y fut aidé par l'enivrante sensation de plaisir que lui causa le bruit des souliers du surveillant dans le corridor. Il ignorait par quels moyens- Asie arriverait jusqu'à lui; mais il comptait la voir sur son passage,, surtout après la promesse qu'il en avait reçue à l'arcade Saint-Jean.
Après cette heureuse rencontre, Asie était descendue sur la Grève. Avant 1830, le nom de la Grève avait un sens aujourd'hui perdu. Toute la partie du quai, depuis le pont d'Arcole jusqu'au pont Louis-Philippe, était alors telle que la nature l'avait faite, à Texceptioii de la voie pavée, qui d'ailleurs était disposée en talus. Aussi, dans les grandes eaux, pouvait- on aller en bateau le long des maisons et dans les rues en pente qui descendaient sur la rivière. Sur ce quai, les rez-de-chaussée étaient presque tous élevés de quelques marches. Quand l'eau battait le pied des maisons, les voitures prenaient par l'épouvantable rue de la Mortellerie, abattue tout entière aujourd'hui pour agrandir l'hôtel de ville. 11 fut donc facile à la fausse marchande de pousser rapidement la petite voiture au bas du quai, et de l'y cacher jusqu'à ce que la véritable marchande, qui d'ailleurs buvait le prix de sa vente en bloc dans un des ignobles cabarets de la rue de la Mortellerie, vînt la reprendre à l'endroit où l'emprunteuse avait promis de la laisser. En ce moment, on achevait l'agrandissement du quai Pelletier, l'entrée du chantier était gardée par un invalide, et la brouette, confiée à ses soins, ne courait aucun risque.
Asie prit aussitôt un fiacre sur la place de rHôtel-de-VilIe, et dit au cocher :
— Au Temple! et du train, il y a gras !
Une femme vêtue comme l'était Asie pouvait, sans exciter la moindre curiosité, se perdre dans la vaste halle où s'amoncellent toutes les guenilles de Paris, où grouillent mille marchands ambulants, où babillent deux cents revendeuses. Les deux prévenus étaient à peine écroués, qu'elle se faisait habiller dans un petit entre-sol humide et bas situé au-dessus d'une de ces horribles boutiques où se vendent tous les restes d'étoffes volés par les couturières ou par les tailleurs, et tenue par une vieille demoiselle appelée la Remette, de son petit nom de Jérômette. La Remette était aux marchandes à la toilette ce que ces madame La Ressource sont elles-mêmes aux femmes dites comme il faut dans l'embarras, une usurière à cent pour cent.
— Ma fille, dit Asie, il s'agit de me ficeler. Je dois être au moins une baronne du faubourg Saint-Germain. Et bricolons tout pus vite que ça! reprit-elle, car j'ai les pieds dans l'huile bouillante! Tu sais quelles robes me vont. En avant le pot de rouge ; trouve-moi des dentelles chovMtes, et donne-moi les plus reluisants bibelots... Envoie la petite chercher un fiacre, et qu'elle le fasse arrêter à notre porte de derrière.
— Oui, madame, répondit la vieille fille avec une soumission et un empressement de servante en présence de sa maîtresse.
Si cette scène avait eu quelque témoin, il eût facilement vu que la femme cachée sous le nom d'Asie était chez elle.
— On me propose des diamants,... dit la Remette en coiffant Asie.
— Sont-ils volés?...
— Je le crois.
— Eh bien, quel que soit le profit, mon enfant, il faut s'en priver. Nous avons les curieux à craindre pendant quelque temps.
On comprend dès lors comment Asie put se trouver dans la salle des pas perdus du palais de justice, une citation à la main, se faisant guider dans les corridors et dans les escaliers qui mènent chez les juges d'instruction, et demandant M. Camusot, un quart d'heure environ avant l'arrivée du juge.
308 SCkNES DE LA VIE PARISIENNE.
Asie ne ressemblait plus à elle-même. Après avoir, comme une actrice, lavé son visage de vieille, mis du rouge et du blanc, elle s'était enveloppé la tête d'une admirable perruque blonde. Mise absolument comme une dame du faubourg Saint-Germain en quête de son chien perdu, elle paraissait avoir quarante ans, car elle s'était caché le visage sous un magnifique voile de dentelle noire. Un corset rudement sanglé maintenait sa taille de cuisinière. Trèsbien gantée, armée d'une tournure un peu forte, elle exhalait une odeur de poudre à la maréchale. Badinant avec un sac à monture en or, elle partageait son attention entre les murailles du Palais, où elle errait évidemment pour la première fois, et la laisse d'un joli kings'dog. \]n'j pareille douairière fut bientôt remarquée par la population en robe p-^^re de la salle des pas perdus.
Outre les avocats sans cause qui balayent celte salle avec leurs robes et qui nomment les grands avocats par leur nom de baptême, à la manière des grands seigneurs entre eux, pour faire croire qu'ils appartiennent à l'aristocratie de l'ordre, on voit souvent de patients jeunes gens, à la dévotion des avoués, faisant le pied de grue à propos d'une seule cause retenue en dernier et susceptible d'être plaidée si les avocats des causes retenues en premier se faisaient attendre. Ce serait une peinture curieuse que celle des différences entre chacune des robes noires qui se promènent dans cette immense salle trois par trois, quelquefois quatre par quatre, en produisant par leurs causeries l'immense bourdonnement qui retentit dans cette salle, si bien nommée, car la marche use les avocats autant que les prodigalités de la parole ; mais elle trouvera place dans l'Étude destinée à peindre les avocats de Paris. Asie avait compté sur les flâneurs du Palais ; elle riait sous cape de quelques plaisanteries qu'elle entendait, et finit par attirer l'attention de Massol, un jeune stagiaire plus occupé de la Gazette des Tribunaux que de ses clients, qui mit en riant ses bons offices à la discrétion d'une femme si bien parfumée et si richement habillée.
Asie prit une petite voix de tête pour expliquer à cet obligeant monsieur qu'elle se rendait à une citation d'un juge nommé Camusot...
— Ah ! pour l'affaire iUibempré.
Le procès avait déjà sou nom 1
SPLEiNDEURS ET MISERES DES COURTISANES. 309
— Oh ! ce n'est pas moi, c'est ma femme de chambre, une fille surnommée Europe, que j'ai eue pendant vingt-quatre heures et qui s'est enfuie en voyant que mon suisse m'apportait ce papier timbré.
Puis, comme toutes les vieilles femmes dont la vie se passe en bavardages au coin du feu, poussée par Massol, elle fit des parenthèses, elle raconta ses malheurs avec son premier mari, l'un des trois directeurs de la Caisse territoriale. Elle consulta le jeune avocat sur la question de savoir si elle devait entamer un procès avec son gendre, le comte de Gross-Narp, qui rendait sa fille très-malheureuse, et si la loi lui permettait de disposer de sa fortune. Massol ne pouvait, malgré ses efforts, deviner si la citation était donnée à la maîtresse ou à la femme de chambre. Dans le premier moment, il s'était contenté de jeter les yeux sur cette pièce judiciaire, dont les exemplaires sont bien connus; car, pour plus de célérité, elle est imprimée, et les greffiers des juges d'instruction n'ont plus qu'à remplir des blancs ménagés pour les noms et la demeure des témoins, l'heure de la comparution, etc. Asie se faisait expliquer le Palais, qu'elle connaissait mieux que l'avocat ne le connaissait lui-même. Elle finit par lui demander à quelle heure ce M. Camusot venait.
— Mais, en général, les juges d'instruction commencent leurs interrogatoires vers dix heures.
— Il est dix heures moins un quart, dit-elle en regardant à une jolie petite montre, un vrai chef-d'œuvre de bijouterie qui fit penser à Massol : « Oiî diable la fortune va-t-elle se nicher!... »
En ce moment, Asie était arrivée à cette salle obscure donnant sur la cour de la Conciergerie et où se tiennent les huissiers. En apercevant le guichet à travers la croisée, elle s'écria :
— Qu'est-ce que c'est que ces grands murs-là?
— C'est la Conciergerie.
— Ah! voilà la Conciergerie où notre pauvre reine... Oh! je voudrais bien voir son cachot!...
— C'est impossible, madame la baronne, répondit l'avocat, qui donnait le bras à la fausse douairière; il faut avoir des permissions, qui s'obtiennent très-difficilement.
— On m'a dit, reprit-elle, que Louis XVIII avait fait lui-même,
en latin, l'inscription qui se trouve dans le cachot de Marie- Antoinette.
— Oui, madame la baronne.
— Je voudrais savoir le latin pour étudier les mois de cette inscription-là! répliqua-t-elle. Croyez-vous que M. Camusot puisse me donner une permission?...
— Cela ne le regarde pas ; mais il peut vous accompagner...
— Mais ses interrogatoires? dit-elle.
— Oh ! répondit Massol, les prévenus peuvent attendre.
— Tiens, ils sont prévenus, c'est vrai! répliqua naïvement Asie. Mais je connais M. de Granville, votre procureur général...
Cette interjection produisit un effet magique sur les huissiers et sur l'avocat.
— Ah ! vous connaissez M. le procureur général? dit Massol, qui pensait à demander le nom et l'adresse de la cliente que le hasard lui procurait.
— Je le vois souvent chez M. de Sérizy, son ami. Madame de Sérizy est ma parente par les Ronquerolles...
— Mais, si madame veut descendre à la Conciergerie, dit un huissier, elle...
— Oui, dit Massol.
Et les huissiers laissèrent descendre l'avocat et la baronne, qui se trouvèrent bientôt dans le petit corps de garde auquel aboutit l'escalier de la Souricière, local bien connu d'Asie, et qui forme, ainsi qu'on l'a vu, entre la Souricière et la sixième chambre comme un poste d'observation par où tout le monde est obligé de passer.
— Demandez donc à ces messieurs si M. Camusot est venu, ditelle en observant les gendarmes qui jouaient aux cartes.
— Oui, madame, il vient de monter de la Souricière.
— La Souricière! dit-elle. Qu'est-ce que c'est?... Oh! suis-je bête de ne pas être allée tout droit chez le comte de Granville... Mais je n'ai pas le temps... Menez-moi, monsieur, parler à M. Camusot avant qu'il soit occupé.
— Oh 1 madame, vous avez bien le temps de parler à M, Camusot, dit Massol. En lui faisant passer votre carte, il vous épargnera le désagrément de faire antichambre avec les témoins... On a des
égards, au Palais, pour les femmes comme vous... Vous avez des cartes?
En ce moment, Asie et son avocat se trouvaient précisément devant la fenêtre du corps de garde d'où les gendarmes peuvent voir le mouvement du guichet de la Conciergerie. Les gendarmes, nourris dans le respect dû aux défenseurs de la veuve et de l'orphelin, connaissant d'ailleurs les privilèges de la robe, tolérèrent •pour quelques instants la présence d'une baronne accompagnée d'un avocat. Asie se laissait raconter par le jeune avocat les épouvantables choses qu'un jeune avocat peut dire sur le guichet. Elle refusa de croire qu'on fît la toilette aux condamnés à mort derrière les grilles qu'on lui désignait; mais le brigadier le lui affirma.
— Gomme je voudrais voir cela !... dit-elle.
Elle resta là caquetant avec le brigadier et son avocat, jusqu'à ce qu'elle vît Jacques Collin, soutenu par deux gendarmes et précédé de l'huissier de M. Gamusot, sortant du guichet.
— Ah ! voilà l'aumônier des prisons qui vient sans doute de préparer un malheureux...
' — Non, non, madame la baronne, répondit lé gendarme. G'est m\ prévenu qui vient à l'instruction.
— Et de quoi donc est-il accusé ?
— 11 est impliqué dans cette affaire d'empoisonnement...
— Oh! je voudrais bien le voirL..
— Vous ne pouvez pas rester ici, dit le brigadier, car il est au ■secret, et va traverser notre corps de garde. Tenez, madame, cette porte donne sur l'escalier...
— Merci, monsieur l'officier, dit la baronne en se dirigeant vers la porte pour se précipiter dans l'escalier, oii elle s'écria : — Mais où suis-je?
Get éclat de voix alla jusqu'à l'oreille de Jacques GoUin, qu'elle voulait ainsi préparer à la voir. Le brigadier courut après madame la baronne, la saisit par le milieu du corps et la transporta comme une plume au milieu de cinq gendarmes qui s'étaient dressés comme un seul homme; car, dans ce corps de garde, on se défie de tout G'était de l'arbitraire, mais de l'arbitraire nécessaire. L'avocat luimême avait poussé deux exclamations : a Madame! madame! » pleines d'effroi, tant il craignait de se compromettre.
L'abbé Carlos Herrera, presque évanoui, s'arrêta sur une chaise dans le corps de garde.
— Pauvre homme I dit la baronne. Est-ce là un coupable?
Ces paroles, quoique prononcées à l'oreille du jeune avocat, furent entendues par tout le monde, car il régnait dans cet affreux corps de garde un silence de mort. Quelques personnes privilégiées obtiennent parfois la permission de voir les fameux criminels pendant qu'ils passent dans ce corps de garde ou dans les couloirs, en sorte que l'huissier et les gendarmes chargés d'amener l'abbé Carlos Herrera ne firent aucune observation. D'ailleurs, il existait, grâce au dévouement du brigadier qui avait empoigné la baronne pour empêcher toute communication entre le prévenu mis au secret et les étrangers, un espace très-rassurant.
— Allons ! dit Jacques Collin qui fit un effort pour se lever.
En ce moment, la petite boule tomba de sa manche, et la place où elle s'arrêta fut remarquée par la baronne, à qui son voile laissait la liberté de ses regards. Humide et graisseuse, la boulette n'avait pas roulé, car ces petites choses, en apparence indifférentes, étaient toutes calculées par Jacques Collin pour une complète réussite. Lorsque le prévenu fut conduit dans la partie supérieure de l'escalier, Asie lâcha très-naturellement son sac et le ramassa lestement; mais, en se baissant, elle avait pris la boule, que sa couleur, absolument pareille à celle de la poussière et de la boue du plancher, empêchait d'être aperçue.
— Ah! dit-elle, ça m'a serré le cœur!... Il est mourant...
— Ou il le paraît, répliqua le brigadier.
— Monsieur, dit Asie à l'avocat, conduisez-moi promptement chez M. Camusol; je viens pour cette affaire... et peut-être sera-t-il bien aise de me voir avant d'interroger ce pauvre abbé...
L'avocat et la baronne quittèrent le corps de garde aux murs oléagineux et fuligineux; mais, quand ils furent en haut de l'escalier, Asie fit une exclamation :
— Et mon chien?... Ohl monsieur, mon pauvre chien!
Et, comme une folle, elle s'élança dans la salle des pas perdus, en demandant son chien à tout le monde. Elle atteignit la galerie marchande, et se précipita vers un escalier en disant :
— Le voilà!...
SPLliNDEURS ET MISERES DES COURTISANES. 313
Cet escalier était celui qui mène à la cour de Harlay, par où, sa comédie jouée, Asie alla se jeter dans un des fiacres qui stationnent au quai des Orfèvres, et elle disparut avec le mandat à comparaître lancé contre Europe, dont le véritable nom était encore ignoré par la police et par la justice.
— Rue Neuve-Saint-Marc, cria-t-elle au cocher.
Asie pouvait compter sur l'inviolable discrétion d'une marchande à la toilette appelée madame Nourrisson, également connue sous le nom de madame de Saint -Estève, qui lui prêtait non-seulement son individualité, mais encore sa boutique, où Nucingen avait mar* chandé la livraison d'Esther. Asie était là comme chez elle, car elle occupait une chambre dans le logement de madame Nourrisson. Elle paya le fiacre et monta dans sa chambre, après avoir salué madame Nourrisson de manière à lui faire comprendre qu'elle n'avait pas le temps d'échanger deux mots.
Une fois loin de tout espionnage, Asie se mit à déplier les papiers avec le soin que les savants prennent pour dérouler des palimpsestes. Après avoir lu ces instructions, elle jugea nécessaire de transcrire sur du papier à lettres les lignes destinées à Lucien; puis elle descendit chez madame Nourrisson, qu'elle fit causer pendant le temps qu'une petite fille de boutique alla chercher un fiacr© sur le boulevard des Italiens. Asie eut ainsi les adresses de la duchesse de Maufrigneuse et de madame de Sérizy, que connais* sait madame Nourrisson par ses relations avec les femmes de chambre.
Ces diverses courses, ces occupations minutieuses employèrent plus de deux heures. Madame la duchesse de Maufrigneuse, qui demeurait en haut du fauboui'g Saint-Honoré, fit attendre madame de Saint-Estève pendant une heure, quoique la femme de chambre lui eût fait passer par la porte de son boudoir, après y avoir frappé, la carte de madame de Saint-Estève, sur laquelle Asie avait écrit : Venue pour une démarche urgente concernant Lucien.
Au premier regard qu'elle jeta sur la figure de la duchesse, Asie comprit combien sa visite était intempestive; aussi s'excusa-t-elle d'avoir troublé le repos de madame la duchesse sur le péril dans lequel se trouvait Lucien...
— Qui êtes -vous? demanda la duchesse sans aucune formule
de politesse en toisant Asie, qui pouvait bien être prise pour une baronne par maître Massol dans la salle des pas perdus, mais qui, sur les tapis du petit salon de l'hôtel de Cadignan, faisait l'effet d'une tache de cambouis sur une robe de satin blanc.
— Je suis une marchande à la toilette, madame la duchesse ; car, en semblables conjonctures, on s'adresse aux femmes dont la profession repose sur une discrétion absolue. Je n'ai jamais trahi personne, et Dieu sait combien de grandes dames m'ont confié leurs diamants pour un mois, en demandant des parures en faux absolument pareilles aux leurs...
— Vous avez un autre nom? dit la duchesse en souriant d'une réminiscence que provoquait en elle cette réponse.
— Oui, madame la duchesse, je suis madame de Saint-Estève dans les grandes occasions, mais je me nomme dans le commerce madame Nourrisson.
— Bien, bien,... répondit vivement la duchesse en changeant de ton.
— Je puis, dit Asie en continuant, rendre de grands services, car nous avons les secrets des maris aussi bien que ceux des femmes. J'ai fait beaucoup d'affaires avec M. de Marsay, que madame la duchesse...
— Assez! assez!... s'écria la duchesse; occupons-nous de Lucien.
— Si madame la duchesse veut le sauver, il faudrait qu'elle eût le courage de ne pas perdre de temps à s'habiller; d'ailleurs, madame la duchesse ne pourrait pas être plus belle qu'elle ne l'est en ce moment. Vous êtes jolie à croquer, parole d'honneur de vieille femme! Enfin, ne faites pas atteler, madame, et montez en fiacre avec moi... Venez chez madame de Sérizy, si vous voulez éviter des malheurs plus grands que ne le serait celui de la mort de ce chérubin...
— Allez! je vous suis, dit alors la duchesse après un moment d'hésitation. A nous deux, nous donnerons du courage à Léontine...
Malgré l'activité vraiment infernale de cette Dorine du bagne, deux heures sonnaient quand elle entrait avec la duchesse de Maufrigneuse chez madame de Sérizy, qui demeurait rue de la Chaussée-d'Antin. Mais, là, grâce à la duchesse, il n'y eut pas un instant
de perdu. Toutes deux elles furent aussitôt introduites auprès de la comtesse, qu'elles trouvèrent couchée sur un divan, dans un chalet en miniature, au milieu d'un jardin embaumé par les fleurs les plus rares.
— C'est bien, dit Asie en regardant autour d'elle, on ne pourra pas nous écouter.
— Ah! ma chère, je me meurs! Voyons, Diane, qu'as-tu fait?... s'écria la comtesse, qui bondit comme un faon en saisissant la duchesse par les épaules et fondant en larmes.
— Allons, Léontine, il y a des occasions où les femmes comme nous ne doivent pas pleurer, mais agir, dit la duchesse en forçant la comtesse à se rasseoir avec elle sur le canapé.
Asie étudia cette comtesse avec ce regard particulier aux vieilles rouées et qu'elles promènent sur l'àme d'une femme avec la rapidité des bistouris de la chirurgie fouillant une plaie. La compagne de Jacques Collin reconnut alors les traces du sentiment le plus rare chez les femmes du monde, une vraie douleur!.,, cette douleur qui fait des sillons ineffaçables dans le cœur et sur le visage. Dans la mise, pas la moindre coquetterie! La comtesse comptait alors quarante-cinq printemps, et son peignoir de mousseline imprimée, tout chiffonné, laissait voir le corsage sans aucune préparation ni corset!... Les yeux cerclés d'un tour noir, les joues marbrées attestaient des larmes amères. Pas de ceinture au peignoir. Les broderies de la jupe de dessous et de la chemise étaient fripées. Les cheveux, ramassés sous un bonnet de dentelle, ignorant les soins du peigne depuis vingt-quatre heures, montraient une courte natte grêle et toutes les mèches à boucles dans leur pauvreté. Léontine avait oublié de mettre ses fausses nattes.
— Vous aimez pour la première fois de votre vie,... lui dit sentencieusement Asie.
Léontine alors aperçut Asie et fit un mouvement d*effroi.
— Qui est-ce, ma chère Diane? dit-elle à la duchesse de Maufri- ^neuse.
— Qui veux-tu que je t'amène, si ce n'est une femme dévouée à Lucien et prête à nous servir?
Asie avait deviné la vérité. Madame de Sérizy, qui passait pour être une des femmes du monde les plus légères, avait eu, pour le
marquis d'Aiglemont, un atlachement de dix années. Depuis le départ du marquis pour les colonies, elle était devenue folle de Lucien et l'avait détaché de la duchesse de Maufrigneuse, ignorant, comme tout Paris d'ailleurs, l'amour de Lucien pour Esther. Dans le grand monde, un attachement constaté gâte plus la réputation d'une femme que dix aventures secrètes, à plus forte raison deux attachements. Néanmoins, comme personne ne comptait avec madame de Sérizy, l'historien ne saurait garantir sa vertu à deux écornures. C'était une blonde de moyenne taille, conservée comme les blondes qui sont conservées, c'est-à-dire paraissant à peine avoir trente ans, fluette sans maigreur, blanche, à cheveux cendrés; les pieds, les mains, le corps d'une finesse aristocratique ; spirituelle comme une Ronqucrolles, et, par conséquent, aussi méchante pour les femmes qu'elle était bonne pour les hommes. Elle avait toujours été préservée, par sa grande fortune, par la haute position de son mari, par celle de son frère, le marquis de RonqaeroUes, ies déboires dont eût été sans doute abreuvée toute autre femme .qu'elle. Elle avait un grand mérite : elle était franche dans sa dépravation, elle avouait son culte pour les mœurs de la Régence. Or, à quarante-deux ans, cette femme, pour qui les hommes avaient été jusque-là d'agréables jouets et auxquels, chose étrange, elle avait accordé beaucoup en ne voyant dans l'amour que des sacrifices à subir pour les dominer, avait été saisie à l'aspect de Lucien par un amour semblable à celui du baron de Nucingen pour Esther, Elle avait alors aimé, comme venait de le lui dire Asie, pour la première fois de sa vie. Ces transpositions de jeunesse sont plus fréquentes qu'on ne le croit chez les Parisiennes, chez les grandes dames, et causent les chutes inexplicables de quelques femmes vertueuses au moment où elles atteignent le port de la quarantaine. La duchesse de Maufrigneuse était la seule confidente de cette passion terrible et complète dont les bonheurs, depuis les sensations enfantines du premier amour jusqu'aux gigantesques folies de la volupté^ rendaient Léontine folle et insatiable.
L'amour vrai, comme on sait, est impitoyable. La découverte d'une Esther avait été suivie d'une de ces ruptures colériques où, chez les femmes, la rage va jusqu'à l'assassinat; puis la période des lâchetés auxquelles l'amour sincère s'abandonne avec tant de-
fléiices était venue. Aussi, depuis un mois, la comtesse aurait-elle donné dix ans de sa vie pour revoir Lucien pendant huit jours. Enfin, elle en était arrivée à accepter la rivalité d'Esther, au moment où, dans ce paroxysme de tendresse, avait éclaté, comme une trompette du jugement dernier, la nouvelle de l'arrestation du bien-aimé. La comtesse avait failli mourir, son mari l'avait gardée lui-même au lit en craignant les révélations du délire; et, depuis vingt-quatre heures, elle vivait avec un poignard dans le cœur. Elle disait, dans sa fièvre, à son mari :
— Délivre Lucien, et je ne vivrai plus que pour toi!
— Il ne s'agit pas de faire des yeux de chèvre morte, comme dit madame la duchesse, s'écria la terrible Asie en secouant la comtesse par le bras. Si vous voulez le sauver, il n'y a pas une minute à perdre. Il est innocent, je le jure sur les os de ma mère!
— Oh ! oui, n'est-ce pas?... cria la comtesse en regardant avec bonté l'affreuse commère.
— Mais, dit Asie en continuant, si M. Camusot Vinlerroge mal, avec deux phrases il peut en faire un coupable ; et, si vous avez le pouvoir de vous faire ouvrir la Conciergerie et de lui parler, partez à l'instant et remettez-lui ce papier... Demain, il sera libre, je vous 1« garantis... Tirez-le de là, car c'est vous qui l'y avez mis.
— Moi?
— Oui, vous!... Vous autres grandes dames, vous n'avez jamais le sou, même quand vous êtes riches à millions. Quand je me donnais le luxe d'avoir des gamins, ils avaient leurs poches pleines d'or! je m'amusais de leur plaisir. C'est si bon d'être à la fois mère et maîtresse! Vous autres, vous laissez crever de faim les gens que vous aimez, sans vous enquérir de leurs affaires. Esther, elle, ne faisait pas de phrases : elle a donné, au prix de la perdition de son corps et de son âme, le million cru'on demandait à votre Lucien, et c'est ce qui l'a mis dans la situation où il est...
— Pauvre fille! elle a fait cela? je l'aime!... dit Léontine.
— Ah! maintenant,... dit Asie avec une ironie glaciale.
— Elle était bien belle, mais, à présent, mon ange, tu es bien plus belle qu'elle;... et le mariage de Lucien avec Glotilde est si bien rompu, que rien ce peut le remmancher, dit tout bas la duchesse à Léontine.
L'effet de cette réflexion et de ce calcul fut tel sur la comtesse, qu'elle ne souffrit plus ; elle se passa la main sur le front, elle fut jeune.
— Allons, ma petite, haut la patte, et du train!... dit Asie, qui vit cette métamorphose et en devina le ressort.
— Mais, dit madame de Maufrigneuse, s'il faut empêcher avant tout M. Camusot d'interroger Lucien, nous le pouvons en lui écrivant deux mots, que nous allons envoyer au Palais par ton valet de chambre, Léontine.
— Rentrons alors chez moi, dit madame de Sérizy.
Voici ce qui se passait au Palais pendant que les protectrices de Lucien obéissaient aux ordres tracés par Jacques Collin.
Les gendarmes transportèrent le moribond sur une chaise placée en face de la croisée dans le cabinet de M. Camusot, qui se trouvait assis dans son fauteuil devant son bureau. Coquart, sa plume à la main, occupait une petite table à quelques pas du juge.
La situation des cabinets des juges d'instruction n'est pas indifférente, et, si ce n'est pas avec intention qu'elle a été choisie, on doit avouer que le hasard a traité la justice en sœur. Ces magistrats sont comme les peintres, ils ont besoin de la lumière égale et pure qui vient du nord, car le visage de leurs criminels est un tableau dont l'étude doit être constante. Aussi, presque tous les juges d'instruction placent-ils leur bureau comme était celui de Camusot, de manière à tourner le dos au jour, et conséquemment à laisser la face de ceux qu'ils interrogent exposée à la lumière. Pas un d'eux, au bout de six mois d'exercice, ne manque à prendre un air distrait, indifférent, quand il ne porte pas de lunettes, tant que dure un interrogatoire. C'est à un subit changement de visage, observé par ce moyen et causé par une question faite à brûle-pourpoint, que fut due la découverte du crime commis par Castaing, au moment où, après une longue délibération avec le procureur général, le juge allait rendre ce criminel à la société, faute de preuves. Ce petit détail peut indiquer aux gens les moins compiéhensifs combien est vive, intéressante, curieuse, dramatique et terrible la lutte d'une instruction criminelle, lutte sans témoins, mais toujours écrite. Dieu sait ce qui reste sur le papier de la scène la plus glacialement ardente, où les yeux, Vpccent, un tressaillement
fians la face, la plus légère touche de coloris ajoutée par un sentiment, tout a été périlleux comme entre sauvages qui s'observent pour se découvrir et se tuer. Un procès-verbal, ce n'est donc plus que les cendres de l'incendie.
— Quels sont vos véritables noms? demanda Camusot à Jacques Collin.
— Don Carlos Herrera, chanoine du chapitre royal de Tolède, envoyé secret de Sa Majesté Ferdinand Vil,
Il faut faire observer ici que Jacques Collin parlait le français comme une vache espagnole, en baragouinant de manière à rendre ses réponses presque inintelligibles et à s'en faire demander la répétition. Les germanismes de M. de ISucingen ont déjà trop émaillé cette Scène pour y mettre d'autres phrases soulignées difficiles à lire, et qui nuiraient à la rapidité d'un dénoûment.
— Vous avez des papiers qui constatent les qualités dont vous parlez? demanda le juge.
— Oui, monsieur, un passe-port, une lettre de Sa Majesté Catholique qui autorise ma mission... Enfin, vous pouvez envoyer immédiatement à l'ambassade d'Espagne deux mots que je vais écrire devant vous, je serai réclamé. Puis, si vous aviez besoin d'autres preuves, j'écrirais à Son Éminence le grand aumônier de France, et il enverrait aussitôt ici son secrétaire particulier.
~ "Vous prétendez-vous toujours mourant ? dit Camusot. Si vous aviez véritablement éprouvé les souffrances dont vous vous êtes plaint depuis votre arrestation, vous devriez être mort, ajouta le juge avec ironie.
— Vous faites le procès au courage d'un innocent, et à la force de son tempérament! répondit avec douceur le prévenu.
— Goquart, sonnez ! faites venir le médecin de la Conciergerie et un infirmier. — Nous allons être obligés de vous ôter votre redingote et de procéder à la vérification de la marque sur votre épaule,... reprit Camusot.
— Monsieur, je suis entre vos mains.
Le prévenu demanda si son juge aurait la bonté de lui expliquer ce qu'était cette marque, et pourquoi la chercher sur son épaule? Le juge s'attendait à cette question.
— Vous êtes soupçonné d'être Jacques Collin, forçat évadé, dont
l'audace ne recule devant rien, pas même duvant le sacrilège!... dit vivement le juge en plongeant son regard dans les yeux du prévenu.
Jacques CoUin ne tressaillit pas, ne rougit pas ; il resta calme et prit un air naïvement curieux en regardant Gamusot.
— Moi, monsieur, un forçat?... Que l'ordre auquel j'appartiens et Dieu vous pardonnent une pareille méprise 1 Dites-moi tout ce que je dois faire pour vous empêcher de persister dans une insulte si grave envers le droit des gens, envers l'Église, envers le roi mon maître.
Le juge expliqua, sans répondre, au prévenu que, s'il avait subi la flétrissure infligée alors par les lois aux condamnés aux travaux forcés, en lui frappant l'épaule les lettres reparaîtraient aussitôt.
— Ah! monsieur, dit Jacques Collin, il serait bien malheureux que mon dévouement à la cause royale me devînt funeste.
— Expliquez-vous, dit le juge, vous êtes ici pour cela.
— Eh bien, monsieur, je dois avoir bien des cicatrices dans le dos, car j'ai été fusillé par derrière, comme traître au pays, tandis que j'étais fidèle à mon roi, par les constitutionnels qui m'ont laissé pour mort.
— Vous avez été fusillé, et vous vivez!.,, dit Camusot.
— J'avais quelques intelligences avec les soldats, à qui des personnes pieuses avaient remis de l'argent; et alors ils m'ont placé si loin, que j'ai seulement reçu des balles presque mortes, les soldats ont visé le dos. C'est un fait que Son Excellence l'ambassadeur pourra vous attester...
— Ce diable d'homme a réponse à tout! Tant mieux, d'ailleurs, pensait Camusot, qui ne paraissait aussi sévère que pour satisfaire aux exigences de la justice et de la police. — Gomment un homme de votre caractère, dit le juge en s'adressant au forçat, s'est-il trouvé chez la maîtresse du baron de Nucingen, et quelle maîtresse, une ancienne fille!...
— Voici pourquoi l'on m'a trouvé dans la maison d'une courtisane, monsieur, répondit Jacques Collin. Mais, avant de vous dire la raison qui m'y conduisait, je dois vous faire observer qu'au «noment où je franchissais la première marche de l'escalier j'ai
SrT.ÏÏNTEURS ET MISflRES DES COURTISANES. 3?i
été saisi par l'invasion subite de ma maladie, je n*ai donc pas pu parler à temps à cette fille. J'avais eu connaissance du dessein quiméditait mademoiselle Esther de se donner la mort, et, comme il s'agissait des inte'rêts du jeune Lucien de Hubempré, pour qui j'ai une alTection particulière, dont les motifs sont sacrés, j'allais essayer de détourner la pauvre créature de la voie où la conduisait le désespoir : je voulais lui dire que Lucien devait échouer dans sa dernière tentative auprès de mademoiselle Clotilde; et, en lui apprenant qu'elle héritait de sept millions, j'espérais lui rendre le courage de vivre. J'ai la certitude, monsieur le juge, d'avoir été la victime des secrets qui me furent confiés. A la manière dont j'ai été foudroyé, je pense que, le matin même, on m'avait empoisonné; mais la force de mon tempérament m'a sauvé. Je sais que, depuis longtemps, un agent de la police politique me poursuit et cherche à nrenvelopper dans quelque méchante affaire... Si, sur ma demande, lors de mon arrestation, vous aviez fait venir un médecin, vous auriez eu la preuve de ce que je vous dis en ce moment sur l'éiat de ma santé. Croyez, monsieur, que des personnages, placés au-dessus de nous, ont un intérêt violent à me confondre avec quelque scélérat pour avoir le droit de se défaire de moi. Ce n'est pas tout gain que de servir les rois, ils ont leurs petitesses; mais l'Église seule est parfaite.
II est impossible de rendre le jeu de physionomie de Jacques Collin, qui mit avec intention dix minutes à dire cette tirade, phrase à phrase; tout en était si vraisemblable, surtout l'allusion à Corenlin, que le juge en fut ébranlé.
— Pouvez-vous me confier les causes de votre affection pour M. Lucien de Rubempré?
— Ne les devinez-vous pas? J'ai soixante ans, monsieur... — Je vous en supplie, n'écrivez pas cela... — C'est..» Faut-il donc absolument?...
— 11 est dans votre intérêt et surtout dans celui de Lucien da Hubempré de tout dire, répondit le juge.
— Eh bien, c'est... ô mon Dieu!.., c'est mon fils! ajouta-t-il avec effort.
Et il s'évanouit.
— N'écrivez pas cela, Goquart, dit Gamusot tout bas.