‹ Scènes de la vie parisienneChapitre 19 sur 37 · IX. 2î · texte numérisé non relu

IX. 2î

3SfS SCÈNES DE LA VIE PARISIENNIÎ.

Coquart se leva pour aller prewdre une petite fiole de vwiaigre des q«atre-voleurs.

— Si c'est Jacques Collîn, c'est un bien grand comédiea!... pensait Gamusot,

Coquart faisait respirer du vinaigre au vieux forcjat, que le juge examinait avec une perspicacité de lynx et de magistrat.

— Il faut lui faire ôter sa perruque, dit Camusot en attendant que Jacques CoUin eût repris ses sens.

Le vieux forçat entendit cette phrase et frémit de penr, car il savait quelle ignoble expression prenait alors sa physionomie.

— Si vous n'avez pas la force d'ôter votre perruque,... oui, Coquart, ôtez-la, dit le juge à son greffier.

Jacques Collin avança la tête vers le greffier avec une résignation admirable, mais alors sa tête, dépouillée de cet ornement, fut épouvantable à voir, elle eut son caractère réel. Ce spectacle plongea Camusot dans une grande incertitude. En attendant le médecin et un infirmier, il se mit à classer et à examiner tous les papiers et les objets saisis au domicile de Lucien. Après avoir opéré rue Saint- Georges, chez mademoiselle Esther, la justice était descendue quai Malaquais y faire ses perquisitions.

— Vous mettez la main sur les lettres de madame la comtesse de Sérizy, dit Carlos Herrera; mais je ne sais pas pourquoi vous avez presque tous les papiers de Lucien, ajouta-t-il avec un sourire foudroyant d'ironie pour le juge.

Camusot, en recueillant ce sourire, comprit l'étendue du mot presque!

— Lucien de Rubempré, soupçonné d'être votre complice, est arrêté, répondit-il en voulant voir quel effet produirait cette nouvelle sur son prévenu.

— Vous avez fait un grand malheur, car il est tout aussi innocent que moi, répondit le faux Espagnol sans montrer la moindre émotion.

— Nous verrons, nous n'en sommes encore qu'à votre identité, reprit Camusot, surpris de la tranquillité du prévenu. Si vous êtes réellement don Carlos Herrera, ce fait changerait immédiatement la situation de Lucien Chardon.

-~ Oui, c'était bien madame Chardon, mademoiselle de Rubem-

^ré ! dit Carlos en murmurant. Ah I c'est une des plus grandes fautes de ma vie!

Il leva les yeux au ciel ; et, à la manière dont il agita ses lèvres, il parut dire une prière fervente.

— Mais, si vous êtes Jacques Collin, s'il a été sciemment le compagnon d'un forçat évadé, d'un sacrilège, tous les crimes que la justice soupçonne deviennent plus que probables.

Carlos Herrera fut de bronze en écoulant celle phrase habilement dite par le juge, et, pour toute réponse à ces mots : sciemment, forçat évade, il levait les mains par un geste noblement douloureux.

— Monsieur Tabbé, reprit le juge avec une excessive politesse, si vous êtes don Carlos Herrera, vous nous pardonnerez tout ce que nous sommes obligés de faire dans Pintérêt de la justice et de la vérité...

Jacques Collin devina le piège au seul son de voix du juge quand il prononça monsieur l'abbé : la contenance de cet homme fut la même; Camusot attendait un mouvement de joie qui eût élé comme un premier indice de la qualité de forçat par le contentement ineffable du criminel trompant son juge, mais il trouva le héros du bagne sous les armes de la dissimulation la plus machiavélique.

— Je suis diplomate et j'appartiens à un ordre où l'on fait des vœux bien austères, répondit Jacques Collin avec une douceur aposlolique, je comprends tout et je suis habitué à souffrir. Je serais déjà libre si vous eussiez découvert chez moi la cachette où sont mes papiers, car je vois que vous n'avez saisi que des papiers insignifiants...

Ce fui un coup de grâce pour Camusot : Jacques Collin avait déjà contre-balancé, par son aisance et sa simplicité, tous les soupçons que la vue de sa tête avait fait naître.

— Où sont ces papiers?

— Je vous en indiquerai la place si vous voulez faire accompagner votre délégué par un secrétaire de légation de l'ambassade d'Espagne, qui les recevra et à qui vous en répondrez, car il s'agit de mon état, de pièces diplomatiques et de secrels qui compromettent ■le feu roi Louis XVIII. — Ahl monsieur, il vaudrait mieux... Enfin.

vous êtes magistrat!... D'ailleurs, l'auibassadeur, ù qui j'ea appellede tout ceci, appréciera.

En ce moment, le médecin et l'infirmier entrèrent, après avoir été annoncés par l'huissier.

— Bonjour, monsieur Lebrun, dit Camusot au médecin; je vous requiers pour constater l'état où se trouve le prévenu que voici. Il dit avoir éié empoisonné, il prétend être à la mort depuis avanthier; voyez s'il y a du danger à le déshabiller et à procéder à la vérification de la marque...

Le docteur Lebrun prit la main de Jacques Collin, lui tàta le. pouls, lui demanda de présenter la langue, et le regarda trèsattentivement. Cette ins(3ection dura dix minutes environ.

— Le prévenu, répondit le docteur, a beaucoup souffert, mais iL jouit en ce moment d'une grande force...

— Cette force factice est due, monsieur, à l'excitation nerveuseque me cause mon étrange situation, répondit Jacques Collin avec la dignité d'un évéque.

— Cela se peut, dit M. Lebrun.

Sur un signe du juge, le prévenu fut déshabillé, on lui laissa soiv pantalon, mais on le dépouilla de tout, même de sa chemise; et alors, on put admirer un torse velu d'une puissance cyclopéenne.. C'était rUercule Farnèse de Naples, sans sa colossale exagération.

— A quui la nature destine-t-ellc des hommes ainsi bâtis!... dit le médecin à Cauuisot.

L'huissier revint avec cette espèce de batte en ébène qui, depuis un temps immémorial, est l'insigne de la fonction et qu'on, aj-tpelle uiîo verge; il en frappa plusieurs coups à l'endroit où le: bourreau avait appliqué les fatales lettres. Dix-sept trous reparurent alors, tous capricieusement distribués, mais, malgré le soiiL ;ivec lequel ou examina le dos, on ne vit aucune forme de lettres. Seulement, l'huissier fit observer que la barre du T se trouvait indiquée par deux trous dont l'intervalle avait la longueur de cette banc cuire les deux virgules qui la terminent à chaque bout, et. qu'un autre trou marquait le point final du corps de la lettre.

— C'est néanmoins bien vague, dit Camusot en voyant le doute, peint sur la figure du médecin de la Conciergerie,

■Carlos demanda qu'on fît la même opération sur l'autre épaule «t au milieu du dos. Une quinzaine d'autres cicatrices reparurent ^ue le docteur observa sur la réclamation de l'Espagnol, et il dé- -clara que le dos avait été si profondément labouré par des plaies, que la marque ne pourrait reparaître dans le cas où l'exécuteur l'y aurait imprimée.

En ce moment, un garçon de bureau de la préfecture de police entra et remit un pli à M. Camusot, et demanda la réponse. Après avoir lu, le magistrat alla parler à Coquart, mais si bien dans l'oreille, que personne ne put rien entendre. Seulement, à un re- :gard de Camusot, Jacques Coliin devina qu'un renseignement sur lui venait d'être transmis par le préfet de police.

— J'ai toujours l'ami de Peyrade sur les talons, pensa Jacques CoUin; si je le connaissais, je me débarrasserais de lui comme de Contenson. Pourrai-je encore une fois revoir Asie?...

Après avoir signé le papier écrit par Coquart, le juge le mit sous enveloppe et le tendit au garçon de bureau des délégations. Le bureau des délégations est un auxiliaire indispensable à la juslice. Ce bureau, présidé par un commissaire de police ad hoc, se compose d'officiers de paix qui exécutent, avec l'aide des commissaires de police de chaque quartier, les mandats de perquisition ^t même d'arrestation chez les personnes soupçonnées de complicité dans les crimes ou dans les délits. Ces délégués de Tautoritô judiciaire épargnent alors aux magistrats chargés d'une instruction un temps précieux. *

Sur un signe du juge, le prévenu fut alors habillé par M. LGl)run €t par l'infirmier, qui se retirèrent, ainsi que l'huissier. Camusot s'assit à son bureau, où il se mit à jouer avec sa plume.

— Vous avez une tante, dit brusquement Camusot à Jacques Coliin.

— Une tante! répondit avec étonnement don Carlos Ilerrera; mais, monsieur, je n'ai point de parents, je suis enfant non re- -connu du feu duc d'Ossuna.

Et en lui-même il se disait : Ils brûlent! allusion au jeu de cachc- <;ache, qui d'ailleurs est une enfantine image de la lutte terrible ^ntre la justice et le criminel.

— Bah! dit Camusot. Allons, vous avez encore votre tante, ma-

326 SCÈNES DE LA VIE l'ARISIEiNNE.

demoiseîle Jacqueline CoUin, que vous avez placée seus le noiT> bizarre d'Asie auprès de la demoiselle Esther.

Jacques Collin fit un insouciant mouvement d'épaules parfaite-, ment en harmonie avec l'air de curiosité par lequel il accueillait lesparoles du juge, qui l'examinait avec une attention narquoise.

— Prenez garde, reprit Camusot. Écoutez-moi bien.

— Je vous écoute, monsieur.

— Votre tante est marchande au Temple, son commerce est gérépar ane demoiselle Paccard, sœur d'un condamné, très-honnéle^ fiiie d'ailleurs, surnommée la Remette. La justice est sur les traces, de votre tante, et dans quelques heures nous aurons des preuvesdécisives. Cette femme vous est bien dévouée...

— Continuez, monsieur le juge, dit tranquillement Jacques Collin en réponse à une pause de Camusot, je vous écoule.

— Votre tante, qui compte environ cinq ans de plus que vous, a. 4i.é la maîtresse de Marat, d'odieuse mémoire. C'est de cette soorce ensanglantée qu« lui est venu le noyau de la foriune qu'elle possède... C'est, selon les renseignements que je reçois, une très-habile receleuse, car on n'a pas encore de preuves contre elle. Après la mort de Marat, elle aurait appartenu, selon les rapports que je tiens entre les mains, à un chimiste condamné à mort en l'an xii, pour crime de fausse monnaie. Elle a paru comme témoin dans le procès. C'est dans celte iniim.ité qu'elle aurait acquis des conmùssances en toxicologie. Elle a été marchande à la toilette de Tan xif à 1806. Elle a subi deux ans de prison en 1812 et 1816, pour avoir livré des mineures à la débauche... Vous étiez déjà condamné pour crime de faux, vous aviez quitté la maison de banque où votre tante vous avait placé comme commis, grâce à l'éducation que vous aviez reçue et aux protections dont jouissait votre tante auprès des personnages à la dépravation desquels elle fournissait des victimes... Tout ceci, prévenu, ressemblerait peu à la grandesse des ducs d'Ossiina... Persistez-vous dans vos dénégations?...

Jacques Collin écoulait M. Camusot en pensant à son enfance heureuse, au collège des Oratoriens d'où il était sorti, méditation qui lui donnait un air véritablement étonné. Malgré l'habileté de sa diction interrogative, Camusot n'arracha pas u» mouvement à cette pJiysionomie placide.

. — Si vous avez fidèlement écrit l'explication que je vous ai donnée en commençant, vous pouvez la relire, répondit Jacques Coilin, je ne puis varier... Je ne suis pas allé chez la courtisane, comnaeiît saiirais-je qui elle avait pour cuisinière? Je suis tout à fait étranger aux personnes de qui vous me parlez.

— Nous allons procéder, malgré vos dénégations, à des confrontations qui pourront diminuer votre assurance.

— Un homme déjà fusillé une fois est habitué à tout, répondit Jacques Collin avec douceur.

Camusot retourna visiter les papiers saisis en attendant le retour du chef de la sûreté, dont la diligence fut extrême, car il était onze heures et demie, l'interrogatoire avait commencé vers dix heures et demie, et Fhuissier vint annoncer au juge à voix basse l'arrivée de Bibi-Lupiu.

— Qu'il entre ! répondit M. Camusot.

En entrant, Bibi-Lupin, de qui l'on attendait un « C'est bien lui !... « resta surpris. 11 ne reconnaissait plus le visage de sa pratique dans une face criblée de petite vérole. Cette hésitation frappa le juge.

— C'est bien sa taille, sa corpulence, dit l'agent. — Ah! c'est toi, Jacques Collin, reprit-il en examinant les yeux, la coupe du front et les oreilles. Il y a des choses qu'on ne peut pas déguiser... — C'est parfaitement lui, monsieur Camusot... Jacques a la cicatrice d'un coup de couteau dans le bras gauche, faites-lui ôter sa redingote, vous allez la voir...

De nouveau, Jacques Collin fut obligé de se dépouiller de sa redingote, Bibi-Lupin retroussa la manche de la chemise et montra la cicatrice indiquée.

— C'est une balle , répondit don Carlos Herrera ; voici bien d'autres cicatrices.

— Ah! c'est bien sa voix! s'écria Bibi-Lupin.

— Votre certitude, dit le juge, est un simple renseignement, ce n'est pas une preuve.

— Je le sais, répondit humblement Bibi-Lupin ; mais je vous trouverai des témoins. Déjà l'une des pensionnaires de la maison Vauquer est là,... dit-il en regardant Collin.

La figure placide que se faisait Collin ne vacilla pas.

328 SCiiNES Dl- LA VIE PARISIENNE.

— Faites entrer cette personne, dit péremptoirement M. Camusot, dont le mécontentement per<;a, malgré son apparente indifférence.

Ce mouvement fat remarqué par Jacques Coliin, qui comptait peu sur la sympathie de son juge d'instruction, et il tomba dans une apathie produite par la violente méditation à laquelle il se livra pour en rechercher la cause. L'huissier introduisit madame ï'oiret, dont la vue inopinée occasionna chez le fotçat un léger tremblement, mais cette trépidation ne fut pas observée par le juge, dont le parti semblait pris.

— Comment vous nommez-vous? demanda le juge en procédant à l'accomplissement des formalités qui commencent toutes les dépositions et les interrogatoires.

Madame Poiret, petite vieille blanche et ridée comme un ris de veau, vêtue d'une robe de soie gros bleu, déclara se nommer Christine-Michelle Michonneau, épouse du sieur Poiret, être âgée de cinquante et un ans, être née à Paris, demeurer rue des Poules, au coin de la rue des Postes, et avoir pour état celui de logeuse en garni.

— Vous avez habité, madame, dit le j ige, une pension bourgeoise en 1818 et 1819, tenue par une dame Vauquer?

— Oui, monsieur; c'est là que je fis la connaissance de M. Poiret, ancien employé retraité, devenu mon mari, que, depuis un an, je garde au lit... Pauvre homme! il est bien malade. Aussi ne saurais-je rester pendant longtemps hors de ma maison.

— 11 se trouvait alors dans cette pension un certain Vaulriu?... demanda le juge.

— Oh! monsieur, c'est toute une histoire! C'était un affreux galérien...

— Vous avez coopéré à son arrestation.

— C'est faux, monsieur...

— Vous êtes devant la justice, prenez garde!... dît sévèrement M. Camusot.

Madame Poiret garda le silence.

— Rappelez vos souvenirs, reprit Camusot, Vous souvenez-vous bien de cet homme?... le reconnaîtriez-vous?

— Je k crois.

— Est-ce riioinme que voici? dit le juge.

Madame Poiret mit ses conserves et regarda l'abbé Carlos lierrera.

— C'est sa carrure, sa taille; mais,... non,... si... Monsieur le juge, reprit-elle, si je pouvais voir sa poitrine nue, je le reconnaîirais à l'instant. (Voir te Père Goriot.)

Le juge et le greffier ne purent s'empêcher de rire, malgré la •gravité de leurs fondions; Jacques Colliii partagea leur hilarité, mais avec mesure. Le prévenu n'avait pas remis la redingote que JBibi-Lupin venait de lui ôter; et, sur un signe du juge, il ouvrit complaisamment sa chemise.

— Voilà bien sa palatine... — Mais elle a grisonné, monsieur Vautrin! s'écria madame Poiret.

— Que répondez-vous à cela? demanda le juge au prévenu.

— Que c'est une folle! répondit Jacques CoUin.

— Ah! mon Dieu, si j'avais un doute, car il n'a plus la même figure, cette voix suffirait... c'est bien lui qui m'a menacée... Alil c'est son regard !

— L'agent de la police judiciaire et cette femme n'ont pas pu» reprit le juge en s'adressant à Jacques CuUin, s'entendre pour dire de vous les mêmes choses, car ni i'un ni l'autre ne vous avaient vu; comment expliquez-vous cela?

— La justice a commis des erreurs encore plus fortes que celle -à laquelle donneraient lieu le témoignage d'une femme qui reconnaît un homme au poil de sa poitrine et les soupçons d'un agent de police, répondit Jacques Collin. On trouve en moi des ressemblances de voix, de regard, de taille avec un grand criminel, c'est ^éjà vague. Quant à la réminiscence qui prouverait entre madame et mon Sosie des relations dont elle ne rougit pas,... vous en avez ri vous-même. Voulez-vous, monsieur, dans l'intéiôt de la vérité, que je désire établir pour mon compte plus vivement que vous ne poBvez le souhaiter pour celui de la justice, dcmaudci- à cette dame... Foi...

— Poiret.

— ... Poiret (Pardonnez... je suis Espagnol) si elle se rappelle les personnes qui habitaient cette... Comment nommez -vous la «laison?...

— Une pension bourgeoise, dit madame Poiret.

— Je ne sais ce que c'est, reprit Jacques Collin.

— C'est une maison où Ton dîne et oîi l'on déjeune par abonnement.

— Vous avez raison, s'écria Camusot, qui fit un signe de tête favorable à Jacques Collin, tant il fut frappé de l'apparente bonn« fui avec laquelle il lui fournissait les moyens d'arriver à un résultat. Essayez de vous rappeler les abonnés qui se trouvaient dan* la pension lors de l'arrestation de Jacques Coinn.

— 11 y avait M. de Rastignac, le docteur Bianchon, le père Goriot, mademoiselle Taillefer...

— Bien, dit le juge, qui n'avait pas cessé d'observer Jacques. Collin, dont la figure fut impassible. Eh bien, ce père Goriot?.,.

— Il est mort, dit madame Poiret.

— Monsieur, dit Jacques Collin, j'ai plusieurs fois rencontré chez Lucien un M. de Rastignac, lié, je crois, avec madame de Nucingen^ et, si c'est lui dont il serait question, jamais il ne m'a pris pour le forçat avec lequel on essaye de me confondre.,.

— M. de Rastignac et le docteur Bianchon, dit le juge, occupent tous les deux des positions sociales telles, que leur témoignage, s'il vous est favorable, suffirait pour vous faire élargir. — Coquart^ préparez leurs citations.

En quelques minutes, les formalités de la déposition de madame Poiret furent terminées; Coquart lui relut le procès-verbal de la scène qui venait d'avoir lieu, et elle le signa ; mais le prévenu refusa de signer, en se fondant sur Tignorauce où il était des formes de la justice française.

— En voilà bien assez pour aujourd'hui, dit M. Camusot; vous devez avoir besoin de prendre quelques aliments, je vais vous faire reconduire à la Conciergerie.

— Hélas! je souffre trop pour manger, dit Jacques Collin. Camusot voulait faire coïncider le moment du retour de Jacques

Collin avec l'heure de la promenade des accusés dans le préau; mais il voulait avoir du directeur de la Conciergerie une réponse à l'ordre qu'il lui avait donné le matin, et il sonna pour envoyer sonbui"ïsier. L'huissier vint et dit que la portière de la maison du quai Malaquais avait à lui remettre une pièce importante relative à

M, Lucien de lUibempré. Cet incident devint si grave, qu'il fit oublier son dessein à Camusot.

— Oii'*îllc entre! dit-il.

— Pardon, excuse, monsieur, fit la portiijrc en saluant le juge et l'abbé Carlos tour à tour. Nous avons élc si troublés, mon mari et moi, i)ar la justice, les deux fois qu'elle est venue, que nous avons oublié dans notre commode une lettre à l'adresse de M. Lucien, et l)our laquelle nous avons payé dix sous, quoiqu'elle soit de Paris, car elle est très-lourde. Voulez-vous me rembourser le port? Dieu sait quand nous reverrons nos locataires!

— Celte lettre vous a été remise par le facteur? demanda Camusot après avoir examiné très-attentivement l'enveloppe.

— Oui, monsieur.

— Coquart, vous allez dresser procès-verbal de cette déclaration, — Allez, ma bonne femme. Donnez vos noms, vos qualités...

Camusot fit prêter serment à la portière, puis il dicta le procèsverbal.

Pendant l'accomplissement de ces formalités, il vérifiait le tiuibre de la poste, qui- portait les dates des beures de levée et de distribution, ainsi que la date du jour. Or, cette lettre, remise cbez Lucien le lendemain de la mort d'Esther, avait été sans nul doute écrite et jetée à la poste le jour de la catastrophe.

Maintenant, on pourra juger de la stupéfaction de M. Camusot en lisant cette lettre, écrite et signée parcelle que la justice croyait être la victime d'un crime :

ESTIIER A LUCIEN.

« Lundi, 13 mai 1830,

(mon dernier jour, a dix HECr.ES DC MATI?I.)

» Mon Lucien, je n'ai pas une heure à vivre, A onze heures, je jserai morte, et je mourrai sans aucune douleur. J'ai payé cinquante mille francs une jolie petite groseille noire contenant un poison qui tue avec la rapidité de l'éclair. Ainsi, ma biche, tu pourras te dire ; « Ma petite Eslher n'a pas souffert... » Oui, je n'aurai souffert qu'eu l'écrivant ces pages.

») Ce monstre qui m'a si chèrement achetée, en sachant que, le jour où je me regarderais comme à lui n'aurait pas de lendemain, Nucingcn vient de partir, ivre comnjc un ours qu'on aurait grisé. Pour la première et la dernière fois de ma vie, j'ai pu comi>arer «ion ancien métier do fille de joie à la vie de l'amour, superposer ia tondicpse qui s'épanouit dans l'infini à l'hoireur du devoir qui voudrait s'anéantir au point de ne pas laisser de place au baiser. Il -fallait ce dégoût pour trouver la mort adorable... J'ai pris un bain; j'aurais voulu pouvoir faire venir le confesseur du couvejit où j'ai reçu le baptême, me confesser, enfin me laver l'âme. Mais c'est tissez de prostitution comme cela, ce serait profaner un sacrement, et je me sens d'ailleurs baignée dans les eaux d'un repentir sincère. Dieu fera de moi ce qu'il voudra.

» Laissons toutes ces pleurnicheries, je veux êire pour toi ton Esther jusqu'au dernier moment, ne pas l'ennuyer de ma mort, de l'avenir, du bon Dieu, qui ne serait pas bon s'il me tourmentait dans l'autre vie quand j'ai dévoré tant de douleurs dans celle-ci...

» J'ai devant moi ton délicieux portrait fait par madame de Miri)el. Cette feuille d'ivoire me consolait de ton absence, je la regarde avec ivresse en l'écrivant mes dernières pensées, en te peignant les -derniers battements de mon cœur. Je te mettrai sous ce pli le portrait, car je ne veux pas qu'on le pille ni qu'on le vende. La seule pensée de savoir ce qui a fait ma joie confondu sous le vitrage d'un marchand parmi des dames et des officiers de l'Empire ou des drôleries chinoises me donne la petite mort. Ce portrait, mon mignon, efface-le, ne le donne à personne,... à moins que ce présent ne te rende le cœur de celte latte qui marche et qui porte des robes, de cette Clotilde de Grandlieu, qui te fera des noirs en dormant, tant -elle a les os pointus... Oui, j'y consens, je te serais encore bonne à quelque chose, comme de mon vivant. Ah! pour te faire plaisir, ou si cela i''eût seulement fait rire, je me serais tenue devant un brasier en ayant da«s la bouche une pomme pour le la cuire! Ma mort te sera donc utile encore... J'aurais troublé ton ménage... Ohl cette Clotiide, je ne la comprends pas! Pouvoir être ta femme, porter ton nom, ne te quitter ni jour ni nuit, être à toi, tt faire •dos façons ! M faut être du faubourg Saint-Germain pour cela! et «'avoir pas dix livres de chair sur les os...

SPLENDEU15S ET MISERES DES COUKTISANES. 333

» Pauvre Lucien! cher ambitieux manqué, je songe à ton avenir! Va, tu regretteras plus d'une fois ton pauvre chien fidèle, celte bonne fille qui volait pour toi, qui se serait laissé traîner en cour d'assises pour assurer ton bonheur, dont la seule occupation était de rêver à tes plaisirs, de t'en inventer, qui avait de l'amour pour toi dans les cheveux, dans les pieds, dans les oreilles, enfin ta ballerina, dont tous les regards étaient autant de bénédictions; qui,, durant six ans, n'a pensé qu'à toi, qui fut si bien ta chose, que je n'ai jamais été qu'une émanation de ton âme, comme la lumière est celle du soleil. Mais enfin, faute d'argent et d'honneur, hélas ^ je ne puis pas être ta femme... J'ai toujours pourvu à ton avenir ente donnant tout ce que j'ai... Viens aussitôt cette lettre reçue, et prends ce qui sera sous mon oreiller, car je me défie des gens. de la maison...

» Vois-tu, je veux être belle en morte, je me coucherai, jem'étendrai dans mon lit, je me poserai, quoi! Puis je presserai la groseille contre le voile du palais, et je ne serai défigurée ni par des convulsions, ni par une posture ridicule.

» Je sais que madame de Sérizy s'est brouillée avec toi, rapport à moi; mais, vois-tu, mon chat, quand elle saura que je suis morte, elle te pardonnera, tu la cultiveras, elle te mariera bien^ si les Grandiieu persistent dans leur refus.

» Mon nini, je ne veux pas que tu fasses de grands hélas eii apprenant ma mort. D'abord, je dois te dire que l'heure de onze heures du lundi 13 mai n'est que la terminaison d'une longue maladie qui a commencé le jour où, sur la terrasse de Saint-Germain, vous m'avez rejetce dans mon ancienne carrière... On a mal à l'âme comme on a mal au corps. Seulement, l'âme ne peut pas se laisser bêtement souffrir comme le corps, le corps ne soutient pasl'âme comme l'âme soutient le corps, et l'âme a le moyen de se guérir dans la réflexion qui fait recourir au boisseau de charbon dc< couturières. Tu m'as donné toute une vie avant-hier en me disant que, si Clotilde te refusait encore, tu m'épouserais. C'eût clé pour nous deux un grand malheur, je serais morte davantage, pour ainsi dire; car il y a des nions plus ou moins amères. Jamais le monde ne nous aurait acceptés.

» Voici deux mois que je réfiéchis à bien des choses, va! Une

pauvre fille est dans la b©He, comme j'y étais avant mon entrée au couvent; les hommes la trouvent belle, ils la font servir à leurs plaisirs en se dispensant d'égards, ils la renvoient à pied après être allés la chercher en voiture; s'ils ne lui crachent pas à la figure, c'est qu'elle est préservée de cet outrage par sa beauté; mais, moralement, ils font pis. Eh bien, que cette fille hérite de •cinq à six millions, elle sera recherchée par des princes, elle sera saluée avec respect quand elle passera dans sa voiture, elle pourra •choisir parmi les plus anciens écussons de France et de Navarre. Ce monde, qui nous aurait dit raca en voyant deux beaux êtres unis et heureux, a constamment salué madame de Staël, malgré ses romans en action, parce qu'elle avait deux cent mille livres de rente. Le monde, qui plie devant l'argent ou la gloire, ne veut pas plier devant le bonheur nî devant la vertu , car j'aurais fait du bien... Oh! combien de larmes aurais-je séchées!... autant je crois que j'en ai versées ! Oui, j'aurais voulu ne vivre que pour toi et pour la charité.

» Voilà les réflexions qui me rendent la mort adorable. Ainsi, ne fais pas de lamentations, mon bon chat! Dis- toi souvent : « Il y a eu deux bonnes filles, deux belles créatures, qui toutes » deux sont mortes pour moi , sans m'en vouloir, qui m'ado- » raient! » Élève dans ton cœur un souvenir à Coralie, à E'5ther, et va ton train! ïe souviens-tu du jour où tu m'as montré, vieille, ratatinée, en capote vert-melon, en douillette puce à taches de graisse noire, la maîtresse d'un poëte d'avant la Révolution, à peine réchauffée par le soleil, quoiqu'elle se fût mise en espalier aux Tuileries, et s'inquiéiant d'un horrible carlin, le dernier des carlins? Tu sais, elle avait eu des laquais, des équipages, un hôtel! Je t'ai dit alors : « 11 vaut mieux mourir à trente ans! » Eh bien, ce jour-là, tu m'as trouvée pensive, tu as fait des folies pour me distraire; et, entre deux baisers, je t'ai dit encore : « Tous les jours, les jolies femmes sortent du spectacle avant la )> fin!... » Eh bien, je n'ai pas voulu voir la dernière pièce, voilà tout...

» Tu dois me trouver bavarde, mais c'est mon dernier ragol. Je t'écris comme je te parlais, et je veux te parler gaiement. Les couturières qui se lamentent m'ont toujours fait horreur; tu sais que

SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES. 33fi

j'avais su bien mourir une fois déjà, à mon retour de ce fatal bal de rOpéra, où l'on t'a dit que j'avais été fille !

» Oh! non, mon nini, ne donne jamais ce portrait! Si tu savais avec quels flots d'amour je viens de m'abîmer dans tes jeuxfrn les regardant avec ivresse pendant une pause que j'ai faite, tu penserais, en y reprenant l'amour que j'ai tâché d'incruster sur cet ivoire, que l'âme de ta biche aimée est là.

j) IJne morte qui demande l'aumône, en voilà du comiquel... Allons, il faut savoir se tenir tranquille dans sa tombe.

» Tu ne sais pas combien ma mort paraîtrait héroïque aux imbéciles, s'ils savaient que cette nuit Nucingen m'a offert deux millions si je voulais l'aimer comme je t'aimais. 11 sera joliment volé quand il saura que je lui ai tenu parole en crevant de lui. J'ai tout tenté pour continuer à respirer l'air que tu respires. J'ai dit à ce gros voleur : « Voulez- vous être aimé comme vous le désirez? je » m'engagerai même à ne jamais revoir Lucien... — Que faut-il » faire?... a-t-il demandé. — Donnez-moi deux millions pour » lui?... » Non! si tu avais vu sa grimace... Ah ! j'en aurais ri, si ça n'avait pas été si tragique pour moi. « Épargnez-vous un refus! » lui ai-je dit. « Je le vois, vous tenez plus à deux millions qu'à na.oi. » Une femme est toujours bien aise de savoir ce qu'elle vaut, » ai-je ajouté en lui tournant le dos.

» Ge vieitx coquin saura dans quelques heures que je ne plaisantais pas.

» Qu'est-ce qui te fera comme moi ta raie dans les cheveux? Bah! je ne veux plus penser à rien de la vie, je n'ai plus que cinq minutes, je les donne à Dieu; n'en sois pas jaloux, mon cher ange, je veux lui parler de toi, lui demander ton bonheur pour prix de ma mort et de mes punitions dans l'autre monde. Ça m'ennuie bien, d'aller dans l'enfer; j'aurais voulu voir les anges pour savoir s'ils te ressemblent...

» Adieu, mon nini, adieu! Je te bénis de tout mon malheur. Jusque dans la tombe je serai

» Ton ESTHER...

» Onze heures sonnent. J'ai fait ma dernière prière, je vais nie coucteer pour mourir. Encore une fois, adieu ! Je voudrais que la

chaleur de ma main laissât là mon àme comme j'y mets un dernier baiser, et je veux encore une fois te nommer mon gentil minet, quoique tu sois la cause de la mort de

n Ton ESTIIEB, »

Un mouvement de jalousie pressa le cœur du juge en terminant la lecture de la seule lettre d'un suicide qu'il eût vue écrite avec cette gaielé, quoique ce fût une gaieté fébrile et le dernier effort d'une tendresse aveugle.

— Qn'a-t-il donc de particulier, pour être aimé ainsi? pensa-t-il en répétant ce que disent tous les hommes qui n'ont pas le don dc^ plaire aux femmes. — S'il vous est possible de prouver non-seulement que vous n'êtes pas Jacques CoUin, forçat libéré, maisencore que vous êtes bien réellement don Carlos Herrera, chanoine de Tolède, envoyé secret de Sa Majesté Ferdinand VII, dit. le juge à Jacques Collin, vous serez mis en liberté, car l'impartialité qu'exige mon ministère m'oblige à vous dire que je reçoisà l'instant une lettre de la demoiselle Esther Gobseck où elle avoue l'intention de se donner la mort, et où elle émet sur ses domestiques des soupçons qui paraissent, les désigner comme étant les auteurs de la soustraction des sept cent cinquante mille francs.

En parlant, M. Camusoî comparait l'écriture de la lettre avec celle du testament, et il lut évident pour lui que la lettre était bien écrite par la même personne qui avait fait le testament.

— Monsieur, vous vous êtes trop pressé de croire à un crime, ne vous pressez pas de croire à un vol.

— Ah!... dit Gamusot en jetant un regard déjuge sur le prévenu.

— Ne croyez pas que je me compromette en vous disant que cette somme peut se retrouver, reprit Jacques Collin en faisant entendre au juge qu'il comprenait son soupçon. Cette pauvre ûlle était bien aimée par ses gens; et, si j'étais libre, je me chargerais de. chercher un argent qui maintenant appartient à l'être que j'aime le plus au monde, à Lucien!... Auriez-vous la bonté de me permettre de lire cette lettre? ce sera bientôt fait... C'est la preuve de l'innocence de mon cher enfant.., vous ne pouvez pas craindre

que je l'anéantisse,... ni que j'en parle, je suis au secret-

— Au secret!... s'écria le magistnîl, vous n'y serez plus. C est moi qui vous prie d'établir le plus promptement possible votre état; ^yez recours à votre ambassadeur, si vous voulez...

Et il tendit la lettre à Jacques CoUin. Canmsot était heureux de sortir d'embarras, de pouvoir satisfaire le procureur général, mesdames de Manfrigneuse et de Sérizy. Néanmoins, il examina froitlement et curieusement la figure de son prévenu pendant que celui-ci lisait la lettre de la courtisane; et, malgré la sincérité des sentiments qui s'y peignaient, il se disait :

— C'est pourtant bien là une physionomie de bagne!

— Voilà comme on l'aime!... dit Jacques Collin en rendant la lettre.

Et il fit voir à Camusot une figure baignée de larmes.

— Si vous le connaissiez! reprit-il, c'est une âme si jeune, si fraîche, une beauté si magnifique, un enfant, un poëte... On •éprouve irrésistiblement le besoin de se sacrifier à lui, de satisfaire ses moindres désirs. Ce cher Lucien est si ravissant quand il est ■câlin!...

— Allons, dit le magistrat en faisant encore un effort pour découvrir la vérité, vous ne pouvez pas être Jacques Collin...

— Non, monsieur, répondit le forçat.

Et Jacques Collin se fit plus que jamais don Carlos Herrera. Dans «on désir de terminer son œuvre, il s'avança vers le juge, l'emmena dans l'embrasure de la croisée et se donna les manières d'un prince de l'Église en prenant le ton des confidences.

— J'aime tant cet enfant, monsieur, que, s'il fallait être le criminel pour qui vous me prenez afin d'épargner un désagrément à cette idole de mon cœur, je m'accuserais, dit-il à voix basse. J'imiterais la pauvre fille qui s'est tuée à son profit. Aussi, monsieur, \ous supplié-je de m'accorder une faveur, c'est de mettre Luciea ■eîi liberté sur-le-champ.

— Mon devoir s'y oppose, dit Camusot avec bonhomie; mais, «'il e.st avec le ciel des accommodements, la justice sait avoir des «gards, et, si vous pouvez me donner de bonnes raisons... Parlez, ceci ne sera pas écrit.

— Eh bien, reprit Jacques Collin, trompé par la bonhomie de Ca-

musot, je sais tout ce que ce pauvre enfant souffre en ce moment» i! est capable d'attenter à ses jours en se voyant en prison...

— Oh! quant à cela,... dit Camusot en faisant un haut-le-corps.

— Vous ne savez pas qui vous obligez en m'obligeant, ajouta Jacques Collin, qui voulut remuer d'autres cordes. Vous rendez service à un ordre plus puissant que des comtesses de Sérizy, que des duchesses de Maufrigneuse, lesquelles ne vous pardonneront pas d'avoir eu dans votre cabinet leurs lettres,.-, dit-il en montrant deux liasses parfumées. Mon ordre a de la mémoire...

— Monsieur, dit Camusot, assez 1 Cherchez d'autres raisons àme donner. Je me dois autant au prévenu qu'à la vindicte publique.

— Eh bien, croyez-moi, je connais Lucien, c'est une âme de femme, de poëte et de Méridional, sans consistance ni volonté, reprit Jacques Collin, qui crut avoir enfin deviné que le juge leur était acquis. Vous êtes certain de l'innocence do ce jeune homme, ne le tourmentez pas, ne le questionnez point; remettez-lui cettelettre, annoncez-lui qu'il est l'héritier d'Eslher, et rendez-lui la. liberté... Si vous agissez autrement, vous en serez au désespoir; tandis que, si vous le relaxez purement et simplement, je vous expliquerai, moi (gardez-moi au secret), demain, ce soir, tout ce qui pourrait vous sembler mystérieux dans cette affaire, et les raisons de la poursuite acharnée dont je suis l'objet; mais je risquerai ma vie, on en veut à ma tête depuis cinq ans... Lucien libre^ riche et marié à Clotilde de Grandlieu, ma tâche ici-bas est accomplie, je ne défendrai plus ma peau... Mon persécuteur est un espion de votre dernier roi.

— Ah! Corentia!

— Ah! il se nomme Corenlin?... je vous remercie... Eh bien^. monsieur, voulez-vous me promettre de faire ce que je vous demande?

— Un juge ne peut et ne doit rien promettre. — Coquart ! dites à l'huissier et aux gendarmes de reconduire le prévenu à la Conciergerie... — Je donnerai des ordres pour que, ce soir, vous so\ez à la pistole, ajouta-t-il avec douceur en faisant un léger salut de tête au prévenu.

Frappé de la demande que Jacques Collin venait de lui adresser et se rappelant l'insistance qu'il avait mise à être interrogé le pre-

mîer, en s'appuyant sur son état do maladie, Camusot reprit toute sa défiance. En écoutant ses soupçons indéterminés, il vit le prétendu moribond allant, marchant comme un Hercule, ne faisant plus aucune des singeries si bien jouées qui en avaient signalé rentrée.

— Monsieur?...

Jacques Col) in se retourna.

— Mon greffier, malgré votre refus de le signer, va vous lire le procès-verbal de votre interrogatoire.

Le prévenu jouissait d'une admirable santé, le mouvement par lequel il vint s'asseoir près du greffier fut un dernier trait de lumière pour le juge.

— Vous avez été promptement guéri? dit Camusot.

— Je suis pincé, pensa Jacques Collin.

Puis il répondit à haute voix :

— La joie, monsieur, est la seule panacée qui existe... Cette ffettre, la preuve d'une innocence dont je ne doutais pas,,., voilà le grand remède.

Le juge suivit son prévenu d'un regard pensif lorsque l'huissier et les gendarmes l'entourèrent; puis il fit le mouvement d'un homme qui se réveille, et jeta la lettre d'Esther sur le bu-reau de son greffier :

— Coquart, copiez cette lettre î...

S'il est dans la nature de l'homme de se défier de ce qu'on le supplie de faire quand la chose demandée est contre ses intérêts ou contre son devoir, souvent même quand elle lui est indifférente, ce sentiment est la loi du juge d'instruction. Plus le prévenu, dont l'état n'était pas encore fixé, fit apercevoir de nuages à Thorizon dans le cas où Lucien serait interrogé, plus cet interrogatoire parut nécessaire à Camusot. Cette formalité n'eût pas été, d'après le Code et les usages, indispensable, qu'elle était exigée par la question de l'identité de l'abbé Carlos. Dans toutes les carrières, il existe une conscience de métier. A défaut de curiosité, Camusot aurait questionné Lucien par honneur de magistrat, comme il venait de questionner Jacques Collin, en déployant les ruses que se ])ermet le magistrat le plus intègre. Le service à rendre, son avancement, tout passait chez Camusot après le désir de savoir la vé-

rite, de la deviner, quitte à la lairo. 11 jouait du tambour sur les vitres en s'abandonnant au cours fluviatile de ses conjectures, car alors la pensée est comme une rivière qui parcourt mille contrées. Amants de la vérité, les magistrats sont comme les femmes jalouses, ils se livrent à mille suppositions et les fouillent avec le poignard du soupçon comme le sacrificateur antique éventrait les victimes; puis ils s'arrêtent non pas au vrai, mais au probable, et ils finissent par entrevoir le vrai. Une femme interroge un homme aimé comme le juge interroge un criminel. En de telles dispositions, un éclair, un mot, une inflexion de voix, une hésitation suffisent pour indiquer le fait, la trahison, le crime cachés.

— La manière dont il vient de peindre son dévouement à son fils (si c'est son fils) me ferait croire qu'il s'est trouvé dans la maison de cette fille pour veiller au grain; et, ne se doutant pas que l'oreiller de la morte cachait un testament, il aura pris, pour son fils, les sept cent cinquante mille francs, par provision f... Voilà la raison de sa promesse de faire retrouver la somme. M. de Paibempré se doit à lui-même et doit à la justice d'éclaircir l'état civil de son père... Et me promettre la protection de son ordre (son ordre!) si je n'interroge pas Lucien!...

Il resta sur cette pensée.

Comme on vient de le voir, un magistrat instructeur dirige un interrogatoire à son gré. Libre à lui d'avoir de la finesse ou d'en manquer. Un interrogatoire, ce n'est rien, et c'est tout. Là gît la faveur. Camusot sonna, l'huissier était revenu. Il donna l'ordre d'aller chercher M. Lucien de Paibempré, mais en recommandant qu'il ne communiquât avec qui que ce soit pendant le trajet. Il était alors deux heures après midi.

■ — H y a un secret, se dit en lui-même le juge, et ce secret doit être bien important. Le raisonnement de mon amphibie, qui n'est ni prêtre, ni séculier, ni forçat, ni Espagnol, mais qui ne veut pas laisser sortir de la bouche de son protégé quelque parole terrible, est ceci : « Le poëte est faible, il est femme; il n'est pas comme moi, qui suis l'Hercule de la diplomatie, et vous lui arracherez facilement notre secret! » Eh bien, nous allons tout savoir de l'innocent.

Et il se mit à frapper le bord de sa table avec son couteau

SPLENDEURS ET MISÈHES DES COURTISANES. 3i1

d*ivoire, pondant que son greffier copiait la lettre d'Esth&r. Combien de bizarreries dans l'usage de nos facultés! Camusot supposait tous les crimes possibles, et passait à côté du seul que le prévenu avait commis, le faux testament au profit de Lucien. Que ceux dont l'envie attaque la position des magistrats veuillent bien songer à cette vie passée en des soupçons continuels, à ces tortures imposées par ces gens à leur esprit, car les affaires civiles ne sont pas moins tortueuses que les instructions criminelles, et ils penseront peut-être que le prêtre et le magistrat ont un harnais également lourd, également garni de pointes à l'intérieur. Toute profession d'ailleurs a son cilice et ses casse-tête chinois.

Vers deux heures, M. Camusot vit entrer Lucien de Rubempré, pâle, défait, les yeux rouges et gonflés, enfin dans un état d'affaissement qui lui permit de comparer la nature à l'art, le moribond vrai au moribond de théâtre. Le trajet fait de la Conciergerie au cabinet du juge, entre deux gendarmes précédés d'un huissier, avait porté le désespoir au comble chez Lucien. 11 est dans l'esprit du poêle de préférer un supplice à un jugement. En voyant celte nature entièrement dénuée du courage moral qui fait le juge, et qui venait de se manifester si puissamment chez l'autre prévenu, M. Camusot eut pitié de celte facile victoire, et ce mépris lui permit de porter des coups décisifs, en lui laissant sur le terrain celte affreuse liberté d'c?prit qui distingue le tireur quand il s'agit d'abattre des poupées.

— Remettez-vous, monsieur de Rubempré; vous êtes en présence d'un magistrat empressé de réparer le mal que fait involontairement la justice par une arrestation préventive, quand elle est sans fondement. Je vous crois innocent, vous allez être libre immédiatement. Voici la preuve de votre innocence : c'est une lettre gardée par votre portière en votre absence, et qu'elle vient d'apporter. Dans le trouble causé par la descente de la justice et par la nouvelle de votre arrestation à Fontainebleau, cette femme avait oublié cette lettre, qui vient de mademoiselle Esther Gobseck... Lisez !

Lucien prit la lettre, la lut et fondit en larmes. 11 sanglota sans pouvoir articuler une parole. Après un quart d'heure, temps pendant lequel Lucien eut beaucoup de peine à retrouver de la forcOj

le greffier lui présenta la copie de la lettre et le pria de signer nn Pour copie conforme à l'original à représenter à première réquisition tant, que durera V instruction du procès, en lui offrant de collationner; mais Lucien s'en rapporta naturellement à la parole de Coquart quant à l'exactitude.

— Monsieur, dit le juge d'un air plein de bonhomie, il est néanmoins difîicile de vous mettre en liberté sans avoir rempli nos formalités et sans vous avoir adressé quelques questions... C'est presque comme témoin que je vous requiers de répondre. A un homme comme vous, je croirais presque inutile de faire observer que le serment de dire toute la vérité n'est pas ici seulement un appel à votre conscience, mais encore une nécessité de votre po.sition, ambiguë pour quelques instants. La véiité ne peut rien sur vous, quelle qu'elle soit; mais le mensonge vous enverrait en cour d'assises, et me forcerait à vous faire reconduire à la Conciergerie; tandis qu'en répondant franchement à mes questions, vous coucherez ce soir chez vous, et vous serez réhabilité par cette nouvelle que publieront les journau.K : « M. de Rubempré, arrêté hier à Fontainebleau, a été sur-le-champ élargi après un très-court interrogatoire. »

Ce discours produisit une vive impression sur Lucien, et, en voyant les dispositions de son prévenu, le juge ajouta :

— Je vous le répète, vous étiez soupçonné de complicité dans un meurtre par empoisonnement sur la personne de la demoiselle Esther : il y a preuve de son suicide, tout est dit; mais on a soustrait une somme de sept cent cinquante mille francs qui dépend de la succession, et vous êtes l'héritier : il y a là malheureusement un crime. Ce crime a précédé la découverte du testament. Or, la justice a des raisons de croire qu'une personne qui vous aime, autant que vous aimait cette demoiselle Esther, s'est permis ce crime à votre profit... — Ne m'interrompez pas, dit Camusot en imposant par un geste silence à Lucien qui voulait parler, je ne vous interroge pas encore. Je veux vous faire comprendre combien votre honneur est intéressé dans cette question. Abandonnez le faux, le misérable point d'honneur qui lie entre eux les complices, et dites toute la vérité.

Oq a dû déjà remarquer l'excessive disproportion des armes

dans cette lutte entre les prévenus et les juges crinstruction. Certes, la dénégation liabileinent maniée a pour elle l'absolu de sa forme et suffit à la défense du criminel; mais c'est, en quelque sorte, une panoplie qui devient écrasante quand le stylet de l'inferrogation y trouve un joint. Dès que la dénégation est insuffisante contre certains faits évidents, le prévenu se trouve entièrement à la discrétion du juge. Supposez maintenant un demi-criminel, comme Lucien, qui, sauvé d'un premier naufrage de sa vertu, pourrait s'amender et devenir utile à son pays, il périra dans les traquenards de l'instruction. Le juge rédige un procès-verbal très-sec, une analyse fidèle des questions et des réponses; mais de ses discours insidieusement paternels, de ses remontrances captieuses dans le genre de celle-ci, rien n'en reste. Les juges de la juridiction supérieure et les jurés voient les résultats, sans connaître les moyens. Aussi, selon quelques bons esprits, le jury serait-il excellent, comme en Angleterre, pour procéder à l'instruction. La France a joui de ce système pendant un certain temps. Sous le Code de brumaire an iv, cette institution s'appelait le jury d'accusation, par opposition au jury de jugement. Quant au procès définitif, si l'on en revenait aux jurys d'accusation, il devrait être attribué aux cours royales, sans concours de jurés.

— Maintenant, dit Camusot après une pause, comment vous appelez-vous? — Monsieur Coquart, attention î dit-il au greffier.

— Lucien Chardon de Rubeœpré.

— Vous êtes né?

— A Angoulême...

Et Lucien donna le jour, le mois et Tannée.

— Vous n'avez pas eu de patrimoine?

— Aucun.

— Vous avez néanmoins fait, pendant un premier séjour à Paris, des dépenses considérables, relativement à votre peu de fortune?

" — Oui, monsieur; mais, à cette époque, j'ai eu dans mademoiselle Coralie une amie excessivement dévouée et que j'ai eu le malheur de perdre. Ce fut le chagrin causé par cette mort qui me ramena dans mon pays.

— Bien, monsieur, dit Camusot. Je vous loue de votre franchise, «IJe sera bien appréciée.

344 SOIGNES DI- LA. Vil' PARISIENNE.

Lucien entrait, comme on le voit, dans la voie d'une confession générale.

— Vous avez fait des dépenses bien plus considérables encore à votre retour d'Angoulême à Paris, reprit Camusot, vous avez vécucomme un homme qui aurait environ soixante mille francs de: rente.

— Oui, monsieur.

— Qui vous fournissait cet argent?

— Mon prolecteur, Tabbé Garios Herrera.

— Où l'avez-vous connu?

— Je l'ai rencontré sur la grande route, au moment où j'allais me débarrasser de la vie par un suicide...

— Vous n'aviez jamais entendu parler de lui dans votre famille» à votre mère?

— Jamais.

— Votre mère ne vous a jamais dit avoir rencontré d'Espagnol?"

— Jamais.

— Pouvcz-vous vous rappeler le mois, l'année où vous vous êtes lié avec la demoiselle Estlier?

— Vers la fin de 1823, à un petit théâtre du boulevard.

— Elle a commencé par vous coûter de l'argent?

— Oui, monsieur.

— Dernièrement, dans le désir d'épouser mademoiselle de Grandlieu, vous avez acheté les restes du château de Rubempré, vous y avez joint des terres pour un million, vous avez dit à la famille de Grandlieu que votre sœur et votre beau-frère venaient de faire un })ériiage considérable et que vous deviez ces sommes à leur libéralité?... Avez-vous dit cela, monsieur, à la famille de Grandlieu?

— Oui, monsieur.

— Vous ignorez la cause de la rupture de votre mariage?

— Entièrement, monsieur.

— Eh bien, la famille de Grandlieu a envoyé cliez votre beaufrère un des plus respectables avoués de Paris pour y prendre des renseignements. A Angoulême, l'avoué, d'après les aveux mêmes de votre sœur et de votre beau-frère, a su que non-seulement ils vous avaient prêté peu de chose, mais encore que leur héritage se composait d'immeubles, assez importants, il est vrai, mais la.

SPLENDEURS ET MlStllES DES COURTISANES. 345

sonsiiie des capiiaux s'élevait à peine à deux cent mille francs. ... Vous ne devez pas trouver cirange qu'une famille comme celle de Grandlieu recule devant une fortune dont l'origine ne se jus'.ifie pas... Voilà, monsieur, oii vous a conduit un mensonge...

Lucien fut glacé par celte révélation, et le peu de force d'esprit qu'il conservait l'abandonna.

— La police et la justice savent tout ce qu'elles veulent savoir, dit Camusot, songez bien à ceci. Maintenant, reprit-il en pensant à. la qualité de père que s'était donnée Jacques Coliin, connaissezvous qui est ce prétendu Carlos Herrera?

— Oui, monsieur, mais je l'ai su trop tard.

— Comment! trop tard? Expliquez-vous!

— Ce n'est pas un prêtre, ce n'est pas un Espagnol, c'est...

— Un forçat évadé? dit vivement le juge.

— Oui, répondit Lucien. Quand le fatal secret me fut révélé^ j'étais son obligé, j'avais cru me lier avec un respectable ecclésiaslique...

— Jacques CoUin,... dit le juge en commençant une phrase.

— Oui, Jacques CoUin, répéta Lucien, c'est son nom.

— Bien. Jacques Coliin, reprit M. Camusot, vient d'être reconnu tout à l'heure par une personne, et, s'il nie encore son identité, c'est, je crois, dans votre intérêt. Mais je vous demandais si vous saviez qui est cet homme, dans le but de relever une autre imposture de Jacques Coliin.

Lucien eut aussitôt comme un fer rouge dans les entrailles ea entendant cette terri liante observation.

— Ignorez-vous, dit le juge en continuant, qu'il prétend être votre père pour justifier l'extraordinaire affection dont vous êtes l'objet?

— Lui, mou père!... Oh! monsieur!... il a dit cela?

— Soupçonnez-vous d'où provenaient les sommes qu'il vous remettait; car, s'il faut en croire la lettre que vous avez entre les niams, la demoiselle Esiher, cette pauvre lille, vous aurait rendu plus tard les mêmes services que la demoiselle Coralie; mais vous êtes resté, comme vous venez de le dire, pendant quelques années à vivre, et très-splendidement, sans rien recevoir d'elle.

— C'est à vous, monsieur, que je demanderai de me dire, s'écria

34fi SCÈNES Dlî LA VfE PARISIENNE.

Lucion, où les forçais puisent de l'argenll... Un Jacques Collin mon pèjc!... 0 ma pauvre iiiùrel...

Et il fondit en larmes.

— Gredier, donnez lecture au prévenu de la partie dç l'interrogatoire du prétendu Carlos Herrera dans laquelle il s'est dit le père de Lucien de Rubcnipré...

Le poëte écouta cette lecture dans un silence et dans une contenance qui firent peine à voir.

— Je suis perdu! s'écria-t-il.

— On ne se perd pas dans la voie de l'honneur et de la vérité, dit le juge.

— Mais vous traduirez Jacques Collin en cour d'assises? demanda Lucien.

— Certainement, répondit Camusot, qui voulut continuer à faire causer Lucien. Achevez votre pensée.

Mais, malgré les efforts et les remonlrances du juge, Lucien ne répondit plus. La réflexion était venue trop tard, comme chez tous les hommes qui sont esclaves de la sensation. Là est la différence entre le [.oëte et l'homme d'action : l'un se livre au sentiment pour Je reproduire en images vives, il ne juge qu'après; tandis que l'autre sent et juge à la fois. Lucien resta morne, pâle; il se voyait au fond du précipice où l'avait fait rouler le juge d'instruction, à la bonhomie de qui, lui poëte, il s'était laissé prendre. Il venait de trahir non pas son bienfaiteur, mais son complice, qui, lui, avait défendu leur position avec un courage de lion, avec une habileté tout d'une pièce. Là oîi Jacques Collin avait tout sauvé par son audace, Lucien, l'homme d'esprit, avait tout perdu par son inintelligence et par son défaut de réflexion. Ce mensonge infâme et qui l'indignait servait de paravent à une plus infâme vérité. Confondu par la subtilité du juge, épouvanté par sa cruelle adresse, par la rapidité des coups qu'il lui avait portés en se servant des fautes d'une vie mise à jour comme de crocs pour fouiller sa conscience, Lucien était là semblable à l'animal que le billot de l'abattoir a manqué. Libre et innocent à son entrée dans ce cabinet, en un instant, il se trouvait criminel par ses propres aveux. Enfin, dernière raillerie sérieuse, le juge, calme et froid, faisait observer à Lucien que ses révélations étaient le fruit d'une mépris». Camusot

pensait à la qualité de père prise par Jacques Collin , tandis que Lucien, tout entier à la crainte de voir son alliance avec un forçat évadé devenir publiq-ue, avait imité la célèbre inadvertance des meurtriers d'Ibycus.

L'une des gloires de Royer-Collard est d'avoir proclamé le triomphe constant des sentiments naturels sur les sentiments imposés, d'avoir soutenu la cause de l'antériorité des serments en prétendant que la loi de riiospitaliié, par exemple, devait lier au point d'annuler la vertu du serment judiciaire. Il a confessé cette théorie, à la face du monde, à la tribune française; il a courageusement vanté les conspirateurs, il a montré qu'il était humain d'obéir à l'amitié plutôt qu'à des lois tyranniques tirées de l'arsenal social pour telle ou telle circonstance. Enfin, le droit naturel a des lois qui n'ont jamais été promulguées et qui sont plus efficaces, mieux connues que celles forgées par la société. Lucien venait de méconnaître, et à son détriment, !a loi de solidarité qui l'obligeait à se taire et à laisser Jacques Collin se défendre; bien plus, il l'avait chargé! Dans son intérêt, cet homme devait être pour lui et toujours Carlos Herrera.

M. Camusot jouissait de son triomphe, il tenait deux coupables : il avait abattu sous la main de la justice l'un des favoris de la mode, et trouvé l'introuvable Jacques Collin. 11 allait être proclamé l'un des plus habiles juges d'instruction. Aussi laissait-il son prévenu tranquille; mais il étudiait ce silence de consternation, il voyait les gouttes de sueur s'accroître sur ce visage décomposé, grossir et tomber enfin mêlées à deux ruisseaux de larmes.

— Pourquoi pleurer, monsieur de Rubempré? Vous êtes, comme je vous l'ai dit, l'hériiier de mademoiselle Esther, qui n'a pas d'héritiers ni collatéraux ni directs, et sa succession se monte à près de huit millions, si l'on retrouve les sept cent cinquante mille francs égarés.

Ce fut le dernier coup pour le coupable. De la tenue pendant dix minutes, comme le disait Jacques Collin dans son billet, et Lucien atteignait au but de tous ses désirs! Il s'acquittait avec Jacques Collin, il s'en séparait, il devenait riche, il épousait mademoiselle de Grandlieu. Rien ne démontre plus éloquemment que cette scèfle la puissance dont sont armés les juges d'instruction par l'isolemeat

GH par la séparation des prévenus, et le prix d'une communicalioo comme celle qu'Asie avait faite à Jacques Collin.

— Ah! monsieur, répondit Lucien avec l'amertume et l'ironie de l'homme qui se fait un piédestal de son malheur accompli, comma on a raison de dire dans votre langage : subir un inlei-rogatoin !... Entre la torture physique d'autrefois et la torture morale d'aujourd'hui, je n'hésiterais pas pour mon compte, je préférerais les souffrances qu'infligeait jadis le bourreau... Que voulez-vous encore dû moi? reprit-il avec lierté.

— Ici, monsieur, dit le magistrat, devenant rogue et narquois pour répondre à Torgueil du poëte, moi seul ai le droit de poser des questions.

— J'avais le droit de ne pas répondre, dit en murmurant le pauvre Lucien,- à qui son intelligence était revenue dans toute sa netteté.

— Greffier, lisez au prévenu son interrogatoire...

— Je redeviens un prévenu! se dit Lucien.

Pendant que le commis lisait, Lucien prit une résolution qui l'obligeait à caresser M. Camusot. Quand le murmure de la voix de Coquart cessa, le poëie eut le tressaillement d'un homme qui dort pendant un bruit auquel ses organes se sont accoutumés et qu'alors le silence surprend.

— Vous avez à signer le procès-verbal de votre interrogatoire» dit le juge.

— Lt me mettez-vous en liberté? demanda Lucien, devenani ironique à son tour.

— Pas encore, lépondit Camusot; mais demain, après votre confrontation avec Jacques Collin, vous serez sans doute libre. La justice doit savoir maintenant si vous êtes ou non complice des crimes que peut avoir commis cet individu depuis son évasion, qui date de 1820. Néanmoins, vous n'êtes plus au secret. Je vais écrire au directeur de vous mettre dans la meilleure chambre do la pistole.

— Y irouverai-je ce qu'il faut pour écrire?

— On vous y fournira tout ce que vous demanderez, j'en ferai donner l'ordre par l'huissier qui va vous reconduire.

Lucien signa machinalement le procès-verbal, et il en parafa les

renvois en obéissant aux indications de Coqiiart avec la doueo«r de la victime résignée. Un seul détail en dira plus s«r l'état où il se trouvait que la peinture la plus minutieuse. L'annonce de sa confrontation avec Jacques CoUin avait séché sur sa figure les gouttelettes de sueur, ses yeux secs brillaient d'un éclat insupportable. Enfin il devint, en un moment rapide comme Téclair, ce qu'étaii Jacques Collin, un homme de bronze.

Chez les gens dont le caractère ressemble à celui de Lucien, et que Jacques Collin avait si bien analysé, ces passages subits d'un état de démoralisation complète à un état quasiment métallique, tant les forces humaines se tendent, sont les plus éclatants phénomènes de la vie des idées. La volonté revient, comme l'eau disparue d'une source; elle s'infuse dans l'appareil préparé pour le jeu de sa substance constitutive inconnue; et, alors, le cadavre se fait homme, et l'homme s'élance plein de force à des luttes suprêmes.

Lucien mit la lettre d'Esther sur son cœur avec le portrait qu'elle lui avait renvoyé. Puis il salua dédaigneusement M. Camusot, et marcha d'un pas ferme dans les corridors entre deux gendarmes.

— C'est un profond scélérat! dit le juge à son greffier pour se venger du mépris écrasant que le poëte venait de lui témoigner. Il a cru se sauver en livrant son complice.

— Des deux, dit Coquart timidement, le forçat est le plus corsé...

— Je vous rends votre liberté pour aujourd'hui, Coquart, dit le juge. En voilà bien assez. Renvoyez les gens qui attendent, en les prévenant de revenir demain. Ah! vous irez sur-le-champ chez AL le procureur général savoir s'il est encore dans son cabinet; s'il y est, demandez un moment d'audience pour moi. Oh! il y sera, reprit-il après avoir avoir regardé l'heure à une méchante horloge de bois peint en vert et à filets dorés. 11 est trois heures un quart.

Ces interrogations, qui se lisent si rapidement, étant eiUièiement écrites, les demandes aussi bien que les réponses, prennent un temps énorme. C'est une des causes de la lenteur des instructions criminelles et de la durée des détentions préventives. Poui les petits, c'est la ruine ; pour les riches, c'est la honte ; car pour eux un élargissement immédiat répare, autant qu'il peut être réparé, le malheur d'une arrestation. Voilà pourquoi les deux scènes qui viennent d'être fidèlement reproduites avaient employé tout la

temps consumé par Asie à déchiffrer les ordres du maître, à faire sortir une ducliesse de son boudoir et à donner de l'énergie à madame de Sérizy.

En ce moment, Camusot, qui songeait à tirer parti de son habileté, prit les deux interrogatoires, les relut et se proposait de les montrer au procureur général en lui demandant son avis. Pendant la délibération à laquelle il se livrait, son huissier revint pour lui dire que le valet de chambre de madame la comtesse de Sérizy voulait absolument lui parler. Sur un signe de Camusot, un valet de chambre, vêtu comme un maître, entra, regarda l'huissier et lemagistrat alternativement, et dit :

— C'est bien à M. Camusot que j'ai l'honneur?...

— Oui, répondirent le juge et l'huissier.

Camusot prit une lettre que lui tendit le domestique, et lut ce' qui suit :

« Dans bien des intérêts que vous comprendrez, mon cher Camusot, n'interrogez pas M. de Rubempré; nous vous apporio:rs les preuves de son innocence, afin qu'il soit immédiatement élargi.

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