IX
m SCÈNES DE LA VIE TAUISIENNE.
— On m'a did qiCil y affail à Baris ein ôme gabaple te tègonfrir la phâmme que ch'aime, et queu ti sais son hatresse... Envin ein maîdre en esbionache !
— C'est vrai...
— Eh pien, tonne-moi Vhatresse, et ti hâs les sainte santé vrancs.
— Où sont-ils? répondit vivement Contenson.
— Les foîssi, ût le baron en tirant un billet de sa poche.
— Eh bien, donnez, dit Contenson en tendant la main.
— Tonnant, tonnant ! hâlons foir Vôme, et ti hâs l'archant, gar ti bourrais me fendre peaugoup t'hatresses à ce brix-là.
Contenson se mit à rire.
— Au fait» vous avez le droit de penser cela de moi, dit-il en ayant l'air de se gourmander. Plus notre état est canaille, plus il y faut de probité. Mais, voyez-vous, monsieur le baron, mettez six cents francs, et je vous donnerai un bon conseil.
— Tonne, etvie-toi à ma chenerosidé...
— Je me risque, dit Contenson ; mais je joue gros jeu. En police, voyez-vous, il faut aller sous terre. Vous dites : « Allons, marchons!... » Vous êtes riche, vous croyez que tout cède à l'argent. L'argent est bien quelque chose. Mais, avec de l'argent, selon les deux ou trois hommes forts de notre partie, on n'a que des hommes. Et il existe des choses auxquelles on ne pense point, qui ne peuvent pas s'acheter!... On ne soudoie pas le hasard. Aussi, en bonne police, ça ne se fait-il pas ainsi. Voulez-vous vous montrer avec moi en voiture? on sera rencontré. On a le hasard tout aussi bien pour soi que contre soi.
— Frai? dit le baron.
— Dame, oui, monsieur. C'est un fer à cheval ramassé dans la rue qui a mené le préfet de police à la découverte de la machine infernale. Eh bien, quand nous irions ce soir, à la nuit, en fiacre chez M. de Saint-Germain, il ne se soucierait pas plus de vous voir entrant chez lui que vous d'être va y allant.
— Cesde chiste, dit le baron.
— Ah! c'est le fort des forts, le second du fameux Corentin, le bras droit de Fouché, que d'aucuns disent son fils naturel, il l'aurait eu étant prêtre; mais c'est des bêtises : Fouché savait être prêtre, comme il a su être ministre. Eh bien, vous ne ferez pas
travailler cet homme-là, voyez-vous, à moins de dix billets de mille francs,... pensez-y... Mais votre affaire sera faite, et bien faite. Ni vu ni connu, comme on dit. Je devrai prévenir M. de Saint-Germain, et il vous assignera quelque rendez-vous dans un endroit où personne ne pourra rien voir ni rien entendre, car il court des dangers à faire de la police pour le compte des particuliers. Mais, que voulez- vous!... c'est un brave homme, le roi des hommes, et •un homme qui a essuyé de grandes persécutions, et pour avoir sauvé la France, encore!... comme moi, comme tous ceux qui l'ont sauvée !
— Ehpien, di m'egriras l'hire ti percher, dit le baron en souriant de cette vulgaire plaisanterie.
— Monsieur le baron ne me graisse pas la patte?... dit Contenson avec un air à la fois humble et menaçant.
— Chan, cria le baron à son jardinier, fa temanter fint vrancs à Chorches, et abborde-les-moi...
— Si monsieur le baron n'a pas d'autres renseignements que ceux qu'il m'a donnés, je doute cependant que le maître puisse lui être utile.
— C/i'm ai t'audres! répondit le baron d'un air fin.
— J'di l'honneur de saluer M. le baron, dit Gontenson en prenant la pièce de vingt francs; j'aurai l'honneur de venir dire à Georges où monsieur devra se trouver ce soir, car il ne faut jamais rien écrire en bonne police.
— Cesde trolle gomme ces caiilarts onîe te Vesbrit, se dit le baron, c'esde en bolice don gomme tans les avvaires.
En quittant le baron, Gontenson alla tranquillement, de la rue Saint-Lazare à la rue Saint-Honoré, jusqu'au café David ; il y regarda par les carreaux et aperçut un vieillard connu là sous le nom de père Ganquoëlle.
Le café David, situé rue delà Monnaie, au coin de la rue Saint- Honoré, a joui pendant les trente premières années de ce siècle d'une sorte de célébrité, circonscrite d'ailleurs au quartier dit des Bourdonnais. Là se réunissaient les vieux négociants retirés ou les gros commerçants encore en exercice : les Gamusot, les Lebas, les Pillerault, les Popinot; quelques propriétaires, comme le petit père Molineux. On y voyait de temps en temps le vieux père Guillaume,
qui y venait de la rue du Colombier. On y parlait politique entre soi, mais prudemment, car l'opinion du café David était le libéralisme. On s'y racontait les cancans du quartier, tant les hommes éprouvent le besoin de se moquer les uns des autres!... Ce café, comme tous les cafés d'ailleurs, avait son personnage original dans ce père Canquoëlle, qui y venait depuis l'année 1811, et qui paraissait être si parfaitement en harmonie avec les gens probes réunis là, que personne ne se gênait pour parler politique en sa présence.. Quelquefois, ce bonhomme, dont la simplicité fournissait beaucoup de plaisanteries aux habitués, avait disparu pour un ou deux mois; mais ses absences, toujours attribuées à ses infirmités ou à sa vieillesse, car il parut dès 1811 avoir passé l'âge de soixante ans^ n'étonnaient jamais personne.
— Qu'est donc devenu le père Canquoëlle?... disait-on à la dam& du comptoir.
— J'ai dans l'idée, répondait-elle, qu'un beau jour nous apprendrons sa mort par les Petites Affiches.
Le père Canquoëlle donnait dans sa prononciation un perpétuel certificat de son origine, il disait une estatue, espécialle, le peuble, et ture pour turc. Son nom était celui d'un petit bien appelé les Canquoëlles, mot qui signifie hanneton dans quelques provinces, et situé dans le département de Vaucluse, d'oii il était venu. On avait fini par dire Canquoëlle, au lieu de des Canquoëlles, sans que le bonhomme s'en fâchât, la noblesse lui semblait morte en 1793;. d'ailleurs, le fief des Canquoëlles ne lui appartenait pas, il était cadet d'une branche cadette. Aujourd'hui, la mise du père Canquoëlle semblerait étrange; mais, de 1811 à 1820, elle n'étonnait personne. Ce vieillard portait des souliers à boucles en acier à facettes, des bas de soie à raies circulaires alternativement blanches et bleues, une culotte en pou-de-soie à boucles ovales pareilles à celles des souliers, quant à la façon. Un gilet blanc à broderies, un vieil habit de drap verdâtre-marron à boutons de métal et unfr chemise à Jabot plissé dormant complétaient ce costume. A moitié du jabot brillait un médaillon en or où se voyait sous verre un petit temple en cheveux, une de ces adorables petitesses de sentiment qui rassurent les hommes, tout comme un épouvantail effraye les moineaux. La plupart des hommes, comme les animaux, s'ef-
SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES. lOt
frayent et se rassurent avec des riens. La culotte du père Canquoëlle se soutenait par une boucle qui, selon la mode du dernier siècle, la serrait au-dessus de l'abdomen. De la ceinture pendaient parallèlement deux chaînes d'acier composées de plusieurs chaînettes, et terminées par un paquet de breloques. Sa cravate blanche était tenue par derrière au moyen d'une petite boucle en or. Enfin sa tête neigeuse et poudrée se parait encore, en 1816, du tricorne municipal que portait aussi M. Try, président du tribunal. Ce chapeau, si cher au vieillard, le père Canquoëlle l'avait remplacé depuis peu (le bonhomme crut devoir ce sacrifice à son temps) par cet ignoble chapeau rond contre lequel personne n'ose réagir. Une petite queue, serrée dans un ruban, décrivait dans le dos de Thabit une trace circulaire où la crasse disparaissait sous une fine tombée de poudre. En vous arrêtant au trait distinctif du visage, un nez plein de gibbosités, rouge et digne de figurer dans un plat de truffes, vous eussiez supposé un caractère facile, niais et débonnaire à cet honnête vieillard essentiellement gobe-mouche, et vous en eussiez été la dupe comme tout le café David, où jamais per^ sonne n'avait examiné le front observateur, la bouche sardoniqua et les yeux froids de ce vieillard dodeliné par les vices, calme comme un Vitellius dont le ventre impérial reparaissait, pour ainsi dire, palingénésiquement. En 1816, un jeune commis voyageur nommé Gaudissart, habitué du café David, se grisa de onze heures à minuit avec un officier à demi-solde. Il eut l'imprudence de parler d'une conspiration ourdie contre les Bourbons, assez sérieuse et près d'éclater. On ne voyait plus dans le café que le père Canquoëlle -qui semblait endormi, deux garçons qui sommeillaient, et la dame <lu comptoir. Dans les vingt-quatre heures, Gaudissart fut arrêté : la conspiration était découverte. Deux hommes périrent sur l'échafaud. Ni Gaudissart ni personne ne soupçonna jamais le brave père Canquoëlle d'avoir éventé la mèche. On renvoya les garçons, on s'observa pendant un an, et l'on s'effraya de la police, de concert avec le père Canquoëlle, qui parlait de déserter le café David, tant il avait horreur de la police.
Conienson entra dans le café, demanda un petit verre d'eau-devie, ne regarda pas le père Canquoëlle occupé à lire les journaux ; seulement, quand il eut lampe son verre d'eau-de-vie, il prit la
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pièce d'or du baron et appela le garçon en frappant trois coups secs sur la table. La dame du comptoir et le garçon examinèrent la pièce d'or avec un soin très-injurieux pour Contenson ; mais leur défiance était autorisée par l'éLonnement que causait à tous les habitués l'aspect de Contenson.
— Cet or est-il le produit d'un vol ou d'un assassinat?,..
Telle était la pensée de quelques esprits forts et clairvoyants, qui regai daient Contenson par-dessous leurs lunettes, tout en ayant l'air de lire leur journal. Contenson, qui voyait tout et ne s'étonnait jamais de rien, s'essuya dédaigneusement les lèvres avec un foulard où il n'y avait que trois reprises, reçut sa monnaie, empocha tous les gros sous dans son gousset, dont la doublure, jadis blanche, éiaii aussi noire que le drap du pantalon, et n'en laissa pas un seul au garçon.
— Quel gibier de potence! dit le père Canquoëlleà M. Pillerault, son voisin.
— Bah ! répondit à tout le café M. Camusot, qui seul n'avait pas montié le moindre étonnement, c'est Contenson, le bras droit de Louchard, notre garde de commerce. Les drôles ont peut-être quelqu'un à pincer dans le quartier...
Un quart d'heure après, le bonhomme Canquoëlle se leva, prit son parapluie et s'en alla tranquillement.
N'est-il pas nécessaire d'expliquer quel homme terrible et profond se cachait sous l'habit du père Canquoëlle, de même que l'abbé Carlos recelait Vautrin ! Ce Méridional, né aux Canquoëlles, le seul domaine de sa famille, assez honorable d'ailleurs, avait nom Peyrade. 11 appartenait, en effet, à la branche cadette de la maison de la Peyrade, une vieille mais pauvre famille du Comtat, qui possède encore la petite terre de la Peyrade. 11 était venu, lui septième enfant, à pied à Paris, avec deux écus de six livres dans sa poche, en 1772, à l'âge de dix-sept ans, poussé par les vices d'un tempérament fougueux, par la brutale envie de parvenir qui attire tant de Méridionaux dans la capitale, quand ils ont compris que la maison paternelle ne pourra jamais fournir les rentes de leurs passions. Nous ferons connaître toute la jeunesse de Peyrade en disant qu'en 1782 il était le confident, le héios de la lieutenance générale de police, où il fut très-estimé par MM. Lenoir et d'Albert,.
les deux derniers lieutenants généraux. La Révolution n'eut pas de police, elle n'en avait pas besoin. L'espionnage, alors assez général, s'appela civisme. Le Directoire, gouvernement un peu plus régulier que celui du comité de salut public, fut obligé de reconstituer une police, et le premier consul en acheva la création par la préfecture de police et par le ministère de la police générale. Peyrade, l'homme des traditions, créa le personnel, de concert avec un homme appelé Corentin, beaucoup plus fort que Peyrade d'ailleurs, quoique plus jeune, et qui ne fut un homme de génie que dans les souterrains de la police. En 1808, les immenses services que rendit Peyrade furent récompensés par sa nomination au poste éminent de commissaire général de police à Anvers. Dans la pensée de Napoléon, cette espèce de préfecture de police équivalait à un ministère de la police chargé de surveiller la Hollande. Au retour de la campagne de 1809, Peyrade fut enlevé d'Anvers par un ordre du cabinet de l'empereur, amené en poste à Paiis entre deux gendarmes, et jeté à la Force. Deux mois après, il sortit de prison, cautionné par son ami Corentin, après avoir toutefois subi, chez le préfet de police, trois interrogatoires de chacun six heures. Peyrade devait-il sa disgrâce à l'activité miraculeuse avec laquelle il avait secondé Fouché dans la défense des côtes de la France, attaquées par ce qu'on a, dans le temps, nommé l'expédition de Walcheren, et dans laquelle le duc d'Otrante déploya des capacités dont s'effraya l'empereur? Ce fut probable dans le temps pour Fouché; mais, aujourd'hui que tout le monde sait ce qui se passa dans ce temps au conseil des ministres convoqué par Cambacérès, c'est une certitude. Tous foudroyés par la nouvelle de la tentative de l'Angleterre, qui rendait à Napoléon l'expédition de Boulogne, et surpris sans le maître alors retranché dans l'île de Lobau, où l'Europe le croyait perdu, lés ministres ne savaient quel parti prendre. L'opinion générale fut d'expédier un courrier à l'empereur; mais Fouché seul osa tracer le plan de campagne, qu'il mit d'ailleurs à exécution.
— Agissez comme vous voudrez, lui dit Cambacérès; mais, m&i qui tiens à ma tête, j'expédie un rapport à l'empereur.
On sait quel absurde prétexte prit l'empereur, à son retour, en plein conseil d'État, pour disgracier son ministre et le punir d'avoir
sauvé la Fiance sans lui. Depuis ce jour, Tempereur doubla l'inimilié du prince de Talleyrand de celle du duc d'Otrante, les deux seuls grands politiques dus à la Révolution, et qui peut-être eussent sauvé Napoléon en 1813. On prit, pour mettre Peyrade à l'écart, le vulgaire prétexte de concussion, il avait favorisé la contrebande en partageant quelques profits avec le haut commerce. Ce traitement était rude, pour un homme qui devait le bâton de maréchal du commissariat général à de grands services rendus. Cet homme, vieilli dans la pratique des affaires, possédait les secrets de tous les gouvernements depuis l'an 1775, époque de son entrée à la lieutenance générale de police. L'empereur, qui se croyait assez fort pour créer des hommes à son usage, ne tint aucun compte des représentations qui lui furent faites plus tard en faveur d'un homme considéré comme un des plus sûrs, des plus habiles et des plus fins de ces génies inconnus, chargés de veiller à la sûreté des États. 11 crut pouvoir remplacer Peyrade par Contenson; mais Contenson était alors absorbé par Corentin à son profit. Peyrade fut d'autant plus cruellement atteint, que, libertin et gourmand, il se trouvait, relativement aux femmes, dans la situation d'un pâtissier qui aimerait les friandises. Ses habitudes vicieuses étaient devenues chez lui la nature même : il ne pouvait plus se passer de bien dîner, de jouer, de mener enfin cette vie de grand seigneur sans faste à laquelle s'adonnent tous les gens de facultés puissantes, et qui se sont fait un besoin de distractions exorbitantes. Puis il avait jusqu'alors grandement vécu sans jamais être tenu à représentation, mangeant à même, car on ne comptait jamais ni avec lui ni avec Corentin, son ami. Cyniquement spirituel, il aimait d'ailleurs son état, il était philosophe. Enfin, un espion, à quelque étage qu'il soit dans la machine de la police, ne peut, pas plus qu'un forçat, revenir à une profession dite honnête ou libérale. Une fois marqués, une fois immatriculés, les espions et les condamnés ont pris, comme les diacres, un caractère indélébile. Il est des êtres auxquels l'état social imprime des destinations fatales. Pour son malheur, Peyrade s'était amouraché d'une jolie petite fille, une enfant qu'il avait la certitude d'avoir eue lui-même d'une actrice célèbre, à laquelle il rendit un service et qui en fut reconnaissante pendant trois mois. Peyrade, qui fit revenir son enfant d'Anvers, se vit donc sans res-
source dans Paris, avec un secours annuel de douze cents francs accordé par la préfecture de police au vieil élève de Lenoir. Il se logea rue des Moineaux, au quatrième, dans un petit appartement de cinq pièces, pour deux cent cinquante francs.
Si jamais homme doit sentir l'utilité, les douceurs de Tamitié, n'est-ce pas le lépreux moral appelé par la foule un espion, par le peuple un mouchard, par l'administration un agent? Peyrade et Coreniin étaient donc amis comme Oreste et Pylade. Peyrade avait formé Corentin, comme Vien forma David; mais l'élève surpassa promptement le maître. Ils avaient commis ensemble plus d'une expédition (voir une Ténébreuse Affaire). Peyrade, heureux d'avoir deviné le mérite de Corentin, l'avait lancé dans la carrière en lui préparant un triomphe. Il força son élève à se servir d'une maîtresse ■qui le dédaignait comme d'un hameçon à prendre un homme (voir les Chouans). Et Corentin avait à peine alors vingt-cinq ans!... Corentin, resté l'un des généraux dont le ministre de la police est le connétable, avait gardé, sous le duc de Rovigo, la place éminente qu'il occupait sous le duc d'Otrante. Or, il en était alors de la police ^générale comme de la police judiciaire. A chaque affaire un peu vaste, on passait des forfaits, pour ainsi dire, avec les trois, quatre ou cinq agents capables. Le ministre, instruit de quelque complot, averti de quelque machination, n'importe comment, disait à l'ua •des colonels de sa police :
— Que vous faut-il pour arriver à tel résultat? Corentin, Contenson, répondaient après un mûr examen :
— Vingt, trente, quarante mille francs.
Puis, une fois l'ordre donné d'aller en avant, tous les moyens et îes hommes à employer étaient laissés au choix et au jugement de Corentin ou de l'agent désigné. La police judiciaire agissait d'ailleurs ainsi pour la découverte des crimes, avec le fameux Vidocq.
La police politique, de même que la police judiciaire, prenait ses hommes principalement parmi les agents connus, immatriculés, habituels, et qui sont comme les soldats de cette force secrète si nécessaire aux gouvernements, malgré les déclamations des philanthropes ou des moralistes à petite morale. Mais l'excessive confiance due aux deux ou trois généraux de ht trempe de Peyrade et de Corentiû impliquait, chez eux, le droit d'employer des per-
sonnes inconnues, toujours néanmoins à charge de rendre compte au ministre dans les cas graves. Or, l'expérience, la finesse de Peyrade, étaient trop précieuses à Corentin, qui, la bourrasque de 1810 passée, employa son vieil ami, le consulta toujours, et subvint largement à ses besoins. Corentin trouva moyen de donner environ mille francs par mois à Peyrade. De son côté, Peyrade rendit d'immenses services à Corentin. En 1816, Corentin, à propos de la découverte de la conspiration où devait tremper le bonapartiste Gaudissart, essaya de faire réintégrer Peyrade à la police générale du royaume ; mais une influence inconnue écarta Peyrade. Voici pourquoi : Dans leur désir de se rendre nécessaires, Peyrade, Corentin et Contenson, à l'instigation du duc d'Otrante, avaient organisé, pour le compte de Louis XVIII, une contre-police dans laquelle les agents de première force furent employés. Louis XYIII mourut, instruit de secrets qui resteront des secrets pour les historiens les mieux informés. La lutte de la police générale du royaume et de la contre-police du roi engendra d'horribles cffaires dont le secret a été gardé par quelques échafands. Ce n'est ici ni le lieu ni l'occasion d'entrer dans des détails à ce sujet, car les Scènes de la vie parisienne ne sont pas les Scènes de la vie POLITIQUE ; et il suffit de faire apercevoir quels étaient les moyens d'existence de celui qu'on appelait le bonhomme Canquoëlle au café David, par quels fils il se rattachait au pouvoir terrible et mystérieux de la police. De 1817 à 1822, Corentin, Contenson, Peyrade et leurs agents eurent pour mission d'espionner souvent le ministre lui-même. Ceci peut expliquer pourquoi le ministère refusa d'employer Peyrade et Contenson, sur qui Corentin, à leur insu, fit tomber les soupçons des ministres, afin d'utiliser son ami, quand sa réintégration lui parut impossible. Les ministres eurent alors confiance en Corentin, ils le chargèrent de surveiller Peyrade, ce qui fit sourire Louis XVI 11. Corentin et Peyrade restaient alors entièrement les maîtres du terrain. Contenson, pendant longtemps attaché à Peyrade, le servait encore. Il s'était mis au service des gardes de commerce par les ordres de Corentin et de Peyrade. En effet, par suite de cette espèce de fureur qu'inspire une profession exercée avec amour, ces deux généraux aimaient à placer leurs plus habiles soldats dans tous les endroits où les renseignements
pouvaient abonder. D'ailleurs, les vices de Contenson, ses habitudes dépravées, qui l'avaient fait tomber plus bas que ses deux amis, exigeaient tant d'argent, qu'il lui fallait beaucoup de besogne. Contenson, sans commettre aucune indiscrétion, avait dit ï Louchard qu'il connaissait le seul homme capable de satisfaire le baron de Nucingen. Peyrade était, en effet, le seul agent qui pût faire impunément de la police pour le compte d'un particulier. Louis XVI II mort, Peyrade perdit non-seulement toute son importance, mais encore les bénéfices de sa position d'espion ordinaire de Sa Majesté. En se croyant indispensable, il avait continué son train de vie. Les femmes, la bonne chère et le cercle des Étrangers avaient préservé de toute économie un homme qui jouissait, comme tous les gens taillés pour les vices, d'une constitution de fer. Mais, de 1826 à 1829, près d'atteindre soixante-quatorze ans, il enrayait, selon son expression. D'année en année, Peyrade avait vu son bien être diminuant. Il assistait aux funérailles de la police, il voyait avec chagrin le gouvernement de Charles X en abandonner les bonnes traditions. De session en session, la Chambre rognait les allocations nécessaires à l'existence de la police, en haine de ce moyen de gouvernement et par parti pris de moraliser cette institution.
— C'est comme si Ton voulait faire la cuisine en gants blancs^ disait Peyrade à Corentin.
Corentin et Peyrade apercevaient 1830 dès 1822. Ils connaissaient la haine intime que Louis XVIII portait à son successeur, ce qui expliqua son laisser aller avec la branche cadette, et sans laquelle son règne et sa politique seraient une énigme sans mot.
En vieillissant, son amour pour sa fille naturelle avait grandi chez Peyrade. Pour elle, il s'était mis sous sa forme bourgeoise, car il voulait marier sa Lydie à quelque honnête homme. Aussi, depuis trois ans surtout, voulait-il se caser, soit à la préfecture de police, soit à la direction de la police générale du royaume, dans quelque place ostensible, avouable. Il avait fini par inventer une place dont la nécessité se ferait, disait-il à Corentin , sentir tôt ou tard. Il s'agissait de créer à la préfecture de police un bureau dit de renseignements, qui serait un intermédiaire entre la police de Paris proprement dite, la police judiciaire et la police du royaume» afin de faire profiter la direction générale de toutes ces forces dis-
séminées. Peyrade seul pouvait, à son âge, après cinquante-cinq ans de discrétion, être l'anneau qui rattacherait les trois polices, être enfin l'archiviste à qui la politique et la justice s'adresseraient pour s'éclairer en certains cas. Peyrade espérait ainsi rencontrer, Corentin aidant, une occasion d'attraper une dot et un mari pour sa petite Lydie. Corentin avait déjà parlé de celte affaire au directeur général de la police du royaume, sans parler de Peyrade, et le directeur général, un Méridional, jugeait nécessaire de faire venir la proposition de la préfecture.
Au moment où Contenson avait frappé trois coups avec sa pièce d'or sur la table du café, signal qui voulait dire : « J'ai à vous parler, » le doyen des hommes de police était à penser à ce problème : « Par quel personnage, par quel intérêt faire marcher le préfet de police actuel ? » El il avait l'air d'un imbécile étudiant son Courrier français.
— Notre pauvre Fouché, se disait-il en cheminant le long de la rue Saint-Honoré, ce grand homme est mort! nos intermédiaires avec Louis XVIII sont en disgrâce! D'ailleurs, comme me le disait Corentin hier, on ne croit plus à l'agilité ni à l'intelligence d'un septuagénaire... Ah! pourquoi me suis-je habitué à dîner chez Véry, à boire des vins exquis,... à chanter la Mère Godichon,... à jouer quand j'ai de l'argent? Pour s'assurer une position, il ne suffit pas d'avoir de l'esprit, comme dit Corentin, il faut encore de l'esprit de conduite! Ce cher M. Lenoir m'a bien prédit mon sort quand il s'est écrié, à propos de l'affaire du Collier : « Vous ne serez jamais rien! » en apprenant que je n'étais pas resté sous le lit de la fille Oliva.
Si le vénérable père Canquoëlle (on l'appelait le père Canquoëlle <ians sa maison) était resté rue des Moineaux, au quatrième étage, croyez qu'il avait trouvé, dans la disposition du local, des bizarreries qui favorisaient l'exercice de ses terribles fonctions. Sise au coin de la rue Saint-Roch, sa maison se trouvait sans voisinage d'un côté. Comme elle était partagée en deux portions, au moyen de l'escalier, il existait, à chaque étage, deux chambres complètement isolées. Ces deux chambres étaient situées du côté de la rue Saint-Roch. Au-dessus du quatrième étage s'étendaient des mansardes, dont l'une servait de cuisine et dont l'autre était l'apparte-
SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES. lOft
ment de Tanique servante du père Canquoëlle, une Flamande nommée Katt, qui avait nourri Lydie. Le père Canquoëlle avait fait sa chambre à coucher de la première des deux pièces séparées et de la seconde son cabinet. Un gros mur mitoyen isolait ce cabinet par le fond. La croisée, qui voyait sur la rue des Moineaux, faisait face à un mur d'encoignure sans fenêtre. Or, comme toute la largeur de la chambre de Peyrade les séparait de l'escalier, les deux amis ne craignaient aucun regard, aucune oreille en causant d'affaires dans ce cabinet fait exprès pour leur affreux métier. Par précaution, Peyrade avait mis un lit de paille, une thibaude et un tapis très-épais dans la chambre de la Flamande, sous prétexte de rendre heureuse la nourrice de son enfant. De plus, il avait condamné la cheminée, en se servant d'un poêle dont le tuyau sortait par le mur extérieur sur la rue Saint-Roch. Enfin, il avait étendu sur le carreau plusieurs tapis, afin d'empêcher les locataires de l'étage inférieur de saisir aucun bruit. Expert en moyens d'espionnage, il sondait le mur mitoyen, le plafond et le plancher une fois par semaine, et les visitait comme un homme qui veut tuer des insectes importuns. La certitude d'être là, sans témoins ni auditeurs, avait fait choisir ce cabinet à Corentin pour salle de délibération quand il ne délibérait pas chez lui. Le logement de Corentin n'était connu que du directeur général de la police du royaume et de Peyrade, il y recevait les personnages que le ministère ou le château prenaient pour intermédiaires dans les circonstances graves ; mais aucun agent, aucun homme en sous-ordre n'y venait, et il combinait les choses du métier chez Peyrade. Dans cette chambre sans aucune apparence se tramèrent des plans, se prirent des résolutions qui fourniraient d'étranges annales et des drames curieux, si les murs pouvaient parler. Là s'analysèrent, de 1816 à 1826, d'immenses intérêts. Là se découvrirent dans leur germe les événements qui devaient peser sur la France. Là, Peyrade et Corentin, aussi prévoyants, mais plus instruits que Bellart, le procureur général, se disaient dès 1819 :
— Si Louis XVill ne veut pas frapper tel ou tel coup, se défaira de tel prince, il exècre donc son frère? -il veut donc lui léguer une révolution?
La porte de Peyrade était ornée d'une ardoise sur laquelle il
trouvait parfois des marques bizarres, des chiffres écrits à la craie. Cette espèce d'algèbre infernale offrait aux initiés des significations très-claires. En face de l'appartement si mesquin de Peyrade, celui de Lydie était composé d'une antichambre, d'un petit salon, d'une chambre à coucher et d'un cabinet de toilette... La porte de Lydie, comme celle de la chambre de Peyrade, était composée d'une tôle de quatre lignes d'épaisseur, placée entre deux fortes planches en chêne, armées de serrures et d'un système de gonds qui les rendaient aussi difficiles à forcer que des portes de prison. Aussi, quoique la maison fût une de ces maisons à allée, à boutique et sans portier, Lydie vivait-elle là sans avoir rien à craindre. La salle à manger, le petit salon, la chambre, dont toutes les croisées avaient des jardins aériens, étaient d'une propreté flamande et pleine de luxe. La nourrice flamande n'avait jamais quitté Lydie, qu'elle appelait sa fille. Toutes deux allaient à l'église avec une régularité qui donnait du bonhomme Canquoëlle une excellente opinion à l'épicier royaliste établi dans la maison, au coin de la rue des Moineaux et de la rue Neuve-Saint-Roch, et dont la famille, la cuisine, les garçons occupaient le premier étage et l'entre-sol. Au second étage vivait le propriétaire, et le troisième était loué, depuis vingt ans, par un lapidaire. Chacun des locataires avait la clef de la porte bâtarde. L'épicière recevait d'autant plus complaisamment les lettres et les paquets adressés à ces trois paisibles ménages, que le magasin d'épiceries était pourvu d'une boîte aux lettres. Sans ces détails, les étrangers et ceux à qui Paris est connu n'auraient pu comprendre le mystère et la tranquillité, l'abandon et la sécurité qui faisaient de cette maison une exception parisienne. Dès minuit, le père Canquoëlle pouvait ourdir toutes les trames, recevoir des espions et des ministres, des femmes et des filles, sans que qui que ce soit au monde s'en aperçût. Peyrade, de qui la Flamande avait dit à la cuisinière de l'épicier : « Il ne ferait pas de mal à une mouche ! » passait pour le meilleur des hommes. 11 n'épargnait rien pour sa fille. Lydie, qui avait eu Schmucke pour maître de musique, était musicienne à pouvoir composer. Elle savait laver une scppia, peindre à la gouache et à l'aquarelle. Peyrade dînait tous les dimanches avec sa fille. Ce jour-là, le bonhomme était «xclusivement père. Religieuse sans être dévote, Lydie faisait ses
pâques et allait à confesse tous k-s mois. Néanmoins, elle se permettait de temps en temps la petite partie de spectacle. Elle se promenait aux Tuileries quand il faisait beau. Tels étaient tous ses plaisirs, car elle menait la vie la plus sédentaire. Lydie, qui adorait son père, en ignorait entièrement les sinistres capacités et les occupations ténébreuses. Aucun désir n'avait troublé la vie pure de cette enfant si pure. Svelte, belle comme sa mère, douée d'une voix délicieuse, d'un minois fin encadré par de beaux cheveux blonds, elle ressemblait à ces anges plus mystiques que réels, posés par quelques peintres primitifs au fond de leurs Sainte Famille. Le regard de ses yeux bleus semblait verser un rayon du ciel sur celui qu'elle favorisait d'un coup d'oeil. Sa mise, chaste, sans exagération d'aucune mode, exhalait un charmant parfum de bourgeoisie. Figurez-vous un vieux Satan, père d'un ange, et se rafraîchissant à ce divin contact, vous aurez une idée de Peyrade et de sa fille. Si quelqu'un eût sali ce diamant, le père aurait inventé, pour l'engloutir, un de ces formidables traquenards où se prirent, sous la Restauration, des malheureux qui portèrent leurs têtes sur l'échafaud. Mille écus par an suffisaient à Lydie et à Katt, celle qu'elle appelait sa bonne.
En entrant par le haut de la rue des Moineaux, Peyrade aperçut Contenson ; il le dépassa, monta le premier, entendit les pas de son agent dans l'escalier, et l'introduisit avant que la Flamande eût mis le nez à la porte de la cuisine. Une sonnette que faisait partir une porte à claire-voie, placée au troisième étage oii demeurait le lapidaire, avertissait les locataires du troisième et du quatrième quand il montait quelqu'un pour eux. Il est inutile de dire que, dès minuit, Peyrade cotonnait le battant de cette sonnette.
— Qu'y a-t-il donc de si pressé. Philosophe?
Philosophe était le surnom que Peyrade donnait à Contenson, et que méritait cet Épictète des mouchards. Ce nom de Contenson cachait, hélas ! un des plus anciens noms de la féodalité normande (voir les Frères de la Consolation).
— Mais il y a quelque chose comme dix mille à prendre.
— Qu'est-ce? de la politique?
— Non, une niaiserie 1 Le baron de Nucingen, vous savez, ce
vieux voleur patenté, hennit après une femme qu'il a vue au bois de Vincennes, et il faut la lui trouver, ou il meurt d'amour... On a fait une consultation de médecins hier, à ce que m'a dit son valet de chambre... Je lui ai déjà soutiré mille francs, sous prétexte de chercher l'infante.
Et Contenson raconta la rencontre de Nucingen et d'Esther, en ajoutant que le baron avait quelques renseignements nouveaux.
— Va, dit Peyrade, nous trouverons cette Dulcinée; dis au baron de venir en voiture ce soir aux Champs-Elysées, avenue Gabriel, au coin de l'allée de Marigny.
Peyrade mit Contenson à la porte, et frappa chez sa fille comme il fallait frapper pour être admis. Il entra joyeusement, le hasard venait de lui jeter un moyen d'avoir enfin la place qu'il désirait. Il se plongea dans un bon fauteuil à la Voltaire, après avoir embrassé Lydie au front, et lui dit :
— Joue-moi quelque chose!
Lydie lui joua un morceau écrit pour le piano par Beethoven.
— C'est bien joué, cela, ma petite biche, dit-il en prenant sa fille entre ses genoux. Sais-tu que nous avons vingt et un ans? Il faut se marier, car notre père a plus de soixante et dix ans...
— Je suis heureuse ici, répondit-elle.
— Tu n'aimes que moi, moi si laid, si vieux? demanda Peyrade.
— Mais qui veux-tu donc que j'aime?
— Je dîne avec toi, ma petite biche, préviens-en Katt. Je songe à nous établir, à prendre une place et à te chercher un mari digne de toi... quelque bon jeune homme, plein de talent, de qui tu puisses être fière un jour...
— Je n'en ai vu qu'un encore qui m'ait plu pour mari...
— Tu en as vu un?...
— Oui, aux Tuileries, répondit Lydie; il passait, il donnait Je bras à la comtesse de Sérizy.
— II se nomme?...
— Lucien de Rubempré... J'étais assise sous un tilleul avec Katt, ne pensant à rien. Il y avait à côté de moi deux dames qui se sont dit : « Voilà madame de Sérizy et le beau Lucien de Rubempré. » Moi, j'ai regardé le couple que ces deux dames regardaient. « Ah ! ma chère, a dit l'autre, ii y a des femmes qui sont bien heu-
reuses!... On lui passe tout, à celle-ci, parce qu'elle est née de Honquerolles, et que son mari a le pouvoir. — Mais, ma chère, a répondu l'autre dame, Lucien lui coûte cher... » Qu'est-ce que cela veut dire, papa?
— C'est des bêtises, comme en disent les gens du monde, répondit Peyrade à sa fille d'un air de bonhomie. Peut-être faisaient-elles allusion à des événements politiques.
— Enfin, vous m'avez interrogée, je vous réponds. Si vous voulez me marier, trouvez-moi un mari qui ressemble à ce jeune homme-là...
— Enfant! répondit le père, la beauté chez les hommes n'est pas toujours le signe de la bonté. Les jeunes gens doués d'un extérieur agréable ne rencontrent aucune difficulté au début de la vie, ils ne déploient alors aucun talent, ils sont corrompus par les avances que leur fait le monde, et il faut leur payer plus tard les intérêts de leurs qualités!... Je voudrais te trouver ce que les bourgeois, les riches et les imbéciles laissent sans secours ni protection...
— Qui, mon père?
— Un homme de talent inconnu... Mais, va, mon enfant chérie, j'ai les moyens de fouiller tous les greniers de Paris et d'accomplir ton programme en présentant à ton amour un homme aussi beau que le mauvais sujet dont tu me parles, mais plein d'avenir, un de ces hommes signalés à la gloire et à la fortune... Oh! je n'y songeais point ! je dois avoir un troupeau de neveux, et dans la nombre il peut s'en trouver un digne de toi!... Je vais écrire ou faire écrire en Provence !
Chose étrange ! en ce moment, un jeune homme, mourant de •faim et de fatigue, venant à pied du département de Vaucluse, un neveu du père Canquoëlle, entrait par la barrière d'Italie, à la recherche de son oncle. Dans les rêves de la famille, à qui le destin de cet oncle était inconnu, Peyrade offrait un texte d'espérances : on le croyait revenu des Indes avec des millions! Stimulé par ces romans du coin du feu, ce petit-neveu, nommé Théodose, avait entrepris un voyage de circumnavigation à la recherche de l'oncle fantastique.
Après avoir savouré les bonheurs de sa paternité pendant quel» a. 8
ques heures, Peyrade, les cheveux lavés et teints (sa poudre était un déguisement), vêtu d'une bonne grosse redingote de drap bleu boutonnée jusqu'au menton, couvert d'un manteau noir, chaussé de grosses bottes à fortes semelles et muni d'une carte particulière, marchait à pas lents le long de l'avenue Gabriel, où Contenson, déguisé en vieille marchande des quatre-saisons, le rencontra devant les jardins, de l'Élysée-Bourbon.
— Monsieur de Saint-Germain, lui dit Contenson en donnant à son ancien chef son nom de guerre, vous m'avez fait gagner cinq cents faces (francs) ; mais, si je suis venu me poster là, c'est pour vous dire que le damné baron, avant de me les donner, est allé prendre des renseignements à la maison (la préfecture).
— J'aurai besoin de toi, sans doute, répondit Peyrade. Vois nos numéros 7, 10 et 21 ; nous pourrons employer ces hommes-là sans qu'on s'en aperçoive, ni à la police, ni à la préfecture.
Contenson alla se replacer auprès de la voiture où M. de Nucingen attendait Peyrade.
— Je suis M. de Saint-Germain, dit le Méridional au baron en s'élevant jusqu'à la portière.
— Eh pien, mondez afec moi, répondit le baron, qui donna l'ordre de marcher vers l'arc de triomphe de l'Étoile.
— Vous êtes allé à la préfecture, monsieur le baron? ce n'est pas bien... Peut-on savoir ce que vous avez dit à M. le préfet, et ce qu'il vous a répondu? demanda Peyrade.
— Affant te tonner sainte santé vrancs à ein trôle gomme Gondenzon, ch'édais pien aisse te saffoir s'il les affait cagnés... Ch'ai zimhlement lidde au brevet te bolice que dieu zouhaiddais embloyer ein achent ti nom te Beyrale à Védrancher tans eine mission téligade, et si cheu bouffais affoiren loui eine gonviance illimidée... Le brevet m'a rébonti que visse édiez ein tes plis hapiles ômes et tes plis ônédes. C'esde dudde l'avvaire.
— Monsieur le baron veut-il me dire de quoi il s'agit, maintenant qu'on lui a révélé mon vrai nom?
Quand le baron eut expliqué longuement et verbeusement, dans son affreux patois de juif polonais, et sa rencontre avec Esther, et le cri du chasseur qui se trouvait derrière la voiture, et ses vain* efforts, il conclut en racontant ce qui s'était passé la veille chez Kii
le sourire échappé à Lucien de Rubempré, la croyance de Bianchon et de quelques dandys relativement à une accoiotance entre l'inconniie et ce jeune homme.
— Écoutez, monsieur le baron, vous me remettrez d'abord dix mille francs en à-compte sur les frais ; car, pour vous, dans cette affaire, il s'agit de vivre; et, comme votre vie est une manufacture d'affaires, il ne faut rien négliger pour vous trouver cette femme. Ah ! vous êtes pincé !
— Ui, cheu zuis binzé...
— S'il faut davantage, je vous le dirai, baron; fiez-vous à moi, reprit Peyrade. Je ne suis pas, comme vous pouvez le croire, un espion... J'étais, en 1807, commissaire général de police à Anvers, et, maintenant que Louis XVIII est mort, je puis vous confier que, pendant sept ans, j'ai dirigé sa contre-police... On ne marchande donc pas avec moi. Vous comprenez bien, monsieur le baron, qu'on ne peut pas faire le devis des consciences à acheter avant d'avoir étudié une affaire. Soyez sans inquiétude, je réussirai. Ne croyez pas que vous me satisferez avec une somme quelconque, je veux autre chose pour récompense...
— Bourfi que ce ne soid bas ein royaume!.., dit le baron.
— C'est moins que rien pour vous.
— Ça me fa!
— Vous connaissez les Keller?
— Peaugoub.
— François Keller est le gendre du comte de Gondreville, et le comte de Gondreville a dîné chez vous hier avec son gendre.
— Ki tiaple beut fus tire?... s'écria le baron. Ce sera Chorches, kipafarte tuchurs.
Peyrade se mit à rire. Le banquier conçut alors d'étranges soupçons sur son domestique en remarquant ce sourire.
— Le comte de Gondreville est tout à fait en position de m'obtenir une place que je désire avoir à la préfecture de police, et sur la création de laquelle le préfet aura, sous quarante-huit heures, un mémoire, dit Peyrade en continuant. Demandez la place pour moi, faites que le comte de Gondreville veuille se mêler de cette affaire, en y mettant de la chaleur, et vous reconnaîtrez ainsi le service que je vais vous rendre. Je ne veux de vous que votre pa-
rôle, car, si vous y manquiez, vous maudiriez tôt ou tard le jour où vous êtes né,... foi de Peyrade!
— Cheu, fus tonne ma barole fhonner te vaire le bossiple...
— Si je ne faisais que le possible pour vous, ce ne serait pas assez.
— Eh pien, ch'achirai vrangement.
— Franchement... Voilà tout ce que je veux, dit Peyrade, et la franchise est le seul présent un peu neuf que nous puissions nous faire l'un et l'autre.
— Vrangement, répéta le baron. U foullez-vàs que cheu vis remedde ?
— Au bout du pont Louis XVI.
— Au bond te la Jampre. dit le baron à son valet de pied qui vwit à la portière.
— Cheu fais tonc affoir l' eingonnie ! se dit le baron en s'en allant.
— Quelle bizarrerie ! se disait Peyrade en retournant à pied au Palais-Royal, oii il se proposait d'essayer de tripler les dix mille francs pour faire une dot à Lydie. Me voilà obligé d'examiner les petites affaires du jeune homme dont un regard a ensorcelé ma fille. C'est sans doute un de ces hommes qui ont Vœil à femme, se dit-il en employant une des expressions du langage particulier qu'il avait fait à son usage, et dans lesquelles ses observations, celles de Corentin se résumaient par des mots où la langue était souvent violée, mais, par cela même, énergiques et pittoresques.
En rentrant chez lui, le baron de Nucingen ne se ressemblait pas à lui-même; il étonna ses gens et sa femme, il leur montrait une face colorée, animée, il était gai.
— Gare à nos actionnaires ! dit du Tillet à Rastignac.
On prenait en ce moment le thé dans le petit salon de Delphine de Nucingen, au retour de l'Opéra.
— Ui, reprit en souriant le baron, qui saisit la plaisanterie de son compère, chèbroufe V en fie te vaire tes avvaires...
— Vous avez donc vu votre inconnue? demanda madame de Nucingen.
— Non, répondit-il, cheu n'ai gue Vesboir te la droufer.
— Aime-t-on jamais sa femme ainsi?... s'écria madame de Nucingen, en ressentant un peu de jalousie ou feignant d'en avoir.
— Quand vous l'aurez à vous, dit du Tillet au baron, vous nous ferez souper avec elle, car je suis bien curieux d'examiner la créature qui a pu vous rendre aussi jeune que vous l'êtes.
— Cesde eine che(fe-d' œivre te la gréazion, répondit le vieux banquier.
— 11 va se faire attraper comme un mineur, dit Rastignac à l'oreille de Delpliine.
— Bah! il gagne bien assez d'argent pour...
— Pour en rendre un peu, n'est-ce pas?... dit du Tillet en interrompant la baronne.
Nucingen se promenait dans le salon comme si ses jambes le gênaient.
— Voilà le moment de lui faire payer vos nouvelles dettes, dit Rastignac à l'oreille de la baronne.
En ce moment même, Carlos, venu rue Taitbout pour faire ses dernières recommandations à Europe, qui devait jouer le principal rôle dans la comédie inventée pour tromper le baron de Nucingen, s'en allait plein d'espérance. Il fut accompagné jusqu'au boulevard par Lucien, assez inquiet de voir ce demi-démon si parfaitement déguisé, que lui-même ne l'avait reconnu qu'à sa voix.
— Où diable as-tu trouvé une femme plus belle qu'Esther? demanda-t-il à son corrupteur.
— Mon petit, ça ne se trouve pas à Paris. Ces teints-là ne se fabriquent pas en France.
— C'est-à-dire que tu m'en vois encore étourdi... La Vénus Callipyge n'est pas si bien faite! On se damnerait pour elle... Mais où Tas-tu prise?
— C'est la plus belle fille de Londres. Ivre de gin, elle a tué son amant dans un accès de jalousie. L'amant est un misérable de qui la police de Londres est débarrassée, et l'on a, pour quelque temps, envoyé cette créature à Paris afin de laisser oublier l'affaire... La drôlesse a été très-bien élevée. C'est la fille d'un ministre, elle parle le français comme si c'était sa langue maternelle; elle ne sait et ne pourra jamais savoir ce qu'elle fait là. On lui a dit que, si elle te plaisait, elle pourrait te manger des millions, mais que tu étais jaloux comme un tigre, et on lui a donné le programme de l'existence d'Esther.
i18 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.
— Mais si Nucingen la préférait à Estliei?...
— Ah ! t'y voilà venu !... s'écria Carlos. Tu as peur aujourd'hui de ne pas voir s'accomplir ce qui t'effrayait tant hier ! Sois tranquille. Cette lille blonde et blanche a les yeux bleus : c'est le contraire de la belle juive, et il n'y a que les yeux d'Eslher qui puissent remuer un homme aussi pourri que Nucingen. Tu ne pouvais pas cacher une laideron, que diable! Quand celte poupée aura joué son rôle, je l'enverrai, sous la conduite d'une personne sûre, à Rome ou à Madrid, oîi elle fera des passions.
— Puisque nous ne l'avons que pour peu de temps, dit Lucien, j'y retourne...
— Va, mon fils, amuse-toi... Demain, lu auras un jour de plus. Moi, j'attends quelqu'un que j'ai chargé de savoir ce qui se passe chez le baron de Nucingen.
— Qui?
— La maîtresse de son valet de chambre, car enfin faut-il savoir à tout moment ce qui se passe chez l'ennemi.
A minuit, Paccard, le chasseur d'Esther, trouva Carlos sur le pont des Arts, l'endroit le plus favorable à Paris pour se dire deux mots qui ne doivent pas être entendus. Tout en causant, le chasseur regardait d'un côté pendant que son maître regardait de l'autre.
— Le baron est allé ce matin à la préfecture de police, de quatre heures à cinq heures, dit le chasseur, et il s'est vanté ce soir de trouver la femme qu'il a vue au bois de Vincennes, on la lui a promise...
— Nous serons observés! dit Carlos, mais par qui?
— On s'est déjà servi de Louchard, le garde de commerce.
— Ce serait un enfantillage, répondit Carlos. Nous n'avons que la brigade de sûreté, la police judiciaire à craindre; et, du moment qu'elle ne marche pas, nous pouvons marcher, nous!...
— Il y a autre chose...
— Quoi?
— Les amis du pré... J'ai vu hier Lapouraille... Il a refroidi un ménage et il a dix mille thones de cinq balles... en or!
— On l'arrêtera, dit Jacques Collin; c'est l'assassinat de la rue Boucher.
— Quel est l'ordre? dit Paccard de l'air respectueux que devait avoir un maréchal en venant prendre le mot d'ordre de Louis XVIll.
— Vous sortirez tous les soirs à dix heures, répondit le faux abbé, vous irez bon train au bois de Vincennes, dans les bois de Meudon et de Ville-d'Avray. Si quelqu'un vous observe ou vous suit, laisse-toi faire, sois liant, causant, corruptible. Tu parleras de la jalousie de Rubempré, qui est fou de madame, et qui, surtout, ne veut pas qu'on sache dans le monde qu'il a une maîtresse de ce genre-là...
— Suffit. Faut-il s'armer?...
— Jamais! dit vivement Carlos. Une arme!... à quoi cela sert-il? à faire des malheurs. Ne te sers dans aucun cas de ton couteau de chasseur. Quand on peut casser les jambes à l'homme le plus fort par le coup que je t'ai montré,... quand on peut se battre contre trois argousins armés avec la certitude d'en mettre deux par terre avant qu'ils aient tiré leurs briquets, que craint-on? N'as-tu pas ta canne?...
— C'est juste! dit le chasseur.
Paccard, qualifié de Vieille-Garde, de Fameux-Lapin, de Bon-là, homme à jarrets de fer, à bras d'acier, à favoris italiens, à chevelure artiste, à barbe de sapeur, à figure blême et impassible comme celle de Contenson, gardait sa fougue en dedans, et jouissait d'une tournure de tambour-major qui déroutait le soupçon. Un échappé de Poissy ou de Melun n'a pas cette fatuité sérieuse et cette croyance €n son mérite. Giafar de l'Haroun-al-Raschild du bagne, il lui témoignait l'amicale admiration que Peyrade avait pour Corentm. Ce colosse, excessivement fendu, sans beaucoup de poitrine et sans trop de chair sur les os, allait sur ses deux longues quilles d'un pas .grave. Jamais la droite ne se mouvait sans que l'œil droit examinât les circonstances extérieures avec cette rapidité placide particulière au voleur et à l'espion. L'œil gauche imitait l'œil droit. Un pas, un coup d'œill Sec, agile, prêt à tout et à toute heure, sans une ennemie intime appelée la liqueur des braves, Paccard eût été complet, disait Jacques, tant il possédait à fond las talents indispensables à l'homme en guerre avec la société; mais le maître avait réussi à convaincre l'esclave de faire la part au feu en ne :i)uvant que le soir. En rentrant, Paccard absorbait l'or liquide que
lui versait à petits coups une fille de grès et à grosse panse venue de Dantzick.
— On ouvrira l'œil, dit Paccard en remettant son magnifique chapeau à plumes après avoir salué celui qu'il nommait son coiv- (esseur.
Voilà par quels événements des hommes aussi forts que l'étaient, chacun dans sa sphère, Jacques Collin, Peyrade et Corentin arrivèrent à se trouver aux prises sur le même terrain, et à déployer leur génie dans une lutte où chacun combattit pour sa passion ou pour ses intérêts. Ce fut un de ces combats ignorés, mais terribles, où il se dépense en talent, en haine, en irritations, en marches et contre-marches, en ruses, autant de puissance qu'il en faut pour établir une fortune. Hommes et moyens, tout fut secret du côté de Peyrade, que son ami Corentin seconda dans cette expédition, une niaiserie pour eux. Ainsi, l'histoire est muette à ce sujet, comme elle est muette sur les véritables causes de bien des révolutions.
Mais voici le résultat :
Cinq jours après l'entrevue de M. de Nucingen avec Peyrade aux Champs-Elysées, un matin, un homme d'une cinquantaine d'années, doué de cette figure de blanc de céruse que la vie du monde donne aux diplomates, habillé de drap bleu, d'une tournure assez élégante, ayant presque l'air d'un ministre d'État, descendit d'un cabriolet splendlde en jetant les guides à son domestique. Il demanda si le baron de Nucingen était visible au valet qui se tenait sur une banquette du péristyle, et qui lui en ouvrit respectueusement la magnifique porte en glaces.
— Le nom de monsieur? dit le domestique.
— Dites à M. le baron que je viens de l'avenue Gabriel, répondit Corentin. S'il y a du monde, gardez-vous bien de prononcer ce nom-là tout haut, vous vous feriez mettre à la porte.
Une minute après, le valet revint et conduisit Corentin dans 1& cabinet du baron, par les appartements intérieurs.
Corentin échangea son regard impénétrable contre un regard de même nature avec le banquier, et ils se saluèrent convenablement.
— Monsieur le baron, dit-il, je viens au nom de Peyrade...
— Pien, fit le baron en allant pousser les verrous des deux portes.
— La maîtresse de M. de Rubempré demeure rue Taitbout, dans l'ancien appartement de mademoiselle de Bellefeuille, l'ex-maîtresse de M. de Granville, le procureur général.
— Ah! si brês le moi, s'écria le baron, gomme c'esd trôle t
— Je n'ai pas de peine à croire que vous soyez fou de cette magnifique personne, elle m'a fait plaisir à voir, répondit Corentin. Lucien est si jaloux de cette fille, qu'il lui défend de se montrer-, et il est bien aimé d'elle, car, depuis quatre ans qu'elle a succédé à la Bellefeuille, et dans son mobilier et dans son état, jamais les voisins, ni le portier, ni les locataires de la maison n'ont pu l'apercevoir. L'infante ne se promène que la nuit. Quand elle part, les stores de la voiture sont baissés, et madame est voilée. Lucien n'a pas seulement des raisons de jalousie pour cacher cette femme : il doit se marier à Clotilde de Grandlieu, et il est le favori intime actuel de madame de Sérizy. Naturellement, il tient et à sa maîtresse d'apparat et à sa fiancée. Ainsi, vous êtes maître de la position, car Lucien sacrifiera son plaisir à ses intérêts et à sa vanité. Vous êtes riche, il s'agit probablement de votre dernier bonheur, soyez généreux. Vous arriverez à vos fins par la femme de chambre. Donnez une dizaine de mille francs à la soubrette, elle vous cachera dans la chambre à coucher de sa maîtresse; et, pour vous» ça vaut bien ça !
Aucune figure de rhétorique ne peut peindre le débit saccadé, net, absolu de Corentin; aussi le baron le remarquait-il en manifestant de l'étonnement, une expression qu'il avait depuis longtemps défendue à son visage impassible.
— Je viens vous demander cinq mille francs pour mon ami Peyrade, qui a laissé tomber cinq de vos billets de banque;... un petit malheur! reprit Corentin avec le plus beau ton de commandement. Peyrade connaît trop bien son Paris pour faire des frais d'affiches» et il a compté sur vous. Mais ceci n'est pas le plus important, dit Corentin en se reprenant de manière à ôter à la demande d'argent toute gravité. Si vous ne voulez pas avoir du chagrin dans vos vieux jours, obtenez à Peyrade la place qu'il vous a demandée, et vous pouvez la lui faire obtenir facilement. Le directeur général de la police du royaume a dû recevoir hier une note à ce sujet. Il ne s'agit que d'en faire parler au préfet de police par Gondreville. Eh.
fl22 SCÈNES DE LA VIE PARISIENNE.
bien, dites à Malin, comte de Gondreville, qu'il s'agit d'obliger un de ceux qui l'ont su débarrasser de MM. de Simeuse, et il marchera...
— Foissi, mennesir, dit le baron en prenant cinq billets de mille francs et les présentant à Gorentin.
— La femme de chambre a pour bon ami un grand chasseur nommé Paccard, qui demeure rue de Provence, chez un carrossier, et qui se loue comme chasseur à ceux qui se donnent des airs de prince. Vous arriverez à la femme de chambre de madame Van Bogseck par Paccard, un grand drôle de Piémontais qui aime assez le ver moût.
Évidemment cette confidence, élégamment jetée en post-scriptum, était le prix des cinq mille francs. Le baron cherchait à deviner à quelle race appartenait Gorentin, en qui son intelligence lui ■disait assez qu'il voyait plutôt un directeur d'espionnage qu'un espion; mais Gorentin resta pour lui ce qu'est, pour un archéologue, une inscription à laquelle il manque au moins les trois quarts des lettres.
— Gommand se nomme la iihâmme tejampre? demanda-t-il.
— Eugénie, répondit Gorentin, qui salua le baron et sortit.
Le baron de Nucingen, transporté de joie, abandonna ses affaires, ses bureaux, et remonta chez lui dans l'heureux état où se trouve un jeune homme de vingt ans qui jouit en perspective d'un premier rendez-vous avec une première maîtresse. Le baron prit tous les billets de mille francs de sa caisse particulière, une somme avec laquelle il aurait pu faire le bonheur d'un village, cinquante-cinq mille francs! et il les mit à même, dans la poche de son habit. Mais la prodigalité des millionnaires ne peut se comparer qu à leur avidité pour le gain. Dès qu'il s'agit d'un caprice, d'une passion, l'argent n'est plus rien pour les Crésus : il leur est, en effet, plus difficile d'avoir des caprices que de l'or. Une jouissance est la plus grande rareté de cette vie rassasiée, pleine des émotions que dondent les grands coups de la spéculation, et sur lesquelles ces cœurs secs se sont blasés. Exemple : Un des plus riches capitalistes de Paris, connu d'ailleurs par ses bizarreries, rencontre un jour, sur les boulevards, une petite ouvrière excessivement jolie. Accompagnée de sa mère, cette grisette donnait le bras à un jeune homme d'un habillement assez équivoque, et d'un balancement de hanches