‹ Scènes de la vie parisienneChapitre 2 sur 37 · IX · texte numérisé non relu

IX

Si SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.

vait l'appui du procureur général Graaville et d'un ministre d'État» le comte Octave de Bauvan, président à une cour souveraine :

— Je m'endette horriblement.

En entrant dans la cour de l'hôtel où se trouvait la légitimation de ses vanités, il se disait avec amertume, en pensant à la délibération de Trompe-la-Mort :

— J'entends tout craquer sous mes pieds!

Il aimait Esther, et il voulait mademoiselle de Grandlieu pour femme! Étrange situation! il fallait vendre Tune pour avoir l'autre. Un seul homme pouvait faire ce trafic sans que l'honneur de Lucien en souffrît, cet homme était le faux Espagnol : ne devaient-ils pas être aussi discrets l'un que l'autre, l'un envers l'autre? On n'a pas dans la vie deux pactes de ce genre, où chacun est tour à tour dominateur et dominé.

Lucien chassa les nuages qui obscurcissaient son front, il entra gai, radieux dans les salons de l'hôtel de Grandlieu. En ce moment, les fenêtres étaient ouvertes, les senteurs du jardin parfumaient le salon, la jardinière qui en occupait le milieu offrait aux regards sa pyramide de fleurs. La duchesse, assise dans un coin, sur un sofa, causait avec la duchesse de Chaulieu. Plusieurs femmes compO' saient un groupe remarquable par diverses attitudes empreintes des différentes expressions que chacune d'elles donnait à une douleur jouée. Dans le monde, personne ne s'intéresse à un malheur ni à une souffrance, tout y est parole. Les hommes se promenaient dans le salon ou dans le jardin. Clotilde et Joséphine s'occupaient autour de la table à thé. Le vidame de Pamiers, le duc de Grandlieu, le marquis d'Ajuda-Pinto, le duc de Maufrigneuse, faisaient leur wisk {sic) dans un coin. Quand Lucien fut annoncé, il traversa le salon et alla saluer la duchesse, à laquelle il demanda raison de l'affliction peinte sur son visage.

— Madame de Chaulieu vient de recevoir une affreuse nouvelle j son gendre, le baron de Macumer, l'ex-duc de Soria, vient de mourir. Le jeune duc de Soria et sa femme, qui étaient allés à Chanlepleurs y soigner leur frère, ont écrit ce triste événement, Louise est dans un état navrant.

— Une femme n'est pas deux fois aimée dans sa vie comme Louise l'était par son mari, dit Madeleine de Mortsauf.

— Ce sera une riche veuve, reprit la vieille duchesse d'Uxelles en regardant Lucien, dont le visage garda son impassibilité.

— Pauvre Louise, fit madame d'Espard, je la comprends et je la plains.

La marquise d'Espard eut l'air songeur d'une femme pleine d'âme et de cœur. Quoique Sabine de Grandlieu n'eût que dix ans, elle leva sur sa mère un œil intelligent dont le regard presque moqueur fut réprimé par un coup d'oeil de sa mère. C'est ce qui s'appelle bien élever ses enfants.

— Si ma fille résiste à ce coup-là, dit madame de Chaulieu de l'air le plus maternel, son avenir m'inquiétera. Louise est trèsromanesque.

— Je ne sais pas, dit la vieille duchesse d'Uxelles, de qui nos filles ont pris ce caractère-là!...

— Il est difficile, dit un vieux cardinal, de concilier aujourd'hui le cœur et les convenances.

Lucien, qui n'avait pas un mot à dire, alla vers la table à thé faire ses compliments à mesdemoiselles de Grandlieu. Quand le poëte fut à quelques pas du groupe de femmes, la marquise d'Espard se pencha pour pouvoir parler à l'oreille de la duchesse de Grandlieu.

— Vous croyez donc que ce garçon-là aime beaucoup voire chère Clotilde? lui dit-elle.

La perfidie de cette interrogation ne peut être comprise qu'après l'esquisse de Clotilde. Cette jeune personne de vingt-sept ans était alors debout. Cette attitude permettait au regard moqueur de la marquise d'Espard d'embrasser la taille sèche et mince de Clotilde, qui ressemblait parfaitement à une asperge. Le corsage de la pauvre fille était si plat, qu'il n'admettait pas les ressources coloniales de ce que les modistes appellent des fichus menteurs. Aussi Clotilde, qui se savait de suffisants avantages dans son nom, loin de prendre la peine de déguiser ce défaut, le faisait-elle héroïquement ressortir. En se serrant dans ses robes, elle obtenait l'effet du dessin raide et net que les sculpteurs du moyen âge ont cherché dans leurs statuettes, dont le profil tranche sur le fond des niches où ils les ont mises dans les cathédrales. Clotilde avait cinq pieds quatre pouces. S'il est permis de se servir d'une expression fami-

lière qui, du moins, a le mérite de bien se faire comprendre, elle était tout jambes. Ce défaut de proportion donnait à son buste quelque chose de difforme. Brune de teint, les cheveux noirs et durs, les sourcils très-fournis, les yeux ardents et encadrés dans des orbites déjà charbonnées, la figure arquée comme un premier quartier de lune et dominée par un front proéminent, elle offrait la caricature de sa mère, l'une des plus belles femmes du Portugal. La nature se plaît à ces jeux-là. On voit souvent, dans les familles, une sœur d'une beauté surprenante et dont les traits offrent, chez le frère, une laideur achevée, quoique tous deux se ressemblent. Clolilde avait sur sa bouche, excessivement rentrée, une expression de dédain stéréotypée. Aussi ses lèvres dénonçaient-elles plus que tout autre trait de son visage les secrets mouvements de son cœur, car l'affection leur imprimait une expression charmante, et d'autant plus remarquable, que ses joues trop brunes pour rougir, que ses yeux noirs toujours durs ne disaient jamais rien. Malgré tant de désavantages, malgré sa prestance de planche, elle tenait de son éducation et de sa race un air de grandeur, une contenance fière, enfin tout ce qu'on a nommé si justement le Je ne sais quoi, peut-être dû à la franchise de son costume et qui signalait en elle une fille de bonne maison. Elle tirait parti de ses cheveux, dont la force, le nombre et la longueur pouvaient passer pour une beauté. Sa voix, qu'elle avait cultivée, jetait des charmes : elle chantait à ravir. Clotilde était bien la jeune personne dont on dit : « Elle a de beaux yeux, » ou : <c Elle a un charmant caractère ! » A quelqu'un qui lui disait, à l'anglaise : u Votre Grâce, » elle répondit : « Appelez-moi Votre Minceur. »

— Pourquoi n'aimerait-on pas ma pauvre Clotilde? répondit la duchesse à la marquise. Savez-vous ce qu'elle me disait hier? « Si je suis aimée par ambition, je me charge de me faire aimer pour moi-même ! » Elle est spirituelle et ambitieuse, il y a des hommes à qui ces deux qualités plaisent. Quant à lui, ma chère, il est beau comme un rêve; et, s'il peut racheter la terre de Rubempré, le roi lui rendra, par égard pour nous, le titre de marquis... Après tout, sa mère est la dernière Rubempré...

— Pauvre garçon, où prendra-t-il un million? dit la marquise. — - Ceci n'est pas notre affaire, reprit la duchesse ; mais, à coup

sûr, il est incapable de le voler... Et, d'ailleurs, nous ne donnerions pas Clotilde à un intrigant ni à un malhonnête homme, fûtil beau, fût-il poëte et jeune comme M. de Rubempré.

— Vous venez tard, dit Clotilde en souriant avec une grâce infinie à Lucien.

— Oui, j'ai dîné en ville.

— Vous allez beaucoup dans le monde depuis quelques jours, dit-elle en cachant sa jalousie et ses inquiétudes sous un sourire.

— Dans le monde?... reprit Lucien. Non, j'ai seulement, par le plus grand des hasards, dîné toute la semaine chez des banquiers, aujourd'hui chez Nucingen, hier chez du Tillet, et avanthier chez les Keller...

On voit que Lucien avait bien su prendre le ton de spirituelle impertinence des grands seigneurs.

— Vous avez bien des ennemis, lui dit Clotilde en lui présentant (et avec quelle grâce !) une tasse de thé. On est venu dire à mon père que vous jouissiez de soixante mille francs de dettes, que d'ici à quelque temps vous auriez Sainte- Pélagie pour château de plaisance. Et si vous saviez ce que toutes ces calomnies me valent... Tout cela retombe sur moi. Je ne vous parle pas de ce que je souffre (mon père a des regards qui me crucifient), mais de ce que vous devez souffrir, si cela se trouve, le moins du monde, vrai^c,

— Ne vous préoccupez point de ces niaiseries, aimez-moi comme je vous aime, et faites -moi crédit de quelques mois, répondit Lucien en replaçant sa tasse vide sur le plateau d'argent ciselé.

— Ne vous montrez pas à mon père, il vous dirait quelque impertinence; et, comme vous ne le souffririez pas, nous serions perdus... Cette méchante marquise d'Espard lui a dit que votre mère avait gardé les femmes en couche et que votre sœur avait été repasseuse...

— Nous avons été dans la plus profonde misère, répondit Lucien, à qui des larmes vinrent aux yeux. Ceci n'est pas de la calomnie, mais c'est de la bonne médisance. Aujourd'hui, ma sœur est plus que millionnaire, et ma mère est morte depuis deux ans... On avait réservé ces renseignements pour le moment où je serais sur le point de réussir ici...

— Mais qu'avez-vous fait à madame d'Espard?

— J'ai eu l'imprudence de raconter plaisamment, chez madame de Sérizy, devant MM. de Bauvan et de Granville, l'histoire du procès qu'elle faisait pour obtenir l'interdiction de son mari le marquis d'Espard, et qui m'avait été confiée par Bianchon. L'opinion, de M. de Granville, appuyé par Bauvan et Sérizy, a fait changer celle du garde des sceaux. L'un et l'autre, ils ont reculé devant la Gazette des Tribunaux, devant le scandale, et la marquise a eu sur les doigts dans les motifs du jugement qui a mis fin à cette horrible affaire. Si M. de Sérizy a commis une indiscrélion qui m'a fait de la marquise une ennemie mortelle, j'y ai gagné sa protection, celle du procureur général et du comte Octave de Bauvan, à qui madame de Sérizy a dit le péril où ils m'avaient mis en laissant deviner la source d'où venaient leurs renseignements. M. le marquis d'Espard a eu la maladresse de me faire une visite en me regardant comme la cause du gain de cet infâme procès.

— Je vais vous délivrer de madame d'Espard, dit Clotilde.

— Et comment? s'écria Lucien.

— Ma mère invitera les petits d'Espard, qui sont charmants et déjà bien grands. Le père et ses deux fils chanteront ici vos louanges, nous sommes bien sûrs de ne jamais revoir leur mère...

— Oh ! Clotilde, vous êtes adorable, et, si je ne vous aimais pas pour vous-même, je vous aimerais pour votre esprit.

— Ce n'est pas de l'esprit, dit-elle en mettant tout son amour sur ses lèvres. Adieu. Soyez quelques jours sans venir. Quand vous me verrez à Saint-Thomas d'Aquin avec une écharpe rose, mon père aura changé d'humeur. Vous avez une réponse collée au dos du fauteuil sur lequel vous êtes, elle vous consolera peut-être de ne pas nous voir... Mettez la lettre que vous m'apporterez dans mon mouchoir...

Cette jeune personne avait évidemment plus de vingt-sept ans.

Lucien prit un fiacre à la rue de la Planche, le quitta sur les boulevards, en prit un autre à la Madeleine et lui recommanda de demander la porte, rue Taitbout.

A onze heures, en entrant chez Esther, il la trouva tout en pleurs, mais mise comme elle se mettait pour lui faire fête! Elle attendait son Lucien couchée sur un divan de satin blanc broché

de fleurs jaunes, vêtue d'un délicieux peignoir en mousseline des Indes, à nœuds de ruban couleur cerise, sans corset, les cheveux simplement attachés sur sa tête, les pieds dans de jolies pantoufles de velours doublées de salin cerise, toutes les bougies allumées et le liouka prêt; mais elle n'avait pas fumé le sien, qui restait sans feu devant elle, comme un indice de sa situation. En entendant ouvrir les portes, elle essuya ses larmes, bondit comme une gazelle et enveloppa Lucien dans ses bras comme un tissu qui, saisi par le vent, s'entortillerait à un arbre.

— Séparés, dit-elle, est-il vrai?...

— Bah! pour quelques jours, répondit Lucien.

Esthcr lâcha Lucien et retomba sur le divan comme morte. En ces situations, la plupart des femmes babillent comme des perro* quets ! Ah! comme elles vous aiment!... Après cinq ans, elles sont au lendemain de leur premier jour de bonheur, elles ne peuvent pas vous quitter, elles sont sublimes d'indignation , de désespoir, d'amour, de colère, de regrets, de terreur, de chagrin, de pressentiments! Enfin, elles sont belles comme une scène de Shakspeare. Mais, sachez-le bien! ces femmes-là n'aiment pas. Quand elles sont tout ce qu'elles disent être, quand enfin elles aiment véritablement, elles font comme fit Esther, comme font les enfants, comme fait le véritable amour : Esther ne disait pas une parole, elle gisait la face dans les coussins, et pleurait à chaudes larmes. Lucien, lui, s'efforçait de soulever Esther et lui parlait.

— Mais, enfant, nous ne sommes pas séparés... Comment, après bientôt quatre ans de bonheur, voilà ta manière de prendre une absence! Eh! qu'ai-je donc fait à toutes ces filles-là?... se dit-il en se souvenant d'avoir été aimé ainsi par Coralie.

— Ah ! monsieur, vous êtes bien beau ! dit Europe.

Les sens ont leur beau idéal. Quand à ce beau si séduisant se joignent la douceur de caractère, la poésie, qui distinguaient Lucien, on peut concevoir la folle passion de ces créatures éminemment sensibles aux dons naturels extérieurs, et si naïves dans leur admiration. Esther sanglotait doucement, et restait dans une pose où se trahissait une extrême douleur.

— Mais, petite bête, dit Lucien, ne t'a-t-on pas dit qu'il s'agissait de ma vie?...

A ce mot, dit exprès par Lucien, Esther se dressa comme une bête fauve, ses cheveux dénoués entourèrent sa sublime figure comme d'un feuillage; elle regarda Lucien d'un œil fixe.

— De ta vie!... s'écria-t-elle en levant les bras et les laissant ' retomber par un geste qui n'appartient qu'aux filles en danger.

Mais c'est vrai, le mot de ce sauvage parle de choses graves.

Elle tira de sa ceinture un méchant papier, mais elle vit Europe et lui dit :

— Laisse-nous, ma fille.

Quand Europe eut fermé la porte :

— Tiens, voici ce qu'il m'écrit, reprit-elle en tendant à Lucien une lettre que Carlos venait d'envoyer et que Lucien lut à haute voix :

« Vous partirez demain à cinq heures du matin, on vous conduira chez un garde au fond de la forêt de Saint-Germain, vous y occuperez une chambre au premier étage. Ne sortez pas de cette chambre jusqu'à ce que je le permette, vous n'y manquerez de rien. Le garde et sa femme sont sûrs. N'écrivez pas à Lucien. Ne vous mettez pas à la fenêtre pendant le jour; mais vous pouvez vous promener pendant la nuit, sous la conduite du garde, si vous avez envie de marcher. Tenez les stores baissés pendant la route : il s'agit de la vie de Lucien.

» Lucien viendra ce soir vous dire adieu ; brûlez ceci devant lui... »

Lucien brûla sur-le-champ ce billet à la flamme d'une bougie.

— Écoute, mon Lucien, dit Esther après avoir entendu la lecturede ce billet comme un criminel écoute celle de son arrêt de mort, je ne te dirai pas que je t'aime, ce serait une bêtise... Voici cinq ans bientôt qu'il me semble aussi naturel de t'aimer que de respirer, de vivre... Le premier jour où mon bonheur a commencé sous la protection de cet être inexplicable qui m'a mise ici comme on met une petite bête curieuse dans une cage, j'ai su que tu devais te marier. Le mariage est un élément nécessaire de ta destinée, et Dieu me garde d'arrêter les développements de ta fortune. Ce mariage est ma mort. Mais je ne t'ennuierai point: je ne ferai pas

comme les grisettes qui se tuent à l'aide d'un réchaud de charbon; j'en ai eu assez d'une fois, et, deux fois, ça écœure, comme dit Mariette. INon : je m'en irai bien loin, hors de France. Asie a des secrets de son pays, elle m'a promis de m' apprendre à mourir tranquillement. On se pique, paf ! tout est fini. Je ne demande qu'une seule chose, mon ange adoré, c'est de ne pas être trompée. J'ai mon compte de la vie : j'ai eu, depuis le jour où je t'ai vu, en 182Zi, jusqu'aujourd'hui, plus de bonheur qu'il n'en tient dans dix existences de femmes heureuses. Ainsi, prends-moi pour ce que je suis : une femme aussi forte que faible. Dis-moi : « Je me marie, n Je ne te demande plus qu'un adieu bien tendre, et tu n'entendras plus jamais parler de moi.

Il y eut un moment de silence après cette déclaration, dont la sincérité ne peut se comparer qu'à la naïveté des gestes et de l'accent.

— S'agit-il de ton mariage? dit-elle en plongeant un de ces regards fascinateurs et brillants comme la lame d'un poignard dans les yeux bleus de Lucien.

— Voici dix-huit mois que nous travaillons à mon mariage, et il n'est pas encore conclu, répondit Lucien; je ne sais pas quand il pourra se conclure; mais il ne s'agit pas de cela, ma chère petite!... il s'agit de l'abbé, de moi, de toi... Nous sommes sérieusement menacés... Nucingen t'a vue...

— Oui, dit-elle, à Vincennes; il m'a donc reconnue?

— Non, répondit Lucien, mais il est amoureux de toi à en perdre sa caisse. Après dîner, quand il t'a dépeinte en parlant de votre^ rencontre, j'ai laissé échapper un sourire involonlaire, imprudent» car je suis au milieu du monde comme le sauvage au milieu des pièges d'une tribu ennemie. Carlos, qui m'épargne la peine de penser, trouve cette situation dangereuse, il se charge de rouer Nucia<^ gen si Nucingen s'avise de nous espionner, et le baron en est bien capable ; il m'a parlé de l'impuissance de la police. Tu as allumé un incendie dans une vieille cheminée pleine de suie...

— Et que veut faire ton Espagnol? dit Esther tout doucement.

— Je n'en sais rien, il m'a dit de dormir sur mes deux oreilles» répondit Lucien sans oser regarder Esther.

— S'il en est ainsi, j'obéis avec cette soumission canine dont jô

fais profession, dit Esther, qui possa son bras à celui de Lucien et l'emmena dans sa chambre en lui disant : — As-tu bien dîné, mon Lulu, chez cet infâme Nucingen?

— La cuisine d'Asie empêche de trouver un dîner bon, quelque célèbre que soit le chef de la maison oi!i l'on dîne ; mais Carême avait fait le dîner, comme tous les dimanches.

Lucien comparait involontairement Esther à Clotilde. La maîtresse était si belle, si constamment charmante, qu'elle n'avait pas encore laissé approcher le monstre qui dévore les plus robustes amours : la satiété !

— Quel dommage, se dit-il, de trouver sa femme en deux volumes! D'un côté, la poésie, la volupté, l'amour, le dévouement, la beauté, la gentillesse...

Esther furetait comme furettent les femmes avant de se coucher, elle allait et revenait, elle papillonnait en chantant. Vous eussiez dit d'un colibri.

— ... De l'autre, la noblesse du nom, la race, les honneurs, le rang, la science du monde!... Et aucun moyen de les réunir en une seule personne ! s'écria Lucien.

Le lendemain, à sept heures du matin, en s' éveillant dans cette charmante chambre rose et blanche, le poëte se trouva seul. Quand il eut sonné, la fantastique Europe accourut.

— Que veut monsieur?

— Esther !

— !\Iadame est partie à quatre heures trois quarts. D'après les ordres de M. l'abbé, j'ai reçu franc de port un nouveau visage.

— Une femme?...

— Non, monsieur, une Anglaise... une de ces femmes qui vont en journée la nuit, et nous avons ordre de la traiter comme si c'était madame : qu'est-ce que monsieur veut faire de cette bringue-là?... Pauvre madame, a-t-elle pleuré quand elle est montée en voiture!... « Enfin, il le faut!... s'est-elle écriée. J'ai quitté ce

( pauvre chat pendant qu'il dormait, m'a-t-elle dit en essuyant ses larmes; Europe, s'il m'avait regardée ou s'il avait prononcé mon nom, je serais restée, quitte à mourir avec lui... » Tenez, monsieur, j'aime tant madame, que je ne lui ai pas montré sa rempla-

<îanie; il y a bien des femmes de chambre qui lui en auraient donné le crève-cœur.

— L'inconnue est donc là?

— Mais, monsieur, elle était dans la voiture qui a emmené madame, et je l'ai cachée dans ma chambre, selon mes instructions...

— Est-elle bien ?

— Aussi bien que peut l'être une femme d'occasion, mais elle n'aura pas de peine à jouer son rôle, si monsieur y met du sien, dit Europe en s'en allant chercher la fausse Eslher.

La veille, avant de se coucher, le tout-puissant banquier avait donné ses ordres à son valet de chambre, qui, dès sept heures, introduisait le fameux Louchard, le plus habile des gardes de commerce, dans un petit salon où vint le baron en robe de chambre et en pantoufles...

— Fus fus édes moguè te moi! dit-il en réponse aux salutations du garde.

— Ça ne pouvait pas être autrement, monsieur le baron. Je tiens à ma charge, et j'ai eu l'honneur de vous dire que je ne pouvais pas me mêler d'une affaire étrangère à mes fonctions. Que vous ai-je promis? de vous mettre en relation avec celui de no« agents qui m'a paru le plus capable de vous servir. Mais M. le baron connaît les démarcations qui existent entre les gens de différents métiers... Quand on bâtit une maison, on ne fait pas faire à un menuisier ce qui regarde le serrurier. Eh bien, il y a deux polices : la police politique, la police judiciaire. Jamais les agents de la police judiciaire ne se mêlent de police politique, et vice versa. Si vous vous adressiez au chef de la police politique, i/ lui faudrait une autorisation du ministre pour s'occuper de votre affaire, et vous n'oseriez pas l'expliquer au directeur général de la police du royaume. Un agent qui ferait de la police pour son compte perdrait sa place. Or, la police judiciaire est tout aussi circonspecte que la police politique. Ainsi, personne, au ministère de l'intérieur ou à la préfecture, ne marche que dans l'intérêt de l'État ou dans l'intérêt de la justice. S'agit-il d'un complot ou d'un crime, eh 1 mon Dieu, les chefs vont être à vos ordres; mais comprenez donc, monsieur le baron, qu'ils ont d'autres chats à fouetter que de s'occuper des cinquante mille amourettes de Paris. Quant à

nous autres, nous ne devons nous mêler que de rarvestation des débiteurs; et, dès qu'il s'agit d'autre chose, nous nous exposons énormément dans le cas où nous troublerions la tranquillité de qui que ce soit. Je vous ai envoyé un de mes gens, mais en vous disant que je n'en répondais pas; vous lui avez dit de vous trouver une femme dans Paris, Contenson vous a carotté un billet de mille, sans seulement se déranger. Autant valait chercher une aiguille dans la rivière que de chercher dans Paris une femme soupçonnée d'aller au bois de Vincennes, et dont le signalement ressemblait à celui de toutes les jolies femmes de Paris.

— Gondanzon (Contenson), dit le baron, ne bouffait-ile bas mgtire la féridé, au lier te me garodder ein pilet te mile vrancs?

— Ecoutez, monsieur le baron, dit Louchard, voulez -vous me donner mille écus? je vais vous donner... vous vendre un conseil.

— Faud-il mile égus, le gonzeil? demanda Nucingen.

— Je ne me laisse pas attraper, monsieur le baron, répondit Louchard. Vous êtes amoureux, vous voulez découvrir l'objet de

i votre passion, vous en séchez comme une laitue sa-as eau. Il est venu chez vous hier, m'a dit votre valet de chambre, deux médecins qui vous trouvent en danger; moi seul puis vous mettre entre les mains d'un homme habile... Eh! que diable! si votre vie ne valait pas mille écus...

— Tiddes-moi le nom de cedde ôme hapile, et gondez sir ma chènérosité !

Louchard prit son chapeau, salua, s'en alla.

— Tiaple t'ôme! s'écria Nucingen, fermez!. .. dennez...

— Prenez garde, dit Louchard avant de prendre l'argent, que je vous vends purement et simplement un renseignement. Je vous

^ donnerai le nom, l'adresse du seul homme capable de vous servir» mais c'est un maître...

— Fa de vaire viche! s'écria Nucingen, il n'y a que le nom te ' Varschild qui faille mile égus, ed encore quand ille ette zigné au pas

t' ein pilet... — Cli'ovre mille vrancs.

Louchard, petit finaud qui n'avait pu traiter d'aucune charge ; d'avoué, de notaire, d'huissier ni d'agréé, guigna le baron d'une manière significative.

— Pour vous, c'est mille écus ou rien; vous les reprendrez en ■quelques secondes à la Bourse, lui dit-il.

— Ch'ovre mile vrancs!... répéta le baron.

— Vous marchanderiez une mine d'or ! dit Louchard en saluant ■et se retirant.

— Ch' aurai l'attresse pir ein pilet te sainte sant vrancs ! s'écria le baron qui dit à son valet de chambre de lui envoyer son secrétaire.

Turcaret n'existe plus. Aujourd'hui, le plus grand comme le plus petit banquier déploie son astuce dans les moindres choses : il marchande les arts, la bienfaisance, l'amour; il marchanderait au pape une absolution. Ainsi, en écoutant parler Louchard, Nucingen avait rapidement pensé que Contenson, étant le bras droit du garde de commerce, devait savoir l'adresse de ce maître en espionnage. Contenson lâcherait pour cinq cents francs ce que Louchard voulait vendre mille écus. Cette rapide combinaison prouve énergiquement que, si le cœur de cet homme était envahi par l'amour, la tête restait encore celle d'un loup-cervier.

— Hâlez fis-même, mennesir, dit le baron à son secrétaire, ghez Gondanzon, l'esbion te Lichard, le carte te commerce, maisse hâlez an gaprioledde, pien fidde, et harnnez-leu eingondinend. Ch'addends !... Vus bosserez bar la borde ti chartin. — Foissi la gleve, gar il edde idile que berzonne ne foye ced homme-là ghez moi. Fous Vindroduirez tans la bedile paffillon ti chartin. Dâgez te vaire ma gommission afec indellichance.

On vint parler d'affaires à Nucingen; mais il attendait Contenson, il rêvait d'Esther, il se disait qu'avant peu de temps il reverrait la femme à laquelle il avait dû des émotions inespérées : et il renvoya tout le monde avec des paroles vagues, avec des promesses à double sens. Contenson lui paraissait l'être le plus important de Paris, il regardait à tout moment dans son jardin. Enfin, après avoir donné l'ordre de fermer sa porte, il se fit servir son déjeuner dans le pavillon qui se trouvait à l'un des angles du jardin. Dans les bureaux, la conduite, les hésitations du plus madré, du plus clairvoyant, du plus politique des banquiers de Paris paraissaient inexplicables.

— Qu'a donc le patron? disait un agent de change à l'un des preimiers commis.

— On ne sait pas, il paraît que sa santé donne des inquiétudes; hier, madame la baronne a réuni les docteurs Desplein et Bianclion...

Un jour, des étrangers voulurent voir Newton dans un moment où il était occupé à médicamenter un de ses chiens nommé Beauty, qui lui perdit, comme on sait, un immense travail, et à laquelle (Beauty était une chienne) il ne dit pas autre chose que : « Ah! Beauty, tu ne sais pas ce que tu viens de détruire... » Les étrangers s'en allèrent en respectant les travaux du grand homme. Dans toutes les existences grandioses, on trouve une petite chienne Beauty. Quand le maréchal de Richelieu vint saluer Louis XV, après la prise de Mahon, un des plus grands faits d'armes du xviii« siècle, le roi lui dit : « Vous savez la grande nouvelle?... ce pauvre Lansmatt est mort ! » Lansmatt était un concierge au fait des intrigues du roi. Jamais les banquiers de Paris ne surent les obligations qu'ils avaient à Contenson. Cet espion fut cause que Nucingen laissa conclure une affaire immense où sa part était faite, et qu'il leur abandonna. Tous les jours, le loup-cervier pouvait viser une fortune avec l'artillerie de la spéculation, tandis que l'homme était aux ordres du bonheur!

Le célèbre banquier prenait du thé, grignotait quelques tartines de beurre en homme dont les dents n'étaient plus aiguisées par l'appétit depuis longtemps, quand il entendit une voilure arrêtant à la petite porte de son jardin. Bientôt le secrétaire de Nucingen lui présenta Contenson, qu'il n'avait pu trouver que dans un café près de Sainte-Pélagie, où l'agent déjeunait du pourboire donné par un débiteur incarcéré avec certains égards qui se payent. Contenson, voyez-vous, était tout un poëme, un poëme parisien. A son aspect, vous eussiez deviné de prime abord que le Figaro de Beaumarchais, le Mascarille de Molière, les Frontin de Marivaux et les Lafleur de Dancourt, ces grandes expressions de l'audace dans la friponnerie, de la ruse aux abois, du stratagème renaissant de ses. ficelles coupées, sont quelque chose de médiocre en comparaison de ce colosse d'esprit et de misère. Quand, à Paris, vous rencontrez un type, ce n'est plus un homme, c'est un spectacle! ce n'est plus un moment de la vie, mais une existence, plusieurs existences! Cuisez trois fois dans un four un buste de plâtre, vous obtenez une

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espèce d'apparence bâtarde de bronze ilorcntin ; eli bien, les éclairs de malheurs innombrables, les nécessiLés de positions terribles avaient bronzé la tête de Contenson comme si la sueur d'un four eût, par trois fois, déteint sur son visage. Les rides très-pressées ne pouvaient plus se déplisser, elles formaient des plis éternels, blancs au fond. Cette figure jaune était tout rides. Le crâne, semblable à celui de Voltaire, avait l'insensibilité d'une tête de mort, et, sans quelques cheveux à l'arrière, on eût douté qu'il fût celui d'un homme vivant. Sous un front immobile s'agitaient, sans rien exprimer, des yeux de Chinois exposés sous verre à la porte d'un magasin de thé, des yeux factices qui jouent la vie et dont l'expression ne change jamais. Le nez, camus comme celui de la Mort, narguait le destin, et la bouche, serrée comme celle d'un avare, était toujours ouverte et néanmoins discrète comme le rictus d'une boîte à lettres. Calme comme un sauvage, les mains hâlées, Contenson, petit homme sec et maigre, avait cette attitude diogénique pleine d'insouciance qui ne peut jamais se plier aux formes du respect. Et quels commentaires de sa vie et de ses mœurs n'étaient pas écrits dans son costame, pour ceux qui savent déchiffrer un costume!... Quel pantalon surtout!... un pantalon de recors, noir et luisant comme l'étoffe dite voile avec laquelle on fait les robes d'avocats! un gilet acheté au Temple, mais à châle et brodé!... un habit d'un noir rouge!... Et tout cela brossé, quasi propre, orné d'une montre attachée par une chaîne en chrysocale. Contenson laissait voir une chemise de percale jaune, plissée, sur laquelle brillait un faux diamant eu épingle! Le col de velours ressemblait à un carcan sur lequel débordaient les plis rouges d'une chair de caraïbe. Le chapeau de soie était luisant comme du satin, mais la coiffe eût rendu de quoi faire deux lampions si quelque épicier l'eût acheté pour le faire bouillir. Ce n'est rien que d'énumérer ces accessoires, il faudrait pouvoir peindre l'excessive préteniion que Contenson savait leur imprimer. Il y avait je ne sais quoi de coquet dans le col de l'habit, dans le cirage tout frais des bottes à semelles entre -baillées qu'aucune expression française ne peut rendre. Enfin, pour faire entrevoir ce mélange de tons si divers, un homme d'esprit aurait compris à l'aspect de Contenson que, si, au lieu d'être mouchard, il eût été voleur, toutes ces guenilles, au lieu

d'attirer le sourire sur les lèvres, eussent fait frissonner d'horreur. Sur le costume, un observateur se fût dit : « Voilà un homme infâme, il boit, il joue, il a des vices, mais il ne se soûle pas, mais il ne triche pas, ce n'est ni un voleur ni un assassin. » Et Contenson était vraiment indéfinissable jusqu'à ce que le mot espion fût venu dans la pensée. Cet homme avait fait autant de métiers inconnus qu'il y en a de connus. Le fin sourire de ses lèvres pâles, le clignement de ses yeux verdâtres, la petite grimace de son nez camus disaient qu'il ne manquait pas d'esprit. 11 avait un visage ■de fer-blanc, et l'âme devait être comme le visage. Aussi ses mouvements de physionomie étaient-ils des grimaces arrachées à la politesse, plutôt que l'expression de ses mouvements intérieurs. Il eût «ffrayé, s'il n'eût pas fait tant rire. Contenson, un des plus curieux produits de l'écume qui surnage aux bouillonnements de la cuve parisienne, où tout est en fermentation, se piquait surtout d'être philosophe. 11 disait sans amertume :

— J'ai de grands talents, mais on les a pour rien, c'est comme fii j'étais un crétin !

Et il se condamnait au lieu d'accuser les hommes. Trouvez beau- •coup d'espions qui n'aient pas plus de fiel que n'en avait Con- •tensen !

— Les circonstances sont contre nous, répétait-il à ses chefs ; «ous pouvions être du cristal, nous restons grains de sable, voilà tout.

Son cynisme en fait de costume avait un sens, il ne tenait pas plus à son habillement de ville que les acteurs ne tiennent au leur; il excellait à se déguiser, à se grimer; il eût donné des leçons à JFrédérick Lemaître, car il pouvait se faire dandy quand il le fallait. Il avait dû jadis, dans sa jeunesse, appartenir à la société débraillée des gens à petites maisons. 11 manifestait une profonde antipathie pour la police judiciaire, car il avait appartenu sous l'Empire à la police de Fouché, qu'il regardait comme un grand homme. Depuis la suppression du ministère de la police, il avait pris pour pis aller la partie des arrestations commerciales; mais ses capacités connues, sa finesse, en faisaient un instrument précieux, et les chefs inconnus de la police politique avaient maintenu son nom sur leurs 4istes. Contenson, de même que ses camarades, n'était qu'un des

comparses du drame dont les premiers rôles appartenaient à leurs chefs, quand il s'agissait d'un travail politique.'

— Hâlès fis-en, dit Nucingen en renvoyant son secrétaire par un geste.

— Pourquoi cet homme est-il dans un hôtel et moi dans un garni?... se disait Contenson. Il a trois fois roué ses créanciers, il a volé; moi, je n'ai jamais pris un denier... J'ai plus de talent qu'il n'en a.

— Gondanzon, monbedid, dit le baron, vûsm'affesse garoddé ein pilet te mile vrancs...

— Ma maîtresse devait à Dieu et au diable...

— Ti has eine maîdresse? s'écria Nucingen en regardant Contenson avec une admiration mêlée d'envie.

— Je n'ai que soixante-six ans, répondit Contenson en homme que le vice avait maintenu jeune, comme un fatal exemple.

— Et que vaid-elle?

— Elle m'aide, dit Contenson. Quand on est voleur et qu'on est aimé par une honnête femme, ou elle devient voleuse, ou l'on devient honnête homme. Moi, je suis resté mouchard.

— Ti haspessoin t'archant, tuchurs? demanda Nucingen.

— Toujours, répondit Contenson en souriant, c'est mon état d'en désirer, comme le vôtre est d'en gagner; nous pouvons nous entendre : ramassez-m'en , je me charge de le dépenser. Vous serez le puits et moi le seau.

— Feux-da cagner ein pilet te sainte santé vrancs?

— Belle question! Mais suis-je bête!... vous ne me l'offrez pas pour réparer l'injustice de la fortune à mon égard.

— Di tulle, dieu le choins au pilet te mile ké ti m'has ghibbé ; ça vait kinse santé vrancs ke cheu de tonne.

— Bien, vous me donnez les mille francs que j'ai pris, et vous ajoutez cinq cents francs...

— C'esde pien ça, fit Nucingen en hochant la tête.

— Ça ne fait toujours que cinq cents francs, dit imperturbablement Contenson.

— A tonner!... répondit le baron.

— A prendre. Eh bien, contre quelle valeur M. le baron échangeai cela?

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